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CHAPITRE XIV

Dans cet Institut où il entrait malade, il contemplait avec joie ces vastes laboratoires qui permettraient à ses élèves de travailler aisément et d’attirer auprès d’eux les chercheurs de tous les pays. Il était heureux de penser que les difficultés matérielles dont il avait jadis souffert seraient épargnées à ceux qui viendraient après lui. Jetant un regard vers les foyers d’enseignement où se préparait l’avenir, il croyait à la réalisation de ses vœux de paix, de travail, de secours entre les hommes. Quels que fussent les arrêts, les obstacles, il était persuadé que la science continuerait sa marche civilisatrice et que ses bienfaits s’étendraient de domaine en domaine. A l’encontre des vieillards louangeurs du passé, il avait une confiance enthousiaste dans l’avenir. Et parlcmt de ses études : « Vous verrez, disait-il, comme tout cela s’agrandira plus tard. » Luimême voyait déjà se développer sur les points les plus divers les progrès dus à ses découvertes. Ses premières recherches sur la cristallographie et la dissymétrie moléculaire avaient servi de base à la stéréochimie. Mais, en suivant les études faites par Le Bel et Van T’Hoff, il conservait le regret de n’avoir pu revenir aux travaux de sa jeunesse, enchaîné qu’il avait été par la logique presque inflexible de ses études. « Chaque fois qu’il nous a été donné d’entendre Pasteur parler de ses premiers travaux, a écrit M. Ghamberland dans un article de la Revue scientifique^ nous avons vu se rallumer en lui comme un flambeau mal éteint, et nous avons cru saisir sur sa physionomie comme un vague regret de les avoir abandonnés. Qui peut dire, en effet, aujourd’hui, les découvertes

qu’il y aurait faites? » « Il eut un jour avec moi, a dit d’autre part le D" Héricourt, qui passait ses étés non loin de Villeneuve-l’Etang et venait souvent dans le parc avec ses deux fils, il eut sur ce sujet une conversation admirable, captivante, telle que je n’en avais jamais entendu. » Pasteur, au lieu d’avoir des regrets, aurait pu regarder avec un fier apaisement le chemin parcouru sur d’autres points. De quelies obscurités étaient enveloppées avant lui la fermentation et la contagion! De quelles successives clartés il les avait pénétrées! Une fois le rôle tout-puissant des infiniment petits découvert, il était arrivé à se rendre maître de certains de ces germes vivants, causes de maladies; il les avait transformés d’agents mortels en agents préservateurs. Et non seulement la médecine et la chirurgie avaient été, grâce à lui, renouvelées, mais encore l’hygiène si négligée, si incomprise jusqu’alors, relevait désormais de la méthode expérimentale. La lumière se faisait sur les mesures préventives.

Le directeur de l’Assistance et de l’hygiène publiques, M. Henri Monod, rappelait un jour, à propos de mesures sanitaires, ces paroles du grand ministre anglais Disraeli :

« La santé publique est le fondement où reposent le bonheur du peuple et la puissance de l’Etat. Ayez le plus beau des royaumes; donnez-lui des citoyens intelligents et laborieux, des manufactures prospères, une agriculture productive; que les arts y fleurissent; que les architectes y couvrent le sol de temples et de palais; pour défendre tous ces biens, ayez encore la force, des armes de précision, des flottes de torpilleWs ; — si la population reste stationnaire, si, chaque année, elle diminue en stature et en vigueur, la nation devra périr. Et c’est pourquoi j’estime que le souci de la santé publique est le premier devoir d’un homme d’Etat. »

En 1889, au moment où se réunit à Paris le Congrès international d’hygiène, M. Brouardel pouvait dire :

« Si les échos de cette séance arrivaient jusqu’à eux,... nos ancêtres apprendraient que la plus formidable des révolutions qui, depuis trente siècles, ait secoué jusque dans ses fondements la science médicale, est l’œuvre d’un homme étranger à la corpora-

tion; et leurs fils ne lui crient pas anathème; ils l’admirent, ils subissent ses lois... Tous, nous nous proclamons les disciples de Pasteur. »

Le lendemain même du jour où étaient prononcées ces paroles, le 5 août. Pasteur voyait se réaliser l’un de ses souhaits les plus ardents : il assistait à l’inauguration de la nouvelle Sorbonne. La misère de l’enseignement supérieur, le taudis qui servait de laboratoire à Claude Bernard, le petit grenier qu’il avait eu lui-même à l’Ecole normale, il évoquait ce passé encore si récent et il éprouvait un mouvement de fierté patriotique à la perspective des merveilleuses ressources de travail réunies dans ce palais.

Après cette séance d’inauguration, les étudiants, qui l’avaient acclamé à la Sorbonne, voulurent lui rendre une visite : il était leur président d’honneur. Un matin, tous allèrent rue Dutot bannières déployées. Pasteur vint les recevoir sur le perron. Le président de l’Association de Paris, M. Chaumeton, parla de l’admiration, du respect, de la gratitude que Pasteur leur inspirait. « Dans vos mains, cher et illustre maître, la science ne sait que guérir. C’est pourquoi l’Institut Pasteur a été fondé avec le concours de toutes les nations civilisées. C’est pourquoi les étudiants de tous les pays vous honorent et vous saluent aujourd’hui. » Pasteur les remercia de fêter d’une manière aussi affectueuse sa cinquantaine d’étudiant.

Lorsque la municipalité de Paris donna, dans cette même semaine d’août, une réception en l’honneur des membres des congrès scientifiques et des étudiants français et étrangers, le président du Conseil municipal, M. Chautemps, voulut qu’à l’entrée de Pasteur dans les salons de l’Hôtel de Ville la Garde jouât la Marseillaise . Les invités se pressaient sur son passage.

Au mois d’octobre 1889, bien que sa santé fût toujours ébranlée, il tint à partir pour Alais où l’on élevait une statue à J. -B. Dumas. Comme plusieurs de ses confrères de l’Institut cherchaient à le dissuader d’un voyage long et pénible pour lui : « Je suis vivant, j’y vais, » répondit-il. Au pied de la statue, il parla de son maître, un de ces hommes qui sont « les esprits tutélaires d’une nation. »

Les sériciculteurs, désireux de le remercier des cinq années qu^il avait passées à étudier la maladie des vers à soie, lui offiirent un objet d’art : une bruyère en argent chargée de cocons d’or. Pasteur ne manqua pas de rappeler que c’était sur l’invitation de leur compatriote qu’il avait étudié la pébrine. Il disait : « Dans l’expression de votre reconnaissance, dont je suis profondément touché, n’oubliez pas la part d’initiative qui revient à M. Dumas. » A travers toutes choses se dégageait ainsi un trait de son caractère, tombait un mot comme tombe une semence prête à .germer dans les esprits et dans les cœurs.

Chaque matin, d’un pas que l’âge et la maladie ralentissaient, il allait de son appartement au service de la rage. Il était là longtemps avant l’arrivée des mordus ; aucune préparation des moelles vaccinales, aucun détail ne lui échappait. A l’heure des inoculations, sachant déjà, par l’examen des dossiers, le nom des traités, parfois même l’indigence de tel ou tel, il avait un mot de sollicitude pour chacun, il donnait une preuve d’intérêt aux plus malheureux. Et toujours il allait aux enfants. Qu’ils fussent grièvement mordus ou qu’ils eussent un accès de pleurs devant cette piqûre si bénigne, il les plaignait, il les consolait. Combien d’enfants ont emporté ainsi quelque chose de sa vie ! « Quand j’approche d’un enfant, disait-il, il m’inspire deux sentiments : celui de la tendresse pour le présent, celui du respect pour ce qu’il peut être un jour. »

Dès le mois de mai 1892, le Danemark, la Suède, la Norvège avaient formé différents comités de savants et de disciples de Pasteur pour fêter son soixante-dixième anniversaire. En France, ce fut au mois de novembre que la section de médecine et de chirurgie de l’Académie des sciences, sur l’initiative des professeurs Bouchard et Guyon, se constitua en comité de souscription pour offrir à Pasteur un souvenir et un hommage. On s’adressa au graveur Roty, qui avait commencé une médaille représentant Pasteur de profd. Le front large déborde sous sa petite calotte, l’arcade sourcilière est profondément accusée, la tempe est traversée par une veine comme gonflée sous l’effort de la pensée, l’œil prolonge au

loin son regard contemplatif ; tout le visage reflète à la fois l’énergie et la méditation. Ses épaules sont recouvertes de la pèlerine qu’il portait habituellement le matin en traversant les couloirs de son Institut. Le temps manquait à Roty pour composer un revers tel qu’il l’eût souhaité; il entremêla de lauriers et de roses cette inscription : « A Pasteur, le jour de ses soixante-dix ans, la France et l’Humanité reconnaissantes. »

Le matin du 27 décembre 1892, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, les délégués des Académies et des Sociétés savantes de France et de l’étranger, les membres de l’Institut, les professeurs des Facultés remplissaient les travées d’honneur de l’hémicycle. Dans l’amphithéâtre, les députations de l’Ecole normale, de l’Ecole polytechnique, de l’Ecole centrale, de l’Ecole de pharmacie, des Ecoles vétérinaires, des Ecoles d’agriculture. En masses profondes se rangeaient les étudiants. On se montrait, çà et là, les élèves de Pasteur. MM. Duclaux, Roux, Chamberland et Metchnikoff étaient à leur rang; on voyait aussi M. Perdrix, ancien normalien, agrégé-préparateur; M. Edouard Galmettes, ancien élève de l’Ecole centrale qui avait été associé aux études sur la bière; enfin un disciple volontaire, M. Denys Gochin, qui, treize années auparavant, avait étudié la fermentation alcoolique dans le laboratoire de la rue d’Ulm. Les premières tribunes étaient remplies de ceux qui avaient contribué à la souscription pour ie souvenir que l’on allait donner à Pasteur. Dans les secondés tribunes, les élèves des lycées et des écoles formaient au-dessus de cette admirable salle et de cette immense assemblée une couronne de jeunesse.

A dix heures et demie, au moment où la Garde répubhcaine ^jouait une marche triomphale. Pasteur entra au bras du Président de la Répubhque. Gamot le conduisit devant une petite table qui devait recevoir les adresses des délégués étrangers et nationaux. Sur l’estrade prirent place les présidents du Sénat et de la Ghambre des députés, les ministres et les ambassadeurs. Derrière le Président de la République étaient placées les délégations officielles, en costumes, des cinq classes de l’Institut de France. L’Académie de

médecine et les grandes Sociétés savantes étaient représentées par leurs présida: nts et leurs secrétaires perpétuels.

Le ministre de T Instruction publique, M. Charles Dupuy, prit la parole. Après avoir retracé les grands travaux de Pasteur :

« Qui pourrait dire à cette heure ce que la vie humaine vous doit, ce qu’elle vous devra dans la suite des temps? Un jour viendra où quelque nouveau Lucrèce chantera dans un nouveau poème de la Nature le maître immortel dont le génie a enfanté de pareils bienfaits.

« Il ne le peindra pas solitaire et insensible, comme le poète latin a fait son héros. Il le montrera mêlé à la vie de son temps, aux tristesses et aux joies de son pays, partageemt son existence entre les sévères jouissances de la recherche scientifique et les douces effusions de la famille, passant de son laboratoire à son foyer, trouvant auprès d’êtres affectionnés, auprès d’une compagne qui a su le comprendre et d’autant plus l’aimer, cet encouragement, de toutes les heures, ce réconfort de tous les instants, sans lesquels tant de batailles eussent peut-être lassé son ardeur, entamé sa persévérance et énervé son génie...

a Puisse la France vous posséder de longues années encore et vous montrer au monde comme le digne objet de son amour, de sa reconnaissance et de sa fierté î »

Ce fut le président de l’Académie des sciences, M. d’Abbadie, qui remit à Pasteur la médaille commémorative de ce grand jour.

Joseph Bertrand dit comment une même science, exacte, étendue et solide avait servi de base à tous les travaux de Pasteur, chacun brillant « d’un si vif éclat qu’en le regardant de près et l’étudiant avec soin, on est exposé au péril de croire qu’il éclipse tous les autres». Puis se tournant vers Pasteur: « Si, pour vous rendre aujourd’hui un hommage exceptionnel, le chef de l’Etat nous honore de sa présence, si nous sommes entourés des plus hauts dignitaires de notre pays, si les hommes les plus illustres des pays étrangers ont voulu accroître par leur présence l’éclat de cette fête plus que nationale, c’est que vous n’êtes pas seulement un grand et illustre savant, vous êtes un grand homme. »

Après quelques mois du doyen de la section de minéralogie, M. Daubrée, ancien collègue de Pasteur à la Faculté de Strasbourg, le grand Lister, qui représentait les Sociétés royales de Londres et d’Edimbourg, vint apporter à Pasteur l’hommage de la médecine et de la chirurgie : « Vous avez, lui dit-il, levé le voile qui avait couvert pendant les siècles les maladies infectieuses, vous avez découvert et démontré leur nature microbienne ».

Quand Pasteur se leva pour embrasser Lister, l’étreinte de ces deux hommes donna l’impression d’une fraternité de la science travaillant à diminuer les maux de l’humanité.

Le secrétaire perpétuel de l’Académie de médecine, M. Bergeron, au nom de la médecine française, parla de l’hygiène « qui avait désormais des motifs d’espoir sans limites ».

Le président du Conseil municipal, M. Sauton, au nom des élus de Paris, présenta à Pasteur l’hommage de la reconnaissance populaire. En lui remettant l’adresse du Conseil, il disait : « Le récit de cette solennité formera une des pages les plus belles de l’histoire de Paris. »

Tous les délégués offrirent successivement les adresses dont ils étaient porteurs. Les grandes villes de l’Europe avaient chacune son représentant. Les délégués nationaux furent appelés à leur tour. Un élève de l’Ecole vétérinaire d’Alfort apporta, au nom de l’Ecole, une médaille comme souvenir des Ecoles nationales vétérinaires de France et des praticiens formés à l’école de Bouley. Parmi toutes ces adresses, on remit à Pasteur un album contenant les signatures des habitants d’Arbois et un autre, venant de Dôle, où étaient reproduits le fac-similé de l’acte de naissance de Pasteur et la photographie de sa maison natale. La vue de la signature de son père au bas de cet acte l’émut plus que tout le reste. Quand le maire de Dôle évoqua le souvenir de la petite maison de la rue des Tanneurs, l’image du père et de la mère de Pasteur passa devant l’assemblée.

Les délégués se succédaient. La Faculté de médecine de Paris était représentée par son doyen , le professeur Brouardel. « Plus heureux, disait-il, que Harvey, que Jenner, vous avez pu assister

au triomphe de vos doctrines, et quel triomphe!... N’est-ce pas vous qui avez permis aux médecins de démontrer par quelle méthode on pouvait préserver une ville, un peuple, un continent des fléaux les plus redoutables ? N’avez- vous pas ainsi arraché à la mort, à la maladie, à la misère, compagnes des épidémies, des victimes qui, sans vous, se compteraient depuis dix ans par plusieurs centaines de mille? »

Le dernier mot de ces hommages appartint à l’Association des étudiants. Son président, ]\I. Devise, dit à Pasteur : « Vous avez été très grand et très bon. Vous avez donné aux étudiants de belles leçons et un bel exemple. »

La voix trop émue de Pasteur n’aurait pu être entejidue jusqu’à l’extrémité du grand amphithéâtre; ses remerciements furent lus par son fds :

« Monsieur le Président de la République,

« Votre présence transforme tout : une fête intime devient une grande fête et le simple anniversaire de la naissance d’un savant restera, grâce à vous, une date pour la science française.

« Monsieur le ministre, Messieurs,

« A travers cet éclat, ma première pensée se reporte avec mélancolie vers le souvenir de tant d’hommes de science qui n’ont connu que des épreuves. Dans le passé, ils eurent à lutter contre les préjugés qui étouffaient leurs idées. Ces préjugés vaincus, ils se heurtèrent à des obstacles et à des difficultés de toutes sortes.

a II y a peu d’années encore, avant que les pouvoirs publics et le conseil municipal eussent donné à la science de magnifiques demeures, un homme que j’ai tant aimé et admiré, Claude Bernard, n’avait pour laboratoire, à quelques pas d’ici, qu’une cave humide et basse. Peut-être est-ce là qu’il fut atteint de la maladie qui l’emporta! En apprenant ce que vous me réserviez ici, son souvenir s’est levé tout d’abord devant mon esprit : je salue cette grande mémoire.

« Messieurs, par une pensée ingénieuse et délicate, il semble que vous ayez voulu faire passer sous mes yeux ma vie tout entière. Un de mes compatriotes du Jura, le maire de la >ville de Dôle, m’a

•apporté la photographie de la maison très humble où ont vécu si difficilement mon père et ma mère. La présence de tous les élèves de l’Ecole normale me rappelle l’éblouissement de mes premiers enthousiasmes scientifiques. Les représentants de la Faculté de Lille évoquent pour moi mes premières études sur la cristallographie et les fermentations qui m’ont ouvert tout un monde nouveau. De quelles espérances je fus saisi quand je pressentis qu’il y avait des lois derrière tant de phénomènes obscurs ! Par quelle série de déductions il m’a été permis, en disciple de la méthode expérimentale, d’arriver aux éludes physiologiques, vous en avez été témoins, mes chers confrères. Si parfois j’ai troublé le calme de nos Académies par dos discussions un peu vives, c’est que je défendais passionnément la vérité.

« Vous enfin, délégués des nations étrangères, qui êtes venus de si loin donner une preuve de sympathie à la France , vous m’apportez la joie la plus profonde que puisse éprouver un homme qui croit invinciblement que la science et la paix triompheront de l’ignorance et de la guerre, que les peuples s’entendront, non pour détruire, mais pour édifier, et que l’avenir appartiendra à ceux qui auront le plus fait pour l’humanité souffrante. J’en appelle à vous, mon cher Lister, et à vous tous illustres représentants de la science, de la médecine et de la chirurgie.

« Jeunes gens, jeunes gens, confiez-vous à ces méthodes sûres, puissantes , dont nous ne connaissons encore que les premiers secrets. Et tous, quelle que soit votre carrière, ne vous laissez pas atteindre par le scepticisme dénigrant et stérile, ne vous laissez pas décourager par les tristesses de certaines heures qui passent sur une nation. Vivez dans la paix sereine des laboratoires et des bibliothèques. Dites-vous d’abord : « Qu’ai-je fait pour mon instruction.^ » Puis à mesure que vous avancerez : « Qu’ai-je fait pour mon pays?» jusqu’au moment où vous «aurez peut-être cet immense bonheur de penser que vous avez contribué en quelque* chose au progrès et au bien de l’humanité. Mais, que les efforts soient plus ou moins favorisés par la vie, il faut, quand on approche du grand but, être en droit de se dire : « J’ai fait ce que j’ai pu. »

« Messieurs, je vous exprime ma profonde émotion et ma vive reconnaissance. De même que, sur le revers de cette médaille, Roty, le grand artiste, a caché sous des roses la date si lourde qui pèse sur ma vie, de même vous avez voulu, mes chers confrères, donner à ma vieillesse le spectacle qui pouvait la réjouir davantage, celui de cette jeunesse si vivante et si aimante. »

Les cris de « vive Pasteur ! » retentirent dans toute la salle. Le Président de la République se leva, alla féliciter Pasteur et l’embrassa avec effusion. La relation officielle de cette cérémonie se terminait par ces lignes : « Telle fut cette matinée du 27 décembre 1892. Tous ceux qui en ont été les témoins ont éprouvé une des joies les plus profondes et les plus généreuses de leur vie. L’âme de la France avait passé sur cette assemblée soulevée par les sentiments les plus nobles et les plus désintéressés : l’admiration et la reconnaissance. Spectacle unique où, pour employer la belle expression de Shakspeare, un grand homme avait été « porté en triomphe sur les cœurs » .

Cette même image aurait pu servir encore pour rendre les sentiments inspirés par Pasteur bien loin de France. Le gouvernement du Canada, sur la proposition des députés de la province de Québec, avait donné le nom de Pasteur à un canton limitrophe de l’Etat du Maine. Le Canada saluait en Pasteur les conquêtes de la science française, comme avait été salué, sous le second Empire, un navire français qui entra dans la rade de Québec. Pendant que, de tous les villages voisins, accouraient les habitants pour fêter les matelots français, un vieillard, qui ne pouvait quitter sa chambre, demanda que Ton priât un officier de marine de venir lui faire une visite. Après Favoir remercié : « Que je voie, dit le canadien en le regardant bien en face, que je voie les yeux qui ont vu le vieux pays! »

Quelques mois après le Jubilé, le gouverneur général de l’Algérie, M. Cambon, plaçait à son tour un village de la province de Constantine sous l’invocation patriotique de Pasteur. Cette nouvelle, il la lui annonçait ainsi :

« Monsieur, voulant vous témoigner la reconnaissance particu»

lière que vous porte l’Algérie pour les immenses services que vous avez rendus à la science et à l’humanité par vos belles et fécondes découvertes, j’ai décidé que votre nom serait donné au village de Sériana, situé dans l’arrondissement de Batna, département de Gonstantine. Je suis heureux d’avoir pu rendre ce faible hommage à votre illustre personne. »

« J’éprouve une émotion profonde, répondit Pasteur, à savoir que, grâce à vous, mon nom restera attaché à ce coin de terre. Lorsqu’un enfant de ce village demandera l’origine de cette dénomination, je souhaiterais que l’instituteur lui apprît simplement que c’était le nom d’un français qui a beaucoup aimé la France et qu’en la servant de son mieux il a pu contribuer au bien de l’humanité. La pensée que mon nom pourra éveiller un jour dans Pâme d’un enfant le premier sentiment de patriotisme me fait battre le cœur. Je vous aurai dû dans ma vieillesse cette grande joie. Je vous remercie plus que je ne saurais dire. »

L’origine de Sériana est très lointaine. Un ancien normalien, M. Stéphane Gsell, a exposé, dans une notice dédiée à Pasteur, que ce village était occupé, bien avant la venue des romains, par une tribu qui devint chrétienne ainsi qu’en témoignent des ruines de basiliques et de chapelles. Il est situé sur le penchant d’un massif de montagnes couvertes de chênes, de cèdres et de génévriers. Du flanc de ces montagnes s’échappent des sources vives. C’est au milieu de ce paysage, rempli d’anciens souvenirs, que, sur la demande des habitants de Sériana, fut bientôt élevé le buste de Pasteur.

L’enthousiasme pour Pasteur se répandait partout. Les femmes comprenaient que la science allait devenir un peu de leur domaine puisque la science était bienfaisante. Elles firent des dons magniîques; telle clause de testament portait ces mots : « A Pasteur pour l’aider dans sa tâche humanitaire. » Prévost-Paradol, dans son dernier discours à l’Académie française sur les prix de vertu, proposait d’appliquer au bien une expression devenue presque proverbe à propos du mal, et de dire au sujet des œuvres de

générosité : a Cherchez la femme. » Au mois de novembre 1893, Pasteur vit entrer dans son cabinet de la rue Dutot une femme qu’il ne connaissait pas et qui lui p8u*la ainsi : « Il doit y avoir des étudiants qui aiment la science et ne peuvent, se livrer à des travaux désintéressés parce qu’il faut vivre. Je voudrais mettre à votre disposition, pour quatre jeunes gens que vous choisiriez, quatre bourses. Elles seraient chacune de trois mille francs : 2,400 francs pour eux et 600 francs pour les dépenses qu’ils feraient dans vos laboratoires. Ils auraient leur vie simplifiée. Vous pourriez trouver parmi eux soit un collaborateur immédiat pour votre Institut, soit un missionnaire que vous enverriez au loin, et, si la carrière médicale les tentait, il leur serait possible, en pleine indépendance momentanée, de mieux se préparer à leur profession. Je ne vous demande qu’une chose : ne me nommez pas. » Il y avait dans cette femme un contraste entre la décision de la voix et l’attitude volontairement effacée. On devinait qu’elle aimait à faire le bien dans l’ombre. Il semblait qu’elle imitât, dans une certaine mesure et peut-être sans le savoir, un personnage des Mystères de Paris, le prince Rodolphe, qui aimait « à s’enquérir de ceux qui luttent avec honneur, avec énergie et à leur venir en aide, quelquefois à leur insu ». Madame X. aurait pu être appelée la princesse Rodolphe. Son idée toucha infiniment Pasteur. Cette fondation de bourses n’était faite que pour une année, mais les années allaient se suivre et se ressembler.

Beaucoup de lettres aiTivaient à Pasteur, pleines de prières pour qu’il étudiât ou fît étudier telle maladie meurtrière. Quelques-unes de ces lettres traduisaient des préoccupations qui remontaient déjà loin dans l’esprit de Pasteur et de ses disciples. Un jour il reçut ces lignes : « Vous avez fait tout le bien qu’un homme puisse faire sur la terre. Si vous le voulez, vous trouverez sûrement le remède à l’horrible mal qui s’appelle la diphtérie. Nos enfants, à qui nous apprenons votre nom comme celui d’un grand bienfaiteur, vous devront de continuer leur vie. Une mère. » Pasteur sentant ses forces s’amoindrir avait du moins l’espérance qu’il ne mourrait pas

sans avoir vu la défaite de cet ennemi si redouté des mères. Se rappelant le vers de Victor Hugo dans le Revenant y il aurait pu dire :

Mères en deuil, vos cris là-hm sont entendus.

Là-bas, en effet, dans* le laboratoire de l’Institut Pasteur, le D*" Roux poursuivait obstinément avec le D'’ Yersin l’étude de cette maladie. « Depuis Bretonneau, disaient-ils dans leur premier mémoire qu’ils intitulaient modestement : Contribution à 1 étude de la diphtérie^ depuis Bretonneau, la diphtérie est regardée comme une maladie spécifique et contagieuse; aussi, dans ces dernières années, a-t-on entrepris son étude au moyen des méthodes microbiennes qui ont déjà permis de trouver la cause de beaucoup d’autres maladies infectieuses. »

àlalgré la conviction de Bretonneau qui, en 1818, avait été témoin d’une violente épidémie de croup dans le centre de la France, il s’en fallait de beaucoup que l’on adoptât sa manière de voir. Velpeau, alors jeune étudiant, lui écrivait, en 1820, que les membres de la Faculté de médecine, sauf deux, ne songeaient qu’à blâmer ou à nier. « Ils trouvent tout de suite, ajoutait-il avec un mouvement d’impatience, des axiomes pour établir leurs principes et n’en pas démordre. » Un autre brillant élève de Bretonneau, le D' Trousseau, qui ne cessa jamais d’être en correspondance avec son vieux maître, lui écrivait en 1854 : « Reste à savoir si la diphtérie naît toujours d’un germe. Je ne doute guère de la chose à l’endroit de la variole ; il faudrait peut-être , pour être conséquent, n’en pas douter davantage à l’endroit de la diphtérie. Ces réflexions m’assiégeaient ce matin comme je faisais la trachéotomie chez un pauvre enfant de vingt-huit mois. En face de son lit était le portrait d’un petit garçon de cinq ans (son frère). Le peintre l’avait représenté sur son ht de mort. Il avait succombé, il y a cinq ans, à l’angine mahgne. » Sachant combien Bretonneau était contagionniste, Trousseau reprenait plus loin : a Je ferai brûler les hts et les couvertures; je ferai jeter au feu les papiers de tenture, car ils ont un velouté pernicieux, attractif et rétentif; j’engagerai la mère

à se purifier comme une hindoue, — autrement quelle querelle ne me feriez- vous pas? »

Le microbe, le bacille de la diphtérie, un allemand, Klebs, en étudiant les fausses membranes croupales , l’avait découvert en 1883. Il fut isolé ensuite par un autre allemand , Loeffler. Les cultures pures de ce bacille, inoculées à la surface des muqueuses excoriées des lapins, des cobayes, des pigeons produisent les fausses membranes caractéristiques : MM. Roux et Yersin le démontrèrent et surprirent son mode d’action mortelle.

Le D'‘ Roux, dans une leçon faite à la Société royale de Londres, en 1889, disait : «Les microbes sont surtout dangereux par les produits toxiques qu’ils fabriquent. » Il rappelait comment Pasteur avait, le premier, cherché Faction des produits toxiques élaborés par le microbe du choléra des poules. En filtrant la culture. Pasteur avait obtenu un liquide qui ne contenait point de microbes. Ce liquide une fois injecté à des poules produisait en elles tous les symptômes du choléra. « Cette expérience nous montre, reprenait M. Roux, que les produits chimiques contenus dans la culture sont capables à eux seuls de provoquer les symptômes de la maladie ; il est donc très probable que les mêmes produits sont préparés par le microbe dans le corps même des poules atteintes du choléra. Depuis, on a montré que beaucoup de microbes pathogènes faisaient de ces produits toxiques. Le microbe de la fièvre typhoïde, celui du choléra, celui du pus bleu, celui de la septicémie expérimentale aiguë, celui de la diphtérie, sont grands producteurs de poisons. Les cultures du bacille de la diphtérie notamment sont, au bout d’un certain temps si chargées du principe toxique que, privées de microbes, elles causent, à des doses infiniment petites, la mort des animaux avec tous les signes que l’on observe après l’inoculation du microbe lui-même. Rien ne manque au tableau de la maladie, pas même les paralysies consécutives, si la dose injectée est trop faible pour amener une mort rapide. Dans les maladies infectieuses la mort survient donc par intoxication. »

Ce bacille sécrète, comme le microbe du tétanos, un poison qui

atteint les reins, attaque le système nerveux et agit sur le cœur dont les battements s’accélèrent ou s’arrêtent tout à coup. Abrité dans la fausse membrane, comme un ennemi embusqué, le microbe fabrique son poison mortel La diphtérie, et c’est ainsi que l’a définie M. Roux, est une intoxication causée par un poison très actif formé par le microbe dans le milieu restreint où il se développe.

11 suffisait d’examiner une portion de fausse membrane pour distinguer les bacilles diphtériques, bâtonnets allongés dont beaucoup ressemblent à des accents circonflexes plus ou moins ouverts, à de petites aiguilles courtes qui s’entre-croiseraient. Souvent se trouvaient associés à ces bacilles d’autres microbes. Dès lors s’imposait l’étude des associations microbiennes dans la diphtérie. Le bacille Klebs-Lœfïler isolé, ensemencé dans du bouillon, donna, entre trois semaines et un mois, une culture riche en toxine. On voyait au fond des vases tout un dépôt de microbes et, à la surface, un voile formé par des bacilles plus jeunes. En filtrant ce bouillon, en le débarrassant des microbes, MM. Roux et Yersin firent une découverte capitale : ils obtinrent la toxine pure, capable de tuer en moins de quarante-huit heures le cobaye qui en recevait un dixième de centimètre cube. La toxine trouvée, on pouvait arriver à découvrir l’antitoxine, c’est-à-dire le remède. Ce fut l’œuvre d’un savant allemand, Behring, et d’un médecin japonais, Kitasato. Dès 1888, les D"® Richet et Héricourt, en étudiant une autre maladie, avaient préparé la voie.

M. Roux inoculait-il à un cheval des doses d’abord très faibles puis croissantes, de toxine diphtérique mitigée par l’addition d’iode, le cheval était en état de résister à des doses de plus en plus fortes de toxine pure : il était immunisé. On le saignait ensuite, à l’aide d’un gros trocart introduit deuis la veine jugulaire, on recevait le sang dans un bocal, puis on recueillait la partie hquide de ce sang coagulé, partie qui s’appelle le sérum. Ce sérum était antitoxique, antidiphtérique, curateur en un mot.

Au commencement de 1894, M. Roux avait un certain nombre de chevaux immunisés. Il voulut prouver l’efficacité du sérum dan le traitement de la diphtéri?^^ avec la collaboration de MM. Martin

et Chaillou qui avaient étudié cliniquement et bactériologiquement plus de 400 cas de diphtérie. A Paris, il y a deux hôpitaux où l’on soigne les enfants diphtériques. Il fut décidé qu’à l’hôpital des Enfants-Malades on appliquerait la nouvelle méthode, tandis qu’à l’hôpital Trousseau on continuerait l’ancien traitement.

A partir du 1" février 1894, MM. Roux, Martin et Chaillou firent une visite quotidienne à Fhôpital des Enfants. Ils traitèrent tous les petits diphtériques en injectant au flanc une dose de 20 centimètres cubes Je sérum et, vingt-quatre heures plus tard, une dose de 20 ou seulement de 10 centimètres cubes. Presque toujours, non seulement les fausses membranes cessaient d'augmenter dans les vingt-quatre heures qui suivaient la’ première injection, mais au bout de trente-six à quarante-huit heures, le troisième jour au plus lard, elles se détachaient; la pâleur, le teint plombé, souvent livide du visage disparaissait : l’enfant était sauvé.

De 1890 à 1893, il y avait eu à Fhôpital des Enfants-Malades 3,971 cas diphtériques; sur ce nombre, 2,029 morts. La mortalité avait donc été d’une moyenne de 51 pour 100. Le traitement par le sérum, appliqué à plusieurs centaines d’enfants, la fit descendre en quatre mois à 24 pour 100. A Fhôpital Trousseau, où le sérum n’était pas employé, la mortalité fut de 60 pour 100 pendant la même période.

Au mois de mai, M. Roux fit à Lille une conférence sur la diphtérie, è la demande de la Société de secours des amis des sciences qui tenait son assemblée générale dans celte ville. Pasteur, président de la Société, vint pour remercier les Lillois de donner, depuis près

de quarante ans, un généreux concours à cette grande œuvre. Le

maître et le disciple furent reçus dans l’amphithéâtre de la S< ciété industrielle. Pasteur écouta son élève avec une émotion admir tive. La rigueur des expériences et la beauté du but Fenthousiasm dent. Lui qui avait dit : « Il faut épuiser les combinaisons de façon à ce que l’esprit n’en puisse plus concevoir aucune », et qui disait en core à tnut travailleur : « Méfiez-vous surtout d’une chose : la préc ipilation dans le désir de conclure. Soyez à vous-même un adversai re yigilant et tenace, songez toujours à vous prendre en faute ». était

heureux d’entendre l’exposé méthodique de la manière dont ce grand problème avait été abordé et résolu.

Au Congrès d’hygiène et de démographie tenu à Buda-Pesth, en septembre, M. Roux, reprenant sa conférence et l’élargissant, fit sur la sérothérapie de la diphtérie une communication qui eut en Europe un immense retentissement.

En France, les préfets s’adressèrent au ministre de l’Intérieur pour savoir comment les médecins pourraient obtenir ce sérum antidiphtérique. Le journal le Figaro ouvrit une souscription pour sauver les enfants du croup. Elle s’éleva rapidement à plus d’un million. L’Institut Pasteur pouvait faire construire des écuries, acheter une centaine de chevaux, les immuniser, constituer enfin l’organisation permanente de la sérothérapie. En trois mois, cinquante mille doses de sérum allaient être fournies gratuitement.

Pasteur, qui était alors à Arbois, suivait passionnément tous ces détails. Dans son très petit jardin, assis sous les acacias qu’il avait plantés ou sous de vieux cognassiers qui bordent la rivière, il parcourait les listes de souscription. Sa vue s’eu’rêtait longuement sur tous ces noms d’enfants qui entraient dans la vie en faisant le bien, sur tous ces noms de parents en deuil invoquant le souvenir d’enfants qu’ils avaient perdus.

Le jour du départ pour Paris, le i octobre 1894, la mélancolie que Pasteur avait eue à seize ans, quand il s’était éloigné pour la première fois de la maison paternelle, lui revint poignante. C’était ce même ciel gris, cette même pluie fine, ce même horizon voilé. Il jeta sur tout ce pays qu’il aimait, les collines, les montagnes, l’immense plaine du côté de Dôle, un regard qui devait être le dernier. Mais, comme toujours dans les heures pénibles, sa tristesse était silencieuse ; parfois seulement un geste un peu découragé témoignait de ses pensées.

Le 6 octobre, il y eut à l’Institut Pasteur une invasion de médecins. Pour répondre au désir des praticiens sans aucune habitude du laboratoire, qui désiraient connaître le diagnostic de la diphtérie et la manière dont il fallait employer le sérum, M. Martin fit une première conférence. De la fenêtre de son cabinet, Pasteur regar-

dait ce va-et-vient dans son Institut. Un double sentiment se peignait sur son visage altéré : le regret douloureux de sa vieillesse désarmée pour le travail, mais aussi la satisfaction de penser que ©on œuvre s’agrandissait chaque jour et que d’autres viendraient, animés de son esprit, poursuivre tant de recherches qui restaient à faire.

M. Yersin, devenu médecin des colonies, communiquait à cette époque aux Annales de V Institut Pasteur la découverte du microbe de la peste. 11 avait reçu l’ordre de se rendre en Chine pour étudier la nature du fléau, les conditions où il se propage et les mesures les plus efficaces pour l’empêcher d’atteindre nos possessions. Pasteur appréciait depuis longtemps cet élève dont les habitudes de Iravail et de silence avaient quelque chose d’ascétique. M. Yersin partit avec un zèle de missionnaire. A son arrivée à Hong-Kong, trois cents chinois avaient déjà succombé, les hôpitaux de la colonie étaient envahis. Il reconnut immédiatement tous les symptômes de la peste à bubons qui, maintes fois, avait ravagé l’Europe. Il remarqua que l’épidémie sévissait surtout dans les bouges occupés par les chinois des classes pauvres et que dans les quartiers infectés il y avait une quantité de rats morts de la peste. Pasteur lut avec le plus grand intérêt les lignes suivantes qui répondaient si bien à sa méthode d’observation : « L’aptitude particuhère de certains animaux à contracter la peste, disait M. Yersin, me permettait donc d’entreprendre dans de bonnes conditions une étude expérimentale de la maladie. Il était tout indiqué de rechercher tout d’abord s’il existe un microbe dans le sang des malades et dans la pulpe des bubons. » M. Yersin inoculait-il cette pulpe à des souris, à des rats ou à des cobayes, il tuait ces animaux et trouvait de nombreux bacilles dans les ganglions, dans la rate et dans le sang. Après des essais de cultures, d’inoculations, il concluait ainsi : et La peste est une maladie contagieuse et inoculable. Il est probable que les rats en constituent le principal véhicule, mais j’ai constaté également que les mouches prennent la maladie, en meurent, et peuvent ainsi servir d’agents de transmission, w

Au moment même où M. /ersin découvrait le bacille spécifique

de la peste dans la pulpe des bubons, Kitasalo faisait les mêmes recherches. L’ennemi trouvé, on pouvait espérer le vaincre.

Et pendant qu’arrivaient ces heureuses nouvelles. Pasteur avait sous les yeux un nouveau travail de M. Metchnikoff, savant russe qui avait eu l’ambition de venir en France travailler près de Pasteur. M. Metchnikoff expliquait par le rôle des globules blancs du sang, appelés leucocytes, l’immunité ou résistance, soit naturelle soit acquise, de l’organisme contre une maladie déterminée Ces globules peuvent être considérés comme des soldats char*gés de défendre l’organisme contre les invasions étrangères. Des microbes pénètrent-ils dans les tissus , il y a aussitôt comme un branle-bas de combat. La lutte s’engage. Selon la puissance ou l’infériorité des globules sur tel point d’attaque, l’organisme résiste ou succombe. Si le microbe envahisseur est cerné, englobé, ingéré par les globules blancs victorieux, appelés aussi phagocytes, ceux-ci trouvent dans leur victoire même de nouvelles réserves contre une nouvelle invasion.

C’est au milieu de tous ces progrès, dans cette activité laborieuse que, le novembre, au moment où il se disposait à sortir pour aller voir comme chaque jour ses petits-enfants. Pasteur fut pris d’une violente crise d’urémie. On le transporta sur son .^it. Pendant quatre heures, il resta presque sans connaissance. Une sueur d’agonie baignait son front et tout son corps, ses yeux restaient fermés. La nuit ramena quelque espoir. Il put parler, il demanda qu’on restât près de lui. Le danger immédiat semblait conjuré; mais les inquiétudes étaient encore vives.

Alors s’organisa un service de dévouement. Ses disciples voulurent à tour de rôle veiller auprès de lui. Chaque soir deux personnes étaient dans sa chambre : un membre de sa famille et un pastorien. Vers une heure du matin, ils étaient remplacés par un autre pastorien et un autre membre de la famille. Du l®*" novembre au 25 décembre, les travailleurs du laboratoire continuèrent ce service que M. Roux avait réglé ainsi : Nuit du dimanche. Roux et Chantemesse; lundi, Queyrat et Marmier; mardi, Borrel et Meu’tin; mer-

credi , Mesnil et Poitevin; jeudi, Marchoux et Viala; vendredi, Calmette et Veillon ; samedi, Renon et Morax. Il y eut des substitutions. Le D’’ Marie réclama le même privilège. M. Metchnikoff, anxieux, allait et venait à toute heure de son laboratoire à la chambre du maître. Après la journée de travail chacun prenait sa nuit de garde, apportant un livre ou un cahier de notes pour continuer la besogne commencée, quand Pasteur sommeillait. Nul ne savait au dehors ces veillées de solhcitude. Veillées toujours interrompues par l’arrivée de M“® Pasteur qui, au milieu de la nuit, entrait dans la chambre et congédiait d’une voix doucement autoritaire une des deux personnes présentes. Dans l’ombre, près de ce lit, elle était comme la statue que l’on voit au fond d’une église de Strasbourg, symbohsant la protection et la douleur. Le sculpteur PigaUe a voulu représenter la France; d’une main elle arrête le maréchal de Saxe, qui en pleine gloire s’avance vers le tombeau, de l’autre elle repousse la mort, squelette drapé qui entr’ouvre un sarcophage. Repousser la mort! c’était aussi ce qu’elle s’efforçait de faire, cette compagne de Pasteur, femme à l’âme faite de vaillance et de bonté, qui depuis quarante-six ans veillait sur ce génie de la science. Souvent, quand la nuit s’achevait, quand un coq du voisinage chantait, quand les palefreniers d’une grande écurie voisine commençaient leur journée, elle écoutait le bruit de la vie qui reprenait au dehors, puis peu à peu d£msla maison. Malgré tout son courage, elle ne pouvait à certaines heures retenir des larmes qui coulaient silencieusement. N’arriverait-on pas à le guérir celui dont la vie était si utile aux autres? Le matin, les deux petits-enfants de Pasteur pénétraient dans la chambre. La petite-fiUe de quatorze ans, déjà grave à la vue de tant d’inquiétudes et par l’émotion de son chagrin qu’elle essayait de contenir, causait avec lui. Le petit-fils, qui avait huit ans, grimpait sur le lit de son grand-père. Il l’embrassait longuement ; il emphssait son regard de ce visage qui trouvait toujours la force de lui sourire.

Le D" Ghantemesse soignait Pasteur avec un dévouement incomparable. Le D' Gille que Pasteur, dans ses séjours à Villeneuvel’Etang, avait souvent envoyé chercher, venait de Garches à Pai’is

pour le voir. Le professeur Guyon témoignait à son confrère la sollicitude la plus affectueuse. Le professeur Dieulafoy arriva un matin, amené en toute hâte par M. Metchnikoff. Le professeur Grancher, qui était malade et loin de Paris, revint voir son maître.

Que de fois penché sur son visage , on suivit avec inquiétude ce rythme respiratoire dû à l’intoxication urémique ! mouvements lents

d’abord, puis rapides, accélérés, haletants, s’abaissant ensuite jusqu’à s’éteindre dans une longue pause où tout s’arrête pendant plusieurs secondes.

A la fin de décembre, on commença d’espérer. Le l®' janvier, après avoir reçu tous ses collaborateurs et jusqu’au plus jeune garçon de laboratoire , Pasteur vit entrer dans sa chambre un de ses confrères de l’Académie française.

C’était Alexandre Dumas. Il arrivait avec un bouquet de roses. Une de ses filles l’accompagnait. « J’ai voulu bien commencer , l’année, dit-il, je vous apporte tous mes vœux. » Depuis douze ans qu’ils se rencontraient le jeudi à l’Académie française, Alexandre Dumas et Pasteur s’étaient sentis attirés l’un vers l’autre. Pasteur, d’abord charmé par cet esprit étincelant aux rapprochements imprévus, avait été surpris, touché, ému par les prévenances et les déficatesses d"un cœur qui s’ouvrait d’autant mieux qu’il ne s’ouvrait qu’à bon escient. Dumas, qui avait observé bien des hommes, aimait et admirait Pasteur, génie sans orgueil et plein de bonté. Dans l’après-midi de ce jour de l’an, il se mit à causer avec une cordialité qui avait quelque chose de la gaieté puissante de son père. Gomme, dans cette chambre voisine des laboratoires, il était loin de tous les mondes qu’il avait scrutés, où s’agitaient les personnages qu’il avait peints, les «vibrions à forme humaine», comme il disait, êtres dangereux, ridicules ou vils ! Parfois cependant il avait montré dans son théâtre l’homme tel qu’il peut, tel qu’il doit être, un Montaighn, un Claude, « pauvre homme de bien égaré dans nos temps ». Car il y avait dans cet auteur dramatique un homme avide d’action morale, dans ce réafiste un symboliste, dans

ce satirique un mystique. Après avoir été affamé de gloire, il mettait au-dessus de tout le désir d’être utile. Et son regard bleu, d’ordinaire froid, aigu, qui pénétrait jusqu’aux pensées les plus secrètes, ce regard toujours en garde, en ironie, avait une expression d’amitié vénérante pour celui qu’il appelait notre cher et grand Pasteur. Il faut avoir été auprès des malades pour savoir le plaisir que leur donnent certaines visites. Celle d’Alexandre Dumas, Pasteur la compara à un rayon de soleil.

Gomme il ne pouvait sortir, ceux qui ne venaient pas le voir le disaient encore plus malade qu’il n’était. Aussi la surprise fut-elle extrême, à la fin du mois d’avril, quand on apprit qu’il recevrait très volontiers les anciens normaliens qui fêtaient alors le Centenaire de leur Ecole et qui, après avoir posé une plaque commémorative sur le petit laboratoire de la rue d’Ulm , voulaient visiter l’Institut Pasteur. Ce fut, dans le salon du premier étage, tout un défilé. A le voir assis au coin de la cheminée, il semblait qu’on le retrouvât tel qu’il était autrefois à l’Ecole normale, dans les soirées du dimanche où il aimait à recevoir des jeunes gens. Il eut pour ceux qui passaient en s’inclinant devant lui un mot affectueux ou un sourire de remerciement. On était pénétré par son regard d’un éclat si intense. La séparation qui existe entre les facultés motrices et les facultés intellectuelles n’avait jamais paru plus nette. Beaucoup croyaient à un rétablissement prochain, ils s’en réjouissaient. «Votre santé, lui dit quelqu’un, n’est pas seulement une propriété nationale, elle est une propriété universelle. »

Ce jour-là, dans le grand laboratoire, le D" Roux avait disposé sur des tables les petits ballons, religieusement conservés, qui avaient servi à Pasteur dans ses expériences sur les générations dites spontanées; puis des rangées de petits tubes qui correspondaient aux études sur le vin ; des préparations de toutes sortes dans différents milieux de culture; et des microbes, et des bacilles à ne savoir lequel regarder. Diphtérie et peste complétaient ce musée.

Vers midi. Pasteur se fit transporter dans le laboratoire. M. Roux, prenant un microscope, montra à son maître le baciUe de la peste. En voyant tant de choses représentatives de ses propres travaux et

des recherches de ses élèves, Pasteur pensait aux disciples qui, de tous côtés, poursuivaient l’œuvre commencée. En France, il venait d’envoyer à Lille le D" Galmette qui allait, en quelques mois, créer de toutes pièces un nouvel et admirable Institut Pasteur. Le D'” Yersin en Chine continuait sa mission. Un normalien, entré dès seize ans le premier à la grande Ecole et devenu ensuite préparateur au laboratoire, M. Le Dantec, était au Brésil où il étudiait la fièvre jaune dont il faillit mourir. Le D*’ Adrien Loir, après une longue mission en Australie, dirigeait un Institut Pasteur à Tunis. Le D" Nicolle organisait un laboratoire de bactériologie à Constantinople. <( Ah ! que de choses encore à faire! » disait Pasteur d’une voix affaibhe en serrant affectueusement la main de M. Roux.

De plus en plus, il y avait en Pasteur un besoin de compatir et de soulager, un sentiment humanitaire qui le faisait pour ainsi dire

citoyen du monde entier. Mais cela ne diminuait en rien son amour

pour la France. Un incident révéla la permanence de ses sentiments patriotiques. L’Académie des sciences de Berlin devait, dans les derniers jours de mai, soumettre à l’Empereur d’Allemagne une liste de savants illustres de notre temps proposés pour recevoir la décoration de l’Ordre du Mérite de Prusse. Comme on n’avait pas oublié en Allemagne la protestation de Pasteur renvoyant son diplôme de l’Université de Bonn, l’Académie des sciences de Berlin, avant de placer le nom du savant français sur la liste, voulut savoir si Pasteur ne refuserait pas cette distinction, dans le cas où elle lui serait conférée par S. M. l’Empereur d’Allemagne. Pasteur, tout en se disant grandement honoré comme savant par les intentions de l’Académie des sciences de Berlin et en priant le mandataire de la remercier, déclara qu’il n’accepterait pas.

Parfois sur la frontière d’Alsace, à la tombée de la nuit, éclatent au fond des bois les sonneries françaises. Des jeunes gens cachés dans l’ombre des forêts de sapins jettent les refrains de la patrie aux échos stupéfaits. Ainsi éclatait le refus de Pasteur. Pour lui, comme pour Victor Hugo, la question d’Als.ace était une question d’humanité. Il s’agissait du droit des peuples à disposer d’euxmêmes. Par une ironie poignante, la France, qui avait proclamé

et défendu ce principe à travers l’Europe, voyait l’Alsace mise hors la France. Et par quel peuple ! par celui qu’elle avait cru le plus idéaliste, dont elle avait souhaité l’unité et désiré l’alhance dans un grand espoir de civilisation pacifique. Cet espoir, le savant allemand Humboldt l’avait partagé. Peu de temps avant de mourir, il écrivait : « Tout ce qui se rapporte à une liaison plus intime entre deux pays limitrophes porte dans son sein le germe d’un bien moral. » Et Pasteur songeait aux paroles de son confrère Boussingault, qui, au lendemain de la guerre, disait au colonel Laussedat chargé de délimiter la nouvelle frontière . « Tâchez de vivre assez pour arracher les bornes que vous avez plantées. »

Quand on approchait de Pasteur, on constatait que, malgré la mélancolie causée par l’abandon de ses forces, son énergie morale était toujours aussi grande. Il ne laissait pas échapper une plainte sur son état de santé, il évitait même de parler de lui. On avait dressé à l’entrée de l’Institut Pasteur, sous les jeunes marronniers qui achevaient de fleurir dans l’allée de droite, une petite tente où il passait quelques heures de l’après-midi. Souvent un de ceux qui l’avaient veillé durant les longues nuits d’hiver venait caiiser avec lui. « Où en êtes-vous? demandait Pasteur. Que faites-vous? » Et il redisait le mot de toute sa vie : « Il faut travailler. »

C’est sous cette tente que vint souvent le voir son vieux cama î-ade Ghappuis, recteur honoraire de l’Académie de Dijon. Pendan plus de cinquante ans leur amitié était restée la même. Plus encore que dans la prime jeunesse et dans l’âge mûr, leurs entretiens prenaient un caractère élevé. Tout en Ghappuis reflétait une dignité de la vie qui allait jusqu’à l’austérité, mais cette austérité était souriante. Une maxime de Kant qu’il aimait à citer : « Agis de telle manière que la règle de ton action puisse être considérée comme une règle universelle d’action d, sa droiture s’en était toujours inspirée.

Pasteur, moins préoccupé que Ghappuis des discussions philosophiques, s’élevait sans effort dans le domaine des choses de l’âme. Notion dominatrice de l’infini, croyance en Dieu, conviction que l’activité bienfaisante que tout homme est capable d’exercer en ce

monde doit se poursuivre au delà : tels étaient les sentiments dont Pasteur était imprégné. Toute sa vie, il avait été pénétré des vertus de l’Evangile. Respectueux de la religion de ses pères, il voulut, sans mystère ni ostentation, en recevoir le secours dans cette dernière période.

Le 13 juin, il descendit pour la dernière fois les marches du perron de l’Institut Pasteur et monta dans la voiture qui devait le conduire à Villeneuve -l’Etang. Tout le monde lui parlait de ce séjour comme s’il dût y retrouver la santé. Le croyait-il? Voulait-il dissimuler ses pressentiments? S’efforçait-il, dans sa tendresse pour les siens, de partager leur espérance? Son visage avait presque l’expression des jours où, en plein travail, il se rein dait à Villeneuve-l’Etang. Quand la voiture, arrivée à Saint-Cloud^ gravit l’avenue du château détruit, quelques habitants qui, les années précédentes, le voyaient souvent passer, le saluèrent avec un mélange d’intérêt, de respect et d’émotion.

A Villeneuve-l’Etang, où s’organisait le service du sérum antidiphtérique, les anciennes écuries des Cent-Gardes avaient repris leur destination primitive. On en construisait d’autres. 11 y avait une centaine de chevaux : chevaux de troupe vendus pour cause de réforme, chevaux donnés comme celui du maréchal Canrobert, chevaux de courses qui achevaient là leur destinée.

Ces semaines d’été. Pasteur les passa dans sa chambre qui s’ouvrait sur les grands bois de Marnes, ou sous les arbres, devant les pelouses du parc. Faute de place dans les écuries, il avait fallu parquer des chevaux qui, l’œil inquiet, s’ébrouant, s’approchaient des clôtures en bois et attendaient impatiemment leurs rations de foin. Dans ce courant de vie qui circulait au milieu des annexes du laboratoire, entre les allées et venues du D" Roux, de son préparateur, M. Martin, et du vétérinaire, M. Prévôt, chargé de toutes les saignées et de la répartition des flacons de sérum qui représentaient des alignements de guérisons, Pasteur éprouvait sentiment profond et doux. 11 pensait à ce qui lui survivrait. Il sentait que de sa main défaillante pouvait tomber le flambeau où tant d’autres lumières étment venues s’allumer. Et plus que résigné.

sans nul retour sur lui-même, assis au bas de la terrasse de l’ancien château de Villeneuve-l’Etang, sous un bouquet de hêtres pourpres et de sapins qu’il faudra conserver, il écoutait les lectures que lui faisaient Pasteur et sa fiUe. EUes avaient ce sourire de vaillance que savent garder les femmes à travers leurs angoisses.

Gomme toujours, les biographies l’intéressaient. A cette époque, après le calme prolongé de la paix, on voulait entendre l’écho lointain des roulements de canons sous le premier Empire. De toutes les archives sortaient des mémoires, des correspondances, des histoires de guerre. Pasteur ne se lassait pas de ces grands souvenirs. Beaucoup de ces récits lui rappelaient les émotions de sa jeunesse, mais il ne voyait plus des mêmes yeux la gloire des conquérants. Les vrais guides de l’humanité lui semblaient être non les dominateurs par la force, mais les serviteurs par le dévouement. Après des pages toutes frémissantes encore du tumulte enthousiaste des champs de batailles. Pasteur admira ce qui se dégageait de la vie d’un grand homme de bien : Saint Vincent de Paul. Il aimait ce fils de pauvres paysans qui, dans un siècle d’orgueil, revendiqua son origine humble ; ce précepteur d’un futur cardinal, qui eut l’ambition d’être aumônier de galériens; ce prêtre qui fonda l’œuvre des enfants trouvés et qui sut établir une alliance religieuse et laïque sur le vaste domaine de la charité.

Toutes proportions gardées , Pasteur exerçait lui aussi un rayonnement de bonté. L’inconnue qui avait mis à sa disposition des bourses pour des jeunes gens sans fortune vint, à la fin du mois d’août, lui annoncer qu’elle voulait faire plus et mieux. Le prolongement logique des découvertes pastoriennes serait, disait-eUe, dans un hôpital Pasteur. Et eUe offrit l’emplacement nécessaire.

De jour en jour Pasteur sentait ses forces diminuer, il pouvait à peine faire quelques pas. Quand il était assis dans le parc, ses petits-enfants qui étaient autour de lui donnaient l’idée de rosiers qui montent et fleurissent au pied d’un arbre qui se meurt. La paralysie augmentait. La parole devenait de plus en plus difficile. Seul le regard conservait son éclat très pur et très limpide. Pasteur assistait à la ruine de ce qui en lui était périssable.

Que ne pouvaient-ils lui donner une minute, une seconde même de leur vie pour prolonger la sienne, tous ces milliers d’êtres humains dont ses méthodes avaient sauvé l’existence : enfants malades, femmes dans les maternités, opérés dans les services de chirurgie, épargnés de la rage et tant d’autres protégés contre les infiniment petits! Mais tandis que passait devant l’esprit de sa famille cette vision des vivants, il semblait que Pasteur eût la vision des morts qui, comme lui, avaient gardé la foi absolue dans une autre vie.

Dans la dernière semaine de septembre, il n’eut plus la force de se lever. Sa faiblesse était extrême. Le 27 septembre, comme on se penchait près de son lit pour lui offrir une tasse de lait : « Je ne peux plus », dit-il d’un ton découragé. Son regard eut une expression indicible de résignation, de bonté, d’adieu. Sa tête retomba sur l’oreiller ; il s’endormit. Après ce repos trompeur, arriva tout à coup le souffle court, le souffle haletant de l’agonie. Pendant vingt-quatre heures, le corps presque entièrement paralysé, il resta immobile, les yeux fermés. Une de ses mains était dans la main de Pasteur ou de l’un des siens, l’autre tenait un crucifix. Dans cette chambre qui avait quelque chose d’une cellule par la simplicité, le samedi 28 septembre 1895, au milieu de sa famille et de ses disciples, à quatre heures quarante de l’après-midi, très doucement il expira»

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