CHAPITRE Xîil
La puissance de pensée concentrée sur un point, Pasteur l’avait à un si haut degré que souvent, possédé par une idée fixe, il devenait tout à fait étranger à ce qui se passait autour de lui. Au cours d’une séance où l’Académie française s’occupait du dictionnaire, il écrivait sur une feuille de papier qui lui était tombée sous la main, cette note :
a A ceux qui travaillent auprès de moi je ne sais rien cacher de mes idées. Pour celles que je vais dire cependant j’aurais voulu les garder encore quelque temps, les expériences qui les jugeront sont déjà en train.
« 11 s’agit de la rage, mais peut-être les résultats auraient une grande généralité.
« Je suis ‘porté à croire que le virus figuré rabique doit être accompagné d’une matière qui, en imprégnant le système nerveux, le rendrait impropre à la culture du microbe figuré. De là l’immunité vaccinale. S’il en est ainsi, la théorie pourrait bien être très générale. Ce serait une immense découverte.
« Je viens de rencontrer Chamberland sur le trottoir de la rue Gay-Lussac, et lui ai expliqué mes vues et mes expériences. 11 en a été très frappé et m’a demandé la permission de faire tout de suite sur le charbon l’expérience que je vais faire sur la rage dès que chien et lapins du virus de passage en train seront morts. — Roux, avant-hier, n’a pas été moins empoigné.
« Académie française. Séance du jeudi 29 janvier 1885. »
Cette substance vaccinale associée au virus rabique, parvien-
TS
drait-on à l’isoler? Mais, en attendant, un fait capital était acquis : celui de l’inoculation préventive, puisque Pasteur était sûr de sa série de chiens rendus réfractaires à la rage après morsure. Les mois s’écoulaient sans qu’il fût possible d’éclaircir celte question du a comment » de la vaccination antirabique, pas plus d’ailleurs qu’on ne savait le « comment » de la vaccination jennérienne.
Un lundi matin, le 6 juület, Pasteur vù arriver à son laboratoire un petit alsacien, âgé de neuf ans, Joseph Meister, mordu l’avant- veille par un chien enragé. Sa mère l’accompagnait. •
Elle raconta que son enfant se rendait seul par un petit chemin de traverse à l’école de Meissengott, près de Schlestadt, lorsqu’un chien s’était jeté sur lui. Terrassé, incapable de se défendre, l’enfant n’avait songé qu’à couvrir son visage de ses mains. Un maçon, qui avait vu de loin ce qui se passait, arriva, armé d’une barre de fer. 11 frappa à coups redoublés ce chien furieux et l’obhgea à lâcher prise. 11 releva l’enfant couvert de bave et de sang. Le chien revint chez son maître, Théodore Vone, épicier à Meissengott, qu’il mordit au bras. Théodore Vone saisit son fusil et tua l’animal. A l’autopsie on trouva Pestomac rempli de foin, de paille, de fragments de bois. Lorsque les parents du petit Meister apprirent tous ces détails , ils allèrent , pleins d’inquiétude , le soir même, jusqu’à Villé, consulter le docteur Weber. Après avoir cautérisé les plaies à l’acide phénique, le docteur Weber conseilla à M”^® Meister de partir dès le lendemain pour Paris. Elle dirait tous ces faits à quelqu’un qui n’était pas médecin, mais qui pouvait, mieux qu’un médecin, juger ce qu’il fallait faire dans un cas aussi grave. Quant à Théodore Vone, inquiet à la fois pour l’enfant et pour lui-même, il se déclara prêt à partir.
Pasteur le rassura. Les vêtements avaient essuyé la bave du chien. La manche de la chemise n’avait pas même été traversée. 11 pouvait reprendre le premier train pour TAlsace. 11 ne se le fît pas dire deux fois.
A la vue des quatorze blessures du petit Meister, qui marchait difficilement tant il souffrait, l’émotion de Pasteur fut profonde. Qu’allait-il faire pour cet enfant? Pouvait-il risquer le traitement
préventif qui avait réussi constamment sur les chiens ? Pasteur était partagé entre ses espérances et ses scrupules qui touchaient à l’angoisse. En attendant qu’il prît une résolution, il songea à tout ce qui pouvait être nécessaire à cette mère et à ce fils perdus dans Paris. Puis il leur donna rendez-vous à cinq heures de l’après-midi, après la séance de l’Institut. Il ne voulait rien tenter avant d’avoir vu Vulpian et causé avec lui. Depuis que la commission de la rage avait été constituée, Pasteur estimait toujours davantage le jugement si sûr de Vulpian qui, dans ses leçons sur la physiologie générale et comparée du système nerveux, avait déjà signalé le profit que peut retirer la clinique humaine de l’expérimentation sur les animaux. En outre, c’était un esprit d’une prudence extrême. Il voyait toujours tous les côtés d’un problème. L’homme valait en lui le savant. U était d’une droiture absolue, d’une bonté active et discrète. Quelque chose de doux et de fier éclairait son regard voilé de tristesse. Il aimait passionnément le travail. Au lendemain d’un grand deuil, il disait : « Heureusement que nous avons ce remède-là ! »
Vulpian exprima l’avis que les expériences de Pasteur sur les chiens étaient suffisamment concluantes pour que l’on fût autorisé à prévoir les mêmes succès dans la pathologie humaine. Pourquoi, ajoutait ce «professeur d’ordinaire si réservé, ne pas essayer ce traitement ? Existait-il contre la rage un autre moyen efficace ? Si encore la cautérisation avait été faite au fer rouge ! Mais que valait une cautérisation à l’acide phénique douze heures après l’accident ? En pesant d’une part les dangers presque certains que courait l’enfant de mourir enragé, et d’autre part les chances de l’arracher à la mort, c’était plus qu’un droit, c’était un devoir pour Pasteur d’appliquer au petit Meister l’inoculation antirabique.
Ce fut aussi l’avis du D" Grancher que Pasteur voulut également consulter. M. Grancher travaillait au laboratoire. Lui et le D*" Straus pouvaient, se dire les deux premiers médecins français étudiant la bactériologie. Doctrine , études nouvelles , admiration et affection, tout portait M. Grancher vers Pasteur qui, de son côté, l’appréciait et l’aimait.
Quand, à la fin de cette journée du 6 juillet, Vulpian et M. Grancher vinrent voir le petit Meister et examiner le nombre, Tintensité et le siège des morsures, — quelques-unes particulièrement graves, surtout celles de la main, — ils décidèrent qu^il fallait, le soir même, faire la première inoculation. On prendrait la moelle la plus reculée, la moelle de quatorze jours, sans nulle virulence, et Ton remonterait ainsi jusqu’aux moelles fraîches. Bien que l’inoculation fût très facile, car il ne s’agissait que d’injecter au flanc, à l’aide de la seringue de Pravaz, quelques gouttes du liquide préparé avec un des fragments de moelle, le petit Meister pleurait d’avance comme s’il se fût agi d’une grande opération. Ce fut bien vite fait de le consoler tant la piqûre était légère. Pasteur avait organisé dans le vieux collège Rollin une chambre pour la mère et l’enfant. 11 voulait que rien ne leur manquât. Le lendemain matin, Joseph Meister ne tarda pas à s’amuser comme s’il revenait sans devoirs et sans leçons de son école de Meissengott. 11 régnait sur les poules, les lapins et les cochons d’Inde. 11 les apprivoisa bientôt. Les tout petits cochons d’Inde qui, avec leur dos tacheté, ressemblent à des marrons d’Inde à peine mûrs, et les petites souris blanches qui dans les bocaux se confondent avec la ouate, il les prenait sous sa protection. Il sollicita même et obtint facilement de Pasteur le droit de grâce pour les plus jeunes. Il était dans ce monde des bêtes comme un petit envoyé sauveur qui changeait le cours des destinées.
« Tout va bien, écrivait Pasteur à son gendre le 41 juillet, l’enfant dort bien, a bon appétit, et du jour au lendemain la matière des inoculations est résorbée sans la moindre trace. Il est vrai que je ne suis pas encore aux inoculations de contrôle qui auront lieu mardi, mercredi et jeudi. Si, dans les trois semaines qui suivront, l’enfant va bien, le succès de l’expérience me paraîtra assuré. Je renverrai dans tous les cas cet enfant et sa mère à Meissengott, près de Schlestadt, le 1®' août, en établissant toutefois un système d’observation par l’intermédiaire de ces braves gens. Vous voyez d’après cela que je ne communiquerai rien avant le retour des vacances. »
Mais à mesure que les inoculations devenaient plus virulentes l’inquiétude Tenvahissait. « Mes chers enfants, encore une mauvaise nuit pour votre père, écrivait M“® Pasteur. 11 ne s’accoutume pas du tout à Tidée d’opérer en dernier ressort sur cet enfant. Et cependant il faut bien maintenant s’exécuter. Le petit continue à se porter très bien. »
La reprise d'espoir se traduisait par une nouvelle lettre de Pasteur :
a Mon cher René, je crois qu’il se prépare de grandes choses. Joseph Meister sort du laboratoire. Les trois dernières inoculations ont laissé sous la peau des traces rosées diffuses, de plus en plus larges, indolentes. Il y a une action qui s’accentue à mesure qu’on approche de l’inoculation finale qui aura lieu jeudi 16 juillet. L’enfant va très bien ce matin, a bien* dormi, quoique avec agitation ; il a bon appétit, pas du tout de fièvre. Hier soir, à table, chez son oncle, petit accès nerveux, raconté par sa mère ce matin au laboratoire, en présence de M. Grancher au moment de son inoculation quotidienne. »
La lettre se terminait par cet appel affectueux : a II se prépare peut-être un des grands faits médicaux du siècle et vous regretteriez de n’y avoir pas assisté. »
Espérances infinies, transes, angoisses, idée et sentiment fixes d’arracher à la mort cet enfant, Pasteur passait par une série d’émotions diverses , contraires , aussi intenses les unes que les autres. Il ne pouvait plus travailler. Toutes les nuits il avait la fièvre. Ce petit Meister qu’il avait vu jouer dans le jardin, une brusque vision, dans des insomnies invincibles, le lui représentait malade, étouffant de rage comme jadis le petit malade de l’hôpital Trousseau.
Vainement son génie expérimental l’assurait que le virus de la plus terrible maladie allait être vaincu, que l’humanité serait délivrée de cet effroi, le fond de sa tendresse humaine l’emportait sur tout le reste. Si toute souffrance, toute inquiétude des autres devenait sa propre souffrance et sa propre inquiétude, qu’était-ce devant « ce pauvre petit » !
Le traitement dura dix jours; Meister fut inoculé douze fois L’état de virulence des moelles était contrôlé par des trépanatiori faites à des lapins. La virulence apparut de plus en plus forte. Jugeant que la gravité des morsures exigeait de consolider l’état réfractaire, Pasteur alla jusqu’à faire inoculer, le 16 juillet à onze heures du matin, la moelle d’un jour, celle qui donnait la rage à coup sûr aux lapins après sept jours d’incubation seulement. C’était le contrôle le plus certain de l’immunité et de la préservation dues au traitement.
Guéri de ses plaies, amusé par tout ce qu’il voyait, courant comme s’U eût été libre dans une grande ferme d’Alsace, le petit Meister, dont le regard bleu n’exprimait plus ni crainte ni timidité, reçut gaiement ces dernières inoculations. Le soir de cette épreuve redoutable, après avoir embrassé son « cher monsieur Pasteur », comme il l’appelait, il alla dormir paisiblement. Pasteur passa une nuit cruelle. L’insomnie, qui épargne d’ordinaire les hommes d’action, ne ménage pas les hommes de pensée. Ce mal les étreint. A ces heures lentes et sombres de la nuit où tout est déformé, où la sagesse est en proie aux fantômes. Pasteur, hors de son laboratoire, perdant de vue l’accumulation d’expériences qui lui donnait la certitude du succès, s’imaginait que cet enfant allait mourir.
Une fois le traitement achevé. Pasteur confia au D’’ Grancher le petit Meister, qui ne devait retourner en Alsace que le 27 juillet, et consentit à prendre quelques jours de repos. Il alla rejoindre sa fiUe dans un coin de Bourgogne, à quelques kilomètres d’Avallon. La solitude était complète. La vue s’arrête au loin sur les collines de ce pays « bossillé », comme le définissait Vauban. Les bois de chênes s’étendent sur tout l’horizon. Çà et là, leur masse est largement déchirée par des champs et des prés que bordent et séparent les haies vives. Parfois, entre deux mouvements de terrain, apparaît un étang qui donne au paysage une douceur mélancolique. Rien n’est plus apaisant.
Mais la nature ne verse son calme que dans l’esprit des contemplatifs et des rêveurs. Tout en consentant à se promener sur
cette terre de granit dont les routes au soleil étincellent de mica, ou en allant visiter la basilique de Vézelay, — que Mérimée, Mon-
talembert et VioUet-le-Duc ont sauvée de la destruction, et qui se dresse sur une colline, comme un dernier vestige de l’abbaye si puissante au moyen âge, — Pasteur était dans l’attente d’une lettre, d'un télégramme lui donnant des nouvelles du petit Meister. Le D*" Grancher n’y manquait pas; il envoyait tous les jours un bulletin de santé.
A son arrivée dans le Jura, Pasteur commençait d’être pleinement rassuré. « Hier soir, écrivait-il d’Arbois à son fils, le 3 août 1885, très bonnes nouvelles toujours du petit mordu. J’attends donc avec espoir l’instant de conclure. Il y aura, demain 4 août, trente et un jours qu’il a été mordu. »
Le 20 août, six semaines avant les nouvelles élections législatives, son confrère de l’Académie française, Léon Say, lui écrivit que beaucoup d’agriculteurs de la Beauce souhaitaient de mettre sur la liste des candidats le nom de Pasteur. Ce serait reconnaître les services rendus par la science. Quelques mois auparavant, Jules Simon avait eu la pensée que Pasteur pourrait être nommé sénateur inamovible. Pasteur ne s’était pas laissé convaincre. Il répondit à Léon Say :
a Je suis bien touché de votre démarche. Il me serait fort, agréable de devoir un mandat de député à des électeurs dont un certain nombre ont eu à appliquer les résultats de mes études. Mais la politique me fait peur et j’ai déjà décliné toute candidature dans le Jura, et refusé de me laisser porter au Sénat dans le courant de cette année.
a Je me laisserais tenter peut-être, si je ne me sentais plus assez d’activité pour le travail du laboratoire. J’espère pouvoir suffire encore à quelques recherches et, dès mon retour à Paris, j’aurai à organiser un service contre la rage, service qui, pour un temps, m’absorbera tout entier. Je suis en possession d’une méthode très perfectionnée de prophylaxie de ce terrible mal, méthode aussi sûre pour les personnes que pour les chiens el dont
votre département assez éprouvé chaque année sera le premier à protiter.
« Avant mon départ pour le Jura, j'ai osé traiter un pauvre petit garçon de neuf ans que sa mère m’a amené d’Alsace où il avait été, le 4 juillet dernier, terrassé et mordu aux deux cuisses, aux deux jambes et à la main dans de telles conditions que la rage eût été inévitable. Sa santé est toujours parfaite. »
Pendant que se préparaient sur tous les points de France tant de discours politiques, Pasteur songeait à un discours littéraire. Il était chargé par l’Académie française de recevoir Joseph Bertrand qui succédait à J. -B. Dumas. L’éloge d’un savant fait par un savant qui serait reçu par un savant : ce programme était original pour l’Académie, trop peut-être au gré de Pasteur qui ne s’habituait pas à l’idée de parler, ne fût-ce qu’un jour, au nom de l’Académie française. Il avait de ces modesties. Il oubliait que, dans le nombre des savants, membres de rAcadémie française, comme Fontenelle, Condorcet, Cuvier, Flourens. Biot, Claude Bernai’d et J. -B. Dumas, plusieurs avaient pubhé des pages qu’il serait peut-être curieux de rapprocher des œuvres de quelques académiciens en plein exercice de littérature. Il ne se doutait pas que certains extraits de ses écrits prendraient un jour place dans des recueils choisis d’auteurs classiques. Mais cette place, il la voulait très grande pour Claude Bernard, pour J. -B. Dumas et très hospitalière pour Joseph Bertrand qui, disait-il, avait eu le privilège de rendre la science accessible sans l’abaisser.
Les vacances permettaient à Pasteur de relire, en les annotant, tous les ouvrages de J. -B. Dumas, puis de pénétrer dans la vie et les œuvres de Bertr£uid. Il trouvait dans ces études, faites la plume à la main, une détente à ses préoccupations si vives. Il aimait à louer : il allait pouvoir le faire avec un sentiment d’admiration et de reconnaissance pour Dumas et de sympathie pour son confrère de l’Académie des sciences devenu son confrère de l’Académie française.
L’élection de Bertrand avait été simple et facile comme tout
ce qu’il entreprenait depuis qu’il était au monde. Il semblait qu’une fée se fût penchée sur son berceau et lui eût dit: « Tu sauras beaucoup de choses, sans te donner la peine de les apprendre. » Il sut lire, en effet, sans avoir jamais eu un alphabet entre les mains. Malade, il écoutait de son lit les leçons de lecture que l’on donnait à son frère Alexandre; toutes les combinaisons de syllabes se gravaient chaque jour dans son esprit. Quand il entra en convalescence, ses parents lui apportèrent un livre d’histoire naturelle pour qu’il regardât les images. Il prit le volume et se mit à lire couramment : il n’avait pas cinq ans. Ce fut encore par surprise qu’il apprit les éléments de la géométrie.
En écrivant son discours, Pasteur résumait ainsi l’enfance de Joseph Bertrand :
« Vous étiez célèbre à dix ans. On prédisait déjà que vous seriez reçu le premier à l’Ecole polytechnique et que vous feriez partie de TAcadémie des sciences. Personne n’en doutait, pas même vous. Vous étiez vraiment un enfant prodige. Parfois vous vous amusiez à vous faufiler dans une classe de candidats aux grandes écoles et quand le professeur de mathématiques abordait un problème difficile, que nul ne pouvait résoudre, un de vos voisins vous prenait triomphalement dans ses bras, vous faisait monter sur une chaise, pour que vous puissiez atteindre le tableau et, aux applaudissements des élèves et du professeur, vous donniez avec une assurance paisible la solution demandée. »
Pasteur, dont chaque progrès avait été péniblement acquis, admirait avec quelle aisance Bertrand avait brûlé toutes les premières étapes. A l’âge où l’on joue aux billes et à la balle, Bertrand allait gaiement au Jardin des Plantes suivre un cours de Gay-Lussac. Quelques heures plus tard, on le voyait à la Sorbonne, intéressé par les conférences littéraires du morahste consultant Saint-Marc Girardin. Le lendemain, il était à un cours de législation comparée. Jamais on n’avait vu un enfant si jeune dans des endroits si graves. Il empruntait à la bibhothèque de l’Institut autant de livres que Biot lui-même. Quand il passait sur les quais, il lui suffisait d’ouvrir un volume de vers pour savoir des strophes
par cœur. C’est ainsi qu’il apprit les poésies d’Alfred de Musset. A seize ans il était docteur ès sciences, à trente-quatre ans membre de l’Institut.
A côté de ses travaux personnels , — comme ceux en mécanique analytique qui le placent au premier rang, si l’on s’en rapporte à ses vrais juges, — son enseignement avait porté pendant quarante ans sur toutes les branches des mathématiques. Pasteur toutefois esquissait un regret :
« Peut-être, faisait-il remarquer, escorté d’un si grand nombre d’élèves, aviez- vous encore de glorieuses étapes à parcourir quand vous vous êtes brusquement jeté, avec votre intrépidité souriante, dans les œuvres demi-scientifiques et demi-littéraires. Pendant plus de vingt ans, vous avez, d’une main prodigue, semé dans les revues et dans les journaux des articles de toutes sortes. Vous ne cessiez, dit-on, de penser tout bas à l’Académie française. »
Qui sait si l’intrépidité souriante dont parlait Pasteur n’avait pas été pour Bertrand une forme de stoïcisme.^ Cet homme, si heureux en apparence, avait subi la ruine d’un travail de d'x années. Absent de Paris pendant la Commune, obligé par ses fonctions de professeur d’être à Tours où l’on avait transporté ‘ les services de l’Ecole polytechnique, il apprit que tout avait été incendié dans son appartement de la rue de Rivoli. La guerre étrangère, parmi bien des désastres, avait réduit en cendres les manuscrits du physicien Régnault. La guerre civile fit de même pour la bibliothèque de Bertrand et, dans un autre coin de Paris, pour la bibliothèque de Mérimée.
Dans cette terrible vision des torrents de flammes qui dévorèrent des palais, des dépôts d’archives, la bibliothèque du Louvre, et tant d’autres richesses, il semblait que les incendies particuliers ne fussent que de bien faibles lueurs. Mais les savants, les lettrés, les avides de s’instruire ne peuvent se consoler à l’idée qu’au milieu des livres, des manuscrits, quelque chef-d’œuvre inconnu a pu disparaître dans des tourbillons de fumée. A cette époque sinistre on vit, pendant plusieurs jours, dans l’air obscurci, de noirs débris de papiers qui flottaient et que le vent emportait.
Bertrand avait laissé dans son cabinet de travail le maniiscriî d’un ouvrage sur la théorie mécanique de la chaleur, et des notes innombrables destinées à la rédaction d’un nouveau volume sur le calcul intégral. Au fond d’un tiroir étaient précieusement conservées plus de cent lettres inédites de Humboldt à Arago, une série de lettres autographes de Jacobi à Legendre. De tout cela il ne restait rien. Bertrand ne se répandit pas en récriminations. Quand on voulut l’indemniser, ses demandes furent d’autant plus modérées que ses pertes étaient irréparables. Gomment évaluer des correspondances, des pages inédites, une bibliothèque dont la valeur repose sur un goût personnel ? Au souvenir de cet incendie et de tant de ruines, Bertrand devait se rappeler un vœu qui pouvait revenir à l’esprit des témoins, des victimes, des historiens de ces jours de sang et de feu et qui se trouve exprimé par le chœur dans les Euménides d’Eschyle : « Que la discorde insatiable de maux ne frémisse jamais dans la ville!... Que jamais la poussière ne boive le sang noir des citoyens! Que jamais, ici, un meurtre ne venge un meurtre ! Que les citoyens n’aient qu’une même volonté, un même amour, une même haine. Ceci est le remède à tous les maux parmi les hommes. »
Bertrand, à la suite de ce chagrin, de ce désastre dont il ne voulait pas parler, dispersa son activité intellectuelle. Il aborda les sujets les plus divers par un besoin de distraction qui devint un goût, puis une habitude. Souvent sans doute il a dû composer, préparer des pages entières au cours de ses promenades et les murmurer à mi-voix avant de les écrire. Presque jamais, en effet, on ne sent, en le lisant, l’effort qui, devant la table de travail, , rejette tout mot qui ne semble pas assez clair, assez simple, assez bref. Il se plaisait à masquer son érudition et à donner une allure de causerie à tout ce qu’il écrivait. Aussi , dans son discours de réception, se serait-il reproché d’être solennel même en parlant de J. -B. Dumas.
Pasteur, en’^ préparant sa réponse, ne put s’empêcher, avec sa sincérité absolue, de s’exprimer ainsi :
« Dans votre discours que vous avez, comment dirai-je t paii-
ïeté d’anecdotes et de citations, la figure de M. Dumas se dégaget-elle toujours dans sa grave sérénité? M. Dumas ne vous est-il pas un peu apparu, comme vous le voyiez de la place que vous occupiez près de lui à l’Académie des sciences, de profil seulement? Vous esquissez d’une touche si légère ses soixante-cinq années de travail ininterrompu que l’on oublierait presque, en vous entendant, ce que représentait d’efforts cette vie pleine et glorieuse. Votre souplesse ne se joue-t-elle pas avec trop de facilité autour l’une étude redoutable en ne nous laissant qu’une impression de grâces un peu fuyantes? »
Bertrand, à la perspective de parler devant le milieu mondain des réceptions académiques, dont il s’exagérait parfois le besoin d’être amusé, trouvait qu’il fallait effleurer un sujet. Pasteur pensait autrement. Par une pente naturelle, il se montrait ce qu’il était, cherchant moins à plaire qu’à faire réfléchir, parlant avec gravité de ce qui lui semblait grave. A la manière seule de raconter, dans les premières pages de ces deux discours, les impressions de jeunesse de J. -B. Dumas, la différence éclatait. Bertrand parlait du départ de Dumas pour Paris comme d’une tentative téméraire d’un jeune élève de pharmacie. Pasteur, descendant •1 fond de l’âme de Dumas, jetait cette sorte d’apostrophe :
« Il y a dans la jeunesse de tout homme de science et sans doute Je tout homme de lettres, un jour inoubliable où il a connu à plein esprit et à plein cœur des émotions si généreuses, où il s’est senti vivre avec un tel mélange de fierté et de reconnaissance que le reste de son existence en est éclairé à jamais. Ce jour-là, c’est le jour où il s’approche des maîtres à qui il doit ses premiers enthousiasmes, dont le nom n’a cessé de lui apparaître dans un rayonne- ment de gloire. Voir enfin ces allumeurs d’âme, comme disait un de nos confrères, les entendre, leur parler, leur vouer de près, à côté d’eux, le culte secret que nous avions si longtemps gardé dans le silence de notre jeunesse obscure, nous dire leur disciple et ne pas nous sentir trop indignes de l’être ! Ah ! quel est donc le moment, quelle que soit la fortune de notre carrière, qui vaille ce moment-là et qui nous laisse des émotions si profondes ? n
Pasteur éprouvait si bien ce sentiment d’admiration que, iplus de quarante ans après avoir écrit à son père l’effet produit pan une leçon de J. -B. Dumas, il redisait maintenant, avec quelques variantes de formes moins familières que dans une lettre, l’enthousiasme que lui avait inspiré ce maître.
« J’arrivais du fond de ma province quand je l’entendis pour la première fois. Il avait alors quarante-trois ans. J’étais élève de l’Ecole normale. Nous suivions assidûment ses leçons .à la Sorbonne. Longtemps avant son arrivée, la salle était ipleine, les hauteurs couronnées de groupes d’auditeurs; les derniers arrivés étaient refoulés jusque dans l’escalier. A l’heure sonnante, il apparaissait. Les applaudissements éclataient de toutes parts, des applaudissements comme la jeunesse seule sait en donner. Toute sa personne avait quelque chose d’officiel : habit noir, gilet blanc et cravate noire, il semblait qu’il se présentât devant le public comme devant un juge difficile, presque redoutable.
a La leçon commençait. On sentait dès les premiers mots qu’une exposition claire, ‘facile, quoique mûrement étudiée, allait se dérouler. Gomme il cherchait à rendre la chimie populaire en .France, il voulait à la fois être compris immédiatement de tous. ses auditeurs et habituer les réfléchis à l’esprit d’observation. Nulle surcharge dans les détails, quelques idées générales, des rapprochements ingénieux, un choix d’expériences dont l’exécution était irréprochable. Son art consistait, non pas à accumuler les faits mais à en présenter un petit nombre, en demandant. à chacun d’eux toute sa valeur d’instruction. »
Puis Pasteur songeait aux découvertes .de .Dumas, à cet enseignement fertile en vérités inductives, à cette éloquence généralisatrice, à ce don de conseil qui, dans le particulier, s’exerçait avec une autorité apaisante. Il se rappelait avec émotion tout ce qu’avait fait Dumas , soit pour défendre un inventeur .méconnu comme Daguerre, que l’on avait failli enfermer dans une maison de fous; soit pour honorer la mémoire d’un^génie comme Lavoisier; soit enfin pour accroître le culte des grands hommes qui apportent à un pays l’amélioration matérielle, l’élévation morale et, à
î’humanité tout entière, une puissance plus grande de pensée, de volonté, de sentiments.
Pasteur résumait à larges traits la carrière glorieuse et bienfaisante de son vieux maître. Un regret toutefois se mêlait à ses louanges. « Ah! pourquoi, disait-il en pensant aux vingt- deux années que J. -B. Dumas avait passées hors du laboratoire, pourquoi la politique l’a-t-elle éloigné de la science ! » Pasteur lui-même, après avoir compris l’attirance exercée par la vie publique, après avoir cru pendant quelque temps à la possibilité pour les savants d’exercer une action heureuse dans les assemblées, avait été frappé, par bien des exemples, de la disproportion entre le sacrifice fait et les résultats obtenus. La fécondité du travail en pleine indépendance de pensée n’était-elle pas trop souvent compromise? Si chaque individu doit avoir comme idéal de donner son maximum d’efforts dans le monde, selon l’expression de Pasteur, il ne doit pas croire trop facilement qu’il rendra dans la politique plus de services que dans la science.
J. -B. Dumas, à la fin de sa vie, laissa percer la tristesse que lui causaient ces années remplies par tant de charges officielles ou décoratives. Le vrai bonheur lui semblait être réalisé par le savant qui consacre ses jours à pénétrer les secrets de la nature et à découvrir des vérités nouvelles. « Laplace, disait-il, poursuivant pendant un demi-siècle l’application des lois du système du monde aux mouvements des corps célestes; Cuvier, inventant l’anatomie comparée et restituant l’antique population du globe; de Gandolle, écrivant la théorie élémentaire de la botanique et le signalement de toutes les plantes connues ; Brongniart, apprenant à classer les terrains par les fossiles qui les caractérisent ; . . . ces savants ont connu la vie heureuse. »
Pasteur notait ces souvenirs, durant le mois d’août, dans son cabinet d’Arbois où tout était disposé pour ses heures de travail. Sur une large table en bois de chêne non ciré, aux pieds à peine équarris, étaient rangés en ordre parfait des cahiers et des livres. Derrière lui s’échelonnaient des rayons garnis de brochures. Sur
les murs un papier de couleur sombre. A sa droite, une grande bibliothèque vitrée qui renfermait les lourds volumes des comptes rendus de l’Académie des sciences. A sa gauche, deux fenêtres au soleil levant. Souvent, au milieu de ses méditations, il arrêtait son regard sur le paysage familier de son enfance. 11 aimait la rivière qui, après avoir franchi le pont, s’étale en cascade, court le long des jardins et gagne la plaine. Au-dessus du vallonnement rempli d’arbres fruitiers, une route, bordée de frênes, monte en larges lacets à la gare de Mesnay-Arbois. Quelques champs morcellent des vignes dont les ceps gravissent par colonnes serrées le terrain pierreux. Au loin, des sapins qui couronnent les hauteurs, laissent à intervalles réguliers traverser leurs lignes par le panache de fumée d’une locomotive. Elle conduit lentement le train de France vers la Suisse. Pasteur, qui ne se lassait jamais d’admirer les conquêtes du labeur humain sous toutes ses formes, interrompait parfois son travail pour regarder le spectacle triomphant de ces machines puissantes. Le temps était loin où il apprenait au collège d’Arbois, dans une géographie qui existe encore sur un des rayons de son cabinet, que quelques chemins de fer seulement étaient en activité, comme ceux de Paris à Saint-Germain et de Saint-Etienne a Lyon.
Pasteur, à Paris, dans son laboratoire, n’aimait pas qu’on le dérangeât, soit au milieu de ses expériences, soit au miheu de la rédaction de ses notes de travaux. Dans ces heures silencieuses, toute visite lui était importune. Un jour quelqu’un voulut forcer la consigne. Mécontent d’être troublé par ce visiteur et craignant cependant de lui causer de la peine. Pasteur sortit pour dire d’un ton suppliant et désolé qui amusa M. Roux, témoin de cette scène ; « Non, pas maintenant, je suis trop occupé ! »
« Lorsque Ghamberland et moi, a raconté M. Roux dans sa notice sur Pasteur, nous étions occupés à une expérience intéressante, il montait la garde autour de nous, voyait arriver de loin, à travers la porte vitrée, les camarades qui venaient nous demander, et il allait lui-même les recevoir pour les éconduire. Ces boutades de Pasteur montraient si naïvement son unique préoccupation de
travail, qu’elles n’ont jamais* fâché personne-. » Mais 'à Arbois^ où il ne passait que la période des vacances, il ne se croyait pas le droit d’être si sévère. Entrait qui voulait. Le matin, c’était un va-et-vient perpétuel dans son cabinet. Recommandations, emplois, apostilles, c’était à qui solliciterait son appui, à qui lui demanderait un conseil. « Il est une particularité curieuse et qui a son côté à la fois comique et touchant, — écrivait, dans un journal de Franche- Comté, un arboisien, ancien professeur, M. Girard, fier de sa ville et de son compatriote, — c’est l’opinion que se font de lui les vignerons. Ces bonnes gens n’ont pas été sans entendre dire que M. Pasteur s’occupait des maladies des vins et ne sont pas* loin de le prendre pour une sorte de médecin » des ' vins: A peine s’aperçoivent-ils qu’un vin s’aigrit’ dans un fût quUls-' s’en 'viennent, une bouteille à la main, frapper à la porte 'du savant. Cette porte» ne leur est jamais fermée. Le paysan est peu précis dans son langage ; il ne sait ni aborder, -ni exposer le sujet. M. Pasteur,* toujours calme et toujours grave, écoute 'jusqu’au bout; il prend le vin et l’étudie à loisir. Huit jours après-, le vin est guéri. »
Ce n’était pas seulement sur le vin que l’on venait le consulter. Beaucoup le croyaient docteur. Tout en se récusant, il cherchait toujours le moyen d’être utile. Ce qu’il aimait à faire pour tous- lui plaisait particulièrement quand’ il s’agissait de franc-comtois. Leur caractère simple, parfois un peu rude, lèur besoin d’aller au fond des choses, leur goût d’indépendance; leur courage capable» de lutter des ■ années entières contre la» mauvaise fortune et, dans la vie habituelle, leur volonté tenace : il y avait là des qualités et des vertus qu’il admirait sans se douter, dans sa modestie, qu’elles se résumaient en lui. Il ne laissait jamais échapper une occasion de parler d’eux avec éloges ou de rappeler un souvenir leur faisant honneur. Dans ses promenades* à la fin du jour sur la route tant de fois parcourue avec son père , la route d’Arbois à Besançon, quand il rencontrait un vigneron dont la très haute taille phait sous la hotte chargée d’outils et débordante de sarments; sa pensée se reportait vers le « bataillon des géants », comme on appela les députés jurassiens envoyés pour la fête de la Fédération, le
i4 juillet 1790. Ce bataillon d’élite, composé des plus beaux hommes, se mit en marche vers Paris, ainsi que partaient de tous les points de France les délégués, les députés extraordinaires des 83 départements. Il fut reçu par la garde parisienne, musique en tête, et traversa Paris, escorté de vivats. Il suffisait qu’un vigneron de cinq pieds six pouces passât près de lui pour que Pasteur, dont l’imagination et le patriotisme étaient aussi jeunes, aussi enthousiastes à soixante ans qu’à vingt ans, se représentât le rôle des jurassiens dans cette journée de véritable fraternité.
Quand il évoquait un grand souvenir historique, il en parlait avec une admiration vibrante. Il ne comprenait pas que l’on se désintéressât du culte du passé. « Ah! les petits esprits! » disait-il de ceux que laissait indifférents la commémoration d’une date glorieuse ou le spectacle des honneurs rendus à un grand mort. Plus il avançait' dans là vie, plus il trouvait qu’ « il est salutaire de rappeler aux cités qui l’oublient qu’elles ne vivent à travers les âges que par le génie ou la vaillance de quelques-uns de leurs enfants ».
Dès qu’un homme avait fait dans sa vie un grand acte, dès qu’il avait eu quelque noble inspiration capable de provoquer les dévouements, Pasteur désirait que le souvenir en fût impérissable. Lorsque le franc-comtois Rouget de l’Isle, dont la longue existence fut tourmentée par tant de chagrins, de misères, d’injustices, d’humiliations, eut enfin se statue à Lons-le-Saunier, sa viUe natale, — comme il venait de l’avoir dans la ville où il mourut si pauvrement, en 1836, à G hoisy-le-Roi, — Pasteur alla à Lons-le-Saunier, sur la place de la Chevalerie, pour s’associer à l’hommage que l’on rendait à celui qui, dans une nuit d’inspiration, composa le chant de l’armée du Rhin et qui avait enfin son jour de gloire.
Ces témoignages de reconnaissance publique. Pasteur les aimait . les admirait, les exaltait. Toujours dominé par 1 idée de ce qn: pouvait contribuer à l’éducation nationale, il souhaitait qu’il y eût, en dehors des villes, soit dans une école, soit sur la place d’une commune ou d’un hameau, le portrait, le buste d’un enfant du pays qui se serait illustré. Il y aurait ainsi, sur divers points de France, des leçons d’hommes, comme il y a des leçons de choses. Les
enfants auraient une première initiation à une vie supérieure. Un éclair de gratitude, un rayon d’idéal traverseraient les plus obscurs cerveaux.
Pendant les vacances de 1885, Pasteur eut la surprise heureuse de voir ce vœu se réaliser non loin d’Arbois. On inaugura sur la place d’un des plus pauvres villages du canton de Sellières, à Monay, le buste du sculpteur J. -J. Perraud, mort en 1876. Son enfance avait été rude, comme celle de tant d’artistes. Petit garçon, quand il courait en sabots, son pantalon de toile retenu par une ficelle, il remplissait ses fonctions de berger avec une parfaite négligence. Ramassant un peu de terre glaise au fond des fossés, il s’amusait à faire des bonshommes. Pendant ce temps-là , ses vaches entraient dans quelque champ de maïs, ses cochons déterraient à leur profit les pommes de terre du voisin. Le garde champêtre survenait. Il dressait procès-verbal et disait au gamin : « Ce soir ton père te savonnera les oreilles. » Et le soir, du petit grabat où il était blotti , Perraud entendait , entre le garde et son père, une scène d’explications où revenaient avec insistance, de part et d’autre, le mot bêtises pour désigner les figurines en terre glaise et le mot vaurien pour caractériser Fauteur.
Gomment Perraud gagna Salins pour être apprenti ébéniste, puis Lyon où il entra à l’Ecole des beaux-arts et fut classé le premier, enfin Paris où il obtint le prix de Rome, tous les incidents de sa vie laborieuse, il les avait racontés à Pasteur devenu son ami. L’un de ses derniers envois de la villa Médicis fut le bas-relief des Adieux, l’œuvre qu’il préférait peut-être à toutes les autres. Des hgnes nobles et pures, de la finesse du modelé se dégagent la grandeur morale, l’émotion profonde qui font les vr2ds artistes. C’est la veille d’un départ pour la guerre. Un vieillard aveugle, assis, tend les bras vers son fds qui vient l’embrasser une dernière fois. Le courage du fils semble brisé par la douleur de cette séparation. Sa sœur, à demi cachée, placée derrière le soutien de la famille qui s’en va, s’appuie encore sur lui et lui tient la main comme pour l’encourager, quand elle-même est prête à défaillir. Que de fois Pasteur regarda et fit admirer cette composition dont il
possédait la maquette offerte par Perraud ! Il la conserva jusqu’au jour où, sachant que le fils de Jacobsen n’avait rien de cet artiste dans le musée d’œuvres françaises rassemblées à Copenhague, il la lui donna.
Perraud, durant les cinq années de son séjour en Italie, éprouvait, avec ce « mélange de tendresse naïve et de sensibilité exagérée qui, disait-il, fait le fond de ma pauvre nature », un chagrin d’enfant. Il le traduisait dans une lettre à sa famille :
« Quand j’étais à Naples, au bord de la mer, je prenais de l’eau dans ma main et je me disais : Qui sait si dans ces quelques gouttes que je tiens là il n’y a pas une goutte d’eau venant de ma chère patrie, de mon pauvre pays de Monay ?... Ces petits ruisseaux ne vont-ils pas tous se réunir dans la Saône, laquelle se mélange au Rhône qui se jette, lui, dans la mer Méditerranée ? »
Malgré le succès de certaines œuvres, malgré quelques éclaircies de gaieté qui avaient charmé Pasteur, sa mélancolie persistait. Elle se montrait surtout dans la statue du Désespoir qui est aujourd’hui au Louvre et qui porte cette sentence : Ahi! nulV al tro cJie pianto al mondo durai Hélas! Il n’y a au monde que les pleurs qui durent! Pasteur admirait cette statue, dont Théophile
Gautier avait dit quand elle fut exposée pour la première fois :
a Ne serait-ce pas sa propre douleur que l’artiste a symbolisée dans ce beau jeune homme triste : fatigue de la lutte avec l’idéal,, attente trop loiigiJe de la gloire méritée, renoncement à une juste fortune, misanthropie exacerbée par la solitude? »
Le jour où devait être érigé à Monay le buste du sculpteur, c’était grande fête dans le village. La sœur de Perraud attendait Pasteur sur le seuil de la pauvre masure où rien n’avait été changé depuis la naissance de Perraud. Coiffée de son petit bonnet blanc, elle était bien le type de la vieille paysanne. Pasteur, lui donnant le bras , la conduisit devant la maison-commune où , sur une colonne, apparaissait le buste de Perraud, exécuté par son élève et ami Max Claudet. Pasteur apprit à cette foule de paysans, groupés autour du monument de leur compatriote, que la France avait eu en Perraud un artiste supérieur, dédaigneux de la for-
tune et des succès faciles, poursuivant un idéal', préoccupé du grand art qui ne meurt pas.
Le soir, revenant à Arbois dans la mélancolie du jour qui tombait^ Pasteur se rappelait les dernières années de Perraud. Veuf, sans enfant, sans rien qui le rattachât à la vie, Perraud avait écrit dans une lettre plus triste que toutes les autres : « Je suis comme la feuille d’arbre en la saison où les fruits sont tombés. Je n’abrite plus rien ; je demeure, en attendant que le vent d’automne m’emporte. » Trois mois avant sa mort, il avait dit de Pasteur qui venait le voir fréquemment et essayait de le consoler : « 11 a véritablement été bon, affectueux, compatissant. »
De son regard profond et clair, où brillaient le génie et la bonté, plus précieuse encore aux hommes que le génie ; de ses lèvres qui rencontraient, sans les chercher, la puissance et la tendresse des mots. Pasteur savait consoler; il pouvait même, tant l’influence de son affection était douce, soustraire l’esprit d’un mourant à l’étreinte de la réalité. La gloire, qu’il aimait parce qu’elle augmentait le patrimoine de la France, il en parlait à Perraud avec une foi ardente. Et le mélancolique visage de Perraud, déjà touché par la mort, s’éclairait à la pensée qu’il obtiendrait, par quelques-unes de ses œuvres, l’adhésion de la postérité.
Durant ces vacamces de 1885, Pasteur avait la fièvre de suffire à toutes les tâches entreprises. A la fin de septembre, il écrivait à son fils : « Les personnes les plus inconnues me consultent sur les virus, sur les vers à soie, sur les vaccins du charbon, du choléra humain, du choléra des poules, du rouget, sur la rage, et cela de divers pays d’Europe et d’Amérique. Mes matinées se passent à répondre à tous et à tout. Puis viennent les notes sur les expériences du laboratoire, le discours de Bertrand-Dumas. »
Quand il revint à Paris, un événement le força de hâter l’organisation d’un service pour le traitement préventif de la rage après morsure. Le maire de la commune de Villers-Farlay, dans le Jura, lui écrivit que, le 14 octobre, un berger avait été cruellement mordu par un chien enragé.
Six petits bergers gardaient leurs troupeaux dans- un pré. Tout à coup ils virent sur la route un chien de lorte taille qui passait, la gueule pleine de bave. «Un chien fou! » s’écrièrent-ils, le mot fou étant pour eux synonyme d’enragé. A leur vue, l’animal quitte la route pour se précipiter sur eux. La bande des enfants se sauve en poussant des cris. Le plus âgé, qui était dans sa quinzième année, J. -B. Jupille, voulut protéger la fuite de ses camarades. Armé de son fouet, il marche droit sur l’animal. D’un bond, le chien se jette sur Jupille et lui mord la main gauche. Une lutte s’engage, Jupille terrasse le chien. Puis, de- sa main droite, il lui ouvre la gueule pour dégager sa main gauche, toujours serrée comme dans un étau. Il y parvient, mais sa main droite reçoit à son tour de graves morsures. Il lutte encore. Il saisitTe chien par le cou. Pendant le combat son fouet était tombé. Il appelle son petit frère, qui revient sur ses pas, ramasse et apporte le fouet. De la lanière, Jupille lie la gueule du chien. Prenant alors son sabot, il frappe et assomme l’animal. Enfin, pour être bien sûr que la bête ne mordra plus, ne bougera plus, il la traîne jusqu’au ruisseau qui coule le long du pré. Il lui tient, plusieurs minutes, la tête sous l’eau. Le chien est bien mort. Dès lors, plus de danger* pour les autres enfants. Jupille revient à Villers-Farlay.
^Pendant que l’on appliquait un- premier pansement sur ses plaies, on envoya chercher le cadavre du chien. L’autopsie fut faite le lendemain par deux vétérinaires. Nulle hésitation : le chien était enragé. Le maire de Villers-Farlay, qui, durant les vacances, était venu voir Pasteur et l’avait entendu parler des études sur la rage, lui écrivit que cet enfant serait victime de son courage à moins que le nouveau traitement n’intervînt. La réponse ne se fit pas attendre. Pasteur déclarait qu’au bout de cinq années d’études, il était arrivé à rendre des chiens réfractaires à la rage, même six ou huit jours après morsure ; que , pour l’homme , il n’avait encore* apphqué sa méthode qu’une seule fois, mais avec succès, sur* le petit Meister, et que, si la famille de Jupille y consentait, l’enfant pouvait venir. « Je le garderai près de moi dans une
chambre de mon laboratoire. Il sera surveillé, pourra aller et venir sans jamais être alité. IL recevra seulement chaque jour une petite piqûre pas plus douloureuse qu’une piqûre d’épingle. »
Une fois la lettre lue, la délibération de la famille fut courte. Mais entre le moment de la morsure et l’arrivée de Jupille à Paiis, six jours pleins s’étaient écoulés. U n’y avait eu que deux jours et demi pour Meister. Qu’allait-il se passer dans le second cas plus tardif? Toutes vives que fussent encore les craintes de Pasteur pour la vie de ce grand garçon, qui paraissait surpris quand on le félicitait de sa conduite courageuse, elles étaient moins poignantes que les premières. Il avait plus de confiance.
Quelques jours après, le 26 octobre. Pasteur, dans une communication à l’Académie des sciences, exposa le traitement suivi par Meister. Trois mois et trois semaines s’étaient écoulés, l’enfant allait toujours bien. Puis il parla de sa nouvelle tentative. Vulpian se leva : « L’Académie, dit-il, ne s’étonnera pas si, comme membre de la section de médecine et de chirurgie, je demande la parole, pour exprimer les sentiments d’admiration que m’inspire la communication de M. Pasteur. Ces sentiments seront partagés, j’en ai la conviction, par le corps médical tout entier.
a La rage, cette maladie terrible contre laquelle toutes les tentatives thérapeutiques avaient échoué jusqu’ici, a enfin trouvé son remède ! M. Pasteur, qui n’a eu, dans cette voie, aucun autre précurseur que lui-même, a été conduit, par une série de recherches poursuivies sans interruption pendant des années, à créer une méthode de traitement à l’aide de laquelle on peut empêcher, à coup sûr, le développement de la rage chez l’homme mordu récemment par un chien enragé. Je dis à coup sûr^ parce que, d’après ce que j’ai vu dans le laboratoire de M. Pasteur, je ne doute pas du succès constant de ce traitement lorsqu’il sera mis en pratique dans toute sa teneur, peu de jours après la morsure rabique.
« Il devdent dès à présent nécessaire de se préoccuper de l’organisation d’un service de traitement de la rage par la méthode de M. Pasteur. Il faut que toute personne mordue par un chien enragé puisse bénéficier de cette grande découverte, qui met le
sceau à la gloire de notre illustre confrère et qui jettera le plus vif éclat sur notre pays. »
Pasteur avait terminé sa lecture par le récit ému de ce qu’avait fait Jupille. Il avait laissé l’assemblée sur l’impression de cet enfant qui s’était sacrifié pour sauver ses camarades. Un académicien, le baron Larrey, dont l’autorité était rendue plus grande encore par le calme, la dignité, l’esprit de mesure, demanda la parole. Après avoir salué l’importance de la découverte de Pasteur, Larrey s’exprima ainsi : « Celui qui a eu tout à coup l’inspiration et le courage, l’adresse et la force de museler le chien enragé menaçant la vie des assistants épouvantés, a mis l’animal furieux dans l’impuissance de répandre plus loin la terreur : un tel acte de bravoure attend sa récompense. C’est pourquoi j’ai l’honneur de prier l’Académie des sciences de recommander à l’Académie française ce jeune berger qui, en donnant un si généreux exemple de courage, s’est rendu assurément digne d’un prix de vertu. »
Enfin, le président de l’Académie, qui était Bouley, prit, lui aussi, la parole :
« Nous avons le droit de dire que la date de la séance qui se tient ici en ce moment restera à jamais mémorable dans l’histoire de la médecine et à jamais glorieuse pour la science française, puisqu’elle est celle d’un des plus grands progrès qui aient jamais été accomplis dans l’ordre des choses médicales : le progrès réa-, lisé par la découverte d’un moyen efficace de traitement préventit d’une maladie dont les siècles, dans leur succession depuis le commencement des temps, se sont toujours légué l’incurabilité. A partir d’aujourd’hui, l’humanité est armée d’un moyen de lutter contre la fatahté de la rage et de prévenir ses sévices. Gela, nous le devons à M. Pasteur, et nous ne saurions avoir trop d’admiration et de reconnaissance pour des efforts qui ont abouti à un si beau résultat... »
Cinq années auparavant, presque jour pour jour, Bouley, dans la séance publique annuelle des cinq Académies, avait proclamé son enthousiasme pour la grande découverte de la vaccination charbonneuse. Il disait : oc Quelles belles et consolantes perspec-
tives ouvertes par la science et qui n’ont rien que de légitime, car le passé déjà si fécond, bien qu’il ne date que d’hier, autorise toutes les espérances! » Mais dans * cette journée d’octobre 1885, ses confrères en l’entendant ne purent se défendre d’une émotion douloureuse. Sa voix n’avait plus le même accent vibrant. A la pâleur de son visage amaigri, on le sentait mortellement atteint. 11 avait une maladie de cœur; il se savait condamné. Toutefois il était soutenu par sa rare énergie. Ge jour-là, on lisait dans son regard si droit le sentiment très fier, très noble, qui fait que les esprits élevés ont une consolation suprême en pensant qu’après eux il y aura une diminution des maux de l’humanité.
Le lendemain, de son petit appartement de la rue des Saints- Pères, il gagna l’Académie de médecine. 11 voulait entendre l’écho de la grande séance de la veille à l’Académie des sciences. A un ami qui lui demandait comment il allait, il répondit, lui qui avait toujours une citation httéraire sur les lèvres, par le mot qui termine un chef-d’œuvre de Mérimée, l' Enlèvement de la redoute : « F... mon cher! Mais j’ai encore voulu assister ici à sa victoire. » 11 mourut dans la nuit du .29 au 30 novembre.
Le président de l’Académie de médecine, M. Jules Bergeron, applaudit d’autant mieux la communication de Pasteur qu’il dut se rappeler avoir constaté, comme Bouley, l’impuissance des ressources de la médecine devant ce mal si i cruel. Dans un mémoire lu, en 1862, ià la Société médicale des hôpitaux au sujet d’un cas de rage qui s’était présenté dans son service, il disait : « Cette impuissance est-elle absolue, définitive ? Je ne puis me résigner à l’admettre, et je crois, au contraire, que tôt ou tard la médecine finira par découvrir le moyen soit de neutraliser dans l’économie le virus rabique que les cautérisations tardives sont impuissantes à détruire, soit de triompher de ses terribles effets. »
Le secours était venu non pas de la médecine, mais de la chimie qui avait montré une fois de plus sa puissance dans le domaine de la médecine. Mais si M. Bergeron partageait, comn\e Vulpian et comme M. Grancher, — qui fut chargé au laboratoire de l’Ecole normale du service de la rage, — l’admiration pour des
expériences qui avaient transformé le virus rabique en son propre vaccin, les médecins se divisaient en plusieurs catégories : les uns enthousiastes, d’autres réservant leur opinion, bon nombre sceptiques et quelques-uns enfin d’une hostilité qui promettait de se donner carrière.
A peine la communication de Pasteur était-elle pubhée que, de tous côtés des personnes mordues par des chiens enragés arrivèrent au laboratoire. Le service de la rage devint la chose capitale. Chaque matin, Eugène Viala préparait les moelles qui devaient servir aux inoculations. Dans une petite pièce, où la température était maintenue de 20 à 23 degrés, s’alignaient des flacons stérilisés à deux tubulures fermées par des tampons de ouate. Chaque flacon renfermait une moelle rabique, suspendue au bouchon par un fil et qui se desséchait peu à peu grâce aux fragments de potasse caustique déposés au fond. Avec des ciseaux passés à la flamme, Viala coupait en menus morceaux et plaçait dans de petits verres à pied chacune de ces moelles. La plus ancienne qui remontait à quatorze jours ouvrait la série qui, de flacon en flacon, descendait jusqu’à la moelle la plus récente. Prélevant ensuite dans un ballon, à l’aide d’une pipette, quelques gouttes de bouillon de veau, il les déposait dans ces petits verres stérilisés. Puis, avec une baguette de verre, il broyait et mélangeait le tout. Le liquide vaccinal était prêt. Tout verre portait la date de la moelle. Autant de séries de personnes mordues et soumises au traitement depuis tel -et tel jour, autant de séries de verres garantis contre les poussières par untcouvercle de papier. Pasteur ne manquait jamais de présider à ces opérations.
Dans la grande salle du laboratoire, les collaborateurs de Pasteur, MM. Chamberland et Roux, poursuivaient, sous la direction de leur maître, des recherche^ sur les maladies contagieuses. Ce n’étaient partout que fioles, pipettes, ballons de verre renfermant des bouillons de cultures. Un autre préparateur, tout jeune, d’une intelligence vive et ouverte, d’un cœur affectueux qui faisait de lui un normalien très aimé, Etienne Wasserzug, traduisait — car il savait l’anglais, l’allemand, l’italien, l’espagnol, le hongrois
et ii n’attendait qu’une bonne occasion pour apprendre le russe — les travaux qui arrivaient du monde entier au laboratoire. Il était chargé en outre de recevoir les savants étrangers. C’était un interprète précieux pour Pasteur.
Des médecins venaient de toutes parts et demandaient à étudier les détails de la méthode. Un matin, M. Grancher trouva Pasteur en train de discuter avec un médecin qui, gravement, solennellement, exposait ses objections sur les doctrines microbiennes en général et sur le traitement de la rage en particulier. Pasteur, après avoir écouté ce long monologue, se leva et dit : « Mon Dieu, monsieur, je n’entends pas grand’chose à votre langage. Je ne suis pas médecin et parfois je désire ne pas l’être. Ne me parlez jamais de spontanéité morbide, votre dogme. Je suis chimiste, je fais des expériences et je tâche de comprendre ce qu’elles disent. » Et se tournant vers M. Grancher : a Qu’en dites -vous, docteur? » M. Grancher répondit en souriant que l’heure des inoculations avait sonné.
Elles avaient heu à onze heures, dans le cabinet de Pasteur qui, debout devant la porte ouverte, faisait l’appel nominal des personnes mordues. La date, les circonstances de l’accident et le certificat du vétérinaire étaient notés sur un registre, et l’on divisait par séries, portées sur des fiches différentes, les personnes qui devaient recevoir la moelle de tel ou tel jour, suivant la période du traitement.
Pasteur s’intéressait à tous. 11 s’informait de la situation de chacun. Voyait-il un pauvre paysan arriver dans ce grand Paris, il veillait lui-même à le faire loger dans un hôtel du voisinage et à rendre toute chose facile. Les enfants surtout lui inspiraient une extrême soUicitude. Aussi lorsqu’il reçut, le 9 novembre, une petite fille âgée de dix ans, mordue grièvement par un chien de montagne, le 3 octobre, c’est-à-dire trente-sept jours auparavant, et qu’il vit cette morsure à la tête, dont la plaie était encore suppurante et sanguinolente, sa pitié fut mêlée d’effroi. Il se disait : Voilà un cas désespéré! L’explosion de la rage est sans doute à la veille de se produire. Il est trop tcu*d pour que la méthode
préventive ait la moindre chance d’efficacité. Ne devrais-je pas, dans l’intérêt scientifiq'ae de la méthode, refuser de soigner cette enfant arrivée si tard et dans des conditions exceptionnellement graves? S’il survenait un malheur, quel trouble chez tous ceux qui ont déjà été traités ! et combien de personnes mordues, découragées ou déconseillées de venir au laboratoire, succomberont peut-être? Toutes ces pensées se croisaient rapidement dans l’esprit de Pasteur. Mais, quelque chose de plus fort l’emporta : le sentiment d’humanité devant un père et une mère qui venaient lui demander de sauver leur enfant.
Le traitement achevé, Louise Pelletier avait repris ses habitudes d’écolière laborieuse, quand tout à coup des accès d’oppression se manifestèrent, puis des spasmes convulsifs. Elle ne pouvait plus rien avaler. Dès que ces phénomènes apparurent. Pasteur vint auprès d’elle. On tenta de nouvelles inoculations. Le 2 décembre, il y eut pendant quelques heures un calme qui donna à Pasteur l’illusion qu’elle allait être sauvée. Cette illusion dura peu. Après avoir assisté, le cœur plein de tristesse, aux obsèques de Bouley, Pasteur passa sa journée dans le petit appartement de la rue Dauphine où demeurait la famille Pelletier. Assis au chevet de cette enfant, il ne pouvait la quitter. Elle-même , pleine de tendresse , lui demandait, à travers une respiration haletante, la parole entrecoupée, de ne pas s’en aller, de rester près d’elle. Entre deux spasmes, elle lui prenait la main. Pasteur partageait le chagrin de ce père et de cette mère. Quand tout espoir fut perdu : « J’aurais tant voulu, leur dit-il, sauver votre pauvre petite ! » Et dans l’escaher il éclata en sanglots.
Par un contraste qui lui fut douloureux, il dut présider quelques jours plus tard une de ces solennités académiques dont le mouvement et le bruit ressemblent à ceux d’une première représentation; il dut recevoir Bertrand. Son discours, qu’il avait préparé dans le charme et le repos de sa maison d’Arbois, à la fin de vacances heureuses, il le lut d’une voix triste, presque troublée. Dans le Journal des Débats, M. Henry Houssaye , chargé du compte rendu, terminait ainsi son article : « Plusieurs fois salué par
des salves d’applaudissements, M. Pasteur a terminé son discours au milieu d’une véritable ovation. 11 en a paru fort ému. Comment^ M. Pasteur, qui a reçu toutes les marques d’admiration, à qui sont venus les suprêmes honneurs et dont l’universelle renommée a consacré le nom, peut-il encore être sensible à autre chose qu’au:s découvertes de son puissant génie ?» Ce que l’on ne savait pas, c’est que Pasteur voyait à travers l’éclat de cette journée le dessous des choses, comme il disait souvent. 11 pensait à son maître Dumas, à son confrère Bouley qui venait de disparaître, à cette enfant qui avait succombé. 11 était plus aux morts qu’aux vivants.
Gomme une dépêche de New- York annonçait que quatre enfants, mordus par des chiens enragés, allaient partir pour Paris, il ne manquait pas d’adversaires qui, après avoir épié ce premier cas de mort malgré le traitement, disaient bien haut et avec un air de triomphe que si les parents de ces enfants avaient connu le sort de la petite Pelletier ds leur auraient épargné ce long et bien inutile voyage.
Les quatre petits américains, appartenant à des familles d’ouvriers, purent venir à Paris, grâce à une souscription publique ouverte dans le New-York Herald. Ils étaient accompagnés d’un
médecin et de la mère du plus jeune d’entre eux. A la première
inoculation, après cette piqûre si légère, cet enfant de cinq ans ne put s’empêcher de dire tout étonné : « Est-ce seulement pour cela que nous avons voyagé si longtemps ? » Quand tous revinrent, les journaux d’Amérique racontaient que la foule se pressait sur le quai. On leur faisait fête, disait un reporter du Courrier des Etats-Unis ; on les accablait de questions sur « l’illustre savant qui les avait si bien soignés » .
A la date même de leur retour, le 14 janvier 1886, Pasteur écrivait une lettre qui montre qu’au miheu des plus vives préoccupations et pendant que le monde était rempli de ses travaux, il trouvait le temps de donner des conseils à un enfant :
« Mon cher Jupille, j’ai bien reçu toutes tes lettres. Les nouvelles que tu me donnes de ta bonne santé me font grand plaisir.
Pasteur te remercie de ton souvenir. Avec moi elle souhaite, et tout le monde au laboratoire, que tu ailles toujours bien et que tu fasses le plus de progrès possible en lecture, en écriture et en calcul. Ton écriture est déjà bien meilleure que par le passé. Mais fais beaucoup d’efforts pour apprendre l’orthographe. Où vas-tu en classe ? Qui te donne des leçons ? Travailles-tu chez toi autant que tu le peux ? Tu sais que Joseph Meister, le premier vacciné, m’écrit souvent. Or, je trouve, quoi qu’il n’ait que dix ans, qu’il fait des progrès bien plus rapides que toi. Applique-toi donc le plus que tu pourras. Perds peu de temps avec les camarades et suis en toutes choses les avis de tes maîtres et les conseils de ton père et de ta mère.
c( Rappelle -moi au souvenir de M. Perrot, maire de Villers- Farlay. Peut-être que sans sa prévoyance tu aurais été malade, et être malade de la rage, c’est la mort infailliblement. Tu lui dois donc une grande reconnaissance. Bonjour et bonne santé. »
Ce n’étaient pas seulement les deux premiers inoculés, le petit alsacien Meister et le jurassien Jupille, qui lui inspiraient ces sentiments d’intérêt et d’affection. Sa sollicitude s’étendait à tous. Souvent il envoyait, comme un rappel à l’ordre, tel petit billet écrit sur une fiche de laboratoire. Peu de jours après cette lettre à Jupille, il adressait ces mots à un enfant pauvre qui avait été inoculé et dont il s’était occupé particulièrement :
« Mon cher petit Gueyton , pourquoi ne m’envoies-tu pas de tes nouvelles comme tu me l’as promis ? Je crains que tu ne saches pas écrire . Dans ce cas , fais tous tes efforts pour apprendre à bien lire et à bien écrire. Si tu as besoin de quelque argent pour te donner quelques loisirs et payer un instituteur, fais-le-moi savoir. Ta bonne physionomie m’a inspiré pour toi un grand intérêt. Je suis persuadé que tu peux très bien apprendre et que tu pourrais par la suite te placer convenablement. Enfin, mets-moi au courant de ta famille. As-tu un père et une mère As -tu des frères et des sœurs? Si tu ne peux écrire, fais -moi faire des réponses à mes questions par le maire de ta commune, par Finstituteur, par le curé. Porte-toi bien. Bonjour.
« Voici, joint à cette lettre, un mandat-poste de dix francs. »
Un des témoins de la vie de Pasteur, M. Roux, disait en parlant de son maître : « Sa pensée opiniâtre s’attachait aux difficultés et finissait par les résoudre, comme la flamme intense du chalumeau constamment dirigée sur un corps réfractaire finit par le fondre. » On pouvait dire de sa bonté qu’elle aussi était semblable à une flamme ardente et active. Les tout petits, qui ne voyaient en lui qu’un homme très bon se penchant vers eux, devaient plus tard, en se rappelant son visage grave mais au doux sourire, se rendre compte que la science ainsi comprise réunit la grandeur intellectuelle et la grandeur morale.
Le bien comme le mal a ses contagions. La science et le dévouement de Pasteur inspirèrent un acte de générosité qui devait en entraîner bien d’autres. 11 reçut la visite d’un de ses confrères de l’Académie française, qui comprenait le journalisme comme un vaste enseignement et comme une école de respect mutuel entre adversaires. C’était Edouard Hervé. 11 remit à Pasteur, de la part du comte de Laubespin, qui consacrait sa fortune à des œuvres utiles, une somme de 40,000 francs destinée à alléger les dépenses nécessitées par l’organisation du service de la rage.
Gomme Hervé questionnait Pasteur sur les premiers projets que l’on pourrait exécuter. Pasteur, qui voyait toujours grand, répondit : « Mon intention est de fonder à Paris un établissement modèle, sans avoir recours à l’Etat, à l’aide de dons et de souscriptions • internationales. » Mais il fallait, ajoutait-il, attendre encore un certain temps pour que l’on n’eût aucun doute sur l’efficacité du traitement. Elle allait ressortir des chiffres eux-mêmes. Les statistiques sur la rage à diverses époques étaient variables. Bouley, qui, sous l’Empire, avait été chargé par le Comité consultatif d’hygiène pubhque de faire une enquête sur les cas de mort après morsure de chiens enragés, avait reconnu que, sur 320 personnes, la mortalité avait été de 40 p. 100. Souvent la proportion se montrait plus forte. Dans la période même où Pasteur soignait le petit Meister, cinq personnes qui passaient sur la route de Pantin
furent successivement mordues par un chien enragé et succombèrent toutes à la rage. Le docteur Dujardin -Beaumetz fît au Conseil de salubrité de la Seine un rapport sur la mort de ces malheureux.
Pasteur, au lieu d’admettre la statistique de Bouley, préféra adopter la statistique d’un vétérinaire, membre de l’Académie de médecine, qui avait longtemps dirigé le service sanitaire de la préfecture de police, M. Leblanc. Cette statistique donnait seulement
une proportion de 16 pour 100 de mortalité. Elle permettait, disait
Pasteur, de se rendre un compte exact des résultats obtenus par la méthode.
Le l**' mars, il pouvait affirmer devant l’Académie que, sur 350 personnes qui constituaient alors le nombre des traités, la nouvelle méthode avait fait ses preuves. Il n’y avait eu, en effet, qu’une mort, celle de la petite Pelletier. Il concluait ainsi :
« On voit en s’appuyant sur les statistiques les plus rigoureuses quel nombre élevé de personnes ont déjà été soustraites à la mort.
« La prophylaxie de la rage après morsure est fondée.
« 11 y a heu de créer un établissement vaccinal contre la rage. »
L’Académie des sciences nomma une commission qui adopta à l’unanimité le projet qu’un établissement pour le traitement de la rage après morsure serait créé à Paris, sous le nom d'institut Pasteur, Une souscription allait être ouverte en France et à l’étranger. L’emploi des fonds, — reçus à la Banque de France, au Crédit foncier, dont Pasteur avait été nommé administrateur en remplacement de J. -B. Dumas, chez les trésoriers-payeurs généraux, chez les receveurs particuhers et chez les percepteurs, — serait fait sous la direction d’un comité de patronage.
D’un bout de la France à l’autre, il y eut un mouvement d’enthousiasme et de générosité qui gagna les pays étrangers. Un journal de Milan, la Perseveranza, qui avait ouvert une souscription, recueillit dès la première hste une somme de 6,000 francs. Le Journal d'Alsace se mit à la tête d’une propagande en faveur
de cette œuvre qui, disait-il, « a germé de la science et de l’esprit de charité ». Il rappelait que Pasteur avait occupé à Strasbourg une chaire dans l’ancienne et brillante Faculté des sciences. « L’Alsace, continuait-il, se souviendra que c’est à un pauvre petit paysan alsacien, au jeune Meister du Val de Villé, que Pasteur a appliqué en premier lieu sa découverte pour le sauver de la mort. » Le journal qui provoquait cette pacifique et féconde agitation annonçait qu’il voulait, ses listes closes, envoyer les souscriptions à Pasteur avec ces mots : Voici l’offrande de l’ Alsace- Lorraine pour l’Institut Pasteur.
A cette époque, la guerre de 1870 pesait d’un souvenir encore lourd sur tous les peuples. A travers tant de recherches perfectionnées de destruction, il y avait comme un soulagement pour l’humanité quand arrivaient des nouvelles de ce laboratoire. On était attentif à cette lutte ardente et sans trêve qui se poursuivait contre les maladies. La plus mystérieuse, la plus cruelle de toutes allait donc être désormais réduite à l’impuissance ! Cependant la méthode rencontrerait encore des cas semblables à celui de la petite Pelletier. Soit retard, soit gravité des morsures, des accidents isolés pour- ’^ient se produire. Il y aurait encore des jours heureux pour les emeurs de doute et de haine.
Dans la première période de mars. Pasteur reçut dix -neuf russes qui arrivaient de la province de Smolensk. Assaillis par un loup enragé, la plupart d’entre eux avaient d’horribles blessures. Un pope , surpris par cette bête furieuse au moment où il se rendait à l’office, avait la lèvre supérieure et la joue droite arrachées; son visage était une plaie béante. Le plus jeune des russes, un paysan, au front labouré par les dents du loup, avait la tête enveloppée comme s’il eût été un blessé ramené du champ de bataille. D’autres morsures ressemblaient à des coups de couteau. Cinq de ces malheureux étaient dans un état si grave qu’il fallut les transporter immédiatement à l’Hôtel- Dieu;' leurs blessures exigeaient des soins qui ne pouvaient leur être donnés dans un des hôtels voisins du laboratoire. Le médecin qui accompagnait
ces moujicks raconta comment le loup, errant deux jours et deux nuits, avait lacéré, meurtri tous ceux qui se trouvaient sur son passage, et comment il avait été abattu à coups de hache par un des plus affreusement mordus.
A cause de la gravité des morsures et afin de réparer le temps perdu par les russes avant de se mettre en route, Pasteur décida qu’il fallait faire double inoculation, une le matin, l’autre le soir. On irait inoculer sur place ceux qui étaient à l’Hôtel-Dieu. Chaque matin on vit les quatorze autres, couverts de leurs touloupes^ ceux-ci la tête bandée de linges sous le bonnet de fourrure, ceuxlà, les bras emmaillottés, les mains emmitainées de compresses, passer silencieusement à travers les groupes si divers des mordus. Un basque coiffé du béret, une famille anglaise, un hongrois revêtu de son costume national, une paysanne française à petit bonnet, de pauvres gens de toutes les provinces : il semblait qu’on eût sous les yeux le spectacle de l’égalité devant la souffrance; c'était aussi comme une image de ce que serait un jour la reconnaissance des peuples pour ce bienfaiteur de l’humanité. A la nuit tombante, les groupes muets et résignés de moujicks revenaient dans la salle du laboratoire à peine éclairée. Ils donnaient la vision de personnages conduits par la fatalité, ne com- ^ prenant rien à ce combat livré au mal par la science et où se jouait leur vie ou leur mort. Pasteur! c’était le seul mot, le seul nom français qu’ils connussent. Quand ils passaient successivement devant lui, leur visage impassible et triste avait un éclair d’espoir et de gratitude.
Pouvait-on espérer qu’ils seraient tous sauvés ? Leur état donnait d’autant plus d’inquiétude que quinze jours s’étaient écoulés entre la date des morsures et celle des premières inoculations. De toute la France arrivaient au laboratoire des documents sur les cas de mort à la suite de morsures de loups enragés. Combien d’observations se terminaient par ce mot : mort ! C’était comme un refrain lugubre, semblable à celui qui revient dans les chambrées quand un sous-officier, énumérant les cas graves prévus par le code militaire, termine chaque article par l’invariable menace dtî
mort. Après certaines morsures de loups enragés, tous les mordus avaient succombé. Un tableau d’ensemble permettait d’établir une proportion de mortalité de 82 p. 100. Ce chiffre semblait être celui qui se rapprochait le plus de la réalité. La statistique, parfois de 70 à 65 p. 100, ne s’était jamais abaissée au-dessous de 57 p. 100.
Pendant que la cour de l’Ecole normale, qui menait au laboratoire de Pasteur, ressemblait à une cour des miracles, les discussions s’élevaient dans les journaux et dans les conversations sur la méthode. Combien de vies seront-elles sauvées? Question pleine d’angoisse que s’adressait le grand public formant masse entre les enthousiastes et les détracteurs. Lorsque trois des russes succombèrent, l’émotion fut vive.
Pasteur n’avait cessé d’aller du laboratoire à l’Hôtel- Dieu. 11 était accablé de chagrin. Ce n’était pas que sa confiance dans la méthode, quelle que fût la rudesse de ces trois chocs, eût été ébranlée ; l’ensemble des résultats était là. Mais les questions de statistique pesaient peu quand il était le témoin d’un malheur. Sa bonté n’était pas de celles qui se perdent en généralités collectives; il avait le souci de chaque individu. Quand il traversait une des salles de l’ Hôtel-Dieu, tous les malades au fond de leur lit lui inspiraient une compassion profonde. Et voilà pourquoi, rien qu’à le voir passer, à l’entendre, à rencontrer son regard qui s’arrêtait sur eux, tant de gens ont conservé de lui le souvenir que jadis les hommes du peuple devaient avoir de saint Vincent de Paul.
«... Les autres russes vont bien quant à présent, » déclara Pasteur à l’Académie, dans la séance du 12 avril 1886. Alors qu’en France certains adversaires continuaient à discuter sur les trois morts et affectaient de ne voir que ces échecs, le retour des seize survivants fut salué en Russie avec une émotion presque religieuse. D’autres russes av£int ceux-là étaient venus, et ils étaient sauvés ; et le Tsar, sachant toutes ces choses, pria son frère, le grandduc Wladimir, d’apporter à Pasteur un cadeau souverain : la grand’ croix de Sainte- Anne de Russie en brillants. 11 voulut faire
mieux encore : il prit part à la fondation de l’Institut Pasteur et donna cent mille francs.
Au milieu d’avril 1886, le gouvernement anglais, voyant les résultats pratiques de la méthode de prophylaxie de la rage, nomma une commission pour étudier et vérifier les faits. Sir James Paget en fut le président. Les membres étaient : Lânder Brunton, Fleming, Sir Joseph Lister, Quain, Sir Henry Roscoe, Burdon Sanderson, Horsley secrétaire. Le programme se résumait ainsi : Développement du virus rabique dans la moelle des animaux morts de rage ; transmission de ce virus par inoculation intracrânienne ou hypodermique ; exaltation de ce virus par passages successifs de lapin à lapin ; possibilité soit de protéger d’avance, à l’aide d’inoculations vaccinales, des animaux sains contre les morsures ultérieures d’animaux enragés, soit d’empêcher l’explosion de la rage chez ceux qui ont été mordus; application de cette méthode à l’homme et valeur de son efficacité.
Burdon Sanderson et Horsley vinrent à Paris. Deux lapins inoculés par Pasteur furent emportés en Angleterre. C’est par ces lapins que devait commencer la série d’expériences. On ferait ensuite l’enquête sur les personnes traitées en Angleterre et en France. Autant Pasteur était irrité devant le parti pris ou la légèreté dans les critiques, autant il comprenait, il approuvait, il sollicitait tout contrôle.
Le Journal officiel ne cessait de publier des listes où se mêlaient les dons des plus grandes fortunes, les prélèvements sur de petits revenus, l’épargne de l’étudiant, le salaire dé l’ouvrier. La conférence Scientia^ — réunion d’hommes d’étude, organisée par MM. Charles Richet, Gaston Tissandier, Talansier, de Nansouty, ^ lança l’idée d’un festival au profit de l’Institut Pasteur. La matinée devait avoir lieu dans le palais du Trocadéro. Un comité de patronage fut constitué parmi les confrères de Pasteur. Les artistes des grands théâtres s’inscrivirent pour apporter leur concours.
Ce fut pour Pasteur, lorsqu’il eut pris place dans la foule qui remplissait cette immense salle, quelque chose de singulier de se
trouver tout à coup transporté dans un milieu qui lui était si étranger. Quand, de sa voix haute et claire, Goquelin jeta ces derniers vers d’une poésie d’Eugène Manuel :
El dans l’œuvre de- Dieu, que l’homme calomnie,
Ceux-là sont les plus grands qui font, par leur génie.
Reculer la mort devant eux,
la salle tout entière se tourna vers Pasteur.
Après avoir entendu des fragments d’œuvres d’Ambroise Thomas, de Gounod, de Massenet, de Léo Delibes^, de Saint-Saëns, on vit la scène occupée par des russes aux costumes de couleurs éclatantes, par des femmes, des jeunes fiUes en robes de brocart, coiffées de hauts diadèmes d’argent. Le chef, aux cheveux bouclés, à la barbe blonde, revêtu d’une sorte de chape d’or, dirigeait solennellement les chœurs. A écouter ces chants religieux ou tendres, ces mélopées lentes et douces, il y avait pour Pasteur comme une transfiguration étrange des russes de Smolensk, couverts de leurs peaux de bêtes. Peu à peu, on entendit les voix des femmes s’éteindre, semblables aux voix virginales qui se perdent dans l’ombre d’une chapelle mystérieuse. Et pour que cette journée scientifique et mondaine se terminât par quelque chose de sacré, Gounod qui était présent fît exécuter par des soprani, des violonistes et des harpistes son Ave Maria. Pendant que s’élevait la prière, pleine d’effusion, de ce compositeur qui a su exprimer toutes les tendresses humaines et tous les sentiments mystiques,
on le vit, — chef d’orchestre au milieu de la scène, — se tourner vers son confrère possédé par la recherche du vrai comme il était, lui, possédé par la recherche du beau. Et lorsque les chants cessèrent, l’artiste, tout frémissant encore de foi et d’enthousiasme, son admirable visage éclairé de bonté expansive, jeta, à deux mains, à plein cœur, un baiser au savant. Gounod avait écrit, au commencement de la guerre de 1870, dans une lettre désespérée, datée de Londres : « Malheureuse terre ! misérable habitation des hommes, où la barbarie n’a pas encore cessé non seulement d'être, mais d’être de la gloire et de faire obstacle aux rayons purs et bien-
faisants de la seule vraie gloire, celle de l’amour, de la science et du génie !» Ces rayons purs et bienfaisants, il les voyait, ce jour du festival; il saluait dans Pasteur, avec une admiration respectueuse, « l’une des gloires les plus pures du pays et du siècle » .
Le soir, dans un banquet, Pasteur remercia ses chers et grands confrères de l’Académie et les organisateurs de cette fête incom- ’parable. « N’était-ce pas, disait-il, un touchant spectacle de voir ces compositeurs immortels, ces grands charmeurs de l’humanité heureuse, apporter leurs glorieux concours à ceux qui veulent étudier et servir l’humanité souffrante? Vous aussi, vous êtes venus, vous tous grands artistes et grands acteurs. On eût dit autant de généraux en chef qui consentaient à rentrer dans le gros de l’armée pour donner plus de vigueur et d’élan à un sentiment commun. Il m’est difficile de peindre ce que j’ai ressenti. Oserai-je vous avouer que je vous entendais presque tous et presque toutes pour la première fois ? Je ne crois pas avoir passé dans ma vie dix soirées au théâtre. Mais je n’ai plus de regrets à avoir, puisque dans l’intervalle de quelques heures vous m’avez donné, comme dans une synthèse exquise, les sentiments que teuit d’autres mettent plusieurs mois et plusieurs années à rassembler. »
Quelques jours après, la souscription de l’Alsace-Lorraine, recueillie par tous les journaux alsaciens, fut remise à Pasteur par les mains de sa fille à qui elle avait été apportée. Cette offrande atteignait près de quarante-trois mille francs.
a Ce n’est pas sans une vive émotion, — écrivait Pasteur dans sa lettre de remerciements au directeur du Journal d'Alsace, Gustave Fischbach, — que je lis les titres de ces journaux qui ont désiré ouvrir leurs colonnes aux souscriptions en faveur du nouvel établissement. Je n’ai pas été moins heureux et touché lorsque, parmi la foule des noms des souscripteurs, que je voudrais pouvoir remercier tous individuellement, j’ai aperçu celui de mon jeune petit ami Joseph Meister, le premier de ceux que la nouvelle méthode de prophylajcie de la rage a arrachés à la mort, car il était, de vos compatriotes, le premier mordu et inoculé !
® Ce fut une joie pour moi de me rappeler celte circonstance le jour où je pus croire que Joseph Meister devait être considéré comme à Tabri de tout danger. C’est plus sûr encore aujourd’hui. Voilà bientôt onze mois qu’il a été attaqué par ce chien dont les autorités allemandes ont reconnu, après une très sévère enquête, la rage la plus confirmée.
« Je le porte dans mon cœur, ce cher enfant, qui a été pour moi, pendant de longues semaines, le sujet de tant d’alarmes. »
Comme le savant français avait remué dans les gremdes et bonnes âmes les sentiments qui font honneur à l’humanité, on l’appelait de tous côtés pour soutenir des œuvres dignes de notre temps et dignes de lui.
Depuis la mort de J. -B. Dumas, il était président de la Société de secours des amis des sciences. 11 n’avait pas attendu jusque-là pour s’intéresser à cette Société qui date de 1857.^C’est au baron Thénard que revient l’honneur de cette fondation. Thénard, à quatre-vingts ans, avait eu l’idée de créer une Société qui mettrait les veuves, les enfants d’un savant, mort pauvre, à l’abri de la misère et de la gêne, leur épargnerait les démarches humiliantes, assurerait à leur vie la sécurité du pain quotidien. Cette haute pensée fut bien vite adoptée par les confrères et les amis de Thénard, qui étaient aussi ceux de Pasteur. On stipula que les secours n’auraient aucun caractère d’aumône. Ils seraient considérés comme des récompenses de services rendus. Tous les ans, dans l’assemblée générale de cette Société, on proclamerait le nom des pensionnaires comme on proclame à l’Institut le nom des lauréats. A la générosité s’ajouterait ce quelque chose d’achevé qui s’appelle la délicatesse.
Thénard, le maréchal VaiUamt, J. -B. Dumas furent successivement les présidents de celte œuvre, reconnue presque immédiatement d’utilité pubhque et dont Pasteur s’était honoré de n’être tout d’abord que le vice-secrétaire. Dans le compte rendu annuel de la Société, il énumérait un jour le a douloureux contingent d’infortunes » que les amis des sciences prenaient sous leur pro-
tection, et brusquement il s’écriait, emporté par un flot de sentiments et d’idées :
<r L’esprit mène le monde, a-t-on dit, et le monde n’en sait rien. » Dans cette conduite du monde par l’esprit la science a la plus grande part. Vous n’êtes point de ceux qui l’ignorent, vous tous dont la présence dans cette enceinte est un hommage rendu à notre chère institution. Vous êtes persuadés que les progrès des nations pourraient se mesurer aujourd’hui aux efTorts de leurs savants et à l’importance de leurs découvertes. N’oublions pas toutefois que la route des grands efforts se confond souvent avec celle des grands sacrifices, et que le premier devoir d’un pays civilisé est de réparer l’injustice du sort envers ceux qui l’ont servi avec dévouement. C’est l’honneur de la Société de secours des amis des sciences d’être au premier rang parmi ceux qui veulent payer cette dette du patriotisme. Efforcez-vous donc de faire connaître ses statuts et de multiplier, par tous les moyens, le nombre de ses souscripteurs. Quelle disproportion entre cette modique cotisation annuelle de dix francs et le bien qui en résulte !
a Par le souvenir des bienfaits de notre association, suscitez partout l’esprit de charité envers les nobles victimes de la science. Tous les grands sentiments dorment au fond de notre humaine nature; mais chacun d’eux a sa voix qui l’éveille et à l’unisson de laquelle il est prêt à vibrer. Au bruit du clairon, au cri de la patrie en danger, le courage guerrier se lève en sursaut. A la moindre plainte, au contraire, de l’enfant qui souffre, au moindre récit du malheur, du malheur immérité surtout, la charité est debout, prête à donner et à bénir. Appelez-la à notre aide.
« Exaltez enfin autour de vous l’honneur de compter parmi les amis des sciences. Ami des sciences ! profonde et touchante qualification ! Dites-moi de quelqu’un qu’il est prince, duc, marquis, sénateur même ou député, le connaîtrai-je? Mais si vous m’assurez qu’il est ami des sciences, quelle que soit sa condition, brillante ou obscure, j’irai à lui avec la persuasion de trouver un homme de cœur, qui ne sera jamais confondu dans la foule de ceux dont on peut dire avec vérité : l’esprit les mène et ils n’en savent rien, a
A quelque temps de là, Pasteur fut consulté par de très riches industriels sur les soins qu’il fallait prendre pour conserver le lait pendant les chaleurs de l’été. S’empressant de satisfaire à leurs questions, il accompagna sa réponse du fascicule où était ce compte rendu. Deux souscriptions perpétuelles prouvèrent une fois de plus, disait Pasteur en annonçant cette bonne nouvelle à la Société, qu’un bienfait n’est jamais perdu. Et il ajoutait : « Reditesle autour de vous, ce proverbe béni. »
Les 60,000 francs de capital que la Société avait au début. Pasteur espérait qu’elle arriverait à les posséder comme revenu et à les distribuer en secours annuels. Il ne manquait guère d’assister aux séances du conseil ; il s’intéressait à l’examen des dossiers, à la lecture des rapports, à la discussion des propositions de secours.
On attachait à la présence de Pasteur un tel prix qu’il semblait qu’elle fût pour bien des œuvres sociales un présage heureux. La Société philanthropique voulait-elle inaugurer, au mois de juin 1886, à l’avenue du Maine, un asde où les mères de famiUes pauvres auraient le berceau de leur enfant près d’eUes , c’était à lui que l’on s’adressait pour le prier d’être le parrain de ce refuge. Il résuma l’œuvre de cette Société, rappela comment elle avait fait le tour de la misère humaine. « Vous avez commencé, ü y a cent ans, par vous occuper des octogénaires, puis, après avoir adopté le vieillard, nourri le pauvre, abrité la femme qui a peur de l’isolement et de la nuit, vous ouvrez maintenant un asile aux nouveaunés. » Et, la générosité qui ne connaît pas d’obstacle lui semblant devoir diriger davantage les sociétés vers le bien, ü disait : a On ne demande pas à un malheureux : De quel pays ou de quelle religion es-tu? On lui dit : Tu* souffres; cela sufht. Tu m’appartiens et je te soulagerai ! » Il s’élevait ensuite contre les pessimistes et les gémissants. Il rendait justice à ce siècle accusé trop facilement d’égoïsme et d’âpreté dans la lutte pour la vie. « Il faut reconnaître, disait-il, que notre siècle aura eu, plus que tous les autres siècles, le souci des humbles, des souffrants et des tout petits. Poursuivi par l’idée fixe de leur venir en aide, il aura fait trois
grandes choses : il aura combattu la maladie, la misère et Fignorance. »
Soulager, consoler, relever l’idéal de vie chez tout être humain : grande et noble tâche que chacun dans sa mesure peut s’appliquer à remplir. Pasteur l’accomplissait de son mieux. L’action qu’il exerçait était à la fois individuelle et collective. Nul ne pouvait sortir d’un entretien avec lui ou l’entendre dans une assemblée sans emporter une ardeur au travail, un besoin de dévouement.
Un soir, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, il présidait une distribution des prix de l’Union française de la jeunesse. Il était entouré de jeunes gens qui, remplis de l’amour de la France, désireux de répandre sur le terrain social les germes d’apaisement, avaient fondé, à peine bacheliers, une société d’instruction et d’éducation populaires. Sa voix grave allait à Fespril et au cœur d’un tel auditoire :
a J’ai suivi, avec l’émotion d’un homme que les problèmes de l’instruction nationale ont passionné, j’ai suivi de bulletins en bulletins, d’étapes en étapes, votre marche en avant. Vous avez eu des commencements modestes. C’était parfois à côté d’un bal de barrière ou d’un comptoir de marchand de vin que vous allumiez bravement vos lanternes. Peu à peu, elles ont brillé sur tous les points de Paris. Aujourd’hui, ce sont comme des phares qui déjà éclairenf et guident les. foules. »
Puis admirant comment ces jeunes maîtres avaient voulu sc conformer aux besoins de leurs élèves et varier les cours selon les "quartiers : « Au faubourg Saint- Antoine, vous installez un cours de géométrie pour venir en aide aux ouvriers en bois et aux ouvriers mécaniciens. A côté du Jardin des Plantes, vous organisez, pour une vingtaine de tanneurs et de corroyeurs, un cours de chimie industrielle. Ah ! messieurs, je ne puis me défendre d’une secrète préférence pour ce cours-là. Ce n’est pas seulement parce que j’ai occupé, comme votre camarade professeur, une chaire de chimie, c’est encore parce que je suis fils d’un tanneur. 11 était ouvrier, lui aussi, et lui aussi avait eu la paSsSion d’apprendre. 11 a été mon
premier maître, et c’est lui qui a mis en moi l’amour du travail et, pour aiguillon du travail, l’amour de la patrie. Que cette double passion domine toujours votre œuvre ! »
Précisément à cette époque, la Société nationale d’agriculture, dont Pasteur faisait partie depuis 1872, venait de lui décerner le prix Barotte, qui devait être donné tous les sept ans, « à l’auteur de la découverte et de l’invention la plus importante et la plus profitable à l’agriculture ». Avant de quitter l’Union française de la jeunesse. Pasteur annonça qu’il voulait partager ce prix avec ses jeunes camarades de PUnion pour fonder un pnx annuel en faveur du meilleur élève du cours de chimie.
Que ce fût dans le conseil de la Société des amis des sciences, ou devant un auditoire qui réunissait la jeunesse des écoles et celle des ateliers, ou dans une assemblée d’hommes de science, ou encore au milieu d’un public mondain participant aux œuvres de charité, il allait semant des préceptes de vaillance, éveillant le sentiment de fierté humaine qui développe et exalte les bons vouloirs, dirigeant tous les regards vers un but général et élevé.
11 admirait les hommes qui savent entrer en communication avec l’âme des foules; il se passionnait pour leurs moyens d’action, discours ou livres. Il ne soupçonnait même pas, dsuis sa sincérité profonde et son peu d’habitude du théâtre, qu’il y eût des habiletés professionnelles. Peu d’ouvrages lui paraissaient indifférents. C’était souvent une singulière surprise pour un homme de lettres, — amené au laboratoire par un souci de candidature à l’Académie française et convaincu que rien n’existait pour Pasteur en dehors des matras et des cornues, — de l’entendre parler de telle ou telle œuvre littéraire. Approbations ou critiques, il les formulait sans autre préoccupation que de dire la vérité et de rendre service. « Ejxusez ma franchise. Les vrais amis désobligent quelquefois, » écrivait-il à un débutant qu’il connaissait à peine, mais qui risquait de se laisser aller à des fantaisies de littérature inférieure, a Ne vous semble-t-il pas que notre pays a grand besoin d’ouvrir à la jeunesse des voies nouvelles qui lui découviiraient des horizons plus mêlés de travail sérieux, de moralité, de poésie, avec quelque
.^ose de l’idée divine, du mystère de notre destinée et de la grandeur de la patrie?... Les lettres sont capables d’amener des modifia cations profondes, durables, dans le courant des idées communes è tout un peuple. »
Labeur, bonne action, conseil, rien n’était fait ou donné à demi. S’il trouvait le temps, même dans la période où la rage l’absorbait, de s’occuper de tant de choses et de suffire à tant de tâches, c’est que sa vie n’était ni morcelée ni émiettée, c’est que M""® Pasteur savait la défendre contre tout ce qui ne rentrait pas dans le domaine du laboratoire. Il dut à cette existence retirée, presque recluse, de poursuivre des travaux dont une partie aurait suffi à rendre célèbres plusieurs savants.
Invariablement, entre dix et onze heures du matin, Pasteur descendait la rue Claude-Bernard. Il pressait le pas et gagnait la ^ rue Vauquelin où l’on avait ins taillé quelques baraquements pour faciliter le service de la rage. A côté de constructions légères et provisoires, salle d’attente, cabinet d’inoculation, salle de chirurgie, on voyait des cages, des poulaillers, des niches adossées aux murs jaunis et lézardés de l’ancien collège Rollin. Les mordus, paisibles et heureux, avaient l’air de promeneurs dans un jardin d’acchmatation. Les enfants, leurs pleurs séchés dès le second jour de la piqûre, reprenaient leur insouciance. Pasteur aimait à les gâter; ~ il avait toujours pour eux dans un coin de son tiroir une provision de bonbons et de gros sous brillants neufs. Une petite fille s’amusa à faire percer ceux qu’elle avait reçus. Le jour de son départ, elle s’en fît un collier et courut embrasser le grand homme comme elle eût embrassé son grand-père.
Les D™ Grancher, Roux, Chantemesse et Gharrin venaient, à tour de rôle, faire les inoculations. Un service annexe de chirurgie, nécessité par les nombreuses plaies des personnes mordues, fut confié au D' Terrillon. Il y apporta son activité jeune et vaillante, qui avait quelque chose de militaire. Il appliquait les pansements suivant une méthode rapide et simple, fondée sur l’antisepsie la pius rigoureuse.
Au mois d’août 1886, pendant son séjour à Arbois, Pasteus' ne cessait de compulser ses notes et ses registres. Parfois cependant ii avait la faiblesse de relire certains articles de critique passionnée. « Ah! qu’on a de la peine, disait-il, à faire triompher la vérité. Ce n’est pas un mal, c’est un stimulant; seulement, ce qui est pénible, c’est la mauvaise foi. Comment n’est-on pas frappé des résultats? Les statistiques ne sont-elles pas là? De 1880 à 1885, n’a-t-on pas constaté que 60 personnes sont mortes de rage, dans les hôpitaux de Paris? Or, depuis le 1" novembre 1885, depuis que fonctionne à mon laboratoire la méthode préventive, il n’y a eu dans ces hôpitaux que 3 cas de mort; et, sur ces 3 cas, 2 personnes non inoculées. Il est évident que parmi les gens mordus par des chiens enragés bien peu ne sont pas venus se faire traiter. En France, sur ce nombre inconnu, mais très restreint, on a relevé, continuait-il avec tristesse, 17 cas de mort, tandis que sur les 1,726 français et algériens qui sont venus se faire soigner, la mortalité après traitement a été de 10. »
Mais si faible que fût cette mortalité. Pasteur ne pouvait en prendre son parti. Il cherchait à devancer l’explosion du mal par la rapidité et l’intensité des traitements. A son retour à Paris, il fît sur ce sujet une communication à l’Académie des sciences le 2 novembre 1886. La séance était présidée par l’amiral Jurien de la Gravière qui, dans une allusion aux attaques dirigées contre Pasteur, lui disait publiquement : « Toutes les grandes découvertes ont eu leurs phases d’épreuves. Puisse votre santé résister à celles qu’U VOUS a fallu subir ! Si jamais vous sentiez chanceler votre courage, rappelez-vous le bien que vous avez fait et songez que l’humanité a encore besoin de vous ! »
A la suite de tant d’émotions et de travail, la santé de P'^steur était altérée. Des intermittences du pouls et d’autres symptômes indiquaient que le cœur était atteint. Les D" Villemin et Grancher prescrivirent le régime lacté. Tout d’abord ils n’osèrent ordonner le repos absolu. Mais à la fin d'une froide journée d’octobre, au moment où Pasteur, assis près de la fenêtre de son cabinet, devant
ses Gabiers d’expériences, était en plein travail, M. Grancher lui demanda d’avoir le courage de s’interrompre, de se soigner et de penser même à un départ pour le Midi.
Un grand ami des sciences, M. Raphaël Bischoffsheim, offrit alors sa villa de Bordighera à Pasteur, comme il l’avait mise à la disposition de la Reine d’Italie, de Sainte-Glaire Deville, de Léon Say et de Gambetta. La villa, disait-il en insistant affectueusement, est près de la frontière française et au bord de la Méditerranée; le pays est d’une beauté incomparable. « Un bois de palmiers comme à Bordighera, et à Thorizon une Méditerranée bleue », c’était le dernier souhait de Théophile Gautier mourant.
A la fin de novembre, Pasteur consentit à aller prendre quelques semaines de repos. Triste fut ce départ, le soir, à la gare de Lyon. Le train de Nice, dit « train de luxe », était déjà formé. On ne ' voyait que des affairés d’oisiveté, puis des malades qui avaient hâte de retenir leurs places pour aller vers ce pays du soleil où ils devaient mourir. Derrière les chariots qui roulaient les lourdes malles emportées pour une longue absence, il semblait qu’il y eût des fourgons invisibles chargés de cercueils. Un groupe de dix-huit personnes, les disciples en tête, quelques amis, M. Bischoffsheim, des médecins étrangers qui étudiaient à Paris le traitement prophylactique de la rage, étaient venus saluer Pasteur qui s’en allait avec sa femme, sa fille, son gendre et ses deux petits-enfants.
Les premières clartés du jour, le soleil qui apparent dès Avignon, le contraste entre le départ rempli de brume et ce perpétuel roulement vers la lumière donnaient une sensation de bien-être, de détente et presque de santé. A Nice, des médecins vinrent en députation apporter leurs vœux à Pasteur. On aurait dit que les mots de l’Empereur du Brésil : « Longue vie à celui qui a tant fait pour prolonger celle des autres», fussent le souhait de tous.
Le trajet de Vintimille à Bordighera se fit en voiture. Sous le ciel d’un bleu profond, près d’une mer aussi bleue que ce ciel, se détachent les oliviers aux troncs puissants, au feuillage léger. Ils s’étendent, couvrent des collines et sont comme les maîtres du pays. Çà et là se dressent de hauts palmiers. Les cactus épineux,
les agaves aux feuilles épaisses bordent la route. La villa Bischoffsheim, — avec son campanile ajouré, ses balustres de marbre blanc, son jardin plein d’orangers, sa profusion de boulons de roses et de camélias qui n’attendaient que le mois de janvier pour fleurir, — donna à Pasteur la notion de ce que peut être le repos dans ce climat si doux, enveloppé d’une atmosphère si pure.
Les premiers jours, il se promena sur les bords de la mer. Puis, son pouls devenant plus régulier et plus fort, il alla jusqu’à gravir la route qui monte au village de Borghetto. Mais sa pensée le reportait sans cesse au laboratoire. M. Duclaux songeait alors à fonder un recueil mensuel sous le titre : Annales de V Institut Pasteur. Par une lettre du 27 décembre 1886, Pasteur, en adressant son approbation à M. Duclaux, conseillait aux directeurs des stations antirabiques diverses expériences. L’action des inoculations préventives contre la rage, il l’attribuait à une matière vaccinale associée au microbe rabique. En étudiant les questions d’immunité, Pasteur avait pensé tout d’abord que, par le fait d’un premier développement du microbe pathogène, disparaissait de l’organisme un élément nécessaire à la vie de ce microbe. C’était, en d’autres termes, la théorie de l’épuisement. Il s’arrêtait, depuis 1885, à celte seconde idée , soutenue d’ailleurs par des biologistes , que l’immunité était due à une substance laissée dans le corps par la culture du microbe et qui s’opposait à un nouvel envahissement : c’était la théorie de l’addition.
« Je suis bien heureux, lui écrivait Villemin, son médecin et ami, d’apprendre que votre santé s’améliore. Vivez un peu la vie dans ce pays enchanteur. Vous avez bien mérité un peu de repos, et ce repos vous est absolument nécessaire. Vous vous êtes surmené au delà de toute mesure, vous avez besoin de réparation. Or la réparation du système nerveux gît surtout dans l’apaisement des tempêtes de l’esprit, des angoisses du cœur que vos travaux enragés ont suscités en vous. Laissez faire le soleil de Bordighera. »
Mais ce calme dont Pasteur avait tant besoin fut bientôt troublé.
Le 4 janvier 1887, à l’Académie de médecine, au sujet d’un cas de mort, qui s’était produit au mois de décembre précédent, malgré
le traitement de la rage, M. Peter déclarait la médication antirabique inefficace, en attendant qu’à une séance suivante il la qualifiât de périlleuse sous sa forme intensive. Dujardin-Beaumetz, Chauveau et Verneuil intervinrent immédiatement pour réclamer d’autres faits, celui qui était allégué n’ayant « aucune espèce de caractère scientifique ». MM. Grancher et Brouardel supportèrent, huit jours après, tout le poids de la discussion. M. Grancher, qui était dans cette circonstance le porte-parole de Pasteur à l’Académie de médecine, fit justice de certaines accusations et ajouta : « Les médecins qui ont été appelés par M. Pasteur à l’aider dans son œuvre n’ont pas hésité à subir l’inoculation antirabique pour se mettre à l’abri des dangers d’une inoculation par piqûre des virus qu’ils manient chaque jour. Peut-on leur demander une meilleure preuve de foi et de bonne foi? » 11 montrait que la mortalité des inoculés restait au-dessous de 1 p. 100, « M. Pasteur, concluait-il dans la séance du 11 janvier, publiera prochainement des statistiques étrangères de Samara, de Moscou, de Saint-Pétersbourg, d’Odessa, de Varsovie et de Vienne : elles sont toutes absolument favorables. » Comme on insinuait que le laboratoire de l’Ecole normale cachait ses insuccès, les Annales de l'Institut Pasteur devaient publier tous les mois la statistique des traités. Vulpian, à une nouvelle séance, — et ce furent presque ses dernières paroles à l’Académie de médecine, — disait pour mettre fin à ce qu’il appelait une guerre sans excuse : « La série des recherches qui ont conduit M. Pasteur à celte découverte est, en tout point, admirable... Ce nouveau service vient s’ajouter à tous ceux que notre illustre Pasteur a déjà rendus à l’humanité. L’éclat que ses travaux ont jeté sur notre pays est incomparable et maintient la science française au premier rang... Nos travaux et nos noms seront depuis longtemps ensevelis sous la marée montante de l’oubli; le nom et les travaux de M. Pasteur resplendiront encore et sur des hauteurs si élevées qu’elles ne seront jamais atteintes par ce triste flot. »
Le bruit de ces discussions troublait Pasteur. Tout courrier lui donnait la fièvre. Chaque matin, il voulait revenir à Paris pour
répondre aux attaques. C’était chose pénible de voir sur son visage altéré les signes trop visibles du besoin qu’il avait de se reposer dans ce pays où tout est apaisement, sérénité, lumière, et d’entendre, pendant ce mois de janvier 1887, l’écho indéfini de ces débats passionnés. 11 recevait des lettres anonymes, des articles injurieux, tout ce que peuvent inventer l’envie et la haine, que les latins ont eu raison de confondre dans un seul mot. 11 apprenait à connaître les vilains côtés de la nature humaine. <(- Je ne me croyais pas tant d’ennemis », disait-il un jour avec tristesse. Mais il avait de quoi se consoler en voyant comment et par qui il était soutenu.
Dans une communication à l’Académie des sciences, Vulpian se constitua le défenseur de la méthode. Non qu’eUe fût attaquée dans ce milieu; mais, après les séances bruyantes de l’Académie de médecine où sur les gradins du public circulaient des listes de nécrologie, certains bruits qui rasaient la terre continuaient d’accuser- Pasteur de dissimuler les insuccès de sa méthode. Vulpian, — qui était frémissant de colère à l’idée de ces attaques contre « un homme tel que M. Pasteur, dont la bonne foi, la loyauté, la probité scientifique, peuvent servir de modèles à ses adversaires, comme à ses amis », — pensa qu’il y avmt double intérêt, scientifique et humanitaire, à préciser une fois de plus les faits confirmés par- de nouvelles statistiques. Avec la mobilité impressionnable de l’opinion publique, il suffit parfois d’un article pour ébramler la confiance. Aussi voulait-il rassurer tous les gens traités qui , au milieu de ces discussions , pouvaient se demander avec angoisse s’ils étaient réellement sauvés. L’Académie des sciences décida que la communication de Vulpian serait insérée in extenso dans les comptes rendus et adressée à toutes les communes de France. Préoccupé du contre-coup que tant d’attaques devaient avoir sur la santé de Pasteur, Vulpian lui écrivait : cc Tous vos admirateurs espèrent que ces attaques intéressées n’auront excité que votre dédain. Voici sans doute le beau temps revenu à Bordighera. Il faut en profiter pour vous guérir tout à fait. » Et il ajoutait : a L’Académie de médecine dans sa presque totalité, à 4 ou 5 membres près (tout au plus), est tout â fait pour vous. »
Après ces débats, Pasteur eut quelques jours de calme. Tout en songeant à de nouvelles recherches sur l’immunité, il prenait un vif intérêt à examiner les plans que l’on préparait pour son Institut. Sa pensée était toujours loin de Bordighera ; il semblait y vivre dans une sorte d’exil. Ce pays frontière, où viennent échouer des existences qui sont comme des épaves, contribuait à son impression de tristesse. Il vit un jour passer en robe de deuil l’Impératrice Eugénie. Eut-elle l’idée, en traversant les bois d’oliviers, de gravir la vieille viUe et d’aller jusqu’au promontoire où Garnier, l’architecte de rOpéra, bâtit sa villa belvédère Dans le jardin en pente, rempli d’orangers en espaliers, au miheu des mimosas, des palmiers aux vieux troncs chevelus, elle aurait vu surgir une des colonnes du palais des Tuileries. La trace des flammes d’incendie est cachée par des roses rouges qui montent, s’enroulent et s’épanouissent.
Peu de temps après. Pasteur reçut la visite du prince Napoléon qui allait, de ville en ville traînant son ennui dédaigneux. Il se présenta à la viUa Bischoffsheim sous le nom de comte de Moncalieri, venu, disait-il, pour saluer son confrère de l’Institut. La rage fut le sujet de leur entretien. Le lendemain, Pasteur alla voir le prince dans une petite chambre d’hôtel garni, vraie chambre d’exilé. On sentait le campement hâtif et sans goût de séjour. Sur un coin de la cheminée, la montre du prince, où l’on distinguait en émail un petit portrait de Napoléon I®% marquait les heures vides de ce Bônaparte proscrit. Existence manquée, efforts impuissants, supériorité hautaine se lisaient dans son regard pénétrant, désabusé. Sa voix qui avait tour à tour quelque chose d’impérieux et de câlin, son visage d’une ressemblance saisissante avec le grand Empereur accusaient plus encore l’énigme de cette destinée qui s’achevait dans une vie errante. Il parla à Pasteur des désastres de 1870. Il était dans les mers du Nor d avec son compagnon de voyage Bensm, quand une dépêche arriva sur la côte de Norvège. C’était la nouvelle de la déclaration de guerre. « Je donnai l’ordre au bateau à vapeur de revenir en arrière. — Mais où allonsnous? me demanda Renan. — Nous allons à Gharenton, reprisje. » Et à ce souvenir, le prince avait encore des éclairs d^ colès.
qui traversaient son regard bleu, a Ah ! ils ont été bien malheureux, ajouta-t-il après un silence, mais ils ont été plus coupables encore. »
Le lendemain même du carnaval, qui depuis Nice jusqu’à Bondighera promenait ses masques et ses cortèges, le 23 février, au petit jour, un violent tremblement de terre épouvanta cette contrée si calme, où la nature jette des fleurs sur tout le paysage comme pour voiler aux malades le spectre de la mort. Il était six heures vingt minutes du matin. Tout à coup crépitement, grondement, bruit sourd qui venait des profondeurs de la terre. On aurait cru entendre un train rapide qui passe en les ébranlant sur des plaques de fer. Les maisons oscillaient comme prises de vertige. Puis c’étaient des craquements sinistres. Cette première secousse dura plus d’une minute. La notion de solidité disparut en quelques secondes, et en quelques secondes aussi on eut le sentiment d’une impuissance absolue. Que se passa-t-il dans les maisons ? Sans doute il y eut pour toute famille un brusque besoin de se rapprocher, de ne pas être séparé. A peine Pasteur avait-il auprès de lui femme, enfants et petits-enfants que se produisit une deuxième secousse plus effroyable que la première. 11 semblait que tout dût s’effondrer et disparaître dans un gouffre. Jamais journée ne s’était annoncée plus radieuse : l’air était transparent, pas une feuille ne bougeait. Après ces deux secousses, de faibles trépidations continuèrent, incessantes. Une des colonnes du campanile de la viUa Bischoffsheim était brisée, tout le côté du nord avait un aspect inquiétant. Dans la villa, tandis qu’on songeait au départ, — car il eût été dangereux de passer la nuit sous les plafonds crevassés qui se détachaient, — Pasteur observait l’effet des trépidations du sol sur les vitres des croisées.
Le désastre avait dû s’étendre au loin : les trains n’arrivaient pas; les fils télégraphiques étaient rompus. C’est en voiture que Pasteur et sa famille firent le trajet de Bordighera à Vintimille. Le long de la route, des maisons é ventrées laissaient échapper leurs entrailles de pierres. Les malades, chassés de leur demeure, étaient en quête de voitures pour leur servir de gîte. De longues files de
paysans descendaient de la montagne, abandonnant leur village à moitié détruit. Ils traînaient, avec une muette stupeur, leurs ânes chargés de matelas. Les femmes suivaient, accompagnées des petits enfants qu’elles avaient à la hâte enveloppés de linges. Tout se succédait en tableaux de désolation. A la gare de Vintimille, ce n’étaient que voyageurs affolés cherchant à fuir de France en Italie ou d’Italie en France. Chacun s’imaginait que le péril cesserait une fois la frontière franchie.
a Nous avons pensé au danger qu’il y aurait, pour ton père surtout, à coucher en plein air, puisque tous les hôtels étaient dans le même état que notre villa, écrivait de Marseille Pasteur à son fils. Nous avons pris le parti de quitter tout à fait le pays et de nous réfugier sur un sol plus affermi. Ce n’est que ce matin que nous avons résolu de nous rendre à Arbois, où ton père se reposera mieux que partout ailleurs de l’assaut que vient de recevoir son cœur. »
Un séjour de quelques semaines à Arbois put donner à Pasteur l’illusion d’être tout à fait remis. Son retour à l’Académie des sciences et à l’Académie de médecine fut salué avec un sentiment de respect et de vénération. Les plus grands, les meilleurs de ses confrères, qui avaient mesuré la perte que ferait la France et le monde s’il disparaissait, l’enveloppèrent d’une sollicitude inquiète.
Dans les premiers jours de juillet, Pasteur reçut le rapport présenté à la Chambre des communes par la commission anglaise, chargée d’étudier la méthode de prophylaxie de la rage. Pendant quatorze mois, les savants anglais avaient contrôlé tous les faits qui servent de base à la méthode. Mais l’étude expérimentale à Londres, dans le laboratoire de M. Horsley, ne leur avait pas suffi. Ils avaient voulu mener en France même une longue et minutieuse enquête. Après avoir relevé sur les registres de Pasteur les noms de 90 personnes traitées, appartenant à une même région, ils les avaient vues et interrogées à domicile, a On peut donc considérer comme certain, hsait-on dans le rapport de la commission, que M. Pasteur a découvert une méthode préventive de la rage comparable à celle de la vaccination contre la variole. U serait difficile
d’exagérer Futilité de cette découverte, tant au point de vue de son côté pratique que de ses applications à la pathologie générale. Il s’agit d’une nouvelle méthode d’inoculation ou de vaccination, comme M. Pasteur l’appelle quelquefois, et on pourrait en obtenir de semblables pour protéger l’homme et les animaux domestiques contre d’autres virus aussi actifs que celui de Fhydrophobie. »
Pasteur, le 4 juillet, déposait ce rapport sur le bureau de l’Académie des sciences. 11 disait l’expression de confiance entière et unanime qui s’en dégageait, et il ajoutait :
« Ainsi tombent d’elles-mêmes les contradictions qui se sont produites. Je laisse de côté les attaques passionnées qui n’ont eu pour excuse ni la moindre tentative d’expérimentation, ni la plus légère observation des faits dans mon laboratoire, ni même un échange de paroles et d’idées avec le directeur de la clinique de la rage, le professeur Grancher, et les docteurs qui l’assistent.
« Mais, si profonde que soit ma satisfaction de français, je ne puis me défendre d’un sentiment de grande tristesse en songeant que ce haut témoignage, donné par une commission de savants illustres, n’a pas été connu de celui qui, au début de l’application de la méthode, m’a soutenu de ses conseils et de son autorité, qui, plus tard, quand j’étais absent et malade, sut si bien défendre la vérité et la justice, de notre cher confrère Vulpian. »
Vulpian avait été emporté en quelques jours. Sa défense de Pasteur à l’Académie fut comme la leçon d’adieu donnée par cet esprit sohde et ce grand cœur.
La discussion menaça de reprendre. Le 12 juillet, à F Académie de médecine, d’autres confrères vinrent défendre Pasteur. C’étaient, à côté de M. Brouardel, ViUemin, puis Charcot qui tenait à citer textuellement, disait-il, la phrase si simple et si vraie de Vulpian : a La découverte du traitement préventif de la rage après morsure, due entièrement au génie expérimental de M. Pasteur, est une des plus belles découvertes qui aient été jamais faites, soit au point de vue scientifique, soit au point de vue humanitaire. » Et Charcot continuait : a Oui, dirai-je à mon tour, persuadé que j’exprime ainsi l’opinion de tous les médecins qui, sans parti pris, sans pré-
jugés, se sont occupés de la question, l’inventeur de la vaccination antirabique peut, aujourd’hui plus que jamais, marcher la tête haute, et poursuivre désormais Faccomplissement de sa tâche glorieuse^ sans s’en laisser détourner un seul instant par les clameurs de la contradiction systématique ou par les murmures insidieux du dénigrement. » En prononçant ces paroles, Charcot, plein de dédain, semblait évoquer les mots de Dante, ces mots tristes et fiers qu’il aurait volontiers pris pour devise : a Regarde et passe. »
L’Académie des sciences demanda à Pasteur d’accepter d’être secrétaire perpétuel, en remplacement de Vulpian. Pasteur ne répondit pas tout d’abord !à cette offre. Il alla voir M. Berthelot : «Ces hautes fonctions, lui dit-il, ne vous conviendraient-elles pas mieux qu’à moi ?» 11 fallut le refus très net de son confrère, qui se déclara touché de cette démarche, pour décider Pasteur à accepter la succession de Vulpian. Il fut élu le 18 juillet. Au milieu de ses remerciements, il disait :
« Je voudrais désormais consacrer* ce qui me reste d’existence : d’une part, à provoquer des recherches et à former, pour des études dont l’avenir m’apparaît plein de promesses, des élèves dignes de la «science française; et, de l’autre, à suivre attentivement les travaux que l’Académie suscite et encourage.
a La seule consolation, quand on commence à sentir ses propres forces décroître, c’est de se dire que l’on peut aider ceux qui nous suivent à faire plus et mieux que nous-mêmes, en marchant les yeux fixés sur les grands horizons que nous n’avons pu qu’entrevoir. »
Cette charge. Pasteur ne devait la remplir que bien peu de temps. Le 23 octobre, un dimanche matin, après avoir écrit une lettre dans sa chambre, il voulut parler à Pasteur et ne put prononcer aucune parole. Sa langue était paralysée. Il devait ce jourlà déjeuner chez sa fille. Craignant de l’inquiéter, il se fit conduire en voiture auprès d’elle. Après avoir passé quelques heures dans un fauteuil, il consentit à rester chez ses enfants avec M“® Pasteur. Le soir, la parole était revenue, et le surlendemain, quand il regagna l’Ecole normale, nul ne pouvait se douter de cet accident.
Mais le samedi suivant, dans la matinée, il fut atteint de nouveau sans aucun prodrome et presque de la même manière. Sa parole devait rester légèrement embarrassée. Cette voix au timbre grave et puissant avait perdu sa force pour toujours. Au mois de janvier 1888, il fut obligé de donner sa démission de secrétaire perpétuel.
La maladie avait émacié son visage. Un portrait fait par Carolus Duran le représente malade et accablé de fatigue, comme il était alors. Le regard est plein de tristesse. Mais la bonté domine, elle éclaire ces traits ravagés. On devine, on aime cette âme pitoyable à toutes les souffrances humaines et dont le peintre a rendu la sen^bilité frémissante.
Les portraits de Pasteur, rapprochés les uns des autres, font connaître les différents traits de sa physionomie. Un profil lumineux, peint par Henner dix années auparavant, met en valeur la puissance et l’harmonie du front. En 1886, Donnât exécuta, sur le désir du brasseur Jacobsen qui voulait l’offrir à PawSteur, un grand portrait que l’on pourrait appeler le portrait officiel. Pasteur est debout, dans une attitude un peu décorative et qui serait facilement impérieuse si sa main gauche ne s’appuyait doucement sur l’épaule de sa petite-fille, enfant de six ans au clair regard pensif. Cette même année, le peintre finlandais, Edelfelt, demanda la permission de venir au laboratoire faire une série de croquis. Pasteur, sans s’inquiéter du peintre, allait et venait, prenait des notes, examinait des tubes de cultures. Un jour qu’Edelfelt le voyait ainsi en pleine observation, le front marqué de plis presque douloureux, il comprit qu’il n’avait qu’à rendre le savant dans son attitude méditative. Debout, vêtu d’un veston brun. Pasteur tient de la main gauche une fiche d’expériences, de la main droite un (lacon qui renferme un fragment de moelle rabique. Le regard se concentre sur le problème scientifique à résoudre.
Pendant l’année 1888, Pasteur, occupé chaque matin de ses « mordus », était attiré dans la journée par les travaux de l’Institut Pasteur que l’on bâtissait rue Dutot. On avait pu acquérir 11,000 mètres de terrain d’un seul tenant au milieu de jardins maraîchers.
Là, où naguère s’alignaient dès cloches de verre et d’innombrables l2dtues, se dressa bientôt une construction en pierres de taille, pierres meulières et briques, avec façade de style Louis Xlll. Une galerie intérieure reliait l’édifice principal aux corps de bâtiments plus étendus formant comme des ailes en retrait. L’Institut Pasteur serait à la fois un grand dispensaire pour le traitement de la rage, un centre d’études pour les maladies virulentes et contagieuses et enfin un centre d’enseignement. Le cours de chimie biologique, professé à la Sorbonne par M. Duclaux, allait y être transféré. Le D’’ Roux ferait un cours de microbie technique. Le service des vaccinations contre la maladie charbonneuse était confié à M. Ghamberland. Les statistiques de 1882 à 1887 donnaient un total de plus de 1,600,000 moutons et près de 200,000 bœufs. Il y avait en outre, sous la direction de M. Metchnikoff, des laboratoires personnels qui devaient être comme autant de cellules pour les pastoriens.
A la fin d’octobre, les travaux étaient presque achevés. Quand Pasteur invita le Président de la République à venir inaugurer ces laboratoires : « Je n’y manquerai pas, lui dit Carnot; votre Institut est un honneur pour la France. »
Le 14 novembre, dans la grande salle de la bibhothèque du nouvel Institut, hommes pohtiques, confrères, amis, collaborateurs, disciples, tous étaient là. Pasteur eut le plaisir d’apercevoir devant lui, au premier rang, Duruy et Jules Simon; c’était jour de fête pour ces anciens ministres de l’Instruction publique. Comme eux. Pasteur avait été toute sa vie préoccupé de l’enseignement supérieur. « Si cet enseignement ne convient qu’à un petit nombre, disait-il, c’est de ce petit nombre, de cette élite que dépendent la prospérité, la gloire et, en dernière analyse, la suprématie d’un peuple. »
Le président du comité de l’Institut Pasteur, Joseph Bertrand, se reporta, dans son discours, vers le passé, car il savait qu’il répondait aux sentiments les plus chers de Pasteur « en rappelant dans cette fête le souvenir de Biot, de Senarmont, de Claude Bernard, de Balard et de J. -B, Dumas ».
Le professeur Grancher, secrétaire du comité, exposa comment, à côté de Vulpian, les Brouardel, les Charcot, les Verneuil, les Chauveau, les Villemin s’étaient honorés en soutenant récemment la cause du progrès et en préparant son triomphe. Ce souvenir des amis du début, ce salut aux amis de la dernière lutte faisaient passer devant l’esprit des auditeurs le cortège des années lointaines et des années récentes. Après avoir pailé des obstacles que Pasteur avait tant de fois rencontrés dans le miheu médical :
« Vous savez, disait M. Grancher, que M. Pasteur est un novateur, que son imagination créatrice, réglée par l’observation rigoureuse des faits, a renversé bien des erreurs et édifié à leur place toute une science nouvelle. Ses découvertes sur les ferments, > sur la génération des infiniment petits, sur les microbes, causes des maladies contagieuses, et sur la vaccination contre ces maladies, ont été pour la chimie biologique, pour l’art vétérinaire et pour la médecine, non pas un progrès réguher mais une révolution radicale. Or, les révolutions, même celles qu’impose la démonstration scientifique, laissent partout où elles passent des vaincus qui ne pardonnent pas aisément. M. Pasteur a donc, de par le monde, beaucoup d’adversaires, sans compter ces français d’Athènes qui n’aiment pas que le même homme soit toujours juste ou toujours heureux. Et comme si ses adversaires n’étaient pas encore assez nombreux, M. Pasteur s’en fait d’autres par la rigueur implacable de sa dialectique et par la forme absolue qu’il donne quelquefois à sa pensée. »
Passant aux derniers résultats acquis, M. Grancher constatait que la mortahté des personnes traitées après morsures de chiens paragés était toujours au-dessous i de 1 pour 100.
Si ces chiffres avaient leur éloquence, disait le trésorier de la souscription, M. Ghristophle, qui parla après M. Grancher, d’autres chiffres avaient leur émotion.
« Je conseillerais, faisait-il remarquer avant d’entrer dans l’examen du budget, je conseillerais à ceux qui ne voient rhumanité que sous un vilain jour, qui vont répétant que tout est pour le pire ici-bas, qu’il n’y a dans le monde ni désintéressement ni
dévouement, de jeter un coup d’œil sur les « documents humains » de rinstitut Pasteur, lis apprendront là, pour commencer par le commencement, que l’on rencontre dans les Académies des confrères que non seulement la gloire d’un autre n’offense pas, mais qui trouvent leur bonheur et mettent leur fierté dans cette gloire ; que les hommes politiques et les journalistes ont souvent la passion du vrai et du bien ; que jamais à aucune époque les français n’ont mieux aimé leurs grands hommes; qu’ils leur rendent justice dès ce monde, ce qui est encore la meilleure manière; que nous avons acclamé la fête de Victor Hugo, le centenaire de Ghevreul et l’inauguration de l’Institut Pasteur. Quand un français dit du mal de lui, disait un jour un des confrères de M. Pasteur, ne le croyez pas : il se vante. A l’inverse d’une phrase célèbre et pessimiste, on pourrait dire que, dans cette souscription, toutes les vertus se perdent dans le dévouement comme les fleuves se perdent dans la mer. »
Comment, riches et pauvres, tous avaient voulu prendre part à la souscription, qui s’élevait à 2,586,680 francs, M. Ghristophle l’exposait, en commençant par le vote des Chambres françaises qui avait été de 200,000 francs. A cette souscription patriotique venaient s’ajouter les dons internationaux, ceux du Tsar, de l’Empereur du Brésil et du Sultan. Les dépenses totales devaient atteindre 1,563,786 francs. Restait, pour former la dotation de l’Institut Pasteur, un peu plus d’un million. Et comme Pasteur, ainsi que ses disciples, MM. Ghamberland et Roux, abandonnaient à l’Institut Pasteur les produits de la vente en France des vaccins découverts dans le laboratoire, ce fonds de dotation pourrait s’accroître chaque année.
« C’est ainsi. Monsieur, concluait le trésorier en s’adressant directement à Pasteur, que la générosité pubhque, le concours du gouvernement, votre désintéressement enfin, ont fondé et consolidé l’établissement que nous inaugurons aujourd’hui. » Devant l’espérance que la sollicitude publique ne ferait jamais défaut à cette grande œuvre, que collaborateurs, élèves et successeurs du maître pourraient poursuivre avec sécurité et avec confiance le cours de
leurs travaux : «Certes, ajoutait-il, c'est pour vous, Monsieur, un bonheur rare et presque inespéré. Qu’il vous console des luttess passionnées, des émotions poignantes, des crises parfois terribles que vous avez traversées ! »
Pasteur, qui ne pouvait maîtriser son émotion, dut charger son fils de lire son discours. C’était d’abord un résumé rapide de ce que la France avait fait pour l’enseignement à tous les degrés. « Depuis les écoles de villages jusqu’aux laboratoires des hautes études, tout a été soit fondé, soit renouvelé. » Après avoir rappelé le concours que, depuis un certain nombre d’années, il avait trouvé dans les pouvoirs publics pour l’aider dans ses propres recherches, il continuait :
« Et le jour où, pressentant l’avenir qui allait s’ouvrir devant la découverte de l’atténuation des virus, je me suis adressé directement à mon pays pour qu’il nous permît, par la force et l’élan d’initiatives privées, d’élever des laboratoires qui s’appliqueraient non seulement à la méthode de prophylaxie de la rage, mais encore à l’étude des maladies virulentes et contagieuses, ce jour-là, la France nous a donné à pleines mains...
« La voilà donc bâtie, cette grande maison dont on pourrait dire qu’il n’y a pas une pierre qui ne soit le signe matériel d’une généreuse pensée. Toutes les vertus se sont cotisées pour élever cette demeure du travail.
« Hélas ! j’ai la poignante mélancolie d’y entrer comme un homme « vaincu du temps », qui n’a plus autour de lui aucun de ses maîtres, ni même aucun de ses compagnons de lutte, ni Dumas, ni Bouley, ni Paul Bert, ni Vulpian qui, après avoir été avec vous, mon cher Grancher, le conseiller de la première heure, a été le défenseur le plus convaincu et le plus énergique de la méthode !
« Toutefois, si j’ai la douleur de me dire : Ils ne sont plus, après avoir 'pris vaillamment leur part des discussions que je n’ai jamais provoquées, mais que j’ai dû subir ; s’ils ne peuvent m’entendre proclamer ce que je dois à leurs conseils et à leur appui ; si je me sens aussi triste de leur absence qu’au lendemain de leur mort, j’ai du moins la consolation de penser que tout ce que nous avons
défendu ensemble ne périra pas. Notre foi scientifique, les collabo^ rateurs et les disciples qui sont ici la partagent... »
Alors, comme dans une sorte de testament, il disait :
« Cet enthousiasme que vous avez eu dès la première heure , gardez-le , mes chers collaborateurs , mais donnez-lui pour compagnon inséparable un sévère contrôle. N’avancez rien qui ne puisse être prouvé d’une façon simple et décisive.
Cf Ayez ie cuite de l'esprit critique. Réduit à lui seul, il n’est ni un é veilleur d’idées, ni un stimulant de grandes choses. Sans lui, tout est caduc. Il a toujours le dernier mot. Ce que je vous demande là, et ce que vous demanderez à votre tour aux disciples que vous formerez, est ce qu’il y a de plus difficile à l’inventeur.
<( Croire que l’on a trouvé un fait scientifique important, avoir la fièvre de l’annoncer, et se contraindre des journées, des semaines, parfois des années à se combattre soi-même, à s’efforcer de ruiner ses propres expériences, et ne proclamer sa découverte que lorsqu’on a épuisé toutes les hypothèses contraires, oui, c’est une tâche ardue.
(( Mais quand, après tant d'eüorts, on est enfin arrivé à la certitude, on éprouve une des plus grandes joies que puisse ressentir l’âme humaine, et la pensée que l’on contribuera à l’honneur de son pays rend cette joie plus profonde encore.
« Si la science n’a pas de patrie , l’homme de science doit en avoir une, et c’est à elle qu’il doit reporter l’influence que ses travaux peuvent avoir dans le monde.
« S’il m’était permis. Monsieur le Président, de terminer par une réflexion philosophique provoquée en moi par votre présence dans cette salle de travail, je dirais que deux lois contraires semblent aujourd’hui en lutte : une loi de sang et de mort qui, en imaginant chaque jour de nouveaux moyens de combat, oblige les peuples à être toujours prêts pour le champ de bataille, et une loi de paix, de travail, de salut, qui ne songe qu’à délivrer l’homme des fléaux qui l’assiègent.
« L’une ne cherche que les conquêtes violentes, l’autre que le soulagement de l’humanité. Celle-ci met une vie humaine au-dessus
de toutes les victoires; celle-là sacrifierait des centaines de- mille existences à l’ambition d’un seul. La loi dont nous sommes les instruments cherche même à travers, le carnage à guérir les maux sanglants de cette loi de guerre. Les pansements inspirés par nos méthodes antiseptiques- peuvent préserver des milliers^ de soldats. Laquelle de ces deux lois l’emportera sur l’autre ? Dieu seul le sait. Mais ce que nous pouvons assurer, c’est que la science^ française se sera efforcée, en obéissant à cette loi d’humanité , de reculer les frontières de ia viC.
Hélioo. Dujardin Cliché P.Nadar
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