CHAPITRE PREMIER
Les plus humbles familles peuvent retrouver leurs origines dans les registres paroissiaux qui renfermaient jadis tous les actes de l’état civil. En parcourant des centaines, des milliers de feuillets dans les liasses jaunies conservées au fond des archives départementales, des bibliothèques et des greffes, il est possible, à l’aide de petits paragraphes qui marquent la vie et la mort, de renouer le fil rattachant les unes aux autres plusieurs générations. C’est ainsi que le nom de Pasteur est inscrit au commencement du XVII* siècle dans les vieux registres du prieuré de Mouthe, situé en pleine Franche-Comté. Les Pasteur labouraient la terre. Ils formaient dans un petit village qui dépendait de Mouthe, le village de Reculfoz, une véritable tribu. Elle se dispersa peu à peu.
Les registres de Mièges, près de Nozeroy, contiennent, à la date du 9 février 1682, Facte de mariage d’un Denis Pasteur et de Jeanne David. Ce Denis, — qui dans la série des ascendants de Pasteur permet de ne plus perdre de vue la destinée de la famille, — habita le village de Plénisette. Là naquit, en 1683, son fils ainé Claude. Puis Denis séjourna quelque temps au village de Douay et, abandonnant le val de Mièges, vint à Lemuy. Il y fut meunier de Claude-François, comte d’Udressier, grand seigneur descendant d’un secrétaire de Charles-Quint.
Lemuy est au milieu de vastes prairies où paissent des troupeaux de bœufs. Au loin, les sapins de la forêt de la Joüx sê massent rangs serrés comme une immense armée. L’hoKzon, dans les beaux jours, est estompé par leurs lignes bleuâtres. C’est dan? ce pays aux grandes étendues que vivaient les ancêtres de PaS' teur. On peut découvrir autour de l’église, à l’ombre de vieux hêtres et de vieux tilleuls, une tombe presque envahie par l’herbe. Quelques-uns des parents de Pasteur dorment sous la pierre où est gravée l’inscription très simple : « Ici reposent à côté les uns des autres... »
En 1716, dans le moulin de Lemuy, dont les restes se voient encore, fut fait et dressé, par-devant Henry Girod, notaire royal de Salins, le contrat de mariage de Claude Pasteur. Son père et sa mère déclarèrent ne pas savoir écrire. Mais on a les signatures des deux fiancés, Claude Pasteur et Jeanne Belle qui « ont promis et juré, sur et aux saincts Evangilles de Dieu estans es mains du notaire soubscript, de se prendre à loyal mary et femme en face de Nostre Mère Saincte Eglise et en célébrer les nopces le plustost que faire se pourra... ». Ce Claude fut, à son tour, meunier de Lemuy. Toutefois, à sa mort en 1746, le registre paroissial de Lemuy ne le désigna que comme laboureur. 11 avait eu huit enfants. Le dernier, qui s’appelait Claude-Etienne et qui était né à quelques kilomètres de Lemuy, au village de Supt, fut l’arrière-grandpère de Louis Pasteur.
Quel goût d’aventures, quel grain d’ambition le poussa à quitter les hauteurs du Jura pour venir à Salins ? Un désir d’indépendance, dans le sens complet du mot. Selon la coutume qui avait encore force de loi en Franche-Comté (et cela, disait Voltaire, est contradictoire avec le nom de cette province), il y avait des serfs, c'està-dire des gens de mainmorte, dont la condition était de ne pouvoir disposer de leurs biens et de leur personne. Ils relevaient d’un seigneur, ou de moines, comme ceux de Saint-Claude. Denis et son fils avaient été serfs des comtes d’Udressier. Claude- Etienne voulut être affranchi. Il le fut à trente ans. Un acte du 20 mars 1763, rédigé par-devant le notaire royal Claude Jarry,
en fait foi. Messire Philippe-Marie-François, comte d’Udressier, seigneur d’Ecleux, Cramans, Lemuy et autres lieux, consentait à affranchir « par grâce spéciale » Claude-Etienne Pasteur, garçon tanneur demeurant à Salins, son sujet mainmortable de Lemuy. L’acte stipulait que Claude-Etienne et sa postérité à naître seraient désormais affranchis de la macule de mainmorte. Quatre louis d'or de vingt-quatre hvres furçnt payés, séance tenante, en l’hôtel du comte d’Udressier, par ledit Pasteur. Il se maria l’année suivante à Françoise Lambert. Après avoir organisé ensemble une petite tannerie au faubourg Champtave, ils connurent le genre de bonheur dont parlent les contes de fées : ils eurent dix enfants. Le troisième, le plus digne d’intérêt, car il représente ici la ligne directe, s’appelait Jean-Henri : il naquit en 1769» Le conseil de la ville de Salins, par une délibération du 25 juin 1779, délivra les lettres de bourgeoisie à Claude-Etienne Pasteur, originaire de Supt, « justifiant de la franche condition » et qui demandait à être reçu habitant de la ville.
Jean-Henri, dès sa vingtième année, alla, comme tanneur, tenter à Besançon une fortune qui dura peu. Sa femme, Gabrielle Jourdan, mourut en 1792, à l’âge de vingt ans. Lui-même, après s’être remarié, disparaissait à vingt-sept ans. Restait du premier mariage un fils unique, né le 16 mars 1791, Jean-Joseph Pasteur. L’enfant, qui devait être un jour le père de Louis Pasteur, fut amené à Salins. Sa grand’mère le recueillit. PlusAard ses tantes paternelles, l’une mariée à Chamecin, marchand de bois, l’autre à Philibert Bourgeois associé de Chamecin, l’adoptèrent comme un de leurs enfants. On l’aima d’autant mieux qu’il était orphelin. Son éducation fut supérieure à son instruction. A cette époque il ' suffisait de savoir lire les bulletins de l’Empereur : le reste semblait peu de chose. Ne fallait-il pas d’ailleurs que Jean-Joseph gagnât au plus tôt sa vie et qu’il apprît le métier d’ouvrier corroyeur pour reprendre un jour la profession de son père et de son grand-père ?
Conscrit en 1811, Jean-Joseph fit, en 1812 et en 1813, la guerre d’Espagne. Il appartenait au 3® de ligne dont la mission était de
poursuivre, dans les provinces du nord de l’Espagne, les bandes du fameux Espoz y Mina. Une légende se faisait autour de cet ennemi insaisissable. C’est dans l’escarpement des montagnes hautes, mornes, grises, farouches, qu’il faisait, disait-on, fabriquer sa poudre de guerre. 11 avait, pour multiplier les embuscades et les guets-apens, des milliers de partisans que les croisières anglaises se chargeaient de ravitailler en armes et en munitions. 11 entraînait derrière lui les vieillards et les femmes. Pour l’avertir du danger, des enfants s’offraient comme sentinelles avancées. Toutefois, dans les actions du mois de mai 1812, le terrible Mina eut peine à s’échapper. Mais en juillet, nouvelles alertes. Il fallut organiser des colonnes mobiles pour réoccuper les postes de la côte et rétablir les communications avec la France. Il y eut de rudes engagements. Mina et ses bandes ne cessaient d’attaquer ce petit nombre de Français du 3® et du 10b* de ligne, presque abandonnés à eux-mêmes. « Combien de traits de bravoure, écrivait Tissot dans les Fastes de la gloire^ combien d’actions d’éclat demeureront ignorés, qui, sur un plus grand théâtre, auraient mérité honneurs et récompenses ! Il ne fut pas même accordé une seule décoration aux braves de cette malheureuse division , dont plus des deux tiers reposent dans les champs de bataille de la Navarre. »
L’historique du 3® régiment d’infanterie permet de suivre étape par étape la vaillante petite troupe. On peut se représenter, perdu dans les rangs, faisant obscurément son devoir, au milieu de dures misères, ce simple soldat, promu caporal le !*’■ juillet 1812, fourrier le 26 octobre 1813 et qui s’appelait Pasteur. Le bataillon revint en France à la fin de janvier 1814. Il faisait partie de cette division Levai qui, comptant à peine 8.000 hommes, eut à lutter à Bar-sur-Aube contre une armée de 40,000 ennemis. On appela le 3® régiment « le brave parmi les braves ». « Si Napoléon n’avait eu que de pareils soldats, a dit Thiers dans son histoire du Consulat et de l’Erhpire, le résultat de cette grande lutte eût été certainement différent. » L’Empereur fut ému de tant de courage. Il distribua des croix. Pasteur, fait
sergent-major le 10 mars 1814, reçut le surlendemain la croix de chevalier de la Légion d’honneur.
Au combat d’Arcis-sur-Aube, le 21 mars, la division Levai eut encore à soutenir le choc de 50,000 russes, autrichiens, bavarois, wurlembergeois. Le l®*" bataillon du 3® de ligne où servait Pasteur revint à Saint-Dizier. C’est à marches forcées qu’il arriva le 4 avril à Fontainebleau. Napoléon avait concentré là toutes ses troupes. L’effectif du bataillon se réduisait à 8 officiers et 276 hommes. Le lendemain, à midi, la division Levai et les débris du 7® corps se trouvaient réunis dans la cour du Cheval-Blanc. Napoléon les passa en revue. L’attitude de ces soldats, qui avaient fait avec héroïsme la guerre d’Espagne et la campagne de France, et qui offraient toujours leur dévouement passionné, put lui donner quelques minutes d’illusion. De toutes parts s’élevaient les acclamations et
les cris : « A Paris! » Ces vivats, ces enthousiasmes faisaient
contraste avec la froideur, les réserves, les critiques, les refus d’obéissance des maréchaux comme Ney, Lefebvre, Oudinot, Macdonald qui, la veille, avaient déclaré à Napoléon qu’un projet de retour sur Paris était une folie. La défection de Marmont précipita les événements. L’Empereur, se sentant abandonné, abdiqua. Jean- Joseph Pasteur n’eut pas, comme le capitaine Coignet, le douloureux privilège d’assister aux adieux de Fontainebleau. Dès le 9 avril, son bataillon avait été envoyé dans le département de l’Eure. Le 23 avril, il fallut prendre la cocarde blanche.
Le 12 mai 1814, une ordonnance royale donnait au 3® régiment d’infanterie le nom de Régiment-Dauphin. 11 fut réorganisé à Douai. C’est là que le sergent-major Pasteur reçut son « congé absolu ». A petites journées, il regagna la ville de Besançon. Ce « congé » où les aigles étaient remplacées par les fleurs de lys surmontant les mots « Royaume de France », Joseph Pasteur le regardait avec tristesse et colère. Pour lui, pour tant d’autres sortis du peuple, Napoléon était un demi-dieu. Listes de victoires, principes d’égalité, idées nouvelles jetées à travers les peuples, tout s’était succédé en visions éblouissantes. Retomber de cette épopée impériale sur le terre-à-terre de chaque jour, ne plus connaître
que la surveillance de la police, subir l’angoisse de la pauvreté, ce fut pour les officiers en demi-solde, les vieux sergents, les grenadiers et les soldats paysans une période cruelle. La blessure de leur patriotisme s’aggravait d’un sentiment d’humiliation privée. Jean-Joseph Pasteur, prenant courageusement son parti, revint à Salins et se remit au métier de tanneur. Le retour de l’île d’Elbe fut un éclair de joie et d’espoir dans sa vie obscure. Puis tout rentra dans l’ombre.
11 habitait le faubourg Champtave, travaillant dans un isolement qui convenait à ses goûts et à son caractère, lorsque sa vie fut un instant troublée. Le maire de Salins, très royaliste, chevalier de l’ordre de Malte, M. de Bancenel, prescrivit à ceux qui avaient servi l’Empereur, et que l’on appelait les brigands de la Loire, de venir à la mairie déposer leurs sabres. Joseph Pasteur se soumit en frémissant. Mais quand il apprit que ces armes glorieuses étaient destinées à un service de police et qu’on les remettait à des sergents de ville, la déchéance lui parut intolérable. Reconnaissant son sabre de sergent-major qui venait d’être donné à l’un de ces hommes, il le lui arracha. Grand émoi dans la mairie et dans la ville. On s’indigne, on s’irrite, on applaudit. Les anciens officiers et sous-officiers bonapartistes, qui formaient une petite troupe, s’agitent fiévreusement. La ville de Salins était encore sous la garde ou, pour mieux dire, sous le joug d’un reste de garnison autrichienne. Invité par le pouvoir civil à réprimer cet acte et à faire un exemple, le commandant refusa d’intervenir. Il comprenait, il approuvait, disait-il, le sentiment d’honneur militaire qui avait fait agir ce sous-officier de l’Empire. Pasteur, escorté de sympathies trop bruyantes à son gré, revint chez lui et garda son sabre. /
C’est au milieu de son travail repris paisiblement qu’il connut une famille voisine, une famille de jardiniers. La rivière, qui ne mérite que bien rarement de porter son nom, la Furieuse, coulait entre le jardin et la tannerie. Souvent, du haut des marches qui descendaient au bord de l’eau, Jean-Joseph Pasteur voyait une jeune fille travaillant dans le jardin dès les premières heures du
jour. Elle s’aperçut vite que cet ancien soldat si jeune encore, — il n’avait que vingt-cinq ans, — s’intéressait à tout ce qui se passait dans cet enclos, quand elle était là. Elle s’appelait Jeanne- Etiennette Roqui.
Ses parents, originaires de Marnoz, village situé à une lieue de Salins, appartenaient à l’une des plus vieilles familles roturières du pays. Les archives de Salins font mention, dès 1555, d’un Roqui vigneron. En 1659, des Roqui exercent le métier de couvreurs, de lanterniers. Ces gens étaient liés par une rare intimité, passée en proverbe. « Ils s’aiment comme les Roqui, » disait-on. Des testaments portent la trace de libéralités faites de frère à frère, d’oncle à neveu. En 1815, le père et la mère de Jeanne- Etiennette vivaient plus que modestement dans ce vieux quartier de Salins. Leur fdle paraissait simple, intelligente et bonne, Jean- Joseph Pasteur la demanda en mariage. Ils étaient faits pour s’aimer. La différence de leurs natures était une garantie de bonheur. Il était peu communicatif, secret, comme on disait jadis, d’un esprit lent et réfléchi, d’un caractère mélancolique, semblant toujours vivre d’une vie intérieure. Elle était, en même temps que très laborieuse, femme d’imagination et prompte à l’enthousiasme.
Le jeune ménage partit pour Dôle. Il transporta son industrie rue des Tanneurs. Humble logis, humbles gens, tout allait de pain Leur premier enfant ne vécut que quelques mois. En 1818, ils eurent une fille. Quatre ans après, dans une petite chambre de cette obscure maison, le vendredi 27 décembre 1822, à deux heures du matin, Louis Pasteur venait au monde.
Deux autres filles devaient naître plus tard, l’une à Dôle, l’autre à Marnoz, dans la maison des Roqui. La belle-mère de Jean- Joseph Pasteur, devenue veuve, et considérant, selon les termes d’un acte notarié, que son âge avancé ne lui permettait plus de gérer ses biens, avait fait donation et partage de tout ce qu’elle possédait sur le territoire de Marnoz au profit de son fils Jean- Claude Roqui, propriétaire cultivateur demeurant à Marnoz et de Jeanne-Etiennette Roqui, sa fille.
Appelé ainsi loin de Dôle par des sentiments et des intérêts de famille, Jean-Joseph Pasteur vint s’établir à Marnoz. L’endroit n’était guère favorable. Un ruisseau voisin rendait cependant possible le travail d’une tanneri" La maison a gardé, à travers bien des métamorphoses, le nom de maison Pasteur. Sur une des portes intérieures l’ancien légionnaire, qui aimait à dessiner et à peindre, avait représenté un soldat devenu laboureur et revêtu en plein champ d’un reste de costume militaire. Vu de face, le portrait se détache sous un ciel grisâtre. Au loin s’étagent les collines du Jura. Tristement appuyé sur sa bêche, l’ancien soldat interrompt son travail : il rêve de gloire passée. Certes, un homme du métier peut reprendre les défauts, les inexpériences de cette peinture; mais le vieux soldat de l’Empire avait mis dans cette allégorie sentimentale sa recherche d’exactitude et son émotion.
Les premiers souvenirs de Louis Pasteur dataient de cette époque. Il se revoyait enfant, heureux de courir sur la route qui conduit au village d’Aiglepierre. Le séjour de la famille Pasteur à Marnoz ne fut pas de longue durée. Une tannerie était à louer, dans les environs, à Tentrée même de la ville d’Arbois, près du pont bâti sur la Guisance, rivière qui prend sa source à une lieue de là. L’eau pure et glacée sort des rochers, coule à petits flots pressés vers Arbois, fait le tour de la ville, passe devant l’emplacement de la tannerie, se précipite quelques pas plus loin en large cascade et repart d’une course jaillissante d’écume le long des vergers et des prés, au bas des collines couvertes de vignes. La maison offrait derrière sa façade modeste le luxe d’une cour où sept fosses étaient alignées pour la préparation des peaux. En attendant la satisfaction encore lointaine d’être propriétaire, Joseph Pasteur s’installa dans cette petite demeure du faubourg Courcelles, lui, sa femme et ses enfants.
Louis Pasteur alla d’abord à l’école primaire qui occupait une
des saUes-annexes du collège d’Arbois. L’enseignement mutuel était alors de mode. Les élèves étaient divisés par séries. Un camarade apprenait à hre aux autres qui épelaient ensuite à
haute et assourdissante voix. Le maître, M. Renaud, se promenait de groupe en groupe et désignait les moniteurs. Louis eut bien vite Tambition d’avoir ce titre. Il le désirait d’auteuit plus qu’il était le plus petit. Mais ceux qui voudraient orner de quelques légendes les premières années de Louis Pasteur en seraient pour leurs frais d’imagination. Quand il suivit un peu plus tard comme externe les classes du collège d’Arbois, il appartint tout d’abord à la catégorie des élèves que l’on pourrait appeler bons-ordinaires. Il remporta des prix sans se donner trop de peine. 11 était d’ailleurs plus empressé que d’autres à acheter des grammaires et des dictionnaires, et il écrivait fièrement son nom à la première page. Son père, avec le double désir d’apprendre et de s’associer aux leçons de son fils, se faisait chaque soir son répétiteur. Les jours de congé, l’élève ne demandait qu’à s’échapper. Les petits voisins, les Vercel, les Gharrière, les Guillemin, les Goulon l’entraînaient. Il les suivait avec joie. Les parties de pêche au bord de la Guisance lui plaisaient ; il admirait les coups d’épervier lancés d’une main vigoureuse par Jules Vercel. Mais il se dérobait quand il s’agissait d’une chasse aux oiseaux. La vue d’une alouette blessée lui faisait mal.
La maison s’ouvrait peu, sauf pour les camarades de Louis Pasteur. Ils venaient le chercher ou s’amusaient avec lui dans la cour de la tannerie à utiliser les déchets d’écorce,, à placer les débris de tan dans des rondelles de fer, puis à fabriquer, d’un mouvement de talon brusque et tournant, des séries de mottes destinées au chauffage. Joseph Pasteur, sans qu’on pût l’accuser de fierté, ne se liait pas facilement. Dans les habitudes ou le langage, il n’avait rien d’un sous-officier à la retraite. Ne parlant guère de ses campagnes, il n’entrait jamais dans un café. Le dimanche, vêtu d^une redingote brossée militairement et dont le large revers avait un ruban de la Légion d’honneur, comme on le portait alors, visible à quarante pas, il se dirigeait mvariablement vers la route d’Arbois à Besançon. Elle passe au milieu des coteaux de vignes. A gauche, sur une hauteur boisée dominant la vaste plaine qui s’étend du côté de Dole, les ruines de la tour
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de Vadans donnent un reste de poésie guerrière à tout cet horizon. Dans ses méditations de promeneur solitaire, il pensait moins aux difficultés de sa vie qui, grâce au travail, et toute la famille aidant, se simplifiait, qu’aux inquiétudes de l’avenir. Que deviendrait un jour ce fils attentif, consciencieux, mais qui, à la veille de ses treize ans, ne manifestait encore un goût très prononcé que pour le dessin? Le titre d’artiste, que les arboisiens donnaient à Louis Pasteur, ne flattait qu’à demi la vanité paternelle. Et cepen* dant, sans parler des nombreuses copies faites au fusain ou â la mine de plomb par cet écolier, comment ne pas être frappé du sentiment de la réalité dont témoignait un premier. essai original, un pastel tenté d’une main très sûre? Ce pastel représente la mère de Louis Pasteur. Un matin qu’elle allait au marché, coiffée d’un bonnet blanc, les épaules serrées dans un châle écossais bleu et vert, son fils, qui avait ses crayons de couleur et ses estompes en mains, voulut la représenter ainsi, telle qu’elle était chaque jour. Ce portrait, étudié avec une sincérité absolue, ressemble à l’œuvre d’un primitif plein de conscience. Un regard clair et droit illumine ce visage de volonté.
Tout en fermant leur logis aux liaisons banales, le mari et la femme étaient heureux de recevoir ceux qui leur paraissaient dignes d’estime et d’affection par une supériorité d’esprit ou de cœur. C’est ainsi qu’ils accueillirent avec joie un ancien médecin militaire, devenu médecin de l’hôpital d’Arbois, le docteur Dumont, homme d’étude s’instruisant pour le plaisir d’apprendre, homme de bien se dérobant à la popularité, démocrate sans ambition.
Un autre philosophe devint aussi l’ami de la maison. Il s’appelait Bousson de Mairet. Liseur infatigable, au point de ne jamais sortir sans glisser un volume ou une brochure dans une de ses poches, il passait sa vie à préparer des annales où, par des séries de petits faits, il reconstituait, dans un travail de bénédictin rondelet, le caracLère des francs- comtois en général et des arboisiens en particulier. Il venait souvent passer une soirée dans l’intimité de la famille Pasteur. On l’écoutait, on l’interrogeait, on était intéressé par l’histoire mouvementée de cette singulière race arboi-
sienne difficile à juger, offrant un mélange de courage héroïque et de bonhomie un peu narquoise que les parisiens et les méridionaux prennent pour de la naïveté. Ne doutant jamais de rien pour eux-mêmes, les arboisiens sont sceptiques dès qu’il s’agit des autres. Fiers de leur histoire locale, ils revendiquent jusqu’à leurs rodomontades.
Le 4 août 1830, ils envoyèrent aux parisiens une adresse pour exprimer leurs sentiments indignés contre les Ordonnances et pour déclarer que la population disponible d’Arbois avait été sur le point de voler au secours de Paris. Au mois d’avril 1834, un clerc d’avoué de Lons-le-Saunier passait en diligence à dix heures du soir sur la place d’Arbois. Il met la tête à la portière et' dit à quelques gardes nationaux de service que la République est proclamée à Lyon. Arbois s’émeut. Les vignerons s’emparent des fusils déposés à l’hôtel de ville. L’insurrection est décidée. Il fallut envoyer de Besançon deux cents grenadiers, quatre escadrons de chasseurs et une demi-batterie d’artillerie que Louis Pasteur vit passer mèche au canon. Quand le sous-préfet de Poligny dit aux insurgés : Où sont vos chefs ? « No san tous tiefs » répondit d’une seule voix la troupe tout entière. C’est au lendemain de ces troubles que fut publiée dans tous les journaux la bonne et grande nouvelle : « Arbois, Paris et Lyon sont tranquilles, » Pour détourner le cours des épigrammes faciles, les arboisiens ont eu l’ingénieuse pensée d’appeler leurs voisins salinois les « glorieux de Salins ».
Louis Pasteur, avec son esprit déjà sérieux, préférait les récits plus dignes des annales historiques, par exemple, le siège d’Arbois, ^ sous Henri IV, quand les arboisiens tinrent en échec pendant trois jours une armée de 25,000 hommes. Patriotisme du peuple franccomtois et plus tard, au-dessus de ce patriotisme local, idée de la gloire française, représentée par les batailles de l’Empire, tels furent les premiers éblouissements pour l’imagination de l’enfant. Chaque jour il voyait son, père et sa mère observer la loi du travail et ennoblir leur tâche pénible en se donnant pour but, outre le pain quotidien, l’éducation de leurs enfants. Et comme, en toutes
choses, le père et la mère s’intéressaient aux sentiments supérieurs, leur vie matérielle était plus qu’éclairée, elle était illuminée par la vie morale.
Un troisième ami de la maison, le principal du collège d’Arbois, M. Romanet, exerça une influence décisive sur la carrière de Louis Pasteur. Ce maître, qui se proposait chaque jour d’élever davantage l’esprit et le cœur de ses collégiens, inspirait à Pasteur quelque chose de plus que le respect et la reconnaissance ; c’était de l’admiration. Romanet, dans sa conscience de moraliste, jugeait que si un homme instruit en vaut deux, un homme élevé en vaut dix. Le premier il devina dans Louis Pasteur l’étincelle prête à jaillir. Cependant aucune composition remarquable, nul succès à facettes ne distinguait encore ce laborieux élève de troisième. D’un esprit si réfléchi qu’on le croyait lent, il n’avançait rien dont il ne fût absolument sûr. Mais en même temps que s’annonçaient en lui les qualités simples et fortes, qui sont le fond de la nature comtoise, il avait une imagination que l’on pourrait appeler l’imagination de sentiments.
Romanet, se promenant avec lui dans la cour du collège, se plaisait à éveiller, avec un intérêt de philosophe et d’éducateur, les qualités maîtresses de cette nature : la circonspection et l’enthousiasme. L’écolier, que l’on venait de voir penché durant des heures sur son pupitre sans que rien pût le distraire, était transformé : il écoutait, les yeux brillants, cet excellent homme qui lui parlait d’avenir et lui montrait la perspective de la grande Ecole normale.
Un officier de la garde municipale de Paris, qui venait régulièrement en congé à Arbois, le capitaine Barbier, se proposa comme correspondant, si Louis Pasteur allait à Paris. Mais Joseph Pasteur, malgré tous les conseils, restait indécis. Son fils, qui n’avait pas seize ans, l’envoyer à cent lieues de la maison paternelle ! Ne serait-il pas plus sage de penser au lycée de Besançon, une fois la rhétorique achevée ? Que pouvait-on souhaiter de plus qu’un titre de professeur au collège d’Arbois ? Etait-il besoin de Paris et D’Ecole normale ? A ces arguments s’ajoutait la question d’argent.
« Cette dernière est facile à résoudre, reprit le capitaine Barbier. Il y a dans le quartier latin, impasse des Feuillantines, la pension Barbet. C’est une école préparatoire. Elle est dirigée par un franc-comtois, M. Barbet, qui fera pour votre fils ce qu’il fait pour beaucoup de compatriotes : il diminuera les frais de la pension. »
Joseph Pasteur finit par se laisser convaincre. Le départ fut fixé aux derniers jours d’octobre 1838. Louis Pasteur ne devait pas partir seul. Son plus cher camarade d’enfance, Jules Vercel, allait aussi à Paris pour préparer paisiblement son baccalauréat. Caractère heureux, d’une philosophie au jour le jour, dépourvu d’ambition, Jules Vercel mettait sa fierté dans le succès des autres, surtout dans le succès de Louis, ainsi qu’il l’appelait et qu’il ne devait jamais cesser de l’appeler fraternellement. L’amitié d’aussi bons camarades était faite pour diminuer les inquiétudes des deux familles.
La difficulté, la longueur des voyages d’autrefois donnaient quelque chose de solennellement triste aux séparations. Pendant que dans la grande cour de l’hôtel de la Poste on attelait les chevaux de la lourde diligence et qu’on chargeait les colis, les adieux vingt fois répétés étaient de part et d’autre comme une série d’arrachements. Par cette matinée glaciale d’octobre, où tombait un mélange de pluie et de neige fondue, les deux enfants, faute de places dans l’intérieur et la rotonde, durent se blottir sous la bâche, derrière le conducteur. Si décidé que fût Vercel à voir le bon côté des choses, à se dire qu’au bout de quarante-huit heures il serait à Paris, mot flamboyant pour un petit provincial ; quelque résolu que fût Pasteur à envisager bravement l’avenir, les études complètes, l’entrée peut-être prochaine à l’Ecole normale, tous deux, en voyant s’éloigner leurs maisons voisines l’une de l’autre, la tour carrée de l’église d’Arbois et, au loin, dans cette atmosphère grise et noyée, le plateau de l’Ermitage, sentirent leur cœur se serrer. Au fond de tout jurassien, bien qu’il s’en défende, qu’il affecte même de ne s’émouvoir, et, pour employer le terme franc-comtois, de ne « s’émeiller » de rien, il y a un être de sentiment attaché à jamais au coin de terre où il a passé ses premières
années. Dès qu’il s’éloigne du sol natal, sa pensée y retourne avec un charme douloureux et persistant. Dole, Dijon, Auxerre, Joigny,
Sens, Fontainebleau, tous ces grands relais de poste, n’intéressaient que médiocrement les deux enfants.
A son arrivée dans Paris, Louis Pasteur ne ressemblait guère à cet étudiant, héros de Balzac, qui jetait à la grande ville ce cri plein de confiance : « A nous deux ! » Malgré la volonté, qui déjà se lisait sur son visage pensif, son chagrin était plus fort que tous les raisonnements. Et comme tout se concentrait dans ce caractère en apparence fermé, comme il n’avait nul besoin de 'parier, — ce besoin des natures faibles qui échappent à l’angoisse de leurs sentiments en les répandant au dehors, — personne ne se douta d’abord de sa profonde tristesse. Mais lorsque tout dormait, impasse des Feuillantines, et qu’aucun camarade ne pouvait le voir ou l’entendre, il répétait dans ses insomnies ce vers sentimental :
Que la nuit paraît longue à la douleur qui veille !
Les élèves de la pension Barbet suivaient les cours du lycée Saint-Louis. En dépit de son bon vouloir, de sa passion pour le travail, le désespoir d’être loin des siens l’emportait chez Pasteur. Le mal du pays l’envahissait. Jamais le mot de nostalgie ne fut d’une application plus juste. « Si je respirais seulement l’odeur de la tannerie, disait-il à Vercel, je sens que je serais guéri. » M. Barbet perdait son latin à vouloir distraire et traiter comme un enfant de quinze ans, aux impressions fugitives, cet élève obsédé d’un sentiment fixe. Etonné, puis inquiet, il instruisit les parents de cet état moral qui risquait en se prolongeant de déterminer une véritable maladie.
Un matin, au milieu du mois de novembre, on vint dire à Louis Pasteur assez mystérieusement que quelqu’un le demandait. « La personne vous attend à quelques pas d’ici. » Louis Pasteur se laissa conduire chez un marchand de vins, au coin de la rue Saint-Jacques et de la rue des Feuillantines. Il entra. Au fond de l’arrière-boutique, un homme était assis devant une petite table.
le front caché dans ses mains, perdu dans ses pensées. C’était son père. « Je viens te chercher, » lui dit-il simplement. Pas d’autres explications. Leur chagrin mutuel se comprenait.
Que se passa-t-il dans l’esprit de Pasteur quand il se revit à Arbois ? Après les premiers jours de détente et d’apaisement, éprouva-t-il en rentrant au collège le regret et presque le remords de n’avoir pas surmonté le mal de l’absence ? La perspective d’une carrière à jamais restreinte dans cette petite viUe lui causa-t-elle un découragement? On sait peu de chose sur cette période où sa volonté avait été vaincue par sa sensibilité. Toutefois on peut deviner quel fut le trouble momentané dans sa vie hésitante. Au commencement de cette année 1839, il se rejeta pendant quelques semaines vers ses premiers goûts. 11 reprit ses crayons de couleur et ses estompes abandonnés depuis dix-huit mois, depuis certains jours de vacances où il avait fait le portrait du capitaine Barbier, fier de son uniforme, le visage monté en couleurs, comme en grande tenue de santé. Il eut bientôt fait de dépasser son maître de dessin, M. Pointurier, brave homme qui prenait trop à la lettre le prospectus du collège et ne voyait dans le dessin qu’un art d’agrément.
Les pastels se succédèrent et formèrent comme une galerie d’amis. Un voisin tonnelier, né à Dôle, le père Gaidot, vieillard de soixante-dix ans qui avait toujours sur les lèvres un refrain de Béranger, eut un tour de faveur. Avec son large front labouré de rides, son visage rasé, Gaidot apparaît dans un habit de fête, un habit bleu et un gilet jaune. Toute une famille Roch défila ensuite. Le père et le fils sont honnêtement exécutés : ce sont bien des portraits copnme on en voit dans les petits salons de province. Mais les deux jeunes filles, qui s’appelaient Lydie et Sophie, sont d’une touche plus délicate : elles revivent dans la grâce de leur vingtième année. Puis ce fut un notaire dont la redingote à large collet complète une figure épanouie ; une jeune femme en toilette blanche, dans un corsage à la vierge ; une vieille religieuse de quatre-vingt-deux ans à bonnet tuyauté, revêtue d’une sorte de
camail blanc avec une croix de bois et d’ivoire ; un petit garçon en costume de velours, figure mélancolique d’un enfant de dix ans qui devait bientôt mourir. Avec une rare complaisance Pasteur représentait ceux qui voulaient avoir leur portrait. Parmi tous ces pastels, il en est deux remarquables. Le premier représente un conservateur des hypothèques en uniforme, nommé Blondeau, dont les traits doux et fins sont étudiés avec perfection ; le second est le portrait presque officiel d’un maire d’Arbois, M. Pareau. 11 apparaît en uniforme à broderies d’argent et cravaté de blanc. La croix de la Légion d’honneur, l’écharpe tricolore sont discrètement indiquées. Tout se concentre sur la figure souriante coiffée d’un toupet à la Louis-Philippe et dont le regard bleu se détache sur un fond bleu.
Les compliments de ce maire quand Pasteur obtint, à la fin de la rhétorique, plus de prix qu’il ne pouvait en porter; les nouveaux conseils de Romanet réveillèrent l’ambition normalienne. 11 n’y avait pas de classe de philosophie au collège d’Arbois, et le retour à Paris paraissait redoutable : Pasteur résolut d’aller au collège de Besançon. 11 y achèverait ses études, se ferait recevoir bachelier et préparerait ensuite les examens de l’Ecole normale. Besançon n’est qu’à quarante-huit kilomètres d’Arbois. Joseph Pasteur y venait les jours de grand marché vendre les cuirs de sa tannerie. Cette solution était la plus sage de toutes.
A son arrivée au collège royal de la Franche-Comté, Pasteur eut pour maître de philosophie un ancien élève de l’Ecole normale, agrégé de l’Université, jeune, plein d’éloquence, fier d’avoir des disciples, d’éveiller leurs facultés, de diriger leur esprit, M. Daunas. Le professeur de sciences, M. Darlay, ne provoquait pas le même enthousiasme. C’était un homme plus que mûr qui regrettait le bon temps où les élèves étaient moins curieux. Pasteur l’embar^ rassait à force de le questionner. La réputation de peintre ne suffisait plus à Pasteur. On eut beau exposer au parloir le premier portrait qu’il fit d’un de ses camarades. « Tout cela, écrivait-il à ses parents le 26 janvier 1840, ne mène pas à l’Ecole normale. J’aime mieux une place de premier au collège que dix mille éloges jetés
superticiellement dans les conversations d’aujourd’hui... Nous nous verrons dimanche, mon cher papa-, car c’est, je crois, la foire lundi Si nous allons voir M. Daunas, nous lui parlerons de l’Ecole normale. Mes chères sœurs, je vous le recommande encore, travaillez, aimez-vous. Une fois que l’on est fait au travail, on ne peut plus vivre sans lui. D’ailleurs c’est de là que dépend tout dans ce monde. Avec de la science on s’élève au-dessus de tous les autres... Mais j’espère que ces conseils vous sont inutiles, et je suis sûr que chaque jour vous sacrifiez bien des moments à apprendre votre grammaire. Aimez-vous comme je vous aime, en attendant l’heureux jour où je serai admis à l’Ecole normale. »
C’est ainsi que dans son existence devaient toujours se mêler le travail et la tendresse. Il fut reçu bachelier ès lettres à Besançon le 29 août 1840. Les trois juges, docteurs ès lettres, ont consigné, dans le procès-verbal de l’examen, que les réponses avaient été « bonnes en grec sur Plutarque, en latin sur Virgile, bonnes également en rhétorique, médiocres sur l’histoire et la géographie, bonnes sur la philosophie, très bonnes sur les éléments des sciences » et que la composition française avait été jugée bonne. A la rentrée du mois d’octobre, le proviseur du collège royal de Besançon, Répécaud, le faisant appeler, lui proposa la situation de maître supplémentaire. Le nombre plus considérable d’élèves, certains changements administratifs motivaient cette nomination. Elle témoignait d’autant plus de l’estime de Répécaud pour les qualités morales de Pasteur que le succès de ce premier baccalauréat n’avait rien eu d’éclatant.
Le très jeune maître devait toucher des appointements à partir du mois de janvier 1841. Elève de mathématiques spéciales, il devenait ainsi, aux heures d’études, le mentor de ses camarades de classe. On lui obéissait sans effort ; son caractère simple et sérieux, le sentiment qu’il avait de la dignité individuelle lui rendaient facile l’autorité. Toujours préoccupé du foyer absent, il fortifiait l’influence de son père et de sa mère dans l’éducation de ses sœurs, qui n’avaient pas au même degré que lui l’amour du travail. Le 1®*^ novembre 1840, — il n’avait pas encore dix-huit ans. —
heureux d’apprendre qu’elles faisaient quelques prog^iès, ü écrivait ces lignes qui, sous la rhétorique. des derniers mots, laissent voi^ l’ardeur de ses sentiments : )
« Mes chers parents, mes sœurs, quand j’ai reçu les deux lettres que vous m’avez envoyées en même temps, j’ai cru d’abord qudl était arrivé quelque chose d’extraordinaire, mais il n’en était rien. Cependant la seconde que vous avez écrite m’a fait beaucoup de plaisir, elle m’apprend que, pour la première fois peut-être, mes sœurs ont voulu. C’est beaucoup, mes chères sœurs, que de vouloir ; car l’action, le travail suit toujours la volonté, et, presque toujours aussi le travail a pour compagnon le succès. Ces trois choses : la volonté, le travail, le succès, se partagent toute l’existence humaine. La volonté ouvre la porte aux carrières brillantes et heureuses ; le travail les franchit, et une fois arrivé au terme du voyage, le succès vient couronner l’œuvre.
« Ainsi, mes chères sœurs, si votre résolution est ferme, votre tâche, quelle qu’elle puisse être, est déjà commencée ; vous n’avez plus qu’à marcher en avant, elle s’achèvera d’elle-même. Si par hasard vous chanceliez dans votre voyage, une main serait là pour vous soutenir; et, à son défaut. Dieu, qui vous l’aurait ravie, se chargerait d’accomplir son ouvrage...
« Puissent mes paroles être senties et comprises par vous, mes chères sœurs ! Gravez-les dans votre âme. Qu’elles soient votre guide. Adieu. Votre frère. »
C’est par les lettres qu’il écrivait, les livres qu’il aimait, les amis qu’il choisissait, par ce perpétuel mélange de documents et de témoignages, qu’il est possible de le peindre dans sa première jeunesse. Comme il se rendait compte, après l’épreuve de découragement qu’il avait subie à Paris, que la volonté doit tenir la première place dans l’éducation, car, mieux que tout le reste, elle dirige l’existence, il appliquait ses efforts à développer chaque jour cette faculté maîtresse. 11 était déjà grave et d’une maturité exceptionnelle. La grande loi de l’homme, il la voyait dans le perfectionnement de soi-même. Rien de ce qui peut servir de trame à nos pensées ne lui semblait négligeable. Aussi les livres lus au
début de la vie lui paraissaient-ils avoir une influence souvem décisive. A ses yeux,, un livre supérieur était une bonne action qui se renouvelle, un mauvais livre, une faute incessante et irréparable. ■ ' ' J • ,,i
11 y avait alors en Franche-Comté un écrivain, déjà vieux, qui représentait, au jugement de Sainte-Beuve, l’idée que l’on peut se faire de l’homme de bien et aussi de l’homme de lettres d’autrefois. Il s’appelait Joseph Droz. Moraliste convaincu que la vanité est la cause de tant d’existences désemparées, que la modération est une des formes de la sagesse et un élément de bonheur, que la plupart des hommes compliquent et attristent leur carrière par une fièvre inutile, il répandait avec douceur des préceptes de raison et d’indulgence. Sa vie elle-même était un exemple de ce que donnait la fortune littéraire dans ce temps-là, quand on savait l’attendre. Tout en Joseph Droz était apaisement et cordialité. Quoi de plus naturel qu’il rééditât, depuis plus de trente ans, en différents formats, son Essai sur l’art d’ être heureux ?
« J’ai toujours, écrivait Pasteur à ses parents, ce petit volume de M. Droz qu’il a eu la complaisance de me prêter. Je n’ai jamais rien lu de plus sage, de plus moral et de plus vertueux. J’ai encore un autre de ses ouvrages. Rien n’est mieux écrit. A la fin de l’année, je vous rapporterai toutes ces œuvres. On éprouve à les lire un charme irrésistible qui pénètre l’âme et l’enflamme des sentiments les plus sublimes et les plus généreux. Il n’y a pas dans ce que je vous dis là une seule lettre exagérée. Aussi je ne lis le dimanche aux offices que les ouvrages de M. Droz, et je crois en agissant ainsi, malgré tout ce qu’en pourrait dire le cagotisme irréfléchi et niais, me conformer aux plus belles idées religieuses. » Ces idées, Droz aurait pu les résumer simplement par la parole du Christ : Aimez-vous les uns les autres. Mais c’était le temps des paraphrases. La jeunesse demandait aux livres, aux discours et aux poésies l’écho sonore de ses sentiments secrets. Dans les écrits du moraliste bizontin. Pasteur voyait une religion telle que lui-même la souhaitait : éloignée de toute polémique et de toute intolérance, une religion de paix, d’amour et de dévouement.
Quelques jours plus tard, le livre de Silvio Pellico, Mes Prisons, développa en lui une émotion qui répondait à son besoin de pitié pour les malheurs d’autrui. 11 recommandait à ses sœurs de lire « cet ouvrage intéressant, écrivait-il, où l’on respire à chaque page un parfum religieux qui élève et ennoblit l’âme » . En lisant ce volume, ses sœurs pouvaient trouver, à la suite de Mes Prisons, un passage sur l’amour fraternel et tout ce qu’il représente de sentiments profonds.
« Pour mes sœurs, disait-il dans une nouvelle lettre, j’ai acheté, il y a quelques jours, un très joli livre, j’entends par très joli quelque chose de très intéressant. C’est un petit ouvrage qui a remporté le prix Montyon, il y a quelques années. 11 est intitulé Picciola. Gomment aurait-il été couronné du prix Montyon, ajoutait-il avec un respect édifiant pour les jugements académiques, si sa lecture ne devait pas être très avantageuse ? »
« Vous savez, annonçait-il à ses parents, lorsque sa nomination fut définitive, qu’un maître supplémentaire est nourri, logé et a 300 francs de traitement. » La somme lui paraissait excessive. Il ajoutait le 20 janvier : « A la fin de ce mois, le collège sera déjà mon débiteur. Cependant je vous assure bien que l’argent que je toucherai ne sera pas bien gagné. »
Heureux d’une situation si modeste, plein d’ardeur pour le travail, il écrivait dans cette même lettre : « Je me trouve toujours parfaitement d’avoir une chambre, j’ai plus de temps à moi, je ne suis dérangé par aucune de ces petites choses qu’on est obligé de remplir étant élève et qui ne laissent pas que de perdre un temps assez long. Aussi je m’aperçois déjà de certaines modifications dans mes études; les difficultés s’aplanissent de plus en plus, parce que j’ai plus de moments à leur donner et je ne désespère pas, en continuant à travailler comme je le fais et [le ferai] l’année prochaine, d’être reçu dans un bon rang à l’Ecole. N’allez pas croire cependant que je travaille à me faire du mal. Je prends toutes les récréa-
lions nécessaires à ma santé. »
Tout en surveillant ses camarades, il avait été chargé par le proviseur de faire repasser aux candidats bacheliers de la fin de
l’année leurs mathématiques et leur physique. Comme s’il se reprochait d’être seul de sa famille à s’instruire, il offrit de payer l’éducation de sa jeune sœur Joséphine dans un pensionnat de Lons-le-Saunier. 11 écrivait : « Cela me serait très facile en donnant des répétitions. J’ai déjà refusé d’en donner à plusieurs élèves à 20 et 25 francs par mois. J’ai refusé parce que je n’ai pas trop de temps à mettre à mon travail. » Mais il était tout disposé à revenir sur ce motif qui devait céder à une raison supérieure. Les parents promirent de répondre à ce vœu fraternel sans accepter toutefois ces propositions généreuses et, en lui offrant même, s’il avait besoin de quelques leçons particulières pour mieux se préparer à l’Ecole normale, une allocation qui n’était peut-être pas inutile, malgré les Vingt-quatre francs par mois qu’il touchait de l’Etat. Comme on lui reconnaissait le droit de conseil, et qu’il trouvait que sa sœur devait d’avance se préparer à la classe qu’elle suivrait : « Il faut que pendant la fin de cette année elle travaille beaucoup et pour cela je recommande à maman, écrivait-il avec une autorité filiale, de ne pas l’envoyer continuellement en commissions ; il faut lui laisser le temps de travailler. »
Michelet, dans ses souvenirs de jeunesse, raconte ses heures d’intimité avec un ami de collège nommé Poinsot et s’exprime ainsi : « C’était un désir immense, insatiable de confidences, de révélations mutuelles. » Pasteur ressentit quelque chose de pareil pour un élève de philosophie du collège de Besançon, Charles Chappuis. C’était le fils d’un notaire de Saint-Vit, un de ces anciens notaires de province qui, par la dignité de leur existence, leur esprit de sagesse, la préoccupation perpétuelle de leurs devoirs, inspiraient à leurs enfants le sentiment de la responsabilité. Le philosophe, par son idée sérieuse de l'avenir, avait dépassé l’attente paternelle. Il existe, de ce grand jeune homme à figure grave et douce, une lithographie signée Louis Pasteur. Le livre des Graveurs du XIX® siècle en a fait mention et donné ainsi à Pasteur un genre de célébrité inattendu. Avant le livre des Graveurs, le Guide de V Amateur des œuvres d art avait déjà signalé une œuvre artistique de Pasteur, un pastel découvert aux Etats-Unis, près de
' Boston. Il représente un camarade de Pasteur élevé au collège de Besançon, Marcou, qui; loin de la France, gardait précieusement à côté de son propre portrait celui de Ghappuis. Tout ce que l’amitié renferme de force, de désintéressement, tout ce qui fait, selon le mot de Montaigne, qui s’y connaissait mieux encore que Michelet, « tout ce qui fait que les âmes se mêlent et se confondent, qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes, » Pasteur et Ghappuis l’éprouvèrent.
Piété de fils, sollicitude de frère, confiance d’ami. Pasteur connut dans leur douceur les premières tendresses humaines. Sa vie en fut à jamais imprégnée. Les livres qu’il aimait ajoutaient encore à ce flot d’émotions généreuses. Ghappuis observait et admirait cette nature originale qui, avec une rigueur d’esprit bien faite pour les sciences, et avide en toutes choses de rechercher la preuve, s’enthousiasmait pour les Méditations de Lamartine. Au rebours de tant d’élèves de sciences qui sont indifférents en matière de littérature, — comme certains élèves de lettres se piquent de dédain pour les sciences, — Pasteur faisait à la httérature une place à part. Il la regardait comme la directrice des idées générales. Parfois il vantait outre mesure des écrivains ou des orateurs, uniquement parce qu’il avait trouvé dans une de leurs pages ou une de leurs phrases l’expression d’un sentiment élevé. G’est avec Ghappuis qu’il échangeait toutes ses pensées, c’est encore avec lui qu’il faisait le plan de leur existence étroitement associée. Aussi, lorsque Ghappuis partit pour Paris afin de mieux se préparer à l’Ecole normale. Pasteur eut-il l’impérieux désir de l’accompagner. Ghappuis lui disait avec ce sentiment d’expansion qui donne un si grand charme aux amitiés de la vingtième année : « Il me semble que j’aurai toute ma Franche-Gomté quand tu seras auprès de moi. » Redoutant pour son fils une nouvelle crise semblable à celle de 1838, le père de Pasteur, après avoir hésité, ne voulut pas consentir au départ. « L’année prochaine, » disait-il.
Dès la rentrée de 1841, tout en continuant de cumuler les fonctions d’élève et de surveillant. Pasteur avait voulu suivre de nouveau le cours de mathématiques spéciales. Mais il ne cessait de
penser à Paris, « ce Paris, disait-il, où les études sont plus fortes )i Un des camarades de Ghappuis, Bertin, que Pasteur avait connu pendant les vacances, venait, après avoir suivi le cours de mathé-. matiques spéciales à Paris, d'être reçu le premier à FEcole normale.
Si je ne suis pas Veçu cette année, écrivait Pasteur à son père, le 7 novembre, je crois que je ferai bien d’y aller passer une dernière année. Mais vous avez le temps de parler de cela et des moyens qu’il faudrait aviser pour que je n’y dépense pas trop d’argent, si cela arrivait. Je vois très bien à présent tout ce que l’on peut gagner à faire une seconde année de mathématiques ; tout se débrouille, tout devient clair et facile. De tous les élèves de notre classe qui se sont présentés cette année à l’Ecole polytechnique et à l’Ecole normale, aucun n’a été reçu, pas même le plus fort, un élève qui déjà avait fait une année de mathématiques spéciales à Lyon. Le professeur que nous avons cette année est très bon. Je ferai beaucoup cette année, j’en suis persuadé. »
Il fut deux fois second. Quand il eut une place de premier en physique : « Gela me fait bien espérer pour plus tard, » disait-il; et il ajoutait à propos d’une nouvelle composition de mathématiques : « Si j’ai une bonne place, je ne l’aurai pas volée, car la composition m’a donné un mal de tête soigné : c’est d’ailleurs ce qui m’arrive chaque fois que nous composons. » Puis, craignant d’inquiéter ses parents, il se hâte de dire : « Mais ce mal dure très peu longtemps, car je sens qu’il passe déjà et il n’y a guère qu’une heure et demie que nous avons quitté. » Expression toute jurassienne.
Pressé d'étouffer sous le travail ses regrets croissants de ne pas avoir accompagné Ghappuis à Paris, Pasteur se persuada qu’il pourrait se préparer à l’Ecole polytechnique en même temps qu’à l’Ecole normale. Un de ses professeurs, M. Bouché, lui avait fait espérer un succès probable à l’Ecole polytechnique. « Je me présenterai cette année aux deux écoles, écrivait Pasteur à son ami, le 22 janvier 1842. Ai-je bien fait de prendre cette résolution ? Je l'ignore. Une première chose pourtant me dit que je fais mal, c’est qu’ ainsi peut-être nous nous quittons. Et quand je pense à cela.
je crois fermement qu’il me sera impossible d’être reçu cette année à l’Ecole polytechnique. Vraiment je suis dans ces moments-là superstitieux. Je n’ai plus qu’un seul plaisir, c’est de recevoir des lettres soit de toi, soit de mes parents. Aussi, écris-moi souvent. Oh ! que tes lettres soient toujours très longues ! »
Ghappuis, inquiet de cette brusque détermination, répondit dans des termes qui témoignaient de son cœur et de sa raison. « Consulte ton goût. Songe au présent. Songe à l’avenir. C’est pour toi que tu te détermines, c’est de ton sort que tu décides. Il y a plus de brillant d’un côté : je vois de l’autre la vie si douce, si tranquille de professeur : vie monotone quelquefois il est vrai, cependant pleine de charme pour qui saura s’y plaire. Et toi aussi tu Faimais autrefois ! et j’appris à l’aimer quand tu promettais que le chemin serait le même pour tous deux. Enfin va partout où tu pourras être heureux et penser quelquefois à moi ! Puisse ton père ne pas m’en vouloir. Il me doit prendre, je crois, pour ton mauvais génie. Ces vacances, je te demandais de me venir voir : maintenant je te conseillais de venir à Paris. Partout ton père a mis empêchement; mais fais ce qu’il veut et n’oublie jamais que c’est pour t’aimer trop peut-être qu’il ne fait jamais ce que tu demandes. »
Pasteur ne tarda pas à renoncer à sa fantaisie polytechnicienne. Il fut tout entier à sa préparation à l’Ecole normale. Mais l’étude des mathématiques lui paraissait aride et desséchante. « On finit, écrivait-il dans une lettre du mois d’avril, par ne plus voir devant soi que figures géométriques, que lettres, calculs, formules... Jeudi je suis sorti et j’ai lu une histoire charmante, j’ai pleuré en la lisant, chose qui m’a étonné beaucoup. Car il y a longtemps que pareille chose ne m’était arrivée. Enfin voilà la vie. Il faut y passer. »
Le 13 août 1842, il subissait l’examen du baccalauréat ès sciences mathématiques devant la faculté de Dijon. Examen moins brillant encore que celui du baccalauréat ès lettres. Pour la chimie il n’ob- Lint que la note « médiocre ». Le 26 août, il était déclaré admissible à la deuxième série des épreuves pour le concours de FEcole normale. Classé le quinzième sur vingt-deux, puis le quatorzième
à la suite de la démission d’un candidat, il trouva ce rang trop inférieur et résolut de se présenter de nouveau l’année suivante. Au mois d’octobre 1842, il partit pour Paris avec Ghappuis. La veille du départ, Pasteur fît un dernier pastel. C’était le portrait de son père. Front puissant, regard observateur et méditatif, bouche prudente, menton plein de volonté.
Pasteur arriva à la pension Barbet non plus enfant désorienté 'îomme jadis, mais grand élève capable d’être répétiteur, et reçu pour ce double rôle. Comme il ne payait que le tiers de la pension, il devait, pour reconnaître cette faveur, faire aux jeunes élèves, une fois par jour, de six à sept heures du matin, quelques interrogations en mathématiques élémentaires. La chambre de Pasteur était un peu séparée de la pension, bien que toujours dans l’impasse des Feuillantines. 11 la partageait avec deux autres élèves.
« Ne vous inquiétez pas sur ma santé et mon travail, écrivait-il à ses parents quelques jours après son arrivée; j’attends ces répétitions pour me lever à six heures moins le quart. Aussi vous voyez que ce n’est pas être trop matinal. » Traçant ensuite son programme d’existence : « Je passerai mes jeudis dans une bibliothèque voisine de la pension, avec Ghappuis. Il peut sortir quatre heures ces jours-là. Le dimanche nous nous promènerons et travaillerons ensemble. Je ferai avec Ghappuis de la philosophie le dimanche et peut-être aussi le jeudi, puis je lirai quelques ouvrages de littérature. Vous devez voir que je n’ai pas cette année la maladie du pays. »
Tout en suivant les cours du lycée Saint-Louis, il allait à la Sorbonne entendre le professeur qui, après avoir remplacé Gay- Lussac en 1832, émerveillait depuis dix années son auditoire par un talent d’exposition, un don d’éloquence qui ouvraient aux esprits de vastes horizons. Dans une lettre datée du 9 décembre 1842, Pasteur écrivait : « Je suis le cours qui est fait à la Sorbonne par M. Dumas, célèbre chimiste de l’époque. Vous ne pouvez pas vous figurer quelle affluence de monde il y a à ce cours. La salle est immense et toujours remplie. Il faut aller une demi-heure d’avance
pour avoir une bonne place, absolument comme au théâtre. Pareillement on applaudit beaucoup. Il y a toujours six à sept cents personnes. » C’est au pied de cette chaire que Pasteur, selon ses paroles mêmes, fut le disciple des enthousiasmes que Dumas lui inspirait. Heureux de cette vie de labeur, il répondait aux inquiétudes provinciales que lui exprimaient ses parents sur la vie dii quartier latin et les camarades qu’il pouvait rencontrer : « Quand on a du sang sous les ongles, on y reste le cœur simple et droit comme en un endroit tout autre. Y change qui n’a pas de volonté. » 11 se rendit si utile dans la pension Barbet qu’il tut bientôt exempté de tous frais de pension. Mais, dans une petite note récapitulative sur son budget, il exposait les dépenses que lui représentait la vie parisienne. Voulant obéir à son père qui le pressait d’aller dîner au Palais-Royal le dimanche et le jeudi avec Ghappuis, il arrivait à un chiffre qui, pour chaque repas, flottait entre trente-deux et quarante sous. 11 s’était offert, toujours avec l’inséparable Chappuis, quatre fois le théâtre et une fois l’opéra. Enfin, notait-il sans omettre les plus petits détails, il avait loué pour sa chambre carrelée un poêle de huit francs ; il avait acheté trois fois du bois en participation avec ses camarades ; il s’était donné le luxe d’un tapis de deux francs pour sa table où il y avait, disait-il, des trous et des fentes qui l’empêchaient d’écrire.
A la fin de l’année scolaire 1843, il eut au lycée Saint-Louis deux accessits, un premier prix de physique et, au Concours général, un sixième accessit de physique. Reçu le quatrième à l’Ecole normale, il écrivit d’Arbois à M. Barbet qu’il comptait profiter de ses jours de sortie pour donner des répétitions impasse des Feuillantines et s’acquitter ainsi d’une dette de reconnaissance. « Mon cher Pasteur, lui répondait à la fin de septembre M. Barbet, j’accepte avec plaisir l’offre que vous me faites de donner à ma maison quelques-uns des moments de loisir que vous aurez pendant votre séjour à l’Ecole normale. Ce sera d’ailleurs le moyen d’avoir avec vous des rapports très fréquents et plus intimes dont nous nous trouverons bien l’un et l’autre. »
Pasteur était si pressé d’entrer à l’Ecole normale qu’il arriva à
Paris quelques jours avant tous les autres élèves. Il sollicita une entrée de faveur comme d’autres sollicitent une sortie. On lui accorda facilement la permission de coucher dans le dortoir désert. Sa première visite fut pour M. Barbet. Les congés du jeudi, qui étaient fixés d’une heure à sept, avaient été prolongés jusqu’à huit heures. Quoi de plus simple, disait Pasteur, que de venir régulièrement le jeudi, à partir de six heures, donner une leçon de physique aux élèves de la pension ?
« Je suis content, lui écrivait son père, de te voir donner des leçons chez M. Barbet... Il en a si bien agi avec nous que je tenais beaucoup à te voir à même de lui prouver ta reconnaissance. Sois donc toujours très complaisant pour lui. Non seulement tu le dois pour toi, mais tu le dois aussi pour d’autres. Gela l’engagera à se conduire ainsi qu’il l’a fait pour toi, envers quelques jeunes gens studieux qui peut-être sans lui auraient leur avenir compromis. »
La générosité, le sacrifice, la préoccupation des autres, même des inconnus, loin de coûter au père et au fils un effort, leur étaient chose très naturelle. De même que la petite maison d’Arbois était transformée par le rayon d’idéal qui la traversait, la vieille Ecole normale, — placée alors comme une annexe du collège Louis-le-Grand et qu’on aurait pu prendre, disait Jules Simon, pour une caserne en mauvais état ou pour un hôpital, — reflétait dans ses murs délabrés les idées et les sentiments qui font les vies utiles, a Les détails que tu me donnes sur la façon dont vous êtes dirigés dans vos études me font plaisir, écrivait le père de Pasteur le 18 novembre 1843 ; tout m’y parait ordonné de manière à y faire des sujets distingués. Honneur à ceux qui ont fondé cette Ecole ! » Une seule chose l’inquiétait. Il v revenait invariablement dans toutes ses lettres : « Tu sais comnien ta santé nous préoccupe à cause de ton immodération dans le travail. Ne t’es-tu déjà pas assez fait de mal à la vue par ton travail de nuit ? Parvenu où tu es, tu devrais être tout joyeux, ton ambition devrait être mille fois satisfaite.» « Dites bien à Louis, écrivait-il à Ghappuis, de ne pas tant travailler. Il n’est pas bon d’avoir toujours Tesprit tendu. Ce n’est pas le moyen de réussir, c’est le moyen de compromettre
sa santé. » Et avec une pointe d’ironie sur les grands sujets de méditation du philosophe Ghappuis : « Vous êtes, croyez-moi, de pauvres philosophes si vous ne savez pas que l’on peut être heureux dans une situation modeste de professeur au collège d’Arbois. »
Nouvelle lettre au mois de décembre 1843, recommandation directe à son fils. « Dis à Ghappuis que j’ai mis en bouteilles du 1834 acheté tout exprès pour boire à l’honneur de l’Ecole normale, et cela pour les premières vacances. Il y a de l’esprit au fond de ces cent litres plus que dans tous les livres de philosophie du monde. Mais pour des formules de mathématiques, ajoutait-il, je crois qu’il n’y en a pas. Dis-lui bien que nous boirons la première bouteille avec lui. Soyez toujours de bons amis. »
Si les lettres de Pasteur durant cette première période normalienne ont été perdues, on peut, à l’aide des lettres de son père, reconstituer sans lacune sa biographie. « Parle-nous toujours de tes études, ce que tu fais chez M. Barbet, si tu vas encore au cours de M. Pouillet, puis si tu ne négliges pas les mathématiques , si une science ne gêne pas l’autre. Je ne le pense pas. Loin de là, cela doit s’entr’aider. » Remarque curieuse et qui est à retenir quand on recherche les traces d’hérédité. Gette idée, que le père jetait en passant, ne devait-elle pas recevoir une démonstration éclatante par les travaux du fils.î*