‹ La vie de Notre-Seigneur Jésus-ChristChapitre 98 sur 106 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

LA SÉPULTURE

a vertu de la croix, que plusieurs avaient déjà éprouvée, continuait de se manifester. Tandis que les Apôtres eux-mêmes , à l’exception de Jean et peut - être de Pierre, se cachaient encore, le Centurion parlait, et deux Disciples jusque-là cachés se montrèrent intrépidement.

Un homme riche et considéré , nommé Joseph, de la ville d’Arimathie, membre du Sanhédrin, osa se présenter devant le Gouverneur à titre de disciple, et lui demander le corps de Jésus pour l’ensevelir. Pilate le lui donna. Aussitôt Joseph se rendit au Calvaire, accompagné de Nicodème, son collègue au Grand-Conseil, et qui, comme lui, avait protesté contre la sentence rendue le matin. Joseph avait acheté un linceul neuf, Nicodème apportait cent livres de myrrhe et de baume. Sans craindre les regards ni la haine des Juifs, ni l’impureté légale encourue par quiconque touchait un cadavre, ils déta-

LA SEPULTURE. 349

chèrent Jésus de la croix. C’était un office étrange à des gens de cette condition, il y avait là plus qu’une preuve de l’amour qu’inspirait Jésus. Si l’on songe aux circonstances, on y voit un premier miracle de cet Esprit de force et de lumière que le Maître avait tant annoncé à ceux qui croiraient en lui.

La Sainte Vierge était restée au pied de la croix, ainsi que Jean, Marie-Magdelaine et d’autres. D’après la tradition, conservée par les plus anciens interprètes, Nicodème détacha les clous; Joseph soutenait le corps. Marie-Magdelaine et Jean pleuraient. La Mère de Jésus, sans larmes, offrait à Dieu ce qu’avait exigé sa justice, et ce sacrifice même ne pouvait être au-dessus de son amour. Elle reçut, à mesure qu’on les arrachait, les clous teints du sang de son Fils. Quand le corps fut descendu de la croix, elle l’enveloppa de ses bras et le pressa sur le sein virginal qui l’avait enfanté. Encore une fois Marie-Magdelaine couvrit de ses baisers et baigna de ses pleurs les pieds divins qui lui avaient apporté le salut; encore une fois Jean posa sa tête sur cette poitrine qu’il avait touchée et d’où son intelligence et son cœur emportèrent ce qu’un homme peut savoir des secrets de Dieu.

Après le coup de lance qui fit couler le sang et l’eau, tous ceux qui touchent le corps du Sauveur appartiennent à l’Église. Les ennemis se

sont retirés*, l’Église seule est présente, ayant à sa tête Marie. Elle s’approprie le corps de Jésus pour le reproduire par la consécration eucharistique et le conserver toujours.

Joseph et Nicodème procédèrent à l’ensevelissement suivant l’usage des Juifs. Ils oignirent le corps de parfums, l’enveloppèrent étroitement des linges qu’ils avaient apportés,, et couvrirent le visage d’un suaire. Ces soins, qui témoignent de leur piété, témoignent aussi qu’en ce moment ils ne se souvenaient guère des promesses de la résurrection , ou qu’ils les entendaient tout autrement qu’au sens littéral. Dieu le permit ainsi pour établir d’autant plus contre les négations futures la réalité de sa chair la réalité de sa mort et la réalité de sa résurrection. Comme ceux qui l’ont meurtri, ses fidèles à leur tour le touchent de leurs mains. Ils voient le front déchiré d’épines, la chevelure ensanglantée, les meurtrissures et les blessures profondes, la large plaie au cœur*, ils voient les yeux éteints, le froid et l’insensibilité du cadavre, la réalité de la vie et la réalité de la mort. En faveur des faibles chrétiens qui prêtent l’oreille à tout ce que l’on peut inventer dans le but de leur ôter le fruit du Calvaire, il faut bien ajouter que si Jésus n’avait pas succombé aux tortures de la Passion et de la croix, ses Disciples eux - mêmes l’eussent tué en l’inhumant. Lors donc qu’ils ont attesté au prix de leur viç

LA SÉPULTURE

qu’il était mort et ressuscité, ils sont croyables,

car ils l’ont vu et touché mort; et tant qu’ils ne

l’eurent pas revu et touché vivant , rien ne fut

plus faible et plus incertain que leur foi à la

résurrection. Après le consummatum est l’amour

resta, la foi s’éteignit. C’est ce que l’Eglise exprime le Vendredi-Saint, lorsqu’elle éteint successivement tous les cierges, excepté un seul, qui représente Marie. Dans le cœur de Marie, la foi ne pouvait périr; mais l’auguste confidente gardait le secret divin.

Quand l’ensevelissement fut terminé, Joseph, Nicodème et Jean portèrent le corps en un jardin proche du Golgotha. Il s’y trouvait un sépulcre taillé dans le roc, tout neuf, que Joseph, qui l’avait fait faire, s’était destiné. Jésus n’avait pas eu de berceau, on lui prête un sépulcre. Même dans la mort, le Fils de l’Homme n’a pas une pierre où reposer sa tête. Ce sont encore les dispositions de sa Providence et les enseignements de sa sagesse. Rien ne prouve mieux, d’une part, que tout lui appartient; de l’autre, qu’il est né et qu’il est mort pour autrui. Pourquoi la propriété de la sépulture à Celui qui n’avait pas la propriété de sa mort ? Pourquoi un tombeau en terre à Celui qui est permanent au ciel ? Le sépulcre est l’habitation de la mort, le Christ est la vie ; l’éternellcment vivant n’a pas besoin de la demeure des morts.

Cependant ce sépulcre où il ne ferait que passer, plutôt endormi que gisant, devait être taillé dans le roc et non creusé dans la terre ou bâti, afin de répondre à ceux qui viendraient dire que le corps en avait été enlevé furtivement. Il devait être neuf, pour figurer quelque chose de la virginité du sein de Marie. Le sépulcre qui reçut le corps du Seigneur, dit un Père, a toujours été Vierge comme le sein qui le conçut. C’est un sein virginal qui l’engendre, c’est un sépulcre neuf qui le reçoit. Joseph, qui lui donne ce sépulcre, est nommé le Juste, comme Marie est nommée la Vierge. Dans le sein de la Vierge, il ne trouva pas la tache du péché; dans le sépulcre du Juste, il ne connaîtra pas l’atteinte de la corruption. Nulle part ce corps pauvre et souffrant n’est séparé de la pureté et de la sainteté. Vrai homme, il accepte de l’humanité ses conditions les plus humiliantes ; vrai Dieu, il a partout cette compagnie de la pureté, seule digne de sa sainteté.

Les saintes femmes suivirent jusqu’au tombeau, se proposant de revenir pour suppléer à ce qui pourrait manquer. Tout se trouvant achevé, avec un peu de précipitation, à cause de l’heure, les hommes fermèrent l’entrée du monument en y roulant une pierre de très-grande dimension , et s’en allèrent. Les premières étoiles du Sabbat paraissaient au ciel. Les femmes demeurèrent encore quelque temps, puis elles rentrèrent à Jé-

LA SÉPULTURE

rusalem et se tinrent en repos le jour du Sabbat, suivant la Loi.

Pour la première fois, le Sabbat recevait sa signification prophétique, désormais accomplie. Ce qui est dit dans la Genèse , que Dieu , ayant achevé l’œuvre de la création en six jours, se reposa au septième jour, est une prophétie du labeur de la Rédemption. Car Dieu ne s’est point fatigué à créer le monde, n’a pas eu besoin de repos et ne se repose pas. Toutes choses furent faites par un jeu de sa puissance, par un mot : Ipse dixit, et facta sunt. Et comme il a créé, il crée encore, conserve, renouvelle et gouverne tout : Mon Père agit sans cesse , dit le Sauveur. Mais la Rédemption, œuvre de l’Homme-Dieu , fut un travail long et dur et qui fatigua réellement l’ouvrier divin. Il en a plus coûté à Jésus- Christ pour dissiper les ténèbres de l’idolâtrie que pour créer la lumière, pour restaurer dans l’homme l’image de Dieu défigurée par le péché, que pour la former une première fois. L’Écriture donc, en rapportant que le Dieu-Créateur se reposa en lui-même le septième jour, a prédit que le Dieu-Rédempteur, le Dieu- Homme se reposerait le septième jour dans le tombeau après l’achèvement de l’œuvre du rachat. C’est pourquoi , le Samedi-Saint , l’histoire du repos de Dieu est lue sous le titre de Prophétie. C’est pourquoi aussi, le samedi, jour où devait s’accom-

plir ce mystère, était si solennel chez les Juifs ; et il s’accomplit, en effet, le jour du grand Sabbat, solennel entre tous. C’est pourquoi, enfin, la sépulture du Christ, enchaînant l’un à l’autre le mystère de sa mort et le mystère de sa résurrection et les prouvant tous deux, est mentionnée dans le symbole des Apôtres : Sepultus.

Mais en même temps qu’il accomplit les prophéties, termine son œuvre et se repose, le Dieu- Homme ne cesse pas d’agir. Enseveli, il complète l’enseignement qu’il veut donner et il ajoute une grâce à toutes celles qu’il a déjà données. Pour ressembler davantage à l’homme, il prend l’humiliation inévitable du linceul, du suaire et du tombeau ; par miséricorde pour l’homme, en la prenant il lui en ôte l’horreur. Cette nuit où il faut passer, il y a passé, nous l’y retrouvons encore; ce chemin qu’il faut prendre, c’est encore un de ses chemins, et comme tous ses chemins, il conduit à Lui, il conduit au Ciel. Il a fait un peuple qui ne craint point les souffrances, qui ne craint point la croix, qui ne craint point la tombe, qui plutôt les désire. Les yeux fixés sur Jésus, nous disons dans le même sens : le repos de la tombe, ou le repos du Ciel.

Tandis que les amis de Jésus , par respect pour la Loi dont ils ne connaissaient pas encore

LA SEPULTURE

l’abrogation, imposaient l’inaction même à leur piété et à leur douleur, les Pharisiens, si scrupuleux observateurs du Sabbat, ne craignirent point de l’enfreindre. Peu rassurés par les événements de la veille, et se souvenant de ce que les Disciples oubliaient, ils allèrent trouver Pilate. — Seigneur, lui dirent-ils, ce séducteur, lorsqu’il vivait, a annoncé qu’il ressusciterait au bout de trois jours. Ordonnez donc que l’on garde le sépulcre jusqu’au troisième jour*, car si ses Disciples venaient dérober le corps et conter au peuple qu’il est ressuscité, ce serait une nouvelle erreur, pire que la première.

Pour redouter les entreprises des Disciples, les Pharisiens avaient trop vu leur timidité. Ils craignaient donc autre chose; ils craignaient le miracle. Pilate leur répondit : Faites comme vous l’entendrez. Ils se rendirent alors au sépulcre , en scellèrent la pierre et y laissèrent des gardes. Ils ne savaient pas quel témoignage ils venaient sceller !

LA VIE

Page 1