‹ La vie de PasteurChapitre 2 sur 29 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

H passait souvent ses heures de récréation à la bibliothèque l’Ecole normale. Ceux qui l’ont connu à cette époque se le rappellent simple, grave, presque timide. Mais sous ces qualités réfléchies couvait la flamme de l’enthousiasme. La vie des hommes illustres, des grands savants et des grands patriotes lui causait une émotion généreuse. A cette ardeur se mêlait la plus forte contention d’esprit. Soit qu’il étudiât un volume, même un volume banal, — car il avait une telle conscience qu’il ne savait pas ce que c’est que parcourir un livre, — soit qu’il sortît d’un cours de J. -B. Dumas, soit qu’il rédigeât de sa petite écriture fine et serrée ses cahiers d’école, il était toujours impatient d’apprendre davantage, de se dévouer à de grandes recherches. Passer un après-midi du dimanche au laboratoire de la Sorbonne, obtenir du préparateur de J. -B. Dumas, le célèbre Barruel, des leçons par- ' ticulières, pouvait-on, disait-il, faire un meilleur emploi d’une journée de congé ?

Ghappuis, résolu à obéir aux prescriptions du père de Pasteur qui dans chacune de ses lettres répétait : « empêchez-le de tant travailler », désireux, en outre, de vivre quelques heures de sortie avec son camarade, Ghappuis attendait philosophiquement, sur un escabeau du laboratoire, que les manipulations fussent terminées. Vaincu par cette attitude et ce silence gros de reproches. Pasteur, un peu fâché et peut-être plus reconnaissant que fâché, se décidait enfin à quitter son tablier. « Eh bien ! allons nous promener ! » finissait-il par dire d’un ton brusquement amical. Mais, une fois

dans la rue, au lieu de ces premiers mots si naturels de délivrance et de détente : « Parlons d’autre chose, » c’était toujours des mêmes choses qu’il s’agissait entre eux : cours, lectures, projets de travaux.

Ce fut au milieu d’une de ces conversations dans le jardin du Luxembourg que Pasteur entraîna Ghappuis bien loin de la philosophie. Il s’agissait de l’acide tartrique et de l’acide par.atartrique, des tartrates et des paratartrates. Si l’acide tartrique était connu depuis 1770, grâce au chimiste suédois Scheele qui le découvrit dans les croûtes épaisses formées dans les tonneaux de vin et que l’on appelle le tartre, l’acide paratartrique déconcertait les chimistes. En 1820, un industriel d’Alsace, Kestner, dans sa fabrique de Thann, avait obtenu par hasard, en préparant l’acide tartrique, un acide très singulier que, malgré des essais variés, il n’était pas encore parvenu à reproduire. Il en avait gardé un stock. Gay-Lussac, après avoir visité la fabrique de Thann en 1826, étudia cet acide resté mystérieux. Il proposa de l’appeler acide racémique. Berzélius à son tour se mit à l’étudier et préféra l’appeler paratartrique. On peut adopter l’un ou l’autre nom : c’est absolument la même chose. Lettrés ou gens du monde sont également effarouchés par les mots paratartrique ou racémique. Ghappuis le fut tout à fait quand Pasteur lui récita textuellement une note d’un chimiste cristallographe de Berlin, Mitscherlich. Gette note. Pasteur Tavait si bien méditée qu’il la savait par cœur. Que de fois, en effet, réfugié dans l’entresol obscur où était alors située la bibliothèque de l’Ecole normale, penché sur le fascicule de l’Académie des sciences du 14 octobre 1844, il s’était demandé comment on pourrait triompher d’une difficulté qui paraissait insurmontable à des savants comme Mitscherlich et Biot! Gette note, relative à deux combinaisons salines, le tartrate et le paratartrate de soude et d’ammoniaque, se résumait ainsi : dans ces deux substances de même forme cristaUine la nature et le nombre des atomes, leur arrangement et leurs distances sont les mêmes. Cependant le tartrate dissous tourne le plan de la lumière polarisée et le paratartrate est indifférent.

Pasteur avait le don d’intéresser aux problèmes scientifiques, pa.* quelque aperçu sommaire, les esprits les moins enclins à ce genre d’exercices. Il rendait d’ailleurs aisée l’attention de l’auditeur. Nulle question ne le surprenait et il ne souriait jamais d’une ignorance. Bien que Ghappuis, tout entier au cours de philosophie professé par Iules Simon, fût dans un mouvement d’idées qui ne le rapprochait guère des préoccupations de Mitscherlich, il s’intéressa progressivement à l’indifférence du paratartrate, parce que son ami en était visiblement troublé. Prenant les choses historiquement comme il aimait à le faire, Pasteur savait rendre son enseignement vivant. C’est ainsi qu’à propos du phénomène d’optique dont il est question dans cette note de Mitscherlich, Pasteur, parlant du carbonate de chaux cristallisé appelé le spath d’Islande qui présente la double réfraction, — c’est-à-dire qu’en regardant un objet au travers de ce cristal on voit deux images de cet objet, — Pasteur donnait à Ghappuis non pas la notion vague d’un cristal sous une vitrine dans une galerie de minéralogie, mais l’évocation d’un cristal déterminé, très pur, d’une transparence parfaite, apporté d’Islande en 1669 à un physicien danois. La surprise, l’émotion de ce savant, lorsqu’en étudiant à travers ce cristal la marche de la lumière, il vit un rayon lumineux qui se dédoublait. Pasteur semblait les éprouver.

Il s’enthousiasmait de même au souvenir d’un officier du génie sous le premier Empire, Etienne-Louis Malus. En étudiant avec ' soin la double réfraction. Malus tenait entre les mains un cristal de spath, quand, de la chambre qu’il occupait rue d’Enfer, il eut l’idée de regarder à travers le cristal les fenêtres du palais du Luxembourg éclairées par le soleil couchant. Il suffisait de faire tourner lentement le cristal autour du rayon visuel (comme axe) pour constater les variations périodiques de l’intensité de la lumière réfléchie dans ces vitres. Personne n’avait jusque-là soupçonné que la lumière, après s’être réfléchie dans de certaines conditions, eût des propriétés toutes différentes de celles qu’elle avait avant sa réflexion. Gette lumière ainsi modifiée (par la réflexion dans ce cas particulier), Malus l’appela lumière polarisée. On admettait alors.

dans la théorie de l’émission, l’existence de molécules lumineuses et on s’imaginait que ces molécules « éprouvaient simultanément les mêmes effets lorsqu’elles avaient été réfléchies sur le verre sous un certain angle;... qu’elles étaient toutes tournées de la même manière ». Pouillet, parlant de cette découverte de Malus dans le cours de physique que suivait Pasteur, expliquait que l’on se persuadait en conséquence « qu’elles avaient des axes de rotation et des pôles autour desquels leurs mouvements pouvaient s’accomplir sous certaines influences » .

Le regret que Malus qui poursuivait ces recherches fût mort à trente-sept ans ; la part de son héritage scientifique recueillie par Biot et Arago qui s’illustrèrent dans la voie ouverte par Malus, Pasteur parlait de tout cela avec fièvre. Et Ghappuis apprenait qu’au moyen d’appareils de polarisation on constatait que certains cristaux de quartz faisaient tourner à droite le plan de polarisation de la lumière tandis que d’autres le faisaient tourner à gauche ; puis encore qu’il y avait des matières organiques naturelles, telles que des solutions de sucre, d’acide tartrique, qui, placées dans un de ces appareils, tournaient à droite le plan de polarisation, alors que d’autres, comme l’essence de térébenthine, la quinine, le tournaient à gauche. D’où le mot polarisation rotatoire.

Ce sont là en apparence des recherches bien ardues, relevant du domaine de la science pure. Et pourtant, grâce au saccharimètre qui est un appareil de polarisation, l’industriel peut, en achetant de la cassonade, savoir la quantité de sucre pur qu’elle contient; le physiologiste peut étudier la marche du diabète.

Ghappuis, qui sentait avec quelle puissance d’investigation son ami pouvait aborder le problème posé par Mitscherlich, regrettait que la perspective d’examens comme la licence et l’agrégation ne permissent pas à Pasteur de concentrer toutes ses forces de travail sur un point de science aussi spécial. Mais Pasteur était résolu à reprendre ce sujet pour ne plus le quitter, dès qu’ü serait docteur ès sciences.

En écrivant à son père il laissait de côté les tartrates et les

paratartrates. Mais on sentait son ambition impétueuse. Il voulait toujours faire les journées doubles, soutenir sa thèse au plus vite. « Avant de penser aux épaulettes de capitaine, lui répondait le vieux sergent-major, pensons aux épaulettes de sous-lieutenant. »

A lire ces lettres, on a l’illusion de vivre au milieu de ces existences qui réagissaient perpétuellement les unes sur les autres. Les sentiments de toute cette famille étaient fixés vers la grande Ecole où travaillait ce fils, ce frère en qui chacun avait mis toutes ses espérances.

Aussi quand une des lettres à grand format, au large timbre de la poste, se faisait trop attendre : « Tes sœurs comptaient les jours, lui écrit son père avec une nuance de reproche. Voilà dix-huit jours ! disaient-elles. Louis n’a jamais tant tardé. N’est-il au moins pas malade ?... C’est un grand bonheur pour moi, ajoute ce père, de voir l’attachement que vous vous portez. Puissiez-vous toujours être ainsi ! »

La mère écrivait peu. Elle n’avait pas le temps. Tous les soins du ménage et du commerce, dont il fallait tenir les livres, retombaient sur elle. Mais, avec cette tendresse que son imagination rendait plus inquiète encore, elle épiait l’arrivée du facteur. Elle pensait constamment à ce fils qu’elle aimait non comme une mère égoïste pour l’avoir auprès d’elle, mais pour lui, si heureux de travailler et de se promettre une carrière utile.

Il y avait ainsi, entre ce coin du Jura et le coin de Paris où était l’Ecole normale, un perpétuel échange de pensées. On se racontait jusqu’aux moindres incidents de la vie quotidienne. Le père, sachant qu’il fallait rendre compte à son fils des préoccupations du budget familial, parlait des ventes plus ou moins aisées des cuirs qu’il portait régulièrement aux foires de Besançon. Le fils cherchait à trouver dans les progrès de l’industrie ce qui pouvait alléger quelque peu le dur métier paternel. Mais, tout en se disant prêt à étudier les nouveaux procédés, dits procédés de Vauquelin, qui supprimaient les longs séjours des peaux dans les fosses, le père se demandait avec une inquiétude scrupuleuse si les cuirs ainsi préparés seraient d’un très bon usage. Pourrait- il les donner en

toute garantie aux cordonniers, unanimes à vanter les marchandises qui venaient de cette petite tannerie et presque unanimes (dans leur retard à regler leurs comptes avec elle) à passer sous silence le désintéressement du maître de cette tannerie? Il avait pour sa famille le vivre et le couvert, que fallait-il de plus ? Dès qu’il recevait des nouvelles de son normalien, il était heureux. Associant sa vie morale à celle de son fils, il partageait l’enthousiasme suscite parles cours de J. -B. Dumas; il s’intéressait aux leçons du physicien Pouillet, franc-comtois, sorti de l’Ecole normale, professeur à ia Sorbonne et membre de l’Institut. Quand Balard, maître de conférences à l’Ecole, fut nommé à l’Académie des sciences, Louis Pasteur l’annonça à son père avec une joie de disciple.

Ainsi que Dumas, Balard avait été élève en pharmacie. Pour rappeler leurs débuts modestes, Dumas disait en termes un peu solennels : « Nous avons été, Balard et moi, initiés à la vie scientifique dans les mêmes conditions. » Nommé à quarante-deux ans membre de l’Institut, Balard ne se possédait pas de joie. Méridional de langage, de gestes, il aurait mérité que l’on créât à son intention le verbe exubérer. Mais, sans cesse en mouvement, à peine campé dans son laboratoire comme il était campé dans sa chambre d’étudiant, ce méridional était d’une espèce particulière : il tenait ses promesses. « J’ai vu avec plaisir ton contentement au sujet de cette nomination, écrivait le père de Pasteur à son fils. Gela me prouve ta reconnaissance pour tes maîtres. » Presque à la même date, le principal du collège d’Arbois, M. Romanet, Usait dans les classes des grands les lettres toujours empreintes de gratitude qu’îl recevait de Louis Pasteur. C’était le reflet de la vie de Paris telle ]ue Louis Pasteur la comprenait : vie de travail et d’ambition haute et noble. M. Romanet, dans une de ses réponses, lui demandait de vouloir bien être le bibliothécaire in partibus du collège. En dehors de l’achat des Uvres de science et de littérature, le principal solUcitait pour les vacances suivantes quelques cours destinés aux imétoriciens en congé. « Ce serait pour eux, disait M. Romanet, comme un écho des leçons de la Sorbonne. Et vous nous parleriez de ce que font nos savants, au nombre desquels, ajoutait-il, figurera un

jour celui qui, après avoir été un de nos anciens élèves, sera toujours un de nos meilleurs amis. »

Membre correspondant du collège d’Arbois, conférencier inscrit pour élèves en vacances, Pasteur eut un titre plus original encore. 11 connaissait, pour les avoir entendus à maintes reprises, les regrets de son père qui souffrait de n’avoir eu qu’une instruction à bâtons rompus. Que de fois ce père demandait plus et mieux qu’un conseil, un programme d’études ! Alors, par un changement de rôles, l’élève d’autrefois devint répétiteur. Mais de quel ton respectueux et avec quel sentiment délicat s’exprimait ce maître filial ! « C’est surtout, disait-il à son père, pour que tu puisses servir de professeur à Joséphine, que je t’envoie ce que tu me demandes. » Instituteur à distance de son père et de sa sœur, il tenait à bien remplir sa tâche. Il fallait qu’il constatât des progrès. Les devoirs qu’il envoyait n’étaient pas toujours faciles. « J’ai passé, lui écrit son père, à la date du 2 janvier 1845, j’ai passé deux jours sans comprendre un problème que j’ai trouvé après très simple. Quand il s’agit d’apprendre pour faire le maître, ce n’est pas peu de chose. » « Joséphine, écrivait-il un mois plus tard, ne veut pas, comme elle dit, se casser la tête. Néanmoins je promets que cela ira de façon à ce que tu sois content d’elle aux vacances prochaines. » Penché sur un gros cahier, le père s’attardait souvent le soir à étudier des règles de grammaire, à résoudre des problèmes, à répondre à son Louis.

Quelques arboisiens, bien oubliés aujourd’hui, s’imaginaient qu'iis rempliraient du bruit de leur importance l’histoire de ce chef-lieu de canton. Le général baron Delort, pair de France, aide de camp du roi Louis-Philippe, grand-croix de la Légion d’honneur et premier personnage d’Arbois — où il vieillissait en traduisant Horace — traversait le pont de la Guisance sans même jeter un coup d’œil sur la tannerie où vivait la famille Pasteur. Tandis que le généra) léguait dans sa pensée à la bibliothèque d’Arbois ses livres, ses papiers, ses décorations et jusqu’à son chapeau d’uniforme, il était loin de prévoir que cette demeure bâtie près du pont attirerait un jour tous les regards.

Les mois se passaient. Les nouvelles heureuses se succédaient. S’intéressant surtout aux transformations de la matière, le normalien s’exerçait à devenir préparateur. Les difficultés le stimulaient. Comme on se contentait dans le cours de chimie d’exposer les procédés nécessaires pour obtenir le phosphore, et que l’on reculait devant la longueur de temps exigée par les manipulations quand on veut avoir ce corps simple, Pasteur, avec son instinct de patience et son besoin de contrôle, acheta des os, les brûla, les réduisit' en cendres très fines, traita ces cendres par l’acide sulfurique, et termina tout minutieusement. Quel triomphe lorsqu’il eut soixante grammes de phosphore, extrait d’os, et qu’il put étiqueter ce mot phosphore sur un flacon ! Ce fut sa première joie scientifique.

Pendant qu'il méritait d’ètre appelé, avec une ironie de camarade, un pilier de laboratoire, d’autres élèves plus préoccupés d’examens, le dépassaient. Le doyen actuel de la Faculté des sciences, M. Darboux, a retrouvé dans les registres de la Sorbonne que Pasteur avait été classé le septième aux examens de licence. Deux autres élèves ayant obtenu la même note que lui, le jury, composé de Dumas, de Balard et de Delafosse, ne proclama son nom qu’après celui de ses deux camarades.

Les amateurs d’archives pourraient retrouver dans le Journal général de r Instruction publique^ à la date du 19 septembre 1846, un rapport sur le concours d’agrégation (sciences physiques). Quatorze candidats s’étaient présentés, quatre avaient été reçus. Pasteur n’était que le troisième. Ses leçons de physique et de chimie avaient fait dire au jury ; « ce sera un excellent professeur. » Mais que de camarades normaliens dans cette première période se crurent promis à une destinée infiniment supérieure à la sienne ! Quelques-uns rappelaient plus tard à leurs élèves, avec complaisance, cette supériorité ancienne et passagère. De tous ceux qui approchaient Pasteur, Ghappuis fut le seul qui devinât l’avenir. « Vous verrez ce que sera Pasteur, » disait-il avec une assurance que l’on prenait pour un excès d’amitié. Ghappuis connaissait si bien, lui, le confident des journées de sortie, le pouvoir de concentration qu’avait son camarade !

Balard s’en doutait aussi. Il eut l’heureuse pensée d’attacher à son laboratoire le nouvel agrégé. Il intervint avec fougue lorsque le ministre de l’Instruction publique voulut, quelques mois plus tard, que Pasteur enseignât la physique au lycée de Tournon. N’était-ce pas une folie, disait-il, de vouloir envoyer à plus de cinq cents kilomètres de Paris quelqu’un qui ne demandait que le titre modeste de préparateur et n’avait d’autre ambition que de travailler du matin au soir en préparant une thèse de doctorat ? Il serait temps de le nommer, une fois la thèse soutenue. Gomment résister à ce flot de paroles et d’idées justes ? Balard eut le dernier mot.

Pasteur fut profondément reconnaissant à Balard de l’avoir préservé d’un départ pour cette petite ville de l’Ardèche. Et, comme il ajoutait à ses qualités franc-comtoises, faites de réflexion et de patience, un cœur d’enfant aux émotions vives, enthousiastes, il était heureux d’être aux côtés d’un maître tel que Balard, déjà célèbre à vingt-quatre ans par la découverte du brôme.

Dans ce laboratoire hospitalier se présenta, vers la fin de 1846, un homme d’un visage singuHer, un peu maladif, au regard ardent, inquiet et fier. Il y avait en lui du savant et du poète. C’était Auguste Laurent, professeur à la Faculté de Bordeaux, alors en congé. Avait-il eu quelques démêlés hiérarchiques à Bordeaux ? Etait-ce besoin de changement? Il voulait vivre à Paris. Déjà connu dans le monde scientifique, récemment nommé correspondant à l’Académie des sciences, Laurent avait pressenti et confirmé la théorie des substitutions, formulée, dès 1834, par Dumas dans un mémoire à l’Académie. Dumas s’était exprimé ainsi : « Le chlore possède le pouvoir singulier de s’emparer de l’hydrogène de certains corps et de le remplacer atome par atome. »

Cette théorie des substitutions était, suiv8mt une comparaison simple et saisissante de Pasteur, une manière d’envisager les espèces chimiques « comme des édifices moléculaires dans lesquels on pouvait remplacer un élément par un autre sans que l’édifice lût modifié dans sa structure, à peu près comme on pourrait substituer pierre à pierre aux assises d’un monument des assises nou-

velles. » Les recherches originales, les idées neuves et hardies plaisaient à Pasteur. Mais son audace avait pour contrôle, dès qu’il sortait des idées pour entrer dans les faits, un esprit en garde contre les surprises, les causes d’erreur, les conclusions hâtives. « C’est possible, disait-il, mais il faut voir, il faut rester longtemps cmxis un sujet. t>

Lorsqi. pour soutenir certaines idées théoriques, Laurent lui proposa d’aborder un travail en commun. Pasteur, heureux de cette collaboration, écrivait à son ami Chappuis, devenu professeur de philosophie à Besançon : « Quand il arriverait que ce travail ne mènerait à aucun résultat utile à publier, tu penses que je gagnerais beaucoup à manipuler durant plusieurs mois avec un chimiste si expérimenté. »

C’est un peu grâce à lui que Pasteur entra plus avant dans un mouvement d’idées qui devait le mettre aux prises avec le problème proposé par Mitscherlich. « Un jour (c’est Pasteur qui a consigné le fait dans une petite note manuscrite), un jour il arriva que M. Laurent étudiant, si je me rappelle bien, un tungstate de soude parfaitement cristallisé et préparé suivant les indications d’un autre chimiste dont il vérifiait les résultats, me fit voir au microscope que ce sel en apparence très pur était évidemment un mélange de trois espèces de cristaux distincts, qu’un peu d’habitude des formes cristallines permettait de reconnaître sans peine. Cet exemple et plusieurs autres du même genre me firent apprécier tout le parti que les études chimiques pouvaient retirer de la connaissance des formes cristallines. Les leçons de notre modeste et excellent professeur de minéralogie, M. Delafosse, m’avaient depuis longtemps fait aimer la cristallographie. Alors, pour acquérir l’habitude des mesures goniométriques, je me mis à étudier avec soin les formes d’une très belle série de combinaisons qui toutes cristallisent avec une grande facilité, l’acide tartrique et les tartrates. »

Comme il aimait à constater l’influence heureuse exercée sur ses travaux : « Un autre motif, ajoutait-il dans cette même note, m’engageait à préférer l’étude de ces formes. M. de la Provostaye venait de publier sur elles un travail à peu près complet : ce qui

me permettait de comparer à chaque instant mes observations avec celles, toujours si précises, de cet habile physicien. »

Le travail commencé entre Pasteur et Laurent fut interrompu. Laurent venait d’être nommé suppléant de J. -B. Dumas à la Sorbonne. Sans s’arrêter à la déception personnelle que pouvait lui causer uîie i*upture d'espérance», Fasieur se réjouissait de voir en pleine lumière un homme qu’il mettait au premier rang. Peut-être, au dire de certains juges, Laurent dans sa leçon d’ouverture fut-il un peu trop pressé d’exposer ses propres idées. Mais tout homme convaincu n’est-il pas un apôtre ? Quand on a la main pleine de vérités, on veut l’ouvrir. 11 est probable qu’à la place de Laurent, Pasteur se fût effacé tout d’abord dans son rôle de suppléant. Sans se permettre la plus légère réflexion, il écrivait à Ghappuis : « Laurent a été aussi hardi que dans ses mémoires, et parmi les chimistes ses leçons ont fait beaucoup de bruit. » Approbations ou critiques, c’était le mouvement, c’était la vie, c’était tout ce qui constitue le succès. Et, pour répondre à des insinuations plus ou moins répandues sur l’humeur ambitieuse de Laurent, toujours avide de changement, Pasteur dans sa thèse de chimie proclamait combien il avait été « éclairé des bienveillants conseils de cet homme si distingué à la fois par le talent et par le caractère ».

Sa thèse de chimie avait pour sujet Recherches sur la capacité de saturation de l’acide arsénieux, — Etude des arsénites de potasse^ de soude et d’ammoniaque. Ce n’était, dans la pensée de. Pasteur, qu’un travail d’écolier. 11 n’avait pas encore, disait-il, assez d’expérience et de pratique dans les travaux de laboratoire.

« En physique, écrivait-il à son ami Ghappuis, je donnerai seulement un programme de recherches que j’entreprendrai l’année prochaine et que je ne fais que commencer dans ma thèse. »

Gette thèse de physique était une Etude des phénomènes rela-^ tifs à la polarisation rotatoire des liquides. Et, pressentant l’im^ portance de ces travaux trop négligés des chimistes, disait-il en rendant un plein hommage à Biot, il indiquait combien, pour éclairer certaines obscurités de la chimie, il était utile de demander secours aux sciences qui avoisinent cette science, la cristallographie

d’une part et la physique de l’autre. C’est surtout, disait-il, dans l’état actuel de la science que ce concours est nécessaire.

Les deux thèses, dédiées à son père et à sa mère, furent soutenues le 23 août 1847. Il n’eut pour chacune d’elles qu’une boule blanche et deux rouges. « Bien que nous ne puissions pas les juger, lui écrivait son père au nom de tous les siens, notre satisfaction n’en est pas moins grande. Mais, ajoutait-il en face du titre de docteur, j’étais loin d’en demander tant. Mon ambition était finie à l’agrégation. » Il n’en était pas de même pour son fds. Toujours plus loin ! se disait-il non par désir d’un titre, mais par curiosité d’esprit, insatiabilité de savoir.

Après être resté quelques jours au milieu de sa famille et de ses anciens professeurs, il proposait à son ami Ghappuis d’aller en Allemagne pour apprendre l’allemand du matin au soir. La perspective de cette partie de travail le charmait. Mais il avait compté sans une dette d’étudiant. « Mon projet ne peut se réaliser, écrit-il tristement le 3 septembre 1847, je me suis plus que ruiné pour mes frais de thèse. »

Revenu à Paris, il s’enferme dans le laboratoire. « Je suis extrêmement heureux. Je compte publier prochainement un travail de cristallographie. » « Nous avons reçu hier ta lettre, lui écrit son père le 25 décembre 1847. Elle ne peut être plus satisfaisante, mais il ne peut être autrement venant de toi, et dès longtemps et de toujours tu es toute ma satisfaction. » Puis, pour répondre à la confidence de tous les projets de travaux que son fils veut entreprendre, et comprenant que rien ne pourra l’arrêter : « Tu fais bien, lui dit-il dans une forme franc-comtoise, tu fais bien marcher au but. Si tant de fois tu m’as entendu parler dans un autre sens, ce n’était que par excès d’affection. Je n’étais préoccupé que d’une chose : te voir succomber à la peine. Tant de nobles jeunes gens ont sacrifié leur santé à l’amour dç la science ! Te connaissant comme je te connais je n’avais qu’à me préoccuper d’une seule idée. »

L’excès de travail lui avait attiré des remontrances, l’excès d’af-

fection allait lui en attirer d’autres. « On vient de recevoir, lui écrit son père le l®"" janvier 1848, les objets que tu as envoyés. Je laisse tes sœurs te remercier. Pour moi certes, j’aimerais mille fois mieux cet argent dans ta bourse, et de là au restaurant, placé en quelques bons repas où, avec une bonne société, tu te serais bien amusé. Bien peu de parents, mon bon ami, ont le bonheur d’avoir à dire de telles choses à leur fils à Paris. Aussi suis-je satisfait de toi bien au delà de mes expressions. »

A la fin de cette même lettre, la mère écrit à son tour : « Mon cher enfant, je te souhaite une bonne année. Aie bien soin de ta santé... Juge si je dois être en souci ne pouvant être près de toi pour te donner les soins d’une mère. Parfois, je me reconsole de ton absence en réfléchissant combien j’ai eu de bonheur d’avoir eu un enfant qui se soit fait une position qui Fait rendu si heureux, tel que tu l’as marqué dans ton avant-dernière lettre. » Et dans une phrase singulière, où il semble que le pressentiment d’une mort prochaine lui fasse juger à sa vraie valeur toutes les choses de ce monde : « Quoi qu’il t’arrive, ne te fais jamais de chagrin. Tout n’est que chimère dans la vie. Adieu, mon cher enfant. » Le 20 mars 1848, Pasteur lut à l’Académie des sciences un extrait de son mémoire intitulé : Recherches sur le dimorphisme. Il y a des substances qui peuvent cristalliser dans deux systèmes différents, tel le soufre, qui, suivant qu’il est fondu au creuset ou dissous dans le sulfure de carbone, donne des cristaux très dis-

semblables. Ces substances sont appelées dimorphes. Pasteur aidé, — comme il l’écrivait dès les premières pages, avec son sentiment habituel de reconnaissance, — des bienveillants secours du savant M. Delafosse, avait voulu dresser une liste aussi complète que possible de toutes les substances dimorphes. Le jour où le principal du collège d’Arbois, M. Romanet, reçut ce travail, il fut désorienté,. «Ce sera trop fort pour vous, » disait-il, avec une modestie communicative aux anciens camarades de Pasteur, aux Vercel, aux Charrière, aux Goulon. Peut-être le principal voulut-il s’excuser de son incompétence auprès des générations à venir, car sur la brochure qui existe encore à la bibliothèque d’Arbois il écrivit et signa

de son initiale R. cette remarque au-dessus du titre : Dimorphisme. « Ce mot ne se trouve pas même dans le dictionnaire de l’Académie. » L’approbation de plusieurs membres de l’Académie des sciences fît contrepoids au jugement un peu trop sommaire de M. Romanet, qui suivit désormais de ses vœux cet élève dont la marcne devenait très rapine.

Après cette étude si spéciale, datée du commencement de 1848, on pourrait se représenter F agrégé-préparateur fermant l’oreille à tous les bruits du dehors et peu préoccupé des mouvements politiques. Ce serait mal le connaître. Ceux qui ont été les témoins de la révolution de 1848 se rappellent combien la France, pendant les premières semaines, fut transportée du patriotisme le plus pur.

Pasteur entrevoyait une république généreuse et fraternelle. 11 suffisait qu’il entendît les mots de drapeau et de patrie pour être ému jusqu’au fond de l’âme. Lamartine homme politique lui inspirait une confiance enthousiaste. Le spectacle d’un poète conducteur de peuples était fait pour le séduire. Bien des gens eurent la même illusion. La France, selon une expression de Louis Veuillot, eut le tort de prendre pour colonel le principal musicien du régiment.

Enrôlé avec ses camarades, Pasteur, dans une lettre à ses parents, s’exprimait ainsi ; « Je vous écris du poste du chemin de fer d’Orléans où je suis garde national... Je suis très heureux d’avoir été à Paris aux journées de février et d’y être maintenant encore. Je quitterais Paris avec regret en ce moment. Ce sont de beaux et de sublimes enseignements que ceux qui se déroulent ici sous les yeux... et s’il le fallait je me battrais avec courage pour la sainte cause de la République. »

« Quelle transformation de tout notre être ! — a écrit, au souvenir de ces journées, quelqu’un qui était alors un candidat normalien, déjà connu de ses maîtres pour son bon sens, Francisque Sarcey. Comme ces mots magiques de liberté et de fraternité, comme ce renouveau de la République, éclos au soleil de notre vingtième année, nous remplit le cœur de sensations inconnues, et qui furent vraiment délicieuses ! De quelle joie vaillante nous, embrassâmes cette superbe et douce image d’un peuple d’hommes libres

et de frères ! Toute la nation en fut émue comme nous. Gomme nous, elle avait bu à la coupe qui enivre. Des lèvres d’un grand poète coulait à flots intarissables le miel de l’éloquence ; et elle crut de bonne foi, dans la naïveté de son âme, à l’efficacité de sa parole pour guérir les maux, détruire les abus et calmer les douleurs. »

Un jour que Pasteur traversait la place du Panthéon, il vit un rassemblement autour d’une baraque improvisée. Les mots : Autel de la Patrie resplendissaient. Un voisin lui parle d’offrandes en argent que l’on peut déposer sur cet autel. Pasteur retourne à l’Ecole normale. 11 cherche au fond de son tiroir et vient déposer tout ce qu’il possède entre des mains reconnaissantes. « Tu me dis, lui écrivit son père à la date du 28 avril 1848, que tu as donné tes économies à la patrie, se montant à cent cinquante francs. Tu as sans doute un récépissé, la date du jour et le lieu du bureau où tu as fait ce versement. » Et, trouvant que cet acte ne devait pas rester ignoré il lui conseille d’aller au journal le National ou la Réforme et de taire connaître cette souscription dans les termes suivants : Don à la Patrie : cent cinquante francs par le fils d’un vieux soldat décoré de l’Empereur. L. P., ancien élève de l’Ecole normale. « Provoque, lui écrivait-il dans cette même lettre, une souscription dans ton école en faveur de ces pauvres exilés polo* nais qui ont tant fait pour nous. Ce sera une bonne œuvre. »

Après ces journées d’exaltation civique. Pasteur revint à ses cristaux. 11 étudia les tartrates sous l’empire de certaines idées que lui-même aimait à exposer. A ne considérer les objets qu’au point de vue de la forme, on peut les distribuer en deux grandes catégories. Il y a les objets qui, placés devant une glace, donnent une image qui leur est superposable : ils ont un plan de symé- * trie. D’autres ont une image qui ne leur est pas superposable : ils sont dissymétriques. Une chaise, par exemple, a un plan de symétrie, un escalier droit également. Mais un escalier tournant n’a pas ce plan. Son image ne peut lui être superposée. Tourne-t-il à gauche, son image tourne à droite. De même la main droite ne peut être superposée à la main gauche. Le gant de la main droite ne

peut aller à la main gauche, et la main droite est dans une glace l’image de la main gauche.

Pasteur remarqua que les cristaux de l’acide tartrique et les

tartrates avaient des petites facettes qui avaient échappé même

aux recherches approfondies de Mitscherlich et de La Provostaye.

Ces facettes qui existaient seulement sur la moitié des arêtes ou

des angles semblables, constituaient ce qu’on appelle une hémiédrie. Lorsqu’on plaçait le cristal devant une glace, l’image qui apparaissait était une image non superposable au cristal, La comparaison des mains pouvait lui être appliquée.

Un tel aspect du cristal n’est-il pas, se disait Pasteur, l’indice de ce qui existe à l’intérieur des molécules, la dissymétrie de la forme correspondant à la dissymétrie moléculaire ? Mitscherlich n’aura pas vu que son tartrate avait cette dissymétrie, ces petites facettes, tandis que son paratartrate n’a pas ces facettes, n’est pas hémiédrique. Dès lors s’expliquerait, par une loi de structure, la déviation à droite du plan de polarisation produite par le tartrate, et la neutralité optique de son paratartrate.

La première partie des prévisions se réalisa : tous les cristaux de tartrate observés étaient bien hémiédriques. Mais, quand il vint à l’examen des cristaux de paratartrate, espérant vérifier sur eux l’absence d’hémiédrie, il éprouva une vive déception. Le paratartrate aussi était hémiédrique; mais, chose étrange, les facettes hémiédriques dans le paratartrate s’inclinaient tantôt à droite, tantôt à gauche.

Pasteur eut alors l’idée de prendre un à un ces derniers cristaux, de mettre d’un côté les cristaux hémièdres à droite, de l’autre les cristaux hémièdres à gauche. 11 se disait que, quand il observerait séparément leurs dissolutions dans l’appareil de polarisation, les deux hémiédries différentes donneraient deux déviations inverses. Et en prélevant un poids égal de chacune des deux sortes de cristaux, ainsi que l’avait fait sans aucun doute Mitscherlich, la solution mixte serait inactive sur la lumière, — les deux déviations égales et de sens opposés devant se neutraliser réciproquement.

Emu, le cœur battant, l’œil anxieux, il observe dans l’appareil de polarisation et s’écrie : « Tout est trouvé ! » Son premier saisissement fut tel qu’il ne put remettre l’œil à l’appareil. 11 sortit brusquement du laboratoire. C’était un peu comme Archimède. Rencontrant un préparateur de physique, dans un corridor de l’Ecole normale, il l’embrassa comme il aurait embrassé Ghappuis et l’entraîna au Luxembourg pour lui expliquer sa découverte. Bien des confidences ont été murmurées dans ces grandes allées et sous ces vieux arbres ; mais jamais joie plus vive, plus débordante n’éclata sur les lèvres d’un jeune homme. 11 entrevoyait toutes les conséquences de cette découverte. La constitution jusque-là mystérieuse de l’acide paratartrique ou racémique était trouvée : il le dédoublait en acide tartrique droit ressemblant de tous points à l’acide tartrique naturel du raisin et en acide tartrique gauche ; ces. deux acides distincts possèdent des pouvoirs rotatoires égaux et de sens contraires, qui se neutralisent mutuellement quand ces deux corps, mis en solution aqueuse, se combinent spontanément, à masses égales.

« Combien de fois, — écrivait-il le 5 mai à Ghappuis qu’il aurait tant voulu avoir auprès de lui, — combien de fois déjà j’ai regretté que nous n’ayons pas tous deux embrassé la même étude, celle des sciences physiques. Nous qui parlions jadis si souvent de l’avenir, nous ne comprenions guère. Quels beaux travaux nous aurions entrepris, nous entreprendrions à l’heure qu’il est, et que n’aurionsnous pas résolu, unis par les mêmes idées, le même amour de la science, la même ambition ! Je voudrais que nous eussions vingt ans et que les trois années d’Ecole fussent à reprendre dans ces conditions. »

S’imaginant toujours qu’il aurait pu faire davantage, il avait ainsi des regrets rétrospectifs. Il était impatient de nouvelles recherches quand un chagrin le frappa en plein cœur. Sa mère mourut presque subitement d’une attaque d’apoplexie. « Elle a succombé en quelques heures, écrivait-il à Ghappuis le 28 mai, et quand je suis arrivé, elle n’était déjà plus au milieu de nous. Je •dens de demander un congé. » Il ne pouvait plus travailler.

Il restait plongé dans les larmes, et gardait un silence obstiné. Son chagrin l’emportait sur tout le reste. Pendant des semaines sa vie intellectuelle fut suspendue.

A Paris, dans le monde de l’Institut, peut-être plus encore que dans les autres mondes, tout se sait, se répète, se commente. On commençait à s’occuper des recherches scientifiques de Pasteur. Balard, de sa voix stridente, les racontait dans la bibliothèque de l’Institut, qui est un recoin de salon pour les académiciens causeurs. J. -B. Dumas écoutait gravement. Biot, le vieux Biot, qui avait soixante-quatorze ans, s’informait de ces faits avec une insistance un peu sceptique. La tête penchée, d’une voix traînante et malicieuse, il disait : « En êtes-vous bien sûr ? » Il lui paraissait difficile de croire, à la première audition de Balard, qu’un docteur à peine frais émoulu de l’Ecole normale, eût triomphé d’une difficulté

que n’avait pas pu résoudre Mitscherlich. Et comme Balard ne

tarissait pas sur les louanges dues à Pasteur : « Il faudra examiner de près les résultats de ce jeune homme, » dit Biot qui n’aimait pas les longs entretiens avec Balard.

A la déférence de Pasteur pour ceux qu’il regardait comme ses maîtres s’ajoutait un sentiment de gratitude d’ordre général pour leurs services rendus. Obéissant à une double impulsion, faite d’un respect infini et d’un ardent désir de convaincre, il écrivit dès son retour à Paris à Biot, qu’il ne connaissait pas, pour lui demander un entretien. Biot lui répondit :

c( Je vérifierai volontiers avec vous vos résultats quand vous les aurez fixés, si vous voulez bien me les communiquer confidentiellement. Je vous prie de croire aux sentiments d’intérêt que je porte à tous les jeunes gens qui travaillent avec exactitude et constance. »

Rendez-vous fut pris au Collège de France, où demeurait Biot. Le moindre détail de cette entrevue devait rester à jamais fixé dans le souvenir de Pasteur. Biot commença par aller chercher l’acide paratartrique. « Je l’ai étudié, dit-il à Pasteur, avec des soins particuliers : il est parfaitement neutre vis-à-vis de la lumière polari-

Bée. » Un sentiment de défiance était visible dans les gestes et perçait dans le son de la voix. « Je vais vous apporter tout ce qui vous sera nécessaire, » continua le vieillard en allant chercher des doses de soude et d’ammoniaque. Il voulait que le sel double fût préparé en sa présence.

Après avoir versé dans un cristallisoir le liquide obtenu, Biot l’emporta et le mit dans un coin de son appartement pour être bien sûr que personne n’y toucherait. « Je vous préviendrai quand vous devrez revend', » dit-il à Pasteur en le congédiant. Quarante-huit heures après, des cristaux d’abord très petits commencèrent à se former. Lorsqu’ils parurent être en quantité suffisante. Pasteur fut rappelé. Toujours en présence de Biot, Pasteur retira un à un les plus beaux cristaux, les essuya pour enlever l’eau-mère adhérente, puis il montra à Biot l’opposition de leur caractère hémiédrique et les sépara en deux groupes : cristaux droits, cristaux gauches.

« Vous affirmez bien, dit Biot, que vos cristaux placés à votre droite dévieront à droite le plan de polarisation et que vos cristaux placés à votre gauche dévieront à gauche ?

— Oui, répondit Pasteur.

— Eh bien je me charge du reste. »

Biot prépara les solutions et fît venir de nouveau Pasteur. Biot plaça d’abord dans l’appareil la solution qui devait dévier à gauche. La déviation constatée, il prit le bras de Pasteur et lui dit cette phrase qui a été souvent citée et qui mérite d’être célèbre : « Mon cher enfant, j’ai tant aimé les sciences dans ma vie que cela me fait battre le cœur ! »

« Il était évident, en effet, a dit Pasteur lui-même au souvenir de cette entrevue, que la plus vive clarté venait d’être jetée sur la * cause du phénomène de la polarisation rotatoire et sur l’hémiédrie dans les cristaux ; qu’une nouvelle classe de substances isomères était découverte, que la constitution inattendue et jusque-là sans exemple de l’acide racémique ou paratartrique était dévoilée, qu’en un mot une grande route neuve et imprévue était ouverte à la

science. »

Se constituant désormais le parrain scientifique de celui qui allait être son jeune ami, Biot se chargea de publier le rapport destiné à l’Académie des sciences au sujet du travail de Pasteur : Recherches sur les relations qui 'peuvent exister entre la forme cristalline, la composition chimique et le sens du pouvoir rotatoire.

Biot rendait mieux que justice à Pasteur, il lui rendait hommage. Et parlant non seulement en son nom, mais au nom de ses trois autres confrères Régnault, Balard et Dumas, il proposait à l’Académie d’accorder au mémoire de Pasteur une complète approbation. « Nous désignons ce mémoire, ajoutait-il, comme très digne de figurer dans le Recueil des savants étrangers. »

Pasteur ne voyait pas de joie plus profonde que la vie de laboratoire. Et cependant les laboratoires de cette époque ne ressemblaient guère à ceux d’aujourd’hui. On aurait dû conserver au Collège de France, à la Sorbonne, à l’Ecole normale les laboratoires que Paris offrait alors à l’Europe et que, contrairement à la phrase traditionnelle, l’Europe ne nous enviait pas. Le moindre collège de sous-préfecture n’accepterait pas pour ses derniers élèves ce que l’Etat donnait aux premiers savants de France, quand il le leur donnait. Claude Bernard, préparateur de Magendie, travaillait au Collège de France dans une véritable cave. Wurtz n’avait à sa disposition qu’une pièce de débarras sous les combles du musée Dupuytren. Henri Sainte-Claire Deville, avant de partir comme doyen de la Faculté de Besançon, n’avait même pas quelque chose de pareil : il était relégué dans un des coins les plus misérables de la rue de la Harpe. Seul, J. -B. Dumas, qui ne se souciait pas d’occuper la salle malsaine qu’on lui avait réservée à la Sorbonne, était bien installé : son beau-père, Alexandre Brongniart, lui avait donné une petite maison rue Cuvier, en face du Jardin * des Pl8uites. Après l’avoir tranformée en laboratoire, J. -B. Dumas l’entretint à ses frais pendant dix années. C’était un privilège. Tout savant qui n’avait pas à sa disposition des crédits extraordinaires, prélevés sur son budget personnel, ne savait que devenir. Caves ou taudis, l’Etat ne pouvait rien offrir de mieux. Mais

n'était-ce pas plus tentant qu’une chaire dans un lycée ov même dans une Faculté ? On pouvait du moins se consacrer tout entier a son travail.

Rien n’eût semblé plus naturel que de laisser Pasteur à ses expériences. Mais son sursis de nomination ne pouvait plus être renouvelé, quelle que fût l’activité tumultueuse de Balard. Une chaire Hait vacante, la rentrée était proche. Pasteur fut nommé professeur de physique au lycée de Dijon. Le ministre voulut bien lui accorder jusqu’aux premiers jours de novembre pour lui permettre d’achever quelques travaux commencés sous le regard de Biot, qui ne pensait, qui ne rêvait qu’à ces nouvelles recherches. Pendant trente ans, Biot avait étudié les phénomènes de polarisation rotatoire. 11 n’avait cessé d’appeler l’attention des chimistes sur la connaissance de ces phénomènes. On l’avait écouté d’une oreille distraite. Continuant son labeur solitaire, il avait, dans les cas simples ou complexes que l’expérience pouvait réaliser, étudié ce pouvoir rotatoire moléculaire des corps, sans soupçonner que l’hémiédrie dissymétrique, observée sur des cristaux, était en rapport avec le pouvoir rotatoire. Et au moment où ce vieillard, spectateur d’une reprise triomphante de ses propres travaux, avait la joie de voir un jeune homme enthousiaste de cœur et réfléchi d’esprit travailler avec lui; lorsqu’il entrevoyait, comme un dernier rayon sur sa vie finissante, l’espoir d’une collaboration presque quotidienne, ce départ de Pasteur pour Dijon lui était un véritable chagrin. « Encore, disait-il, si on vous nommait dans une Faculté ! » Et s’en prenant aux chefs du ministère : « Ils n’ont pas l’air de se douter, murmurait-il, que des travaux pareils dominent tout. Mais ils ne savent donc pas qu’il suffit de deux ou trois mémoires semblables pour arriver tout droit à l’Institut ! »

En attendant, la coupole s’effaçait dans le lointain et Pasteur arrivait à Dijon. 11 avait une lettre du physicien Pouillet, adressée à un jurassien sorti de l’Ecole polytechnique, ingénieur des ponts et chaussées à Dijon, M. Parandier.

« M. Pasteur, lui écrivait M. Pouillet, est un jeune chimiste des plus distingués. Il vient de faire un trav8dl très remarquable

et j’espère bien que dans peu de temps il sera envoyé dans une excellente Faculté. Je n’ai pas besoin de vous en dire plus long sur son compte. Je ne connais pas de jeune homme plus honnête, plus laborieux et plus capable. Aidcz-le à Dijon de tout votre pou»' voir et vous n’aurez qu’à vous en applaudir. »

Ces premières semaines, loin de ses travaux et loin de se^s maîtres, furent difficiles à passer. Mais il avait la préoccupation de se montrer bon professeur. Ce devoir lui apparaissait dans toute sa noblesse et dans toute Fétendue de sa responsabilité. Au lieu d’éprouver ce petit mouvement de satisfaction, secret de force pour tant d’esprits qui se jugent supérieurs aux autres; loin même de se dire, en se rendant justice, qu’il était maître de son sujet, il avait un tel respect de son auditoire qu’il écrivait à Chappuis le 20 novembre 1848 : « La préparation de mes leçons me prend beaucoup de temps. C'est seulement quand j’ai préparé avec un grand soin ma leçon que je parviens à la rendre très claire et capable de réveiller souvent l’attention. Si je la néglige quelque peu, je professe mal et je suis obscur. »

11 avait des élèves de première et de deuxième année. Ces deux classes absorbaient ses forces et son temps. La classe de deuxième lui plaisait : elle était peu nombreuse. « Tous les élèves travaillent, écrivait-il à son ami, et plusieurs avec intelligence. » Mais, à la classe de première année, que pouvait-on faire avec quatre-vingts élèves? Les forts pâtissaient pour les faibles. « Ne penses-tu pas, écrivait-il, qu’on a tort de ne pas limiter à cinquante au plus le nombre des élèves ? C’est avec peine que je puis exciter l’attention de tous à la dernière heure. Je n’ai trouvé qu’un moyen que je vais appliquer, c’est de multiplier les expériences à la fin de la classe. »

Pendant qu’il se consacrait avec ardeur et conscience à ses fonctions nouvelles, — non sans une pointe d’amertume, car d’une part il avait pleinement droit à une nomination dans une Faculté, et d’autre part, il ne pouvait, disait-il, « travailler à ses études .avorites », — ses maîtres et ses juges s’agitaient. Balard ne cessait de le réclamer comme suppléant à l’Ecole nor*

male. Biot appelait sur ce déni de justice la sollicitude du baron Thénard .

Ce savant présidait alors le grand conseil de TUniversité. Elève de Vauquelin, ami de Laplace et collaborateur de Gay-Lussac, il avait professé pendant trente années à la Sorbonne, au Collège de France, à FEcole polytechnique. Il pouvait dire avec fierté ^ « J’ai eu quarante mille élèves. » Le compte a été fait. Comme J. -B. Dumas, il était né professeur. Mais tandis que Dumas ne s’abandonnait jamais, que toute sa personne était enveloppée d« dignité et que son sourire même était grave, Thénard, bourguignon^ se mettait en scène. Sa large figure rayonnait d’expansion. Le souvenir de son enseignement, les services que ses découvertes avaient rendus à l’industrie, l’éclat de son nom et de ses titres rehaussés encore par la modestie de ses origines, tout faisait de lui, en 1848, quand il avait dépassé sa soixante-dixième année, mieux encore qu’un chancelier de l’Université, un maréchal de science. Il était tout-puissant. N’avait-il pas, trois années auparavant, au scandale de certains bureaucrates, désigné, pour occuper les chaires de la nouvelle- Faculté des sciences de Besançon, trois jeunes hommes, Puiseux, Delesse et H. Sainte-Claire Deville ? Il avait même accentué encore ce coup d’heureuse autorité en faisant nommer doyen Sainte-Claire Deville ; il devinait dans ce professeur de vingt-six ans, encore inconnu, un savant qui serait un jour célèbre.

A la fin de l’année 1848, Pasteur sollicita la suppléance de M. Delesse qui prenait un congé. C’était être dans une Faculté, c’était se rapprocher d’Arbois : il n’en demandait pas davantage. Thénard, qui avait entre les mains le rapport de Biot, se chargea de transmettre au ministre un vœu si légitime et si modeste. Un argument inattendu lui fut opposé : la présentation des suppléants appartenait aux Facultés. Pasteur ignorait cet usage. Thénard ne put triompher d’une formalité plus que discutable. Est-ce que, disait Pasteur, le jugement motivé de Thénard, de Biot, de Pouillet ne devrait pas l’emporter sur tout le reste ? « Je ne puis matériellement rien faire ici, écrivait-il le 6 décembre, en songeant à ses

travaux interrompus. Si je ne suis pas nommé à Besançon, je ïv.^ tourne à Paris préparateur. »

Son père, qu’il alla voir le l®*" janvier, lui fit envisager les choses d’une façon plus calme. Les moins pressés, disait-il, sont quelquefois les plus sages. Le père avait parlé : le fils se soumit au point d’écrire, dès le 2 janvier 1849, au ministre de l’Instruction publique pour le prier de considérer sa demande comme non avenue. Mais les membres de l’Institut, qui s’étaient mis en campagne, entendaient triompher d’obstacles secondaires. A peine la lettre résignée de Pasteur était-elle partie, qu’il recevait un titre de suppléant non plus à la Faculté de Besançon, mais à la Faculté de Strasbourg. Il devait remplacer M. Persoz, professeur de chimie, qui avait le vif désir d’aller à Paris.

Pasteur, dès son arrivée à Strasbourg, le 15 janvier, fut accueilli par le professeur de physique, son ancien camarade d’école, son compatriote de Franche-Comté, Bertin. a Tu vas commencer par venir demeurer dans la même maison que moi, lui dit joyeusement Bertin. Tu ne peux pas être mieux : c'est à deux pas de la Faculté. » Vivre près de Bertin, c’était avoir un compagnon qui réunissait ces deux choses rares : esprit fin et cœur affectueux. Comme il n’était pas dupe, son regard plein de bienveillance était traversé de malice . D’un mot, dit d’une voix .nonchalante, il dégonflait les vanités les mieux épanouies. Il aimait les simples et les vrais : c’est dire l’affection qu’il avait pour Pasteur. Cette philosophie souriante faisait contraste avec la foi robuste, avec l’impétuosité de Pasteur qui admirait, sauf à ne pas en faire toujours son profit, la manière paisible dont Bertin acceptait les choses comme elles venaient. Les déceptions, disait Bertin, sont quelquefois des bonheurs. Et pour montrer que ce n’était pas un paradoxe, il rappelait ce qui lui était arrivé jadis, quand il était, en 1839, régent de mathématiques au collège de Luxeuil. Il avait droit à un traitement de deux cents francs par mois. Il demande cette somme. On la lui refuse. L’injustice ne le cÉ^volte pas, car il n’était pas homme à se révolter, mais il donne

tranquillement sa démission. 11 se présente à l’Ecole normale, y entre le premier, en 1841, et devient ainsi professeur de physique à la Faculté de Strasbourg. Si l’on ne m’avait pas causé ma première déception je serais encore à Luxeuil, disait-il en avouant qu’il valait mieux après tout être professeur dans une Faculté. Ce détachement, qui le mettait à l’abri de tout autre désir, ne l’empêchait pas d’apporter les efforts les plus scrupuleux dans son enseignement. 11 préparait ses leçons avec un soin extrême, s’efforçant d’arriver à la plus vive clarté. 11 prenait en amitié ses élèves et, dans l’intervalle des classes, il suscitait les vocations. Homme excellent, qui devait passer sa vie à s’occuper des autres et qui mettait au-dessus de tout le contentement d’être utile.

Etait-ce émulation ? voulait-il faire mieux encore que son ami Berlin ? Pasteur, en préparant ses leçons d’ouverture, attacha trop d’importance à ce qui n’était que secondaire. « Mes deux premières leçons, écrivait-il, préparées avec trop de soin dans la forme, n’ont pas été bonnes, mais je pense que les suivantes ont dû satisfaire et je sens que je fais des progrès. » Gomme les nombreuses industries de l’Alsace donnaient à l’étude de la chimie une place à part, son cours était très suivi.

Tout lui plaisait à Strasbourg, sauf l’éloignement d’Arhois. Lui qui pouvait rester des semaines, des mois, l’esprit fixé sur un même sujet et comme prisonnier de ses études, avait cependant un impérieux besoin delà vie de famille. Si le logis qu’il avait dans ^ la maison de Berlin lui convenait plus qu’aucun autre, c’est que cet appartement de garçon était assez grand pour y recevoir un des siens.

« Tu nous dis, lui avait écrit un jour son père, je ne me marierai de longtemps ; je prendrai une de mes sœurs avec moi. Je le souhaite pour toi et surtout pour elles, car elles n’envient l’une et l’autre pas un plus grand bonheur. Te servir, soigner ta santé, là Bst ce qu’elles désirent toutes deux. Tu es tout, absolument tout pour elles. On peut avoir d’aussi bonnes sœurs, mais de meilleures \e ne le pense pas. »>

Une autre famille allait bientôt agrandir ce premier cercle d’affec-

tion. Le nouveau recteur de T Académie de Strasbourg, arrivé depuis le mois d’octobre, était M. Laurent. Il n’avait aucune parenté avec le chimiste du même nom , et la place* qu’il allait prendre dans la vie de Pasteur devait dépasser de beaucoup celle qu’ Auguste Laurent avait eue un moment, lorsqu’ils travaillaient ensemble dans le laboratoire de Balard.

Après avoir débuté à Paris, en 1812, comme maître d’études au lycée Louis-le-Grand qui était alors lycée impérial, M. Laurent avait été, en 1826, principal du collège de Riom. Il y trouva plus de professeurs que d’élèves. Trois écoliers seulement représentaient le personnel enseigné. Grâce à M. Laurent, ce chiffre de trois se changeait bientôt en cent trente-quatre. De Riom il fut envoyé à Guéret, puis à Saintes pour relever un collège à la veille de disparaître. Lutte entre le maire et l’ancien principal, refus de subvention de la part de la ville, on était en plein désarroi. Il arriva et la paix se fit. « Ceux qui l’ont connu, écrivait M. Pierron dans la Revue de r Instruction Publique, ne s’étonneront guère qu’un homme si intelligent et si actif, d’un cœur si bon et si chaud, d’un esprit si vif et si aimable, ait opéré de pareils miracles. » Partout où il fut nommé, à Orléans, à Angoulême, à Douai, à Toulouse, à Cahors, il opéra le même charme qui vient de la bonté. A Strasbourg, il avait fait de l’Académie la vraie maison de famille d’universitaires, très simple et très accueillante. Laurent était une femme modeste voulant passer inaperçue, mais ne réussissant pas à cacher des qualités exquises de caractère, d’esprit et de cœur. L’aînée de ses filles était mariée à M. Zevort dont le nom devait être deux fois cher à l’Université. Les deux autres filles, élevées dans l’habitude d’une vie de travail et au spectacle d’un dévouement qui leur semblait la chose la plus naturelle du monde, donnaient à la maison la gaieté de leur jeunesse.

Quand Pasteur vint faire sa visite d’arrivée, il eut le sentiment que le bonheur était là. Il avait vu à Arbois comment, à travers les difficultés quotidiennes du travail manuel, ses parents avaient une façon élevée de juger la vie, de l’apprécier avec ce goût de perfection morale qui seul donne à l’existence, si humble qu’elle soit, sa

dignité et sa grandeur. Il retrouvait dans cette famille plus indépendante que la sienne la même manière de considérer la vie, et malgré les grandes différences d’instruction, la même simplicité d’âme.

Entrer dans une famille inconnue et dès les premiers regards, dès les premiers mots échangés, deviner qu’il y a de part et d’autre des liens mystérieux, se sentir immédiatement en pleine confiance, comment Pasteur aurait-il échappé au charme de ces impressions.^ Le soir, au restaurant où se réunissaient les jeunes professeurs, il entendait vanter -l’esprit de justice et de bienveillance du recteur ; chacun parlait avec respect de cette famille si unie.

Dans une des soirées intimes données par M. Laurent, Berlin disait de Pasteur : « C’est un piocheur comme on en voit peu, rien ne le distrait de son travail. » La distraction vint cependant et elle fut assez forte pour que, dès le 10 février, quinze jours seulement après son arrivée. Pasteur adressât à M. Laurent cette lettre officielle :

« Monsieur, une demande d’une haute gravité pour moi et pour votre famille vous sera faite sous peu de jours; et je crois de mon devoir de vous adresser les renseignements suivants qui pourront servir à décider votre acceptation ou votre refus.

« Mon père est tanneur à Arbois, petite ville du Jura. Mes sœurs remplacent auprès de mon père, pour les soins du ménage v et du commerce, ma mère que nous avons eu le malheur de perdre au mois de mai dernier.

« Ma famille est dans une position aisée, mais sans fortune. Je n’évalue pas à plus de cinquante mille francs ce que nous possédons ; et quant à moi, je suis décidé depuis longtemps à laisser intégralement à mes sœurs tout ce qui me reviendra en partage. Je n’ai donc aucune fortune. Tout ce que je possède c’est une bonne santé, un bon cœur et ma position dans l’Université.

« Je suis sorti il y a deux ans de l’Ecole normale, agrégé pour les sciences physiques. Je suis docteur depuis dix-huit mois et j’ai présenté à l’Académie des sciences quelques travaux qui ont été

très bien accueillis, le dernier surtout. Un rapport très favorable, que j’ai l’honneur de vous remettre en même temps que cette lettre, a été fait sur ce travail.

« Voilà, Monsieur, toute ma position présente. Quant à l’avenir, tout ce que je puis en dire, c’est que, sauf un changement complet dans mes e'oùts <^nnsar>r<^rai à des recherches chimiques.

J’ai l’ambition de revenir à Paris, lorsque par mes travaux scientifiques je me serai acquis quelque réputation. M. Biot m"a parlé plusieurs fois de songer sérieusement à Plnstitut. Dans dix ou quinze ans peut-être je pourrai y songer si je continue à travailler assidûment. De ce rêve autant en emporte le vent ; ce n’est pas lui du tout qui me fait aimer la science pour la science.

« Mon père viendra lui-même à Strasbourg faire cette demande en mariage.

« Recevez, Monsieur, l’assurance de mon profond respect et de mon dévouement.

« J’ai eu 26 ans le 27 décembre dernier. »

Comme la réponse définitive avait été ajournée à quelques semaines, « Je crains, écrivait-il dans une lettre à M“® Laurent, que M“® Marie ne s’attache trop aux premières impressions qui ne peuvent m’être que défavorables. Je n’ai rien, ajoutait -il, de ce qui peut plaire à une jeune fille. Mais mes souvenirs me disent que quand j’ai été beaucoup connu des personnes, elles m’ont aimé. »

De ces lettres, pieusement conservées, il a été permis d’extraire encore des 'passages comme celui-ci : « Tout ce que je vous demande. Mademoiselle, écrivait-il après avoir reçu l’autorisation de s’adresser directement à elle, c’est de ne pas me juger trop vite. Vous pourriez vous tromper. Le temps vous dira que sous ce dehors froid et timide qui doit vous déplaire, il y a un cœur plein d’affection pour vous. » Puis, comme s’il se reprochait d’abandonner un peu trop le laboratoire, il écrivait à la date du 3 avril : « Moi qui aimais tant mes cristaux ! »

Il les aimait encore. Une réponse de Biot à une proposition de

Pasteur en donne le témoignage. Pour épargner à ce vieillard, dont la vue baissait, la fatigue d’un examen microscopique, Pasteur avait eu l’idée ingénieuse de tailler dans des morceaux de liège, avec une habileté coquette, des modèles des types cristallins singulièrement agrandis. Il avait teinté les arêtes et les facettes. Rien n’éteit plus ^cïle dè? lor? que de reconnaître le caractère de l’hémiédrie. « J’accepte avec grand plaisir, lui écrivait Biot le 7 avril, l’offre que vous me faites de m’envoyer une petite quantité de vos deux acides avec des modèles de leurs types cristallins. » Il s’agissait de l’acide tartrique droit et de l’acide tartrique gauche que Pasteur, pour ne pas se prononcer trop hâtivement sur leur identité avec l’acide tartrique ordinaire, appelait alors dextroracémique et lévoracémique.

Pasteur voulait aller plus loin : il commençait l’étude des cristallisations de formiate de strontiane. En les comparant à celles du paratartrate de soude et d’ammoniaque, surpris des différences qu'il rencontrait, inquiet, anxieux : « Ah ! formiate de strontiane, si je te tenais ! » avait-il dit, à la grande joie de Bertïn qui longtemps répéta cette exclamation avec un enthousiasme ironique. Ces cristaux. Pasteur allait les envoyer à Biot. « Il faut les réserver pour vous jusqu’à ce que vous les ayez complètement explorés, lui écrivit Biot. Comptez toujours, ajoutait-il, sur la disposition que j’aurai à vous servir en toutes circonstances où mon concours pourra vous être utile et recevez de nouveau l’expression du vif intérêt que vous m avez inspiré. »

Les petits cadeaux entretiennent les expériences des chimistes. Régnault et Senarmont avaient été invités par Biot à examiner les échantillons de valeur reçus de Strasbourg, les acides dextroracémique et lévoracémique. « Nous pourrions bien nous résoudre, lui écrivait Biot, à sacrifier quelque peu des deux acides pour reconstituer le racémique, mais il reste à savoir si nous aurons l’habileté de le distinguer avec certitude par ces cristaux , quand ils se seront produits. Au reste vous nous ferez voir cela, quand vous viendrez à Paris aux vacances prochaines. En rangeant mes richesses chimiques , j’ai retrouvé une petite quantité d’acide

racémique que je croyais perdue. Elle suffirait aux essais microscopiques que je pourrais avoir à faire éventuellement. Si donc le petit flacon de cet acide que vous avez vu chez moi peut vous être utile, donnez-m’en avis et je vous l’enverrai très volontiers. En cela comme en toute autre chose vous me trouverez toujours empressé à seconder vos travaux. »

Heureuse période ! Son père et sa sœur Joséphine arrivèrent à Strasbourg. La demande accordée, le père repartit pour Arbois, Joséphine resta. Elle put tenir ce ménage de garçon et vivre d’une vie de tous les jours avec ce frère qu’elle aimait avec un mélange d’orgueil, de tendresse et de protection. Dans sa générosité de sœur vraiment dévouée, elle acceptait que ce rêve fût court. Le mariage était fixé au 29 mai.

« Je crois, écrivait Pasteur à Ghappuis, que je serai très heureux. » Et dans des lignes qui résumaient à elles seules le présent et Favenir : a Toutes les qualités que je pouvais désirer pour une femme, je les trouve en elle. Il est amoureux, diras-tu. Oui, maw il me semble que je n'exagère rien et ma sœur Joséphine est tout à laxt de mon avis. »

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