CHAPITRE XXXII
ans l’antiquité, la croix est une chose sinistre et hideuse où se trouvait comme concentrée toute l’infamie des supplices.
Elle a ce caractère dans les livres saints : « Le cadavre du pendu ne demeurera point la nuit à la potence, mais il sera enseveli le même jour, parce que celui qui est attaché au bois est maudit de Dieu. » C’est à cause de cette loi qu’Isaïe parlant prophétiquement du Christ, dit : «-Il nous a paru un objet de mépris, le dernier des hommes », et plus loin il l’appelle « l’humilié. »
La croix n’était pas seulement un supplice, mais une malédiction. « Maudit celui qui pend au » '
bois. » De là le cri prophétique du Livre de la sagesse : « Condamnons-le à la mort la plus honteuse ! » répété avec tant d’acharnement par les Juifs dans ce seul mot : « Crucifiez-le. »
C’est-à-dire qu’il meure et qu’il soit maudit ! Ils veulent que l’opprobre du supplice rompe enfin ce que peut-être la mort toute seule ne saurait
briser. Il n’entre pas dans leur esprit qu’on puisse voir sur la terre des hommes qui s’avouent disciples d’un pendu.
Pour les Romains, la croix est le « bois infortuné », « l’arbre fatal », « l’arbre d’ignominie », en un mot, le supplice des esclaves. Tarquin fit mettre en croix les corps des citoyens qui s’étaient donné la mort pour ne point travailler à ses égouts ; Gracchus dévoue à l’infâme croix son adversaire Publius Popilius; Sénèque dit que pareille honte est du nombre des maux qu’il faut prévenir par une mort volontaire. Cicéron contre Verrès, à propos de la croix de Gavianus, exprime toute cette horreur de la croix : « Affreuse est l’ignominie d’une condamnation publique, affreuse la confiscation, affreux le bannissement. Cependant, au milieu de ces calamités, quelque vestige encore de liberté nous demeure; et la mort même, si elle nous est infligée, nous la subissons dégagée de toute entrave. Mais que le bourreau, que le voile sur la tête, que le nom de croix, que tout cela n’approche pas d’un citoyen romain, non-seulement de son corps, mais de sa pensée. » Plutarque raconte que de son temps encore on promenait en grande pompe un chien attaché à une croix, en mémoire de la surprise du Capitole, où les chiens avaient dormi.
Ces détails font comprendre ce que saint Paul
appellera le scandale et la folie de la croix. Minutius Félix parle aux idolâtres de la stupidité de leurs dieux, taillés peut-être de quelques débris d’un bûcher ou d’un arbre d’ignominie. A leur tour, les idolâtres reprochent aux chrétiens l’insigne folie d’adorer un dieu mort sur le gibet; et les Juifs, toujours attachés à la stérilité de la lettre, prétendent que celui - là n’a pu être le Fils de Dieu, qui a souffert un supplice que Dieu avait maudit.
Et cependant, en même temps, le mystère de la croix était pressenti des Juifs' et des païens euxmêmes. Les uns et les autres , longtemps avant le Christ, priaient par le signe de la croix. De manière ou d’autre, ce signe est partout le geste essentiel, l’attitude même de la prière. Jacob, figure du Messie, croise les bras lorsqu’il appelle les bénédictions du Ciel sur les deux fils de Joseph, plaçant la main droite sur la tête de celui qui est à sa gauche et la main gauche sur la tête de celui qui est à sa droite : ainsi posées, dit Tertullien, les mains du patriarche formaient la croix et annonçaient les bénédictions qui descendraient du Crucifié. Moïse, quand la bataille est engagée contre les Amalécites, monte en silence sur la montagne; et là, debout, les mains ouvertes et les bras étendus, vivant signe de croix, il prie, et les Hébreux sont vainqueurs. Car le combat du Seigneur qui se livrait contre Amalech préfigurait les batailles
du Verbe incarné contre Satan, ennemi de la croix par laquelle il devait être vaincu.
L’on sait par Jésus-Christ lui-même la signification du serpent d’airain attaché à la croix dans le désert, et dont la vue seule guérissait de la morsure des serpents : « De même que Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi fautil que le Fils de l’Homme soit élevé, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais obtienne la vie éternelle. »
Le signe de la croix se faisait dans le Temple. Le prêtre élevait d’abord l’hostie du sacrifice*, il la portait ensuite 4e l’Orient à l’Occident. De la même manière, les prêtres bénissaient le peuple. Le sacerdoce chrétien n’eut à ajouter que les paroles augustes qui sont, avec le signe de la croix, l’abrégé de tout le Christianisme : Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.
Dans Ézéchiel, un personnage mystérieux reçoit l’ordre de traverser Jérusalem souillée d’abominations : il marquera au front du signe T, ceux qui gémissent de l’iniquité publique, et ils seront sauvés, et les autres seront tués. Voilà la croix et sa vertu. Ainsi, disent les Pères, sera sauvé l’homme qui marque son front du signe salutaire, en gémissant des crimes que ce signe interdit.
C’est dans la posture de la croix, les bras étendus, que Samson venge Israël , que David
demande secours contre son fils parricide et contre ses sujets révoltés, que Salomon rend grâce à Dieu d’avoir pu achever le Temple, lui disant : Seigneur, regardez ma prière. C’est ainsi que tous les habitants d’Israël en face de Sennachérib vainqueur invoquent Dieu et sont exaucés : « Étendant leurs mains, ils les élevèrent vers le ciel. »
Les païens adoraient en portant la main droite à la bouche et en la baisant-, mais d’abord cette main formait le signe mystérieux par le croisement de l’index sur le pouce. Dans les occasions plus solennelles, ils priaient à la manière des Juifs les mains étendues vers le ciel ou croisées sur la poitrine. C’est ce que fait Brutus en apprenant la mort de Lucrèce; Anchise, sur le rivage, les mains étendues, invoque les grands dieux. Il y avait à Rome une statue de la Piété publique, les bras en croix comme Moïse. Dans les monuments de tous les peuples, on a trouvé des marques et des pressentiments du mystère de la croix (i)!
Saint Augustin applique à la croix les paroles de saint Paul souhaitant aux fidèles de com-
(i) J. Gretseri, de Sancta Cruce , Ingolstadt, 1616. Mgr Gaume vient de donner la substance de ce savant ouvrage et de quelques autres dans un excellent petit volume intitulé : La Croix au dix-neuvième siècle.
prendre la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur du mystère de Jésus-Christ. La largeur de la croix, c’est l’étendue de l’amour que nous devons sans distinction d’amis ou d’ennemis à ceux pour qui Jésus-Christ est mort, comme pour nous ; sa longueur nous doit enseigner la patience au milieu des adversités; sa hauteur, l’essor qu’il faut prendre au-dessus des choses terrestres pour entrer dans l’éternelle paix; sa profondeur, cette profondeur cachée des décrets de Dieu résolu de sauver le monde qui s’était perdu par sa propre sagesse , et de le sauver par la folie de la croix.
Encore un peu de temps, tout sera connu; les hommes sauront pourquoi cette croix honteuse mettait cependant son empreinte sur tant de choses grandes et essentielles de la vie, et s’offrait comme le geste naturel de l’âme en présence de Dieu. Du pied de la croix l’armée des martyrs va se lever' pour marcher à la conquête du monde par le signe de la croix.
« Nous prions, disait Tertullien, les mains étendues, parce qu’elles sont innocentes ; la tête nue, parce que nous n’avons point à rougir; sans qu’on nous souffle les paroles, parce que c’est notre cœur qui prie. Nous demandons pour tous les empereurs une vie longue, la sécurité dans leur palais, la valeur dans leurs armées, la fidélité dans le sénat, l’honnêteté dans le peu-
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pie, la paix dans le monde, et tout ce que doit désirer un homme et un empereur. » Les empereurs envoyaient au cirque ceux qui priaient ainsi. Ils y mouraient sans cesser de prier, et eur mort n’était pas le seul miracle qui enseignât la puissance de la croix. Un jour, sous Dioclétien, l’amphithéâtre fut rempli de fidèles du Christ. Les mains étendues, les yeux levés au ciel, ils se tinrent immobiles, sans témoigner aucune crainte, sans dire un seul mot. Les spectateurs tremblaient et les juges avaient peur. On lâcha les bêtes, elles se précipitèrent en rugissant-, mais tout le peuple les vit s’arrêter comme muselées devant un jeune homme de moins de vingt ans qui, debout, au milieu de l’arène, les bras en croix, tranquille, se donnait à Jésus-Christ et ne daignait penser ni aux bêtes, ni au peuple, ni à la mort. Une autre fois, à Rome, la vierge Agnès, âgée de treize ans, condamnée à mourir par le feu, entra sereine dans le bûcher. Elle étendit les mains, bénissant le Christ qui la préservait des souillures du démon, et les flammes s’éloignant d’elle, menacèrent ceux qui les avaient allumées. Dieu voulut que des milliers de semblables prodiges manifestassent la vertu du sacrifice de Jésus. Il les multiplia sans frustrer ses martyrs, par miséricorde pour leurs bourreaux-, et ce fut ainsi qu’en trois siècles l’univers apprit à faire le signe de la croix.