LA BREBIS, LA DRACHME, LENFANT PRODIGUE
avec la brebis retrouvée, observe saint Ambroise-, réjouissez- vous « avec moi. » Notre vie, c’est là sa joie-, notre retour au ciel est l’épanouissement de sa félicité.
La parabole de la Brebis nous apprend que nous
sommes les créatures de Dieu et que nous
lui appartenons. La parabole de la Drachme
nous apprend de plus que nous sommes faits
à son image et ressemblance ; car la drachme, \
monnaie royale, porte la figure du roi. La
Femme qui cherche sa drachme perdue tient en
main sa lampe allumée. Une lampe allumée est
une lumière dans un vase de terre, Jésus est
la divinité dans une chair terrestre. La Femme
est l’Eglise ; elle tient en main la lumière du Christ, la doctrine de, vérité. A la clarté de cette
lampe immortelle, par la vigueur de sa foi au
mystère de l’Incarnation, l’Eglise triomphe de la nuit. Elle cherche sans relâche, elle remue, elle .purifie; elle retrouve enfin l’âme égarée; et sa joie est grande, et tous ceux qui l’aiment se réjouissent avec elle. Dans cette femme qui « balaye », on reconnaît encore celui dont Jean- Baptiste a dit : Il prendra son van et nettoiera son aire; il mettra le bon grain dans son grenier, et jettera la paille au feu qui ne s’éteint point.
Le même sens reparaît plus étendu dans la parabole de l’Enfant prodigue. On y voit davantage la faute du pécheur, on y sent d’au-
tant mieux la miséricorde dont il est l’objet. Jusqu’à présent, Dieu a semblé ne rechercher que son bien, ne vouloir que retrouver ce qui est à lui. Ici nous voyons son amour plus fort que l’ingratitude humaine. Il y a en outre une grande leçon touchant les Juifs : leur dureté et leur jalousie sont vivement dépeintes, leur retour est de nouveau prédit. Le père de famille a deux fils, qui représentent les deux peuples ; l’aîné reste dans la maison paternelle, l’autre réclame son patrimoine, le reçoit et s’en va. Le Juif garde le culte du Dieu unique^ le Gentil se livre aux idoles.
Celui-ci a reçu son bien : la raison, le libre arbitre, les richesses de la terre et de la nature, et à certain degré les trésors mêmes de la grâce, c’est-à-dire les souvenirs de la révélation primitive et la promesse du Rédempteur. Il s’éloigne de son père, non par la distance, dit saint Augustin, puisque Dieu est partout, mais par le cœur ; le pêcheur fuit Dieu et se tient loin de lui. Il s’éloigne et il dissipe tout le patrimoine qui lui a été partagé. La débauche dévore tout. Dans cette absence de Dieu où il s’est enfoncé, dans cette mer du monde, dans ces antres des syrènes, il abandonne son esprit à l’erreur, son cœur aux passions. Il perd la droiture de l’intelligence, la pureté de l’âme, la sensibilité de la conscience, le juste discernement du bien et du mal. L’in-
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crédulité l’enveloppe, affaiblit sa volonté, étouffe sa raison, le mène à l’idolâtrie. Il s’est éloigné de son père, il finit par l’oublier. C’est le comble de sa ruine. Quand tout est épuisé, la famine survient. Plus de vérité, plus d’amour ; famine de l’esprit, famine du cœur.
Alors il s’engage au service d’un des habitants du pays. Un habitant de ces pays-là, un prince de ces ténèbres. Et celui-ci l’envoie dehors, dans les champs, où il devra garder les pourceaux. A la besogne dont le Prodigue est chargé, l’on connaît le maître qu’il a pris. Ce maître ne le nourrit pas, ou la nourriture qu’il lui donne ne le rassasie pas. Il boit de l’eau qui n’étanche point la soif, il mange le pain trompeur qui laisse rugir la faim, a Et il désirait remplir son ventre des cosses que mangeaient les pourceaux, mais personne ne lui en donnait. » Ces cosses dont le maître du Prodigue nourrit ses pourceaux, ces formes d’aliments, vides de substance, qui remplissent et appesantissent le corps mais ne le nourrissent pas, saint Augustin se souvenait d’en avoir mangé. Maximes du siècle, et sonorités vaines; épaisses sensualités des pourceaux, et festins qu’ils prennent vautrés dans l’ordure, voluptés qui énervent et anéantissent les puissances de l’àme. Le Prodigue n’avait pas même cela. O fils du Roi, qui t’es voué à garder les trou-
peaux de Satan , Satan ne te donnera pas même la pâture de ses pourceaux ! Conduis-les, engraisse-les, amuse-les et vis dans leur fumier: ils pourront exciter ton envie, tu ne goûteras point leurs joies !
Et c’est la dernière ressource du pécheur, la dernière grâce que Dieu lui envoie : il est malheureux. Dans l’excès de sa misère, il se souvient, il rentre en lui-même, il se résout d’aller vers son père. Au fond de l’âme, il sent que son père ne le renverra point. Des biens qu’il a emportés, rien ne lui reste, sauf cet instinct qu’il ne pouvait perdre sans cesser d’être. Sitôt qu’il pense à son père, il se dit que son père voudra pardonner. Pour que nous ne vinssions pas à dissiper encore cette part de notre héritage, le Père ne l’a pas mise dans nos mains qui la laisseraient tomber, ni écrite dans notre esprit, qui la laisserait effacer ; il l’a gravée au plus intime du cœur, où cette lettre sacrée résiste à tout. Lorsque l’on a dit au monde que Dieu est bon, le monde a reconnu Dieu.
Malgré l’aveuglement dans lequel il est enfoncé, le Prodigue connaît à l’instant ce qu’il doit faire. « Je me lèverai, j’irai à mon Père et je lui dirai : Mon Père, j’ai péché, je ne suis pas digne d’être appelé votre fils. Traitez-moi comme l’un des serviteurs qui sont à vos gages. » Ce langage est de l’essence même de la nature
humaine ; ce sont là ses sentiments, elle est faite ainsi; elle a besoin de se purifier par l’aveu de ses fautes; elle a besoin de se proclamer indigne, telle qu’elle se connaît : indigne non par origine, puisqu’elle appelle Dieu son Père, mais par sa faute et par ses œuvres mauvaises ; elle a besoin de proclamer que d’elle-même elle ne peut se relever et se replacer en l’honneur où elle était.
Le Prodigue se lève donc et va trouver son père. « Lorsqu'il était encore bien loin, son père l’aperçoit. » Il ne l’attend pas, il n’attend pas qu’il parle et qu’il s’humilie : il accourt vers lui, il se jette à son cou et l’embrasse. Ainsi Dieu est révélé par Celui qui est apparu, dit saint Paul, comme l’amour et la bonté de Dieu.
Il accourt , dit saint Jean Chrysostôme. Le poids de nos fautes nous empêcherait d’arriver; mais lui-même pouvant descendre, il est descendu ; et avant que nous ayons dit un mot, il baise nos lèvres , par où va sortir la confession qui monte d’un cœur pénitent. Nous n’avons pas encore articulé l’aveu, et déjà il l’a reçu. Il entend nos secrètes pensées, dit saint Ambroise, et quand nous sommes encore éloignés, il accourt, de peur que quelque ennemi ne nous arrête. Il accourt par sa prescience, il nous embrasse par sa clémence. Par un élan d’amour paternel , il se hâte de relever ce qui était tombé, de re-
dresser vers le ciel ce qui était courbé vers la terre. Mais quel est ce bras du Père qui enlace si tendrement le pêcheur ? Le Père , dit saint Augustin, n’a pas quitté son Fils unique, par qui il a fait cette course lointaine à la recherche de la brebis égarée : Car Dieu était le Christ se réconciliant le monde. Il se jette au cou du pécheur et l’embrasse, c’est-à-dire qu’il abaisse vers nous son bras qui est le Seigneur Jésus- Christ. Comme l’homme opère par le bras , Dieu opère par le Christ, et c’est pourquoi le Christ est appelé la force de Dieu. Isaïe avait dit : A qui le bras du Seigneur a~t~il été révélé ?
Et alors le Prodigue se confesse. Il dit : Mon Père ! Il dit qu’il a péché ; il dit qu’il n’est pas digne. Mais il n’ajoute pas ce qu’il s’était proposé : Traitez-moi comme un de vos mercenaires. Il ne le peut dire après qu’il a prononcé ce nom de Père en face de son Père, et après que son Père l’a embrassé. Il sent qu’il est rétabli, que son rang de fils lui est rendu. Et le Père ne le blâme pas , ne lui rappelle pas ce passé de crime, de honte et de douleur. Cela est effacé*, la trace matérielle en doit disparaître. Cachez ses haillons ; donnez-lui sa première robe , sa robe d’innocence. C’est là que je reprends mon fils, à sa pureté première. Mettez-lui au doigt un anneau, le signe des noces, le gage
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de l’union , le symbole de la foi qui brillera dans ses œuvres. Mettez-lui des chaussures aux pieds ; que ses pieds ne glissent plus dans le chemin, ne touchent plus la terre. Et tuez le veau gras, et mangeons et réjouissons-nous, parce que mon fils était mort et voilà qu’il est ressuscité ! Le veau gras était la victime que le prêtre offrait pour les péchés. Ici , il figure l’Eucharistie, la victime qui doit nourrir l’humanité réparée en ce fils qui était mort. Et ils se mirent à table et commencèrent le festin. Et maintenant, dit saint Augustin, la fête se célèbre dans tout l’univers.
Ces trois paraboles devaient irriter ceux qui reprochaient à Jésus de trop accueillir les pécheurs. L’épisode du Fils aîné répondit à leurs murmures.
Ce Fils aîné qui ne veut pas entrer dans la maison parce que l’on y fête le retour de son frère, et qui résiste même à la prière du père de famille, c’est le peuple juif. Il est dit qu’il revenait des champs. Il n’est pas parti pour un pays lointain, et néanmoins il n’est pas dans la maison. Il est aux champs, occupé sans amour d’un travail tout terrestre. Il sert son père, il ne l’aime pas. Le Prodigue, pensant à son père, a cru à sa tendresse-, il est venu. Celui-ci doute de la justice du Père, ou plutôt la nie; atteint d une jalousie basse, il ne veut pas entrer. Son
père vient le prier; il refuse. Nous le voyons encore ainsi. Cependant le Père ne sera pas sorti en vain; il fera tendrement violence à ce cœur rebelle; mais il attendra le temps opportun , quand la plénitude des nations sera entrée.
Comme ceux qui murmurent contre le prix payé aux ouvriers de la onzième heure, le fils aîné représente encore ces âmes fidèles ou plutôt exactes, mais basses et jalouses, qui, vivant inutilement dans la largeur du Christianisme, osent presque quereller Dieu des grâces de conversion dont il prévient les pécheurs à leurs derniers moments. Parce qu’ils se trouvent justes et qu’enfin ils sont tels (justice froide, qui ellemême a grand besoin du pardon), ils exigeraient volontiers qu’on ne reçût pas ceux qui ont péché d'une façon plus éclatante. Or, Dieu hait ce pharisaïsme, Dieu se réjouit de la conversion des pécheurs. Qu’ils prennent garde que leur mépris du pécheur et leur dépit contre la miséricorde ne les empêchent eux-mêmes d’entrer. Celui-là fait une grande confession qui crie : Mon Père ! qui se propose d’aller au Père, et de lui dire : Père, j’ai péché ! Celui-là donne à Dieu son vrai nom, veut faire la vraie chose que Dieu demande. Et qui donc êtes-vous, leur dit saint Ambroise, pour exiger du Seigneur qu’il ne pardonne pas ! Applaudissons à la rémission des pé-
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chés par la pénitence, de peur que nos péchés ne nous soient pas remis. Ne repoussons pas ceux qui reviennent de loin; car, nous aussi, nous avons été dans les régions lointaines, et c’est de là que nous sommes revenus.
Le même docteur fait ressortir le lien et l’accord des trois paraboles . Il y voit trois grandes consolations offertes à notre misère, trois fermes motifs d’espérance dans l’abîme de nos péchés, une triple chaîne que nous jette la miséricorde divine. Le Père, c’est Dieu ; le Pasteur, c’est le Christ; la Femme, c’est l’Eglise, remplie de l’Esprit saint; partout c’est Jésus, le Sauveur. Il cherche notre âme comme une humble mère de famille chercherait ce qu’elle a de plus précieux ; il nous ramène et nous porte comme un pasteur vigilant; il nous accueille comme un père. Nous sommes les brebis : O pasteur, conduisez-nous aux pâturages éternels! Nous sommes la drachme : O roi, nous portons gravés eq notre âme votre image et votre nom : tirez-nous de la poussière, rendez-nous notre premier éclat ! Nous sommes le Prodigue : O Père, venez à , nous, accourez; ôtez-nous le joug si lourd du démon, donnez-nous le joug de l’amour !
Le divin Maître, parlant toujours ce doux langage de la parabole, donna de nouveaux enseignements sur le mépris des richesses. Il voulut aussi apprendre aux hommes la manière de
purifier les richesses injustement acquises. — Nourrissez-en les pauvres, disait-il-, par l’aumône, faites-vous des amis dans le ciel.
Les riches Pharisiens, également orgueilleux et avares, estimaient que les biens qu’ils possédaient n’étaient qu’une juste récompense des vertus qu’ils s’attribuaient. Ils se moquaient de ces discours. Jésus répondit à leurs moqueries par la double parabole du pauvre Lazare et du mauvais riche. Le pauvre, couvert d’ulcères, demande au Riche les miettes qui tombent de sa table, et ne les obtient pas. Il meurt, les Anges le portent dans le sein d’ Abraham. Le Riche meurt à son tour et l’enfer est son tombeau. Du milieu des flammes il crie vers Abraham : Père, ayez pitié de moi, et envoyez Lazare afin qu’il trempe dans l’eau le bout de son doigt pour me rafraîchir la langue ! Abraham répond à ce damné : Entre Lazare et toi la justice a mis un abîme que ni toi ni lui ne pouvez franchir.
Les Pharisiens ne se convertissaient point, mais les Disciples s’instruisaient, et ces divines leçons restaient dans leur mémoire pour être transmises à l’humanité.