‹ La vie de Notre-Seigneur Jésus-ChristChapitre 86 sur 106 · L’AVEUGLE DE JÉRICHO · texte numérisé non relu

L’AVEUGLE DE JÉRICHO

Aux approches de Jéricho, un aveugle mendiant, assis sur le bord du chemin, entendant que Jésus de Nazareth allait passer, cria : — Jésus, fils de David, ayez pitié de moi! Les gens qui précédaient le Seigneur le voulurent faire taire, mais il cria plus fort. Jésus s’arrêta, le fit amener, et lui dit : — « Que veux-tu? » — Seigneur, répondit l’Aveugle, que je voie ! — « Vois, lui dit Jésus; ta foi t’a sauvé. » L’Aveugle vit aussitôt, et il suivit le Seigneur, publiant le miracle au milieu du peuple qui rendait gloire à Dieu.

C’est encore la misère du genre humain et de tout homme avant Jésus ; le dénûment de vérité qui mendie, le besoin de lumière qui gémit au sein des ténèbres, l’humanité de Jésus qui passe, la miséricorde divine qui s’arrête, la foi qui éclaire et qui sauve. Cet aveugle était assis « le long du chemin », Jésus est « la voie. » Quiconque, dit saint Grégoire, ne jouissant point de la lumière céleste vient à croire au Rédempteur, commence d’être assis le long du chemin. Si pourtant il néglige de prier, s’il ne demande point l’aumône, il n’aura rien. Qu'il prie, qu’il connaisse son infirmité, qu’il crie du fond du cœur. Sa voix éveillera d’abord la foule des désirs charnels et le tumulte des Vices ; car ils se hâtent avant que Jésus vienne, et par les tentations ils tâchent de dissiper nos

bonnes pensées, d’étouftêr nos prières : O Aveugle! crie plus fort; Jésus entendra et s’arrêtera. En effet , Jésus s’arrête. — Que veux-tu que je te fasse? Ce que veut l’Aveugle, Jésus le sait bien. Mais par miséricorde pour cet infirme, il lui donne l’accasion de faire un acte de foi; par miséricorde pour les Juifs, il l'oblige à constater son infirmité; et cette miséricorde pour les Juifs et pour l’Aveugle est une double miséricorde pour le monde, puisqu’elle l’oblige à croire et l’instruit à demander. L’Aveugle donne une admirable leçon et fait un bel acte de foi. Il ne demande pas ce qu’il pourrait obtenir des hommes , il demande ce que l’on ne peut obtenir que de Dieu , la lumière. Quand on lui donnerait tout l’or du monde, il p’en pourrait pas acheter un rayon de soleil, pas même la vue de son or. — Seigneur, vous qui êtes la lumière, vous qui êtes la beauté, vous qui pouvez tout, faites que je voie ! — L’action de grâces de l’Aveugle est parfaite comme sa prière. Il voit et il suit ; il pratique le bien qu’il connaît.

Mais quelle que soit la beauté de ce miracle, Jéricho en allait voir un plus extraordinaire. Comme Béthanie, il allait voir une résurrection, et plus qu’une résurrection, une création véritable.

Le lieu, à commencer par son nom, était plein

do symboles. Jéricho signifie lune, mutabilité, mortalité; figure du monde, de ce monde changeant à qui il a été dit : Malheur ! Là s’étaient élevés les fiers remparts que l’épée de Josué n’avait pu entamer, que le son d<& trompettes sacerdotales renversa. C’est le monde idolâtre, invincible à la force, mais que la prédication apostolique fera tomber aux mains du nouveau Josué; et Jésus va donner une prophétie et comme une ébauche de cette victoire. Maître de la ville, Josué l’avait détruite avec imprécation : « Maudit devant le Seigneur, l’homme qui rétablira Jéricho ! Qu’il n’en jette les fondements que sur son premier-né ; qu’il n’en pose les portes que sur le dernier de ses enfants ! » Jel fut ce téméraire. Il commença de rebâtir Jéricho, et son premier-né mourut subitement ; il en posa les portes, et il perdit le dernier de ses fils. Ainsi, depuis Julien-1’ Apostat , s’est éteinte la postérité de tous ceux qui ont voulu réédifier l’idolâtrie, de tous les auteurs d’hérésies et de schismes, de tous les restaurateurs des erreurs et des vices figurés dans Jéricho. L’anathème, du reste, ne s’était pas étendu matériellement sur la ville. Au temps de Notre-Seigneur, elle était populeuse, très-commerçante, riche, adonnée aux plaisirs. Dans le Nouveau-Testament, c’est la ville où descendait, sortant de Jérusalem, l’homme qui tomba entre les mains des voleurs, et c’est là aussi qu’allait le

bon Samaritain. Voici le bon Samaritain lui-même qui arrive au terme de son voyage. Il vient ici faire une chose qu’il a déclarée impossible à l’homme et possible seulement à Dieu. Tempérant par un miracle l'anathème qui, dans tout *

le cours de l’Evangile, plane sur les riches, il vient montrer comme le chameau peut passer par le trou de l’aiguille.

Il y avait à Jéricho beaucoup de Publicains, et leur chef était un homme riche qui se nommait Zachée. Il ne jouissait pas d’une meilleure réputation que la Samaritaine ; mais, comme elle, il avait sans doute réservé quelque partie de son âme où les choses et les fanges du monde ne dominaient pas absolument, car il éprouvait un. vif désir de voir Jésus. Il y a de ces âmes, il en existait dans l’antiquité et il en existe encore, qui n’aiment le mal (ou plutôt qui s’y enfoncent sans l’aimer), que faute d’avoir pu apprendre à aimer le bien. Elles pressentent une beauté à qui elles appartiennent, une splendeur où elles pourraient s’élever. Elles attendent, elles cherv chent et elles souffrent. Malgré son rang parmi les Publicains, malgré sa ;richesse et sa renommée, Zachée était-il une de ces âmes ? Il est difficile de ne pas le croire, puisqu’il avait ce grand désir de voir Jésus. Et cependant, il vivait de fraude. Mais enfin, il désirait voir le Seigneur en face ; signe, dit saint Fulgence, qu’il l’avait déjà

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vu dans son esprit. De là, dit un autre interprète, une semence d’où germera pour lui le salut.

Sachant donc que Jésus allait passer, il se plaça sur son chemin -, et comme il était de très-petite taille et que la foule pourrait l’empêcher de voir, il monta sur un sycomore. Toutes ces circonstances inspirent aux Pères de belles et charmantes pensées. Zachée est dans l’Evangile le seul personnage dont il soit parlé avec ce détail. On l’interprète comme une louange de son humilité, qui n’a pas craint de s’exposer à la raillerie ; une marque de son ardeur, qui voulait et sut triompher d’un obstacle corporel *, un symbole de la petitesse du peuple élu, qui était encore si peu de chose par la foi ; une personnification du grain de sénevé, qui deviendra la grande Église. Pour se grandir, Zachée monte sur le sycomore, l’arbre aux fruits rouges, que l’on appelait aussi ficus fiatua, le figuier fou : l’humble s’élève et le chrétien prend sa taille glorieuse en montant sur la croix, l’arbre de

/o/fe, en scandale au monde. Le figuier, nous

le verrons plus loin, a un grand rôle dans l’Ecriture. C’est au pied de cet arbre que s’était caché Adam après sa désobéissance, lorsque le Seigneur l’appela, et il s’était fait une ceinture de branches de figuier pour couvrir sa nudité. Mais en dehors de ces considérations, il est évi-

dent que Zachée, faisant une telle action, n’était pas poussé seulement par la curiosité. Comme l’aveugle mendiant, et avec une foi égale, ce riche aveuglé souhaitait quelque bénédiction.

La bénédiction lui vint, pleine et abondante. Celui qui sonde les cœurs leva les yeux sur lui. Or, disent les interprètes, le regard de Jésus n’est pas stérile : Jésus a vu que Zachée l’aime, et il aime lui-même ceux de qui il se sait aimé ; c’est pourquoi Zachée, dans ce regard, a reçu le pardon et la grâce, et il est appelé au salut éternel. Il ne voulait que voir Jésus; il a bien davantage. Jésus lui dit : « Zachée, descends vite, car il faut que je loge aujourd’hui dans ta maison. »

Zachée descendit en hâte, et pendant qu'il courait à sa maison, tout le monde murmura contre Jésus. — Voilà, disait la foule, qu’il va loger chez ce pécheur !

Cependant Zachée , recevant son hôte , lui dit : — Seigneur, je donne aux pauvres la moitié de mes biens ; et si j’ai fait tort à quelqu’un en quoi que ce soit, je lui rends le quadruple.

Il ne dit pas : Je donnerai, je rendrai; mais : Je donne, je rends. Cela est fait, et avec autant d’humilité que de charité. D’après la loi, celui qui avait dérobé une brebis en devait rendre quatre. Mais si la chose dérobée était entière et restituée de propre mouvement, il suffisait d’a-

jouter un cinquième de sa valeur. Zachée donc s’accuse publiquement, se condamne et s’applique la plus grande rigueur de la peine. Il restitue au quadruple le bien mal acquis, il se dépouille de son bien légitime. Aucun enseignement n’a été nécessaire, aucune parole; un regard lui a tout appris. Comme le soleil rien qu’en touchant les vitres éclaire tout l’intérieur de la maison, Jésus, par sa seuje présence, a illuminé cette âme qui voulait le voir. Il y a mis l’humilité, la pénitence, la charité. On se rappelle le jeune homme riche, exact observateur des commandements, à qui il fut dit : « Une chose encore te manque. » Celui-là s’en alla et laissa Dieu pour conserver ses grands biens. Patrimoine et fruit des usures, de son propre mouvement , avec une sainte joie , le Publicain jette tout sur le seuil que Jésus va franchir; et en se dépouillant, il s’humilie. Zachée est vraiment le premier pauvre volontaire, l’hôte de Jésus qui lui servit le vrai festin qu’il aimait. L’Eglise chante l’évangile de Zachée à la fête de la Dédicace, parce que la conversion de Zachée figure vraiment l’entrée du Seigneur dans ses temples.

Et Jésus, entrant chez le Publicain, dit : a Cette « maison a reçu aujourd’hui le salut, parce que « celui-ci est aussi enfant d’Abraham. Car le « Fils de. l’homme est venu pour chercher et « sauver ce qui avait péri. »

« Cette maison. » Jésus ne veut pas convenir seulement le maître. Dieu ne sera pas moins généreux que le Publicain ! Le Publicain jette tout , Dieu ramasse tout •, toute la maison de Zachée recevra le salut. Et il est appelé « enfant d’ Abraham » quoique cette parole dût révolter les Juifs, parce qu’il a eu les désirs, la foi, la piété d’ Abraham. Comme Abraham, il a désiré voir, il a vu et il a été comblé de joie; comme Abraham, il a donné au Seigneur l’hospitalité qu'il préfère; comme Abraham a offert son fils unique, Zachée a sacrifié ce qu’il possédait. Et Zachée ouvre aux Gentils, dit saint Fulgence , la voie qui leur était fermée pour participer aux bénédictions que reçut Abraham (i).

Jésus quitta Jéricho le jour même. Aux portes de la ville, il guérit encore deux aveugles, qui lui criaient comme celui qu’il avait trouvé 6n entrant : — Fils de David, ayez pitié de

(i) Nous savons par saint Clément, pape, qu’ayant vendu et distribué ses biens, Zachée devint disciple. Après l’Ascension, il s’attacha à saint Pierre comme lui étant confié par le Seigneur de la même manière que le Samaritain avait confié à l’hôtelier le blessé abandonné du prêtre et du lévite, ramassé par lui sur le chemin de Jéricho. Ordonné évêque de Césarée en Palestine, Zachée y travailla saintement pour 1 Évangile. Une tradition le fait venir en France, et lui attribue la-fondation du sanctuaire de Roc- Amadour. - - , -V .. t ^

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