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La vie de plaisir

Il y at dix ans à peu près, dans une maison de structure antique et de modeste apparence, au quartier des Bourdonnais, vivaient des négociants que Ton comptait au nombre des plus prospères, dans cette cité laborieuse du commerce parisien ; le chef de cette famille, que nous nommerons Brémond, avait acquis, dans la spécialité de la décoration des appartements et de leur ameublement, une honorable réputation; des habitudes d'ordre sévère, se reliant à des principes d'austérité, des preuves nombreuses d'un goût, qui élevait à la hauteur de Fart l'industrie qu'il exploitait, tout avait contribué à lui créer une situation presque exceptionnelle. Parvenu, par l'étude, à ennoblir le luxe de toutes les séductions de l'imagination , de toutes les recherches ingénieuses de la reconstruction historique, Félix Brémond n'avait rien modifié chez lui aux traditions simples et patriarcales de ses pères ; l'émule (parfois si somptueux dans ses travaux) des Boule et des Riesner, s'en serait tenu volontiers pour son usage personnel , au velours d'Utrecht

du mobilier bourgeois, légué par les humbles fabricants dont il avait si bien accru le renom et doublé la fortune. Son bonheur domestique semblait le corollaire naturel des succès d'une carrière si bien remplie.

Pris d'une violente passion presqu'au sortir de l'adolescence, il s'était marié dès que la loi le lui avait permis, sans rien connaître des entraînements habituels de la jeunesse; avant quarante ans, il était père de deux enfants déjà grands : un fils de dix-neuf ans, destiné au barreau par suite de cette propension invincible que Ton éprouve à s'élever de génération en génération dans l'échelle des conditions, et une fille un peu plus âgée, s'occupant avec une intelligence dévouée, sinon avec une vocation véritable, des intérêts de la maison paternelle; ainsi qu'il arrive souvent, la nature avait donné au fils de M. Brémond une ressemblance morale et physique avec sa mère; il était, comme elle, de petite taille, de traits plus agréables que réguliers, et doué également d'une susceptibilité nerveuse , toujours près de devenir une dangereuse exaltation ; cette disposition du caractère de madame Brémond et de son lils était , à vrai dire , la seule condition d'infirmité attachée au bonheur de ce ménage si uni; mais tout s'apaisait ou s'oubliait bien vite, grâce à la patience et à la douceur du chef de la famille.

Par le résultat corrélatif de ces caprices habituels de la nature , Léonie Brémond rappelait les traits en même temps que le caractère de son père ; M. Brémond était d une taille élevée , d'une encolure athlétique , de traits sévères et réguliers; tout en lui annonçait la force et la pureté d'une constitution énergique, conservée dans une vie de travail et d'ordre ; c'est à peine si son front et le sommet de son crâne se dégarnissaient de quelques-uns de ses

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magnifiques cheveux châtains, où aucun fil blanc ne semblait, du reste, avoir marqué encore la trace d'un souci et le premier avertissement de la vieillesse. Léonie était également d'une taille peu commune ; lés formes riches d'une beauté de cariatide où la vigueur n'excluait pas" la grâce, l'expression calme d'un visage où l'on eût dit que la conscience se reflétait dans la santé , tout semblait la prédestiner à un rôle de surveillance et de protection , peut-être de défense courageuse. Toujours levée la première , toujours prête d'avance à tout ce qui pouvait être dans les convenances des travaux de la maison et des vœux de ses parents , Léonie était, à la fois , l'âme du travail de la semaine et le charme du repos des dimanches; à ses excellents penchants naturels, à l'influence de la meilleure éducation (celle qui est faite par l'exemple) se joignaient, comme un préservatif contre les tentations du doute, des sentiments de piété tolérante, mais inébranlable; tels que ceux que les pères et les mères aiment communément à voir se conserver comme une sauvegarde chez les objets de leurs affections, même quand le scepticisme de la vie mondaine ne laisse plus leur âme s'associer h la naïveté de cette foi tutélaire.

Une autre ressemblance distinctive du père et de la fille, était une bonté profonde, mais qui prenait en chacun d'eux les allures de leur caractère particulier. Chez M. Brémond , elle n'était pas exempte d'un peu de faiblesse; chez Léonie, au contraire, cette bonté était accompagnée d'une fermeté qui en doublait la valeur; maîtresse d'elle-même en toute occasion, son cœur donnait et ne se fût laissé rien imposer. Léonie, arrivée jusqu'à l'âge de vingt ans, tout éclatant chez elle d'une beauté à laquelle s'ajoutait l'appoint d'une dot garantie par la prospérité paternelle, avait été plus d'une

fois recherchée en mariage; mais, jusqu'alors , elle avait préféré la sérénité laborieuse de ses habitudes filiales aux chances inconnues d'une nouvelle existence.

Cet intérieur était complété par une vieille fille , une ancienne servante que son dévouement et sa vigilance industrieuse pour les intérêts de la maison avaient fait passer peu à peu à une situation qui tenait à la fois d'un chef de la domesticité , et d'une annexe de la famille. Contemporaine du père et de la mère de M. Brémond, elle avait gardé le plus partial enthousiasme pour leurs vertus et leurs talents; cette prédilection idolâtre dè la bonne Gautier s'était continuée dans toute sa plénitude à M. Brémond et à ses enfants, mais était loin de s'étendre avec une faveur aussi complète à madame Brémond : la femme du chef de la famille actuelle , étrangère au sang des Brémond, n'était presque pour la Gautier qu'une parasite, que son cœur ne faisait intérieurement que tolérer ; toutefois, je me hâte d'ajouter que la bonne Gautier faisait ostensiblement aux deux époux un partage trop égal de son respect et de ses soins, pour qu'aucun eût à s'offenser, sinon à s'apercevoir, de ces préférences instinctives : c'est tout au plus si l'antique gouvernante se laissait aller à dire parfois en soupirant : « Oh I ce n'est plus là feue madame Brémond la mère. »

La bonne Gautier n'avait pas d'appointements dans la maison ; du temps de M. Brémond père et de sa femme, ces derniers beaucoup plus rapprochés de leur servante par la simplicité de leur éducation, avaient vécu avec elle dans une sorte de communauté, que l'esprit plus cultivé de leur fils unique avait naturellement modifiée jusqu'à un certain point , sans enlever rien de leur sympathique douceur aux liens qui rattachaient la famille nouvelle

à cette compagne du passé. Brémond placé enfin exclusivement à la tête des affaires, ayant à régler les droits d'une femme, l'avenir de ses enfants, avait voulu que la bonne Gautier eût sa part faite dans leur budget , et il avait, sous ce rapport, trouvé du côté de sa femme le concours le plus spontané; mais la subalterne obstinée dépensait indistinctement ses émoluments , ou pour elle ou pour la maison; et quand son maître, la blâmant de son imprévoyance , l'engageait à songer à son propre avenir , elle répondait presque avec un ton de reproche :

— Faut pas tant que vous songiez à moi , Monsieur, puisque vous avez des enfants.

La bonne femme , aussi confiante dans l'étoile de la maison Brémond que dans le bon cœur de ses maîtres, bornait indéfiniment son horizon au petit appartement mansardé, mais rigoureusement propre et soigné, qu'elle occupait dans la vieille habitation de la rue des Bourdonnais , et ne voyait rien pour elle en dehors, ni au delà de cette patrie au troisième étage.

Tel était donc le tableau de riante et heureuse monotonie que présentait cette famille, lorsqu'un matin, M. Brémond se trouvait assis dans la case du caissier dont il remplissait , par intérim , les fonctions conjointement avec Léonie (il avait rompu récemment avec le commis qui remplissait l'emploi). Au moment de quitter sa caisse, le chef de la maison vit entrer dans le magasin un jeune homme d'environ vingt-cinq à vingt-six ans, à la tournure distinguée, aux traits agréables et fins, dans leur encadrement de beaux cheveux blonds, mais dont la physionomie eût semblé accuser pour un Lavater un fonds de tristesse générale , marié à une sorte de honte accidentelle; le nouveau venu avait une simplicité de

costume! évidemment recherchée dans l'étoffe à bon marché, dans les couleurs éteintes , et poussée presqu'à une affectation que démentait la coquetterie d'une élégante chaussure vernie ; de plus, il paraissait fort mal à son aise, et heurta en entrant des meubles précieux , trôsfaciles à voir; il sembla ne rien regarder comme si, par une sorte d'illusion, assez commune à la timidité, il pût se mettre lui-même à l'abri des investigations en baissant les paupières et après avoir demandé, en balbutiant, si c'était à M. Brémond qu'il avait l'honneur, etc. , il remit au négociant un billet ainsi conçu :

« Mon cher monsieur Brémond , à l'occasion du der- » nier appartement que je viens de vous faire meubler, » vous m'avez dit, je crois, que vous aviez renvoyé votre » caissier; je vous adresse, pour le remplacer, M. Ju- » lien Martel qui vous convient, au mieux, comme raa- » nières et comme probité. Il fournira, s'il le faut, un » cautionnement.

» Agréez, etc. Signé : Lourde*. »

Le signataire de cette lettre était un de ces fortunés de la spéculation , de ces vainqueurs de la Bourse , qui couvrent d'un luxe hospitalier, d'une prodigalité obligeante , le passé souterrain de la richesse réalisée à tout prix. C'était là une médiocre recommandation pour M. Brémond qui , dans ses relations commerciales avec le signataire de la lettre , s'était toujours vu payer régulièrement toutes ses commandes, mais qui ne faisait pas de sa confiance et de son estime la condition inséparable de son acquit. | M. Brémond examina le jeune homme et lui fit quelques questions sur ses antécédents, sur sa position , auxquelles Julien Martel répondit avec une réserve évidente.

Au milieu de cette entrevue , Léonie entra accompagnée d'un homme d'un certain âge, et que sa physionomie grave, autant que son costume noir, faisaient reconnaître pour un ecclésiastique; nous avons déjà parlé des sentiments de piété de la jeune fille, sentiments dont l'exercice était pour elle d'autant plus facile que son directeur était en même temps un parent éloigné de M, Brémond et l'ami de la maison ; homme d'une cinquantaine d'années dont les épais cheveux bruns grisonnaient à peine.

A la vue de la jeune fille, on eût dit que le trouble de Julien se compliquait de surprise, et, en même temps, un tressaillement imperceptible de Léonie aurait pu indiquer que la présence du nouveau-venu n'était pas sans raviver en elle quelque souvenir ; mais cette double sensation se traduisit différemment chez ces deux personnes, placées subitement en présence l'une de l'autre : sur la joue du jeune homme, une vive rougeur attesta un trouble et une sorte de crainte quasi-féminine; l'impression que put ressentir Léonie, au contraire, n'altéra pas un moment les teintes si unies de son visage et ne se manifesta que par une attitude très-réservée vis-à-vis de l'étranger.

Après son interrogatoire, Julien fut congédié avec quelques paroles banales qui n'annonçaient pas plus une acceptation qu'un rejet de la proposition dont il était le sujet; selon l'usage, il laissa une carte — des plusa'ristocratiquement glacées — en ajoutant d'une voix toujours émue qu'il attendrait les ordres de M. Brémond.

Lorsque ce singulier candidat au ministère subalterne de caissier eut quitté le magasin , M. Brémond qui n'avait même pas remarqué la légère sensation produite sur Léonie, demanda à cette dernière ce qu'elle pensait du nouveau-venu.

— Ce n'est pas la première fois que je le vois, répondit Léonie. Le hasard m'avait fait déjà rencontrer une fois ce monsieur,

— Diable ! fit M. Brémond en riant , il paraît que tu Tas beaucoup remarque pour te souvenir ainsi.,.

— Je ne pouvais pks l'oublier, reprit Léonie ; car ce souvenir se liait pour moi à un péril qu'a couru mon frère.

Au même instant un jeune homme était entré , en jetant son chapeau sur un des meubles; le sans-façon de cette arrivée annonçait déjà le fils de la maison, Gustave Brémond.

— Tu arrives à propos , dit à Gustave son père ; on m'envoyait à l'instant un postulant pour les fonctions de caissier, et il paraît qu'il était connu de ta sœur et de toi.

— Oui, tu te rappelles, Gustave , reprit Léonie, cette fantaisie que nous avons eue, il y a un an, de voir une première représentation? Oh! je m'en suis bien repentie !

— Et je vous l'ai pardonnée , repartit en souriant le prêtre.

— Vous, papa, dit Léonie à M. Brémond, vous n'y étiez pas , vous étiez resté au magasin et même , ajouta-telle en serrant les mains de son père avec une tendresse expiatoire, pardonnez-moi... nous avions jugé inutile de vous parler de cette soirée, car votre cœur se fût alarmé, même du danger disparu. Or, voici ce qui est arrivé : la loge d'avant-scène où nous étions, ma mère, Gustave et moi, était à coté d'une autre, occupée par deux jeunes gens et deux dames qui riaient si haut, si fort. . .

— Et d'une façon si peu convenable, ajouta Gustave. . .

— Que mon frère, reprit Léonie, fit entendre deux ou trois fois un chut t . . .

— Significatif, continua Gustave.

— Et comme ils n'en tenaient pas compte, ajouta Léonie, Gustave... il y a de sa faute aussi, il est si mauvaise tête ! ... dit un mot assez piquant pour ces messieurs et ces dames.

— H fallait peut-être se gêner, reprit Gustave, comme si on ne voyait pas ce que c'était.

— Enfin ces messieurs sortirent de la loge , et firent demander Gustave dans le couloir... J'ai entendu qu'on échangeait des cartes, qu'on parlait de prendre un rendezvous. . . Ma pauvre mère. . . , tu sais, papa, comme elle est impressionnable!... elle était plus morte que vive!... Moi, de voir ses angoisses, j'avais perdu la tête!

— Et, pourtant, tu l'as bonne, reprit M. Brémond, mais, enfin, je crois comprendre... ce Monsieur qui vient de venir tout à l'heure était l'un de ces deux jeunes gens

— Le plus grand, reprit Léonie, se tournant vers Gustave.

— Le plus grand ! s'exclama Gustave. Alors je dois dire que c'était le plus raisonnable, et j'ajouterai même qu'il a gardé dans son langage un savoir-vivre, une po- * litesse... Tiens, c'est surtout, ma sœur, au moment où

il t'a vue sortir de la loge , toute pâle et toute tremblante, qu'il a paru subitement comprendre combien nous avions dû souffrir du voisinage de pareilles femmes. . . Bref, sa modération me donna le temps de me calmer.

— Et j'ai pu enfin être rassurée sur les suites de ta vivacité, mauvais ^frère, fit Léonie d'un ton grondeur, mais en embrassant son frère cadet comme si elle repré-

sentait à la fois, par une double délégation, la sévérité et la tendresse maternelle.,.

— Diable ! reprit Brémond, de pareils antécédents me disposent très-peu favorablement. La recommandation de Lourdin était tout à fait à sa place avec M. Julien Martel.

— Julien Martel t . . . Attendez donc, reprit le prêtre en saisissant la carte laissée aux mains de Brémond... c'est donc cela que je reconnaissais sa voix... cette carte est bien en tout pareille à celle qui m'a été remise... et, voilà qui va vous étonner! dans le même but qui a motivé l'échange dont il a été question avec votre fils, c'est-àdire pour nous battre I

— Vous ! s'écria-t-on avec un mouvement universel de surprise.

— Oui , moi-môme , reprit M. Morand en souriant à la curiosité interrogatrice de la famille Brémond... Cela vous étonne? Oh I il y a déjà quelques années de cela. On m'avait envoyé chercher au point du jour pour aller aux Batignolles, moi qui demeure près de Saint-Eustache... il s'agissait d'un vieil ami à moi, qui succombait à une congestion cérébrale, et qui, n'ayant plus que quelques instants à vivre, voulait avoir mes secours et mes consolations I Je pris le premier fiacre que je trouvai dans la rue en descendant de chez moi, et le priai d'aller vite ; il se mit à me cahoter de terrible façon ; arrivé au coin du faubourg Montmartre et de la rue Grange-Batelière, mon lourd ftacre heurta rudement un frêle et élégant coupé, et, de ce choc, brisa la roue de l'autre voiture qui pencha sur le pavé. La portière s'ouvrit ; je m'attendais à en voir s'échapper quelque élégant ; je n'en vis sortir qu'un individu revêtu d'un costume extravagant, les j oues barbouillées de rouge,

l'œil cerclé de noir!.., c'était l'heure de la sortie du bal de l'Opéra, et en allant porter le viatique à un mourant, je m'étais croisé avec toutes les dissipations du carnaval ; le masque, qui était accompagné d'une femme fort légèrement vêtue, éclata en colère et en imprécations contre la maladresse de mon cocher, et voulut escalader son siège, en protestant qu'il ne le laisserait aller qu'après lui avoir « coupé les oreilles > ; et, comme préoccupé de ma mission, j'engageais le cocher à continuer, il ajouta « qu'il me les couperait à moi : » et ce fut alors qu'il jeta une carte dans ma voiture, sans avoir pu deviner sans doute à qui il avait affaire; d'ailleurs, il n'était pas, je le crois, en situation d'avoir des idées bien nettes ; de mon côté je descendis et voulus lui expliquer qui j'étais et les causes de la hâte où je me trouvais. Il ne s'en avança pas moins vers moi, l'injure à la bouche et l'œil menaçant, me demandant à quoi j'étais bon et ;\ quoi ce que j'allais faire pouvait servir? Mais en s'avànçant vers moi, il trébucha et serait tombé si je ne l'eusse retenu.

— Vous voyez, répliquai-jeavec une vivacité à laquelle je me laissai.entraîner malgré moi, que je suis bon encore à quelque chose, puisque je ramasse... je vous passe l'épithète qui échappa à ma fiévreuse impatience. J'avais à peine prononcé le mot, que je me sentis frapper au visage par une main entourée d'un énorme gant de peau jaune.

— Un soufflet I cria Gustave, en bondissant comme si l'affront l'eût atteint lui-même... Ohl vous n'avez pu vous contenir sans doute?

— Au contraire, reprit le prêtre, je me sentis rendu moi-même à ma destinée de souffrance et d'abnégation ; je remerciai Dieu de m'avoir averti, par une humiliation,

que je devais marcher avec plus d'impassibilité et de résignation dans le sentier du devoir.

• Monsieur ! ai-je dit à ce jeune homme, l'affront que vous avez cru me faire ne m'arrêtera point dans la tâche qui me réclame , et m'y rappelle au .contraire. Vous savez quel est celui que vous regretterez sans doute d'avoir insulté ; et si , un jour, vous pouvez comprendre que son ministère est moins inutile que vous ne le croyez, loin de vous excepter de sa sympathie et de ses secours , c'est à vous qu'il courrait d'abord , comme vous jugeant le plus en danger; c'est ainsi, Monsieur, que je crois devoir répondre à la proposition que vous vouliez sans doute me faire en me jetant votre carte, et c'est dans ce sentiment que je vous laisse la même indication pour moi-même.

t J'écrivis alors, sur une feuille de mon agenda, mon nom et mon adresse, et lui tendis le papier. Je dois ajouter qu'il parut impressionné de la gravité de ma parole ; du moins, il prit ce que je lui offrais avec une sorte de déférence stupéfaite et n'ajouta pas un mot. Je remontai dans la voiture, et ce fut là que je retrouvai la carte que ce jeune homme y avait jetée d'abord. Elle était exactement semblable à celle qui vient de vous être remise. »

— Mais c'est un jeune homme qui paraît, du moins aujourd'hui, avoir des manières convenables, reprit Léonie, et comment se fait-il qu'à l'époque où vous l'avez rencontré, il ait pu se mettre en cet état, et surtout qu'il ait consenti à se montrer dans un pareil accoutrement ?

— Oh f il ne faut pas que cela t'étonne, sœur, reprit Gustave : c'est une tradition de ces dernières années ! plus on était riche, fashionable, plus on affectait de

choisir un ignoble travestissement, de dénaturer hideusement ses traits quand on allait s'encanailler au bal Musard, et c'était sous des haillons de toutes les couleurs, sous les oripeaux les plus fanés, qu'il fallait chercher parfois à l'Opéra les élégants Athéniens de Paris.

— Peu importe ! reprit M. Brémond, ce ne sont pas là les habitudes que nous recherchons dans la sphère modeste de notre travail ; et ce qu'a raconté notre bon M. Morand achève de nous prouver que M. Julien Martel ne nous convient pas.

— Réfléchissez toutefois, Brémond, dit le prêtre; la scène que je vous ai racontée se passait il y a quatre ou cinq ans, et ce jeune homme, si j'en juge par son extérieur que je ne puis apprécier que d'aujourd'hui, devait à peine avoir vingt ans à ce moment.

— Sans doute, reprit Léonie, mais vous ne pensez pas à ce qui s'est passé il y a moins de temps; il n'avait pas alors l'air trop corrigé, et ce ne sont pas là non plus les principes d'ordre et de régularité que l'on demande chez un caissier ; je ne comprends rien, je l'avoue, à la démarche que vient faire chez nous ce Monsieur.

— Ni moi non plus, fit Gustave.

— Mais, en tous cas, repartit Léonie, je crois qu'il serait on ne peut plus mal placé auprès de nous.

— Ma fille a prononcé... ma Léonie est toute-puissante ici, dit M. Brémond, en baisant alfectueusement le front de sa fille ; c'est la raison... c'est le bonheur de cette maison qui parle par sa voix, et j'écris décidément à M. Lourdin que je ne veux pas de son protégé.

Et M. Brémond qui s'était assis à son bureau et qui avait tracé quelques lignes, offre en riant à Léonie de contre-signer la réponse en qualité de ministre dirigeant.

— C'est égal, dit Gustave à mi-voix, et sur le même ion de gaieté, à sa sœur, tu es une ingrate ! car on ne m'ôtera pas de l'idée que tu avais fait impression sur ce jeune homme,

Léonie, dont le visage n'accusa pas le moindre trouble, la plus faible rougeur, leva légèrement les épaules et ne répondit pas à son frère. '

Maintenant, comment, en effet, le furieux viveur rencontré par le vénérable M. Morand, comment le lion entrevu aux avant-scènes d'un théâtre par la famille Brémond, avait-il pu se restreindre aux humbles prétentions d'un comptable de magasin?.. C'est ce que nous allons essayer d'expliquer à nos lecteurs.

Lorsque Julien Martel s'était présenté chez M. Brémond, et presqu'à ce moment même, dans une maison du haut du faubourg Montmartre, s'éteignait avec d'horribles souffrances une femme dont les trop joyeux débuts étaient par le souvenir un flagrant contraste avec cette terrible épreuve. Cette femme avait passé par une double scène; dans le monde de plaisir et sur les planches d'un théâtre, moitié actrice, moitié courtisane, n'ayant jamais eu dans ces deux sphères d'autre renom que celui qui s'attache à la dissipation fastueuse, à des voluptés à la mode; une des plus médiocres dans l'art dramatique, une des moins mauvaises peut-être parmi les femmes à séductions vénales et à légèretés professionnelles.

A l'âgé où le visage porte déjà les traces de la fatigue comme une ébauche des rides de la vieillesse, elle avait été vivement préférée par un tout jeune homme arrivé de province, n'ayant déjà plus de famille et jeté avec l'or-

gueil et l'indépendance d'une émancipation récente dans les périls d'une brillante fortune, dont nul auprès de lui, ne contrôlait remploi.

Quelques années s'étaient écoulées; l'histoire de Julien Martel avait été celle de tant d'autres ; dépenses prodiguées par la vanité sans pouvoir prétendre même à la considération; fêtes, plaisirs vivement goûtés d'abord, ensuite, imposés par l'habitude, par un certain décorum de dissipateur ; attachement sans fidélité à une chaîne qui semblait garder sa solidité, tout en perdant peu à peu de son éclat.

Il faut dire que les tendances illusoires d'une fausse vocation étaient venues s'ajouter à toutes les sources de ruine si largement ouvertes pour Julien ; admis en parasite dans ce monde si attractif du théâtre, écoutant pour ainsi dire aux portes de la littérature , il s'était cru aussi appelé à un rôle que tous les enfants rêvent au collège, que tant de jeunes gens essaient et dont tant d'hommes mûrs et graves, lancés dans d'autres carrières, croient encore avoir conservé les facultés ; se méprenant sur l'emploi réel d'un esprit, au fond resté véritablement sérieux et distingué, Julien avait multiplié des tentatives poétiques et dramatiques, pour lesquelles des admirateurs commensaux ne lui avaient pas manqué ; il n'avait pu décider aucun directeur de théâtre à placer l'enjeu de son temps et de dépenses inévitables sur aucune de ses œuvres théâtrales; quelques collaborations d'écrivains célèbres, promises, entamées quelquefois, lui avaient finalement toujours manqué ; c'est à peine si un volume de vers défrayé, par l'auteur même, du luxe de son vélin et de ses vignettes, avait obtenu un de ces succès discrets qui ne franchissent guère la vitrine du libraire et se résument chez les amis, à qui l'auteur a distribué l'œu-

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vrc. par la virginité des exemplaires, où ne pénètre pas même le couteau du lecteur.

Julien avait néanmoins, je le répète, l'esprit de trop bonne trempe, pour ne pas s'arrêter dans une vie où le vide commençait à devenir le ridicule; il était, d'ailleurs, grand temps de réfléchir I Presque toutes ses ressources avaient disparu, violemment dilapidées par des fantaisies de Sardanapale du boulevard de Gand, ou suintant incessamment par toutes ces fissures qu'ouvrent au coffrefort d'un lils de famille des habitudes d'incurie et d'imprévoyance. Julien dut, enfin, se demander s'il était bien engagé à subir plus longtemps, au prix de ses derniers débris de fortune, les exigences d'une liaison usée ou d'amitiés parasites.

La réponse aurait été celle de la raison « sans aucun doute, si l'un des accidents écrits dans les prédestinations de la vie, n'était venu changer pour Julien les conditions de ses relations vis-à-vis de la compagne de ses plaisirs. Celle-ci, à la suite d' 4 une chute de voiture arrivée une année auparavant, avait ressenti une vive meurtrissure qui avait laissé chez la malheureuse le germe d'une plaie implacable ; les symptômes mortels se déclarèrent au moment où Julien réunissait toutes ses forces pour une rupture nécessaire ; dès lors l'affection sembla se réveiller dans la commisération, et des susceptibilités généreuses vinrent raviver cette adhérence machinale d'habitudes, déjà si difficiles à briser.

Tout changea pour Julien; il sentit expirer sur ses lèvres l'aveu d'un amour éteint ; il renonça à faire parler les considérations d'avenir si impérieuses pour un homme qui atteignait sa vingt-cinquième année sans avoir fait un pas sérieux dans aucune voie. Cette liaison, affaiblie dans le désordre, se fortifiait et se purifiait par l'abnéga-

tîon; informé d'avance du fatal et inévitable dénoûment de cette lutte avec la mort, Julien résolut de ne pas manquer un moment à sa tâche et de remplir jusqu'au bout, avec courage, ce rôle inutile de consolateur et de gardien d'une longue agonie.

Julien était une de ces natures que rien ne semblait faire distinguer dans les voies ordinaires de la vie et qu'enflamme l'adversité-; semblable à ces pierres qui recèlent le feu dans leurs veines, méconnaissables sous la poussière et la fange des chemins et dont le choc fait jaillir les plus généreuses étincelles.

Bientôt l'état de la malade entra dans une phase suprême d'agravation ; les sorties lui devinrent plus difficiles ; elle ne paraissait plus aux solennités théâtrales où l'aristocratie hybride de l'oisiveté et du plaisir, tient encore plus à constater sa présence, à coup sûr, que l'aristocratie de l'intelligence; à toutes les fêtes, aux nuits du lansquenet éclairées par la flamme du punch, succédèrent les soirées casanières, les veillées douloureuses, les luttes incessantes contre le fléau, attaché à l'infortunée, et caché dans la blessure où il ne meurt qu'avec sa victime t À chaque instant, du jour ou de la nuit, il fallait chercher à endormir ces morsures de la douleur; et Julien ne faillit pas un moment à cette expiation d'un passé abandonné, sans compensation utile, aux fougues de la jeunesse; grâce à l'inébranlable persistance de son dévouement, Bettly (c'était le nom sous lequel la maîtresse de Julien était connue), ne s'aperçut point qu'elle n'était plus aimée.

Cet intérieur, il n'est pas besoin de le dire, ne fut bientôt plus visité que par un bien petit nombre d'habitués, que l'affection, ou sinon une sorte de pudeur, ramenait à ce triste but. Mais le hasard qui produit dans la vie pari-

sienne tant d'antithèses étranges et imprévues, avait plaoé, vis-à-vis de l'appartement qu'occupait Julien et sur le même palier, un atelier de modistes : sorte de ruche d'entresol, dont' les habitantes étaient bien plus abeilles par le bourdonnement que par le travail, essaim déjeunes filles qui se donnaient du moins le luxe de la gaieté et du bruit, à défaut d'un autre.

Inutile de dire que le palier qui séparait Julien de ses voisines, était souvent franchi ; ces ouvrières saisissaient à tout moment l'occasion de s'introduire dans l'intérieur du couple déchu, avec un sentiment mi-parti de curiosité et d'intérêt ; la plus assidue était une grande jeune fille de dix-huit ans, à qui une demi-éducation et son instinct d'orgueil natif contribuaient à donner un certain prestige de distinction.

Née d'une famille de petits commerçants, Pauline Durand était venue chercher dans cet atelier un asile contre les violences d'une belle-mère. Trop faible pour défendre sa fille contre la femme qu'il avait épousée en secondes noces, trop intéressé peut-être pour résister à la tentation de la laisser chercher hors de sa maison les moyens d'une existence indépendante, le père de Pauline avait fermé les yeux sur les dangers auxquels était exposée, loin de lui, une jeune fille d'une beauté véritable. Pauline avait été protégée jusqu'alors contre ces dangers par son excessif orgueil, plutôt que par des principes de morale, singulièrement atténués dans une atmosphère mercantile, ou découragés par un labeur ingrat. Pauline, dans son amour-propre même, se révoltait d'abord à la pensée de mettre sa réputation à la merci d'une affection passagère ou sa liberté au service d'une protection insultante; elle fut bientôt mieux défendue encore contre les séductions dont elle ne pouvait manquer d'être entourée, par les préoccu-

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pations d'un sentiment que sa nouveauté fit exclusif et que les circontances firent sans péril pour son honneur, sinon pour son repos.

Au moment où Julien était venu se fixer à Paris, l'effet toujours attractif de la jeunesse, d'un extérieur sympathique, était un peu paralysé en lui par quelques prétentions boursouflées au rôle de lion ; mais depuis, le déclin instructif de cette prospérité désordonnée, les cruels mécomptes d'un amour-propre mal placé, avaient mûri sa pensée et mêlé à l'ardeur d'un âge, si peu avancé encore, une certaine gravité qui commandait l'attention en attendant l'estime ; enfin le dévouement infatigable et touchant dont Julien prodiguait les preuves à la mourante et qui lui prêtait certaine teinte romanesque et captivante : tout , on le comprendra facilement , avait contribué à exercer sur l'imagination de Pauline un prestige irrésistible. Peut-être, ensuite, était-il dans les suggestions de son orgueil de s'irriter de voir Julien vivant sans résistance et sans distraction, sous les lois d'un attachement autre que celui qu'elle pouvait inspirer, et peut-être aussi son cœur se laissait-il conseiller par le désir de devancer l'effet des inévitables coquetteries que prodiguaient à Julien ses compagnes.

Pauline était séduisante, nous l'avons dit, même sous une toilette dont la propreté ne dissimulait pas toujours l'indigence; la nature lui avait donné l'anoblissement de la beauté, vainement altérée par les soucis d'une vie précaire et souvent privée de bien-être. Pauline n'en avait pas moins, la fière cambrure de sa taille svelte, des mains auxquelles les soins les plus vulgaires, la piqûre de l'aiguille, n'avaient pu enlever la finesse de leur galbe; la fierté de son front semblait se couronner de ses bandeaux noirs, et des sourcils remarquablement arqués ombraient

des yeux remplis de charme et d'éclat; d'où vient donc que Julien n'avait ni le désir ni même la prescience d'une conquête possible et à coup sûr attrayante?

Cependant Julien parut sensible un moment, en effet, à la préférence dont il était l'objet; et sans doute même il avait donné imprudemment lieu à Pauline de croire qu'elle pouvait s'abandonner à un penchant presque partagé. Mais tout à coup Pauline vit décliner le faible empire qu'elle croyait avoir acquis sur celui qu'elle avait distingué.

Peut-être devrions-nous faire honneur de cette abstention à la délicatesse de Julien qui eût craint même de rêver une affection profanatrice au chevet d'une patiente; mais nous sommes obligé de tenir compte d'une autre préoccupation dont nos lecteurs ont dû deviner la cause et dont nous relaterons rapidement l'origine.

Julien , on le sait, après avoir largement dispersé son patrimoine à tous les vents de la dissipation, avait enfin dû comprendre qu'il ne fallait pas attendre que son dernier billet de banque se fondît en pluie dorée, tarie si vite, pour songer à se reconstituer un avenir ; il avait frappé, en vain, aux portes de diverses administrations du gouvernement; de guerre lasse, il s'était rappelé qu'il connaissait quelques éléments de la tenue des livres. Un des commensaux de son ancienne opulence n'avait pas été sans s'apercevoir qu'il n'y avait plus à hésiter pour Julien sur le dernier moyen d'existence qui pouvait se présenter à lui. Bref, M. Lourdin lui proposa, une lettre de recommandation pour entrer comme caissier chez M. Brémond.

La transition était dure I . . . Avoir vécu longtemps dans cette atmosphère éblouissante du luxe et des arts, avoir vu sa main, gantée de jaune, passer dans celles de

toutes ces illustrations du monde de l'intelligence et des notabilités de la richesse, et aller ensevelir obscurément sa vie dans la routine journalière d'une comptabilité industrielle I . . . Aussi Julien résista longtemps.

Mais nos lecteurs savent déjà qu'il avait dû se résigner à ce modeste sort; ils ont deviné qu'il avait reconnu, dans Léonie, la jeune fille apparue comme un ange de conciliation au milieu de la querelle engagée au spectacle avec le jeune Gustave; depuis, le hasard, peut-être un peu aidé par Julien même, lui avait fait rencontrer de nouveau, de loin en loin, Léonie, sans que celle-ci l'eût même remarqué; dans l'impression profonde que la jeune fille lui avait laissée, il n'y avait pas seulement l'effet du rayonnement sympathique de la beauté ; il y avait l'attrait doux et pur exercé par la candeur et l'honnêteté, éclatant avec un attrait irrésistible sur le front de Léonie f II y avait toute la révélation des joies possibles de la famille, d'une vie régulière et honorée, entrevue comme un port dans la tourmente, et Ton comprendra que ce rêve seul eût tout à coup fermé aux irritantes provocations de la beauté de Pauline, le cœur de Julien, déjà blasé par quelques années d'enivrements faciles et tristement éteints .

Mais loin que cette apparition, toujours présente aux yeux de Julien, l'eût découragé dans la tâche qu'il s'était imposée auprès de la mourante, le sentiment indéfinissable laissé dans son cœur par Léonie lui avait donné plus de force pour l'accomplissement de ce suprême devoir. Car telle est l'influence de l'amour sincère inspiré par un objet qui en est digne; il fait vibrer toutes les nobles fibres du cœur et y réveille les voix de l'abnégation et de l'honnêteté comme les premières notes du bonheur.

Cependant, et pour tout dire, la réponse négative de M. Brémond à l'offre faite en son nom, avait provoqué \ divers sentiments contradictoires chez Julien; à sa raison qui devait regretter la perte d'une position modeste, mais sûte, à son chagrin de voir s'effacer l'apparition qui serait devenue une chaste habitude de sa vie, répondait pourtant une satisfaction désespérée de son amour-propre. 11 se sentait affranchi de la responsabilité de s'être refusé à cette sorte d'amoindrissement nécessaire de sa condition ; il échappait, tout au moins, à cette position d'infériorité dont l'humiliation lui eût été surtout sensible vis-à-vis de celle à qui il eût été jaloux de se présenter sous des dehors moins humbles.

En résumé , Julien , privé des ressources^ qu'il eût trouvées chez M. Brémond, acheva d'épuiser dans sa mission de pieuse charité les derniers débris d'une fortune si joyeusement entamée.

Un soir de janvier, Bettly était couchée sur une chaise longue ; sa chambre qu'elle ne quittait plus depuis quel- ; que temps, était encore restée parée de ces mille souvenirs coûteux de la fantaisie, de ce luxe bariolé d'étagère, sorte de hochets de F éternelle enfance d'une vie oisive, et peut-être, chez ces pèlerines des folles voies de la vie, étapes successives d'amours disparues.

Les autres pièces de l'appartement s'étaient successivement dégarnies de leurs meubles, peu à peu sacrifiés aux expédients de la nécessité ; toutefois en se dépouillant ailleurs , même de ce qui était le plus nécessaire, Julien n'avait pas voulu que l'asile de la malade se dépouillât d'aucune de ces superfluités dont l'absence eût pu attrister ses yeux par des révélations fâcheuses.

Le mal implacable avait dévoré peu à peu les forces dernières de Bettly. Dans ce spectre en peignoir, on aurait eu peine à retrouver cette beauté qui avait enchaîné Julien pendant quelques années.

Avec cette ingratitude de la douleur devenue le désespoir, Bettly accusait encore son fidèle et courageux compagnon de souffrance.

— Pourquoi m'as-tu apporté des fleurs? dit-elle aigrement, leur odeur me fait mal.

— C'est toi qui me les as demandées, dit Julien timidement.

— Je t'avais demandé des fruits... Un peu de raisin rafraîchirait ma poitrine.

— Je t'en avais eu hier, coûte que coûte... rappelletoi que tu Tas refusé... mais aujourd'hui j'ai là quelques pêches que j'ai pu trouver encore chez Chevet.

La malade fit signe avec humeur qu'elle ne voulait rien.

— Peut-être, reprit Julien, ces jeunes filles qui sont là te distrairaient... Je vais leur dire de venir.

— C'est cela , reprit péniblement Bettly, pour que leur bavardage me fasse mal à la tête ! . . .

— Veux-tu que je t'amène quelques amis, reprit Julien, résolu à ne pas se rebuter.

Et il nomma successivement à Bettly les personnes qui semblaient être restées fidèles à leur adversité.

— Oui, je comprends, reprit Bettly, et le temps que tu iras les chercher tu te débarrasseras de moi.

A ce reproche si injuste, Julien ne répondit que deux mots

— Je reste.

Et il s'assit à sa place habituelle, sur un tabouret aux

pieds de la malade, résigné à tout souffrir et à achever sa tâche.

Un long silence s'ensuivit.

— Mon Dieu ! s'écria tout d'un coup Bettly avec un cri d'angoisse, et comme si, pour la première fois, à travers le voile déchiré de ses illusions, la sinistre vérité lui apparaissait, mon Dieu, est-ce qu'il faudrait bientôt mourir ?

Julien chercha, en vain, à la rassurer par un de ces mensonges complaisants que l'on met toujours au service de la souffrance jusqu'au dernier moment; mais l'œil cave et hagard de l'infortunée restait fixé sur le but invisible qui venait de lui apparaître.

Quand la mort vient briser une existence occupée par le devoir, même en interrompant la félicité la plus légitime, elle en est encore le couronnement ! ... Le bonheur pur a sa gravité qui accoutume u ce dénoûment prématuré d'une mission terrestre; mais quelle compensation, quelles espérances peut laisser l'arrêt terrible de la mort, retentissant dans l'arène des folies humaines, et que reste-t-il, si près du tombeau, à celles qui vivant comme si leur fragile terrain ne devait jamais leur manquer, n'ont pas appris à mourir dans les luttes d'une vie sévère et à se survivre dans la famille ?

Du moment que cette funeste idée fut entrée dans la tête de Bettly, sa terreur, vainement conjurée par les efforts de Julien, se signala plus que jamais en aigreurs violentes, en colères insensées. Avec une persistance amère , elle rendait Julien responsable de l'impuissance de la science d'ici-bas. A bout de courage et de forces, celui-ci, haletant, semblait courber enfin, sous le fardeau qu'il s'était imposé , sa tête endolorie par les veilles; ses yeux chargés des larmes du découragement ,

erraient machinalement sur la cheminée oii étaient déposés pêle-mêle, à côté de ces curiosités élégantes, épaves des anciennes prodigalités , les breuvages destinés à rendre un peu de force à la malade ; tout à coup, au fond d'une coupe» Julien aperçut , poudreux , noirci , à demi caché sous un collier de corail , un chiffon de papier oublié. Julien le saisit , le déplia , et se demanda s'il n'y avait pas, dans le nom qu'il y trouva inscrit, le suprême secours vainement demandé à toutes les ressources humaines, et si de ce côté, oublié et autrefois dédaigné par lui, ne viendrait pas le rayon imploré d'espérance et de consolation; avons-nous besoin de dire que sur ce papier était le nom du digne M. Morand, que celui-ci avait donné à Julien , à leur rencontre, à la sortie du bal de l'Opéra?

; Il y a de ces révélations qui, dès qu'elles se produisent, ne permettent plus le doute, l'hésitation : elles ne persuadent pas, elles entraînent. Julien embrasse avec ardeur l'espoir de ce dernier salut pour cette intelligence qui sombre, et sortant rapidement, il ramène bientôt le digne prêtre.

Trop troublé chez le négociant pour avoir reconnu M. Morand, Julien ignorait s'être retrouvé de nouveau en sa présence et pouvait croire encore que son travestissement de carnaval devait avoir prévenu , de la part de l'homme vénérable auquel il allait s'adresser, l'inconvénient d'une reconnaissance où son honneur avait si peu à gagner.

Lorsque Julien reparut, on l'avertit que Bettly, à la suite d'un accès fébrile, avait perdu connaissance. Julien s'approcha, effrayé, du lit de douleur oii la respiration de la patiente devenait déjà plus oppressée. M. Morand s'en approcha aussi , et avec ce coup d'œil d'un homme

qui, à force de consoler la mort, a fini par la reconnaître < sous tous ses aspects, dit à Julien :

— Vous avez bien fait de me venir chercher, mon j fils. Si cette femme reprend ses sens, ce sera pour la der- i nière fois. . . Je crains bien qu'elle ne passe pas cette nuit. !

Julien pâlit et chancela; si accoutumé que Ton 6oit i à la pensée d'un malheur inévitable , le moment où l'on vient nous annoncer que l'objet, auquel nous ont attachés des affections, des douleurs même, va fairo . défaut à toutes les habitudes de notre vie, ce momentlà est toujours imprévu, cet arrêt est toujours navrant !

Une heure. . . heure pleine d'angoisses ! se passa avant que cette intelligence agonisante projetât sa dernière lueur. Enfin Bettly rouvre les yeux, et contemple l'hôte inattendu assis à son chevet. j

Quelle doit être d'abord la terreur de cette patiente éperdue, à la vue de ce grave consolateur, dont l'aspect est presque fait pour effrayer, immobile et muet à j l'entrée de la voie fatale, comme un passeur d'âmes?

Puis, à l'expression de l'effroi, à peine visible sur j cette physionomie qui ne peut plus pâlir, dans ces regards voilés par la souffrance , succède un ineflable besoin de protection...

Et en effet, s'il y avait là un refuge contre les terreurs d'une autre vie, si, entraînée dans la nuit par ce courant sombre et inconnu, elle pouvait se rattacher à ce rameau de la rive ?

Julien, noyé de larmes, l'invite à écouter ce dépositaire de nos dernières espérances!... Bettly, dont il presse la main, conduite par la tendresse d'un ami vers la charité divine, implore enfin du regard, l'assistance du prêtre. j

Julien s'éloigne et laisse auprès de l'infortunée le

digne Morand qui, au bout d'une heure, quitta la patiente et revint vers Julien.

— Elle est plus tranquille, dit-il ; au doute et à Tincertitude a succédé la confiance dans la miséricorde divine ; justement exilée par ses fautes d'un monde qui ne l'eût point accueillie, même pénitente, elle sait qu'elle peut espérer dans une autre vie un refuge où tous les repentirs sont admis; elle croit dans une justice qui n'est implacable pour aucun passé ! . . .

— Ah t mon père, que ne vous dois-je pas?

— Rien! reprit le prêtre souriant tristement, sinon de reconnaître que nous, nous dont la mission commence là où s'arrête la science] humaine, et répond à cet instinct plus fort que tous nos besoins, neus pouvons servir encore à quelque chose.

— - Ah 1 mon père... vous savez donc que c'est moi... moi qui ai pu m' oublier avec vous jusqu'à l'outrage t... me dégrader jusqu'à une lâcheté !...

— Ne pensez plus à tout cela , mon fils , répond Morand f... N'avez-vous pas assez expié?., ne m'a-t-elle pas dit, elle, dans sa reconnaissance éclairée par la mort même, tous vos soins, votre dévouement qui s'est épuré dans la souffrance? Après de folles erreurs, vous êtes devenu, pour cette pécheresse infortunée , le bon Samaritain que, dans une parabole sublime, l'Évangile nous a fait connaître secourant le voyageur blessé. Oui, je sais que toutes vos ressources ont été épuisées dans cette pieuse réparation, mais que votre courage n'a pas un moment failli. Vous pouvez encore relever le front... Allez presser une dernière fois la main de celle qui est prête à vous précéder dans un meilleur monde et croyez que, peut-être au moment où elle reprend l'espoir, ce n'est pas à vous de l'abdiquer.

Et le bon pasteur sortit.

Bettly, à la vue de Julien, cherche à lui tendre la main, mais elle ne peut la soulever... Un sourire triste erra sur ses lèvres décolorées I . . . Quelques instants après, elle perdait encore connaissance.

La nuit se passa dans ces suprêmes luttes. . .

Vers le matin, le seuil de l'appartement est franchi par les ouvrières qui aident Julien dans ces derniers et tristes soins, toujours avec leur empressement routinier de voisines, pleurant toutes avec cette bonté facile et nerveuse, habituelle même aux femmes chez qui la sensibilité n'est que factice.

L'œil de Pauline seule est sec... et ce n'est pas peutêtre que ce cœur voué à l'brgueil soit incapable de toute sympathique participation aux misères de cette agonie ; mais c'est qu'elle envie encore Bettly que, jusqu'au dernier moment sur son lit de mort , elle croit aimée. — C'est qu'elle la trouve heureuse encore... même au moment où les râlements qui s'échappent de sa poitrine expirent dans une convulsion dernière et mortelle...

Julien demeure auprès de ce lit funèbre t.. . Sa pensée envisage avec désespoir cet avenir où il va désormais se trouver seul. . . D'écrasantes obligations léguées, à la fois, par les folies du passé, par les douloureuses exigences de sa dernière tâche, toutes les portes fermées devant lui; des facultés d'intelligence incontestables, mais qui semblent se résumer en impuissance à suffire aux nécessités matérielles de la vie... Tel est le seul avenir qui s'offre à lui I . . . Jusque-là, dettes , tracasseries du sort , abandon des hommes; il supportait tout... dans cette adversité à deux, le fardeau sacré qu'il devait subir jusqu'au bout, lui imposait la nécessité de ne pas faiblir... mais maintenant à quoi bon vivre ?. . .

Dans ces sombres préoccupations, il ne voit même pas Pauline qui cherche à le consoler, Pauline qui profondément ulcérée de son inutilité, Ta entraîné hors de la chambre funèbre. Tombé sur une chaise qui reste presque seule dans l'antichambre dégarnie, contemplant silencieusement cette porte qui le sépare de sa compagne expirée, Julien se sent en proie à des pensées sinistres que semble gagner l'horrible contagion de la mort.

— Courage et espoir ! dit une voix qui retentit à ses côtés.

Julien se retourne et aperçoit le prêtre; mais, cette fois, M. Morand n'est pas seul, et M. Brémond l'accompagne. Julien, dans son anéantissement, ne les avait pas même vus pénétrer auprès de lui et ne peut retenir un geste d'étonnement.

— Monsieur, dit Brémond en s'avançant vers lui , il y a quelques mois vous vîntes, avec une lettre dé recommandation, me demander d'entrer dans ma maison comme caissier. Pardonnez-moi de vous dire que les renseignements recueillis par moi ne m'avaient pas disposé à accueillir favorablement votre prière ; mais aujourd'hui j'ai su comment vous aviez racheté avec une générosité dont l'honneur est à vous seul, quelques écarts dont la responsabilité peut retomber , à bon droit, sur votre jeunesse et votre isolement. M. Morand m'a dit tous les mérites de votre dévouement et m'a initié aux inquiétudes de votre position ; j'ai pensé qu'il y a quelque chose de plus sûr encore que l'homme qui n'a jamais hésité dans la voie de l'ordre et du travail , c'est celui qui y rentre avec la nécessité de regagner le temps perdu pour une fortune légitime et pour une considération qu'il doit mériter. Venez chez moi , Monsieur ; la place de caissier y est toujours libre, et je vous l'offre.

C'est un premier pas vers un meilleur sort, c'est un engagement avec le travail... et le travail, Monsieur, c'est le plus puissant de tous les préservatifs, c'est la sauve-garde de tous les principes... Les principes conseillent de ne pas s'égarer ; le travail fait mieux. . . il n'en laisse pas le temps I . ..

Julien sentait de nouveau les larmes déborder ses yeux et le scepticisme douloureux de son cœur faisait place à la foi devant cette manifestation si évidente pour lui d'un pouvoir surhumain, vigilant et tutélaire.

— Ah ! Monsieur... balbutia-t-il d'une voix tremblante d'émotion... vous, si indulgent pour moi... vous dont la vie a été si irréprochable et vous donnait tant le droit d'être sévère ! . . .

— Il n'y avait aucun mérite dans la régularité de ma vie, reprit Brémond... j'ensuis si bien récompensé... Je n'ai pas eu le mérite de résister à une tentation que je n'aurais pas même comprise. Comment aurais-je la moindre envie de perdre ou de compromettre une félicité si pure ?

Au moment où le commerçant prononçait ces paroles, Pauline passa devant eux , sortant de la chambre de la morte. A la vue de cette taille svelte et souple , de cet œil ardent voilé de brun, on eût dit que Brémond entrevit , comme dans une échappée rapide , toutes les séductions d'un monde inconnu pour lui I Le négociant sembla visiblement frappé de la beauté de la jeune fille.

Hâtons-nous de dire, toutefois, que cette instinctive sensation ne fut guère qu'un tressaillement passager, une sorte d'hallucination dans un éclair, encore plus rapidement évanouie qu'apparue, et dont Brémond n'eut pas même besoin de combattre à ce moment l'influence, par

la pensée du bonheur domestique qui l'avait toujours entouré!

Serrant la main de Julien que le digne prêtre embrassait avec un sentiment de paternité satisfaite , il donna rendez-vous au jeune homme, rue des Bourdonnais , aussitôt que Julien aurait achevé d'accomplir sa pieuse mission en rendant les derniers devoirs à la pauvre morte.

Quinze jours après la perte de Bettly, Julien était installé dans la maison Brémond ; quatre mois après son entrée en fonctions, il s'était concilié l'estime et l'affection du négociant ; il est vrai que la transformation de Julien était complète ; aucune des habitudes du viveur ou du dandy désœuvré, n'avait survécu chez le commis fidèle et probe, chez cet employé exact et presque méthodique; toutes ses facultés disséminées naguère en vingt ambitions chimériques, il les avait reportées sur les de- . voirs arides de sa comptabilité.

Deux causes expliquaient cette conversion et lui ôtaient, sinon son caractère méritoire, au moins son côté surprenant : d'abord un sentiment de dignité qui, vainement étourdi dans le tourbillon d'une vie dissipée, n'était jamais mort dans ce cœur, rendu enfin à sa délicatesse native par l'isolement même de l'infortune.

Sans doute il était douloureux de voir Paris joyeux s'agiter au dehors sans que rien en retentît dans son humble case de comptable ; mais cet espace, si étroit qu'il fût, n'avait-il pas aussi son splendide horizon? une vie rouverte par le travail et par la conscience ?

Un autre sentiment protégeait encore plus efficacement Julien contre une rechute du vieil homme; si la simple

vue de Léonie avait produit sur lui tant d'effet, comme le vivant symbole d'une existence plus digne, que n'avaitil pas dû éprouver lorsqu'il devint le témoin de cet accomplissement journalier, si charmant et si modeste, de tous les devoirs de la religion, de la famille et du travail, dans l'existence intime de la jeune fille?

L'amour vrai, cet amour tout d'aspirations généreuses et d'abnégation, enlevait donc pour Julien toute chance à des séductions étrangères ; la froideur et l'impassibilité .de Léonie à son égard, froideur, qui n'avait rien d'une aversion affectée, mais résultat d'une réserve naturelle accrue par certains ressouvenirs, ne faisait qu'exciter de jour en jour la passion régénératrice de J ulien, et ce n'était pas lui qui pouvait donner tort dans son cœur à Léonie, accroissant au contraire, de toute l'exagération de cette passion même, l'indignité qui semblait à ses propres yeux letséparer de celle qu'il aimait.

Ce n'était pas que Léonie semblât rappeler jamais à Julien, par le sous-entendu de son attitude, sous quels fâcheux auspices ils s'étaient d'abord entrevus. Elle n'eût pas voulu ainsi désavouer un élan généreux de son père que le vénérable conseiller de sa conscience, d'ailleurs, avait approuvé, qu'elle-mêmeavaitcompris, etdont rien jusqu'alorsne devait faire repentir le chef de la maison Brémond; mais son inexorable politesse n'avait aucun des symptômes de la sympathie, et jamais un mot n'était ajouté par elle aux strictes exigences de ses rapports obligés, pour les affaires courantes, avec le commis de son père.

Ce qui n'était que de la réserve chez Léonie avait un véritable caractère d'aversion chez madame Brémond; Julien était inséparable pour elle du souvenir d'un danger couru par son fils. Cependant non-seulement elle avait

cru devoir à son mari de ne pas contrarier son choix, mais elle avait poussé la condescendance, sur l'invitation du négociant, jusqu'à s'occuper de faire disposer pour Julien (dans une maison qui leur appartenait et peu éloignée de leur habitation), un appartement où avait précédemment logé Gustave, au moment où des parents venus de province avaient envahi le domicile tout entier de la rue des Bourdonnais. Du reste, madame Brémond voyait peu Julien, tout absorbée qu'elle était par les soins du ménage, et ne s'occupait aucunement de la maison de commerce livrée à la surveillance spéciale de sa fille.

Julien, au contraire, était l'objet des plus vives sympathies de la part du digne M. Morand qui semblait chercher toujours à consoler le jeune homme de ses propres regrets. Julien avait également inspiré la plus cordiale amitié au jeune Gustave. Non-seulement le frère de Léonie trouvait en Julien une obligeante prévenance — que malgré notre estime pour ce dernier, nous ne pouvons ■ croire tout à fait désintéressée, — mais encore rencontrait chez le caissier de son père, une sorte de guide intelligent et tolérant, de mentor amical, bien précieux au moment où la vie s'ouvrait pour lui. Quelques années séparaient seulement Julien de Gustave; mais l'importance de ces années était immense ; elles résumaient pour Julien l'expérience de toute une jeunesse si rapidement, mais si instruclivement dévorée.

Julien était devenu le confident de Gustave, et, grâce à cette intimité mutuelle, Julien avait su que Gustave, à peine reçu avocat et vainqueur en thèse, aspirait à d'autres triomphes et ne trouvait pas que la jurisprudence et les amourettes fussent incompatibles, ni que Mabille dût être repoussé comme entr'acte de ses visites au Palais. Julien ne croyait pas devoir prêcher à son

jeune ami une morale exagérée; il savait que de tous les entraînements inévitables de la jeunesse, de semblables penchants, même frivoles, sont encore les moins mauvais, lorsqu'ils ont leur place dans la vie, à côté et non à la place du travail; il n'attachait, du reste, aucune importance à des relations qu'il savait ne pouvoir être par leur nature de longue durée. |

Gustave, de plus, avait eu l'idée romanesque d'adopter un nom d'emprunt pour des aventures plus souvent espérées que réalisées, et ne se faisait connaître dans cette vie extérieure que sous le nom ambitieux de Léopold de Ghauvières; toutefois sur des cartes où il avait fait inscrire ce nom, il ne s'était pas dépouillé du titre d'avocat dont il était si fier, mais il avait supprimé, après cette indication professionnelle, la circonstance atténuative du stage.

C'était dans cette riante atmosphère de printanières folies, qu'il eût fallu chercher le point noir qui annonçait la première tempête à l'horizon limpide de cette famille si unie et si heureuse, et dont le chef recevait de jour en jour les nouveaux témoignages de l'estime qui s'attachait à sa vie et à son caractère, ,

Par un des premiers jours du printemps de i848, M. Brémond avait chargé Julien d'aller toucher le montant d'une note chez un client, fils d'un des généraux de Fère napoléonienne, officier distingué dans la guerre d'Afrique et qui menait grand train les dotations impériales dont il avait recueilli l'héritage.

Arrivé à l'hôtel du comte de Chabrand, il lut répondu à Julien que le comte déjeunait et qu'il eût à attendre, s'il voulait lui parler.

Il y avait longtemps que Julien avait dépouillé toutes les susceptibilités d'un monde où il avait vécu, et prenant son parti des conditions de subalternéité, pour ainsi dire, etde patience obligatoire, où sa nouvelle condition le plaçait, il s'assit dans une pièce d'attente; là, sans qu'il pût entendre complètement la conversation qui se tenait à table, arrivaient parfois quelques éclats de la voix stridente du maître du logis.

En ce moment se trouvaient à déjeuner chez le comte de Chabrand deux officiers de son régiment méconnaissables à la moustache inflexible, à la tenue sévère, à la décoration traditionnelle ; plus, un homme de quarantecinq à cinquante ans, à la taille épaisse, au teint coloré, ù la physionomie épicurienne, et qui n'était autre que l'industriel dont la recommandation avait amené, précédemment, Julien pour la première fois dans la maison Brémond ; à la même table, une femme de vingt-sept à vingt-huit ans, d'une grande beauté de lignes, d'une proportion harmonieuse de formes, mais dont la physionomie accusait une origine vulgaire et une intelligence bornée. Ce nonobstant, grâce aux droits ruineux que lui avait donné une fantaisie un peu prolongée de l'officier, elle n'avait pas peu contribué à ébrécher ce patrimoine historique.

Le surnom usuel adopté parmi les amis de Chabrand, dans le monde du plaisir pour cette favorite attitrée, semblait rendre encore leurs liens plus indissolubles en rattachant la préférence constante, — je n'ajoute pas fidèle, — du soldat d'Afrique aux campagnes où il s'était distingué. On avait substitué au nom de Tronquette qui indiquait trop les sphères vulgaires d'où l'aventurière était sortie", l'appellation plus colorée d'Ouchda.

Quant à Chabrand, nous devons à nos lecteurs de le leur faire connaître, au moins en quelques traits sommaires.

C'était un homme de trente ans passés, mince et musculeux; le dernier éclat de la seconde jeunesse ne se révélait guère en lui que par la vivacité de l'œil ; son teint, bistré comme un vieux monument, par toutes les intempéries des saisons, n'accusait plus aucune des nuances de la carnation urbame ; ses cheveux coupés en brosse et légèrement semés d'argent , témoignaient des habitudes et des fatigues de la vie militaire; sa moustache recourbée en croc sous un nez fortement aquilin, recouvrait des dents dont un cigare chronique avait un peu altéré l'émail, et une longue cicatrice qui lui traversait le front prouvait suffisamment que les mêlées l'avaient trouvé à la portée du yatagan arabe. Mais l'élégance de sa taille cambrée et la distinction obstinée de sa physionomie survivaient encore à cette transformation de l'enfant délicat des villes en hôte endurci des camps, à cette exploitation à la fois glorieuse et pénible, de l'homme par le drapeau.

Tels étaient les personnages que réunissait encore un déjeuner à demi-achevé au moment oh avait été annoncée la venue de Julien.

— Figurez-vous, dit Lourdin, qui tenait la conversation, que j'ai voulu me porter pour la représentation nationale.

— Tiens, et à quoi bon? fit Chabrand, en éclatant de rire... Comment vous, mon cher Lourdin, qui êtes si riche et si tranquille?

— Eh ! précisément, reprit l'industriel en retraite, je m'ennuie et je regrette le temps où je travaillais, où je luttais contré le sort. De l'argent, j'en ai plus qu'il ne

m'en faut, mais ce que je voudrais, voyez-vous, ce serait delà considération.

— Prenez donc du Champagne, répondit Chabrand, en saisissant une nouvelle bouteille à collier d'argent.

— Eh bien I figurez-vous encore, repartit Lourdin, sans paraître s'apercevoir du sarcasme indirect, que le comité électoral me refuse et que Ton parle de me préférer un tapissier-décorateur, parce qu'il a des mœurs, de la probité, et voilà où on veut faire tomber la députation. Après ça, ils prétendent que ça sera un hommage au commerce, à l'industrie, — style vaudeville.

— Un tapissier-décorateur... tieris, fit Chabrand, ceci me rappelle que le mien attend là pour la note du dernier appartement d'Ouchda.

— Comme si, repartit Lourdin, la spéculation heureuse ne valait pas le commerce ! . . . Stupides électeurs I . . . Qu'est-ce qu'il y a de plus indépendant que deux millions sur le grand-livre ?. . . Et moi, j'aurais eu de la considération, ajouta-t-il avec un soupir qui trahissait naïvement l'amère torture de ses aspirations impuissantes et de ses espérances déçues.

— Croyez-vous que vous auriez encore été bien considéré.... après la session ? repartit Chabrand.

— Ah ! vous plaisantez toujours , mon cher Chabrand.

— Le plus que je peux, repartit l'officier ; ah I excepté sur un article, ajouta-t-il, comme si une pensée le frappait, et se tournant vers la jeune femme : Dis donc, Ouchda, il paraît que tu me trompes ?

Ouchda ouvrait la bouche pour une dénégation, mais Chabrand ne lui en laissa pas le temps.

— Ne réponds pas, ce serait inutile, repartit l'officier, ton droit est de mentir, mais le mien est de faire payer

les intérêts du mensonge à l'imbécile qui voudrait me faire jouer un rôle ridicule... et je soupçonne qui.

Un horrible malaise parut se peindre sur les traits de Lourdin.

— Commentait un officier qui, renversé sur sa chaise, gardait le silence depuis quelque temps en aspirant les délices combinées du cognac et du regalia, comment, mon cher Chabrand, vous n'êtes pas plus philosophe?

— Je ne suis pas philosophe, reprit Chabrand en frappant du pied, je suis nerveux, voilà mon caractère; quand je souffre de mes rhumatismes que j'ai gagnés en Afrique à coucher sur la terre nue, je ne vaux pas le diable!... et je suis dans une quinzaine où les changements de temps me rendent impitoyable.

Les teintes pourpres du visage de Lourdin tournèrent au livide.

— Voilà une drôle d'idée de me soupçonner ! est-ce que vous n'avez pas dans votre poche le moyen d'entrer chez moi à toute heure? repartit Ouchda, à qui il semblait plus logique de puiser les éléments de sa justification dans un argument de serrurerie que dans des protestations de fidélité.

— Chez toi... tu n'y es jamais.

— Dame I c'est une ouvrière qui me fait toujours attendre... elle s'amuse à regarder les étoffes et elle n'y travaille pas... je suis toujours chez elle pour la secouer.

— Et quand je pars pour quelques jours au château de mon oncle, l'ancien chambellan de la Restauration. . . alors, comme tu sais que je ne peux pas le quitter, c'est mon dernier oncle!.. tu profites de cela pour aller à Mabille et au Château-Rouge... c'est là que tu as recruté un adorateur.

Lourdin commença, à ces mots, à respirer un peu.

— Un jnauvais petit robin sans doute, si j'en crois, un morceau de carte que j'ai trouvée chez toi, et que tu as maladroitement déchirée; j'ai pii voir son nom et lire le titre de sa profession... je saurai tout bientôt... et alors si des oreilles d'avocat peuvent t'être agréables.. .

Ces derniers mots parurent motiver une sensation no-» table de soulagement sur les traits de Lourdin ; mais prononcés fortement, ils produisirent un tout autre effet sur Julien à qui ils arrivèrent jusque dans l'antichambre.

— C'est qu'aussi , continua Chabrand en frappant à la fois du pied sur le parquet et du poing sur la table, c'est par trop niais de prodiguer à ces dames le velours, les cachemires et les bijoux, pour qu'elles aiDent ensuite en éblouir un collègue clandestin. A mon prochain départ pour l'Afrique, je t'empaquète avec moi ; nous verrons si tu me trahiras pour des Bédouins ; et en attendant , le premier que tu auras distingué à Paris ou du moins que j'aurai découvert, — j'en prends ces messieurs à témoin, continua-t-il en se tournant vers les deux officiers, — je porte à son compte la correction qu'il n'est pas dans mes habitudes d'administrer à une femme... même à toi.

Ici Lourdin parut de nouveau très-mal à l'aise... A plus forte raison ces derniers mots avaient- ils produit impression dans l'antichambre où une autre petite scène se passait.

Une jeune fille en tablier était venue savoir si le déjeuner était terminé ; c'était la femme de chambre d'Ouchda; en repassant dans la pièce d'attente elle avait été frappée de la présence de Julien qu'une circonstance fortuite lui avait fait connaître ; un jour Gustave avait cru pouvoir indiquer, comme son domicile propre , celui de Julien,

sans consulter ce dernier, et une lettre adressée à M. Léopold de Chauvières se trouvait avoir été précédemment * remise entre les mains du jeune caissier; il restait donc à la femme de chambre d'Ouchda la pensée que le môme appartement était partagé par les deux amis et, comme elle avait précisément une lettre à remettre à Gustave, elle crut naturellement avoir trouvé un intermédiaire commode qui pouvait la dispenser de sa commission et lui épargner une longue course.

Julien et la femme de chambre se trouvant alors seuls, quelques mots de celle-ci firent comprendre qu'il s'agissait d'un rendez- vous. Un calcul que nous supposerons facilement avoir été fait, d'après ce qu'il venait d'entendre, par Julien, l'engagea à se charger d'une commission qu'il eût refusée, sans doute, autrement.

Chabrand s'étaitlevé detable; toutle monde avait imité son exemple; sur le point d'entrer au salon, l'officier s'arrêta.

— Ahl à propos, dit-il, j'ai quelqu'un qui attend à côté... Eh bien! ma foi, dit-il au domestique, répondez-lui que je n'ai pas le temps de recevoir en ce moment... qu'on revienne...

Un instant après le domestique 'reparut annonçant à mi-voix que la personne tenait absolument à parler à M, de Chabrand et qu'elle attendait que M. le comte fût libre. Si bas que fut dite cette parole , elle n'échappa point à . Lourdin qui saisit au vol cette occasion de s'assurer une sorte de sauf-conduit dont il éprouvait , sans doute, le plus pressant besoin.

— Est-ce que, par hasard, s'écria l'industriel avec un empressement qui tenait de l'obséquieux, est-ce que vous seriez gêné en ce moment, mon cher Chabrand. . . et vous ne vous adressez pas à vos amis? Je ne souffrirai pas

que tous laissiez, sans être réglée, cette petite affaire qui peut s'arranger à l'instant, ou que vous donniez la préférence à d'autres pour vous obliger... Prenez mon portefeuille ; seulement permettez-moi de vous aider à régler... ces commerçants sont si voleurs... Ensuite, vous me rendrez cela à votre aise. . . Je ne veux que votre parole.

— Tiens, tiens, c'est singulier, murmura Chabrand, Lourdin généreux}., lui, si dur à la détente habituellement.

Et il était plus prêt de rendre à Lourdin le portefeuille que celui-ci avait mis entre ces mains, que tenté de s'en servir; mais Lourdin, avec l'autorité que donnait à sa parole l'espoir de salut qu'il y attachait , avait dit au domestique d'introduire Julien. Chabrand n'attachait pas d'ailleurs assez d'importance au service offert par Lourdin pour le refuser, certain qu'il était de s'acquitter promptement.

La présence de Julien dut, comme on le suppose bien, produire un certain effet sur Lourdin. Julien, en entrant, avait cherché du regard Ouchda; mais celle-ci avait quitté la salle à manger en fumant non moins énergiquement que les deux autres convives.

— Eh! c'est M. Julien Martel, s'écria Lourdin, en apercevant le caissier, un jeune homme de bonne famille, ma .foi, et qui, après avoir mangé joyeusement une belle fortune, s'est remis à travailler courageusement... C'est fort honorable, ma foi, mon cher Chabrand.

Ces paroles parurent soulager l'intelligence de Chabrand qui cherchait difficilement à concilier l'élégance de la physionomie de Julien avec la condition modeste où il le rencontrait.

— Pardonnez-moi, monsieur, de vous avoir fait at-

tendre, dit l'officieravec une voix qui ne rappelait rien de sa brusquerie militaire, et où se retrouvait toute la courtoisie d'un monde aristocratique; veuillez vous asseoir pendant que nous réglerons , et faites-moi l'amitié d'accepter un cigare.

Julien aurait refusé en toute autre circonstance , mais il songeait, sans doute, à utiliser son séjour chez Chabrand. 11 accepta donc le cigare, après avoir remis sa facture entre les mains du capitaine.

— Oh ! avec M. Brémond, il n'y a pas besoin d'éplucher, s'exclama Lourdin — comme heureux de saisir un prétexte de faire encore plus vite Chabrand son débiteur, et sans même chercher à concilier son langage avec la façon assez leste dont il avait parlé un peu auparavant de son concurrent à la représentation nationale. — Il n'y a qu'à payer I ... M. Brémond est la probité, la délicatesse même!..

Chabrand, eii effet , après avoir pris connaissance du total de la facture , tira du portefeuille de Lourdin la somme nécessaire pour la solder.

— Mes félicitations à votre patron, continua Lourdin, en serrant la main de Julien, sur l'honneur si mérité qu'il reçoit par la candidature qu'on lui offre.

Julien , non sanp avoir pu retenir un sourire à ce compliment si sincère, et tenant la somme qu'il était venu chercher, ne pouvait plus, sans doute, tarder à se retirer et devait renoncer à voir compléter l'investigation qui le faisait rester, lorsque Ouchda reparut à la porte du salon, son cigare à la main, demandant pourquoi on ne venait pas, et se souciant peu de laisser Chabrand loin d'elle dans les dispositions où elle le savait.

Julien, en un rapide coup d'œil, put enfin se convaincre définitivement que la femme qui avait été l'occasion de

si expressives menaces , était bien celle dont l'appartement avait été meublé quelques mois auparavant par la maison Brémond et qui, une fois ou deux, à cette occasion, avait paru dans le magasin de la rue des Bourdonnais. L'identité d'Ouchda une fois constatée , il n'y avait plus rien qui dût le retenir.

Au moment où Julien se retirait , reconduit avec la même politesse par le capitaine, on remettait à ce dernier quelques lettres et pendant qu'il les décachetait dans la salle à manger , tout en achevant son cigare, Lourdin avait suivi Ouchda qui était rentrée au salon et avec laquelle il se trouva seul.

— Rendez-moi donc, lui dit-il à voix basse, le billet que je vous ai écrit hier.

— Diable ! fit celle-ci , j'y tenais tant que je l'avais gardé sur moi.

— Imprudente I Comment vous l'avez apporté ?

— Pourquoi pas? Oh ! ça ne pouvait compromettre que vous.

— Rendez-moi ce billet... Que vous fait ce méchant morceau de papier?

— Justement; du papier de vous, ça une grande valeur, reprit Ouchda qui semblait retrouver quelque finesse d'intelligence toutes les fois qu'il pouvait y avoir un avantage matériel à être fin. *

On ne sait si Lourdin puisa dans son portefeuille, que lui avait rendu Chabrand, de nouveaux arguments pour ressaisir la preuve accusatrice ; mais avant que celui-ci rentrât dans le salon, il se trouvait maître du malencontreux billet dont l'existence entre les mains d'Ouchda lui avait causé tant d'alarmes.

— Diable I se fit-il à lui-même,, c'est un insuccès qui me coûte cher...

— Tiens , une lettre de mon oncle I Ouchda, dit Cha- brand, qui rentrait en ce. moment dans le salon... Je reconnais le cachet et l'écriture du vieux duc... Il est au plus mal... je pars tout à l'heure; et toi, tu vas me faire le plaisir d'aller t'enfermer à notre pied-à-terre de Juvisy. Nous prenons le convoi; seulement je vais plus loin... Tu ne bougeras pas jusqu'à mon retour, ou sinon...

— On ira et on y restera, reprit Ouchda d'un ton insouciant..

— Ouchda est si bête qu'elle va croire ça, reprit Chabrand bas à Lourdin... mais mon oncle se porte à merveille, il ne m'appelle pas, et je ne pars que pour revenir tout de suite.

Maître de cette confidence , Lourdin délibéra un moment s'il ne préviendrait pas Ouchda du danger qui la menaçait , car c'était jine nature trop abâtardie même pour être vindicative ; mais il songea que s'il contribuait à faire découvrir et punir ce rival, il détournait les soupçons et assurait sa sécurité personnelle , et à cette pensée prudente, les épaisses lèvres de Lourdin se scellèrent vis-à-vis d'Ouchda dans un silence absolu.

Maintenant transportons-nous dans l'un de ces établissements joyeux de la chorégraphie échevelée qui va et vient, dans ses bonds capricieux, de la gloire à la police correctionnelle ; et sur les hauteurs des monts Rochechouart, au Châjeau-Rouge, nous découvrirons enfin, aux reflets d'un éclairage à giorno, le jeune Brémond en compagnie d'un de ses amis, dont nous devons aux lecteurs un léger crayon, pour employer l'expression popularisée par le pittoresque Saint-Simon.

Plus âgé à peine d'un an que Gustave, cet ami était à vingt ans professeur agrégé, ancien grand prix de T Université, bourré de science et de latin; mais son teint rosé, encadré dans une chevelure d'un noir soyeux, ses yeux très-vifs sous des lunettes de myope, ne semblaient avoir rien conservé des fatigues de l'étude; réunissant la solennité de la cravate blanche, signe caractéristique du professorat, au négligé du paletpt que, par un dernier scrupule scolastique, il avait choisi noir ; tout à la science les jours de classe, mais à ses moments de liberté, mariant, dans une attitude d'inaltérable gravité, la dissipation de la j eunesse à un étalage grotesque d 'érudition , — ce qui l'aidait à chaque instant à mettre sur le compte des auteurs les plus austères, des savants les plus chastes, les axiomes de la folie; tel était le compagnon que s'était choisi Gustave pour des distractions dont Julien n'avait voulu tout au plus être que le confident. Au moment où nous reprenons le fil de notre. histoire, ce jeune Anacréon universitaire paraissait calmer les impatiences et les inquiétudes de son ami, le fils du négociant.

— Comment diable n'est-elle pas ici? répétait Gustave... Elle devait m'écrire aujourd'hui et je n'ai rien reçu.

— Que veux-tu ? Les femmes ? — reprit gravement l'agrégé à qui le hasard, ce parrain souvent si intelligent, avait donné le prénom optimiste de Pamphile, mais qui dans ses excursions galantes se faisait appeler Erasme, au risque de faire souvent écorcher son nom d'aventure par la moins érudite moitié du genre humain : — Souvent femme varie, comme dit Mallebranche.

— Nous devions alterner entre le Château-Rouge et Mabille pour nous retrouver; la dernière fois c'était à Mabille, ainsi aujourd'hui ce devait être ici.

— Le Château-Rouge est incontestablement préférable... C'est l'avis de Newton, — mais puisque tu perds ainsi ton temps à chercher, je te déclare, bien que ta conversation soit très-agréable, — que je préférerais cependant, par exemple, celle de cette jeune brune que j'aperçois et qui ne danse pas... J'ai toujours cru m'apercevoir que Leibnitz, — contrairement à Spinosa, il est vrai, — préférait les brunes.

Et sans écouter plus Gustave qui réclamait son aide dans sa recherche inquiète d'Ouchda, Pamphile Vernier vint offrir sa main, gantée de noir, à une grande et belle fille qui se promenait au bras dune compagne en regardant le bal avec insouciance.

Celle-ci, après lavoir considéré quelque temps et avoir paru hésiter, lui répondit :

— J'ai déjà refusé... mais autant danser que de ne rien faire.

Et elle accepta la main de Pamphile qui, sans plus de souci des préoccupations de son ami, et du décorum de l'instruction publique, révéla subitement, au premier signal de l'archet, une désinvolture de pas et un luxe débraillé de gestes qu'on aurait peu attendus de lui. à voir sa physionomie qui, du reste, ne perdait rien de son sérieux dans ces ébats extra-classiques.

Gustave continua ses recherches fiévreuses; il parcourut en vain le Château-Rouge sous ses tentes illuminées, dans les bosquets solitaires et jusque dans le promontoire désert qu'il forme sur la banlieue. Mais il ne découvrit point Ouchda. Une demi-heure s'était passée, lorsqu'il se sentit arrêter par le bras; il se retourna rapidement, espérant voir se dessiner la forme attrayante de celle qu'il cherchait, mais ce n'était que Pamphile.

— J'ai des nouvelles de ta belle, dit le professeur.

— Tu l'as vue? reprit vivement Gustave.

— Oui.

— Où est-elle?

— Je n'en sais rien...

— Comment, tu n'en sais rien.

— Oui... elle m'a échappé.

— Mais, tu ne l'as pas suivie? Tu ne lui as point parlé de moi? s'exclama rapidement Gustave avec toute la volubilité d'une passion juvénile, tu ne l'as point arrêtée au passage...

— Me prends-tu pour un sergent de ville? comme répondit jadis Thomas Morus à Henri VIII, repartit l'agrégé avec le même sang-froid.

— Mais enfin, parle... Où l'as-tuvue? Comment est-elle partie, s'exclama le jeune homme dont les paroles pressées se donnaient à peine le temps de sortir de sa bouche.

— Patience! patience! répondit Pamphile... Voici ... J'avais conversé quelque temps avec cette jeune brune. . . Je lui ai offert la place de Lesbie dans le cœur de Catulle... Elle m'a traité...

— Comme un serin, reprit Gustave avec impatience.

— Elle m'a répondu, reprit Pamphile sans se laisser distraire dè son récit par ce sarcasme facile : « Vous ne » pouvez pas m' épouser, je suis une ouvrière... Je ne > peux pas vous aimer, car mon cœur est à un autre. » J'ai compris alors qu'il fallait l'éblouir. Le trois du mois, je le pouvais!., je veux lui faire accepter une glace. Elle refuse, disant, ainsi que Portia, qu'elle s'ennuie au Château-Rouge comme partout, et avec moi comme avec tout lemonde.

Gustavç avait envie d'étrangler Pamphile au milieu de son interminable exorde.

— Voulant continuer d'éblouir, poursuivit Pamphile imperturbable, je lui offre un coupé, comme faisait souvent Horace en bonne fortune, t Merci, me dit-elle; du » moment que la voiture n'est point à moi... j'aime 1 autant l'omnibus; j'accepte votre bras jusqu'au » marche-pied exclusivement. » Je la conduis vers la grille; au moment d'y arriver... je la sens tressaillir vivement... je porte mes regards où se fixaient les siens, et j'aperçois...

— Ouchda? s'écria Gustave.

— Non, pas d'abord, reprit Pamphile, mais le caissier de ton père, Julien Martel... et j'entends Pauline... la mienne! qui dit d'une voix étouffée : « C'est lui! » Or, Julien causait très-activement avec ton Ouchda qu'il venait d'aborder, et semblait lui parler avec autorité... Moi, je voulais m'approcher pour dire à , Ouchda que tu l'attendais... mais ma compagne me tenait toujours avec une force convulsive... enfin je vois Julien qui se dirige aussi vers la grille, après avoir pris le bras d'Ouchda presque de force; tous deux montent dans une voiture...

— Et tu n'as pas cherché à la rejoindre? reprit vivement Gustave.

— Je le voulais... ce qui, du reste, m'eût été difficile... car la voiture est partie au grand trot. Mais ma compagne m'a dit : « A quoi bon les suivre. . . s'il l'aime ! » Ce raisonnement m'a paru péremptoire.

— Imbécile ! reprit Gustave avec fureur.

— La colère t 'égare , fit gravement Pamphile. Tu feras mieux de fumer un cigare... ainsi qu'en usait Montaigne dans sa retraite; et joignant l'exemple au précepte, il alluma majestueusement le cigare annoncé et

en tendit un autre à Gustave, qui le repoussa avec humeur.

— Mais être trompé par un employé de mon père, s'exclama le jeune Brémond avec fureur, par un ami, qui a profité de ma confidence pour me trahir î... L affaire n'en restera pas là; il faudra bien qu'Ouchda rentre chez elle... et dussé-je l'attendre toute la nuit à sa porte. . .

— Toute la nuit?. . . fit observer Pamphile, il n'est que dix heures ! . . . Tu ferais mieux de ne la chercher que demain matin.

Et Pamphile, enveloppant son ami d'un jet de fumée philosophique, entraîna, pour chercher à le distraire, cet adorateur délaissé.

Maintenant, revenons sur nos pas, et voyons ce qu'avait fait Julien.

Il s'était décidé, comme on l'a sans doute deviné, à ne pas remettre à Gustave le billet qui devait lui donner rendez-vous pour le soir. Le hasard lavait servi ; Gustave ne dînait pas chez lui , et s'était contenté de venir savoir à plusieurs reprises si quelque chose n'était pas arrivé à son adresse. Quant à Julien, du moment que sa journée avait été terminée , il s'était mis résolument à la poursuite d'Ouchda, ayant compris que c'était de ce coté qu'il devait trouver à tout prix les moyens d'éloigner du frère de Léonie le péril qui le menaçait.

Arrivé au logement d'Ouchda , situé à l'entrée de la rue Laffitte, et qu'il connaissait d'autant mieux que le mobilier, comme nous l'avons dit, avait été pris dans les ateliers de M. Brémond , Julien avait demandé des nouvelles de la maîtresse de Ghabrand. On lui avait répondu qu'elle était partie pour la campagne ; cette réponse qui avait un fond de vérité , cependant , n'avait point paru

définitive à Julien , qui ne demeurait aucunement persuadé qu'Ouchda eût renoncé si facilement à son rendezvous. Il était retourné à la charge une heure après , et au moment où il arrivait au même domicile, il avait appris que celle qu'il cherchait, s'éloignait dans un coupé qui venait à peine de quitter la porte cochère ; se jetant dans une autre voiture qu'il trouva près de lui , Julien avait pu rejoindre Ouchda au moment où celle-ci arrivait au jardin public, et lui avait demandé nettement de s'en éloigner.

Ouchda, bien que ne manquant point d'aplomb à coup sûr, s'était senti jusqu'à un certain point dominer par l'accent de persuasion impérieux que prêtait à Julien le besoin de sauver le fils de l'homme à qui il devait tout et le frère de la jeune fille qu'il aimait.

L'insistance de Julien, quelques paroles vaguement menaçantes l'avaient d'ailleurs un peu effrayée et avaient dû donner au caissier pour auxiliaire dans l'âme d'Ouchda la peur, cette sœur jumelle de la cupidité; cependant à peine tous deux étaient-ils dans la voiture , qu'en la voyant s'éloigner du jardin public, Ouchda s'exclama :

— Ah çà !mon cher, vous m'emmenez comme cela... mais il est bientôt onze heures... le bal va finir... et il faut que je parle à quelqu'un qui est au Château- Rouge.

— C'est précisément avant que vous ne lui parliez, qu'il faut que vous m'écoutiez... et vous m'écouterez, reprit Julien. .

— T'écouter ! . . . t'écouter ! . . . c'est charmant ! . . . Je meurs de faim... On m'attend pour souper... et je ne peux rien faire venir chez moi... on me croit à la campagne.

Julien hésita devant cette objection ad homtnem, mais

il était décidé à ne point choisir parmi les voies qui devaient le conduire à son but.

— Puisque les affamés n'ont pas d'oreilles, dit-il, je me charge de répondre tout au moins à ce premier argument.

Ouchda considéra dédaigneusement Julien qui ne lui avait pas été connu au temps de son ancienne splendeur, et qu'elle n'avait point remarqué au moment où elle avait été aperçue par lui chez Chabrand ; il fautajou-^ ter que Julien , pour la circonstance actuelle , n'avait pas même pris le temps de quitter le paletot râpé du matin.

— Quel misérable souper va-t-il me proposer?

dit-elle.

— Cocher! fit Julien, en se penchant par la portière, à la Maison-d'Or.

— Allons donc, reprit Ouchda, que cette désignation avait cependant affaiblie dans ses projets de refus, estce que vous allez vous imaginer que le premier venu fait accepter un souper à une femme d'esprit comme moi.

— Quand le premier venu ne veut faire accepter que le souper.

— Alors, qu'est-ce que vous me voulez donc?

— Vous le saurez, répliqua Julien avec l'autorité d'une volonté qui n'admettait pas de réplique.

Ouchda dominée se laissa entraîner.

Ils arrivèrent à la Maison-d'Or, où le sourire étonné des garçons accueillit Julien (si connu d'eux précédemment), comme un nouvel enfant prodigue qui revient à ses désordres.

Julien se lit ouvrir un cabinet et n'ayant qu'à faire jouer, pour ainsi dire, un ressort mécanique de sa mé-

moire pour y ressusciter la teneur des plus fins menus, il dit d une voix forte au garçon qui le suivait :

( — Des Ostende et du Bordeaux blanc I . . . Château- Dickens I

— Ah çà! qui êtes-vous donc? dit Ouchda, qui reprit de l'estime pour lui au choix de son premier vin.

— Je suis commis dans la maison de M. Brémond, où vous avez acheté votre mobilier, repartit Julien avec ilegme.

— Commis dans la maison de M. Brémond, répondit Ouchda avec un accent mêlé de surprise et de dédain, et faisant presque un mouvement pour se lever...

— Restez donc ! fit Julien en la faisant rasseoir sous la pression d'une main légèrement énergique. — Garçon ! après les huîtres, saumon sauce crevette, côtelette d'agneau purée, blanc de poulet et ermitage rouge.

Ouchda se sentit complètement à court d'objections, mais non d'appétit, et la conversation fut provisoirement suspendue par l'hommage empressé qu'Ouchda paya aux séductions culinaires dont Julien voulait accompagner ses arguments.

— Oui, reprit enfin Julien , je suis commis dans la maison Brémond... et la preuve, c'est que dans mes mains est tombée la lettre adressée par vous au jeune Gustave et qui lui donne un rendez-vous.

— Et vous l'avez ouverte?

— Non, mais je ne l'ai pas remise, parce que je savais ce qu'elle devait contenir ; et de plus , prévoyant que vous pourriez cependant le rejoindre , je vous ai suivie.

Ouchda tourna de nouveau vers Julien son grand œil noir où l'étonnement était déjà légèrement tempéré par l'influence du Bordeaux.

— Ecoutez, reprit Julien, je connais ce monde dont * vous êtes l'expression, ne fût-ce que pour y avoir laissé deux cent cinquante mille francs.

Ouchda éprouva à cette révélation le sentiment que nous ressentirions à la vue d'un soldat que les champs de bataille auraient laissé chevronné d'illustres cicatrices.

— Il se peut, reprit Julien, — assis sur un divan en face d'Ouchda , et ne prenant aucune part à toutes les délices de cette hospitalité accidentelle, — il se peut que vous soyez un accident inévitable de nos mœurs, un fléau nécessaire de notre époque, qui, dévorée par les préoccupations de la spéculation, par toutes les exigences de la vie matérielle, veut de faciles délassements et des distractions toutes préparées. Mais c'est assez de ruiner les familles, il ne faut pas encore les mettre en deuil. Or, en ce moment, il y a plus que quelques folles préoccupations à craindre pour le fils de l'homme à qui tout mon dévouement, toute ma reconnaissance sont acquis à jamais, il y a un danger pour son honneur et peut-être pour sa vie t.. . J'ai su le péril qui le menace, la jalousie de M. de Chabrand.

— Tiens, si vous croyez que je ne la sais pas? repartit Ouchda insouciante.

— Ce jeune homme, vous ne l'aimez pas.

— Heuh !.. fit Ouchda avec insouciance.

— L'attrait du changement seulement, l'occasion de tromper. . .

— Dame I je m'ennuie tant !

— Toi qui ne fais que t'amuser... reprit Julien d'un ton railleur.

Ouchda, à ces mots, soupira avec la sincérité que lui ordonnait le regard investigateur d'un homme qui avait connu chez ces comédiennes de la dissipation, toutes les misères de la coulisse.

— Faut bien s'amuser , dit-elle , quand on y est

obligée.

— Oui... et c'est à perpétuité... Ohl j'ai vu cela de près, reprit Julien; mais écoute : au fond, tu dois être ce qu'on appelle une bonne fille, c'est-à-dire de ces femmes qui ne font pas le mal quand elles n'y ont pas intérêt.

— Alors , ce que vous avez à m'offrir , e est de la morale ?

, — Au Champagne frappé, reprit Julien en sonnant le garçon qui apparut comme à point nommé pour cette dernière étape du souper*

— M. deChabrand, continua Julien sans changerde ton, a juré de casser la tête au premier adorateur pour qui il te découvrirait une faiblesse. Je comprends que ce serait flatteur pour toi... un amant ruiné, c'est commun, mais un amant assommé, c'est une réclame assez rare ; j'aime mieux cependant avoir à sauver Gustave que de le venger... ce que je pourrais faire peut-être; la vie de plaisir n'a pas été sans me laisser une érudition assez chèrement payée pour être complète et je pourrais faire sur ton passé certaines révélations...

Et quoiqu'il fût seul avec Ouchda, il se pencha pour lui dire à l'oreille des confidences qui firent bondir celleci, cherchant sous la botte négligemment cirée de julien si elle découvrait le pied fourchu de Satan.

— Il faut donc, continua Julien, que tu rompes avec Gustave, ce soir, si c'est possible ; demain , au plus tard.

— Est-ce que cela presse? repartit Ouchda; Chabrand en a au moins pour huit jours lorsqu'il va chez son oncle.

— N'importe, répondit Julien, à quoi bon attendre

qu'il y ait la plus faible chance que M. de Chabrand et ce jeune homme se rencontrent , dût mon pauvre ami en être quitte pour une leçon humiliante; ce jeune homme entre dans la vie; il ne doit pas s'y engager, marqué au front d'une insulte qui n'est pas moins un danger, s'il la supporte, que s'il veut y répondre. U faut donc que nonseulement nous évitions que cette rupture-là lui soit imposée par Chabrand lui-même, mais qu'il ne puisse deviner quelle est la cause de la fin brusque et prématurée de ses illusions; il faut même qu'il ignore absolument que j'ai dû m'interposer pour lui épargner les chances d'une avanie ou d'une collision. Donc, pas un mot sur notre rencontre et que, dès demain, ton jeune adorateur ne te revoie plus. 11 n'est pas^ difficile de se faire quitter, on n'a qu'à y mettre un peu de franchise... Et tu vas me promettre que tout sera rompu, dès demain, entre lui et toi.

— Mais... fit Ouchda, qui revenait à ses premières outrecuidances sous l'influence du Champagne.

— Mais il faut en finir , tu me le promets , reprit avec un * accent plus que jamais irrésistible Julien , se levant et sonnant, pressé d'ailleurs d'abréger une scène pour laquelle une apparition chaste et adorée , toujours présente à ses yeux , lui rendait plus pénible encore le rôle dont élle-même lui imposait le devoir... Allons, Ouchda, un bon mouvement et. . . garçon I le café , liqueur des îles... et l'addition.

— Au fait, dit Ouchda, cédant moitié intimidation, moitié condescendance, aux suggestions unies de la carte et de sa raison... cet innocent, je ne sais même pas pourquoi je l'ai distingué.

Julien sentit que cette vulgaire Armide était vaincue , .et sans lui donner le temps de la réflexion , mais avec la

politesse facile du dédain , il lui ouvrit la porte du cabinet et la salua , en se séparant d'elle, confiant dans l'effet des moyens d'intimidation qui lui garantissaient l'accomplissement de la promesse d'Ouchda.

A quelques pas plus loin , Ouchda rentrant seule , trouvait Gustave en sentinelle devant sa porte.

Il était minuit... et ne voulant pas mettre à une double épreuve la discrétion payée de son portier qu'elle devait utiliser pour cacher son retour furtif à Paris, elle ajourna au lendemain l'entrevue qui devait consommer sa rupture avec Gustave, en lui donnant rendez-vous au parc d'Asnières pour le lendemain à deux heures.

Elle ne s'aperçut point qu'un méchant fiacre était arrêté devant sa porte , et qu'une tête à demi-cachée dans un manteau était sortie de la portière et avait pu saisir au moins le dernier mot de son court dialogue avec Gustave.

Celui-ci qui, depuis une heure, avait attendu Ouchda, en se promenant de long en large devant sa porte, et qui avait ainsi attiré l'attention du locataire mystérieux de la voiture de place, survenue quelques instants auparavant, alla retrouver Pamphile qui achevait son cigare sur l'asphalte de Tortoni.

— As-tu du courage? dit Pamphile à Gustave qui le mettait en deux mots au fait du résultat provisoire de* sa rencontre avec Ouchda.

— Que veux -tu dire encore? reprit Gustave avec colère.

— Voici. Dans l'ennui de l'attente, mes pas m'avaient porté vers l'entrée de la rue Laffitte... Je vois sortir à l'instant delà Maison-d'Or...

— Ouchda ! . . . C'est donc cela qu'elle a tant tardé f . . .

— Avec un cavalier qui s'en est allé d'un côté , tandis

qu'Ouchda allait tomber dans ton embuscade. . . et le cavalier, c'était encore. . .

— Qui donc ?

— Julien Martel.

— Julien... oh! c'est trop fort! s'exclama Gustave, en serrant les poings de rage... Ils me le paieront !

— Que veux- tu?... Elle avait faim sans doute... On a fait luire à ses yeux la Maison-d'Or. . .

Et il ajouta , se flattant presque de dérider, par l'àpropos de sa citation, le front assombri de Gustave :

Quid non morlalia pectora cogis, Àuri sacra famés?

Gustave ne répondit qu'en pressant le pas avec une sorte de rage, et en entraînant vivement son ami dans le chemin qui devait les mettre à la fois dans la direction

de la rue des Bourdonnais et du quartier Latin.

Le lendemain de ces mémorables événements, Julien, un peu rassuré , était assis dans la case étroite de caissier, lorsque se présenta au grillage, demandant avec gravité à lui parler, un visiteur qu'à sa cravate blanche, à sa juvénilité doctorale, Julien reconnut pour le professeur qui savait si bien marier le goût de la science à des fantaisies plus attrayantes.

Julien entr'ouvrit la porte , et fit asseoir dans sa case , autant que cela se pouvait, le nouveau-venu.

— Monsieur, dit Pamphile en s'asseyant , M. Gustave Brémond, dont je suis l'ami... . Euryale etNisus n'étaient pas plus unis... M. Gustave Brémond ma donné vis-à-vis de vous une mission que je n'ai pas voulu accepter d'abord...

— De quoi s'agit-il, Monsieur? répondit Julien... Je suis prêt à vous écouter ; mais permettez-moi de m'étonner d'abord que M. Gustave Brémond, l'enfant de cette maison , et qui m'honore de quelque confiance , ait choisi un intermédiaire pour une communication qui me concerne.

— Il voulait , en effet , venir lui-même , reprit Pamphile; mais j'ai craint, d'après la nature de l'entretien et le tempérament de mon ami, que la scène ne s'échauffât entre vous, et c'est alors que je lui ai demandé qu'il me permît de me présenter en son nom.

Pamphile semblait toujours considérer Gustave comme beaucoup plus jeune que lui ; on eût dit qu'il le contemplait du haut de la chaire où il avait semblé élire moralement domicile.

— Vous parlez de confiance , continua Pamphile avec le même flegme... Gustave n'aurait-il pas d'autant plus droit de s'étonner que vous ayez profité de cette confiance pour le tromper?... Et, en effet, continua Pamphile en prévenant la parole interrogative de Julien, vous ne pouviez ignorer qu'il était amoureux. Devaitil s'attendre à ce que vous lui enlevassiez la personne qu'il cherchait et qu'il attendait , pour la conduire à la Maison-d'Or?

Un léger mouvement trahit la contrariété qu'éprouvait Julien à savoir que Gustave avait pu être mis au fait, ne fût-ce que superficiellement, des manœuvres de sa stratégie.

— Est-ce vous, Monsieur, qui avez été dire à Gustave, répondit Julien en fronçant le sourcil, et avec mauvaise humeur...

— Peu importe; il a tout su, répondit Pamphile. Je ne vous dissimule pas , Monsieur , que Gustave,

l'a vie de plaisir. 59

avec la chaleur de son âge, m'avait chargé de vous demander raison de ce procédé. Il ne faut jamais marchander un premier duel, — c'est l'avis de Bossuet. — Gustave m'avait choisi pour témoin , en conséquence de l'amitié qui nous lie... mais j'espère que vous voudrez prévenir ces extrémités fâcheuses, en vous repentant franchement de vos torts, en les avouant au fils de M. Brémond , et en cessant de chercher à supplanter un ami.

Et le jeune agrégé se tut, attendant l'effet de sa harangue semi-sérieuse, semi-narquoise.

Julien, comme il a été dit, était vivement contrarié ; mais il tenait, avant tout, à ne pas laisser deviner à Gustave quelles étaient les circonstances qui l'avaient déterminé à hâter la rupture de ses relations avec Ouchda ; il répondit donc , après réflexion , qu'il se réservait de répondre sur ce point à M. Gustave Brémond lui-même, et qu'en tous cas, ce ne serait point avant quelques jours.

Pamphile hocha la tête.

— Et je crains bien , Monsieur, répliqua-t-il , que Gustave, quand je lui aurai raconté le résultat de mon ambassade, ne me prie de nouveau de vouloir bien vous renouveler la proposition de duel que j'étais venu taire en son nom.

Si Mien avait été moins préoccupé, il eût pu voir, à ce moment, remuer le rideau placé devant le grillage de la caisse, comme si quelqu'un eût écouté de si près, que du moindre mouvement ou même de son souffle , il eût fait trembler le taffetas vert; mais le jeune caissier n'aperçut rien et répondit, cette fois presque en souriant, qu'à aucun prix il ne consentirait à se battre avec le fils de M. Brémond.

— On ne peut pas toujours éviter une rencontre , Gro-

tius le dit souvent, reprit Pamphile qui, heureux de voir reculer un ancien dandy devant son camarade de collège, presque un enfant, revenait, avec une légère teinte d'ironie, à son thème de plaisanterie ordinaire. Quoi qu'il en soit, ma mission est remplie.

Et entr'ouvrant la porte de la case grillée, derrière laquelle personne , à ce moment , ne se trouvait plus , il quitta le magasin.

Quelques heures après l'entrevue de Pamphile et de Julien, et au moment où la fermeture officielle de la laisse avait permis à ce dernier d'aller prendre son modeste repas habituel , madame Brémond racontait à son mari la scène dont elle avait été seule le témoin invisible ; car c'était elle qui avait été fortuitement attirée dans le magasin (oïi, d'ordinaire, elle paraissait peu), comme si un instinct providentiel de mère l'eût avertie des périls de Gustave.

Madame Brémond naturellement, en reproduisant cet épisode, le dramatisait de tout ce que les susceptibilités inquiètes de sa tendresse et de tout ce que l'exaltation habituelle de son caractère pouvaient y ajouter ; peu confiante dans la modération que Julien avait témoignée, elle voyait déjà ce dernier aux mains avec son fils, et transformait par la pensée en spadassin, pour ne pas dire en meurtrier, le loyal et brave jeune homme à qui son mari avait donné asile dans sa maison.

La supposition d'un duel semblable n'inquiéta même pas un moment, 'il faut le dire, M. Brémond; mais ce qui lui avait paru moins incroyable, bien qu'éveillant chez lui un douloureux étonnement , c'était le retour de ' Julien (les circonstances du moins l'annonçaient ainsi), à des habitudes de plaisir et de dépenses absolument incompatibles avec ses fonctions actuelles; d'autant mieux

que ses ressources, qui se composaient uniquement de ses appointements de caissier, servaient à combler les arriérés auxquels n'avaient pas suffi tous les débris de sa fortune patrimoniale ; la rivalité de Julien avec son fils, ce pèlerinage du premier à la Maison-d'Or avec une femme semblable à celle qui avait exercé une si triste influence sur la première partie de la vie du jeune caissier : c'était là ce qui ressortait de plus clair pour Brémond du récit troublé et incohérent de sa femme. Brémond se demanda s'il n'avait pas recherché un résultat impossible en espérant que l'ennui du travail et la médiocrité de sa situation ne laisseraient pas trop regretter à Julien toutes les séductions de la vie du luxe et de la dissipation, et ne le forceraient pas à redescendre cette pente gravie avec tant de peine. Le négociant, cependant, avant de s'expliquer avec son caissier, se réservait dans sa pensée d'attendre des révélations d'une nature plus explicite et s'efforçait toujours, tout en y réussissant assez peu, de rassurer madame Brémond sur l'hypothèse d'un duel inadmissible.

Lorsque Léonie entra , Brémond ne jugea pas à propos de la mettre au fait de la conversation , mais il se contenta de lui dire en lui- serrant affectueusement la main :

— Tu n'étais pas d'avis que je prisse pour caissier M. Julien Martel , ma Léonie, et nous n'avons pas suivi tes conseils... Peut-être nous avons eu tort, comme toujours ! car je crains bien que M. Julien ne se montre pas digne de la confiance que nous lui avons montrée.

— Vous croyez, mon père? répondit Léonie avec une certaine surprise.... 11 m'avait semblé à moi, au contraire , que vous aviez trouvé chez M. Martel tout ce qui est nécessaire à l'emploi que vous lui aviez confié ; mais,

au reste, vous pouvez sans doute en juger mieux que moi, ajouta-t-elle d'un ton qui ne paraissait pas accuser le plus simple regret.

Brémond secoua la tête et, comme par un besoin accru de confiance et d'abandon, depuis qu'une de ses illusions venait d'être brisée, il attira sa fille sur son cœur, et déposa un baiser sur ce front qu'on eût dit transparent de pudeur et d'honnêteté.

Madame Brémond étreignit en même temps la main de son mari et de sa fille , les aimant de s'aimer ainsi l'un l'autre ; le ciel était encore ouvert pour cette heureuse famille; et leurs regards n'entrevoyaient pas le nuage déjà grossi qui était si près de l'obscurcir pour eux.

Presque au moment de cette petite scène domestique, se trouvaient réunis à l'embarcadère du chemin de fer de Saint-Germain, Gustave, lequel en sa qualité d'amoureux impatient , était arrivé au lieu du départ vingt minutes avant le premier son de cloche, puis Chabrand, qui avait entrevu Gustave la veille au soir, et à qui il était difficile de le reconnaître dans la nombreuse clientèle des lignes ferrées; mais il avait pu apprendre le secret de l'heure et du lieu du rendez-vous, et c'était là le point essentiel. Il devait se trouver ainsi au départ du train qui précédait le moment fixé pour l'entrevue qu'il voulait surprendre.

Après que Chabrand eut parcouru des yeux les groupes formés devant les bureaux, la taille et h tournure de Gustave réveillèrent en lui assez de souvenirs pour qu'il crût devoir s'attacher à la poursuite du fils de M. Brémond. Il vit le jeune Brémond prendre rapidement un billet de première et disparaître dans la salle d'attente ; Chabrand en prit un aussi, et, à ce moment, il aperçut de loin une femme qui gravissait précipitamment l'esca-

lier extérieur de l'embarcadère, d'un pas de voyageur en retard, et qui accourait sous le vestibule; cette femme, c'était Ouchda ; Chabrand espéra que cette dernière ne s'arrêterait pas , mais Ouchda rebroussa subitement chemin et s'éloigna; Chabrand conjectura alors avec assez de vraisemblance que la délinquante avait pu reconnaître à la distance de quelques pas la cambrure militaire de sa taille effilée, et avait jugé, dès lors, inutile désengager dans ce qui s'appelle embuscade, en terme de guerre.

La présence d'Ouchda à l'embarcadère n'en était pas moins encore une preuve convaincante pour Chabrand , qui s'attacha avec d'autant plus de persistance au seul des deux complices qui lui restât sous la main , et, pour plus de sûreté, lit en sorte de monter dans le même wagon que Gustave.

Chabrand, pendant le voyage, proposa un cigare au jeune homme, et chercha à engager une conversation sur un ton de politesse un peu railleuse, dont l'intention échappa toutefois au jeune homme trop préoccupé.

Après le court trajet qui les séparait d' Asnières , et le train arrêté à la station, Gustave prit le chemin du parc; Chabrand le prit aussi.

Gustave se mit à se promener de long en large dans une allée. Ici il y eut une variante dans la parallèle. Chabrand entra dans le restaurant, et certain, à voir la physionomie inquiète de Gustave, que l'attente chez lui se prolongerait, il commanda un eicellent déjeuner que ne troublèrent ni la préoccupation de sa jalousie, née uniquement de l'amour-propre, ni la colère qui se tempérait presque d'un mélange de pitié pour le faible adversaire que le hasard mettait à sa discrétion.

La dernière bouchée mangée , la dernière goutte de Bordeaux ingurgitée , Chabrand quitta le restaurant, et se dirigea vers le lieu où Gustave décrivait toujours avec ses pas inquiets des arabesques capricieuses; le pauvre jeune homme était absolument seul dans l'allée et peutêtre dans tout le parc, le temps froid et pluvieux excluant la pensée d'une promenade; ce qui ne pouvait plus laisser aucun doute à Chabrand (en supposant qu'il lui en restât encore), sur l'identité du rival qu'il cherchait.

— Monsieur attend? dit-il à Gustave , toujours du même ton railleur.

Gustave chez qui précisément cette heure d'attente inutile surexcitait une mauvaise humeur des plus vives, regarda fixement l'allocuteur et lui répondit sèchement :

— C'est possible.

— C'est que, souvent, repartit flegmatiquement Chabrand, on ne trouve pas à un rendez-vous ce qu'on attend.

— Que vous importe? reprit brusquement Gustave, dont le ton persiffleur de Chabrand n'était pas propre à calmer l'irritation.

— Mais, en revanche, reprit Chabrand avec le même calme, on trouve souvent ce qu'on ne cherchait pas... Tenez, continua-t-il, avec un accent de bonhomie insultante qui tenait le milieu entre la pitié et le dédain, ce serait , en résumé, conscience de vous laisser perdre votre journée entière... Je sais qui vous attendez... eh bien! sachez, à votre tour, qu'elle ne viendra pas , parce qu'il y a quelque chose de plus fort chez ces créatures que le besoin de tromper, c'est la peur... Or , elle m'a vu sans doute au débarcadère , elle a compris que je serais un tiers gênant dans l'entretien, et elle sait que je n'entends

pas toujours très-bien certaines plaisanteries; surtout lorsque je n'ai que trop de droits de les empêcher, douze au moins par an... autant quede fins de mois... C'est assez vous dire qui je suis ; quant à vous, mon jeune ami, continua Chabrand, en ensevelissant dans un nuage de fumée, la personnalité exiguë de Gustave, j'avais pensé, sans connaître d'abord l'objet présumé des nouvelles préférences d'Ouchda, à lui administrer une légère cor* rection d'acier ; mais vous êtes avocat, je crois; cela ne sait guère se battre qu'à la parole... et tout bien réfléchi, et prenant en considération la circonstance atténuante de l'âge qu'indique votre taille; toutdevrait donc seborner,au plus, à un avis paternel.

Et Chabrand se disposait à tourner le dos à Gustave ; mais il n'en avait pas fallu tant pour faire perdre toute mesure à une organisation aussi bouillante que celle de Gustave; aussi seredressa-t-il de toute sa petite taille, les dents serrées de rage, et répliqua-t-il d'une voix tremblante et colère.

— Le courage ne se mesure pas à la taille , et il y a plus de lâcheté dans l'insulte de celui qui se croit le plus fort, que dans la patience de celui qui a toujours assez de cœur pour se venger... D'ailleurs, si petit que je sois, lorsqu'un adversaire touche à mon honneur, je suis assez haut pour atteindre au sien.

Et Gustave, empruntant sans doute au souvenir de quelque drame la théâtrale représaille qu'il opposait à l'insulte de Chabrand , voulut porter la main à sa boutonnière où se tordait un ruban écarlate.

Chabrand prévit son dessein et étreignant subitement d'un poignet de fer le haut du bras de Gustave dont la colère même avait rendu le geste mal assuré, il le souleva presque de terre.

— > On ne touche à pas ça, blanobec, fit-il d'une voix tonnante.,, et puisque vous avez été assez fou pour ne pas vouloir de ma pitié , tant pis pour vous ! soyez depiain , à six heures, au bois de Vincennes, au carrefour de la Pyramide, avec un témoin.

-—J'y serai, reprit Gustave.

Ce petit diable est brave, murmura Chahrand chez qui son accès de colère, un instant ranimépar la juvénile bravade de Gustave, cédait bien vite au retour de sa générosité naturelle.

— Jeune homme) cria-t-il à Gustave, au moment où ce dernier était déjà près de disparaître,

Gustave se retourna.

— Je suis l'insulté, dit-il; j'ai le choix des armes, je prends l'épée.

Une heure après, Gustave était chez Pamphile qu'il avait choisi pour témoin , non- seulement à cause de l'amitié qui les unissait, mais parce qu'il tenait à le faire juger du courage avec lequel il vengerait l'affront fait à la robe que Pamphile portait aussi à un autre titre; Gustave avait naturellement exigé de Pamphile sa parole d'honneur de ne rien révéler, dans su famille , du hasard qu'il devait courir le lendemain , mais il n'avait point pensé à comprendre dans l'interdiction Julien, ne supposant pas sans doute que Pamphile le mît en rien dans la confidence. Que lit donc l'agrégé? nous ne le savons; mais il est facile de le deviner quand on songe qu'au point de vue où il se trouvait placé , Pamphile devait penser en bonne conscience que le coup d'épée dont était menacé son ami , se trompait de destination en n'allant pas chercher la poitrine de Julien.

Vers la lin de la môme journée — il était environ cinq heures et demie — un rayon de soleil, qui avait tardive-

ment dissipé les nuages, éclairait dans un appartement de la rue delà Chaussée-d'Àntin, une chambre décorée dans le goût de l'Empire; le sphinx de bronze doré , à la pow trine ailée, à la griffe étendue, attachait à toutes les encoignures de meubles le souvenir de l'Egypte; la pendule, à sujet grec, semblait contemporaine deY Hector de Luce de Lancival; le portrait en piçd d'un général delà même époque en grande tenue, et enfin un véritable arsenal d'armes de toutes sortes, parmi lesquelles on remarquait, à côté des armes d'Austerlitz, des yatagans arabes et des fusils africains, complétaient l'évocation permanente de toutes les traditions d'une maison vaillante ou des honorables souvenirs d'un passé plus récent.

Il y avait , en effet , pour l'hôte de cet asile guerrier quelque légitime orgueil à pouvoir se rappeler que le riche fils de famille qui pouvait consumer une vie inutile dans le facile sybaritisme de la grande cité , avait été se dévouer à tous les fléaux d'un climat destructeur, aux dangers d'une lutte obstinée , uniquement pour continuer l'histoire d'une race de soldats et pour conquérir ces satisfactions qui ne s'adressaient chezlui qu'àlamourpropre, un grade ou une croix ; il y avait là, en effet, le rachat de bien des folies tardives ou d'entraînements dangereux.

Dans cette chambre caractéristique, et devant une glace qui reflétait un visage devenu plus basané encore par le contraste de la cravate blanche, le comte de Chabrand achevait sa toilette pour aller figurer officiellement à un dîner de notabilités administratives et militaires , lorsque son domestique vint le prévenir qu'on demandait avec instance à lui parler; ce dernier apportait en même temps une carte qui ne révéla à Chabrand qu'un nom tout à fait inconnu. H ne pouvait se rappeler

sans doute que Lourdin lui avait présenté le caissier de M. Brémond; à peine le domestique avait-il pu constater lui-môme l'identité de Julien, et ce ne fut qu'au moment où, sur l'insistance du nouveau venu, la porte lui fut ouverte, que l'officier commença à se rappeler leur rencontre de la veille.

Chabrand, étonné, indiqua toutefois de la main un fauteuil à Julien quPsemblait porter dans ses sourcils légèrement froncés , dans sa bouche contractée, l'empreinte i d'une grave, mais immuable résolution.

Julien s'assit sans paraître rien ressentir de la gêne que lui eussent imposée en toute autre circonstance l'infériorité actuelle de sa situation vis-à-vis de Chabrand et l'étrangeté de son arrivée ; puis, le commis de M. Brémond qui paraissait chercher, depuis quelques instants dans sa tête, comment il tournerait une proposition difficile, dit enfin & Chabrand d'un ton décidé :

— J 'arrive droit au fait, capitaine ; vous me pardonnerez si je vous annonce, en toute franchise, que je viens vous épargner de jouer un rôle ridicule.

Un léger tressaillement de sourcils de Chabrand indiqua qu'il était à la fois surpris et qu'on eûtla prétention de lui donner une telle leçon et surtout qu'elle vînt de l'humble employé de son fournisseur.

— Oui, répliqua Julien , vous vous battez demain, je le sais, avec un enfant qui n'a jamais tenu un fleuret. Ce qui vous exposerait, permettez-moi de le répéter, au ridicule, si ce n'était à l'odieux d'une victoire trop facile... C'est là ce que, pour votre honneur, capitaine, vous ne pouvez pas accepter.

— Ah ! je comprends , Monsieur , reprit Chabrand d'un ton légèrement méprisant, vous venez de la part de mon adversaire.

LA VIE DE PLAISIR. fi9

— Vous vous trompez , Monsieur , reprit vivement Julien ; ce jeune homme ignore ma visite ; mais votre épée, je le répète , ne peut se croiser avec celle de mon ami, sans inégalité, et j'ose ajouter, sans honte.

— Alors, Monsieur, vous que je ne connais pas et qui venez me parler avec si peu de gêne, vous ne savez donc pas que ce jeune homme a essayé de me faire un affront, que mes camarades, si je pouvais avoir besoin de leurs avis, ne me pardonneraient jamais de ne pas venger.

— Il n'en est pas moins vrai , capitaine , que ce que vous punissez dans mon ami , c'est un caprice d'Ouchda. . . de votre maîtresse, qui vous aurait trompé pour lui; eh bien t c'est à ce sujet , que vous êtes , permettez-moi de vous le dire, dans une complète erreur. Si le jeune Gustave s'est laissé tourner la tête par Ouchda, c'est bien inutilement, et il ne faut pas que votre épée aille chercher un candidat inoffensif à un bonheur que vous ne partagez pas... du moins avec lui.

— Que signifient ces mots?... du moins avec lui...

— Sans doute, reprit Julien, et celui qui aurait fait accepter à Ouchda un souper à la Maison-d'Or, à la première entrevue , serait , à coup sûr , plus favorisé que Gustave.

— Et il y a quelqu'un qui s'est permis. . . Il ne savait donc pas à qui appartient Ouchda ?

— H le savait.

— Alors son nom, Monsieur?

— Il faudrait me promettre , capitaine , reprit Julien toujours froidement, Si je parle, deux choses: La première, c'est que vous refusiez de verser le sang de mon jeune ami, désormais hors de cause ; la seconde, c'est que vous ne punirez pas Ouchda d'une indiscrétion né-

saura, qu'elle ne pourra rien soupçonner, par votre conduite, de cette révélation.

— Comment ? elle m'aurait trompé I murmura Chabrand en se promenant avec vivacité dans sa chambre. Mais avec qui ? Ce doit être un de mes amis sans doute ? de Marans... Bertholin... c'est toujours ainsi... Allons, voybns, parlez, Monsieur, reprit-il en se tournant vers Julien dans une fiévreuse agitation.

— Vous engagez-vous, d'honneur, à remplir les deux conditions que je vous demande? votre parole me suffit.

Chabrand garda le silence un moment ; car, du moment qu'on faisait un appel sérieux à sa loyauté, il hésitait autant à promettre qu'il voulait être ensuite fidèle à tenir. Enfin il dit à Julien :

— Je m'y engage d'honneur!.. Maintenant, achevez, quel est cet homme ?

— Eh bien I celui qui a conduit hier soir Ouchda à là Maison-d'Or, c'est moi !

— Vous!., vous! s'exclama énergiquement Chabrand, dont une teinte pourprée avait enflammé rapidement le teint brun... Vous en avez ...

— Est-ce que vous croyez, reprit froidement Julien, en contenant, sous la fermeté de son regard, l'insulte prête à sortir, est-ce que vous croyez que je suis venu vous dire cela, sans être certain d'avance d'avoir à vous demander oh la conversation se finirait demain?

Chabrand s'arrêta, et quelques moments d'un silence profondément occupé par la pensée marquèrent la nouvelle situation où ces deux personnages s'étaient placés vis-à-vis l'un de l'autre.

On comprend sufïisammeut le rôle que Julien s'était

tracé; l'on a vu que sa générosité même avait tenu compte des périls que sa résolution pouvait faire courir à une femme peu digne d'intérêt, et qu'il avait cherché à les conjurer.

D'autre part, Chabrand, chez qui fermentait un nouvel accès de fureur amère contre Ouchda , ne pouvait supporter que cette préférence (comme pour rendre son dépit plus mortel encore), se fût fourvoyée en faveur d'un homme tombé dans la vulgarité d'une caisse de magasin ; il eût, à coup sûr, été moins humilié, sinon irrité, dans le cas où elle se fût adressée à l'un de ses frères d'armes ou à un représentant de cette aristocratie du luxe et du plaisir au sein de laquelle Chabrand était accoutumé à vivre.

— Mais, en définitive, reprit enfin Chabrand, qui m'assure, Monsieur, que vous disiez vrai?

— Est-ce que j'ai douté de votre parole? capitaine, reprit Julien avec une expression indicible de légitime fierté. Au fait, je conçois, continua Julien devenant inquiet de ne pas assez produire pour Chabrand l'illusion nécessaire au salut de Gustave — vous ne vous rappelez pas, sans doute, les quelques mots que M. Lourdin vous a dits en ma faveur, en me présentant à vous, et vous pouvez presque croire que la Maison-d'Or est un lieu inconnu pour moi. Eh bien ! faites-y arrêter votre voiture en sortant, et l'on vous dira si Julien Martel n'y est pas venu en compagnie d une dame tyen connue aussi. On vous dira si Julien Martel n'est pas de ceux qui ont le plus contribué à la fortune de cet établissement, sans compter d'autres d'aussi joyeuse destination. Oh î c'est qu'il ne faut pas me mépriser, monsieur le comte, continua rapidement Julien, avec une vivacité visiblement empreinte d'ironie... 11 est bien vrai que je suis en ce

moment un pauvre petit commis à mille écus d'appointements, très-rangé, travaillant toute la journée, me couchant à onze heures, me levant à six et ne mangeant même pas mon mince revenu... Mais moi aussi, j'ai dévoré un immense patrimoine, moi aussi j'ai eu des maîtresses... des querelles, des dettes; moi aussi j'ai roulé en équipage mon oisiveté et mes folies ; moi aussi je me suis grisé parfois avec la fatuité de croire que j'avais encore ma raison à perdre. Cela ne doit pas vous étonner... Est-ce que Lourdin ne vous a pas dit que j'étais un homme bien né ?.. Vous voyez bien, capitaine, que vous pouvez vous mesurer avec moi, et que vous avez tort de me mépriser.

Chabrand regardait son interlocuteur sans rien comprendre à cette obstination singulière qui faisait courir Julien au-devant d'un péril que rien n'appelait sur lui. Julien poursuivit emporté par le besoin et l'espoir d'obtçnir un prompt résultat du devoir qu'il s'était prescrit.

— Et puis, voyez- vous, capitaine, pour vous-même l'affaire est mieux posée de cette façon. L'enfant avec qui vous deviez vous battre n'a que son courage pour le défendre dans une rencontre où il se trouve en face d'une épée vaillante et expérimentée ; moi, du moins, dans mes années de désœuvrement, j'ai eu le temps d'apprendre et de cultiver cette science de la défense personnelle qui peut égaliser un peu plus entre nous une lutte dont votre loyauté ne voudrait pas, je suis sûr, dans d'au- ' très conditions. Enfin, cet enfant si plein de bravoure, c'est l'espoir d'une famille, la dernière joie d'une honnête maison. Jugez quel malheur, capitaine, si votre épée lui était mortelle... et combien, d'un seul coup, saigneraient de cœurs ! . . un père, une mère, une sœur I . . Songez-y donc !.. tandis que moi, isolé sur la terre, où je

répare tristement et laborieusement un passé de folies, ma mort, si elle devait arriver, ne laisserait chez personne peut-être, un regret un peu durable t.. (et, à ce mot, la voix de Julien trahissait un léger serrement de cœur.) Si mon ami p6rit, continua-t-il, il manquera un enfant adoré au foyer bienheureux d'une famille; si je succombe, l'emploi de caissier sera vacant quelques jours dans un établissement de commerce. . . Vovez et comparez, capitaine, et jugez s'il ne faut pas cent fois mieux que cela reste une affaire entre nous... Je vous le demande au nom du bon ^ens, de la justice et de votre honneur même. %

Ghabrand, jusqu'alors, n'avait pu se rendre compte du sentiment qui avait amené Julien, mais cette vivacité généreuse à réclamer des périls étrangers, cette joie préventive de les avoir obtenus, tout l'éclaira enfin ; il comprit que le jeune caissier voulait couvrir de sa poitrine, fût-ce au risque de sa vie et au prix d'un mensonge, une existence que quelque circonstance inconnue lui rendait aussi précieuse que la sienne.

Chabrand , sans cesser d'écouter Julien , avait sonné, et dit de faire atteler ; et tout en complétant sa toilette, il se consultait sur le parti qu'il devait prendre.

— Puisque vous y tenez tant, Monsieur, dit-il enfin, nous nous retrouverons demain, à six heures et demie au bois de Vincennes, au carrefour du Polygone, à la Pyramide.

On se rappelle que Chabrand avait donné rendez-vous à Gustave pour six heures.

— Merci, capitaine, dit Julien en s'inclinant et sortant rapidement, comme s'il ne voulait pas laisser à Chabrand le temps de se rétracter.

Le lieu proposé par Chabrand convenait d'autant mieux à Julien, que justement à Saint-Mandé était retiré l'ami qu'il avait déjà élu dans sa pensée pour raccompagner au lieu du combat.

Nos lecteurs ont dû déjà deviner pourquoi Chabrand, rendu à la dignité de son caractère (que des souffrances physiques, qu'une vive piqûre d'amour-prppre avaient altérée), avait choisi pour cette rencontre l'arme qui, grâce à k sûreté de son poignet, le faisait l'arbitre de la destinée de son faible adversaire et lui permettait de lui faire grâce, honorablement pour tous deux.

— Je ne puis pas éviter la rencontre âvec ce bambin, se dit mentalement le capitaine en se résumant, mais, puisque c'est possible, je m'arrangerai de façon à pouvoir apprendre à un homme de cœur que son dévouement n'a pas été inutile.

Et, s' enveloppant dans un caban arabe que son domestique avait jeté sur ses épaules pour conjurer les conséquences de fâcheux souvenirs d'Afrique, Chabrand se rendit au dîner où il était attendu.

Une autre scène se passait le soir dans la maison Brémond. Gustave n'était rentré que fort tard ; il avait été dîner au restaurant avec Pamphile, ne voulant pas avoir à déguiser vis-à-vis de sa famille, et 'peut-être infructueusement, des préoccupations inséparables de l'événement grave qui devait s'accomplir pour lui le lendemain.

Les portes de la maison de M. Brémond étaient invariablement fermées à onze heures, et ouvertes à six heures du matin ; lorsque, par hasard, quelque sortie, quelque plaisir nécessitait une rentrée plus tardive

des maîtres de cette maison, la bonne Gautier aimait -h mieux les attendre, et fermer toutes les portes ellemême.

Pour se trouver donc, au moment fixé, au bois de Vincennes, il fallait que Gustave fût sorti à cinq heures; il fallait donc, par conséquent, demander les clefs à la bonne servante. et l'occasion était d'autant plus propice pour Gustave que, rentré ce soir-là, peu avant minuit, et tout le monde étant couché, la vieille Gautier était seule debout dans la maison.

— Seigneur, mon Dieu! lit la digne femme, est-il possible de rentrer toujours à des heures pareilles? . . la demie est sonnée à Saint-Eustache.

— Ne me gronde pas, Gautier, lui dit Gustave avec un ton un peu câlin ; j'ai une demande à te faire.

— Une demande ?..

— Oui ; et il ne faut pas que mon père le sache.

La Gautier secoua la tète ; elle crut comprendre qu'il s'agissait d'une petite complicité déjà fréquemment établie entre elle et Gustave ; vers les fins de mois, elle lui prêtait souvent quelque légère somme que Gustave s'empressait de lui rendre dès qu'il avait touché, au premier du mois suivant, l'argent de ses menus plaisirs. C'est elle-même qui lui avait proposé ce compromis, le voyant un jour sur le point de s'adresser à son père dans le même but, et craignant que cette demande d'anticipation ne blessât les habitudes d'ordre et d'économie sévères de M. Brémond.

— Nous nous sommes donc bien dérangé, mauvais sujet, dit la vieille servante en joignant les mains? nous sommes le 4 du mois, et nous n'avons déjà plus d'argent?

— U ne s'agit point de cela, bonne Gautier, mais j'ai

à sortir demain de très-grand matin, et il faut que tu me confies la clef de la porte de la rue.

— La clef de la porte de la rue ?... Jésus! Qu'est-ce que tu peux aller faire dans Paris ayant six heures du matin? reprit la vieille gouvernante qui tutoyait ses maîtres jusqu'à leur mariage exclusivement.

— Je ne peux pas te le dire, bonne Gautier, mais il faut absolument que tu me donnes cette clef.

— J'y consens alors, si M. Brémond le veut bien... Tiens, je crois justement qu'il y a encore de la lumière dans sa chambre.

— Mais quand je te dis qu'il faut que» mon père ignore...

— Alors, reprit la Gautier, je ne le veux pas... ne me la demande plus.

— Eh bien ! reprit Gustave, puisque tu ne veux pas, - et comme il faut absolument que je sois sorti demain à

l'heure que je t'ai dite, je te prends la clef de force, et je ne rentre plus.

— Et moi, dit la vieille femme, je vais prévenir tout de suite M. Brémond.

— Le temps que tu le préviennes, je serai loin, répliqua Gustave , car, dussé - je passer la nuit dehors...

— La nuit dehors 1 . . répéta l'antique Deborah avec une épouvante qui semblait dire que les événements de cette signification avaient fait époque dans les annales de la maison Brémond, si toutefois ils y avaient été connus... Ohl le mauvais sujet !.. Monsieur Brémond, dit-elle en soupirant, était plus sage à ton âge.

Gustave ne chercha pas à combattre des idées qui, du moins, préservaient la bonne servante des inquiétudes plus graves qu'il voulait lui épargner à tout prix.

— Ainsi, n'est-ce pas, bonne Gautier, tu me donneras cette clef, répéta-t-il d'un ton câlin.

— Cette clef... cette clef... fit la vieille fille en soupirant... eh bien!... prends I... mais, non... non, ditelle. . . en tressaillant, ne me la demande pas f . . . c'est plus fort que moi!... il me semble qu'elle te portera malheur !...

— Allons, allons, tu es folle, ma pauvre Gautier, reprit Gustave en s'efforçant de rire... bien que, malgré lui, le sombre pressentiment de la vieille servante l'eût frappé ; et si tu me soupçonnes d'être un mauvais sujet, eh bien ! ils ne sont pas, d'ordinaire, punis trop sévèrement.

Mais comme l'émotion le gagnait, il comprit qu'il fallait se hâter de terminer cette épreuve ; il glissa sa main dans la poche du tablier où la bonne Gautier avait caché son trousseau, et, au moment où elle voulut tenter de l'arrêter, il pressa de ses lèvres le front ridé de cette aïeule du foyer ; celle-ci sentit toutes ses résistances se fondre un moment sous ce témoignage filial de la pieuse 'affection du dernier-né de la maison ; elle laissa enlevçr la clef, et Gustave s'enfuit avec son trophée...

La Gautier, cependant, ne dormit pas... Vingt fois elle fut tentée de se lever, et d aller supplier Gustave de renoncer à un projet d'excursion qui lui laissait, quoi qu'elle pût se dire pour se rassurer, d'indicibles terreurs; mais, au moment où elle allait peut-être céder à ses inquiétudes, elle entendit vers quatre heures la porte de la rue s'ouvrir, et se refermer aussi doucement que Gustave avait pu le faire ; ne pouvant trouver sur son oreiller, malgré le courage ardent de son âge, qu'un malaise rempli-d'hallucinations pénibles, le jeune Brémond s'était

levé, croyant éprouver que la prostration du corps paralyse les forces de l'âme ; une fois debout, en effet, il s'était senti plus fort et plus résolu.

Julien, lai, n'avait pas cessé d'être calme; et, à vrai dire, la lutte que cette journée devait amener pour lui , ne devait pas se présenter avec d'aussi sinistres couleurs à ses regards qu'à ceux de Gustave ; Julien, on le sait, avait acquis dans la salle d'armes cette habileté de la main , auxiliaire si utile de la bravoure, et, dans quelques rencontres, cette habitude qui en est l'épreuve si nécessaire ; puis il voyait sans doute dans les périls même qu'il pouvait courir, dans ce sang versé peut-être pour la cause dont il avait fait la sienne , un titre à l'estime de Léonie , ou , du moins, un reproche vengeur adressé à son ingratitude.

Ce fut dans cette disposition d'esprit que, le soir même de son entrevue avec Chabrand, il s'était rendu à Saint-Mandé chez l'ami dont nous avons parlé ; celui-ci, mis au fait de la situation que Julien s'était créée, et comprenant combien il avait besoin de toute sa force et de toute son adresse pour le lendemain, n'avait pas voulu lui permettre la fatigue d'un retour à Paris ; et , pour lui épargner le déplacement , il lui avait fait dresser un lit dans une des pièces de son appartement; Julien y dormit d'un sommeil paisible que troubla seulement parfois, comme un ressaut de la pensée assoupie , v le vague instinct du péril de Gustave que Julien craignait de n'avoir peut-être pas suffisamment sauvegardé.

Sous l'aiguillon de cette surexcitation, Julien se leva avant l'heure , et détermina son ami à ne pas attendre le moment fixé.

Tous deux se mirent en route dans le bois, au point du jour, par un ciel nuageux où la lumière naissante était

triste comme à son déclin ; ils aperçurent enfin la pyra* mide désignée. Il n'y avait personne au rendez-vous-, ce qui n'étonna que médiocrement Julien et son témoin, puisqu'ils devançaient l'instant désigné.

En prêtant l'oreille, toutefois, ils entendent, à la faveur du silence de cette heure matinale, un bruit de pas préci pttés et de voix confuses du côté du fourré voisin ; dans la vague pensée qu'on les cherche peut-être, les deux amis se dirigent de ce coté.., leurs pas rencontrent d'abord Chabrand dont la pâleur avait rendu livides jusqu'aux teintes bistrées de sa carnation,

A l'aspect de la figure décomposée de l'officier, eu apercevant de larges traces de sang sur sa chemise que recouvrait mal le caban rejeté sur ses épaules, en apercevant à la main de Chabrand une épée sur laquelle"il semblait presque s'appuyer, Julien le crut blessé.

— Quoi ! capitaine, vous vous êtes battu avec un autre malgré votre promesse... c'est mal... Votre jeune

adversaire vous a donc blessé? ajouta-t-il , pour faire cesser le silence de Chabrand qui était resté muet autant qu'immobile...

— Plût au ciel, répliqua Chabrand d'une voix sourde, qui fit pâlir à son tour Julien.

Mais il chancela d'épouvante, lorsqu'en jetant de nouveau les yeux sur l'épée de Chabrand, il la vit teinte de sang jusqu'à la garde.

— Mon Dieu ! Gustave?., balbutia-t-il, sans pouvoir ajouter un mot.

— Le malheureux enfant, s'écria tout à coup Chabrand , en se frappant le front du poing avec une espèce de rage. . , Ah I maudite soit ma confiance dans mon aàresse qui m'a fait croire que je pourrais sauvegarder mon honneur et lè sien sans danger pour sa vie !.. . mais

il avait si peur qu'on ne doutât de son courage, qu'il s'est précipité avec une fureur aveugle, insensée, sur mon épée, que j'aurais voulu détourner, fût-ce en me découvrant ; je n'en ai pas eu le temps. . . Ç'a été la foudre. . . et j'ai senti que le poids de son corps frappait la garde de mon épée, tandis que la sienne avait traversé ma chemise en m'effleurant la poitrine. '

— Ainsi Gustave?... murmura Julien dont les dents s'entrechoquaient, et qui s'affaissait presque entre les bras de son ami , à la pensée de l'horrible douleur qui allait frapper la famille Brémond... Ce pauvre enfant... il est. v U est...

Et il n'osait achever.

— 11 respire encore , reprit Chabrand avec un accent désespéré... Il est entre les mains du chirurgien que j'avais amené.

— Ah ! s'il respire encore , rien n'est perdu, peutêtre. . . s'écria vivement Julien .

Et retrouvant tout à coup sa force, il s'élança dans la direction où il avait entendu les voix.

On venait de transporter Gustave dans la voiture du capitaine, qu'on avait pu faire pénétrer dans le taillis. Julien s'élança dans cette voiture, et prit dans ses bras le malheureux jeune homme qui avait perdu connaissance. Un premier appareil avait été posé sur sa blessure; mais le sang s'échappait à flots de sa bouche.

Julien interrogea du regard le chirurgien placé sur la banquette du devant avec Pamphile. Le chirurgien hocha la tête , avec une profonde expression de doute et d'inquiétude ; et la voiture roula au pas , tandis que Chabrand, suivi de son domestique, s'éloignait par le bois, la tête penchée sur la poitrine, comme s'il eût appris que , même pour un soldat , il y a quelque chose

qui peut faire courber le front encore plus bas que la honte.

D était près de neuf heures et Ton n'avait vu paraître à^l'antique maison de la rue des Bourdonnais ni Gustave, ni Julien. À ce moment seulement, un jeune homme très-pâle demanda à parler à mademoiselle Gautier; ce jeune homme, c'était Pamphile qui avait voulu d'abord s'adresser à la vieille servante pour faire connaître dans cette maison le malheur qui l'avait frappée, pensant que c'était encore dans le cœur de cette bonne femme, que les événements du matin auraient le retentissement le moins dangereux. Sans diminuer la portée de la douleur dont la famille Brémond devait être atteinte, Pamphile eut presque sujet de croire qu'il s'était trompé dans son calcul, lorsqu'il vit la terrible explosion de désespoir de la vieille Gautier ; ce désespoir était surexcité ehcore par la pensée,' injuste sans doute, que c'était sa fatale imprudence qui avait attiré sur Gustave le coup qui l'avait frappé... Elle répétait dans les sanglots que si ellen'àvait pas consenti à livrer au pauvre enfant la clef de la porte extérieure, peut-être ne serait-il pas sorti à temps et peut-être son fatal projet n'aurait pu s'accomplir... Pamphile se dit que, pour inspirer du courage à cette famille désolée, il ne trouverait pas un auxiliaire dans cette vieillesse défaillante sur le bord d'un sépulcre: il connaissait assez le caractère des hôtes de la maison de la rue des Bourdonnais pour comprendre que c'était à la force d'âme et à la résignation de Léonie qu'il devait faire appel, mais la pensée d'être encore le témoin des effets de cette affreuse révélation, de devenir presqu'un bourreau pour cette sœur désolée, arrêta le jeune pro-

fesseur , pressé d'ailleurs de revenir auprès du mourant. D traça à la hâte quelques lignes qu'il pria la malheureuse servante de remettre à Léonie, et sortit, se dirigeant vers le logement de Julien où, sur l'offre de ce dernier même, Gustave avait été déposé. Pamphile avait acquiescé d'autant mieux à cette proposition qu'il avait appris par Chabrand, dans les quelques moments qui avaient suivi cette sanglante rencontre, avec quel dévouement fraternel et inutile, Julien avait cherché à protéger la vie de Gustave.

La bonne Gautier était demeurée sur la chaise où elle était tombée, dans sa chambre même, où Pamphile, voulant lui parler seul, lui avait demandé de le conduire; la prostration de la vieille femme était si grande, qu'elle ne pouvait même se lever et qu'elle demeurait comme une masse inerte, la tête courbée sur le billet que Pamphile avait laissé sur une table; quelques instants se passèrent pendant lesquels neuf heures avaient sonné... Enfin Léonie, étonnée de ne pas voir errer, comme d'habitude, dans la maison, cette douce et vénérable image du passé, d'autant plus étonnée même qu'on lui avait dit que Pamphile avait voulu parler en particulier à la bonne domestique, monta à la chambre de la Gautier. Elle aperçut en entrant les larmes ruisselantes entre les doigts ridés que la Gautier avait croisés sur son visage... et, à côté de ses deux coudes appuyés sur la lable, un billet à son adresse.

Nul ne pourrait peindre ce qui se passa dans le cœur de Léonie, quand elle eut décacheté et parcouru avidement ce billet du jeune professeur. La lividité effrayante qui passa sur les traits de la jeune fille, attesta le ravage matériel d'un coup terrible dans cette énergique organisation ; mais la vraie Léonie ne fléchit pas un instant.

L4 VIE DE PLAISIg. 83

et dans ce corps chancelant, brUé f la vi$ de l'Ame jeta une lueur plus yive et plus pure.

— Tu ne me prévenais pas.., dit Léonie à la vieille servante,

— Mademoiselle... balbutia celle-ci en sanglotant.

— Mais, reprit la jeune fille, tu n'as donc pas vu çe qu'il y avait dans ce billet ?.. Tu n'as donc pas entendu ce qu'il a dû te dire ? mon frère est à l'agonie !.. mais il n'a pas subcombé encore... il ne peut pas mourir sans que les siens soient auprès de lui... Il faut prévenir mon père, tout au moins...

— Monsieur... répondit mademoiselle Gautier d'une voix à peine distincte... il est sorti depuis ce matin.

— Eh bien I je me prépare à l'instant* tu vas me cou* duire où est mon frère.

En ce moment un pas précipité de femme se fit entendre dans l'escalier qui conduisait à la chambre de la vieille bonne.

— C'est ma mère, dit vivement à voix basse Léonie épouvantée... Ohl cache tes larmes... il faut qu'elle ne soupçonne rien.

Léonie avait calculé que l'organisation nerveuse, fébrile, de madame Brémond ne supporterait pas ce brusque choc, et que ce qu'elle pouvait demander à la virile résignation d'un chef de famille ne pouvait être risqué, avec une mère éperdue, sans doubler peut-être leur malheur !

Mais, chose étrange ! madame Brémond ne parut presque pas s'étonner de l'altération des traits de Léonie et de la vieille bonne.

— Ah ! dit-elle, vous savez ce qui arrive?..

Léonie tressaillit sans oser regarder sa mère qu'elle

crut instruite de tout ; toutefois, l'accent de madame'

Brémond trahissait plutôt la colère que le désespoir.

— M. Julien en fait de belles I continua madame Brémond. Nous en avions déjà appris hier sur son compte ; ce matin, il y a une heure, mon mari, obligé de s'absenter pour quelques affaires, passe chez son caissier à qui il avait oublié de faire une recommandation pressante.,. M. Julien n'était pas rentré % de la

nuit... cela va avec tout ce que nous avions appris

Bien plus, aujourd'hui, le 5, jour d'échéance, la caisse devait ouvrir à neuf heures; mon mari, rappelé ici par une vague inquiétude, vient de rentrer. ... M. Julien n'a point reparu, et il avait la clef 'de la caisse... On s'est présenté de la part de la Banque pour toucher... On a été obligé de remettre... C'est la première fois que cela arrive dans la maison Brémond !.. Juge, ma Léonie, si ton père est furieux... mais, après tout, réellement, ajouta-t-elle en remarquant les traces mal déguisées de la terrible douleur de sa fille et de la Gautier, vous vous faites trop de mal pour ça.

— Ainsi, mon père est rentré? reprit Léonie en cherchant à rappeler toute sa force pour contenir ses larmes.

— Il est ressorti... 11 a été à la Banque... parce qu'il se pourrait bien... après ça, je conçois votre émotion, si cette idée-là vous est venue. . . M. Brémond a là des fonds déposés, il suffit pour les délivrer du simple reçu du caissier. . . On avait tant de confiance dans M. Martel. . . et ton père a été s'assurer si ce n'est point avec les fonds que M. Martel a disparu... Mais il y. aurait pu y avoir des malheurs plus grands encore, continua madame Brémond dans son agitation, et j'avais entendu parler d'une querelle entre M. Julien et Gustave... et j'avais peur... Mais, j'étais folle, reprit madame Brémond presqu'en riant, M. Julien a autre chose en tête... et puis, il

n'y a pas de danger qu'un homme qui nous laisse man- ' quer à un engagement, qui nous dépouille peut-être, ait des susceptibilités de point d'honneur.

Pamphile n'avait ni nommé à la Gautier, ni désigné dans sa lettre l'adversaire de Gustave, mais il ne pouvait même venir à Léonie la pensée que ce pût être Julien.

Léonie, dans un autre moment, eût protesté sans doute contre le soupçon d' improbité jeté sur un homme dont, avec son coup d'œil calme et sûr, elle avait su, depuis quelques rtiois, apprécier le caractère ; mais, dans cette douloureuse conjoncture, elle était trop heureuse encore que les pensées de sa mère l'éloignassent de l'affreuse réalité, pour se hasarder à l'avertir de son erreur.

— C'est égal, continua madame Brémond, en achevant son fiévreux monologue devant Léonie et la bonne Gautier, muettes et atterrées, je redescends... ce n'est pas le cas de s'arrêter à flâner... Faites comme moi... ayez du courage et ne vous affectez pas trop.

Elle quitta, après ces derniers mots, la chambre de la vieille bonné... et quelques minutes après, Léonie avait mis précipitamment un châle, un chapeau, et s'était acheminée avec la même rapidité, au bras de la vieille bonne, vers le logement de Julien.

Celui-ci, même au milieu des préoccupations qui l avaient assailli, n'avait pas oublié ses devoirs de comptable; n'ayant pu, la veille au soir, rapporter la clef de la caisse dans la maison Brémond, il avait, en arrivant au lieu du rendez-vous, chargé l'ami qui lui servait de témoin de faire remettre cette clef à son patron, si, par hasard, l'événement de la rencontre était fatal pour luimême ... il avait pensé encore, même après la terrible surprise dont il avait été frappé dans le bois de Vincennes, à faire passer cette clef de la main de cet ami dans celle

de Pamphile, qu'il avait chargé de la mission Bi douloureuse d'instruire la famille Brémond ; mais la tête du jeune professeur, pour être assez faible déjà* et ébranlée par le sinistre événement, avait été tellement troublée des éclats du désespoir de la bonne Gautier qu'il n'y avait rien de surprenant à ce qu'il eût oublié la clef, enfouie au fond de sa poche, et les recommandations que lui avait faites Julien pour que ce dépôt fût transmis à M. Bré- ,mond pour l'heure sacramentelle de l'ouverture de la caisse.

De là toutes les fâcheuses apparences qui s'étaient accumulées contre le jeune comptable avec une si cruelle simultanéité.

Mais nous devons suivre Léonie chez Julien,

L'âme de Julien s'était fondue en une respectueuse adoration, en voyant celle qu'il aimait apparaître chez lui, sans se souvenir même des vulgaires convenances qui semblaient luiinterdire ce seuil,.. La sainte filleavait pu encore être reconnue par son frère et jeter l'encouragement d'un dernier adieu au plus jeune de cette famille qui, contre toutes les lois de la nature, partait ainsi le premier.

Gustave était étendu sur le lit, habillé encore ; le jeune professeur était debout, aidant aux derniers soins, ainsi que Julien. Léonie complétait ce lamentable tableau, immobile, assise au chevet du mourant dont elle pressait la main pendant que h bonne Gautier sanglotait, agenouillée ou plutôt étendue au pied de ce lit, d'où elle ne voulait pas être arrachée. Léonie, avec sa beauté sculpturale, sa tête dont les grandes lignes semblaient encore transfigurées par l'inflexibilité de l'abnégation, Léonie, prête à recevoir le dernier souffle de son frère, décidée à ne pas renier une seule des exigences, une seule des angoisses de cette tache surhumaine, ressemblait à une statue du

Devoir, recélant et comprimant sous le marbre l'âme de la Douleur !

Avant même de quitter la maison Brémond, Léonie, avec cette lucidité d'un cœur déchiré, mais non vaincu par la souffrance, avait donné des ordres pour envoyer chercher le vénérable Morand ; au bout d'une heure, la sonnette retentit fortement ; Léonie pensa avec une triste et pieuse confiance à l'auxiliaire sacré qu'elle attendait.

Julien se leva, et crut courir au-devant de l'homme que, déjà, il avait vu apparaître, comme un grave pilote, dans un des sombres courants oh avait été entraînée sa vie... Mais il défaillit presque d'épouvante, lorsqu'en ouvrant, il reconnut M. Brémond dont la physionomie, froide et sévère, attestait que la colère, chez lui, n'avait point fait place au désespoir qui devait suivre la fatale nouvelle.

M. Brémond, une fois rassuré par son voyage à la Banque, avait été demander au concierge de Julien si son caissier était rentré, et, sur la réponse affirmative, sans attendre d'autres explications, il était rapidement monté au logement de son comptable.

La première pensée, ou plutôt le premier instinct irraisonné de Julien, fut, à la vue de M. Brémond, de l'isoler de la scène terrible à laquelle il n'était point préparé.,, aussi fermsH'-il rapidement la porte intérieure de la première pièce qui ne conduisait pas directement à la chambre du moribond, mais à un petit salon qui sépa-» rait la pièce d'entrée de cette chambre à coucher.

Ce mouvement n'échappa point au négociant qui le traduisit par un nouvel aveu de la conduite coupable de Julien, supposant que le caissier, au moment même où ses devoirs l'appelaient rue des Bourdonnais, se trou-

vait dans une compagnie qu'il n'osait même laisser connaître.

— Au fait, dit Brémond, après une pause d'hésitation, pour ce que j'ai à vous dire, nous sommes aussi bien ici.

« Je conçois votre trouble, Monsieur, ajoiita-t-il, en voyant la pâleur mortelle de Julien qui ne pensait même pas, éperdu qu'il était, à offrir un siège à son patron... mais la responsabilité de ce qui arrive n'est point à vous, mais à moi... et si vous avez trompé indignement ma confiance, moi seul suis blâmable !.. > »

M. Brémond , en parlant ainsi , avait élevé fortement la voix.

— Oh! pas si haut, Monsieur, s'exclama Julien, comme si, par un sentiment indéfinissable , il craignait que les éclats de la voix de Brémond ne troublassent l'agonie de son fils.

— Je comprends, fit Brémond, avec un sourire amer, ' et se reportant aux méprises de sa première supposition. . .

Je pourrais déranger quelqu'un ici... Je croyais, poursuivit-il , ou , du moins, j'espérais que le regret sincère d'une vie inutile et dissipée , le besoin de se créer un avenir, seraient les meilleures de toutes les garanties pour moi et, en vous, la plus sûre de toutes les honnêtetés... Je me trompais... Je vois qu'il est certaines habitudes dont on ne se défait pas, certaines distractions auxquelles on ne peut se résoudre à renoncer... Je ne conteste pas que votre âge ne soit encore une excuse pour ces entraînements que je n'aurais pas qualifiés, s'ils n'étaient absolument incompatibles avec les devoirs qu'ils vous ont fait déjà oublier... Grâce à vous, Monsieur, la maison Brémond, pour lapremière fois, a dû laisser suspecter sa solvabilité. . . grâce à vous qui étiezabsent de ma caisse à l'heure

où la probité vous y appelait... à vous qui ne m'en aviez même pa$ renvoyé la clef. . .

— Cette clef . . . mate elle a dû. vous être remise... balbutia Julien, toujours plus préoccupé du coup qui allait frapper l'infortuné négociant que de sa défense personnelle.

— Ah t reprit Brémond amèrement , vous m'avez fait la grâce d'y songer?., mais votre messager n'était pas, à ce qu'il paraît, plus exact que vous ; au reste, on a dû, dans le doute de ce qui était arrivé, renvoyer tous les paiements à deux heures, et maintenant je suis en mesure... j'ai été à la Banque, car je ne vous dissimulerai pas, Monsieur, dussiez- vous trouver que ce soupçon est un trop lourd châtiment. . . je ne vous dissimulerai pas qu'un moment je n'ai pas été sans inquiétude sur l'argent qui y était déposé, et qui pouvait passer instantanément dans vos mains...

— Ah ! Monsieur! fit Julien, arraché même à ses angoisses comme par la brûlure de ce soupçon flétrissant I

— G 'est assez vous dire , continua le négociant,que toutes nos relations doivent cesser, et que j'échangerai, contre cette clef que vous allez me remettre, ce qui vous est dû de vos appointements... J'ai un fils, Monsieur, qui est mon orgueil et mon espoir! .. et je ne veux pas lui laisser sous les yeux un exemple dont l'influence a pu déjà n'être pas sans danger pour sa jeunesse.

A la manifestation plus poignante encore de cette cruelle illusion , Julien avait senti expirer tout son courage et s'évanouir même en lui le besoin d'une justification malheureusement trop facile; il courba donc la tête et tomba sur une chaise, accablé, perdu uniquement dans la pensée de toute cette douleur qui succéderait à l'aveuglement du malheureux père.

M. Brémond se leva; mais en passant près de Julien, il aperçut sur sa poitrine, cachée jusqu'alors par la redingote précipitamment recroisée, une large empreinte de sang qu'y avait laissée la tête de Gustave.

— Ètes-yous blessé ? dit M. Brémond, avec plus d'intérêt... et toutes vos folies vous ont-elles conduit à un duel?...

Julien tressaillit à ce mot de Brémond comme frappé par une pensée subite.

— Oh I cette pensée est bien folle sans doute... reprit ce malheureux père; mais, hier j'avais entendu parler d'une querelle entre vous et Gustave, d'une provocation de cet étourdi; Gustave est sorti ce matin de bonne heure... j'espère bien que vous n'avez pas aggravé vos torts jusqu'au crime , en vous exposant à verser le sang du fils de l'homme qui vous a recueilli?

— Moi ! Monsieur... attenter à la vie de votre fils!., moi ! . . s'écria Julien , cette fois avec la plus éclatante explosion de l'innocence indignée.

Et sa bouche ouverte pour compléter un terrible éclaircissement, s'arrêta... tandis que Brémond semblait implorer la révélation d'un malheur qu'il commençait à pressentir vaguement.

Cette scène était pour Julien une indicible torture... le père sentait lui-même un besoin instinctif de l'abréger.

— : Voici le mois commencé , dit-il en tirant , d'une main presque tremblante , la somme de son portefeuille... Maintenant la clef de la caisse, puisque vous pouvez me la remettre... et que, désormais, tout soit fini entre nous.

Julien porta la main au bouton de la porte du salon pour aller machinalement redemander à Pamphile le

dépôt qu'a lui avait confié... mais cette porte sembla s'ouvrir d'elle-même, et laissa voir à Brémond, sur le seuil, Léonie, pâle et fatale comme la mort elle* même.

Hâtons-nous de le dire. . . L'idée d'un soupçon sur sa fille ne vint même pas à Brémond... Entre l'attente du plus grand des malheurs et la déchéance de cet ange de bonté et de candeur, la pensée du père n'hésita pas... 11 s'attendit à tout, excepté à la trouver indigne de lui.

— Mon père!., dit Léonie d'une voix altérée, mais avec un accent ferme , ne cessez pas d'être juste en devenant malheureux!.. M. Julien n'a aucun tort à se reprocher... moins que jamais il doit vous quitter; car il a été pour votre fils le frère le plus dévoué.

— Et mon fils?., murmura Brémond, haletant' et implorant du regard le coup qui devait le frapper.

— Vous n'avez eu qu'un tort, Monsieur, continua Léonie, en s'adressant à Julien, d'une voix vaincue enfin par la douleur , [c'est d'avoir hésité à tout apprendre à mon père au moment où il pouvait encore recueillir le dernier soupir de son fils.

— I^e dernier soupir' ! . . . balbutia Brémond chancelant.

— Et maintenant il est trop tard... mais , mon père ! s'écria Léonie, en se jetant dans ses bras avec un torrent de larmes qui se fit jour enfin impétueusement, mon père, pensez auprès de lui qui n'est plus , poursuivit-elle en sanglotant, à ceux qui vous restent encore.

Et elle entraîna son père, égaré, anéanti, vers la chambre où reposait Gustave,

Là, nous ne les suivrons pas ; il est des douleurs qui se comprennent et ne se décrivent pas.

Est-il besoin de dire, pour éclairer ce qui précède, que Léonie , au chevet du mourant, avait été mise au fait par Pamphile des explications qu'avaient pu lui donner sur Julien Chabrand et son témoin ? Est-il besoin d'ajouter que Léonie , sentant se prolonger l'entrevue entre Julien et celui qu'il venait de recevoir, avait deviné la présence de son père , et n'avait pas cru devoir retarder plus longtemps la fatale révélation ?

Au bout d'une heure, Julien qui était resté dans le salon, respectant les premiers épanchements intimes du deuil, vit reparaître Brémond.

Gomme ces blessures devenues plus saines quand elles ont saigné beaucoup „ la douleur de Brémond s'était un peu soulagée par les larmes...

Il serra silencieusement la main de Julien.

— Pardon ! lui dit-il , mon horrible malheur ne me donnait même pas le droit d'être ingrat !.. Vous êtes de la famille désormais... restez avec nous.

Ils demeurèrent quelques instants unis dans une douloureuse étreinte, quand la sonnette tetentit violemment.

La bonne Gautier se précipita éperdue dans le salon.

— C'est Madame, dit-elle; je l'ai vue de la fenêtre, entrer dans la cour... N'ouvrez pas, par pitié, n'ouvrez pas!

Un second coup de sonnette retentit encore plus violemment.

Brémond, déchiré parl'anxiété, atterré par l'épouvante, courut enfin à la porte où la sonnette avait retenti ; mais madame Brémond avait disparu.

Il était descendu à sa poursuite quand tout à coup, Julien, revenu dans le salon , vit une chose effrayante !

Sa chambre à coucher s'était ouverte, et Léonie entra

dans le salon, portant dans ses bras le corps inanimé de son frère.

— Ma mère!., elle vient!., balbutia-t-elle, épuisée par l'effroi plus que par son fardeau.. . Elle est remontée par l'escalier de * service, et je l'ai entendue essayer une clef dans la serrure.

Madame Brémond s'était, en effet, souvenue qu'une clef de son appartement allait à la serrure de la porte de service de ce logis que son fils avait habité; elle avait saisi impétueusement ce moyen d'entrer chez Julien, où quelques mots des subalternes interrogés et ses pressentiments mêmes lui avaient fait deviner qu'un grand malheur l'attendait.

Mais Léonie n'avait même pu écouter à temps sa courageuse inspiration; elle n'avait pas terminé sa phrase, elle n'avait pas même déposé sur un divan les restes glacés qu'elle avait voulu, à tout prix, soustraire aux yeux de madame Brémond , que la mère au désespoir avait apparu dans le salon, et bondi, comme une lionne, sur le corps de Gustave qu'elle entraîna avec elle sur le plancher.

— Lui t lui ! . . mort !.. Je le savais bien! . . . murmurat-elle d'une voix strangulée et sans qu'une larme mouillât son œil hagard.

Julien s'approcha d'elle pour l'arracher à ce terrible contact!

Madame Brémond , en voyant Julien , se releva d'un mouvement tellement convulsif qu'on eût dit qu'un ressort d'acier l'avait redressée.

Puis , avec une sorte de rugissement sourd , elle s'écria en considérant Julien fixement, et en étendant, sur lui, sa main raidie :

— Je savais qu'il devait être mort! Voilà son a»-

sassin I . .

Le jour même où s'était passé le lamentable drame qui avait mis si cruellement en deuil la famille Brémond, et vers quatre heures de l'après-midi, dans un appartement de la rue Laffitte , meublé avec un luxe assez vulgaire, une femme essayait une robe devant une armoire à glace , en gourmandant avec vivacité une grande jeune fille, qui paraissait responsable du vêtement incriminé.

— 11 faudra décidément que je lâche votre maison; l'ouvrage est trop mal bâclé , dit la première des deux , dans un style dont noui, adoucissons l'énergie. .. Ça n'est pas fait, ça n'est pas môme cousu... toutes ces satanées ouvrières, c'est paresseux comme des linottes. . . Vous n'êtes bonne à rien, ma chère I . . . Vous verrez que je np pourrai pas mettre cette robe-là ce soir.

Nos lecteurs ont deviné sans doute que ce langage émanait d'Ouchda, qui ignorait assez à ce moment les événements terribles dont elle avait été la cause. *

— Madame en mettra une autre , reprit la jeune ouvrière , les lèvres pincées par la colère , et semblant se contenir à peine sous les réprimandes insultantes de sa cliente.

— Est-ce que je peux ? repartit celle-ci que son irritation même empêchait d'en déguiser les circonstances aggravantes ; je vais ce soir dans le grandmonde, et toutes mes autres robes sentent le cigare.

Puis, après cet aveu naïf, Ouchda se mit à épuiser contre la jeune artiste somptuaire, toutes les injures plus

ou moins colorées dont un passé très-accidfcité avait contribué à lui forger un véritable arsenal.

Les joues de l'ouvrière étaient devenues pourpres , et Ton ne sait si elle aurait pu dominer cette tempête qui fermentait dans son sein, lorsque la porte de la chambre s'ouvrit violemment et livra passage à Chabrand.

Un immense caban enveloppait encore l'officier ; on n'apercevait de lui que sa façe crispée et son regard fixe dont l'expression était effrayante... Il jeta violem* ment, en entrant, son chapeau sur une chaise.

Ouchda n'osa l'interroger; d'instinct elle semblait tremblante , comme les créatures des déserts d'Afrique au moment du simoun.

Elle voulut parler, mais les syllabes expirèrent sur ses lèvres... et Chabrand se prit à arpenter la chambre, comme une bête fauve dans sa cage.

Quelques instants se passèrent dans ce silence que seuls auraient pu troubler les battements précipités du cœur d'Ouchda.

Toutefois , finissant par retrouver sans doute un peu de cet aplomb qui, en des circonstances moins critiques, ne lui aurait pas fait défaut, elle se hasarda à demander timidement ce que lui cachait enfin ce terrible silence.

— Voici ce qu'il y a, reprit Chabrand, avec la sourde concentration d'une telle colère, qu'elle avait peine à se faire jour. Sais-tu, poursuivit-il, en sapprochant d'elle et lui serrant le bras à la faire crier ; sais-tu ce qui est arrivé à cause de toi ?... oui, de toi !... C'est que j'ai tué l'héritier d'une honorable famille !... Oui... d'une honorable famille que cachait ce nom de Chauvières, et je n'ai même pas voulu, je n'ai même pas, osé demander le nom de ma victime Ah! c'est une véritable fatalité î

ajouta-t-il en se frappant le front avec rage... Si j'avais accepté la rencontre avec un digne jeune homme, l'ami de celui qui a succombé, avec Julien Martel!... Ah I tu le connais aussi celui-là... si je l'avais écouté, lorsqu'il est venu s'offrir à mon épée pour sauver ce pauvre enfant , tous deux nous aurions ferraillé sans colère... je n'aurais pas plus cherché le cœur de ce brave, qu'il ne serait arrivé au mien. . . Qui sait? j'aurais été blessé peut-être... Eh bien! tant mieux; j'étais assez fou, assez malade, pour avoir besoin d'une saignée.

Pendant cette explosion du repentir de Chabrand , en présence de cette révélation du courage et de la générosité dont Julien avait fait preuve, on eût pu voir visiblement s'accroître et palpiter, pour ainsi dire, l'attention de l'ouvrière, demeurée témoin de la scène, et qu'Ouchda, dans son épouvante, n'avait pas songé à faire sortir. Pauline, est-il besoin de la nommer? écoutait avidement cette justification éclatante, par la bouche de Chabrand, de toutes les sympathies secrètes qu'avait conservées son cœur, et cette consolante réfutation des soupçons qu'elle avait conçus, au Château-Rouge, p voyant Julien disparaître avec Ouchda.

Chabrand, en cessant de parler, continuait de marcher dans la chambre, sans que son irritation parût se calmer... au contraire, revenant brusquement vers Ouchda :

— Et tout cela, dit-il d'une voix tonnante, pour toil dont j'avais la folie d'être jaloux... je n'ai pas besoin de dire sans estime , mais sans amour même I Je ne sais ce qui me tient...

Et il s'avançait menaçant vers Ouchda; mais celle-ci s'était précipitamment reculée , et Pauline s'était placée devant elle par une sorte de mouvement instinctif qui

tenait plus , vis-à-vis (TOuchda , du dédain de la protection que de l'intérêt de la pitié.

— Tiens , dit Chabrand, en ramenant en face de lui et en envisageait fixement Pauline , dont il n'avait même pas remarqué la présence. . . mais cette jeune fille, si pauvrement vêtue, est plus jolie que toi... elle te vaut cent fois... Elle n'a qu'à dire un mot pour te mettre à la porte.

Ouchda, déjà pâle de peur, blêmit encore à ce complément de son châtiment, et , sur sa face livide, se peignaient à la fois les tortures de tous ses instincts de cupidité et de jalousie vulgaires, si rudement meurtris par la colère de Chabrand... Ce qu'elle souffrait était indicible.

Pauline resta un moment sans répondre aux susceptibilités soulevées chez elle par le sans-façon avec lequel l'officier l'avait, pour ainsi dire, marquée au front de ses brusques préférences, et auxquelles avait succédé pourtant une impression de satisfaction vengeresse. Promenant ses regards triomphants sur la méprisable parvenue qui l'avait si imprudemment humiliée, et après avoir savouré quelques moments le plaisir d'une muette revanche, Pauline dit enfin à Chabrand :

— Je vous remercie, Monsieur; je ne fais point ici parade d'une austérité assez mal récompensée ; mais je suis défendue contre les offres que vous voulez bien me faire, par un sentiment que nul ne connaît et n'apprécie; d'ailleurs, s'il faut vous l'avouer, ajoutâ t-elle en tournant sur Ouchda un dernier regard dédaigneux , le sort de Madame n'est pas tentant.

Et Pauline, sans ajouter un mot, sortit.

Resté seul avec sa maîtresse, Chabrand dit d'une voix brève à Ouchda, en lui jetant un billet de banque tiré de

son portefeuille : — Ce qui est ici vous appartient; mais désormais tout sera fini entre nous.

Le soir même, Chabrand partit pour l'Afrique. Instruit par les témoins que tout s'était passé de la façon la plus loyale dans celte fâcheuse rencontre, le ministre jugea à propos d'éloigner immédiatement Chabrand pour ' laisser oublier l'affaire qui, dans les jours de révolutions et de troubles où se passait cet incident tragique, put ne pas avoir les suites régulières et légales qui ne lui eussent pas manqué en d'autres temps plus calmes. Chabrand dut donc ne s'occuper qu'à chercher dans de plus enviables exploits les moyens d'oublier ce sinistre épisode ; dans ce sentiment de remords et de pudeur, il avait prié ses frères d'armes de lui épargner un si pénible souvenir... Ce fut ainsi que.le.voile qui dérobait le véritable nom de Gustave, ne put pas être soulevé pour son vainqueur repentant; ou, si ce nom avait retenti à son oreille , il dut s'eflacer promptement de sa mémoire*

Une longue et dangereuse maladie fut chez madame Brémond la conséquence de la catastrophe qui avait frappé cette famille. Pendant quelques jours , une congestion cérébrale, accompagnée de fièvre chaude, mît sa vie en danger ; mais , en échappant à la mort , madame Brémond n'en avait point fini avec le malheur ; et le paroxysme du mal, une fois vaincu , laissa à cette mère infortunée une sorte de paralysie de î'intelligence. Toute cette organisation si nerveuse et si irritable dans la vie usuelle , avait été ébranlée si profondément que les soins , réclamés par l'état de la malade , étaient presque aussi difficiles à donner que le rétablissement même le paraissait à obtenir.

Malgré toute la tendresse de madame Brémond pour son mari, la présence de ce dernier n'aHdgeait point ses souffrances ; c'était uniquement Léonie , devenue depuis l'enfance, par les habitudes d'intérieur, une sorte d'annexé de la vie de sa mère, dont l'aide intime semblait moins impuissante à lutter contre les ravages du mal. Inutile de dire avec quelle abnégation complète Léonie se dévoua à sa tâche !

Tout, au reste, dans cette maison naguère si prospère et si heureuse, semblait avoir été brisé comme par la foudre. Ce n'était pas seulement Gustave qui avait disparu ; Léonie, livrée désormais à une pensée unique, à un devoir absorbant , n'existait plus pour le charme du foyer, pour la consolation du malheureux père, et le soir condamnait Brémond , près de sa femme même , au plus affreux de tous les isolements, car celui-là est moral plus encore que matériel : l'inutilité dans l'affection. Bien que cette séparation , momentanément imposée avec la compagne de toute sa vie, pût tourner au profit de ses travaux et des affaires de son commerce, le découragement semblait s'être emparé du négociant rêveur ; inactif dans son magasin que sa fille n'animait pas de sa présence , il ne cherchait plus avec la même ardeur à augmenter cette fortune qui ne lui paraissait guère, en comparaison avec sa solitude et son deuil, qu'une amère ironie de la destinée.

Des mois se passèrent dans cette triste situation, et sans que la nature de la maladie qui avait atteint si gravement madame Brémond , pût être précisée ; son mari pour qui les plaisirs et la distraction avaient été renfermés jusqu'alors presque exclusivement dans l'enceinte de sa demeure patriarcale , dut s'éloigner chaque soir de la chambre de la malade dont il était presque exilé. A ce

moment un de ses anciens ouvriers, qui s'était établi à son compte dans la même partie (celui qui avait occupé un moment la case du caissier, pour laisser ensuite la place à Julien Martel), revint voir son ancien patron et l'engagea à fréquenter avec lui le café où il se tenait tous les soirs.

Ce nouveau personnage, M. Maxime Bernard, était un homme de trente-huit à quarante ans, grand et robuste, les traits assez réguliers, la figure ornée d'un épais collier de barbe du plus beau noir; du reste, un homme très-positif, assez entendu en affaires; et tout en restant invariablement dans une stricte probité d'échéance , ne se piquant pas de choisir les moyens de fortune. Il ne prétendait guère à certains succès galants qu'auraient pu lui réserver (du moins le pensait-il ainsi), les avantages de la prestance, et les séductions d'une rhétorique inculte, émaillée de syllogismes pompeux; mais il trouvait que les femmes faisaient perdre trop de temps, et en attendant qu'il en rencontrât une qui lui apportât en dot le complément de la position qu'il voulait se créer, ou l'éventualité d'avantages proportionnés, il avait donné, comme distraction usuelle, la préférence au café ; c'est là qu'il passait toutes ses soirées, inscrivant d'avance à son budget, cette petite dépense journalière qui servait, disait-il, à en épargner de grandes, et considérant que, même après l'heure des affaires, on pouvait là les traiter encore tout en prenant sa demi-tasse, ou en poussant sur le marbre des tables ces échecs bourgeois qu'on appelle des dominos.

Brémond suivit machinalement Bernard aux rendezvous qui lui étaient donnés, rendez-vous qui avaient, du moins, l'avantage de ne pas l'éloigner de sa maison et de le laisser à portée d'être averti promptement si quelque accident réclamait sa présence auprès de la malade . Ber-

nard, chez qui l'attache de l'habitude était toute puissante, avait continué à hanter invariablement dans les alentours du Pont-Neuf, son premier quartier, le même établissement, bien qu'il se fût établi récemment sur le boulevard. Quant à Brémond, il ne trouvait pas même le plus médiocre soulagement dans ces loisirs monotones; mais c'était déjà quelque chose qu'on lui épargnât la peine de choisir son ennui de tous les jours; cependant il était aisé de voir que ces habitudes prises à l'extérieur, si peu captivantes qu'elles fussent, devaient servir à déraciner, dans le cœur de Brémond, ces adhérences innées à la vie de famille et contribuer à rendre par suite plus difficile, son retour à la continuité régulière du travail.

Le caractère de la maladie nerveuse de madame Brémond était surtout dans un silence obstiné, — puis, par accès, dans les plus violentes impatiences, — une antipathie inexpliquée pour tout ce qui n'était pas sa fille, son mari à peine excepté ; le médecin jugea qu'il fallait expérimenter la situation morale de la patiente, dont il ne pouvait autrement se rendre compte, par l'apparition de quelques nouvelles figures qui renouvelassent chez elle les impressions d' une claustration de plusieurs mois ; on songea à Julien Martel, non sans quelque appréhension, car madame Brémond n'avait point paru jusqu'alors se souvenir du terrible malheur qui avait été l'origine de ses souffrances, et l'on craignait que la sanglante réalité ne se réveillât dans l'esprit de la malheureuse mère. Mais madame Brémond ne pouvait rester éternellement séparée de la vie commune.

On se résigna donc à la mettre en présence de Martel ; on eut soin, toutefois, de le faire accompagner par le vénérable prêtre, dont on pensait que la présence adou-

cirait, dans la pensée de madame Brémond, la transition à une initiation dangereuse de la vie où il lui fallait rentrer.

On avait choisi un beau jour pour cette épreuve ; le soleil pénétrait dans la chambre de la malade, et y éclairait une forêt de fleurs qu'on n'avait jamais négligé, un seul jour, d'y faire vivre, comme pour peupler la solitude de cette imagination éteinte.

Julien entra, tremblant comme un coupable et s'appuyant sur M. Morand. Madame Brémond, couchée sur sa chaise longue, tressaillit et ne laissa pas échapper une parole; elle écouta, presque impassible, les quelques mots de respect affectueux avec lesquels Julien l'interrogeait sur son état; puis elle parut attendre avec une sorte de gène muette et d'impatience déguisée que le jeune caissier sortît; le médecin lui fit, en effet, signe de s'éloigner, très-satisfait déjà que l'entrevue n'eût pas fait jaillir chez la malade, une de ces explosions nerveuses qui pussent compromettre sa convalescence.

Mais à peine Julien eut-il quitté la chambre de madame Brémond, qu'elle se leva impétueusement, toute faible qu'elle était, et courut fermer la porte au verrou ; puis laissant transparaître sous sa physionomie pâle la lueur soudaine d'une haine implacable, elle commença un terrible roman, œuvre de son imagination en délire, et qui, remontant pour elle à la mort de son fils dont elle dénaturait les causes, aboutissait dans l'avenir au châtiment de Julien. C'était la folie 1 mais la folie la plus terrible, la plus incurable de toutes, la folie organisée, et jusqu'à un certain point logique; une incohérence incessante dfe pensées, un flot d'excentricités sans liens et sans suite, n'auraient pas été aussi effrayants que cette exaltation monomane, édifiant obstinément une combi-

naison mêlée de vérité et d'erreur, avec une force et une solidité qui ne permettaient pas l'espoir de la détruire.

Madame Brémond, s'animant peu à peu dans sa fiévreuse erreur, arriva bientôt à un paroxysme d'exaltation effrayant. On voulut chercher à combattre l'illusion haineuse dont elle était le jouet; mais le médecin, d'un signe, arrêta ces paroles inutiles, fit comprendre qu'il n'y avait point à lutter contre ce torrent d'une imagination déréglée, qui ne pouvait se tarir que dans sa violence même; lorsqu'en effet madame Brémond fut retombée haletante, épuisée sur la chaise longue d'où elle s'était levée, le docteur dit à voix basse à Brémond qu'il avait attiré à part ainsi que le prêtre :

— Il vous faut du courage ! cette pénible épreuve confirme pour moi la vérité que je soupçonnais et que je n'osais vous faire prévoir. Madame Brémond n'existe plus pour vous... il n'y a qu'une pauvre insensée qu'il faut séquestrer du monde, qu'il ne faut plus quitter d'un instant jusqu'au moment, bien éloigné à coup sûr, bien incertain peut-être, où elle sera rendue à la raison.

Brémond pâlit, baissa la tête, et l'on eût dit, chose étrange! qu'il se sentit déjà condamné, presque avec le sentiment d'un coupable, dans ce verdict delà science qui frappait sa malheureuse compagne.

— Mais Dieu aura pitié d'elle, à coup sûr, puisque, d'avance, il lui envoie un de ses anges, reprit le vénérable M. Morand, en lui montrant Léonie, veillant avec une sainte usurpation des fonctions maternelles, sur le sommeil ou plutôt sur l'assoupissement pénible où la pauvre malade avait dû retomber après l'accès douloureux qui avait anéanti ses dernières forces.

— Et maintenant, je le comprends, reprit Brémond, il faut que Julien nous quitte... on ne peut s'exposer à ce que son aspect aggrave l'état de la pauvre folle.

— Oh ! mon père. . . c'est là une mauvaise pensée, dit Léonie, en se retournant vivement vers Brémond.

— Mais, reprit timidement ce dernier, c'est l'intérêt même de Julien^ Il y a quelques jours un de mes correspondants du Havre me demandait un caissier, et la position de M. Martel serait là plus avantageuse...

— Vous m'avez dit, vous-même, mon père, qu'il a refusé, reprit Léonie...

— Léonie a raison, dit le prêtre, donner un pareil conseil à Julien, ce serait vainement chercher à déguiser une ingratitude; votre devoir estde laisser ce jeune hommeàce poste dont il s'est montré digne, dans cette voie où Dieu l'a béni, où il a retrouvé le goût et le succès du travail. Et d'ailleurs, ajouta-t-il avec un accent attristé et presque prophétique, quand le malheur vous frappe, quand vous aurez peine peut-être à suffire à une tache que vos souffrances vous rendent si lourde, est-ce à ce moment que vous allez éloigner M. Martel, dont !e zèle et l'activité ont seuls soutenu la prospérité de votre maison? 11 ne sera pas impossible, croyez-moi, d'éviter les rares occasions où madame Brémond pourrait entrevoir Julien; il serait plus difficile de retrouver un ami, une fois éloigné, de même que la paix de la conscience une fois perdue!

Est-il besoin de dire que Brémond n'insista pas et que le vénérable M. Morand alla mettre un terme aux angoisses de Julien, qui redoutait à si juste titre, dans l'égarement de madame Brémond, l'arrêt de son exil ? Je n'essayerai point d'exprimer sa joie, quand il sut que l'asile où s'étaient abrités son cœur et sa vie, ne se fermerait pas pour

lui ; cen'était pas que l'avenir qui lui était rendu, pût promettre une récompense à son dévouement et à ses efforts ; Léonie, désormais toujours enfermée, devait même n'être plus aperçue de lui, et la monomanie fatale de madame Brémond éternisait l'obstacle où se brisaient ses rêves. Ce qui lui était offert, c'était donc le travail accru et peut-être en même temps stérilisé, au sein de cette maion vide et désolée, la fatigue dans le deuil; mais il savait, du moins, que Léonie, même soustraite à ses regards, vivait auprès de lui, et l'amour vrai est peut-être le seul sentiment dont les joies intimes semblent quelquefois même se passer d'espérance !

Une existence de tristesse monotone et, qui pis était, de séparation, avait donc commencé pour tous les hôtes delà maison de la rue des Bourdonnais ; Léonie continuait à ne plus quitter sa mère. Martel rentra dans son vitrage et les approches de l'hiver rendirent de moins en moins fréquentes les sorties de madame Brémond ; il devint d'autant plus facile de lui cacher la présence du jeune caissier ; la bonne Gautier cherchait à se multiplier pour suppléer clans cette morne maison à ce bonheur actif qui en était l'âme et qui en avait disparu ; Brémond, devant les premiers malheurs qui l'avaient frappé , avait renoncé au rôle politique qu'on voulait lui faire jouer, rôle pour lequel il avait senti que, dès longtemps, la force lui manquait, et après le travail découragé de la journée, il traînait le vide dè son âme dans les distractions banales dont Bernard lui avait montré le chemin.

Un soir qu'il se rendait au rendez-vous accoutumé, il aperçut son ex-employé causant sur le trottoir avec une jeune fille en bonnet , que Brémond reconnut immé-

diatement, bien qu'il ne l'eût entrevue qu'une seule fois dans une circonstance sombre et solennelle : sur le seuil de la chambre mortuaire de Bettly !

Bernard était Jrès-animé à la conversation, et paraissait presque plaider une cause auprès de la jeune fille qui l'écoutait avec une sorte d'insouciance impatiente.

Brémond , sans être vu par eux , et dominé par une sourde émotion qu'il ne pouvait surmonter, entra dans le café où Bernard, le suivant, lui offrit naturellement l'occasion de satisfaire sa curiosité. Après quelques premières paroles échangées , et tout en entamant la partie de dominos accoutumée, le dialogue suivant s'engagea entre le chef de la maison de la rue des Bourdonnais et son ancien subordonné :

— Tu causais là avec une jeune et jolie fille, mon gaillard ? dit Brémond (et il prenait en parlant ainsi un ton de gaieté affectée).

— Ma foi, répliqua Bernard, c'est une affaire...

— Une affaire?...

— Eh ! oui... Voilà I J'étais un jour dans mon magasin du boulevard (Bernard ne perdait aucune occasion de rappeler qu'il s'était établi sur le boulevard); entre chez moi une sorte d'individu assez sale, pas môme la physionomie de demi-confiance... des gens qui n'ont pas l'air d'opérer pour leur compte ; il dit qu'il a une affaire à me proposer... Moi, je suis toujours disposé pour ça» Il s'agirait, m'apprend-il, de meubler magnifiquement un appartement ; seulement on ne le prend que conditionnellement , si quelqu'un consent à venir l'habiter; autrement on vous paiera deux mille francs la location, et les meubles vous resteront. Je me dis : en voici bien d'une autre!... Il m'est arrivé bien souvent de meubler des

LA VIE DE PLAISIR. i07

appartements, de recevoir un à-compte, puis d'être obligé de reprendre les meubles pour le reste, mais ça... Je boude.

— Moi aussi. Et après?

— Abattons. Mais vous ne boudez pas, vous avez du cinq ; à quoi pensez-vous donc?... Il s'agissait, à ce qu'il paraît , de la jeunesse que vous avez vue là. . . une petite ouvrière , quelque chose de sage et de très-pauvre ; celle que vous avez vue.

— Comment, Bernard, tu as pu te prêter. . .

- — Prenez donc garde , vous dérangez le jeu. Double as. — L'homme en question... celui que j'ai vu n'était que l'envoyé... il venait de chez un riche, comment a-t-il dit ça ?.. un seigneur terrain. . . terrien. . . de l'Amérique du sud, de la Bali. . . Boli. . .

— Bolivie, sans doute.

— Qui est vieux, affreux et tout contrefait... Trois et deux. — Quand on est bien de sa personne, on n'a pas besoin de recourir à ces moyens-là... mais ces gens-là, il faut les pjaindre... Celui-là au moins est fièrement riche; il a, à lui seul, une mine dans le Potose; lePotose, c'est son département; et dans ses propriétés, il y a une montagne d'argent, et quand il est à court de millions, il en fait tailler un quartier... en voilà pour du temps I Il paraît que ce gaillard-là vient en France tous les trois ou quatre ans, chercher et tenter quelque jolie Française , et l'emmener dans les déserts ; et , après ça, confisquée!.. On ne sait jamais ce qu'elles deviennent.

— Comment I on ne le sait jamais? reprit Brémond sans faire attention à la physionomie que prenaient, en passant par l'épaisse intelligence de Bernard , les renseignements de mœurs et de géographie auxquels on l'avait initié.

— Dans ce pays-là , reprit doctoralement Bernard, les femmes vivent si retirées , qu'il n'est pas poli même de se demander des nouvelles de son épouse; oui, là-bas, si je vous demandais : Madame Brémond va-t-elle bien ? Alors vous me regarderiez de travers et vous ne me répondriez pas, mais vous vous diriez : Voilà un malappris! . . Et vous me feriez tirer un coup de carabine à juste prix. , . La carabine, c'est une des branches de commerce du pays. Quant à lui, le seigneur terrain. . . terrien. . . il n'a pas d'indiscrétion à craindre, il n'est servi que par des muets ; il recrute tous les muets du pays ; ça ne lui coûte rien , la montagne d'argent est toujours là ; et il ne vient pas en France , comme tout le monde, par le paquebot, il a son brick qui l'attend au Havre... mais cette fois, il paraît qu'il descendra jusqu'à Paris... C'est la première fois qu'on aura vu un bâtiment qui viendra de l'Amérique au quai d'Orsay. Ça sera commode pour la princesse qu'il emmènera ...

— Et je comprends , reprit vivement M. Brémond ; c'est cette jeune ouvrière qu'il a choisie. . . Et l'on tolère de pareilles choses ! . . .

— Allons, bon ! voilà que d'un coup de coude vous avez jeté le talon par terre... H ne s'agit pas pour le moment de l'emmener, il s'agit de lui offrir un appartement. . . on m'a prié d'aller chez elle. . . de lui montrer des étoffes... Cinq et quatre... J'y ai été... Ça demeure dans une mansarde, rue du Faubourg-Montmartre...

— Mais comment, Bernard, je te le répète, comment as-tu joué un pareil rôle?

— Monsieur Brémond , reprit Bernard avec une emphase épique, vous savez mes principes... on peut faire une enquête sur ma vie privée; la vie privée, c'est le sanctuaire de la morale ; mais , dans le commerce , je me dois

au public ; on me dit de meubler un appartement, d'aller faire voir des étoffes... Je boude encore.

— Moi aussi. Et après?

— Après .. Abattons... Je gagne ; j'ai quinze, il vous reste vingt-huit; dame! aussi, vous avez gardé le double six... Mais à quoi pensez-vous donc? Est ce que vous vouliez mettre de côté des moellons pour une maison que vous faites construire ?

Et Bernard applaudit d'un gros rire à sa banale plaisanterie.

— Mais la jeune fille ?

— Ah ! oui, la jeune fille... Eh bien! elle a refusé.

— Refusé?...

— Oui; et encore, tout à l'heure, quand je l'ai rencontrée là... elle aura vu le seigneur Bolivar...

— Bolivien...

— 11 est si laid... c'est bien malheureux d'être bâti comme ça.

— Mais cette jeune fille n'a donc pas de parents qui puissent la conseiller, la secourir?...

— Je ne l'ai jamais entendu appeler que Pauline. C'est égal, si elle a refusé... c'est qu'elle n'a pas vu le meuble... De la brocatelle, ça se refuse; mais nous avons mieux... Ça m'étonnerait bien si elle laissait un mobilier comme ça en affront !

Ici la conversation cessa, eft le bruit des dominos retentissant sur la table de marbre , ne fut plus mêlé que de quelques réciproques interpellations des plus insignifiantes; mais Brémond, pour être silencieux , n'en était peut-être pas plus attentif, car il ne gagna pas une seule partie.

Et, en effet, Pauline avait résisté aux offres qui lui étaient faites... Ajoutons même à son éloge qu'elle

n'avait pas vu quelle main répugnante lui offrait ces présents; et pourtant trop orgueilleuse pour accepter franchement les conditions de la destinée à laquelle elle se trouvait réduite, sa situation était des plus misérables; après avoir quitté l'atelier de modes, elle vivait (si cela peut s'appeler vivre) moitié du produit de quelques journées , sorte d'aumône déguisée d'un reste de clientèle , moitié d'emprunts modiques faits à quelques amies complaisantes, emprunts qui lui étaient amèrement reprochés lorsqu'elle ne pouvait s'acquitter. Aussi, sentant remuer, incessamment en elle, un vieux ferment de dépit, d'envie, de vanité humiliée, elle comparait incessamment avec ces palais, que lui bâtissait son imagination, le taudis misérable dont son insouciance découragée laissait sans cesse s'accroître le désordre , et qui ramenait pour elle à chaque terme un affront trimestriel. Déjà, comme un nouvel avertissement de l'adversité, elle voyait rougir aux premières bises de l'hiver ses mains dégantées, dont le galbe élégant semblait appeler les étreintes des anneaux d'or et des bagues de diamants.

Et encore ces mécomptes de l'amour-propre déçu n'étaient pas cependant ses plus cruelles souffrances. L'absence de Julien , et surtout son silence ( absence morale qui est plus qu'un malheur. . . qui est une insulte ) , froissait dans son cœur les libres les plus intimes; mais il n'est pas besoin d'ajouter qu'elle ne pouvait pas même s'arrêter un instant au parti d aller s'offrir spontanément à cette mémoire dédaigneuse ; enlin, un jour, se retrouva sous sa main un petit baguier que lui avait donné autrefois Bettly, et que la négligence de Pauline avait laissé enfoui sous d'autres objets, confondus dan* la poussière de cette chambre en désordre. Une idée luit dans la pensée de l'ouvrière et, sans compter même

LA VIE DE PLAISIR. iil

beaucoup sur le succès de cette reconnaissance qu'elle dirige sur son insouciant ennemi, elle fait un paquet du baguier retrouvé, en l'accompagnant de ces quelques lignes :

t Cet objet a appartenu à Bettly, à Bettly que vous avez tant aimée; j'ai pensé que ce souvenir d'elle vous serait précieux, et dans cet espoir seul, je me suis résignée à m'en séparer ; puisse-t-il vous prouver que les amis que vous oubliez peut-être, vous ont conservé, eux, un souvenir !.. »

Le nom seul de Pauline suivait ces quelques mots.

Le lendemain du jour où, par les soins de Pauline, ce paquet avait été déposé chez Julien, une lettre soigneusement cachetée avait été remise au portier de l'ouvrière; sous l'enveloppe était un billet de cent francs avec ces quelques mots :

« Soyez toujours honnête et courageuse, il y a quelqu'un qui veille sur vous. >

Rien ne peut peindre la perplexité de sentiments où cette étrange missive jeta Pauline ; elle ne douta pas un instant que ce secours ne vînt de Julien ; les deux lignes qui accompagnaient l'envoi étaient d'une main trop évidemment déguisée pour fournir quelque lumière à cet égard; mais tout en ne pouvant s'empêcher d être heureuse et fière de ce souvenir, elle se sentait froissée et humiliée de ce cadeau d'argent que sa lettre n'avait aucunement provoqué ; Pauline interrogea minutieusement le portier sur la façon dont la lettre avait été remise, mais soit que ce dépôt eût été apporté, comme on le lui assura, par un simple commissionnaire, soit que la discrétion des cerbères domestiques eût été payée d'avance, Pauline ne put en apprendre davantage ,

Malgré les réserves de sa délicatesse, malgré le& su*-

ceptibilités de sa iierlé froissée, elle s'abandonna à ce bonheur de vivre encore dans la pensée de Julien, et elle voulutjouir avec un enivrement imprévoyant de cette aisance si inopinément survenue ; les illusions de son cœur n'étaient pas propres à la faire rentrer dans la réalité des dures exigences de la vie, et loin d'employer la somme (qu'elle croyait venue d'une source si chère) à l'acquittement de quelques obligations criardes, à une épargne prudente, elle courut s'acheter une robe qui devait, par ses propres mains, servir à la parer aux yeux de l'homme qui semblait ne plus l'avoir bannie de son cœur.

Trois jours après, Pauline était plus pauvre qu'elle ne l'avait jamais été; mais cette vive lueur d'espoir, ravivée par un mystèreimprévu, alimentée par son amour, n'avait encore rien perdu dans son âme de tout son éclat; au plus fort de ses extases, elle entend frapper à la porte de sa mansarde, et elle ouvre à un visiteur dout l'aspect n'était pas nouveau pour elle, mais que nos lecteurs ne connaissent pas encore.

C'était un homme de quarante-six à quarante-huit ans, et dont tels étaient le signalement et la mise: des cheveux que la poussière et la négligence semblaient faire plus gris que l'âge, le visage couturé par la petite vérole, un vieil habit bleu croisé sous des boutons incomplets, et d'un métal qui empruntait aux feuilles d'automne toutes leurs teintesrougeâtres; le tout cachant sur la poitrine une chemise plus qu'équivoque, sinon absente ; une vieille cravate noire, roulée plutôt que disposée^utour du col et que le liseré d'aucun linge ne relevait ; un pantalon fatigué, ensevelissant sous ses extrémités dentelées une paire de bottes qui semblaient se tordre sur le plancher. Tel était, dis-je, l'extérieur de l'émissaire du Bolivien (car c'était lui), émissaire dont, sans doute, les

services ne devaient être rétribués que lorsqu'ils auraient réussi.

— Eh bien! avons-nous réfléchi? ma petite, dit le nouveau venu d'un ton sardonique.

Pauline haussa les épaules sans répondre.

— Vous avez tort, continua Cavaroc ; tôt ou tard il faudra bien se résigner I . . autant saisir une magnifique occasion. Vous avez beau être jolie, bien faite, spirituelle, instruite, ce n'est pas tout cela qui décide de la destinée de ces femmes parmi lesquelles vous figurerez tôt ou tard. Ce qui décide de tout, c'est l'éclat du début; et vous aurez, du premier coup, un mobilier qu'on irait visiter par curiosité ; le seigneur don Cardenio de Tomanas n'épargne rien... une laide serait belle dans un pareil appartement... Qu'est-ce que vous serez donc, vous?

Pauline, sans répondre davantage, s'assit sur son poêle non allumé, en tournant le dos au tentateur.

— Tenez, continua celui-ci, vous résistez en vain; vous me faites l'effet d'une petite mouche folle qui voltige dans une grande chambre... ça ne ressemble pas à celle-ci; mais elle a beau aller, venir, se poser en jouant sur tous les meubles, il faudra toujours qu'elle aille du coté de la lumière, c'est-à-dire du côté du luxe, de la richesse, de tout ce qui fait la splendeur de la vie. Une dernière fois voulez-vous accepter aujourd'hui ce que vous irez chercher demain peut-être en suppliante ?

— Est-ce que les abords de la rivière sont gardés?

— Pourquoi?

— C'est que je croyais, d'après ce que vous me disiez, qu'il ne devait plus me rester le choix qu'entre le suicide et le seigneur Tomanas.

— Alors, continua avec le même ton persiffleur le né-

gociateur, qui avait reçu du hasard ou emprunté à ses nécessités personnelles ce nom de Cavaroc, alors, si nous nous abonnons à la vertu en hiver...

Et il grelotta ostensiblement sous l'influence d'une atmosphère en réalité a? sez aigrement réfrigérante.

— Je ne suis pas vertueuse, repartit Pauline en frappant du pied avec impatience; je vais où me guide mon instinct, je fuis ce qu'il repousse.

— Alors, continua imperturbablement Cavaroc, si cet instinct permet de rester ici, je n'hésite pas à dire que ce n'est pas seulement un instinct, c'est un calorifère... Bonsoir... Je reviendrai au printemps; si vous n'êtes pas plus accessible, du moins la température sera ici plus tenable.

Et Cavaroc descendit en sifflant une sorte d'échelle à rampe étroite et sale qu'on décorait du nom d'escalier et qui le conduisit aux étages inférieurs.

Quelques instants après, la porte que Cavaroc avait négligé de fermer se rentr'ouvrit, et un portier, au bras traditionnellement emmanché de laine, remit à Pauline un billet qui venait d'arriver et ,que celle-ci décacheta avidement.

Cette fois, c'était bien un billet de Julien dont nous répétons le contenu en suivant le vol rapide des regards . de Pauline sur le papier que froissait sa main tremblante. Le billet était ainsi conçu.

« Ma chère Pauline,

» Excusez-moi si je ne vous ai pas remerciée plus tôt, » et de votre bon souvenir et de votre délicate attention ; » mais, avant de vous répondre, je voulais avoir, je n'ose > dire une bonne nouvelle à vous annoncer, mais une » oflre affectueuse à vous faire. Veuillez passer au maga-

» sin ; je vous attendrai entre mes heures de caisse, c'est- » à-dire de midi à deux heures.

» Votre ami qui ne vous avait pas oubliée !

i Julien Martel.

» Pardon de vous déranger. . . mais je ne quitte plus le magasin. *

Cette fois il n'y avait plus de doute ; c'était bien Martel lui-même qui venait, d'une façon si sympathique, au secours de Pauline abandonnée et chancelante; et, bien que rien ne se rattachât dans la lettre de Martel à la récente missive mystérieuse que Pauline persistait à lui attribuer, ce fut pour elle une raison de ne plus douter de l'origine du premier envoi. Dire quel délire joyeux s'empara alors de son esprit serait impossible f ... Son imagination étincela de mille lueurs resplendissantes , et Ton eût dit que ses oreilles entendaient tinter les cloches d'une fête indéfinissable I . . .

Elle ne voulut pas cependant se rendre à l'appel de Julien sans avoir terminé la robe qu'elle avait achetée pour paraître à sés yeux ; elle y passa la nuit avec cet indomptable courage de la passion qui transfigure l'humanité et semble faire le courage invincible, et enfin brisée, fatiguée, glacée jusqu'à la moelle des os , mais les joues pourprées d'une émotion fiévreuse qui animait encore son œil voilé par la fatigue, elle put se diriger vers le quartier des Bourdonnais.

Le soir qui avait suivi la visite de Cavaroc dans l'humble mansarde du faubourg Montmartre, Bernard et Brémond étaient attablés, comme de coutume, tous les deux dans leur café; après avoir poussé quelque temps les domi-

nos, sans rompre autrement le silence que pour désigner les chances du jeu, Brémond demanda enfin à Bernard ce qu'était devenue cette jeune fille qui était en butte aux séductions du seigneur bolivien.

— Elle a persisté à refuser, répondit Bernard... un meuble magnifique, velours de Gênes, avec bois doré.

— Ah ! c'est bien ! fit Brémond, avec une exclamation dont il ne put atténuer la vivacité.

— Vrai, j'en suis content aussi, reprit majestueusement Bernard; oui, j'y perds vingt pour cent... mais, c'est égal, dans mon sentiment privé, je suis toujours flatté de voir une jeunesse honnête comme ça, et fauc une vraie vertu pour résister à des velours de Gênes avec bois doré ; etpuis, pour moi, ça fait toujours deux billets de mille francs trouvés avec les meubles qui me restent. . . des meubles tout neufs... qui n'ont pas servi... donc, c'est encore une affaire... Tiens, domino !... Vous avez perdu... Voulez-vous uns revanche?

Monsieur Brémond accepta, et cette fois ce fut lui qui gagna la partie.

Pauline entra, en tremblant , dans le magasin de la rue des Bourdonnais ; elle n'eut pas la peine de demander Martel , car celui-ci , dans l'intervalle de ses heures de caisse, se tenait dans le magasin, comme il l'avait dit, surveillant et activant tout lui-même.

À la vue de Pauline si émue, Julien s'avança vers elle, et lui serrant affectueusement la main d'un air aussi dégagé et aussi libre que Pauline paraissait contrainte et oppressée, il lui indiqua un petit salon pratiqué à l'angle du magasin et l'invita à s'asseoir.

Pauline n'avait garde de rompre le silence la première; Julien ne se pressa pas non plus de parler et, avant d'en

taraer la conversation, promena quelque temps ses regards sur cette toilette inattendue.

— Ma foi, dit-il enfin , j'avais une offre à vous faire, mais d'après la situation où vous paraissez être aujourd'hui, ma chère Pauline, je doute qu'elle puisse être accueillie par vous.... Est-ce que vous seriez.... riche par hasard ?

Pauline le rassura avec une spontanéité, dont Martel ne comprit point la vivacité , mais qui parut cependant le soulager d'un poids pénible.

— Tant mieux, Pauline, reprit-il, tant mieux, je suis heureux d'apprendre que vous travaillez toujours. Les femmes ont une place si malheureuse dans la société telle qu'elle est faite, le travail est si rare pour elles, ce travail même est si peu rétribué, qu'elles sont parfois bien excusables, mais toujours bien à plaindre de se décourager du labeur honnête. Mais aussi plus l'honnêteté est difficile pour elles, et plus il y a mérite et courage à ne pas reculer devant l'abnégation qu'elle exige, devant les souffrances qu'elle entraîne ; on ne leur en tient pas assez compte, je le sais; mais moi, puisque je vous retrouve digne de toute mon estime et de tout mon intérêt, Pauline, voici ce que j'ai à vous proposer.

Le sang de Pauline sembla s'arrêter dans ses veines.

— M* Brémond, continua Julien, formede grands ate liers de femmes pour la confection des rideaux ; il a besoin d'une personne intelligente qu'il puisse mettre à la

tête de ces ateliers ; j'avais déjà songé à vous quand votre lettre m'est parvenue.

Pauline sentit quelque chose de froid qui lui traversait le cœur ; un voile passa sur ses yeux.

— Ce qu'il y a de singulier , continua Martel, sans s'apercevoir de l'émotion de Pauline, c'est que, lorsque

je vous ai désignée et nommée à M. Brémond, après avoir reçu votre lettre , il a paru s'intéresser à vous comme s'il vous connaissait déjà; il m'a complètement laissé libre de m'entendre avec vous, et a même approuvé d'avance toutes les conditions que je vous ferais. La maison est forcée à de strictes économies; depuis quelque temps ses affaires se sont ralenties; le salaire de ces ouvrières est misérable, le chiffre en est fixé généralement; mais du moins je puis faire comprendre à M. Brémond qu'une personne entendue et laborieuse qui prendra à cœur ses intérêts, peut être une véritable économie pour lui, si on la place, même mieux rétribuée, à la tête de ses ateliers, et je compte obtenir qu'il double pour vous cette petite somme , sûr qu'en effet votre zèle , votre dévouement pour lui, compenseront ce surcroît de dépense. Ce que je vous offre, ce ne sera pas la richesse, à coup sûr, mais c'est un abri contre la misère, et c'est supérieur à ce que vous gagniez à l'atelier où je vous ai connue.

En reportant les yeux sur Pauline pour connaître l'effet de sa proposition, Julien, à l'immobilité consternéede sa physionomie , dont les couleurs semblaient être subitement tombées, devina un mécompte.

— Même avec cet avantage , je le comprends , Pauline, continua-t-il, ce que je vous propose, c'est encore un labeur acharné et ingrat, c'est une vie modique et réglée dans les privations ; mais, croyez-moi, on ne vous offrira nulle part un pareil salaire, et vous devez accepter, puisque honnête et infatigable, vous ne voulez pas d'autre appui que le travail.... Et laissez-moi vous engager encore à persévérer, au nom de votre repos et de votre bonheur, plus encore que de l'estime que vous tenez à inspirer; j'ai beaucoup vu de ces femmes que vous pouvez envier: leur existence qui, seule, pourrait vous donner un Hue

que vous regrettez peut-être, est misérable et plus eu horreur cent fois à elles-mêmes qu'elle n'est en mépris pour nous ; si ces femmes là n'ont pas de cœur, elles ne ressentent qu'un vide amer, affreux ; mais si elles en ont gardé un , il les condamne à un froissement douloureux et perpétuel... Croyez-moi , il n'y a de repos, de bonheur, que dans la conscience de son indépendance, et l'indépendance, le pauvre ne la trouve que dans le travail; car ïe travail ne reçoit pas, il échange.

Pauline assistait, muette, et abattue comme une condamnée, à cette expansion de l'amitié si libre et si dégagée de Julien ; il y avait si loin de cet intérêt fraternel à la réciprocité passionnée et jalouse qu'elle avait rêvée , qu'elle se croyait presque en droit de réclamer la haine ; la haine, si elle eût pu exister chez Julien, eût été moins blessante pour Pauline; en passant plus loin du cœur souffrant de la jeune fille, elle eût été plus excusable de n'en pas voiries blessures; mais être si près de ce cœur entr 'ouvert et ne pas même s'apercevoir qu'on en est le maître I . . . mais coudoyer la beauté, la jeunesse, avec une si impitoyable, une si aveugle indifférence t ... Oh ! c'était là ce qui confondait bien douloureusement Pauline.

Trop fière pour laisser deviner son secret , trop brisée intérieurement pour pouvoir se déterminer à formuler une réponse, Pauline, toujours silencieuse, semblait, aux yeux de Julien, être uniquement livrée à l'hésita-

y | Qn

— Et puis , ajouta Julien en souriant , ce n'est pas tout... toutes les femmes qui travaillent ne trouvent pas en elles-mêmes des auxiliaires qui puissent transformer aussi heureusement leur destinée... Vous êtes belle, vous êtes distinguée, Pauline, et si de pareils dons attirent des dangers où. les jeunes filles, abandonnées à elles-mêmes,

. périssent bien souvent , ils ont aussi l'avantage de pouvoir les désigner à l'amour d'un honnête homme. Qui s'aviserait de trouver , en effet , que les charmes de l'extérieur enlèvent le moindre mérite à l'honnêteté et à toutes les autres qualités sérieuses <Je celle qu'on choisit pour compagne?

Pauline se sentit revivre tout entière dans cette lueur d'espérance qu elle entrevoyait.

— Et ce jour-là, continua Julien sans s'apercevoir davantage des luttes intérieures de son auditrice, ce jour-là qui peut arriver bientôt, appelez-moi pour être témoin de votre bonheur ; nul de vos amis n'en sera plus heureux, surtout si le bien-être que je peux vous offrir contribue à ce désirable résultat.

Cette fois, il n'y avait plus de doute possible ! Pauline était bien décidément exilée à tout jamais de l'amour de Julien ; l'affront de l'amitié pure et sans réserve,- était la seule récompense des aspirations douloureuses de ce cœur blessé !

Alors le soupçon d'une rivale préférée vint à Pauline ; mais les paroles expirèrent sur ses lèvres lorsqu'elle voulut baibutier un reproche qui eût été, à coup sûr, l'aveu de son amour. Il fallait d'ailleurs que cette scène pénible eût un terme. Pauline retrouva assez de force pour adresser <\ Julien une sorte de remerciement banal , et lui demander jusqu'au lendemain pour réfléchir sur ses propositions, sorte de mezzo termine auquel seul elle put s'arrêter dans sa pensée troublée; puis elle sortit.

Après quelques suprêmes convulsions intérieures de sa passion méconnue, Pauline, profondément ulcérée, voulut s'imposer à elle-même d'oublier Julien, et de se reprendre à la vie comme si cet ingrat n'existait pas ; alors elle récapitula mentalement les voies qui s'offraient

à elle dans cette vie désormais vide et désolée... C'est encore dans les conditions offertes par Julien qu'elle pouvait se rencontrer pour elle le moins pénible, et les vœux de toute autre femme, née avec l'instinct du travail et la patience de la médiocrité , n'auraient pas été au delà de la sérénité modeste de cette existence laborieuse ; mais l'orgueil originel de Pauline n'avait jamais pu apprendre à compter avec la destinée; elle avait toujours protesté sourdement contre un travail manuel, contre une tâche subalterne ; elle ne pouvait se résoudre à s'identifier définitivement avec cette lutte de chaque jour, suivie à peine d'un salaire dont la modicité perpétuait les privations, et qu'il fallait même disputer longtemps à l'arriéré des dettes implacables.

Et puis Pauline ne pouvait se consoler d'être restée avec une impuissance si humiliante, étrangère à tous les instincts du cœur de Julien I . . On doit comprendre quelle influence fatale ce mélange de déceptions amères, de nécessités écœurantes, devait exercer sur la tête delà jeune fille , déjà épuisée par les veilles d'un travail si peu habituel...

Le front brûlant, le cerveau rempli de vertiges, elle sort de chez elle... elle s'engage d'un pas indéterminé, inquiet, dans les premières routes qui s'ouvrent à elle ; un brouillard de fin d'automne à peine étoilé par ces mille lumières qui, dans Paris, au signal du soir, clairsèment l'obscurité des rues, ensevelit et égare sa course machinale. . .

L'heure réveille chez Pauline un instinct qui sollicite ses organes défaillants sans distraire sa pensée ; poussée par up vague besoin de nourriture, elle cherche d'un mon-

vement irraisonné les moyens d'y satisfaire: mais au fond de sa robe de soie sonne à peine quelque billon, reste oublié de ses dernières prodigalités,

A quoi se résoudre? à se faire à soi-même une aumône humiliante ? fauk-il choisir entre un morceau de pain ou la mendicité d'un prêt nouveau, qui lui sera sans doute refusé, à moins qu'elle ne s'adresse cette fois à la compassion de Julien I

La compassion, ce sentiment si voisin du dédain ! ... A cette pensée navrante, Pauline poursuit sa course, précipitée encore par l'indignation I...

Dans les méandres de ses circonvolutions haletantes qui l'ont conduite aux alentours du Pont-Neuf, il lui semble qu'elle est suivie; mais elle a entrevu, dans la vapeur de l'atmosphère, un homme d'une taille plus élevée que celle de Julien ; ce n'est pas lui; donc quelque autre que ce soit, peu lui importe I . . .

Elle arrive au Pont-Neuf ! dans l'ombre où se perdent les passants, se croisent, comme des feux follets, les lumières de mille voitures qui ébranlent le pavé avec fracas; elle passe avec insouciance, souvent coudoyée, presque renversée, risquant d'être écrasée, à travers ces roues rapides et ces piétons affairés.

Elle se retrouve au pont des Arts dont les candélabres éclairent à peine le tablier humide, et qui, isolé de ses piles noyées dans la vapeur qui cache môme le ciel et le fleuve, semble un bâtiment à l'ancre dans l'immensité.

Les forces de Pauline, surexcitées longtemps par la fièvre, commencent à la trahir ; les artères de ses tempes battent violemment; une lourdeur insupportable se plonge du col jusque dans son cerveau endolori; un frisson fébrile fait trembler son corps et s'entrechoquer ses dents ; l'heure sonne et ses sons se traînent péniblement

• dans l'atmosphère épaissie; on dirait qu'un glas retentit à l'horloge du pavillon des Quatre-Nations, dont le cadran luit à peine au loin comme un phare effacé. Accoudée sur la rampe du pont, Pauline contemple d'un œil hagard cette brume effrayante, immense, qu'on dirait le commencement du néant ; des pensées sinistres font en ce moment courber sa tête vers l'abîme. . ,

— Il ne faut pas céder à cette tentation-là, dit la voix grossière et gouailleuse d'un homme qui était venu s'accouder sur la rampe à côté de Pauline, sans que celle-ci même s'en aperçût.

Pauline tourna la tête et reconnut Cavaroc ; elle crut s'expliquer alors comment elle avait été suivie.

— Faut pas faire de folies, continua celui-ci avec son cynisme imperturbable; quand il fait beau, ce suicide là est un moyen adroit de publicité, une réclame, comme on dit. . . On vous repêche toujours; on en est quitte pour un bain plus ou moins de saison. . , Mais avec un brouillard comme ça, qu'est-ce qui, diable ! pourrait vous retrou- . ver.. . vous en seriez pour vos frais de drame, mabçlle !..

Pauline leva les épaules avec dégoût.

— Mon Dieu I reprit celui-ci, vous pouvez me mépriser! ça n'empêchera pas qu'il soit très-ennuyeux d'être là à jeun, à aspirer du brouillard à l'heure où tout le monde a dîné. Tenez, vous feriez mieux décidément de me suivre... J'étais sûr que j'en viendrais pour vous à être en comparaison avec le fond d'une rivière; et franchement ce que je représente vaut encore mieux . . „ Allons,

Cavaroc prit le bras de Pauline presque avec l'autorité de la force brutale; Pauline, dans une inertie irréfléchie et quasi-léthargique, le suivit ; non pas que les sentiments qui luttaient daps sou cœur contre cette dégra-

lU LA VIE DE PLAISIR.

dation, eussent perdu leur empire; mais on eût dit que, comme une machine désorganisée, le corps n'obéissait plus chez elle aux derniers instincts d une volonté expirante, et d'ailleurs peut-être une curiosité vague et désespérée l'entraînait, comme malgré elle, loin du terrible pis-aller auquel un moment elle s'était presque résignée.

Cavaroc conduisit Pauline jusque sur le quai de la Mégisserie; là, devant une boutique d'orfèvre, une calèche était arrêtée; la livrée que portaient le cocher et un valet de pied était singulière.

Cavaroc fit ouvrir la portière du côté opposé à la lumière; mais il rendit ainsi plus visible ce qu'il avait voulu soustraire aux veux de Pauline.

L'homme qui était tapi au fond de cette voiture, avança sa tête comme l'araignée qui fait un mouvement au-devant de la proie dont le mouvement de sa toile lui signale la captivité; et la silhouette monstrueuse de Tin-

connu, dont la tête semblait enfouie dans une chaîne de gibbosités, se dessina sur la clarté du gaz des magasins...

11 faut rendre justice à Pauline : traînée jusqu'au marche-pied de cette voiture sans qu'elle eût presque le sentiment de sa condescendance, elle eût encore fini sans doute par refuser, de quelque main que ce fût, des secours achetés au prix du démenti de toute sa vie précédente ; mais la honte seproduisitinstantanément à ses regards sous une si répulsive image, qu'elle retrouva, pour se rejeter en arrière, toute l'énergie que ses luttes avec la souffrance avaient épuisée.

— Et je pouvais hésiter à mourir ! s'écria-t-elle avec une indicible indignation.

Elle disparut à travers le brouillard dans la direction du pont qu'elle venait d'abandonner.

— Est-ce qu'elle serait assez folle?... murmura Cavaroc avec colère. Ma foi, cela la regarde...

Pauline, lancée comme un trait, gagna de nouveau le pont des Arts, et là, enfin, sans vouloir se donner le temps même d'une réflexion qui aurait pu donner tort à son désespoir, elle mit le pied sur un des bancs de fer et posa l'autre sur la rampe du pont : mais, à ce moment même, elle se sentit arrêtée par une main énergique qui avait saisi les plis de sa robe, et ramenée sur le pont par deux bras qui l'avaient étreinte comme un enfant, et qui l'assirent palpitante sur le banc.

Elle tourna les yeux vers ce tyrannique libérateur si inattendu, et aperçut à la lueur du candélabre la haute taille et la physionomie si douce de Brémond.

— Depuis longtemps j'étais là, je vous avais suivie, dit celui-ci, j'ai tremblé pour vous, lorsque je vous ai vue emmenée par cet homme ignoble; mais lorsque je vous ai vue revenir seule, alors j'ai compris que vous étiez digne du devoir que je m'étais imposé vis-à-vis de vous, et je vous ai sauvée.

— Vous avez eu tort de me suivre et tort de me sauver.

— Pourquoi mourir?... C'est ingrat quand il vous reste un ami (

— Un ami, c'est si peu de chose I . . .

— E$t-ce la misère qui vous pousse à cet acte insensé ? Mais on vous avait offert du travail en môn nom, et je sais que vous devez avoir le moyen de l'attendre.

— Quoi ! vous saviez... Ainsi ce n'était donc pas lui... murmura Pauline avec un instinct spontané d'amers regrets... du reste, se dit-elle, avec un accent découragé, à quoi m'aurait servi ma dernière illusion?

— Si ce n'était pas assez, parlez; je puis encore faire un peu de bien...

— Et cet appui est désintéressé ? reprit Pauline après un moment de silence.

— Complètement, s'exclama Brémond presque arec une sorte d'indignation du soupçon que son dévouement avait fait naître.

Pauline hocha la tète d'un air de doute.

— C'est égal, dit-elle, vous avez eu tortdeme sauver... car je n'aurai pas, je le sens, une seconde fois le courage du suicide.

— Mais où est donc cette nécessité si grande que vous mouriez ?

— C'est que si je vis, je serai à coup sûr malheureuse, et je ferai peut-être bien du mal I

— A qui ?

— Je ne sais pas. . . Peut-être à vous-même qui m'ayez sauvée... Quelquefois l'on croit réchauffer une couleuvre endormie, et l'on ne réveille qu'une vipère ! ...

— On ne fait le mal que quand on veut le faire; vous y êtes donc déterminée ? . . .

— On ne fait le bien que quand on le peut, et quand on ne le peut plus, on arrive nécessairement au mal.

— J'espère encore que je vous détournerai de cette voie.

— Ce ne serait pas à vous, j'ai regrét de vous le dire, que cette tâche-là serait possible.

— Elle sera possible avec le bien-être et le travail ; en acceptant un emploi chez moi... et vous pouvez prendre de ma main une avance, ajouta Brémond en cherchant à envelopper d'une façon délicate, le nouveau bienfait qu'il voulait la contraindre à ne pas refuser.

Et il tira de son portefeuille une coupure de la Banque qu'il mit dans la main de Pauline.

— D faut bien que j'accepte vos secours, reprit Pauline après une hésitation, puisque vous voulez que je

yiye. . . J'apprécie tout ce que vous laites pour moi, quel que soit le motif qui vous guide; je ne vous dis pas que je ne vous serai pas reconnaissante, mais je crains de m pas le paraître.

Brémond protesta et jura (sans doute il était alors de bonne foi), que tout ce qu'il avait fait, était pour secourir Pauline, et non pas pour la rendre reconnaissante.

Celle-ci, sans lui opposer d'autres dénégations, et d'ailleurs littéralement anéantie par tant d'émotions et de souffrances, se traîna jusqu'à une voiture de place où elle monta pour se faire ramener chez elle, et Brémond, quoi*, que la soirée fût avancée, sembla- ne pas vouloir rentrer immédiatement chez lui, et se dirigea vers le café où l'attendait Bernard.

A quelques mois de là, le jour d'une solennité officielle qui s'ouvrait par une grande revue au Champ-de- Mars, une collation avait réuni vers onze heures du matin, devant les fenêtres d'un hôtel du quai d'Orsay, notre ancienne connaissance, le comte de Chabrand et ces mêmes hôtes masculins que nous avons vus déjeunant chez lui. Une blessure grave avait abrégé en Afrique la campagne de notre officier, et l'avait forcé à venir chercher le repos en France avec un grade de plus , le bras en écharpe et une rosette à sa boutonnière ; la mort d'un oncle , ancien gentilhomme de la chambre sous la Restauration, en réparant largement les brèches de la fortupe de Chabrand, avait peut-être été aussi l'une des raisons qui l'avaient engagé de prolonger indéfiniment la transi" tiop commode et expectante de la disponibilité.

Auprès du nouveau lieutenant-colonel, se retrouvent de dignes frères d'armes , et cet honnête Lourdin , qui réalise toujours ce fameux axiome rimé : L'or esi une

chimère; tant était inutile à son bonheur intime son opulence dépouillée de la consécration de la considération publique.

— Messieurs , dit Lourdin, qui faisait toujours de la gaieté autant que ses moyens le lui permettaient, voici Chabrand riche et invalide , c'est le moment de le marier.

— C'est vrai ; à l'inhumation de Chabrand I s'exclamèrent les officiers en levant leurs verres.

— A son embaumement! continua Lourdin... Un maire est un Gannal en écharpe donné par la municipalité.

— Messieurs, répondit gravement Chabrand, ce que vous me demandez est plus difficile qu'on ne pense.

— Oui , c'est évident , reprit Lourdin ; vous avez hérité d'un million, il faut que vous en épousiez deux.

— Ce n'est pas cela , repartit Chabrand , mais je suis de l'avis d'une digne parente à moi, la seule que je consulte, madame de Presles, qui me conseille de ne faire ni un mariage d'amour, ni un mariage d'argent... mais un mariage d'estime, si je peux.

— Ah f continua Lourdin avec un soupir, l'estime , c'est là ce qu'il y a de plus difficile à trouver.

— Pour moi surtout ! reprit Chabrand du même ton sérieux; cette estime est difficile à rencontrer au degré où il faut qu'on me l'inspire; car je ne serai jamais assez exigeant dans le choix de la femme qui portera un nom dont je suis absolument seul à soutenir l'honneur ; lorsque je serai marié, il y aura une comtesse de Chabrand, mais ce sera la seule; et je doute qu'une femme , quelle qu'elle soit, me paraisse avoir des droits légitimes à toucher à ce nom dont se nommait ma mère ! . . • Ma

m&re , continua Chabrand , dont le sentiment profond et recueilli dominait l'insouciance bruyante et la gaieté traditionnelle d'un déjeuner de garçon... Ma mère I une fille d'artisan qui, du fond d une boutique, est successivement arrivée jusque dans des palais, sans laisser sur sa longue route une seule des qualités de son cœur... Simplicité, dévouement, patience, charité 1 Ah! peu m'importe qu'aux Tuileries elle ait porté un manteau doré ! c'est le cœur qui chez elle a été d'or toujours ( Puis, il y a autre chose qui me fait hésiter à me marier, reprit plus gaiement Chabrand en portant son bras gauche à son bras droit qui, récemment affranchi de la tutelle de l'écharpe noire, l'avertissait encore par des douleurs fréquentes de la blessure qu'il avait reçue... Cette campagne m'a révélé une nouvelle preuve d'un don funeste qui m'est inhérent et qui serait surtout dangereux en ménage ; je m'étais souvent aperçu de cette dangereuse faculté; mais elle ne s'était jamais révélée pour moi d'une façon aussi évidente que dans ma dernière campagne.

— Et quel est ce singulier privilège? reprit Lourdin.

— Celui de réussir à tout ce que je me suis proposé; n'eussé-je ressenti qu'un seul désir, à l'instant même il a commandé au hasard.

— Et vous vous en plaignez?

— Oui, parce que la réalisation de mes vœux est toujours achetée par un grand malheur et une grande souffrance. Exemple : il y a trois mois, après une action brillante dans notre expédition, nous avons mis en fuite les Arabes dans un défilé; mais mon képi m'avait abandonné dans la course. . . Quand nous les avons perdus de vue, alors je songe que je suis nu-tête. . . Cela me contrariait de laisser ma coiffure en gage. On me dit que je

me ferais fusiller si je retournais la chercher; c'est égal, j'y retourne, je descends de cheval... Aussitôt une grêle de balles part des rochers , je ramasse mon képi du bras gauche... un coup de feu me le casse... Je le ramasse du bras droit et je reviens me faire panser. Ainsi, pour tm méchant képi qui n'ajoutait rien à l'honneur de la journée... trois mois de souffrances... Une autre fois... ohf c'était plus grave, poursuivit Chabrand en changeant de ton et avec un frémissement douloureux... J'ai désiré, dans un moment de colère, me venger d'un malheureux jeune homme... ce désir insensé avait duré â peine une seconde, que ma fatalité avait, dès cet instant, marqué la victime; dès lors, elle était mortellement atteinte, et j'ai voulu en vain le sauver ensuite sur le terrain où nous nous sommes rencontrés I tout a été inutile.

— Diable f reprit Lourdin; mon cher Chabrand, vous êtes .un homme terrible; vous êtes, ce qu'on appelle tm Jettatore.

— D'une nouvelle espèce, reprit Chabrand, à qui tout réussit trop... Tenez, ajouta-t-il, si je désirais que cet officier d'ordonnance qui galope sur le quai, se cassât le cou... cela arriverait... mais je ne le désire pas.

— Cet officier, s'écria Lourdin en riant, ne sait pas toute la reconnaissance qu'il vous doit.

— Eh ! mais, reprit vivement un des convives de Chabrand en se penchant par la fenêtre < je crois que la fatalité s'est trompée dans un excès de zèle; elle a pris votre hypothèse pour un désir, car il me semble que le cheval s'est abattu, et il y a là-bas un rassemblement.

— Ah çà ! décidément, est-on en sûreté ici? fit Lourdin d'un ton qui tenait le milieu entre la plaisanterie et la terreur... J'ai envie de descendre.

— C'est une idée, reprit Chabrand, si nous allions voir passer le cortège ?

— Comment f quand nous sommes si bien ici... aller à pied, dans la foule?

— C'est ce qui a le plus de charmes, fit Chabrand en rallumant son cigare, je ne connais rien de plus ennuyeux , par exemple , dans ces fêtes publiques , que de regarder par une fenêtre des fusées qui partent exactement de la même façon que Tannée dernière... On serait tenté de leur souffler leur rôle... C'est dans la foule qu'il y a des péripéties , des accidents , des rencontres amusantes ; le véritable spectacle est là ; il faudrait, ces soirslà, tourner le dos aux feux de Bengale et regarder les spectateurs. Tenez, voilà ce que je me prédis aujourd'hui... Mon cœur est libre depuis longtemps; il l'était déjà bien avant mon départ pour l'Afrique ( en Afrique, nous ne l'emportons jamais)... J'ai idée qu'il trouvera occasion de se placer dans la foule.

— Du moment qu'il le veut..., cela réussira, dit Lourdin.

— Mais il ne faut pas oublier, reprit l'un des officiers, que ça doit lui porter malheur.

Lourdin et les autres convives de Chabrand descendirent avec lui, et se perdirent bientôt dans la double haie de spectateurs groupés sur ce quai, où affluaient, outre la population de Paris, la banlieue et même les départements qui accourent à toutes ces solennités populaires.

Aux premiers rangs des spectateurs, se remarquait un homme dont l'encolure massive et la stature imposante expliquaient la place avantageuse qu'il avait conquise à cette galerie en plein air ; cet homme était l'ex-employé et actuellement le confrère de M. Brémond. Bernard était venu uti^ser ses loisirs en contemplant la fête à laquelle

d'ailleurs l'intéressait presqu un amour-propre de coopération, ainsi qu'on le verra plus tard.

Bernard , en se retournant , avisa derrière lui un homme de petite taille, que sa cravate blanche et ses lunettes nous aideront à reconnaître, le camarade du malheureux Gustave Brémond, le jeune agrégé Pamphile Vernier. Bernard se rappela facilement l'avoir vu souvent dans la maison Brémond.

— Eh! bonjour, monsieur Pamphile, lui cria-t-il du plus loin qu'il l'aperçut. . . Approchez donc, et meîtez-vous devant moi... vous ne verriez rien derrière... Dame, ce n'est pas sa faute si on est bel homme.

Et toujours s'applaudissant d'un gros rire, Bernard tendit la main à Pamphile par-dessus la tête de ses voisins.

— A propos, vous ne savez pas?... reprit Bernard, j'ai eu de la commande; une estrade et six mâts avec leurs banderoles, devant le palais Bourbon, continua-t-il tout haut en s' adressant à Pamphile , qu'il n'avait guère appelé qu'afin d'instruire la foule de ses triomphes en paraissant apostropher une seule personne; on ne s'adresse ordinairement qu'à la maison Brémond , mais je ne sais ce qu'a en tête ce pauvre Brémond... il n'est plus à son affaire... Ma foi, je me suis occupé de la mienne, moi...

— C'est vrai, reprit Pamphile en prenant la place que lui offrait la courtoisie de Bernard , M. Brémond , depuis quelque temps , me semble avoir la tête plus affaiblie que ses malheurs même ne pourraient le faire supposer ; il n'a pas suffisamment lu et médité , comme moi, les philosophes ...

— Il m'était venu une idée , reprit Bernard , en s'adressant à Pamphile d'un ton plus conlidentiel, cette

maison-là, ça vaut encore de l'argent ; mais s'il continue comme ça, ce pauvre Brémond, dans quelques années ça perdra moitié,.. Eh bien I je voulais lui proposer de me vendre son établissement, et même je suis rond en affaire... j'aurais pris sa fille par dessus le marché.

— Mademoiselle Léonie ? reprit Pamphile qui ne put réprimer un sourire.

— Eh I oui... D'après ça , c'est moi qui paierais encore sa dot... Mais, c'est égal, je l'ai vue au travail... Ça a de l'ordre... ça vaudrait un associé. Et puis un beau brin de fille... et avec moi, dame, les enfants n'auraient pas eu de malheur...

— Je comprends, ça aurait amélioré le sang des Brémond, répliqua Pamphile avec une légère ironie que Bernard ne comprit pas. J'ai lu en effet dans Puffendorff, que le croisement des races...

— Vous qui êtes un savant, monsieur Pamphile, reprit Bernard avec respect , vous devriez parler à Brémond... me tourner une demande dans le bon style... Ah! tiens, voici des officiers qui passent... Est-ce que ça commence ?

Pamphile ne répondait pas , car il avait aperçu à quelques pas de lui, dans la foule, un groupe de jeunes filles ; et, dans ce groupe , il y en avait surtout une qui avait facilement trouvé le défaut de son érudition. Les jeunes curieuses, placées au dernier rang, se haussaient sur la pointe pour assister au spectacle qui n'avait point encore commencé, et l'une d'elles, celle-là même qui avait attiré les regards de Pamphile, paraissait déjà se fatiguer de son attention anticioée.

— C'est bien amusant de venir ici à pied, disait-elle

avec humeur, d'être derrière les autres, et de rester sur ses pieds. . . tout ça pour ne rien voir.

— 11 fallait nous louer une fenêtre, reprit une des compagnes de Pauline (car c'était elle qui protestait ainsi contre les misères prolongées de sa condition), e§t-ce que tu n'en as pas les moyens maintenant, avec l'inconnu qui te donne des robes de soie. . .

— Je t'ai déjà dit, reprit Pauline avec humeur, que ce n'est pas ce que tu supposes.

— Alors il est bien bon , ce monsieur, de te faire des cadeaux , uniquement pour le plaisir de t'entendre protester de ta vertu.

— Au fait, se dit Pauline, à part en soupirant, pourquoi me croiraient-elles?... Est-ce que ce n'est pas bien niais de tenir tant à sa vertu, quand on compromet sa réputation ?

— Tu fais ce que tu veux, on n'a rien à te dire, repartit l'interlocutrice de Pauline... Seulement quand on est liée ainsi avec un Monsieur vertueux , mais généreux, on ferait bien mieux de payer ses anciennes compagnes que de dépenser son argent à tort el à travers.

Est-il inutile de dire, pour l'explication de ces aigres apostrophes, que Pauline n'avait point profité des offres de Julien, et qu'elle n'était point venue occuper le poste que celui-ci lui avait proposé ? Elle avait accepté de Brémond, de loin en loin, quelques ressources d'une proportion modique, et encore, il faut le dire, en luttant autant qu'elle le pouvait, contre le besoin de ne pas les refuser ; car elle comprenait combien il était délicat d'accepter de semblables bienfaits d'un' homme presque jeune encore, qui ne lui tenait par aucun lien de famille et dont les préférences ne flattaient même pas les instincts aristocratiques de son orgueil implacable. L'imprévoyance de

Pauline n'avait même pas employé les secours de Brémond, à se délivrer de quelques obligations dont son passé était grevé avec ses compagnes de magasin ; ce n'était donc pas en recherchant leur présence, qu'elle les avait retrouvées dans la foule, et victime du hasard, il lui avait fallu supporter en silence , les poings crispés de rage et martelant le sol de ses pieds , les sarcasmes d'amies implacables dont elle avait blessé trop souvent l'amour-propre , pour qu'elles négligeassent l'occasion de prendre une revanche.

— Au fait, je ne t'en veux pas, si tu t'affiches pour l'honneur, continua une impitoyable interlocutrice de Pauline ; mais, seulement , fallait pas faire tant d'embarras et reprocher à tes camarades un pauvre amoureux par-ci par-là.

Pauline garda le silence et laissa la grêle des traits de son amie retomber sur son immoblilité ; mais je n'ajou? terai pas sur son insensibilité , car ses souffrances , pour être muettes, n'en étaient que plus cruelles.

Le quasi-monologue de l'ouvrière qui se vengeait, fut enfin interrompu par Pamphilequi, malgré les exhortations de Bernard, et peu sensible aux magnificences attendues du cortège, s'était rapproché de Pauline; il l'avait reconnue pour la jeune fille rencontrée au Château-Rouge, alors; qu'il servait d'instrument aux jalouses investigations du malheureux Gustave.

Pamphile interpella Pauline, et lui offrit galamment, en la voyant si mal placée, de lui louer une chaise pour qu'ellô pût mieux voir le cortège ; et comme on était au commencement du mois, — cette lune de miel de la vie budgétaire, — je ne sais même s'il n'aurait pas poussé sa galante munificence jusqu'à proposer la location d'une

place sur une estrade... Mais un nouvel arrivant coupa court aux insidieuses insinuations de Pamphile t

Ce nouvel arrivant, c'était Chabrand qui avait reconnu également Pauline pour l'avoir vue chez Ouchda, et qui crut comprendre que c'était là la meilleure occasion d'utiliser agréablement les loisirs de sa promenade.

— Une chaise?. . Allons donc, fit Chabrand dédaigneusement sans presque regarder Pamphile dont il eût eu peine, d'ailleurs, à se rappeler les traits. Mademoiselle ne serait pas bien ; si elle veut monter aux fenêtres de mon hôtel sur le quai , à la bonne heure... elle y sera à son aise.

Pauline qui s'était retournée à cette offre subite, contempla Chabrand avec attention ; elle ne se rappelait pas aussi vite que l'officier dans quelle circonstance tous deux s'étaient aperçus une première fois.

— Le comte de Chabrand , lieutenant-colonel de zouaves , continua Chabrand avec un accent où perçait l'assurance fatidique de son succès.

Pauline, toujours la tête préoccupée par le même travail d'esprit, ne répondit pas immédiatement.

— Est-ce que , par hasard, vous hésiteriez à accepter parce que vous ne voulez pas quitter ces demoiselles ? poursuivit Chabrand se méprenant sur la cause du silence de Pauline... Mais, à votre considération, elles peuvent monter avec vous.

Pamphile était demeuré jusque-là sur la place à l'état d'enchérisseur; mais bientôt, soit qu'il eût reconnu, dans Chabrand, le terrible adversaire du jeune Brémond, soit qu'il comprît qu'il était au-dessus de ses moyens de lutter avec une galanterie qui établissait l'hospitalité sur d'aussi brillantes proportions, il ne trouva rien de mieux à faire que de s'esquiver.

Cette fois le silence qui succéda chez Pauline à l'offre de Chabrand fut réellement de l'hésitation ; elle avait enfin fixé dans ses souvenirs la date, le lieu de leur première rencontre, et l'adorateur qui s'offrait une seconde fois à elle, avec sa tournure fière et martiale, sa rosette à la boutonnière , son nom retentissant , n'était pas sans flatter quelque peu ses instincts vaniteux qui avaient tant besoin de se racheter des affronts qu'elle avait subis.

À leur tour ce furent les compagnes de Pauline qui l'entourèrent en la priant d'accepter. Voir le cortège à leur aise du haut des fenêtres d'un comte, c'était là pour elles un rêve des Mille et une Nuit*.

Pauline hésitait toujours; toutefois plutôt entraînée que vaincue, elle suivit enfin Chabrand, et toutes montèrent à l'appartement du comte, et pour prendre patience en attendant le cortège, profitèrent largement de la collation offerte par Chabrand à ses premiers convives; au reste, la partie inattendue du programme en devint pour elles la plus précieuse, car peu après, une épouvantable ondée, crevant tout à coup, changea en une galopade désordonnée le défilé majestueux sur lequel avait compté leur curiosité féminine.

— 11 n'y a pas moyen que vous vous en alliez à pied, dit Chabrand à, Pauline ; permettez-moi de mettre ma voiture à votre disposition... Vous pourrez ramener ces demoiselles chez elles, ajouta-t-il, comme pour prévenir les dernières objections de Pauline ; votre voiture sera assez grande pour les contenir toutes.

Ces mots votre voiture, sur lesquels Chabrand appuya, faisaient ressortir d'une façon si évidente la préférence exclusive de la pensée du comte au profit de Pauline et la mettait tellement au-dessus de ses rivales , qu'elle ne

i38 LA VIE DE PLAISIR.

pouvait enfin s'empêcher de laisser paraître sur ses traits la joie de la revanche que le sort s'obstinait à lui offrir.

Faut-il # ajouter que l'offre de Chabrand ne put être refusée par Pauline? c'était la conséquence inévitable du premier pas qu'elle avait consenti à risquer.

Au moment où elle allait suivre ses compagnes, Chabrand lui glissa ces mots à l'oreille:

— Quand vous aurez reconduit ces demoiselles, soulevez le coussin du derrière de la voiture, vous y trouverez un petit portefeuille en maroquin rouge que je signale à votre curiosité. Cela n'engage à rien de regarder, contir.ua-t-il en répondant d'avance au mouvement négatif de Pauline.

Pauline sortit en suivant ses compagnes, mais le front presque baissé.

La calèche, chargée de grisettes, sortant de la cour de l'hôtel, se croisa avec les convives de Chabrand qui, d'abord, n'avaient pu revenir plus tôt, ayant été obligés de se mettre à couvert pour se garantir de la pluie.

On juge quelles plaisanteries accueillirent Chabrand au sujet du singulier chargement de son carrosse armorié.

— Mon carrosse, reprit Chabrand, n'avait pas cessé d'être réservé à l'aristocratie : car la beauté est une aristocratie aussi, et il y avait là une jeune fille, à qui il ne manque que d'être mise comme tout le monde pour lutter avec nos plus brillantes sirène*; cette jeune fille ne peut manquer de m'appartenir ; mon choix l'avait marquée déjà, et vous savez que mon choix est une prise de possession.

— Vous voulez dire une condamnation, Jettatore, fit Lourdin,

— Oui, Jettatore, répondit €habrand en faisant passer une longue cuiller d'argent dans la flamme d'un nouveau bol de punch qui venait d'être apporté.,. Oui, je dispose de la fatalité à ce point, mon cher Lourdin, que si je vous souhaitais de la considération, vous en auriez ; mais vous n'y survivriez pas... par défaut d'habitude! — Messieurs, ajouta-t-il, en élevant son verre doré et fumant : A ma nouvelle conquête ! . . ,

— Au Jettatore I répétèrent les convives.

Maintenant si nous remontons un moment à l'origine des relations de Brémond et de Pauline,[nous savons déjà, qu'aux premiers services rendus par le négociant à l'ouvrière, d'autres avaient succédé, mais dans une proportion également modeste... C'était toujours à titre d'avances que ces petites sommes étaient proposées et acceptées, bien que Pauline, comme on sait, ne se fût pas même mise en mesure de profiter du travail dont l'occasion lui était donnée. Brémond ne vint d'abord chez Pauline que lorsqu'une offre secourable y motivait sa présence; puisses visites devinrent plus fréquentes, son langage n'était que celui d'un ami ; mais isolé dans la vie, banni forcément de son intérieur, il lui semblait que le vide de son cœur se remplissait par la contemplation désintéressée, — il voulait le croire, — de ce splendide spectacle qui s'appelle la jeunesse unie à la beauté.

Un matin enfin, Brémond trouva Pauline plus sérieuse et plus réservée que de coutume fia conversation se traîna quelques instants sur la banalité des lieux communs qui en sont le début ordinaire, et après s'être promenée quelques instants avec agitation dans sa mansarde, sans parler, sans répondre même à Brémond qui Fassail-

lait de questions étonnées, elle éclata soudainement comme si elle eût dû se soulager enfin d'un fardeau qui pesait sur sa pensée.

— Ecoutez-moi, monsieur Brémond, dit-elle, le jour oîi votre main m'a ressaisie déjà à demi lancée dans le fleuve, je vous ai dit que vous aviez tort de m'arracher à la mort; je vous ai prévenu que je ne vous paraîtrais pas reconnaissante ; non-seulement je ne vous le paraîtrai pas, mais maintenant je n'ai plus le courage de l'être ; c'est un premier bienfait de vous qui m'a rendu à la vie, c'està-dire au malheur, ce sont d'autres bienfaits qui achèvent de me perdre I . . .

Brémond ne put retenir un geste d'étonnement.

— Eh î oui, reprit Pauline. . . je vous l'ai dit aussi: on n'a pas deux fois assez de force pour un suicide; il m'a donc fallu vivre.... Eh bien ! si je n'avais pu me faire au travail, je m'étais endurcie du moins aux privations et aux souffrances; mais, sachez-le, cette lutte qui était devenue toute mon existence, vous m'en avez fait perdre l'habitude par une sorte d'aisance passagère, si modeste qu'elle fût, que vous m'avez obligée à accepter ; maintenant tout est changé pour moi, je n ai plus le courage du travail et j'ai perdu celui de la misère.... Que faire désonnais? vous demander de continuer vos bienfaits; jusqu'à présent, ce n'était pour vous qu'une aumône, à peine sensible sur votre fortune ; maintenant ce serait pour vous une gêne... peut-être même une ruine... car, sachez-le bien, je ne peux plus vivre qu'en m 'étourdissant sur ce que j'ai en moi d'amères déceptions et peut-être encore de bons sentiments. Or, on ne s'étourdit pas dans une mansarde... il n'y a que le luxe qui puisse déguiser pour moi-même l'isolement affreux de mon âme. . . Eh bien ! ce n'est plus qu'ainsi que je puis vous prouver

un peu de reconnaissance... Ce luxe, ce n'est pas à tous que je réserve de le défrayer ; recevez donc mes adieux.

Il semblait à Brémond qu'il sentait la vie s'en aller de son cœur à mesure que Pauline parlait; cette passion qu'il avait laissée imprudemment grandir en lui, il n'en soupçonnait même pas la puissance avant de s'en voir arracher l'objet! Il comprenait enfin que sa vie s'était identifiée avec ses habitudes , d'abord seulement douces et attrayantes, puis devenues tyranniques, et dont la fin annoncée si brusquement, lui semblait tout à coup rendre l'existence à jamais déserte.

— Ainsi, dit-il d'une voix entrecoupée, si je vous comprends bien , c'est un luxe honteux , c'est un éclat déshonorant que vous préférez à la carrière modeste et honorable que je vous offrais?. ..

Mais il ne continua pas, car Pauline, levant légèrement les épaules, avait arrêté la parole sur les lèvres de Brémond rien que par le sourire amer qui avait contracté les siennes.

— Oh f pas de grands mots, fit-elle; soyons plus francs, monsieur Brémond, et parce que vous n'avez pas l'énergie d'une faute, ne vous donnez pas les honneurs de la morale... Si vous m'avez suivie, si vous m'avez sauvée, si vous avez continué à me secourir, c'est que vous êtes amoureux de moi, et si vous n'avez pas réclamé le prix de tout ce que je vous ai dû, c'est que, peut-être, à un motif de délicate réserve que j 'apprécie, se joignent pour vous l'hésitation , la crainte de faillir en un jour à vingt ans d'une vie régulière et considérée; aussi, oroyez-moi, cette assistance peu désintéressée ne saurait porter bonheur à vous ni à moi. . . Doncjmieux vaut^ regarder tout ce que vous avez fait pour l'ouvrière honnête comme un ser-

vice dont il lui restera à s'acquitter, et rompre pour tou^ jours... Et songez-y bien, amoureux comme vous Vêtes» si je vous rappelais jamais, vous seriez perdu. . .Ne désirez donc pas de me revoir et quittons-nous bons ami$ tandis qu'il en est temps encore.

Brémond n'osa plus répondre... Pauline avait porté avec une si impitoyable cruauté le scalpel dans ses blessures les plus profondes, — celles qu'il osait à peine se laisser voir à lui-même, — qu'il se sentait condamné au silence; il comprenait que, tôt ou tard, la conscience avec qui on se croit quitte parce qu elle a capitulé, réapparaît dans quelque miroir vengeur. 11 y avait dans ce qu'il éprouvait un tel mélange de honte péniblement dénudée, d'amour froissé douloureusement, que Pauline, envoyant son trouble et sa pâleur, aurait dû prendre pitié de lui... mais a-t-on pitié de ceux qu'on n'aime pas?

Cependant Brémond, désespéré, essaya de recourir à tous les sophismes passionnés que lui inspirait un amour qu'il n'avait plus le courage de contenir ; il s'était résigné à se contenter avec Pauline de ces aspirations contemplatives , de ces causeries devenant chaque jour plus intimes , tant qu'il n'avait pas eu lieu de craindre que quelqu'un fût plus heureux que lui; . .. mais la pensée de se voir ravir par un inconnu ce trésor qu'il lui semblait avoir découvert , que tout au moins il avait sauvegardé avec un amour si jaloux, était le plus intolérable de tous les châtiments ! . . .

Quant à Pauline , accioudée sur sa chaise, dans un taudis misérable , témoin de toutes ses souffrances et si près d'être abandonné par elle, elle écoutait, impassible comme la Destinée , ce débordement de récriminations amères et inutiles , auxquelles elle avait pris le parti de ne plus répondre.

Enfin Pauline, annonçant la nécessité de sortir, et s'enveloppant de son tartan, dont pour la dernière fois, sans doute, elle couvrait ses épaules, sut congédier Brémond qui, malgré toute l'impérieuse excitation de son désespoir , n'osa la suivre en plein jour dans ce quartier po- Duleux.

Séparé de Pauline , Brémond sent son cœur défaillir dans un vide navrant; il prend au hasard les premières voies qui s'offrent à lui. Importuné surtout par la splendeur d'une belle journée où tout semble un regard ouvert dut ses misères , il s'engage dans le labyrinthe tortueux des rues qui avoisinent sa demeure ; il marche longtemps; vaincu enfin par la fatigue , il se résigne à reparaître au foyer de la famille où il lui semble qu'il porte , jusque sur son front, le stigmate des plaies de son cœur.

On l'interroge sur ses retards , on le gronde doucement sur l'irrégularité forcée de l'heure de son déjeuner... La vieille Gautier lui dit avec humeur qu'il se détruira l'estomac. Brémond touche aux mets qui lui sont offerts, ou fait semblant d'y toucher , puis il monte à la chambre de la pauvre folle.

Celle-ci avait eu une crise terrible la nuit précédente ; mais, à ce moment , elle dormait , et Léonie placée sur une bergère auprès d'elle, avait succombé à un accablement forcé par la lassitude. Ce double assoupissement, ce silence parut favoriser, un moment une étrange illusion. Devant ces deux femmes endormtes, le chef de cette famille pouvait se figurer un moment que le bonheur doux et discret qui avait charmé vingt années de sa vie, existait encore tout entier. La folie... cette mort présente 1 se déguisait sous l'immobilité mémo des traits gracieux

de madame Bréniond , que le sommeil entourait d'une auréole de calme; Léonie, assoupie aussi à côté de sa mère , comme le soldat vaincu par la fatigue, ne peut rappeler, par ses consolations mêmes, Brémond à l'impitoyable réalité ! Brémond laisse vaguement son esprit remonter aux jours si purs de sa félicité domestique , et contemplant ces êtres chéris , ressaisi par ces affections, source de toute joie et de toute vertu, il demeure longtemps plongé dans cette extase à la fois douce et torturante.

A ce moment on entend retentir dans la rue [un chant nazillard et monotone. C'était un pauvre qui, longtemps auparavant, passait devant la demeure patriarcale, à la fin de chaque semaine, le jour consacré au repos de la famille, en faisant retentir le refrain de la chanson populaire du Bonliomme-Dimancké ; autrefois il n'oubliait jamais le chemin de cette demeure , car en la côtoyant avant l'heure où les hôtes du logis pouvaient être sortis, il voyait toujours s'ouvrir la fenêtre pour une aumône que lui jetait le plus souvent la main matinale de Léonie; le premier qui , dans la maison, entendait la chanson suppliante, avertissait les autres; le passage régulier de l'indigent était devenu pour eux une sorte d'horloge vivante... On se disait alors: Il n'est pas tard, le bonhomme Dimanche (on l'avait ainsi baptisé de son inamovible refrain) n'est point encore passé ; ou , quelquefois encore, on se répétait : Qu'a donc le bonhomme Dimanche pour être si en retard?

Mais le malheur avait livré la famille Brémond à de terribles préoccupations, dont ne put la distraire de longtemps ce signal jeté vainement à une charité paralysée ; dans l'immobilité et le silence de la douleur domestique, ces fenêtres étaient murées comme un tombeau , et le

bonhomme Dimanche découragé avait fini par changer l'itinéraire de sa tournée.

Ce jour-là, il paraît cependant qu'au retour de son excursion matinale, il avait repris, à tout hasard, le chemin de la rue des Bourdonnais.

Cette voix n'avait pas retenti aux oreilles de Brémond depuis l'âge d'or de sa vie domestique ; ceux qui connaissent la mnémoniquesi capricieuse et si palpitante du cœur, comprendront seuls tout ce qui déborda dans son sein de sensations tumultueuses et irrésistibles. Cette sollicitation plaintive , on eût dit que c'était la voix des jours passés qui gémissaient pour être rappelés ; on eût dit le chant lointain du bonheur exilé.

Est-ce qu'un génie de l'art musical moderne n'a pas dramatisé pour nous, de la façon la plus poignante, ce contraste des rêveries de la félicité perdue et du joug de la souffrance présente , quand la romance mélancolique du gondolier vient chanter les joies disparues sous la fenêtre de Desdémone, pâle et condamnée déjà sous le poignard d'Othello ?

Et puis ce retour du vieux pauvre à la date périodique, avait pour Brémond un autre rappel douloureux ; il l'avertissait que, ce jour-là , c'était dimanche, et il dut se souvenir alors que cette douce et consolante solennité avait perdu pour lui toute signification ; autrefois, selon les traditions du commerce antique, ce couronnement de la semaine industrieuse interrompait tout travail, faisait oublier tout souci d'affaires, et si quelque partie champêtre n'entraînait pas au loin l'heureuse famille, un dîner servi ce jour-là avec une sorte de recherche et de luxe — si légitime lorsqu'il est, à la fois, la récompense et le résultat du travail t — réunissait autour de la table leur gaieté commune.

LA VFE DE PLAISIIt.

Or, depuis bien longtemps cette riante oasis du dimanche avait disparu de sa pensée, perdue dans la tristesse morne d'undeuil de famille, ou négligée par un cœur qu'absorbaient des pensées si étrangères au bonheur domestique; mais il n'avait fallu qu'une minute, une seule, pour que tous ces souvenirs poignants se réveillassent et fissent retentir en lui leurs mille voix éplorées î . .

Brémond se leva, entr'ouvrit avec précaution la fenêtre pour que l'air ne frappât point le front de la malade endormie, jçta au pauvre tout l'arriéré de l'aumône oubliée et se hâta de refermer la fenêtre, car l'attendrissement le gagnait, et à la lutte suffocante de tant d'émotions, succéda une déchirante explosion de larmes ; on sait tout ee qu'il y a d'allégement dans cet épanouissement de la douleur... les pleurs, ce don que la vie, plus mûre, semble emprunter à l'enfance; les larmes sont plus qu'une expansion de l'âme, il semble que c'en soit une jeunesse.

Brémond cherchait en vain à étouffer le bruissement de ses sanglots; Léonie, quoique endormie, devait comme par une intuition divinatoire, se sentir appelée au secours de son père. Elle, la providence visible de toute cette maison, un instinct lui avait dit dans le sommeil qu'un cher infortuné l'appelle !

Elle se lève et tressaille douloureusement à l'aspect de son père vaincu par la souffrance, au spectacle navrant de cette virilité noyée dans les larmes.

La pieuse fille ne peut soupçonner un moment de quelles blessures saigne le cœur de Brémond. Avec cette humilité défiante du devoir qui n'est jamais aasez content de soi, c'est elle-même qu'elle songe à accuser de cette douleur incomprise.

— Omon père! s'écria-t-elle, j'ai deviné le secret de

votre tristesse croissante , de votre découragement , que vous cherchiez en vain à me cacher; c'est votre isolement qui vous est insupportable... Vous travaillez éternellement seul dans ce magasin où votre fils ne paraît plus et d'où il semble que votre lille ait été exclue par le môme malheur. Oh ! j'ai été, j'en conviens, une enfant ingrate. . . car, dans les soins que réclamait ma mère, j'ai oublié que les douleurs d'une raison saine ont aussi besoin d'appui et de consolation... Eh bien! pardonnez-moi le passé, mon père!... Désormais je me partagerai... je descendrai aussi auprès de vous, et j'expierai à force de tendresse mon oubli dénaturé.

Et Léonie, à genoux devant son père, pressait ses mains et offrait son front à ses baisers.

Brémond la contemplait absorbé dans un élan expiatoire d'amour paternel que doublait encore le remords; il se demandait comment il avait pu chercher ailleurs un bonheur qui l'attendait à son foyer, dans la chaste affection de cet ange qui semblait dçpcendre d'en haut et venir, avec un glaive de lumière, disperser les pénibles visions d'une imagination malade.

Brémond se crut guéri un moment; il se flatta peut* être d'avoir dompté ces révoltes du cœur, — souvent ' plus implacables encore , lorsque le temps commence à marquer sur notre front le passage de ses dégradations ; alors se réveillent obstinément dans ce cœur vieilli, de jeunes aspirations, semblables à ces riantes végétations nées sur des murs noircis et demi-ruinés.

Mais luttant contre lui-même, Brémond se réfugia dans cet exemple simple et sublime comme un sanctuaire, et en essuyant ses larmes dont il se sentait intérieurement honteux, il promit à sa fille une résignation que,

mieux que tout autre, il savait être désormais un devoir.

L'avenir devait-il sanctionner chez lui cette courageuse et, il faut le dire, peut-être à son excuse, cette difficile résolution?..

Une rechute de madame Brémond ne permit pas à Léonie de réaliser, aussi vite qu'elle se le proposait, sa descente au magasin et la participation qu'elle voulait prendre désormais aux travaux de son père.

Pendant ce temps, Brémond et Julien se trouvèrent condamnés tous les deux au même isolement; mais l'un soutenu par une pensée de dévouement qui avait 1 toute la puissance d'un espoir, sans en avoir le caractère; l'autre, au contraire, perdu dans le vide d'affections amèrement déçues, d'illusions douloureusement brisées. Brémond passait ses journées, ses soirées hors du logis. Ses affaires étaient sans doute pour quelque chose dans ses courses ; un besoin vague de mouvement, un instinct maladif de rêverie , peut-être un désir inexpliqué d'investigations incessantes pouvaient aussi les multiplier; quant à Julien, on sait avec quelle exactitude de consigne il se maintenait à son poste, au delà même des heures qu'il s'était engagé à donner à son patron.

La chambre à coucher de madame Brémond était précisément au-dessus de la case du caissier, et l'oreille de Julien s'était accoutumée à chercher dans le silence le bruit d'un pas chéri : ce faible retentissement épié par lui, était le seul bonheur qui lui restât ! Quelle ne dut pas être son émotion, lorsqu'un jour, grâce au perfectionnement que ses sens avaient acquis dans cette sorte d'enquête perpétuelle, il entendit s'ouvrir la porte de la chambre, et ce même pas béni de son cœur se rapprocher de lui.

Un frôlement de robe qui touchait presque le vitrage mit le cofable à toutes les émotions qui avaient, dans le cœur de Julien, signalé la présence de la personne aimée; il sortit tremblant de sa case et se trouva, en effet, face à face avec Léonie dont, plus que tout autre, il dut apprécier l'héroïque abnégation filiale, en reconnaissant ce que ses soins avaient dû coûter de fatigues à la pauvre fille.

Les yeux cerclés de brun attestaient les longues veilles; le teint avait perdu son splendide éclat dans la fiévreuse atmosphère d'une captivité délétère, à laquelle Léonie avait refusé obstinément de se dérober ; ces symptômes morbides faisaient chercher sur toute sa personne les traces d'un amaigrissement que le défaut absolu d'exercice avait toutefois empêché. Combien Julien dut se sentir profondément ému devant l'auréole de souffrance, dont s'entourait cette beauté saintement étiolée par le dévouement t

Léonie tendit la main à Julien qui osa à peine la presser, plus surpris encore qu'heureux d'une faveur qui, si légère qu'elle fût, était la première de ce genre qui lui était accordée par la fille de Brémond; celle-ci, après un moment de silence, que Julien était trop troublé pour tenter de rompre, prit enfin la parole.

— Oui, me voici, monsieur Martel, dit-elle, je viens décidément prendre part aux travaux de la maison; la santé de ma mère qui venait de nous donner de nouvelles inquiétudes, n'exige plus aussi impérieusement ma présence assidue, et je descendrai dorénavant tous les jours pour consoler mon pauvre pèfe et pour alléger un peu pour vous, monsieur Martel, une tâche qui est au-dessus de vos forces, sinon de votre dévouement.

Martel balbutia quelques mots troublés par une indi-

cible joie; il sentait enfin, dans cette présence chérie, un commencement de récompense.

Léonie * sans paraître remarquer son trouble, le pria d'apporter dans le magasin les livres de caisse qu'elle voulait consulter ; un sentiment facile à deviner ne lui permettait pas d'aller s'enfermer avec Martel dans cette case étroite; mais elle l'invita, sans laisser paraître aucune gêne, à venir s'asseoir auprès d'elle, afin de vérifier en commun la situation de la maison.

Lorsque Julien fut placé, à côté de Léonie, devant ces grands registres ouverts, qui eût pu deviner les violentes émotions qui assaillaient le cœur du jeune caissier, à se sentir frôler par le bras, par les boucles des beaux cheveux de Léonie, lorsqu'une recherche plus attentive courbait leurs têtes simultanément sur un chiffre ou sur une note?

Hélas ! dans ces annales de la maison Brémond, le déclin de la prospérité commençait à se faire sentir : des commandes n'ayant souvent pas été satisfaites par la négligence du maître, les ordres de livraison avaient diminué. Les bénéfices commençaient à n'être plus en proportion avec les frais généraux ; c'était en vain que Julien avait cherché à se multiplier pour suppléer à la désertion perpétuelle du chef de la maison. Retenu prisonnier dans sa case, il pouvait essayer d'empêcher, pour ainsi dire, que cette retraite de la fortune du patron ne se tournât en déroute ; mais il ne lui était plus donné de la changer en victoire.

Léonie dût constater avec douleur que, pendant les mois où elle avait été retenue auprès de sa mère, le mouvement d'accroissement, jusqu'alors si régulier, avait subi, tout au moins, un temps d'arrêt incontestable; elle s'épuisait à en chercher la cause que Julien n'avait même

pas à lui cacher; car, tout en constatant la révolution qui s'était produite dans le caractère et les habitudes de Brémond, il était loin de soupçonner quels entraînements intimes rendaient chaque jour le négociant plus étranger à sa propre maison.

A ce moment un visiteur se présente à la porte du magasin ; c'était Pamphile qui avait continué de loin en loin ses visites à la maison Brémond, oix le souvenir de l'affection que lui portait Gustave le faisait toujours bien venir ; mais ces apparitions étaient toujours assez rares pour garder, jusqu'à un certain point, le caractère d'un événement.

Pamphile s'exclama en apercevant, dans le magasin, la jeune fille qu'il avait complètement perdue de vue depuis si longtemps.

— Quel bon vent nous amène monsieur Pamphile ? reprit à son tour Léonie, d'une voix légèrement émue, car, malgré elle, la présence de l'agrégé lui rappelait le souvenir de son malheureux frère.

— Une grave mission, mademoiselle, reprit l'agrégé, et dans laquelle il y a peu de chance que je réussisse; peut-être est-ce pour cela que je m'en suis chargé.

— Je ne crois pas, reprit Léonie en souriant et en invitant du regard Pamphile à s'expliquer.

Pamphile ne répondit pas, et quoique ses yeux évitassent de se tourner vers Martel, il n'éçhappa point à Léonie que la présence du caissier de son père était pour quelque chose daqs les hésitations du nouveau venu.

— Oh ! vous pouvez parier devant monsieur Martel, repartit vivement Léonie ; il est de la maison ; on peut même dire qu'il est de la famille, et il a Le droit de ne rester étranger à rien de ce qui peut nous arriver, heureux ou malheureux.

Un regard de Julien où l'amour empruntait son expression à la reconnaissance , remercia Léonie.

Pamphile était, on le devine saqs doute, le messager de Bernard ; mais on le devine encore plus facilement, il » n'avait jamais pu prendre au sérieux les prétentions de son commettant; il n'y avait jamais vu que le sujet d'une plaisanterie, et, par conséquent, il crut qu'il n'y aurait aucun inconvénient à ce que sa démarche, évidemment inutile, s'adressât à Léonie elle-même.

— Eh bien, reprit Pamphile, ce n'est rien moins qu'une demande. en mariage... et vous voudrez bien m'excuser de m être chargé de cette mission insolite, quand vous saurez qu'il s'agit de lex-caissier de vôtre père, M. Bernard...

— M. Bernard I reprit Léonie, si stupéfaite que pas le moindre sourire ne se dessina sur ses lèvres, bien que cette ouverture ne parût pas avoir, en effet, dans sa pensée, d'autre caractère que celui d'une plaisanterie.

Il n'en fut pas de même de Julien ; l'amour a des terreurs que le raisonnement même ne guérit pas.

— Quoi I M. Bernard vous a prié. . . poursuivit Léonie.

— Oui I Mademoiselle, continua le jeune professeur qui pouvait déjà jqger qu'il ne s'était pas mépris sur le peu de chance de succès de celui qu'il réprésentait, M. Bernard croit que si vous vouliez devenir sa femme, vous feriez une bonne maison ; c'est là sa poétique espérance.

— Et c'est très-sérieusement, repartit Léonie, que M. Bernard veut me faire l'honneur. . . .

— Très-sérieusement, Mademoiselle.

— Alors permettez-moi de rire, reprit Léonie en s'abandonnant franchement au premier accès de gaieté dont

elle éprouva la tentation depuis les douloureux événements qui avaient frappé sa famille.

Elle s'arrêta au milieu de son éclat de rire en apercevant la pâleur de Julien, qui, tout en se calmant à demi, à voir la façon peu sérieuse dont la demande de Bernard était reçue, gardait encore les traces de la première émotion qu'il avait éprouvée.

Voulut-elle rassurer complètement Julien ou n'exprima-t-elle qu'une impression spontanée? mais elle répondit à Pamphile un peu plus gravement :

— Vous direz à M. Bernard que je suis infiniment flattée de sa recherche, mais que, quand bien même je pourrais songer à me marier, moi qui appartiens tout entière aux souffrances de ma mère I la décision qui enchaînera mon sort ne sera prise qu'à l'unanimité entre mon père* et moi. . . Or, moi, je ne veux pas. . . et je suis sûre que mon père refuserait.

Martel respira visiblement.

— Au reste, dit-elle, nous pouvons en parler à mon père lui-même... car, le voici.

Brémond venait, en effet, d'entrer dans le magasin; il avait reçu des mains de Julien les lettres arrivées pour lui ; et, après avoir embrassé sa fille qui s'était avancée en lui montrant M. Pamphile, il salua d'un air distrait le jeune agrégé, sans paraître s'inquiéter de sa présence, et oubliant même de faire la plus légère inclination de tête à Martel.

— Vous ne savez pas, mon père, dit Léonie en reprenant son ton enjoué d'une façon d'autant plus naturelle qu'elle cherchait en général, vis-à-vis de Brémond, à alléger le poids de la tristesse, au lieu de lui montrer la sienne ; vous ne savez pas que le bien vous vient en dormant.. Oui... tandis que vous vous prome-

nez tranquillement, les honneurs pleuvent sur votre famille... Oui, je pourrais, si je le voulais, aller trôner dans un magasin sur le boulevard, tandis qu'ici je végète dans le quartier tortueux de la rue des Bourdonnais... Je pourrais être la femme d'un superbe mari, des manières les plus distinguées, de l'esprit le plus délicat. . . et puis, grand, beaucoup plus grand que moi, ce qui fait, continua-t-elle, en voyant que $on père n'avait prêté aucune attention à ce qu'elle venait de dire, que ce furent les filles de l'ogre qui furent tuées et non les frères du petit Poucet. — Eh bien ! maintenant, mon père, ajouta-t-elle en lui secouant le bras, que dites-vous de la proposition qui vous est faite?

— Quoi? Que m'as-tu dit? répondit Brémond qui semblait se réveiller d'un long sommeil.

— Comment, mon père, vous n'avez pas écouté quand il s'agissait d'une proposition où le bonheur, où l'avenir de votre fille pourrait être intéressé?

— Pardonne-moi, mon enfant, reprit vivement Brémond avec confusion... c'est que les aflaires de mon commerce m'occupent tant, tu vois...

Brémond, pendant que sa fille parlait, s'était assis, en effet, devant son bureau, et avait décacheté machinalement, sans les lire, quelques-unes des lettres qui venaient de lui être remises,

— Mais, maintenant, continua-t-il, si tu veux répéter...

— Non, non, mon père, reprit Léonie toujours avec gaieté , mais, cette fois, avec une légère teinte maligne dans la voix, il iaut que vous soyez puni.

Léonie était d'un caractère aussi décidé, aussi résolu dans les petites choses que dans les affaires importantes; au reste, par l'un de ces subits et bizarres revirements

d'une pensée maladive, Brémond , après avoir supplié un moment sa fille de revenir sur sa confidence, s'arrêta au milieu de sa phrase, oubliant tout aussi subitement l'objet de ses instances, et, prenant son chapeau, sortit d'un air aussi distrait qu'il était entré.

Pendant que la fin de eette petite scène se jouait entre le père et la fille, Pamphile s'était approché de Julien.

— Vous ne savez pas, monsieur Martel, avait-il dit, j'ai revu l'officier qui a été l'adversaire de ce pauvre Gustave.

Èt il allait apprendre sans doute au jeune caissier dans quel flagrant délit de séduction il avait surpris Chabrand, mais Julien arrêta subitement Pamphile en lui serrant énergîquement le bras.

— Pas un mot de plus! fit-il d'une voix basse, mais indiciblement impérative ; mademoiselle Léonie ignore sous quels coups son frère a succombé; ne risquez pas, en évoquant ce fatal passé, de lui apprendre un nom qui ne serait qu'un souvenir cruel de plus...

Pâraphile comprit ce surcroît de précaution d'une vigilance dévouée, et d'ailleurs, ne jugeant pas opportun de pousser plus loin, vis-à-vis de Léonie, un badinage qu'il avait vu accueilli comme il le supposait, il se retira. Léonie, absente depuis longtemps de la chambre de sa mère, crut devoir y remonter, laissant Martel si heureux d'être rassuré sur l'issue des prétentions du rival qui lui disputait Léonie, qu'il tremblait presque de lais-* ser deviner sa joie.

Lorsque Léonie eut disparu, Julien remarqua avec inquiétude que Brémond avait laissé sur son bi^reau plusieurs lettres sans les avoir ouvertes, bien que l'une de ces lettres, sous la rubrique de Rouen, portât l'annota tion : pressée, et parût avoir le caractère d'une con*

mande ; toutefois, il ne crut pas devoir rompre le cachet, et résolut d'attendre le retour du patron. Mais à l'heure du dîner, il apprit que M. Brémond avait fait dire que, le lendemain étant un dimanche, il venait de par tir pour aller.à la campagne d'un ami, à une dizaine de lieues de Paris et ne reviendrait que le lundi ; il n'en était pas ainsi autrefois; mais, depuis quelque temps, Brémond avait accoutumé Léonie et Julien à ces longues absences.

La nuit était venue; Martel se trouvait toujours dans cette perplexité, et le caissier songeait à faire remettre cette communication urgente à Léonie, lorsque celle-ci reparut à l'entrée de l'escalier.

— 11 faut que vous veniez me porter secours, monsieur Martel, dit-elle ; ma mère, tourmentée jusqu'à présent par l'insomnie, commence à prendre un peu de repos: elle n'est encore qu'assoupie sur son canapé, et je voudrais qu'elle lût transportée doucement sur son lit, afin qu'on ne coure pas risque, en la dérangeant plus tard, d'interrompre le sommeil qui commence à la prendre ; mais seule, je crains de ne pas y réussir assez bien, et Gautier est sortie.

— Mais oubliez-vous, reprit Martel presque avec épouvante, quel terrible effet lui produit ma présence ?

— J'y ai songé ; mais aussi j'ai pris mes précautions; j'ai transporté la lampe dans la salle d'entrée... elle ne vous verra point... Venez.

Et Martel suivit avec une indicible émotion Léonie qui l'introduisait dans ce sanctuaire intime qui lui avait été fermé jusqu'à présent. Lorsqu'ils eurenttous deux franchi la chambre éclairée, la main de la jeune fille guida doucement son compagnon vers le divan où reposait la malade. Julien aurait voulu retenir son souffle, amortir

jusqu'au bruit à peine perceptible de ses pas sur les tapis ; il tremblait d'expier sa bonne action par quelque accident imprévu qui retraçât à madame Brémond des souvenirs si funestes pour elle ; enfin, il put, sans troubler le léger assoupissement de la pauvre folle, joindre ses mains à celles de Léonie sous le fardeau pieux et redouté, et ce fut alors qu'une première étreinte, échangée entre ces nobles mains, sembla sceller entre Léonie et Martel ce pacte d'un pur et inébranlable dévouement qui sait se passer d'espoir et ne garde rien de l'égoïsme.

Julien quittait à pas lents la chambre de la malade, lorsque, dans la pièce d'entrée, au moment de se séparer de Léonie, il pensa aux lettres arrivées pour Brémond, lettres qu'il avait gardées sur lui ; heureux de ce prétexte bien légitime de rester quelques instants de plus avec Léonie, il s'empressa d'appeler son attention sur la missive qui portait un caractère d'urgence.

Léonie, croyant reconnaître l'écriture, ne balança pas à l'ouvrir. Il s'agissait d'une commande, et l'on demandait à M. Brémond si, dès le lendemain, dimanche, il pouvait partir ? C'était un ancien employé de la maison Brémond, lui-même établi à son compte, à Rouen, dans une partie de commerce différente. 11 s'agissait d'une très-bonne affaire dont il voulait faire profiter le patron de son ancienne maison, mais la réponse immédiate était absolument nécessaire.

— Mon père est parti pour vingt-quatre heures, dit Léonie avec tristesse. Encore une commande perdue I et on en a laissé échapper tant depuis nos malheurs!... Notre maison perd toute sa clientèle.

Julien, au lieu de répondre, avait regardé à sa montre.

J'ai encore vingt minutes avant le dernier départ

du chemin de fer, Mademoiselle, avait-il dit rapidement, je puis, avec un coupé, être à l'heure à l'embarcadère— demain dimanche je ne suis pas nécessaire au magasin... je serai de retour demain soir, s'il se peut, ou lundi matin... Ne me remerciez pas, ajouta-t-il rapidement^ nous n'en avons pas le temps.

Et Julien avait disparu instantanément.

Léonie retourna auprès de sa mère, remplie à son tour d'une reconnaissance qui ne semble pas une dette, mais une richesse du cœur.

Quelques instants après, la vieille Gautier était rentrée, et montrait à Léonie un papier qu'un laquais galonné, et qui semblait chercher la porte du magasin, lui avait donné, lorsqu'elle avait appris à cet aristocratique messager qu'elle appartenait à la maison Brémond.

— Ce domestique voulait remettre ce billet à M. Martel , dit la bonne Gautier à Léonie, mais M. Martel venait de partir... Après cela, comme notre caissier revient toujours le dimanche, j'ai dit que je le lui donnerais demain.

— Eh bien 1 justement, demain nous ne le verrons pas, reprit Léonie ; il est allé à Rouen pour les affaires de la maison.

— Alors, voyez vous-même, Mademoiselle, dit la bonne Gautier, car le billet est tout ouvert.

Il y avait, en effet, sur ce papier, deux ou trois lignes suivies d'une simple signature... M. Martel était prié de passer le lendemain à un domicile indiqué ; on le prévenait toutefois qu'il ne s'agissait que d'une commande pour la maison Brémond.

— Mais, qu'est-ce qu'il y a à faire, dit la vieille Gautier, puisque M. Martel est à Rouen et que M. Brémond ne rentrera que demain soir ?

— Ce qu'A y a à faire? reprit Léonie; c'est que tandis que M. Martel va faire nos affaires, à la place de mon père, j'irai les faire aussi à la sienne. Toi, pendant ce temps, tu Veilleras sur ma mère.

— Mais puisque c'est lui qu'on demande ?

— Pour affaires de notre maison,, c'est bien spécifié. . . Et puis, regarde donc la signature, c'est celle d'une daine, d'une grande dame même t est-ce que je n'allais pas autrefois chez dix dames avant l'accident de ma mère ? et il y en avait même qui ne voulaient se fier qu'à moi pour le dessin des ornements; j'allais souvent autrefois chefc madame de Sabligny, madame de Nanteuil et surtout chez cette bonne vieille madame de Presles, qui voulait toujours avoir mon avis sur ce qu'elle commandait à notre maison. Eh bien, je puis bien me rendre chez celle-ci k

La Gautier, en jetant les yeux sur le papier et en y découvrant, en effet, un nom de grande dame, se sentit tout à fait réconciliée avec le parti que voulait prendre Léonie.

Or, la signature qui terminait ce simple avis, était celle-ci : « Comtesse de Chabrand. »

G 'est dans le nouvel et magnifique appartement de l'hôtel du quai d'Orsay que nous allons retrouver la femme qui s'était parée du nom de comtesse de Chabrand; avant cette usurpation , elle avait déjà modifié l'appellation bourgeoise de Pauline par la dénomination plus poétique dePaula; de brillantes toilettes, des apparitions fréquentes aux avants-scènes des théâtres et au bois, avaient mis en quelques mois à la mode l'ex ouvrière, à bout enfin de patience dans sa stérile honnêteté ; une

fois que Paula se fut décidée à rompre avec les derniers scrupules de la conscience, elle se jeta dans toutes les excentricités d'une vie de luxe et de dissipation avec cette fureur irréfléchie que lui donnait un besoin d'oublier à tout prix ; aussi la magnificence avec laquelle l'amour propre, plutôt que l'amour de Ghabrand mettait en relief sa nouvelle conquête , ne suffisait-elle pas à défrayer la vanité implacable de Paula, cherchant sans cesse à dominer ses pareilles en les éblouissant.

Obligée d'user des ressources perfides que mettaient à sa disposition les usuriers du monde de plaisir, exploitant cette vogue nouvelle, Paula se voyait déjà forcée d'emprunter sans compter, et parfois de plaire sans choisir.

Souvent pour tromper l'ennui, cette plaie faite par le vide dans le cœur, elle avait pensé à monter sur la scène; mais elle necroyait pas encore avoir besoin de cette publicité du théâtre, et n'avait, d'ailleurs, ni la patience, ni le courage nécessaires pour y chercher les succès de l'art. Son caractère fantasque qui ne pouvait reconnaître de joug, n'eût pu se plier à l'asservissement d'une étude sérieuse et encore moins aux exigences d'un bulletin d'un régisseur.

Le lendemain du jour où un billet avait été envoyé au magasin de M. Brémond de la part d'une prétendue comtesse de Chabrand, un homme que nous avons déjà rencontré dans le cours de cette histoire, s'était présenté chez Paula à son appartement, rue de la Paix , au milieu d'un véritable bazar de raretés, de curiosités merveilleuses que la déesse du lieu y avait entassées confusément, — comme si ce désordre magnifique eût été la reproduction des féeries capricieuses, des Eldorado confus qui se succédaient et s'effaçaient tour à tour dans son

imagination tourmentée; —à peine cet homme avait-il été introduit auprès de Paula qui chiffonnait un magnifique peignoir de mousseline de l'Inde brodée, que le dialogue suivant s'était établi entre eux,

— Avez-vous été dans la maison Brémond, et qu'en savez- vous? demanda Paula.

— Avant de vous répondre, Madame , répliqua Cavaroc (car c'était lui), laissez-moi vous demander laquelle des deux vérités vous voulez ; la vérité romanesque, saisissante, ou la vérité vraie?

— Je veux la vraie.

— C'est tout aussi cher, et moins agréable.

— Est-ce que vous croyez, reprit Paula en levant les épaules, que je m'attendais à avoir avecvous des rapports agréables? Si, vous ayant aperçu un jour au bois du haut de ma calèche , je vous ai appelé, vous dont la vue ne me rappelait que des souvenirs répugnants, c'est que j'avais à vous charger d'une mission que je n'aurais pas confiée à quelqu'un d'honnête... Abrégeons. A quoi en voulez-vous venir?

— A ceci : Que la vérité n'est pas toujours agréable, surtout lorsqu'on veut trouver quelque chose, et que la vérité est qu'il n'y a rien.

— Quoi!.. Rien?

— J'ai fait suivre partout le jeune homme que vous m'avez désigné; aucun attachement, pas même passager; il ne quitte le magasin, même le dimanche, que pour des courses d'affaires, ou pour aller se livrer chez lui au sommeil le plus pur... C'est un lis dans la case d'un caissier.

— Mais n'est-ce pas dans cette maison même que son cœur peut être occupé ?

— — Dans rette maison trois femmes seulement : Une

mère de famille aliénée, sa fille qui ne la quitte pas et ne parai! jamais au magasin, et une vieille servante.

— Et il n'aime point la jeune fille ?

— Sans espoir ! Il parait que la vue du jeune homme rappelle à la folle les chagrins qui lui ont enlevé la raison. Comment pourrait-il songer à entrer régulièrement et légitimement dans cette famille ? Et si la jeune fille était capable de l'écouter , malgré un semblable 'obstacle , il faudrait que, tout au moins, elle vît celui qui vous inquiète.

— Et lorsque quelque commande se fait dans la maison, qui va chez les clients?

— Julien Martel ou M. Brémond; mais plutôt le premier ; car, depuis quelque temps, on ne sait plus ce que devient Vautre.

— Je le sais mieux que vous. C'est là tout?

— Tout. Quand je vous disais que la vérité vraie est quelquefois insipide... Réellement vous avez le droit de diminution dans mes honoraires.

— Avec vous I Allons donc! fit Paula avec une grimace de dégoût; il faudrait vous garder... le temps de marchander I

Et, allant à sa cheminée, elle chercha et trouva dans une coupe d agate quelques louis qu'elle jeta à Gavaroc qui se dirigea vers la porte.

— Si vous le permettez, une question? fit Cavaroc en revenant. Est-ce que ne vous commencez pas à trouver moins laid don Cardenio de Tomanas, depuis que vous le recevez.

— Est-ce que vous allez encore plaider sa cause à ses

— Nullement* et la preuve c'est que4e vais vous indiquer [le moyen de lui résister, si vous n'en avez pas d'autre, quand vous serez à court d'argent... Je vous signale un honnête usurier de mes amis... il ne refuse jamais d'argent , sauf à le vendre plus cher... Billardet, rue de la Vrillière ; voici sa carte que je vous demande la permission de laisser avec la mienne. . .

— Laissez-moi tout ce que vous voudrez, reprit Paùla avec hauteur, mais sortez...

— Je m'en vais, reprit mielleusement Cavaroc. — La folle mouche, murmura-t-il entre ses dents, qui bourdonne endbre plus haut, au moment où elle s'engage dans les toiles de l'araignée I

Et le misérable s'éloigna.

Ce fut alors que Paula conçut le projet dont nous avons fait pressentir la mise en exécution dans le chapitre précédent. Qu'espérait-elle à revoir Martel? Elle n'en savait rien elle-même... mais, plus isolée dans cette opulence tumultueuse qu'elle ne l'avait jamais été dans la misère, elle avait voulu chercher à tout prix une émotion en essayant, sur le caissier de la maison Brémond* l'effet des séductions nouvelles que pouvaient lui prêter le luxe et la toilette.* Dût-elle ne reprendre aucun empire sur celui qu'elle n'avait pas chassé de sa pensée, peutêtre tentait-elle une sorte de vengeance en lui faisant comprendre que les rôles étaient désormais intervertis* et que la pauvre ouvrière qui en appèlait précédemment à son appui , réclamait et payait dorénavant ses services comme ceux d' un gagiste .

Une fois lancée, sa pensée avait été plus loin; elle avait voulu faire à Julien une sorte d'illusion qui dissimulât à ses yeux la souroe d'une splendeur précaire ; c'est alors qu'elle avait pris ce titre de comtesse de Chabrand, et

i6't LA VIE DE PLAISIR*

avait quitté un moment son appartement pour s'installer à l'hôtel de l'officier d'Afrique; tout lui était livré par l'absence du comte qui, nommé membre d'une commission spéciale, et chargé d'uù travail sur les places fortes, ne pouvait revenir à Paris avant un certain délai. Chabrand avait emmené son domestique de confiance ; les subalternes restés à l'hôtel, qui n'ignoraient pas la faveur dont Paula usait et abusait auprès de leur maître, n'auraient pas osé lui refuser une obéissance que, d'ailleurs, elle eût achetée à tout prix. Pour utiliser les apprêts qui lui avaient fait réclamer la présence de Martel, elle avait imaginé d'inviter (toujours sous le nom de la comtesse de Chabrand) les connaissances nouvelles dont le hasard avait semé sur sa route l'amitié banale dans le monde du plaisir.

C'était, à la fois, à unefête de jour et de soir que Paula avait appelé le personnel de ce monde hybride où sa vie s'agitait; les apprêts étaient magnifiques; moins que jamais elle avait calculé son luxe; seulement le milieu de la journée étant arrivé, Paula s'étonnait de ne pas voir arriver Julien.

En revanche, le salon se remplit bientôt de toutes les conviées ; complétant à l'envi la parodie d'un monde où. elles ne sont pas admises et fidèle au programme tracé par le billet de Paula, chacune se faisait annoncer sous le nom emprunté de l'élu de leurs relations intéressées ou de leurs caprices du moment , et naturellement les plaisanteries les plus hasardées signalaient bruyamment le nom de toutes les arrivantes, plaisanteries auxquelles s'associaient celles qui en étaient l'objet.

Paula, toutefois, par une prudence facile à expliquer, n'avait point invité les amis de Chabrand; elle n'avait choisi, en fait d'hommes, que des étrangers ou des

conviés sans conséquence ; on introduisit notamment un blond Allemand , rempli d'illusions , qui venait faire du Werther à coups de billets de banque et dont les rêves, séraphiques reflets de Goëthe et de Klopstock , devaient se briser un jour devant la douloureuse réalité d'un portefeuille vide ; plus un bureaucrate à quinze cents francs , comparse du monde de la mauvaise compagnie, et achetant avec beaucoup de dettes le droit de n'y produire aucun effet.

Le dernier qui fut annoncé fut don Gardenio de To— manas.

Par ses richesses connues et exagérées encore, par le mystère qui s'attachait à $on existence, par sa difformité étrange qui aurait provoqué encore plus la répulsion, si elle n'avait commandé l'effroi, le seigneur bolivien excitait une certaine curiosité qui précéda et accompagna son entrée. Après avoir salué Paula en se balançant sur ses jambes torses , il leva vers elle son regard oblique, comme un serpent qui se redresse au soleil ; puis , sans s'arrêter à des phrases vaines, il alla faire signe à deux Américains, restés dans l'antichambre. Ceux-ci, entrant sur l'ordre du maître, déployèrent, comme un manteau impérial, un magnifique tissu des Indes, qui fit pousser des cris d'admiration et de convoitise parmi les bâtardes d'Ève, réunies chez la fausse comtesse.

— Acceptez cette bagatelle qui Vous est offerte; cela n'engage à rien, dit à Paula Cardenio avec l'astuce hypocrite d'un Shylock delà galanterie.

Paula était seule, parmi ses compagnes, restée impassible ; elle contempla un instant le châle, parla bas à sa femme de chambre, qui sortit et rapporta un pur Thibet qui pouvait, à coup sûr, rivaliser avec le cachemire offert par Tomanas.

— Est-ce que vous croye2 , reprit Paula , qu'il manque de châles à Paris? celui-ci , dit-elle, m'a été envoyé ce matin ; mais l'homme qui me l'offre, jusqu'à présent engagé dans une vie sérieuse et régulière de la famille, se ruinerait, se déshonorerait peut-être si je lui permettais de m'aimer. Je le refuserai aussi... Vous voyez, dit-elle, que j'ai quelquefois du désintéressement, et pour ne pas le gâter par de l'hypocrisie, je ne le mets point sur le compte de ma constance.

Les compagnes de Paula, en l'écoutant , attachaient sur elle un regard où l'admiration dominait presque l'envie.

C'est que Paula les écrasait toutes de ses succès, quand même elle ne les eût pas dominées de sa beauté qui était devenue incomparabl.e. Une robe lamée d'or, au corsage constellé de diamants, laissait voir son cou que rien n'eût semblé digne d'entourer; un bracelet dont le métal disparaissait sous les pierres fines , se tordait à son bras d'vme élégance achevée; à ses magnifiques cheveux d'un noir éclatant, elle n'avait attaché qu'une simple fleur qui contrastait avec la magnificence de son costume et semblait dire : Seule je suffis à un pareil front.

Ainsi, elle avait du moins toute la splendeur de l'ange déchu. Si Ton était là en plein domaine de la honte, du moins Paula en était la reine.

C'est à ce moment que la camériste de Paula vint lui annoncer qu'une jeune femme demandait à parler à la comtesse de C habrand . •

Sur l'injonction faite par Paula de faire entrer la nouvelle-venue , la femme de chambre répondit avec quelque embarras que ce n'était pas une... invitée de Madame; sur la description qu'elle fit de l'extérieur recueilli de la visiteuse, Paula , n'oubliant pas qu'elle

était pour la journée la comtesse de Chabrand, ordonna de faire entrer , en recommandant à ses conviées de la tenue.

— Il paraît que c'est quelqu'un qui se trompe, ajouta négligemment Tomanas qui se vengeait parfois des hostilités de la nature à sou égard, par des épigranmes contre le reste de la création.

Il serait difficile de définir l'impression qui se répandit dans ce cercle jusque-là sans fréin et sans gêne, lorsque Léonie apparut enveloppée dans son châle, avec toute la sévérité de sa simplicité modeste.

Un malaise étrange glaçait la joyeuse assistance. Léonie , d'un accent réservé mais assuré , expliqua qu'elle était la fille de M. Brémond , qu'elle avait reçu la commande de la comtesse de Chabrand, et qu'en l'absence de son père , ainsi que de la personne qui le remplaçait habituellement, elle avait cru ne pas devoir laisser sans réponse l'honneur de la commande qui était faite à la maison, — en faisant observer que quelques dames de la haute société avaient cru pouvoir s'en fier à elle pour les dessins des décorations.

Paula , était contrariée au fond du cœur de voir manquer à sa manœuvre sou véritable objet; mais, cependant , sentant je ne sais quelle indéfinissable satisfaction vindicative à se trouver en présence de la femme dont l'apparition pouvait être une révélation pour son amour soupçonneux , elle donna ordre à la femme de chambre de conduire Léonie dans la galerie où devaient se faire les apprêts du bal improvisé , en ajoutant qu'on la prévînt aussitôt que la fille de M. Brémond aurait pris les mesures nécessaires pour la décoration de la salle ; et quand Léonie eut quitté le salon en saluant toujours sans hardiesse, mais sans embarras, il semblait qu'elle

eût laissé encore dans cette atmosphère de la licence quelque chose de contraint et d'embarrassé.

— On dirait, dit don Cardenio, avec sa malice difforme, que vous éliez des fraudeurs devant le douanier.

Paula fit un signe d'impatience et fronça le sourcil devant un sarcasme qui ne provoqua chez les conviées que d'assez insouciantes représailles; puis, pour changer la conversation, elle demanda à don Cardenio quand arriverait, jusque devant l'hôtel même où elle donnait sa fête, le brick qui devait contribuer à réaliser le problême de Paris port de mer...

— Nous le visiterons toutes, j'espère, ajouta-t-elle. — Toutes 1... c'est beaucoup, reprit Tomanas, avec un

accent singulier ; mais mon brick appartient à la beauté.

On ne se priva pas de faire observer au monstrueux railleur que, dans ce cas , son bâtiment changerait complètement de propriétaire, et Paula proposa pour profiter de la beauté du jour de passer au jardin ; ce qui fut accepté à l'unanimité.

Quelques instants après, une voiture s'arrêtait devant la porte de l'hôtel : un homme en tenue de voyage, fort crotté , en descendait rapidement et entrait dans la ipaison avec le sans-gêne du maître , la physionomie à la fois impérieuse et maussade... Est-il besoin de dire que cet homme était Ghabrand, subitement revenu , de même qu'il était parti, sur un ordre du ministre ?

Chabrand est étonné de trouver la porte entr 'ouverte; il pénètre jusqu'au salon, jette son chapeau et sa canne de jonc sur le premier canapé venu et sonne... On ne répond pas... Le domestique laissé par lui à l'hôtel était au jardin... Un bruit confus de voix qui lui arrive par la fenêtre entr'ouverte (il y reconnaît un éclat de rire de Paula), lui apprend que l'on a choisi, en son absence,

son hôtel pour une hospitalité suspecte. H aperçoit par terre un papier oublié, le ramasse... et lit un billet d'invitation ainsi conçu :

4 Madame la comtesse de Chabrand prie Madame % de .... (suivait le nom accidentel de l'invitée), de lui » faire l'honneur de venir passer la journée à son hôtel, * quai d'Orsay. *

Chabrand froisse avec violence le papier , et l'éclair dans le regard, s'élance vers la porte ; mais à la vue du domestique qui l'avait suivi dans son voyage et qui rentrait, apportant les paquets laissés dans la voiture , il s'arrête, il lui ordonne d'une voix brève et saccadée de faire venir Paula.

Une minute s'était à peine écoulée que Paula était avertie de l'arrivée du comte; elle avait compris instantanément qu'il fallait se réveiller d'un songe impudent et insensé ; 'elle avait congédié d'un mot ses conviées et apparaissait devant l'officier pâle, mais prête à la lutte.

Chabrand sembla avoir retrouvé tout son calme à la vue de Pàula, et passant la main sur les crocs de ses moustaches, il la regarda de cet œil impassible et résolu dont il eût regardé l'ennemi vers lequel l'eût envoyé sa consigne.

— Écoutez-moi, Paula, dit-il d'une voix brève et inexorable; je vous ai distinguée, poursuivie, c'est vrai! j'ai été vous chercher dans une mansarde I c'était votre droit de m'endetter, de me ruiner, de me tromper même, j'ai tout subi... Le temps est passé, heureusement, où je prenais ces choses au tragique ; maintenant voilà que vous venez vous installer , en mon absence , dans mon hôtel, pour y donner en plein jour une fête à vos amis ; eh bien, j'aurais encore supporté cela : mais il y a une

chose que je ne puis vous pardonner , que je ne vous pardonnerai jamais. c'est d'avoir osé souiller, en le portant, ce qu'il y a de plus sacré au monde pour moi. . . le nom de ma mère!...

Paula s'attendait à des violences , à des orages terribles, mais pas à ce mépris froid et tranchant comme une lame d'épée, et il aurait fallu connaître toute l'indicible irritabilité de son orgueil pour pouvoir sonder toute la profondeur des blessures qu'avait laissées dans son cœur la parole acérée de Chabrand. Aussi ce fut d'une voix à peine perceptible , tant la rage et la haine la rendaient tremblante, qu'elle répondit :

— Oh I je vous haïssais pourtant assez déjà, vous qui m'avez faite ce que je suis !.. mais pour me jeter impunément l'oytrage , vous croyez donc avoir beaucoup de < droits à ma reconnaissance et à mon amour?..

— La reconnaissance, répondit Chabrand en levant les épaules avec un inexprimable dédain, la reconnaissance? je n'ai pas plus la prétention de la ressentir que de vous l'inspirer ; cela ne se donne qu'en échange de l'estime... Quant à l'amour , tant que je ne lésinerai pas sur le 1 prix.,.

À ce dernier mot , tout ce qui peut se rêver de sentiments amers et venimeux fut encore plus violemment remué dans le cœur de Paula.

— Je ne suis qu'une femme !.. On peut m'insulter, moi.. . balbutia-t-elle. . . On sait qu'il n'y a pas à craindre de moi de vengeance... et il y a des hommes qu'on dit braves et qui commettent cette abominable lâcheté, cent fois plus infâme que de fuir devant la force, insulter la faiblesse!

L'œil de Chabrand commençait à s'allumer ; il ne dominait plus cette colère qu'un moment il avait étouffée ;

mais loin que Paula s'arrêtât devant cette imminente explosion, elle goûtait le seul bonheur qui lui fût possible dans le paroxysme de fureur où elle était arrivée. Elle avait réussi , elle, à atteindre son ennemi à son endroit le plus vulnérable. . .

— Vous croyez que je tiens à ce nom , poursuivit-elle en s'acharnant sur la plaie qu'elle avait ouverte... Reprenez-le... c'est moi qui regrette d'y avoir touché... C'était le nom de votre mère, dites-vous?.. Raison pour moi d'expier le tort de l'avoir choisi. . . la femme qui vous adonné la vie à vous, votre mère ne pouvait être...

Elle n'acheva pas... Chabrand avait perdu tout empire sur sa raison. Le gentilhomme avait dû même dispa* raître en lui pour laisser place seulement dans la colère à la rudesse du soldat d'Afrique, aux fureurs déchaînées d'un fils indigné trop justement; son bras levé s'abaissa rapidement, et sillonna, d'un trait de sa canne flexible, le visage de Paula qui chancela et faillit tomber sous l'outrage, plus que sous la douleur qui laissait son front meurtri.

Elle recula, cherchant, de ses yeux égarés, dans le salon, quelque chose dont son indicible rage pût se faire une arme... mais un homme, apparu soudain, s'était placé entre elle et Chabrand.

Cet homme, arrivé jusqu'au salon sans avoir rencontré les domestiques, tous dispersés comme parla tempête, c'était Julien Martel, qui saisit Chabrand d'une nlain vigoureuse, en lui disant seulement ces trois mots:

— Monsieur 1 . . une femme ! . .

— Celle qui insulte ma mère, reprit impétueusement Chabrand, n'est plus pour moi une femme... mais si mon bonheur voulait que vous osassiez prendre sa défense?;;, vous* un homme!

— Nous nous battrions ? reprit gravement Julien, ce n'est pas d'aujourd'hui, Monsieur, qu'une rencontre entre nous deux pourrait vous épargner un plus grand malheur f

Chabrand, à ces mots, regarda fixement Julien qu'avait masqué pour lui le nuage de sang, épaissi sur ses yeux par la colère, et dès qu'il eut considéré les traits de son interlocuteur, tout le drame du bois de Yincennes se déroula instantanément dans ses souvenirs.

— Àh ! vous êtes cruel, Monsieur ! dit-il en croisant ses mains sur son front.

Après un moment de silence que remplit pour Chabrand ce retour sur le passé, retour si terrible qu'il avait réussi à glacer sa fureur, l'officier dit à celle qu'il avait frappée ;

— Paula, vous avez une heure pour me rendre la possession de l'hôtel ; je ne vous redemande pas mon cœur, vous savez qu'il est libre. . . comme n'a pas cessé de l'être le vôtre. Soyons séparés entièrement désormais t

Et il sortit.

Paula ne l'entendait pas; la perception de tout ce qui s'était passé entre Julien et Chabrand ne lui était point parvenue ; assise sur le bord d'une table à laquelle elle s'attachait convulsivement de ses deux mains , elle était belle encore, mais delà beauté fatale d'une Némésis. Rien ne pouvait être plus pâle que son visage, jaspé encore de la diagonale flétrissante qu'y avait laissée le jonc léger de Chabrand, en le flagellant ; ses yeux fixes et hagards semblaient chercher dans le vide un but qu'ils ne pouvaient saisir ; sa poitrine palpitait violemment, ses cheveux atteints du même coup, dérangés, hérissés sur le sommet de sa tête comme les serpents des Euménides, laissaient pendre dans un de leurs bandeaux déroulés ,

la fleur brisée au passage par la main du maître irrité.

Un long silence suivit le moment où Julien Martel et Paula avaient été laissés seuls ensemble.

La poitrine de Paula se soulevait toujours violemment. . . des soubresauts convulsifs l'agitaient tout entière.

Julien avait compris que ce n'était pas le moment de laisser voir tout ce qui s'agitait dans son âme. A la vue de la femme si tristement déchue dans une splendeur factice, cruellement châtiée, il sentait que pour un homme de cœur il n'y avait à offrir qu'un rôle de consolation et de soutien ; il tendit les mains à Paula et sentit les mains de la malheureuse s'attacher aux siennes comme le noyé s'attache au salut, et tout ce levain prodigieux d'amertume et de désespoir qui fermentait en elle, se lit jour par un torrent de larmes et de sanglots.

— Et c'est toi!... toi t.. . dit- elle à Julien vers qui se soulevaient ses yeux gonflés de pleurs ; toi qui m'as courageusement défendue!... Eh bien! écoute! On appelle avec des diamants un de mes sourires... On paierait un de mes caprices d'une fortune... Et toi, tu n'es pas riche, tu es isolé... Eh bien! j'abandonne tout... cette vie de bruit et de plaisirs pour te suivre, pour travailler avec toi, si tu veux... et ne crois pas que je regrette rien, ajouta-t-elle vivement en voyant poindre sur la bouche de Julien un sourire d'incrédulité railleuse... car, sache-le bien, cette existence, je la déteste! Tu es mon premier, mon seul amour... Mais tu gardes le silence ? ajouta-t-elle en fixant sur Julien un œil inquiet èt désespéré... Toi aussi, tu me méprises !...

— Moi , vous mépriser , Pauline , reprit Julien d'un ton doux et compatissant, car j'aime, encore à vous appeler de ce nom de Pauline que vous portiez dans votre mansarde, où vous aviez, j'en suis sûre, la souf-

franceplus légère qu'aujourd'hui.,. Moi, vous mépriser t Oh l non I je vous plains trop ! Et d'ailleurs , je ne puis oublier que moi-môme j'ai été mêlé à ce monde de la dissipation où vous avez succombé fatalement. Mais parlons raison, Pauline. 11 faut oublier tout ce que vous venez de dire^ ce réve d'un cœur ulcéré, ce mirage d'une imagination malade I . . . Vous croyez m'aimer et vous vous trompez... Ce que vous cherchez en moi, c'est la soumission d'un cœur qu'on semble avoir oublié de mettre à vos pieds , c'est une satisfaction non encore éprouvée de l'orgueil... Hélas! pauvre Pauline, ajouta-t-il en lui prenant la main , c'est l'orgueil qui vous a perdue !.. Je connais toute la profondeur de votre chute , car je sais de quelle hauteur vous êtes tombée ! . . Dieu vous avait donné la beauté, ce charme suprême qui doit attirer le bonheur dont il semble l'image ; vous aviez la jeunesse qui a foi et confiance, l'intelligence qui guide , la force qui travaille ; mais l'orgueil impatient de toute épreuve pénible; l'orgueil qui ne veut pas lutter, mais régner... l'orgueil vous a conseillée; et vous vous réveillez, chassée comme une servante, meurtrie au front comme une esclave! . . Dites-moi maintenant, vous qui avez tout sacrifié à cet orgueil, dites-moi quelle est l'ouvrière grelotant dans sa mansarde , la journalière courbée sur son travail grossier que pourrait atteindre une aussi sanglante humiliation?

— Oui! l'humiliation a été terrible, reprit Paula en regardant fixement Julien ; mais quelle qu'elle soit, peutêtre n'est-elle pas la plus douloureuse que j'aurai eu à supporter !.. Tenez, continua-t-elle, l'œil toujours attaché sur le jeune homme : croyez-vous qu'une femme, dans un abandon presque involontaire, puisse avoir avoué à un homme qu'elle 1 aime, puisse l avoir laissé lire dans

les replis les plus secrets de son cœur... et lui pardonner ensuite de se voir dédaignée par lui?..

— Dédaignée. . . non ! je vous le répète encore, reprit vivement Julien... Mon passé ne me donne pas ce droit; ruais ce refuge que vous avez un instant rêvé près de moi contre ,une destinée que vous comprenez maintenant, c'est une illusion ; je suis, moi-môme, pauvre et condamné à expier, à réparer, par un labeur opiniâtre, les folies de mon passé; quel appui pourrais-je donc vous offrir?.. Rentrons donc dans la vie sérieuse et pratique ; j'étais venu ici pour parer cet hôtel... maintenant votre fête est tristement empêchée... Eh bien, si ce n'est plus le mandataire de la maison Brémond qui est là près de vous, que ce soit un camarade affectueux qui adoucisse, par son amitié, le souvenir de cette fatale journée.

— Un camarade affectueux!., de l'amitié !.. murmura amèrement Paula... mais qu'a-t-il donc au cœur, pour qu'il puisse me repousser ainsi, moi !..

Pauline était retombée accablée sur un fauteuil et Julien allait chercher encore à lui adresser des paroles de sympathie, d'encouragement...

À ce moment, Léonie précédemment restée dans la galerie, et qu'on n'avait pas songé à prévenir de ce qui s'était passé, reparut dans le salon.

Julien avait su, dès son retour au magasin , qu'il avait été précédé par Léonie chez la fausse comtesse de Chabrand, mais il ignorait alors quelle était cette comtesse. N'y trouvant pas Léonie , il l'avait crue déjà repartie ; à la vue de mademoiselle Brémond attirée par un mensonge chez Paula, il éprouva une si poignante indignation, que sa physionomie eut voulu en vain la dissimuler aux regards implacables d'une femme jalouse. À peine Léonie eut-elle ouvert la bouche pour annoncer qu'elle avait

pris toutes les dispositions demandées pour la galerie, que Julien, qu'elle n'avait point aperçu d'abord, l'interrompit hâtivement et dit précipitamment qu'il n'était plus question de fête, avec une visible impatience de l'arracher immédiatement au contact auquel elle avait été exposée.

Léonie que , peut-être, un instinct secret commençait à avertir que , dans cette maison , elle pouvait n'être pas à sa place, salua Paula et se dirigea vers la ported'entrée.

Julien allait la suivre comme pour la couvrir* de sa protection , du moins jusqu'à sa sortie de l'hôtel, mais deux mots retentirent à son oreille, à voix basse , mais si énergiques, qu'ils l'arrêtèrent sur le seuil.

Paula avait tout deviné.

— Reste, j'ai à te parler, avait-elle dit bas à Julien avec un de ces accents inexorables qui rendent présente déjà* l'explosion terrible qu'allumerait la moindre résistance.

Une sueur froide inonda Julien ; et il ne se sentit plus que de la terreur à la pensée d'une scène violente dont Léonie serait témoin, d'un scandale où elle serait mêlée. 11 trouva un prétexte facile de demeurer encore avec la fausse comtesse, et Léonie, poussée par un vague sentiment de gêne qui s'accroissait toujours, s'empressa d'aller reprendre la voiture de place qui l'avait amenée.

Quand la porte du salon se fut refermée sur elle, Paula, se croisant les bras, se plaça en face de Julien, et attachant sur lui son regard:

— Cette femme. . . tu l'aimes I . . dit-elle.

— Que vous importe? Je n'ai rien à vous répondre, reprit froidement Julien, sinon que si j'avais osé aimer la noble créature qui ne saura jamais où elle est venue.,.

— Oh! Julien... fit Paula avec une fureur concentrée...

' — Si j'avais eu l'audace de l'auner, je ne me serais jamais pardonné la témérité de me croire digne d elle !

— Bien ! reprit Paula d'une voix étouffée comme si tout le sang d'une blessure faite au cœur lui refluait aux lèvres... Bien!., sois sans pitié!.. Vous ne savez pas» malheureux, combien ma vengeance peut être terrible!.. Et la crainte du blâme ne me retient pas , moi ! . .

— Je n'ai plus rien à faire^ ici , reprit froidement Julien. J

, Il fit quelques pas pour s'éloigner; mais, comprenant qu'il avait été peut-être cruel pour Paula, il revint vers elle pour lui tendre la main. Celle-ci retira la sienne violemment. . . L'orgueil jaloux pouvait pardonner encore l'indifférence... une préférence, jamais!..

Julien sortit. \

Paula s'assit à une table, et écrivit deux billets. L'un, — lettre d'adieu, — était adressé à Chabrand. Pas un mot de colère n'accentuait cette inexorable rupture. Paula n'était pas une femme à dépenser son énergie en paroles ; d'ailleurs Chabrand et l'affront inouï qu'il avait fait à Paula, n'avaient plus que la seconde place dans les préoccupations de sa vengeance.

Le second billet fut encore plus laconique; il ne portait que ce seul mot : t J'accepte, i Et Paula chargea sa femme de chambre de le remettre à l'auteur du mystérieux envoi de ce tissu du Thibet qu'elle avait mis en comparaison avec le cachemire offert par Tomanas.

Immédiatement après ces deux billets écrits, Paula quitta l'hôtel du comte de Chabrand pour n'y jamais rentrer.

Nous passerons maintenant sur de pénibles années, nous ne raconterons pas à notre lecteur la transformation fatale qui, peu à peu, s'était opérée chez M; Brémond; nous n'énuraérerons pas les dépenses inexpliquées qui* entre ses mains , dissipaient incessaminént les ressources de la maison , malgré les vives réclamations, les ins-» tances de Julien; nous ne peindrons pas l'abandon où le malheureux négociant laissait les affaires de son commerce, son oubli de tous les soins , de tous les devoirs domestiques, et nous arriverons, en passant rapidement sur cette dégradante période, au moment où il touchait déjà au fond du gouffre dans lequel nous l'avons vu s'engager.

Une compensation de tant de malheurs semblait cependant avoir dû marquer cette triste phase pour la maison du négociant : l'état de madame Brëmond, objet des constantes préoccupations de la famille, s'était sensiblement amélioré; l'intelligence faisait luire des rayons, confus et affaiblis encore, dans cette tête malade; madame Brémond demandait même à venir se mêler à la vie commune, à reprendre sa part de travail, et le médecin conseillait de se prêter à son désir dans une mesure prudente comme un essai qui pouvait réussir. Mais était-ce un bienfait pour madame Brémond que la raison, triste flambeau qui allait éclairer pour elle sa ruine et son malheur?

Si un bâtiment s'était perdu dans les mers du pôle, si le retour vers la patrie se trouvait à jamais fermé, si l'équipage était condamné à une lutte sans espoir avec la faim , avec tous les fléaux d'un ciel qui ne semblerait que le sombre plafond d'une prison de glace, si l'équipage était voué à cette mort implacable dans un exil ignoré, quelles devraient être les impressions du capi-

taine, seul, le soir, dans sa cabine, réservé forcément à assister, avec le pouvoir dérisoire d'un commandement inutile, à cette longue agonie, et n'étant plus que le témoin impuissant d un désastre inévitable ?

Nous retrouverions quelque chose de ces impressions dans la pensée de Julien assis le soir dans sa cas* de caissier, la tête courbée sur ses livres et voyant, avec une persistance effrayante le passif grandir aux dépens de l'actif ; déjà on n'en est plus à constater l'absence des bénéfices ; les engagements pris vont être en souffrance, toutes les sommes rentrées dans la caisse ayant disparu entre les mains du maître , soutirées par un démop invisible dont Martel n'a pu encore que soupçonner l'existence.

Mais dans les cruelles réflexions qui font constater avec effroi à Julien ces étapes, sur la route d'une catastrophe inévitable et chaque jour plus accélérée, l'heure s'écoule, et le caissier, avant de quitter son poste, songe à établir le résumé quotidien de ses obligations de comptable, vérification impérieuse de chaque fin de journée, connue sous cette dénomination banale : Faire sa caisse.

En comparant et ce qu'il a payé et ce qu'il a reçu, Julien s'aperçoit tout à coup que trois mille francs manquent à la balance; il les redemande à sa mémoire, mais sa pensée vainement creusée, ne peut lui en justifier l'emploi. Seul il a toujours la clef de la caisse^ les sommes passent toutes par ses mains... Comment cette disparition peut- elle s'expliquer?... Il tourne, retourne, cherche partout... Rien!... Une heure se passe encore dans ce mouvement stérile... Brémond est absent; dans la chambre au-dessus on repose; Julien est seul dws le magasin, et ne peut interroger que la vieille Gautier restée sur pied pour fermer les portes, et qui ne peut ôdsi-

rer Julien sur l'incident survenu dans sa sphère d« caissier.

H faut pourtant que Julien se retire ; mais voulant revenir le lendemain plus tôt à sa caisse, il demande à la bonne Gautier la clef du magasin. Celle-ci la lui donne sans l'interroger ; ses susceptibilités si délicates de surveillance cèdent instantanément à la confiance qu'elle conserve dans Julien, que déjà elle unit avec Léo nie dans son cœur comme un autre bon génie, comme le dernier sauveur de la maison!

Julien regagne sa demeure, bourrelé par les soucis d une responsabilité si cruellement compromise; il ne peut reposer, et le petit jour le trouve encore dans l'insomnie de ces perplexités douloureuses ; tout à coup il croit se rappeler un recoin de sa caisse où les billets peuvent être tombés ; Aussitôt il se lève et impatient d'échapper à cette intolérable incertitude , il sort et franchit rapidement l'espace qui le sépare du magasin.

Il entr 'ouvre vivement la porte et se dirige rapidement vers la caisse, avec l'infaillible précision que donne aux mouvements, même dans l'ombre, l'habitude des localités; mais il se heurte contre la porte grillée de la caisse, à ce moment entrebâillée; il demeure étonné, car il est sûr d'avoir fermé sa case la veille avec tout le soin que devait redoubler chez lui le cruel accident dont il se voyait victime... Il entre dans la case; plus de doute: ses genoux ont rencontré un homme qui s'était accroupi devant l'armoire de fer, comme s'il eût voulu cacher sa présence.

— Misérable ! s'écrie Julien , c'est toi qui m'as volé I ' Et saisissant cet homme , il cherche à le relever , avec toute la sainte énergie de l'innocent qui s'attache à son honneur, et à son salut qu'il a retrouvé. '

11 lutte contre l'inconnu et s'efforce de l'arracher de la case sans s'inquiéter si le malfaiteur est ou non armé.

Celui-ci se laisse, en effet, traîner dans le magasin; mais au moment où Julien veut le conduire à la lumière du jour, ducôté de la porte entr'ouverte sur la rue, Tinconnu lutte et cherche à se diriger vers l'intérieur des appartements; Julien redouble d'efforts, il voudrait éviter, s'il se peut , de troubler le silence de la maison, de porter une atteinte, peut-être fatale, au repos de madame Brémond , de sa fille ; mais malgré toute l'énergie que lui donnent le sentiment de son droit, la besoin d'une réhabilitation éclatante, il est dominé par son adversaire dont la force physique est en harmonie avec la puissante stature qu'il a cru entrevoir dans l'ombre.

— Misérable t si tu résistes encore, balbutie Julien épuisé, j'appelle...

— N'appelez pas ! je vous le défends, s'exclame d'une Voix basse, mais impérative, l'homme que Julien reconnaît avec terreur en laissant retomber les bras qui l'étreignaient.

Celui que Julien venait d'arrêter, amène à son tour le courageux caissier devant la porte extérieure , et lui laisse voir enfin les traits de son patron lui-même , de Brémond I

Julien demeure un instant foudroyé sous cette révélation inattendue... puis, sans dire un mot, il quitte la place où l'enchaînait l'étonnement; il va entr 'ouvrir silencieusement chaque volet, et inonde d'un flot de lumière la physionomie pâle de Brémond, où l'insomnie a marqué un nouvel épuisement.

— Monsieur Brémond, est-ce vous qui venez ainsi, subreptricement dérober des sommes, dans cette caisse qui vous appartient , à un homme dont vous engagiez si

cruellement la responsabiUté?,.. Pourquoi no pas vous montrer au grand jour, et pourquoi ne pas ordonner ? Cette caisse est là pour vous fournir ses fonds, ce livre pour marquer à qui ils ont été remis... A quoi bon prendre, pour arriver à votre but, le moyen le plus long, le plus inexplicable, qui pouvait être pour vous le plus dangereux peut-être, et qui, à coup sûr, était le moins généreux pour moi ?

— Eh! Monsieur, reprit Brémond avec une impatience fébrile, surexcitée par la honte, si j'ai fait ce que j'ai cru pouvoir faire, c'est que je voulais m'afifranchir de toutes les représentations importunes que je dois subir de vous, lorsque je vous demande de l'argent.

— Si je me suis permis de faire quelques observations, Monsieur, reprit Julien , c'est que chacune de ces demandes que vous me faites, creuse l'abîme où s'engloutit peu à peu la prospérité de votre maison; depuis quelques jours il ne mé restait plus même le moyen de faire face aux éventualités les plus pressantes... Or, je puis cesser d'être caissier, Monsieur; mais, tant que je le serai, vous ne m'empêoherez pas de défendre vos intérêts, votre honneur... contre tous et contre vous-même.

— Je vous dispense, Monsieur, de vous inquiéter pour mon honneur plus que je ne le fais moi-même , reprit péniblement Brémond en se promenant avec agitation dans le magasin.

— Et que m'auriez- vous dit, Monsieur, reprit Julien, si, ne pouvant prévoir que M. Brémond s'était faiffaire, à mon insu, une clef de sa caisse, et venait ainsi se dépouiller lui-même, je vous avais accusé un déficit d'une somme considérable ?. .

— Et qui vous dit que je vous en aurais demandé compte ?

— Et c'est ainsi, Monsieur, que vous voulez que j'établisse une comptabilité régulière? reprit avec l'explosion d'une juste irritation, Julien poussé à bout,.. Laissez-moi, du moins, écrire trois mille francs donnés à M. Brémond, et veuillez me dire quelle autre somme il faut que j'ajoute à côté... si je ne suis pas arrivé à temps ce matin. , .

Brémond fit un geste de colère étouffée, dans lequel Martel dut comprendre tout au moins que l'inspiration qu'il avait eue de se lever de si bonne heure , avait eu pour résuHat de préserver sa caisse de cette seconde invasion si inattendue.

— S'il en est ainsi, reprit lentement Julien, je puis conserver encore , un jour du moins , mes fonctions de caissier ; mais, autrement, comme toutes mes ressources n'auraient pu suffire aux engagements d'aujourd'hui...

— Cependant, Monsieur, reprit sèchement Brémond, comme j'ai dû m'abstenir tout à l'heure de prendre dans ma caisse une somme qui m'était nécessaire pour une traite que je ne voulais pas laisser venir ici, vous aurez à la payer.

— En plus des billets inscrits ? reprit vivement Julien ; mais ce sera impossible.

— C'est votre atfaire... Escomptez du papier.

— Je n'en ai plus.

— Adressez-vous au crédit.

— Je voudrais , Monsieur, n'être pas obligé de vous dire que c'est vous qui n'en avez plus.

— U faut pourtant que cette traite soit payée , continua Brémond avec une volubilité nerveuse, l'œil dis-

trait et presque égaré. Cette somme est de mille francs, et la traite va venir aujourd'hui. Arrangez-vous; pour ce moment j'ai assez d'observations et de morale... Pas un mot de plus.

Et Brémond sortit, lançant à Martel un regard qui rejetait sur le loyal caissier toute l'amertume qu'il nourrissait contre lui-même.

Julien était resté seul , sans avoir le temps d'opposer une dénégation ou une simple observation même au vœu impératif de Brémond. Jûlien dut comprendre qu'il n'avait plus affaire qu'à un homme dont l'intelligence était, pour ainsi dire, déjà oblitérée , et c'est alors qu'il se demande de nouveau dans* toute la gravité de sa pensée d'honnête homme, si la responsabilité qu'il garde par sa présence, dans la maison Brémond, ne devient pas une complicité forcée et involontaire... Ce n'est pas que Julien ne comprenne d'avance toutes les angoisses d'une séparation qui le laissera loin de toutes les habitudes chéries de son coeur; mais tout doit se taire devant l'honneur qui lui ordonne de quitter ce poste où un dévouement , douloureusement stérile , l'enchaînait. Sa plume, longtemps hésitante, trace sur le papier ces quelques lignes :

t Des causes que j'ignore (il s'adresse à Brémond) » absorbent dans vos mains toutes les ressources néces- » saires pour le salut de votre maison ; ce serait m'as- » socier à votre ruine inévitable et bientôt peut-être irré- » payable , que de la laisser s'accomplir avec une inutiy> lité impassible et forcée ; souffrez donc que ce soir » je vous rende mes comptes pour la dernière...

Martel en était là de sa lettre, quand il entendit s' entr' ouvrir la porte pratiquée en haut de l'escalier

tournant, et un bruit léger, attestant la présence imminente d'une personne dont il ne devait pas attendre la venue, fut distinctement perçu par son oreille.

Il s'avance avec curiosité pour voir qui pouvait venir ainsi des appartements supérieurs ; mais en apercevant madame Brémond, qui descendait lentement, appuyée sur le bras de sa fille , il n'eut que le temps de se jeter immédiatement avec effroi sous l'escalier, épouvanté de l'effet que pourrait produire sa vue sur la malade.

— Puisque vous êtes mieux ce matin, et que vous avez voulu vous lever, ma mère, disait Léonie à madame Brémond, dont elle soutenait la marche... Eh bienl nous allons réaliser le désir que vous m'avez exprimé si longtemps; il n'y a personne dans le magasin à cette heure, nous serons seules, et vous pourrez regarder à votre aise les beaux meubles de mon père.

Madame Brémond avait , en effet , le visage calme et souriant; elle semblait être dans une phase de lucidité, et déjà satisfaite de voir son vœu exaucé par sa fille, elle admirait successivement, appuyée sur son bras, les divans, les vasçS, les objets magnifiques de toute sorte, devenus trop nombreux, hélas I dans un magasin dont ne les faisait plus sortir l'activité désormais paralysée du maître.

Pendant ce temps, Julien, blotti comme un voleur derrière l'escalier, osait à peine respirer; il tremblait que le regard de madame Brémond n'arrivât jusqu'à lui et ne signalât sa présence dont l'heure même, choisie par Léonie pour cette visite matinale (heure à laquelle Julien n'était jamais encoreaumagasin) , attestait le danger prévu.

Madame Brémond heureusement n'aperçut pas Julien ; mais, au moment où elle se disposait à rentrer, elle avisa la porte entrebâillée de la case du caissier.

— Tiens! la caisse est ouverte, dit-elle.

Léonie avait , en effet , déjà remarqué avec une sorte d'instinctive inquiétude, cette trace vague de la venue prématurée de Julien ; madame Brémond se dirigea avec une curiosité d'enfant vers la caisse où Léonie la suivait toujours avec ce même effroi indéfini.

Madame Brémond s'assit dans la case et commença à feuilleter les livres.

— Je veux voir, dit-elle, si j'aurais la tête assez forte pour me remettre au fait de Ja situation de la maison.

— Non, ma mère, non... reprit Léonie avec vivacité, en cherchant à fermer le grand-livre où elle pensait avec effroi que sa mère trouverait les symptômes de leur mauvaise fortune... non, ma mère, cela vous fatiguerait...

— Laisse-moi! laisse-moi, ma fille , reprit madame Brémond en rouvrant le registre avec la même obstination... C'est un essai que je veux faire... tiens, tu as fait tomber un papier, ajouta-t-elle avec impatience, et ramassant une lettre commencée, placée dans le livre et que le brusque mouvement de Léonie avait fait voler sur le parquet.

Et, tout en gardant dans sa main la feuille trouvée, madame Brémond chercha à examiner la balance du Doit et dp l'Avoir.

— Tiens, c'est singulier , dit-elle ; il me semble que nous devons... nous qui avons toujours été au-dessus de nos affaires... Oh ! non, ça ne se peut pas... Mais non, voilà-bien le total !

Léonie avait cessé ses efforts pour empêcher sa mère de feuilleter le registre, parce qu'à ce moment ses yeux s'étaient reportés vers lemagas : n, comme pour y appeler un secours; alors elle avait aperçu Martel très-pâle et de la main cherchant à lui faire des signaux de détresse.

Elle avait reculé de quelques pas vers lui et Julien avait pu lui dire à voix basse sans que ses paroles eussent frappé l'oreille de madame Brémond préoccupée.

— Par pitié , qu'elle ne lise pas le papier qu'elle tient dans la main; ce serait pour elle un coup mortel i

— Oui, oui, disait madame Brémond, j'ai beau compter et recompter, le passif l'emporte dans la balance.

— Et cela vous prouve , ma mère , que votre tête est encore trop faible pour de pareilles opérations ; notre situation n'est pas ce que vous croyez... et la preuve, la voici ! fit- elle rapidement en arrachant des mains de madame Brémond la lettre de Julien.

— Qu'est-ce que c'est que ce papier que tu m'arraches? dit madame Brémond avec surprise.

— C'est une lettre du caissier pour mon père... une lettre qu'il avait laissée pour lui, reprit la courageuse fille, en dominant l'émotion terrible qu'elle ressentit à la lecture des lignes tracées par Martel... Tenez, ma mère, écoutez, et vous allez comprendre combien vos alarmes étaient vaines.

Et Léonie puisant des forces dans son dévouement filial, improvisant un compte-rendu de la situation qui démentait complètement les craintes de madame Brémond, parvient à faire luire dans cette intelligence, voilée encore de nuages confus, un rayon de cette sérénité qui lui manquait à elle-même.

Madame Brémond, encore heureuse de ces rassurantes explications, même quand elles lui prouvaient qu'elle n'avait pas encore retrouvé toute la netteté de ses idées , se dirigea vers l'escalier qu'elle voulut gravir seule pour prouver que ses forces étaient revenues.

Au moment où elle disparaissait, Léonie, demeurée en

arrière, se pencha au-dessus de la rampe de façon à être vue du jeune caissier et, de là, la jeune fille d'une voix basse, mais indiciblement pénétrante, en implorant Julien d'un angélîque regard:

— Par pitié 1 dit- elle , ne nous abandonnez pas !

Après avoir prononcé ces paroles et jeté aux pieds du jeune caissier le papier où celui-ci avait consigné sa fatale résolution , elle avait disparu à la suite de sa mère, laissant Julien transformé dans une extase éblouie de cet amour qui est la plus sainte de toutes les abnégations, le plus invincible de tous les courages ; il était décidé désormais à lutter et à tomber le dernièr sur ce gouvernail du bâtiment où il était battu d'une tourmente inconnue.

Outre le déficit produit par la soustraction des trois , mille francs, un nouveau paiement non inscrit sur le livre était annoncé à Julien. Mais une demi-heure lui restait encore jusqu'au moment où la caisse était régulièrement ouverte ; il cherche dans sa tête à quelles dernières ressources il pouvait recourir; il se jette dans une voiture, résolu, au besoin, à aller utiliser même, dans ce but, les secours qu'il pouvait réclamer d'amis personnels , dont sa conduite lui avait regagné l'estime et la confiance.

L'heure fixée pour l'ouverture de la caisse sonnait à la pendule du magasin quand la voiture qui ramenait Julien s'arrêta à la porte. Le caissier en descendit radieux, car il était parvenu à réunir les sommes nécessaires pour ses paiements du jour.

Après plusieurs effets inscrits d'avance et souscrits régulièrement, se présenta enfin la traite qui faisait l'objet des préoccupations nouvelles de Julien. — Mais quel éclair terrible dut illuminer sa pensée lorsqu'il vit à quel

ordre elle était souscrite et lorsqu'il reconnut à l'endos la signature de Pauline Vernier qui, pour rendre l'effet plus régulier, n'avait pas usé du nom falsifié de Paula sous lequel elle était connue.

Tout s'expliquait pour Julien désormais.

Que dut-il alors se passer dans son âme?.. Quelle fut sa résolution?.. Nul n'en dut recevoir la confidence; mais aussitôt que sa caisse put être fermée^ il se dirigea vers la demeure de l'ex-ouvrière.

Il était une heure de l'après-midi, et à ce moment de la journée où l'on déjeune encore, une table réservée à une autre destination , réunissait chez Paula quelquesunes de ses collègues et deux ou trois représentants de la jeunesse dorée, auxquels, pour faire exception — tout au moins au point de vue de la jeunesse, — s'était associée l'oisiveté de Lourdin.

L'amant infortuné de la considération n'était pas plus heureux auprès de Paula, qu'il poursuivait hautement d'hommages moins dissimulés que lorsqu'elle était encore sous la tutelle redoutée de l'officier d'Afrique.

C'était ainsi qu'en plein jour, Paula cherchait à tromper par le jeu l'insatiable ennui de ses instincts blasés , et le lansquenet avait établi dans son salon sa loterie ty— rarihique; le lansquenet, ce pile ou face des salons, cette roulette affranchie de la surveillance de la police ; cette distraction cupide qui, mettant hors de cause tout l'intérêt d'une lutte combinée et disputée, réduit le jeu aux termes d'un grossier appât recherché sans labeur de l'esprit, — à l'attente passive d'un cadeau du hasard I Paula voyait avec indifférence l'or et les billets rouler sur son tapis... elle était en veine de perte et c'était à peine si l'acre saveur de cette émotion , si pal-

pitante pour tout autre, réveillait par quelque titillation oe cœur desséché.

On avait prévenu mystérieusement Paula que Brémond, qui ne voulait pas entrer au salon , l'attendait dans *a chambre ; elle ne se pressait nullement de se déranger ; «On on venait de lui annoncer que M. Brémond, las d'attendre, était sorti et allait revenir , lorsque, quelques instants après, une carte lui fut remise.

Paula pâlit visiblement, et priant son voisin de tenir le jeu pour elle, quitta instantanément le salon. Elle venait d'apprendre que Julien Martel l'attendait ; depuis le jour où elle l'avait revu dans des circonstances si terribles et si décisives pour elle, c'était la première fois qu'elle sentait son cœur revivre dans une violente agitation.

— Eh bien! dit-elle au visiteur inattendu, du plus loin qu'elle l'aperçut, en cherchant à dissimuler sous un accent semi-railleur l'émotion de sa voix... Qu'est-ce qui me procure donc l'honneur inattendu de voir M. Julien Martel?

Au son de la voix de Pauline , Julien semble échapper à une rêverie douloureuse où il étâit tombé.

— Je viens de voir sortir de chez vous, reprit Julien d'une voix lente et accablée, M. Brémond... H était si préoccupé qu'il ne m'a pas même aperçu, bien que je me sois trouvé face à face avec lui.

— Est-ce pour m'apprendre que M. Brémond est préoccupé que vous m'accordez votre rare présence? reprit Paula , toujours avec le ton du persiflage.

— Ecoutez, Pauline, reprit Julien, je vais droit au but avec vous... Je viens en appeler à tout ce qui reste chez vous des bons sentiments de l'ouvrière laborieuse et indépendante ; je viens vous demander de ne pas dé-

frayer votre luxe avec la misère et la perte d'une famille bien douloureusement frappée ! Je reconnais l'empire de ce charme, de cette grâce, qui troublent le cœur et égarent la raison ; mais quand vous pouvez choisir parmi tant d'oisivetés opulentes, je ne crois pas trop présumer eneore de vous, de cette fierté même qui vous a perdue, en pensant que vous ne voudrez pas devoir pluslongtemps l'éclat de votre fortune à des folies qui coûtent si cher et qui peuvent vous être un jour si amèrement reprochées.

Paula avait écouté Julien avec une colère sourde sans cesse croissante, et d'autant plus amère que chaque mot aigrissait encore une nouvelle déception de son amourpropre; ce n'était pas, à coup sûr, une leçon sévère qu'elle attendait de l'homme que , dans une de ces illusionsfaciles à renaîtrepour son orgueil, elleavait cru peutêtre un moment revenu à ses pieds. Aussi l'expression d'ironie sceptique et inexorable qui souleva le coin des lèvres de Paula , dut-elle faire comprendre à Julien combien il avait peu de chances de réussir dans sa tentative désespérée.

— A merveille ! reprit Paula... Eh bien I si je n'ai pas eule plaisir de vous voir depuis quelque temps, mon cher monsieur Julien, au moins je n'y perds rien... Vous me rendez, avec les intérêts, tout l'arriéré de la morale différée... Ainsi, c'est bien entendu ; grâce à l'empire de ces charmes que vous me prêtez, et dont vous attestez vousmême si bien le pouvoir irrésistible, je puis subjuguer, pervertir, ruiner l'univers tout entier... excepté M. Brémond. . . le père de mademoiselle Léonie. . . Aussi de quoi, diable ! m'avisé-je d'aller ainsi toucher à la dot de cette , jeune personne. .. d'aller affaiblir pour elle les moyens de récompenser cet amour, si pur, si chaste, si désintéressé surtout , que vous lui avez voué! .. C'est complètement

manquer, il faut l'avouer, de convenance et de procédés.

Un long silence suivit chez Julien cette vive et douloureuse agression de Paula.

— Oh! oui, s'écria- t-il enfin amèrement, pâle de l'émotion qu'il contenait à peine... Oui* vous ne pouvez comprendre l'amour, même le plus légitime, que comme un marché... ainsi je ne me trompais pas! Quand vous avez ainsi enlevé M. Brémond à ses devoirs, à sa tranquillité^ son honneur, c'était une vengeance contre moi, contre une personne innocente delà haine que vous me portez, de l'amour que vous me supposez pour elle... Vous n'ignorez pas [qu'elle supporterait l'adversité, la misère avec courage ; mais vous voulez la frapper dans la considération de son père!.. Ah! c'est digne et généreux!

— Que voulez- vous? mon cher, reprit Paula ens' étendant nonchalamment sur son divan , et agitant un écran chinois avec la plus insoucieuse indifférence... je vous l'ai dit aussi : nous autres femmes perdues , nous ne risquons rien de nous venger... Un remerciement aujourd'hui , l'oubli demain , voilà ce que nous vaudrait la générosité... Du moins, on se souvient plus longtemps de nous quand nous faisons du mal.

— Au fait, vous avez raison, Paula, reprit Julien d'un ton ferme et décidé. . . moi seul ai tort de venir ainsi vous demander grâce... d'humilier avec moi ceux que vous voulez perdre. . . Cette famille à la destinée de laquelle je m'attache, aura la détresse et la misère en partage. . . A nous, notre destinée!.. Quant à vous, Pauline, suivez votre voie !

Et Julien , retrempé dans la dignité de sa résignation, s'était levé pour sortir... mais Paula aussi s'était levée, et se plaçait devant l'entrée ; sa figure pâle et ardente à la

fois avait complètement dépouillé le masque de railleuse indifférence qu'elle avait pu conserver encore jusque-là.

— Où vas-tu? fit-elle d'une voix oîf palpitait toute l'énergie primitive d'une passion sans déguisement et sans frein.. • la retrouver, n'est-ce pas?., lui dire que tu as fait tout ce que tu as pu pour préserver son avenir des malheurs qui la menacent... lui dire que ton amour la récompensera ?.. Oh t je ne veux pas que tu sortes ! . . .

— Ainsi, Paula, la fastueuse et l'enviée, reprit Julien en croisant les bras, Paula est donc jalouse de ce labeur misérable de deux êtres qui n'ont pour dédommagement d'une ruine inévitable que leur conscience, et peut-être cet attachement que vous leur supposez l'un pour Vautre... C'est donc là l'envie amère et dévorante, le néant mal doré, que cachent les splendeurs de la vie du plaisir ! 1

— Crois qu'il en est ainsi, si tu le veux, reprit Paula avec emportement, mais t'iraagines-tu que je te laisserai ainsi vivre auprès de celle que tu aimes, dans ce malheur que vous béniriez encore, dans cette souffrance à deux dont je suis à jamais privée ?. . Oh ! non ; je vous séparerai... C'est la dernière joie que je puisse espérer!

Paula, placée devant la porte dont elle semblait défendre l'accès, avait des éclairs dans le regard, mais Julien, calme à son tour, s'était rassis sur le divan que Paula venait de quitter.

— Quand vous aurez décidé de me laisser sortir, Paula, reprit-il, vous voudrez bien me le dire ?

— Ecoute, reprit celle-ci ; parlons raison ; il faut enfin que ton mépris et ma haine comptent ensemble. M. Brémond m'aime à un degré que tu ne peux pas supposer... Il ira où je le mènerai... à la ruine, à la honte, à un crime si je le lui ordonne. • . Eh bien ! je puis aujour-

194 LA VIE fcE PLAISI*.

d'hui, ici môme, fermer «mis ses pas l'abîipeoà il court, où il entraîne sa famille, et le condamner tout au moins à l'inertie du désespoir Oui, tu peux sauver ^honneur de ce malheureux, l'avenir de ta Léonie...

— La condition ? reprit froidement Julien, car ce doit être un marché encore . . .

— Oh f ne va pas croire, reprît impétueusement Paula dans un dernier retour de fierté, que je songe à te redemander quoi que ce soit qui ressemble à de l'amour... La condition que je te fais, tu dois V accepter sans hésitation, si tu n'aimes pas cette femme... et, plus encore, si tu as pour elle, en effet, cet amour si pur et si désintéressé... ajouta-t-elle avec' l'ironie sanglante et désespérée de la vengeance.

— Et c'est ?.. Parle donc ! reprit Julien qui commençait à se sentir troublé dans sa résignation.

— C'est de quitter la maison Brémond, d'abandonner Paris, de te séparer de ta Léonie.. . C'est de né plus la revoir, de renoncer à jamais à tout espoir de la voir t'appartenir.

Julien tressaillit.

— Mais ce n'est pas tout, entends-tu, continua Paula... Si tu pars, il faudra que ce soit sans qu'elle sache les véritables raisons de ta fuite, sans qu'elle connaisse ton dévouement... elle t'en aimerait davantage; il faudra qu'elle suppose que tu quittes sa maison parce que cette maison est ruinée et que tu cherches ailleurs une récompense mieux assurée de ton travail...

— C'est cela, reprit Julien, qui, cette fois, éclatait d'indignation... vous voulez que je me déshonore!.... Qu'est-ce que vous disiez donc que vous ne vouliez pas nous réunir ?..

. — Tu refusés ? reprit Paula.

— Je n'ai pas même à répondre, je mo borne à demander si je puis sortir.

— Au contraire, reprit Paula à qui sa femme de chambre avait fait un signe... moins que jamais... car M. Brémond est là.

— Je suis donc d'autant plus assuré de sortir, car tu ne voudras pas que j'assiste à votre entrevue. ..

— Tu te trompes, et je veux que tu entendes tout ; alors si tu crois devoir refuser l'offre que je t'ai faite, libre à toi.

— Mais...

— Pas un mot de plus, le voici.

Et elle désigna à Julien un cabinet de toilette, qu'elle ferma après qu'il y fut entré et dont elle achevait à peine de mettre la clef dans sa poche, au moment où Brémond souleva la tapisserie de l'autre porte.

Brémond entra comme une bête fauve, promenant autour de lui un œil hagard; et le dialogue s'engage ♦entre Paula et lui.

— Pourquoi ne m'avez-vous pas reçu plus tôt?..

— J'avais une veine au lansquenet.

— Il y a déjà longtemps que vous avez quitté le salon.

— C'est possible...

— Seule, que faisiez-vous ?

— Et s'il me plaisait d'être seule?..

— Il y a quelqu'un de caché ici, car je suis sûr qu'il n'est pas sorti. »

— S'il est ici, pourquoi serait-il caché? Il peut n'y être que par ma volonté.. . Quelle raison a ma vblonté de ne pas se révéler ?

— La raison de me tromper.

— Vous tromper ! vous êtes bien présomptueux de croire qu'on s'en donne la peine.

— Mais savez- vous, Paula reprit Brémond avec fureur...

— Je sais, reprit Paula, que vous devenez très-ennuyeux... Vous voilà en plein drame... Ah çà ! Est-ce moi qui ai été vous implorer ?.. C'est vous, qui, en inscrivant, m'obsédant, me suivant partout, m'avez suppliée opiniâtrément de vous accorder mon amour... ce bonheur qui semble avoir perdu tant de son prix pour vous.

— Du bonheur !.. reprit Brémond d'une voix où se trahissait tout l'épuisement du désespoir, quel bonheur, grand Dieu !.. Je ne vous parle même pas de mes inquiétudes incessantes... Je ne vous parle même pas de mes tourments devant ma femme, dont vous me faites bénir... c'est horrible à dire... dont vous me faites bénir la foie... je ne vous dirai môme pas que je n'ose regarder ma fille.

— Oh ! mon Dieu ( interrompit Paula avec une insouciance exagérée, comme pour faire plus sentir à la fois de deux côtés la portée de son pouvoir... Vous pouvez continuer .. Je vais faire une cigarette.

— Je ne vous parle pas de tout cela, reprit Brémond dans son exaltation sans cesse croissante, tout cela c'est mon châtiment r et je dois le subir; mais quelles sont ces joies si grandes, si on doit les mesurer à l'expiation ? Quels trésors de tendresse et d'enivrement ont dû servir d'excuse à l'excès de mesJautes ? Eh bien !.. cet amour, c'est à peine quelque illusion menteuse I . . Toujours l'inquiétude ! jamais le bonheur!.. Quand je suis loin de vous, un malaise ardent... une incurable inaptitude à tous les devoirs qui me sont imposés... un besoin in-

sensé de suivre vos traces!.. Près de vous, d'amères déceptions, la conscience de votre affection absente... une jalousie torturante, implacable ! est-ce qu'auprès de moi, votre âme, votre pensée, tout ce que je veux, m' appartient? Est-ce que vous ne me serez peut-être pas demain infidèle, comme vous Fêtes peut-être aujourd'hui. . . comme vous l'étiez hier?.. Voilà le bonheur que vous me reprochez... et qui m'a coûté si cher !...

Un moment de silence suivit cette fiévreuse explosion... Paula paraissait impassible!... Elle comprenait qu'il fallait formuler en un moment à l'oreille de Julien une preuve formidable, irréfragable, de son pouvoir.

— Écoutez, Félix, dit-elle enfin d'un ton plus radouci.. . Bien que je vous aime plus que vous ne croyez, il est possible que mon cœur ait d'autres préoccupations.

— Vous en aimez un autre?...

— Je ne dis pas cela ; mais enfin je ne puis vous rendre en bonheur, je le sens, la compensation de tant de sacrifices... Eh bien ! donc, plus de reproches inutiles.., plus de scènes... il vaut mieux se séparer.

— Nous séparer ! nous séparer I murmura Brémond en pâlissant... Mais tu ne m'as donc pas compris ? Estce que, malgré toutes les souffrances, malgré tant d'amers -désenchantements, est-ce que tu ne sais pas que tu es une condition nécessaire, inévitable, de mon existence ? Oh ! ce n'est pas une passion de jeune homme qu'une illusion fait naître et qu'un nouvel espoir emporte ; c'est un dernier amour qui a triomphé de tous les obstacles les plus sacrés, qui m'a fait oublier les devoirs de toute ma vie, et qui ne peut s'éteindre qu'avec elle... Oh ! tout ce que tu voudras, tout, mais ne me dis pas que tu veux me quitter, en aimer un autre ! ... si

tu ne veux pas qu'h mon tour je devienne fou, que je franchisse, par quelque acte criminel, les dernières limites auxquelles je me suis arrêté ?...

Paula se tut quelques instants, contemplant à ses pieds son esclave qui n'implorait plus que le maintien du joug, sous lequel il s'était un moment révolté. La preuve de l'amour ou plutôt de l'aliénation du cœur et de l'intelligence de Brémond, était aussi complète que l'astucieuse créature pouvait l'espérer ; elle congédia le négociant sous le prétexte d'un bijou désiré par elle et que celui-ci courut chercher.

Un instant après la sortie de Brértiond, la porte du ca- • binet de toilette s'était rouverte ; Julien en était sorti pâle et pensif, aucune trace de colère n'avait survécu sur ce front baigné d'une sueur froide... Dans le calme mortel d'un immense, d'un affreux sacrifice, devenu nécessaire, il ne se sentait plus que de la compassion pour cet homme que ses instincts d'affection, ainsi corrompus, avaient, à l'âge oh l'on doit songer au port, rejeté dans les orages irrésistibles de la jeunesse ; c'est tout au plus même si dans le noble cœur de Julien survivait un ressentiment contre cette sirène odieuse qui avait, sous les mûmes traits, succédé si étrangement à l'ouvrière, t dignement fière, qu'il avait connue autrefois.

— Paula, dit-il enfin, si je me sacrifie comme tu le veux, tu réponds d'éloigner à jamais Brémond. *

— Je vais lui envoyer sa lettre de congé. j

— M. Brémond n'a plus pour toi d'autres engagements qui pèsent sur lui ? • i

Paula réfléchit un instant.

— Qu'il en ait ou non, je me charge de tout ; d'ail- leurs, ajouta-t-elle, en voyant l'hésitation de Julien,

si je manquais à ma promesse, ne pourrais-tu revenir?

— Et cette lettre de congé, quand M. Brémond l'aurat-il?

— A l'instant. Quand il reviendra ici, il ne m'y trouvera plus, et le billet que j'écris là, sous tes yeux, lui sera remis... si tu me donnes ta parole de faire tout ce que je te demande, tout... entends -tu?... même de garder le silence sur la cause de ton départ...

— Tu ne te sens donc pas le droit de douter de ma parole!... reprit douloureusement Julien. Du moins, c'est là ma vengeance !... Allons, j'accepte tout... Écris vite, et terminons-en surtout I...

Paula demeura interdite à cet arrêt, comme si elle commençait à être inquiète de son triomphe.

— 11 faut qu'il l'aime bien pour un pareil dévouement, murmura, en froissant convulsivement sa plume, la courtisane qui, condamnée à sa victoire, se mit à écrire, sous les yeux de Julien, sa lettre à Brémond.

Ce fut quand Julien rentra dans la maison de la rue des Bourdonnais, qu'il comprit tout le poids de l'engagement qu'il venait de prendre ; ce n'était plus à la présence seule de Léonie qu'il fallait renoncer, c'était à ses souvenirs. H fallait même l'absence de son estime !... et la situation de Julien était d'autant plus cruelle qu'il ne pouvait déléguer à un ami même le soin de se calom* nier aux yeux de celle qu'il aimait.

Dans une de ces opérations terribles de la chirurgie, qu'il eût moins redoutée à coup sûr, ce n'est point au patient lui-même qu'il est réservé de tailler ses propres chairs et de fouiller douloureusement sa plaie ! . . . Mais Julien n'avait à s'en fier sur aucun autre pour faire ao*

cepter à Léonie son sacrifice, déguisé sous le voileodieux de l'égoïsme, pour réussir à produire sur l'esprit de la bonne Gautier cette cruelle illusion. Deux fois il s'était trouvé en présence de Tune et de l'autre, sans avoir la force de parler ; mais enfin les engagements pris et exécutés déjà par Pauline, devenaient menaçants pour ses retards, en même temps qu'ils faisaient appel à sa loyauté. Il fallut donc que Julien dominât sa douleur avec une force surhumaine pour redemander à Léonie, comme le résultat du calcul le plus légitime, les moyens de profiter des propositions d'un négociant habitant le Havre, propositions, on se le rappelle, précédemment repoussées par lui, au moment où l'on avait pu supposer que son éloignement devenait nécessaire au repos de madame Brémond.

Martel ne put deviner dans Léonie, à la façon dont elle accueillit cette ouverture, qui devait pourtant lui sembler si étrange, aucun signe de douleur, à peine une marque d'étonnement ; telle était la puissance de concentration du caractère de cette singulière et noble fille, qu'aux torts les plus répulsivement constatés, aux déceptions les plus amèros, elle n'opposait que le silence de la résignation et l'impassibilité du courage. Et peut-être y avaitil quelque chose de plus fatal encore pour Julien, dans cette condamnation tacite qui ne lui permettait même pas de mesurer le degré de déchéance où il était tombé aux yeux de l'arbitre adoré de toute sa vie.

Léonie, au moment où tous les dangers de sa famille lui avaient été révélés, avait une fois imploré fraternellement de Julien aide et persévérance ; elle s'était avancée, avec lui, jusqu'aux dernières limites de confiance et d'abandon que sa nature réservée lui permettait ; désormais elle n'était pas femme à aller au secours de sa prière

dédaignée, et à abaisser même par la condescendance d'une interrogation, par la défaillance d'une surprise, la dignité de sa douleur ; elle écouta silencieusement les vœux menteurs et embarrassés, les arguments torturés et haletants de Julien ; pas un sourire d'indignation n'avait contracté ses lèvres, lorsque dans un dernier effort, le malheureux jeune homme avait effleuré, en balbutiant, la question de cette plus-value de rétribution matérielle qui devait donner seule la vraisemblance d'une affaire à sa cruelle abnégation. D'elle-même, Léonie, avec un calme inexorable et une prévenance sans pitié, avait proposé à Julien de rappeler à Brémond cet ancien projet, et termina là leur entretien, sans laisser paraître aucun autre signe d'altération dans ses sentiments vis-à-vis de Julien ; puis, elle était remontée dans l'intérieur de la maison.

La réponse de Brémond s'était fait attendre; car plusieurs jours s'étaient passés sans que littéralement la présence du négociant eût été perceptible dans sa propre maison ; il n'y faisait plus d'apparition régulière, même aux heures des repas ; il ne rentrait qu'à de longs intervalles et allait directement à sa chambre, puis ressortait le jour, la nuit, sans vouloir, sans paraître même comprendre le besoin qu'on avait de sa présence et de sa parole ; enfin, soit qu'il dût saisir, en exilant Julien, l'occasion de se délivrer d'un contrôle gênant, soit qu'il eût obtempéré machinalement, comme il le faisait pour toutes les affaires de sa maison, à la demande qui lui était transmise , on lui avait arraché quelques lignes pour le négociant du Havre ; la réponse affirmative était survenue courrier pour courrier ; Julien avait pu se mettre en mesure de partir, et un ancien commis prenait sa place dans la case du caissier.

Pendant ces derniers jours, le souci d'un rôle si affreux à soutenir vis-à-vis de Léonie, avait été épargné à Julien ; car' la fille de Brémond n'avait point reparu au magasin, du moins aux heures où Julien pouvait s'y trouver ; tout s'était passé entre elle et lui par l'entremise de la vieille Gautier contre qui le pauvre jeune homme, du reste, avait dû défendre son secret avec plus de peine «

La bonne servante ne s'était pas fait faute de questions, de stupéfaction, de reproches même, vis— à-vis du fugitif, pendant ces derniers jours ; mais Julien n'avait pas failli un instant dans le rôle qu'il avait eu le courage plus grand encore de soutenir devant Léonie. Ce dernier délai avait suffi à Julien pour lui faire comprendre que Paula, du moins, avait exécuté la partiede la convention qui la concernait ; l'excès du trouble, le désespoir évident de Brémond le prouvaient; et, d'ailleurs, signe plus certain encore. . . aucune nouvelle somme n'avait . été demandée par lui à sa caisse.

Paula ayant tenu parole, Julien ne pouvait donc lui laisser supposer par un plus long retard, qu'il hésitât à remplir la sienne ; il partit donc sans revoir Léonie ; rien ne semblait pouvoir ajouter pour lui aux souffrances de ce moment ; il ne connaissait pas encore les douleurs de l'exil t

Mais de son côté, Brémond, lui, se trouvait subitement jeté dans une sorte d'exil moral... Trop faible pour prendre son parti d'une brusque séparation qui lui était imposée, trop abandonné encore à sou penchant fébrile pour ne pas espérer un terme à cette séparation, il avait cherché, mais en vain, à pénétrer chez Paula pour connaître les motifs véritables de la lettre qu'il avait reçue, et d'une rupture dont sa maîtresse avait déguisé le motif

sou* un désintéressement tout au moins bien tardif. D'ailleurs Paula, il faut le dire, outre le danger de dégager Julien de sa parole» avait saisi cette occasion de rompre une liaison où les dernières ressources, bientôt épuisées de Brémond, n'eussent pu compenser longtemps ce qui manquait à ces liens pour elle du côté de l'amourpropre.

Après un ou deux mois pendant lesquels s'était prolongée cette poursuite inutile, Brémond avait pu apprendre que Paula devait se trouver un soir à un théâtre des boulevards ; il l'y avait suivie, et avait en effet aperçu, dans une avant-scène, Paula écoutant d'un air distrait et ennuyé, un mélodrame en vogue.

Brémond, trop impatient pour pouvoir même prêter son attention à la pièce, avait passé la plus grande partie de la soirée devant le péristyle du théâtre ; il avait reconnu et marqué de son attention le magnifique attelage de Paula, et se promettait d'obtenir d'elle, à tout prix, une explication, en l'abordant sur la route qu'elle devait parcourir pour arriver à sa voiture. {

Le spectacle enfin était fini ; Brémond interrogeait depuis quelques instants d'un regard avide la foule qui s'épandait par les vomitoires de la façade, lorsque enfin il aperçut, sous un capuchon de satin blanc, bordé de cygne, la brune chevelure, le visage de Paula, toujours empreint de je ne sais quelle nonchalance insoucieuse et séductrice. 11 s'élança vers elle et reconnut alors à son bras un compagnon qu'il n'avait point aperçu dans les profondeurs de la loge; c'était Lourdin, dont le teint couperosé s'animait d'une expression triomphale, soit qu'il en fût encore avec Paula à des vœux préliminaires qu'il croyait près d'être écoutés, soit qu'en elfet l'une de ces échéances inexorables, souscrites par la prodigalité ou

l'imprévoyance, eussent condamné Paula passagèrement à ce joug avilissant.

— J'ai à vous parler, Madame, dit Brémond d'une voix tellement émue qu'elle avait peine à se faire entendre.

Paula regarda fixement Brémond comme si elle eût eu peine à le reconnaître, ce qui donna à Lourdin le temps d'intervenir dans la conversation.

— Ah ! c'est vous, mon cher, lit-il avec fatuité ; vous veniez sans doute proposer à Paula de vous acheter un nouvel ameublement ; mais décidément vous vous gâtez beaucoup et j'ai conseillé à Paula de vous changer... comme fournisseur... Vos étoffes sont mauvaises^ vos meubles sont mal conditionnés ; il faut que vous vous occupiez un peu plus de vos affaires, et un peu moins d'idées folles qui ne conviennent pas à un homme établi, à un honnête commerçant. '

On ne sait pas ce que Brémond eût répondu ; mais Paula, qui n'avait paru pas plus s'émouvoir des paroles de Lourdin que de la présence de Brémond, indiqua du doigt au premier, dans la foule, son domestique qui la cherchait sans la trouver, et pendant le temps si court où Lourdin s'avança au-devant du domestique, en lui désignant sa maîtresse, Paula dit bas à Brémond :

— J'ai à vous parler. Venez demain à midi.

Puis, sans attendre que Brémond eût pu tenter d'articuler la moindre réponse, elle lui tourna le dos, et disparut au bras de Lourdin.

Brémond, qui avait retrouvé depuis deux ou trois jours un peu de sommeil dans la fatigue et le découra^ gement, ne put dormir cette nuit-là; et le lendemain, à midi précis, il se trouva chez Paula dont la porte lui fut ouverte.

On l'introduisit dans le boudoir, en attendant la venue de celle qui avait prêté pour lui si longtemps à cet appartement une invincible attraction.

Tout le souvenir des agitations qui l'avaient rendu si malheureux, des sacrifices qui l'avaient fait si coupable, avait disparu ; il ne songeait plus qu'aux habitudes captivantes qui le ramenaient chaque jour dans ce réduit, à cette vie qui le transportait incessamment dans la sphère féerique des passions t

Son cœur battait violemment lorsqu'il entendit Paula s'approcher. Celle-ci parut en effet enveloppée d'une splendide robe de chambre de lampas.

Brémond restait silencieux devant elle; ce n'était point l'ardeur d'un sang, juvénile encore, qui se réveillait en lui; chose étrange! c'était son cœur qui^tout entier, s'élançait vers une femme dont la beauté seule semblait devoir provoquer quelques tributs intéressés, quelques grossiers hommages ; les yeux de Brémond n'étincelaient que de larmes contenues ; il aimait Paula comme il eût pu aimer la femme la plus noble et la plus digne ; la réhabilitation de ce funeste amour, autant qu'elle était possible du moins, se trouvait, comme son expiation, dans son excès.

— Je vous disais donc, mon cher monsieur Brémond, que j'avais à vous parler, fit Paula d'un ton aussi dégagé que si, dans cette circonstance, un hasard l'avait rapprochée du premier inconnu venu, d'un fournisseur appelé par le hasard. Nous sommes maintenant des gens raisonnables et noua pouvons causer comme de vieux amis ; vous êtes rendu aux occupations de votre carrière, à l'affection de votre famille; cela vaut mieux pour vous, croyez-moi, et loin qu'en vous priant de venir me voir, j'aie intention de vous arrêter dans cette meilleure voie,

je viens vous offrir, au contraire, le moyen d'y accomplir un nouveau devoir,

A cette préface inattendue, la surprise commença à remplacer, sur la physionomie de Brémond, l'expression de l'amour suppliant, et de la prostration douloureuse où était retombée cette âme faible et passionnée.

Paula, toujours insoucieuse et nonchalante, et à demicouchée sur son sofa , balançait languissamment son pied, dont ses regards semblaient mesurer complaisammentla gracieuse finesse.

— Une proposition dont je me suis chargée, continuat-elle, m a lait vous demander une entrevue que, sans cela, j'aurais continué très-sagement à vous refuser. Oui... une proposition qui, sans doute, va vous paraître singu-

» lière de ma part... mais n'importe... j'arrive au l'ait. Vous aviez un employé, Bernard... qui est maintenant établi pour son compte, et qui fait d'excellentes affaires ; c'est à lui que je me suis adressée pour mon dernier ameublement... et, tout en causant, il me disait que, pendant le temps qu'il avait passé chez vous, il avait apprécié votre fille, son courage, son ardeur au travail ; et comme il trouve que ces qualités-là valent un capital, il avait l'intention de vous la demander; il voulait vous proposer en môme temps de vous acheter votre maison; il vous en offrirait encore un bon prix, dit-il ; mais il pa A rait qu'on l'a déjà découragé. . . moi, je trouve que si vous l'avez fait, vous avez eu tort. .

— Je n'avais pas su la demande de M. Bernard, reprit Brémond avec un accent tout à fait étrange, et qu'on eût dit annoncer cette fois une brusque et complète transformation dans les courants de sa pensée.

— Vous ne l'aviez pas sue, reprit Paula prenant avec empressement un accent câlin, presque joyeux, . . Quoi!

vous ignoriez... alors tout s'explique... cela peut s'arranger promptement ; c'est un excellent parti. M. Bernard est bien de sa personne, de Tordre, de l'activité... On dit que votre lille est bien aussi...

— De quel droit savez- vous que j'ai une fille? dit Brémond d une voix strangulée, mais cette fois par la fureur, et en serrant si violemment le bras de Paula qu'il fallut à celle-ci tout l'empire qu'elle avait sur elle-même pour ne pas crier de douleur.

Sous cette pression inattendue, Paula leva les yeux vers Brémond dont la face crispée avait complètement changé d'expression. Le faible Brémond qui, déjà, se laissait engourdir dans les séductions de ce lieu enchanté, avait senti soudain, sous ces fleurs fascinatrices, la dent venimeuse du serpent le mordre au pied !.. et c'était le père qui s'était réveillé.

— Halte-là, vipère 1 dit-il enfin, dès que put se faire jour sur ses lèvres une colère d autant plus terrible qu'elle empruntait quelque chose de maladif à la débilité de son caractère. . . Je t'ai donné ma vie, mon repos, mon honneur î . . Oui , tu as le droit de faire de moi ta victime, ton jouet, ta risée!.. Mais de quel droit oses-tu effleurer de ta pensée l'existence de celle créature chaste et laborieuse, de cet ange que le ciel m'a donné pour fille, comme une consolation et un châtiment à la fois!.. Quelle est cette impudence do venir pénétrer ainsi jusque dans mon foyer?.. Ma fille patronée, mariée par toi !.. Ma fille!., maisje te défends deloucher à son repos, àson bonheur, à cette inviolable honnêteté! Si malheureux, si égaré que je sois, il me reste encore le sentiment de ce dernier devoir que je remplirai à tout prix, sauver l'avenir de celle qui a tout fait pour me sauver. . . N'espère pas que tu la leras aussi à plaindre que son père ! et si tu tiens à la vie, crois-

moi, ne me fais pas souvenir un moment de plus que tu as eu l'audace de penser à elle.

Brémond était pâle, haletant sous la fureur qui achevait de l'épuiser, ses poings s'agitaient tournés vers Paula, qui contemplait sans trouble,ni crainte, mais avec un étonnemcnt intérieur, cette défaillance inattendue de son pouvoir. ,

— Voilà bien des grands mots et biendes injures, repritelle en haussantes épaules, parce qu'une fois dans ma vie je me suis montrée votre amie, et que je vous parle raison ; je ne croyais pas avoir fait une chose si extraordinaire pour vous avoir informé qu'un commerçant dont la maison prospère, a demandé la main de la fille d'un commerçant ruiné !..

— C'est vrai! reprit amèrement Brémond... je suis ruiné, et Bernard est sur le chemin de la fortune ! . . mais tu espérerais en vain m'enlever le sentiment de ce que vaut et mérite ceUe que je ne veux pas nommer devant toi... Oui., j'ai donné en spectacle une passion indigne et la ruine de ma famille; oui ! tout ce que j'avais en moi de bons instincts a été dénaturé I . . tout , excepté le sentiment de la paternité... Je puis rougir devant ma fille, mais je n'ai pas perdu le droit de la respecter, de l'adorer à genoux et de la défendre... et je suis bien aise que tu aies osé l'attaquer aujourd'hui, car si grand qu'ait été sur moi ton abominable empire, je sais où il s'arrête I je sais que dans ce naufrage de ma raison, surnage un devoir devant lequel ton influence se brise !

Paula contemplait toujours Brémond, et elle voyait que si sa persistance à protéger sa fille ne diminuait pas, ses forces morales trahissaient son indignation qui s'affaissait... Elle savait que Brémond était un de ces esprits qu'il fallait toujours frapper de vertige, que ce fût amour

ou terreur. Aussi se contenta-t-elle de répondre en faisant tourner dans sa main les glands dorés de sa cordelière :

— Vous pouvez continuer à m'injurier, vous pouvez vous récrier aussi haut que vous le voudrez, mais c'est moi qui vous le dis : Yotre fille sera la femme de Bernard.

— Oh t si je savais que tu osasses poursuivre cet infâme complot. . .

— Eh bien ? fit Paula.

Les regards de Brémond se tournèrent vers le velours de la tenture où étaient appendues quelques armes arabes données par Chabrand à Paula.

— Laissez donc , reprit Paula qui devina le nouvel accès de colère qui l'agitait... les enfants peuvent se blesser avec ces choses là.

— C'est vrail reprit Brémond ; et je n'ai pas le droit de couronner ma longue folie par un dernier acte plus insensé encore ; mais écoutez ce que vous dit un homme quia encore assez d'intelligence pour préférer, du moins, le suicide à l'infamie que vous lui faites entrevoir... A l'instant même j'aurais donné ma vie pour entendre de votre bouche un mot d'amour... mais vous me promettriez l'amour dé toute votre vie, que vous ne m'arracheriez pas le honteux consentement que vous m'avez demandé , dans je ne sais quel but affreux que je ne veux pas connaître.

On avait sonné pendant que Brémond achevait ces dernières paroles, et la femme de chambre de Paula remit entre ses mains une carte dont elle eut soin de dire négligemment la suscription ; c'était le nom d'un des plus jeunes et des plus gracieux soupirants qui gravitaient sans cesse dans la sphère de Paula, un de ceux

dont Brémond avait été le plus inquiet durant son règne ruineux auquel le dévouement de Martel avait mis fin.

Paula donna ordre d'introduire l'aspirant au salon, en observant d un regard oblique la pâleur qui avait marqué sur les traits de Brémond le réveil de la jalousie.

Celui-ci demeura toutefois immobile et muet.

-r- Je ne vous retiens plus , mon cher monsieur Brémond... vous voyez que je suis attendue au salon, dit Paula en rouvrant la porte du boudoir, tandis quelle sifflotait entre ses dents une polka nouvelle.

Brémond pensa à sa fille pour retrouver son courage, et il sortit rapidement.

Par une belle matinée de printemps , sur la place du théâtre du Havre, au bord du bassin qui amène cette forêt bariolée de mâts pavoisés , jusqu'auprès des océans factices de la scène , on voit errer un jeune homme dont la flânerie morose a presque les apparences d'une paresse ennuyée. Le retour du dimanche condamne au repos cet exilé pour qui l'oisiveté n'est qu'une souffrance de plus ; car elle lui fait mieux comprendre tout le vide de sa vie.

Julien a quitté pour sa promenade hébdomadaire la maison, qu'à son arrivée au Havre il a choisie sur le quai d'un canal , comme pour tromper à demi sa tristesse, par le spectacle du mouvement matériel de la navigation et de l'industrie.

L'exil ne commence pas seulement aux frontières d'un paysl... Il existe aussi pour ceux qui possèdent encore leur nationalité, qui entendent leur langue usuelle dans la retraite dont ils ont dû faire choix, mais qui sont séparés violemment de leurs habitudes , de leurs affec-

lions , des traditions de leur passé , des encouragements 0 vivants de leur avenir ; il faut avoir éprouvé cette nostalgie du bannissement à l'intérieur, pour connaître tout ce qu'il y a de déceptions poignantes, d'écœurantes prostrations, dans cette existence déplantée où il semble que le soleil soit sans lumière , comme la terre est sans sou venir; on dirait le tourment incessant, indéfinissable, d'une recherche sans but et d'une attente sans espérance!

La physionomie de Julien a paru cependant prendre une certaine animation à l'heure qui amène de Paris sur la place du Havre les nombreux visiteurs du train de plaisir à prix réduits ; dans cette transmigration régulière du dimanche, Julien voit passer, comme à travers une fantasmagorie fugitive, les silhouettes de son ancienne existence, et il les contemple avec un sentiment de joie dont précédemment il n'aurait pu soupçonner la puissance. Aucune figure connue ne se produit pourtant pour lui dans le premier flot de ces parasites accidentels et économes de la cité maritime; ce n'est que deux ou trois heures après l'heure habituelle del'aiTivée que Julien avise le teint inexorablement rosé et les lunettes inamovibles de Pamphile, ayant au bras une femme sur les traits de qui Julien cherche une vague ressemblance qui échappe à sa mémoire.

La présence de Pamphile , tant que Julien avait vécu à Paris, n'avait eu à ses yeux qu'un prix médiocre... Julien ne tenait pas en très-haute estime l'érudite légèreté du jeune professeur dont les allures excusées, il est vrai, par l'âge, offraient une anomalie fâcheuse et exceptionnelle avec la gravité de sa profession; mais dans l'exil, tout ce- qui rappelle des lieux chéris et regrettés, est doux et précieux, comme un débris vivant de la pa-

trie qui se détache et qui vient à nous ; cependant Julien» craignant de troubler un tête-à-tête , s'éloignait de Pamphile, lorsque, quelques instants après, l'agrégé, cette fois seul, vint lui frapper sur l'épaule.

— Bonjour... dit Pamphile ; enchanté de vous voir... J'avais l'espoir, l'arrière-pensée de vous trouver au Havre , en prenant le train de plaisir, et si j'avais été hier moins pressé par l'heure du chemin de fer, j'aurais été demander votre adresse à la maison Brémond ; je vous aurais prié de me faire les honneurs du Havre... Hospite Julio... J'aime mieux dire Julio que Juliano y qui ressemble à l'italien... l'italien, à mon avis, n'est qu'un immense barbarisme organisé par une race dégénérée f . . . C'est égal, Julio ou non, vous auriez pu me piloter pour voir la grande curiosité de votre villa.

— Quelle curiosité ?

— Comment, vous ne savez pas? Le bâtiment à trois mâts de don Cardenio de Tomanas, qui est à l'ancre dans votre port et qui doit remonter la Seine jusqu'au quai d'Orsay : mais on ne parle que de cela à Paris !

— C'est vrai, reprit Julien qui semblait se réveiller d'un sommeil de la pensée; oui, j'ai entendu parler...

— Tiens, c'est singulier, vous n'avez pas daigné faire, dans une visite de dix pas , ce que nous tenons tant à faire, nous autres, au prix d'une excursion coûteuse (car il n'y a pas de train de plaisir à prix réduit sans supplément. Montesquieu en parle dans le Temple de Gnide!) J'ai quitté Paris et j'ai été visiter la trirème du seigneur bolivien; c'est très-convenable, très-joli, trèsbien aménagé ; des mâts qui se courbent à volonté pour passer sous les ponts... mais votre crédit m'aurait été bien nécessaire. J

— Pourquoi?

— Parce qu'on n'a jamais voulu nous laisser entrer dans la chambre du patron; elle est soigneusement fermée ; quel diable de mystère ça peut-il cacher? On prétend que Charybde et Scylla n'avaient pas plus de pièges et d'abîmes qu'il n'y en a dans les quinze pieds carrés de cette cabine. Mais vous, par l'entremise du négociant pour qui vous travaillez , vous auriez pu nous obtenir la permission. Enfin, n'importe. Bon voyage au voilier du sieur Tomanas I

Julien n'avait prêté qu'une bien faible attention au récit du désappointement du jeune professeur ; il n'avait qu'une pensée : savoir par Pamphile des nouvelles de celle qui seule l'intéressait au monde. Préférant toutefois se ménager une occasion d'aborder par des détours un sujet bien-aimé, il demanda à Pamphile de venir partager son dîner solitaire ; mais Pamphile s'en excusa.

— Ah I je comprends , reprit Julien , vous n'êtes pas seul ... Eh bien ! si la personne qui vous accQmpagne veut partager mon humble repas, qu'elle vienne... Parce que je suis un modeste et triste travailleur , je ne suis pas devenu rigoriste, et la gaieté m'est d'autant plus agréable qu'elle est devenue plus étrangère à mon cœur.

— C'est que... cette personne... non... je ne voudrais pas... vous l'amener, reprit Pamphile (qui semblait avoir 'quelque motif particulier de craindre les reproches de Julien, si celui-ci devait être initié au choix de sa compagne de train de plaisir à prix réduit) ... Et même, il faut que j'aille la retrouver ; elle est au bras d'un ami qu'elle a rencontré ; on m'attend pour déjeuner... ne comptez pas sur moi... d'ailleurs, peut-être vous gênerais-je?

— Pourquoi ? reprit Julien avec étonnement.

— Parce que vous aurez peut-être vous-même prie visite.

— Une visite ?

— Eh ! oui... sans doute. Paula... la belle Paula, qui a ruiné M. Brémond,.. Du salon des secondes, où j'étais modestement, je crois l'avoir vue dans le salon des premières.

— Paula?... fit Julien en tressaillant.

— J'ai idée, continua Pamphile , que cette visite-là vpus concerne. Ah! vous ne savez pas? M. Brémond, qui avait rompu avec elle, et un peu grâce à vous, diton ; eh bien t on prétend qu'ils se sont revus.

— Ah I Paula a revu M. Brémond? s'écria Julien.

— Oui... Mais on m'appelle , réplique vivement Pamphile. C'est...

Et s'arrêlant au moment de prononcer ce nom, Pamphile se dirigea vers sa compagne, abandonnant rapidement Julien, qui n'eut que le temps de jeter son adresse à Pamphile, en lui renouvelant à tout hasard une invitation que le besoin d'être fixé sur une grave incertitude , lui faisait plus que jamais désirer de voir accepter.

Rentré chez lui, Julien apprend qu'une femme était venue le demander, et bien que le signalement qu'on lui accuse de la nouvelle venue s'accordât assez peu avec la visite qy'on semb'ait lui promettre, Julien se sent vivement préoccupé des révé alions qui 4ui ont été faites et dont le vague même est un tourment de plus. Brémond est-il en effet retourné chez Paula? Celle-ci a-t-elle manqué à sa parole ? Julien a-t-il le droit de revenir à Paris, de défendre les intérêts de la famille Brémond, trahis une fois de plus? Au milieu de ces dévorantes per-

plexités , c'est avec un vif tressaillement qu'il entend retentir la sonnette dans sa paisible demeure.

11 se hâte d'aller ouvrir, et quel n'est pas son étonnement, lorsqu'il trouve devant lui la figure douce et vénérable de la vieille Gautier.

11 demeure interdit, foudroyé sous les émotions qui l'assaillent ; il lui semble que c'est tout son bonheur qui renaît,., il lui semble qu'il voit rentrer le passé comme un hôte rendu à son foyer en deuil.

Trop ému pour parler, il conduit dans sa chambre la vieille amie de la maison Brémond, la fait asseoir dans son meilleur fauteuil, met un tabouret sous ses pieds, l'entoure de prévenances, d'attentions égoïstes, car il voudrait la rendre captive de oôs soins, et lui faire, pour ainsi dire, une prison de sa tendresse filiale.

La vieille Gautier ne répond que froidement à cet . accueil si profondément sympathique ; sa réserve achève de glacer chez Julien l'émotion prête à déborder, et contient les larmes qui le suffoquent.

Enfin, assise dans le grand fauteuil où elle semble trouver une réparation, nécessaire à son âge, des fatigues de la route, elle s'adresse à Julien.

— Monsieur Julien, je suis venue uniquement vous parler affaires. Depuis quelque temps, la ruine de la maison semble s'être arrêtée ; on peut faire honneur, à peu près, à ses engagements ; M. Brémond se tient un peu plus à son magasin, et sa famille le voit davantage; mais s'il est là de sa personne, sa tête n'y est plus... Cet hommelà est usé, miné par un chagrin qui, en trois ans, l'a vieilli do dix ; et cette maison que, depuis cinquante ans, je vois prospérer, sans que jamais le bien-être ait cessé de s'accroître, cette maison ne pourra peut-être pas laisser un morceau de pain à sou unique enfant l Ah ! ça

crève le cœur!... M. Brémond le voit bien lui-même; mais il n'a plus la force d'être à fcon travail... comme il le faudrait... Alors... alors... Monsieur Julien, on m'a envoyée vers vous.

— On vous a envoyée? et qui?... qui?... demanda Julien timidement. Est-ce mademoiselle Léonie?

— Mademoiselle Léonie I ... oh ! non I reprit la vieille Gautier avec un sentiment profond et indéfinissable. Elle n'aurait jamais voulu que je vinsse ; elle ignore même que je suis au Havre. « Monsieur Julien Martel , > m'avait-elle dit , a préféré un sort plus avantageux à » celui que nous pouvions lui offrir. . . il a mieux com- » pris l'intérêt de sa situation que les besoins de la nôtre; » il a mieux aimé s'enrichir que nous sauver! c'est tout » simple ; je n'ai pas de reproches à lui faire : qu'il i reste où il a cru devoir se fixer; mais maintenant il » convient que tout soit fini entre lui et la maison Bré- » mond. »

— Elle a dit cela ? reprit Julien , brisé et pouvant à peine articuler ces quatre mots , tant la douleur l'écrasait. ,

— Oui... syllabe pour syllabe; c'est comme si je l'avais appris par cœur, reprit la vieille Gautier en regardant d'un œil sévère Julien, dont elle continuait à ne pas comprendre les souffrances... je crois qu'elle avait raison et qu'il aurait mieux valu s'en tenir là!.. Mais M. Brémond m'a prise à part et m'a dit : « Gau- » tier, il n'est que temps de sauver ma maison de com- » merce avant qu'elle ne soit plus qu'une ruine !... Moi, » je n'ai pas assez de courage, de présence d'esprit pour » cela... il n'y a plus que Martel qui , connaissant bien » le terrain, puisse nous aider à rétablir nos affaires... 1 11 faisait tout ce qu'il pouvait quand il était là... mais

• cela ne servait à rien... il y avait un obstacle... et i maintenant cet obstacle n'existe plus. »

— Cet obstacle n'existe plus ? C'est ce qu'il a dit, Gautier? dit vivement Julien avec la satisfaction douloureuse du martyr, quand il voit que son dévouement n'a pas été stérile.

— Je m'appelle ici mademoiselle Gautier, reprit assez sèchement la vieille fille; et du moment que je vous rapporte ces paroles , il me semble que M. Brémond doit les avoir prononcées; puis, il a ajouté : < Il faut aller au » Havre toi-même, bonne Gautier... DisJ^û-q«^ re- » vienne se mettre à la tête de j»f^^affoires... Ce ne » sera pas comme caissieiv*. ce sera comme associé... 11 ^ fixera lui-même les conditions... qu'il revienne à tout

• prix... Ce sera ri'our la maison un salut, et pour » moi... » Pour ça, je n'ai pas compris ce qù'il voulait dire... c Pour moi, une réparation... # Mais ce qu'il m'ordonnait, je devais le faire; j'ai profité des trains de plaisir, parce q/e ça coûte meilleur marché... Nous avons besoin d'économiser ; j'ai pris les dernières places , et me voilà 1 Eh bien t maintenant , monsieur Julien, que dites-vous de ce que je viens vous proposer?

Julien garda longtemps le silence; il aurait voulu le prolonger éternellement, mais il fallait pourtant achever de consommer ce sacrifice dontil avait cru à tort les souffrances déjà épuisées pour lui.

— Je ne puis accepter ce que vous me proposez, dit enfin Julien d'une voix éteinte.

— Ah f je comprends , repartit Gautier ; on vous fait espérer ici les mêmes avantages... eh bien! je vous le répète, c'est à vous de fixer les conditions qui rendront votre situation auprès de nous encore plus profitable.

Vous voyea, ajouta-i-eDe amèrement, que je suis autorisée à pousser l'enchère,

— Et moi je n'ai pas à l'accepter, repartit Julien qui, par un sentiment indéfinissable, commençait à so blesser que Ton ne soupçonnât point un mobile plus digne à sa conduite, même quand il refusait de l'expliquer.

— Alors , je n'ai pas à rester ici un moment de plus $ reprit la vieille Gautier qui, se levant, rejeta sur ses épaules son antique manteau à fleurs et à bords tuyautés (que les rares sorties de sa vie, si exclusivement casanière, lui avaient permis de conserver depuis longyes années). De mon temps , ajouta-t-elle , les hommes faits avaient de la tête, les jeunes gen? avaient du cœur ; tout ça a changé aujourd'hui I

Et la Gautier se leva; instinctivement la main de Julien, malgré les froissements de son cœur découragé , s'étendit vers elle pour lui offrir un adieu ; la main de la vieille servante, toute veinée de rides patriarcales, se retira devant la sienne... Toute cette probité sexagénaire, toute cette antique virginité de l'âme et du corps, tout ce qui n'avait vécu , ne s'était ému , tout ce qui n'avait aimé que pour les intérêts , que par les affections de ses maîtres, tout se révoltait dans la vénérable Gautier contre cet inexplicable endurcissement de l'honneur méconnu; elle demeura muette et austère sous ses bandeaux gris que laissait voir un bonnet blanc à la mode antique et à peine paré de quelques rubans de couleur foncée; puis elle se dirigeait vers la porte, lorsque la sonnette retentit de nouveau violemment... et la porte rouverte donna passage à Pamphile. L'agrégé parut dans un état d'animation excessive, prouvant victorieusement que Ton avait dérangé le niveau de modération tempé-

rante qui convenait à un représentant de l'université et à

un lecteur intelligent d'Horace.

— C'est moi, dit-il à Julien... Décidément je viens accepter votre dîner sans façon... J'ai pourtant Lion déjeuné... mais... comme je me trouve un peu... je ne sais comment, on m'a dit qu'un dîner avec un ami me remettrait... et que ce ne serait pas poli de refuser.

Et Pamphile trébuche légèrement au moment môme où il aperçoit la vieille femme.

— Tiens! mademoiselle Gautier I fit-il. Ah ! je devine ce que vous venez faire ici... mais, auparavant, pendant que j'y pense et de peur d'oublier... dites-moi donc où est, au Havre , la rue... quelle diable de rue?.. C'est là que m'ont donné rendez- vous... les personnes que j'ai quittées. *

Et Pamphile, après avoir cherché assez longtemps, finit par retrouver un nom de rue assez baroque que Julien, qui connaissait déjà parfaitement le Havre, put lui assurer n'avoir jamais existé dans la ville fondée par Louis XII.

Pamphile demeura foudroyé à cette révélation... La vieille Gautier était restée à son aspect presque aussi péniblement affectée du désordre où elle voyait le professeur, que de la résistance qu'elle avait rencontrée dans Julien.

— Serais-je trahi ? dit le jeune agrégé avec un accent méditatif et cherchant à rappeler ses souvenirs troublés et vacillants sous l'influence du Falerne des restaurants du Havre... Et, en effet , je crois me rappeler maintenant... j'ai surpris des signes...

Et Pamphile se jeta aux bras de Julien dans un accès de sensibilité titubante.

— J'aurais dû m'en douter, reprit-il en gémissant..,

Cette femme, c'était Ouchda... celle-là même qui a été si fatale à ce pauvre Gustave.

— Oh 1 silence! fit vivement Julien, montrant la Gautier.

— Non, reprit tragiquement Pamphile, il faut que j'expie ma faute devant elle. Que voulez-vous ?... Elle avait dû revenir dans le quartier Latin, à la suite de sa beauté diminuée... Elle était devenue grêlée. Jam satis terris nivis atque dirœ grandinis misit Pater. Je lui avais proposé un train de plaisir... Elle m'avait juré fidélité... pour l'allée et le retour... mais elle m'a présenté un rival qui n'usait pas probablement des prix réduits. Vous, Julien , vous avez été plus sage ; vous avez cherché à éloigner Gustave d'elle... Ce n'est pas tout... aiouta-t-il, toujours entraîné par le galop de l'enthousiasme qu'il avait subitement enfourché , et se tournant vers la vieille Gautier, avec un attendrissement semibachique , semi-repentant.

— Mais, assez ! reprit vivement Julien en secouant violemment Pamphile, comme pour le rendre à lui-même.

— Non , reprit majestueusement celui-ci , avec cette obstination inébranlable d'une résolution où le raisonnement n'a plus aucune participation... elle saura qui je suis et qui vous êtes... Et ce n'est pas tout... Si Brémond a quitté cette femme qui le ruinait, c'est par vous. . . car c'est par vous que tout a été fini entre Brémond et Paula.

Julien cherchait toujours en vain à contenir l'effusion du repentir halluciné et indiscret de Pamphile. Celui-ci continuait aVéc d'autant plus d'expansion, que la vieille Gautier qui lui prêtait une oreille plus attentive, provoquait la suite de ces révélations qui éclairaient à la fois le passé du chef de la maison Brémond, resté à peu près

un mystère pour elle, et la situation de son ex-caissier.

— Ce Julien , reprit Parapluie, passant subitement d'un profond attendrissement au ton le plus narquois (car le lyrisme de ces libations exagérées méprise souverainement les transitions), ce diable de Julien a un empire sur la beauté. . . La belle Paula l'adore, et elle est venue le retrouver au Havre... Et tenez, ajouta-t-il en se frappant le front , comme si un souvenir lui revenait... Elle se promenait là sur le quai, quand je suis entré... Vous pouvez la voir encore de cette fenêtre.

Julien se précipita vers la fenêtre, et en effet, son regard se rencontra avec celui de Paula qui, sous une somptueuse toilette, semblait encore s'assurer que son captif n'avait point rompu sa chaîne.

— Au moins, dit vivement Julien à la vieille Gautier en revenant vers elle, et frémissant d'un danger qu'il n'avait pu prévoir, vous ne croyez pas. . . on ne croira pas. .. qu'ici cette femme soit revenue au Havre... attendue, appelée par moi !... n

— Et , après tout, quand nous le croirions, que doit vous faire cela? reprit la vieille Gautier, avec un accent interrogatif qui n'avait déjà plus que le caractère d'une curiosité bienveillante .

— Parce que j'aime celle que vous allez retrouver, s'écrie Julien à bout de forces et d'empire sur soi-même, et laissant échapper malgré lui la moitié de son secret dans le torrent de ses larmes... parce que j'aurais voulu lui consacrer ma vie, dût-elle ne jamais connaître mon amour , parce que je ne puis pas supporter la pensée d'un titre de plus à son mépris, à son oubli.

— Mais alors, si vous l'aimez, pourquoi êtes-vous ici? Pourquoi refuser de revenir auprès d'elle.

— Pourquoi ?. . . 0 mon Dieu I ... dit Julien avec effroi,

' pourquoi? je ne puis vous le dire. j'ai déjà violé le pacte que j'avais fait... j ai dit ce que je devais taire... l'ennemi veille..,, si je lui rends ses armes en le déliant de sa promesse, en manquant aux conditions jurées, tout est perdu encore! 11 vaut mieux que je souffre!., il vaut mieux qu'elle me méprise !..

Et il croisa ses mains résignées sur ses yeux en larmes; mais, cette fois, ce fut la main de la vieille Gautier qui alla chercher la sienne.

— Ah ! je ne comprends pas bien encore, dit la vieille femme, mais il y a un instinct qui commence à me dire que si vous nous avez quittés , si vous ne voulez pas revenir à Paris, c'est pour un noble motif... peut-être encore par un dévouement pour nous.

Dans le serrement de cette main vénérable, dans l'émotion douce et vivifiante qu'il éprouva, Julien sentit renaître en lui plus que l'espérance, il retrouva la foi... Il pressa sur son cœur la vieille servante qui le bénit d'un baiser sur le front, comme elle eût béni son fils !

Quant à Pamphile , par une sorte d'instinct qui lui disait que peut-être le repos lui était plus nécessaire que le dîner qu'on lavait envoyé chercher, il s'était jeté sur un canapé et commençait à s'endormir.

L'heure du départ approchait, et Julien avait compris que son hôte accidentel n'était pas en situation de se remettre en route; il donna donc des ordres pour un hébergement nécessaire, mais qui devait malheureusement l'empêcher de profiter des derniers bienfaits du train de plaisir.

La vieille Gautier, indulgente et douce à cette jeunesse qu'elle voyait de si loin, recommanda à Julien des soins pour le coupable agrégé , si loin qu'il eût poussé l'exagératioû de l'antique; et après avoir tendu de nouveau

LA VIE DE PLAfSIR. 223

une main réconciliée à l'ami retrouvé, elle dut le quitter enfiu. L'exilé retombé dans la prostration , suivit long*temps des yeux sur le quai, la bonne servante, comme si le bonheur, réapparu un moment pour lui, disparaissait avec ce vieux génie domestique du foyer de la famille Brémond.

Le soir de ce même jour où s'était accomplie la décadence de Pamphile , M. Morand qui , depuis quelquè temps, n'avait point visité la famille Brémond, se rendait au magasin de la rue des Bourdonnais; Léonie était dans la pièce qui précédait la chambre à coucher de sa mère et, contre son ordinaire, oisive, rêveuse et si préoccupée qu'elle n'entendit point entrer le digne ecclésiastique; à sa vue, toutefois, elle tressaillit, comme surprise dans une sorte de défaillance morale et tendit précipitamment la main au vieil ami qui l'interrogeait sur l'état de madame Brémond.

— Elle repose en ce moment, répondit la jeune fille; j'ai tout lieu d'espérer que , bientôt , ma mère nous sera rendue. Mais voilà bien longtemps, bon monsieur Morand, que nous ne vous avons vu.

Morand s'excusa sur ses devoirs , et des banalités usuelles défrayèrent quelques instants une conversation dont l'esprit de Léonie était visiblement distrait et que le prêtre lui-même ne soutenait que par une affectueuse courtoisie. Enfin Léonie , s'arrachant à ce courant insipide de lieux communs avec la même vivacité que si c'eût été le mensonge, se pencha vers l'ecclésiastique et lui dit :

— Mon père , il faut que je vous parle... car depuis longtemps je vous attendais... pour me rassurer, pour m'éclêrirer sur ma conscience; je lie sais ce que j'éprouve.

S'il faut tout vous dire, mon père... j'accomplis toujours mes devoirs, mais le courage me manque.. . Il me semble que je n'attends plus ma récompense de ces devoirs qui m'avaient longtemps suffi pour être heureuse, quand Dieu ne nous éprouvait pas, et tout au moins pour être résignée, depuis que sa main nous a frappés; je ne puis plus voir clair dans mon âme... et cet état d'incertitude, d'indécision, est un supplice que jamais je n'avais connu ! Aidez-moi à découvrir, mon vieil ami, si c'est plus qu'une souffrance, si c'est une faute... et , dans ce cas, conseillez-moi et raffermissez-moi, car j'en ai besoin!

Et, en parlant ainsi, Léonie courbait le front, et du fauteuil où elle était assise, se penchait vers le prêtre comme si elle eût voulu , et comme si en même temps elle n'eût osé s'agenouiller devant lui ; sa poitrine s'agitait, son grand œil bleu roulait des larmes, dont le torrent comprimé altérait sa voix» C'était un spectacle touchant que ce grand cœur que rien n'avait pu abattre, ni briser, ne pouvant se pardonner une trêve passagère dans le courage... On comprenait, à l'effort de ses aveux, tout ce qu'il y avait de profondément douloureux pour elle dans ce rappel à la faiblesse humaine, faiblesse dont ce noble caractère avait semblé exempt jusque-là. j

— Ma fille, reprit Je prêtre avec douceur, si une indulgence aveugle pour nos propres faiblesses peut conduire à des foutes , cette sévérité excessive pour une fatigue inoffensive de l'âme peut nous créer des souffrances inutiles ; vous avez été assez cruellement , assez longuement accablée par les malheurs que vous a envoyés la Providence, pour que la force vous manque un moment. Eh bien î que l'honnêteté de votre cœur , que la volonté y suppléent; continuez à remplir ces devoirs comme vous n'avez jamais cessé de le faire; bientôt, croyez-moi,

vous sentirez le courage et la sérénité vous revenir , et échouée un moment sur le sable , vous vous sentirez reprise et soutenue de nouveau par le flot de la miséricorde divine.

Le cœur de Léonie s'épanchait sous ces paroles affectueuses et consolantes que suivit un moment de silence. . . mais , cependant la jeune fille plus calme ne semblait pas s être dépouillée de ses inquiétudes ; on eût dit qu'elle cherchait encore dans le vide de son âme les causes de son étrange prostration. Le prêtre n'était pas sans doute sans soupçonner qu'un de ces mystérieux instincts du cœur, qu'un de ces avertissements imprescriptibles des destinées de l'humanité avaient pu altérer l'insensibilité de cette stoïquc organisation ; mais avec une prudence qui n'est pas toujours suffisamment observée dans l'exercice de ce ministère, le digne homme avait dû comprendre qu'il y a certains périls que, par exception avec tous les autre*, on aggrave en les signalant trop.

Le bruit des pas de Brémond, qui retentissaient dans l'escalier, mit fin à ce silence pénible pour l'ecclésiastique et sa pénitente qui l'interrogeait.

Le temps était passé où la présence de Brémond était un événement inattendu pour sa famille. M. Morand avait su les absences prolongées de Brémond , dues à des entraînements qui, ignorés ou non du vénérable prêtre, ne 4ui avaient pas été confiés, et n'avaient provoqué de sa part, en conséquence, aucun avis, encore moins aucun blâme ; d'autant qu'il avait appris enfin que Brémond, quoique triste et hésitant encore, semblait revenir au poste où l'enchaînait son devoir, et avait repris peu à peu ses anciennes habitudes. M. Morand espérait donc en un meilleur avenir.

Brémond embrassa sa fille sur le front et tendit la main à Morand ; au soin excessif qu'il avait eu un moment de sa personne, avait succédé une sorte de négligence; ses cheveux étaient en désordre, une cravate noire, roulée autour de son cou, laissait pendre ses bouts fripés sur une chemise fine dont, autre débris de son luxe prodigue, des boutons de brillants rattachaient les plis chiffonnés ; le reste de son costume attestait de même les préoccupations d'un esprit troublé, préoccupations visibles encore mieux sur son front plissé, sur ses joues qui se creusaient. Pourtant un sourire doux et presque heureux animait cette physionomie où la douleur avait commencé à rendre enfin à l'âge ses droits longtemps disputés.

— Puisque te voilà avec notre ami Morand que nous n'avons pas vu depuis longtemps, chère Léonie, dit Brémond, je n'ai pas le courage de te cacher plus longtemps une bonne nouvelle, peut-être un peu prématurée, il e §t vrai... mais il est impossible que mon espérance ne se réalise pas ; je puis donc vous la faire partager à tous deux ; tu crois, ma fille» que Gautier est allée passer une journée dans sa famille, aux environs de Paris... Eh bien ! nous avions dû te tromper; ce n'était pas dans ce but qu'elle s'est absentée ; maintenant devine où je l'ai envoyée.

Léonie parut réfléchir un instant, mais elle avoua bientôt l'impuissance de son esprit que n'aiguillonnait aucunement, du reste, la curiosité.

— Eh bien ! dit Brémond , elle est allée au Havre... auprès de Julien Martel.

Le sang afflua subitement à ce nom sur les joues de Léonie.

— Nous ne te l'avions pas dit, ma fille, reprit Bré-

mond«.< Je sais que tu étais opposée à ce projet ; tu en voulais à M. Martel de nous avoir quittés, mais tu ignorais aussi peut-être qu'il pouvait avoir à se plaindre dé moi ; je viens de lui faire proposer de venir s'associer à la fortune de notre maison , que son zèle et son intelligence peuvent relever ; il est impossible qu'il refuse des offres aussi avantageuses ; ainsi, ma fille, nous le reverrons; il me donnera l'exemplede l'assiduité au travail que j'avais pu oublier, et, crois-moi , nous reverrons encore n09 beaux jours.

Léonie ne répondait point à son père; elle avait baissé la tête comme si 1 elle eût regardé dans son cœur, dans lequel * pour la première fois peut-être , elle commençait à lire ; elle s'apercevait enfin de tout l'empire qu'avaient pris sur elle ses habitudes de travail commun avec Julien, cette association dans la même pensée* de défense des intérêts de la maison Brémond; elle comprenait enfin le vide que lui avait laissé le départ de son jeune compagnon d'épreuves et de lutte. Tout lui était révélé par l'émotion indicible, par la joie involontaire que faisait naître en elle ce retour inattendu. . . Elle s'indignait contre cet entraînement spontané dont elle n'avait pas jusqu'alors soupçonné la puissance et dont elle jugeait l'objet si indigne; cette révolte humaine mal domptée, cet effort sur elle-même altéraient par une première rougeur la» candeur transparente de son front. ,

Léonie qui , peut-être seule avec l'ecclésiastique , lui eût ouvert son cœur, n'osa pas même regarder M. Morand en présence de son père , et ce front détourné dut mieux la trahir aux yeux de son vénérable confident, que l'aveu qui eût pu lui échapper.

Quant à Brémond, il avait trop à cacher , à expier luimême, pour que *e* préoccupations lui permissent dé

remarquer l'émotion de sa fille. 11 attribua son silence d'ailleurs, sa physionomie interdite, au peu de sympathie que continuait à lui inspirer la pensée d'associer Julien aux intérêts de la maison ; et ce fut à la convaincre de l'excellence du parti qu'il avait pris que Brémond consacrait ses efforts, lorsqu'un pas lourd martelant l'escalier, annonça la présence de la vieille Gautier, revenue de son excursion. ,

— C'est ma messagère... La voici ! s'écria Brémond en prêtant l'oreille. . . Elle vient nous annoncer le résultat, le succès certain de sa mission.

Une pâleur mortelle remplaça sur les joues de Léonie les teintes pourprées qui venaient d'y passer soudainement.

— Eh bienl Gautier, dit vivement Brémond en allant au-devant d'ellê et en lui tendant la main... Eh bien ! que nous rapportes-tu de ton voyage?

Pour la première fois la vieille Gautier laissa prendre à Brémond, une main tremblante au lieu de la lui tendre cordialement et détourna les yeux de son maître: Brémond tout en se méprenant complètement sur le caractère de l'accueil que lui faisait la vieille servante, y vit cependant le présage d'un insuccès trop réel.

— Eh f quoi! Julien?... dit-il.

t — Il ne peut accepter. . . il reste au Havre, répondit la vieille servante, toujours sans regarder son maître.

— fl ne peut accepter?. . mais les avantages que tu lui as proposés...

— A aucun prix vos propositions ne peuvent lui convenir, répondit la Gautier. ,

— Mais, c'est de la folie! reprit vivement Brémond.

— De la folie?... il y en a à tout âge, reprit grave-» ment la vieille Gautier en hochant la tête.

Brémond n'avait point entendu cette apostrophe un peu plus directe ; il était tombé accablé sur un siège.

— Le malheur me poursuit toujours , murmura-t-il. Au fait Julien est dans son droit, lui. .. je l'avais si cruellement blessé !..

Pendant que Brémond s'affaissait ainsi souslecoup qui lui était porté, la tranquille fermeté de Léonie, un moment entraînée dans un courant contraire, avait reparu sur son front rasséréné. Elle avait retrouvé son co«rage au moment où son père, défaillant à son tour, le rendait plus nécessaire.

— Et pourquoi ainsi vous laisser aller à l'abattement, mon père ? dit Léonie avec résolution ; tout est-il perdu parce que M. Julien Martel ne veut pas revenir avec nous? Est-ce que vous n'êtes pas toujours là ? Est-ce que je ne vous reste pas ? Est-ce qu'avant de le connaître, notre maison ne prospérait pas ?

— Oui, mon ami, reprit le prêtre en s'approchant de lui et en lui pressant la main... il ne faut jamais se plaindre de l'étendue de sa tâche ici-bas, car elle est proportionnée souvent à tout le terrain que nous ont fait perdre nos fautes , et toujours à la place qui nous sera donnée dans un meilleur monde. Du courage dorfc, et à l'œuvre I

— Eh bien I oui t reprit Brémond en se levant avec cette soudaineté fébrile, particulière aux caractères faibles... Oui , je lutterai 1 , je travaillerai ; je regagnerai, contre le sort, ma fortune, la fortune de ma fille. .. Oui, je suffirai à cette tâche... et , tenez, dit-il en se frappant le front comme si une idée subite l'éclairait, on soumissionne pour l'ameublement d'un hôtel de ville de département... je retrouverai le nom que j'ai vu hier dans mon journal avec la note des charges. . . Eh bien ! je pars

pour deux jours, j'offrirai à l'administration un rabais plus fort que celui de mes confrères... je me rattraperai sur la main-d'œuvre en faisant tout par moi-même... Mais mon cautionnement !.. mon cautionnement) s'écria-t-il avec l'angoisse d'une pensée d'insuffisance douloureuse. . . Ah 1 je puis prendre ce qu'il y a en caisse, eontinua-t-il d'une voix plus rassurée ; je n'ai rien qui doive venir à échéance avant dix jours, et pour le reste...

Tandis que son esprit cherchait , ses yeux se iixaient sur les boutons de brillants qui lui étaient restés, souvenir de quelques jours de dissipation.

— Ces boutons, reprit-il, ont encore une certaine valeur... je les vendrai... je n'ai pas besoin d'être élégant... Oui... je partirai aujourd'hui même... Ma fille! ma Léonie ! rassure-toi, je te referai une fortune.

Et Bréœond embrasse Léonie, toujours avec cette agitation fébrile. t 1

Léonie contemplait son père avec attendrissement; Blorand tenait affectueusement la main de Brémond, comme l'aumônier du régiment soutient le blessé qui cherche encore à se relever par un derpier effort.

La vieille Gautier restait seule triste et impassible.

Quand Brémond fut sorti pour s'occuper des préparatifs de son court voyage, Léonie se tourna vers le prêtre en levant vers lui son œil limpide que ne semblait plus ternir aucun nuage.

— Le courage m'est revenu, dit-elle ; j'espère qu'il ne m'abandonnera pas désormais ! et je ne sais ce qui a plus contribué à me le rendre du spectacle de l'élan généreux de mon père ou du contraste de l'endurcissement intéressé d'un autre.

La Gautier tressaillit à ce mot sur le sens duquel il n'y avait plus à se méprendre.

M. Morand n'ayant pas tardé à quitter Lëonie , c'était là une occasion toute naturelle pour la vieille servante de combattre l'outrageante prévention autprisée, dans l'esprit de la jeune fille* par l'apparente ingratitude de Julien» La droiture de cœur de la vieille fille la portait sans doute à ne pas laisser peser plus longtemps sur le . pauvre jeune homme cet isolement fait par le mépris, second exil plus cruel que le premier ! Mais la Gautier avait lu peut-être dans le cœur de Léonie avec toute la clairvoyance de son dévouement, et peut-être avait-elle pensé, — en présence des obstacles inconnus , mais avérés pour elle qui la séparaient de Julien, — que la tranquillité de la fille de Bréraond serait mieux défendue, si elle était toujours protégée par la défiance et la colère que la réponse de Julien entretenaient en elle; et, avec cet égoïsme implacable de la maternité dont la mission lui était déléguée, la Gautier résolut sans doute de laisser à la jeune fille cette garantie cruelle de l'indépendance de son cœur.

Le lendemain du départ de Brémond, Léonie était auprès de sa mère qui semblait, de jour en jour, retrouver un peu plus de lucidité dans ses idées, quand elle vit entrer la Gautier avec un air singulier et qui, le doigt sur sa bouche, lui fit signe qu'elle avait à lui parler. Léonie quitta sa mère sous un prétexte.

La physionomie sévère de la vieille présageait à Léonie quelque nouvelle fâcheuse , et à peine furent-elles hors de la présence de madame Brémond , que la Gautier s'exclama d'une voix émue.

— Comment allons-nous faire, Mademoiselle, dit-elle, ▼oici une traite de deux mille francs qui arrive signée de votre père, et il n'y a pas le dixième de la somme en caisse?

— Une traite de deux mille francs I repartit Léonie avec prostration et comme abasourdie par ce coup complètement inattendu qui lui enlevait tout son courage. Mais non,ajouta-t-elle, en descendant rapidement l'escalier circulaire... non, s'exclama-t-elle, mon père ne peut avoir signé une traite de deux mille francs sans nous en prévenu*... je me rappelle maintenant ce qu'il disait en partant : que rien ne viendrait à échéance avant dix jours.

La vieille Gautier secoua la tête comme si ces explications, si concluantes pour Léonie, ne la rassuraient que médiocrement.

Léonie acheva de descendre rapidement dans le magasin où l'attendait le porteur du billet, petit vieillard que signalait le misérable extérieur traditionnel des usuriers. Léonie , sans pouvoir se défendre d'une certaine agitation , prit le billet , le lut , le relut et le retourna en tous sens.

— Oui, dit-elle, cela ressemble bien, c'est vrai, à la signature de mon père... mais n'importe, il ne m'a point parlé de cette affaire-là, il faut qu'il y ait là-dessous quelque obligeance... quelque billet de complaisance pour un commerçant, un ami dans rembarras... comme il lui est arrivé quelquefois d'en faire... Alors, c'est vrai, il nous en prévenait ; mais, depuis quelque terhps, les malheurs ont tellement troublé sa tête. . .

C'était à cette supposition que l'esprit de Léonie s'arrêtait pour concilier l'inattendu de l'incident et le silence de son père; mais qu'elle fût parvenue ou non à se tranquilliser un peu, la situation de la caisse ne lui laissait pas le choix sur la réponse qui pouvait être faite. Elle dut annoncer au porteur du billet qu'elle ne connaissait aucunement cette affaire , et que M. Brémond , absent de

Paris, ne pouvant la lui expliquer, elle devait donc attendre qu'elle pût s'édifier au sujet de cet engagement, avant de s'occuper d'y faire honneur.^

Le porteur du billet sortit après avoir laissé, selon l'habitude, son adresse.

Quand Léonie fut restée seule avec la Gautier, elle dut voir à la physionomie de la vieille servante que celle-ci ne s'était point associée un instant aux conjectures optimistes de la fille de Brémond ; d'ailleurs le coup d'œil de la Gautier, qui ne laissait rien échapper, avait signalé, sur le bureau de Brémond, une petite lettre d'une écriture de femme; la sauvegarde sacramentelle du mot personnelle avait dû préserver, de toute rupture, le cachet de cette missive récemment arrivée.

Léonie fit remarquer que ce n'était pas seulement de ce jour-là que de semblables billets arrivaient , mais voyant la vieille fille persister dans ses inquiétudes :

— Allons , Gautier , dit enfin Léonie avec une légère impatience, il faut te rassurer , et moi-même je veux en avoir le cœur net; mon père ne reviendra que dans deux jours , mais avec le télégraphe électrique, il n'y a pas de distance ; je puis lui écrire à l'instant et avoir la réponse ce soir. . . eh bien ! je ne suis pas riche, mais je paierai la dépêche sur mes pauvres économies, afin que tu passes une bonne nuit; justement je me rappelle à quel ordre le billet est passé , le nom se retrouve sur l'endos. . . « Pauline Vernier , négociante. » A quel propos mon père aurait-il souscrit pour deux mille francs de valeurs à une dame Pauline Vernier?

— Oui, oui, écris vite, ma fille ! . . c'est cela. . . dit rapidement la Gautier dont les alarmes s'étaient accrues par la ressemblance du nom qu'elle avait entendu prononcer à Pamphile dans ses révélations hallucinées, avec le nom

qu'elle entendait , bien que la terminaison différât... h t'en prie, ne perds pas un moment.

Léonie jeta immédiatement sur le papier quelques mots qui, dans la brièveté elliptique de ces sortes de dépêches, devaient apprendre à Brémond qu'une traite s'était présentée* à quel ordre elle était souscrite ; demandaient explication sur ce singulier incident et réclamaient surtout une réponse immédiate.

La réponse ne se fit point attendre et avec la même brièveté disait en substance à Léonie de se tranquilliser, que ce billet ne devait avoir aucune valeur, et annonçait le retour de Brémond pour le lendemain.

Le lendemain du jour où Léonie avait écrit à son père et avait reçu sa réponse par le télégraphe , la jeune fille se trouvait seule, le matin, dans le magasin, lorsque Bernard s'y présenta. J

— Mon père n'est pas revenu de voyage , monsieur Bernard , dit Léonie en l'apercevant , mais je l'attends à chaque moment et si vous voulez repasser?. . .

— Pardon, Mademoiselle, reprit Bernard , mais je voudrais vous parler. . . à vous.

— A moi? répondit Léonie avec un léger accent de surprise , mais en indiquant , sans aucun embarras, à Bernard le petit salon pratiqué dans l'angle du magasin, et en lui faisant signe de s'asseoir.*. Je vous écoute, monsieur Bernard, dit-elle.

Bernard tourna quelque temps son chapeau dans ses mains... il était évident que, malgré sa confiance naturelle, il avait cette fois quelque peine à s'expliquer.

— Tenez, Mademoiselle, dit-il enfin, il ne servirait à rien d'y aller par quatre chemins ; je vais vous raconter

tout franc ce qui m'amène... On vous a dit sans doute que je vous avais demandée pour femme , et vous m'avez fait répondre, je crois , que vous voulez demeurer auprès de votre mère... Peut-être est-ce possible qu'un mari comme moi ne vous plaise pas ; tous les goûts sont dans la nature ; mais quand vous m'avez refusé, vous ne saviez pas au juste la situation de votre père, celle de votre maison... eh bienl je crois que c'est mon devoir de vous dire ça... et peut-être après que vous me refuserez de même,, mais au moins vous saurez à quoi vous en tenir.

— Mon Dieu I monsieur Bernard , où voulez-vous en venir ? reprit Léonie un peu émue,

— Dame, reprit Bernard, ce n'est pas commode à raconter... mais quand j'étais un jeune commis , et que je faisais les courses dans la maison.., je vous ai vue déjà bien petite aller et regarder tout d'un air étonné dans le magasin... on n'aurait jamais dit que vous seriez grande, comme vous l'êtes aujourd'hui... mais c'est égal, vous aviez l'air sérieux... vous étiez déjà sage... j'avais commencé à avoir de l'amitié pour vous !.. j'en ai eu toujours...

— Je vous remercie, monsieur Bernard. . . mais venons au fait , reprit Léonie qu'une vague inquiétude rendait impatiente.

— Eh bien I Mademoiselle , je voulais proposer à Brémond de me céder son magasin, en vous donnant à moi pour femme... Ce magasin, je l'achèterais encore à un prix modéré. . . mais, si ça continue, personne ne l'achètera plus , et vous seriez ruinée complète* ment.

— Ruinée ! Et pourquoi , Monsieur ? C'est vrai, son affaires ont un peu diminué depuis quelque temps..*

mon père m'a dit que nous avions eu des non-valeurs. des maisons qui ont manqué.

— 11 n'y a pas eu de non-valeurs...nide maisons qui ont manqué... Il y a... mon Dieu ! si vous le savez, il n'y a pas de mal à vous le redire... Si vous ne le savez pas, il faut que vous sachiez ça tôt ou tard... Il y a que votre père est ruiné par une... comment dirai-je ça... une belle dame, c'est-à-dire une femme de rien... dont il est amoureux fou.

— Mon père ?. . s'écria Léonieen pâlissant et un instant écrasée sous cette terrible révélation. Mais, non! non! c'est impossible!., vous calomniez mon père, Monsieur, ajouta Léonie , bien qu'au fond sa pensée fût moins incrédule que le paraissait son langage.

— Je ne le calomnie pas, Mademoiselle, reprit Bernard qui, une fois lancé, ne connaissait plus les hésitations ni la crainte ; et la preuve, c'est que je connais cette dame, et que je lui ai fourni des meubles qu'elle ne me paie pas... la preuve, ajouta-t-il en prenant, avec son sans-façon caractéristique , la lettre qui attendait Brémond sur son bureau, c'est que voilà encore une lettre d'elle! je connais l'écriture de la donzelle... Tout passe là, vous dis-je, et si vous ne vous occupez pas de vous créer un asile auprès d'un honnête homme, je ne sais pas ce que vous deviendrez. Oh ! je vois ce que vous allez me répondre.. . votre mère, à qui il faut donner des soins. . . Eh bien ! je comprends ça... nous la prendrons avec nous, nousla soignerons... votrepère pourra venir aussiplus tard dans la maison, s'il renonce à toutes ces folies-là. Quand on a une femme, surtout quand elle est bonne, laborieuse, estimable, il faut l'aimer régulièrement, s'occuper de ses enfants ; on est responsable de ça, comme de ses effets de commerce ; il faut pouvoir demander avec certitude à sa

famille si elle est heureuse... fin de mois ; c'est aussi sacré que les autres échéances.

Léonie écoulait atterrée, sans répondre, et presque sans entendre, le développement estimable de ces principes semi-moraux et semi-commerciaux ; mais elle fut arrachée à ses cruelles préoccupations par le retentissement d'une voiture de place qui s'arrêtait dans la rue, et le bruit des pas de Brémond se fit entendre danb le magasin.

— Oh ! par pitié , dit-elle, pas un mot devant mon père, qui puisse lui faire supposer ce que vous m'apprenez t

Brémond paraissait, en effet, au même instant et sembla manifester quelque surprise de la présence de Bernard... Celui-ci se déconcerta d autant moins que le silence et l'émotion visible de Léonie étaient loin de lui avoir enlevé l'espérance inhérej^te à son outrecuidante nature.

— Eh, parbleu! je suis bien aise de vous voir, monsieur Brémond, reprit- il ; oui, je suis bien aise de vous dire tout franc ce qui m'amène. . . Eh bien ! oui . . . j'avais à vous proposer d'acheter votre établissement»., et même... j'avais pensé que mademoiselle Léonie , votre fille, ne serait pas déshonorée de devenir la maîtresse d'un trèsbeau magasin en plein boulevard.

Une impression pénible passa visiblement sur la physionomie de Brémond qui se rappela la scène cruelle qui avait eu lieu quelque temps auparavant chez Pauja.

— Oui, oui... Bernard... reprit-il avec une certaine amertume, j'avais entendu parler de tout cela, et il me fallait t'entendre toi-même pour croire que ce n'était pas une plaisanterie.

— Une plaisanterie! reprit Bernard assez piqué... et pourquoi donc ça ? Est-ce parce que mes affaires vont

bien ? Cinquante-trois mille trente-deux francs, soixantequinze centimes de bénéfices nets l'année dernière! E^tce parce que votre maison s'en va comme une étoile filante, que vous me trouvez si indigne d'être de votre famille?

Léonie eût redouté à ces paroles une explosion de la susceptlbilitédeBrémond ,mais celui-ci n'écoutait plus les récriminations indignées de sort ancien commis ; il avait aperçu la lettre déposée sur son bureau, l'avait fiévreusement ouverte et parcourue.

Soudain une pâleur livide s'était répandue sur ses traits, il était tombé assis sur son fauteuil , les yeux fixés sur la terre avec l'atonie d'un désespoir qui semblait l'isoler de toute autre préoccupation.

Léonie devina avec effroi quelque fatale nouvelle.

— Veuillez nous laisser , monsieur Bernard , dit-elle, moins que jamais, je crois, je puis accepter vos offres. . . dont je vous remercie... Mais j'ai besoin d'être seule avec mon père. . .

— C'est égal, reprit Bernard en prenant son chapeau et triomphant intérieurement de l'abattement de Brémond , vous ête une brave lille et nous finirons par nous entendre.

A peine Bernard sorti , Léonie se précipita vers son père; bien que l'accablement de Brémond fût pour elle une poignante confirmation de tout ce que lui avait appris Bernard et de ce qu'elle refusait vainement de croire, elle ne sentait plus que de k pitié pour l'infortuné vaincu par le sort.

— Mon père, lui dit-elle, en pressant ses mains glacées... Mon père, ne vous désespérez point, je vous eaj conjure! eh bien ! . . s'il faut payer cette dernière somme. . . sans doute deux mille francs c'est beaucoup^ mais

enfin , calmez-vous , s'il le faut , nous les trouverons.

— Non, non, laissez-moi, ma fille, reprit Brémond avec égarement et comme s'il cherchait à repousser des encouragements, des consolations dont il ne se sentait pas digne... il faut que je sorte... que je voie., laissez-* moi, mais... ne vous inquiétez pas, répéta-t-il d une voix tremblante, en devinant les angoisses de sa fille dans ses étreirites... laissez-moi... je vais revenir...

Et le malheureux s'éloigna.

Pour bien laisser apprécier la situation nouvelle où se trouvait placé Brémond, nous devons faire connaître le billet de Paula... Voici ce qu'il contenait :

c Vous allez me maudire et m'accuser. Au temps où

> votre amour semblait m'avoir donné le droit de consi- » dérer votre nom, votre fortune comme à moi, et n'osant » plus pourtant vous demander d'ajouter de nouveaux j sacrifices à ceux que je vous avais déjà coûtés, j'avais » signé de votre nom vingt billets de deux mille francs

> chacun , à des échéances échelonnées de quinze jours

> en quinze jours. Quand nous avons rompu ensemble, » je n'ai pas voulu vous parler de ce que j'avais fait, je » comptais être en mesure de racheter ces malheureux * billets, .dont la première échéance était éloignée en- » core. J'ai lutté, essayé, cherché jusqu'au dernier mo- » ment. . . mais en vain. — L'époque fatale est arrivée. — » Je ne puis même disposer de mon mobilier qui n'est » pas payé... Je n'ai trouvé nulle part le dévouement que » vous m'avez montré et que j'ai méconnu... et cepen- » dant c'est aujourd'hui même, en même temps que » cette lettre , que vous arrivera la première de ces » cruelles obligations. Sauvez , si vous le pouvez , celle

> que vous avez tant aimée, ou livrez à la justice une * faussaire ; il n'y pas de troisième parti, i

On comprendra tout ce que ce billet dut produire d'angoisses, de déchirants combats, dans le cœur du malheureux négociant. Brémond ne pouvait , sa conscience le lui criait, sacrifier au salut d'une aventurière, des ressources nécessaires aux besoins impérieux de sa maison, aux engagements sacrés de sa signature de commerçant. Eft cependant v lorsqu'il se disait qu'il lui faudrait traîner Paula devant les tribunaux, abandonner, sans défense à l'infamie, cette idole renversée du piédestal qu'il lui avait longtemps dressé, lorsqu'il songeait que sa défection dans les périls de Paula, serait plus cruellement encore accusée peut-être que sa complicité dans son faste insolent ; il comprenait amèrement quel était le poids du passé de ses fautes et la légitime cruauté du châtiment; il sentait défaillir toute résolution et se voyait livré à toutes les araères fluctuations du désespoir.

Et puis, il faut tout dire... à cette crainte d'un esclandre épouvantable qui diffamerait , dans le scandale, le nom honoré, la réputation austère des Brémond, se joignait , dans le cœur du négociant , un reste indomptable de cette passion qui avait fatalement transformé la dernière moitié de sa vie.

Il fallait pourtant que Brémond s'arrêtât à un parti et, après une longue et douloureuse indécision , il lui sembla enfin concilier la générosité due à une femme en péril, si méprisable qu'elle fût, le soin de son honneur et le respect d'intérêts sacrés, en cherchant à voir le détenteur des billets; peut-être, eh effet, ainsi pourrait-on conjurer le péril attaché à ces engagements par un délai qui eût pu permettre d'y satisfaire peu à peu en y consacrant une partie

des bénéfices qu'il devrait attendre sans doute de son retour à l'ordre et au travail.

Un peu plus tranquille lorsque son esprit eut pu entrevoir vaguement ce dénoûment , Brémond se dirigea vers le domicile du dernier endosseur, qu'il avait trouvé, selon l'habitude, derrière le billet ; l'indication désignait la rue de la Vrillière.

Brémond demanda le sieur Billardet et monta, sur l'indication du portier, cinq étages sales et obscurs qui semblaient un escalier de service, et à la porte désignée, fit retentir la sonnette en tirant un vieux ruban si fané qu'il ne laissait plus rien deviner de sa couleur originelle.

L'homme qui vint lui ouvrir était petit, grêlé, encore coiffé de son serre-tête de nuit, vêtu d'une vieille redingote noire qui lui économisait une robe de chambre ; il offrit une chaise, à Brémond ; à part celle-là et le siège dont il se servait lui-même, il eût été difficile d'en trouver peut-être une troisième dans cet appartement où l'on n'avait songé à réparer, sous aucun rapport, les ravages de la vétusté.

Brémond , avec toutes les circonlocutions embarrassées, inséparables du langage d'un débiteur qui apporte à son créancier autre chose que de l'argent, dut enfin laisser deviner qu'il demandait du temps pour le paiement de billets d'une valeur considérable arrivant à échéance.

—Allons ! reprit le petit usurier, encore des billets qui ne seront pas payés I J 'ai toujours eu du guignon, moi ! . . Sont-ce les billets André?.. Les traites Fornaret?..

Et il débitait avec volubilité un certain nombre de noms qui se rattachaient à autant d'affaires accrochées à ses griffes judaïques ; mais lorsque Brémond eut enfin

prononcé le nom de la personne à qui les billets avaient

été souscrits, l'usurier parut recpircr.

— Ah ! ce sont ces billets-là ? lit-il ; ch bien ! voici la première affaire de ma vie où je n'ai pas de malheur... J'avais bien pensé aussi qu'en escomptant les Lilltts de celte demoiselle, j'avais de bons endosseurs dans ces deux yeux-là !.. Ça lait faire tant de loties I 11 est vrai que ça brille comme des diamants, mais on ne voit pas que c'est du strass.

Et l'usurier de rire en se frottant les mains.

— Vous trouvez donc les propositions que je vous fais bonnes, et vous êtes disposé à les accepter, Monsieur, dit Brémond un peu intrigué de la joie de son interlocuteur.

— Moi, reprit l'usurier, je trouve toujours mauvaise la proposition de remettre une échéance et je ne crois pas aux paiements ajournés... mais quant à ces valeurslà, on me les a payées intégralement; je ne les ai plus, vous arrivez trop tard.

Brémond demeura stupéfait, à un degré tel qu'il eut à peine la force de formuler une question.

— Comment, dit-il , est-ce que cette personne ellemême serait venue vous rembourser ?

— Qui ça ? Pauline?.. Paula, comme vous voudrez. Allons donc I Est-ce qu'elles paient jamais elles-mêmes?.. Il ne manque jamais de niais pour ça... Pourtant cette fois, ce n'était pas un niais.

— Et qui donc était-ce? reprit vivement Brémond.

— Oh I peu importe, repartit l'usurier, celui-là n'opérait pas pour son compte.

« Ah ! je comprends, reprit Brémond sans pouvoir cacher la pénible impression que loi causait ee qu'il

croyait cependant une délivrance... c'était un messager envoyé par quelque adorateur généreux ? •

— Du tout! du tout!.. Et il croit bien se faire payer... ou plutôt, non... d'après quelques mots qu'on ma dits quand ç'a été fait, on espère ne pas l'être, et alors tant pis pour la demoiselle I.. ça paraît quelqu'un qui lui en veut ; l'individu disait : € Son compte est bon I » Il me semble que votre compte n'est pas meilleur, à vous qui avez souscrit le premier.

— Oh I je comprends tout, reprit Brémond en se levant avec agitation, et tellement dominé par son trouble qu'il n'entendait même pas ses propres paroles : Si je ne paie pas... on la perdra... On sait que le billet est faux!

Et il s'arrêta. Mais l'usurier avait soudainement bondi comme une hyène à l'aspect d'une proie qui lui échappe.

— Des billets faux! . . s'écria-t-il. Il y allait de travaux forcés !.. Et dire que j'ai donné ces billets là pour quarante mille francs et les frais du protêt !.. Ce gredin de Cavaroc qui ne m'a pas averti !.. Ça en valait cinquante mille... 11 gardera tout pour lui.

— Livrée à un ennemi... si je ne paie pas ! murmurait Brémond atterré et qui n'était pas en état de prendre la moindre attention au soliloque de l'usurier... Oh! comment faire?.. Et vous ne connaissez pas l'individu? reprit-il.

— Je ne connais pas son nom , et je n'avais plus à m'informer de son adresse, reprit l'usurier d'un ton piteux, du moment qu'il m'avait désigné pour son domicile, sur un certain nombre de chi lions en papier joseph, la Banque de France... Oh! j'ai toujours eu du malheur, répélaiUil en maugréant et paraissant plus tourmenté

même que Brémond ; car l'usure qui perd son butin est plus malheureuse cent fois que la probité qui se ruine.

Quant à Brémond, il ne pouvait obtenir d'autres éclaircissements ; il se hâta, de quitter le domicile de l'usurier, troublé, plus anéanti que jamais.

— Allons voirCavaroc, se dit Billardet après le départ de Brémond ; il y a peut-être encore moyen de renouer l'affaire.

Et il se dirigea vers les Batignolles où demeurait son digne associé.

Le soir même, Paula recevait un billet sans signature qui la priait de se trouver le lendemain chez Philippe, rue Montorgueil; là, ajoutait l'envoi, dans un cabinet désigné, l'attendrait une personne qui avait à lui parler des billets Brémond... 41 n'était pas difficile de deviner que l'on ne ferait pas en vain appel aux inquiétudes de Paula.

Quelques minutes s'étaient à peine écoulées après l'heure fixée, que la porte du cabinet s'ouvrait et faisait place à Paula, qui arrivait vêtue de la plus humble de ses robes de soie ; elle ne laissa même pas échapper un geste de surprise en apercevant Cavaroc.

— A la bonne heure, voici de l'exactitude ! fit Cavaroc. Vous ne vous attendiez pas sans doute à trouver une ancienne connaissance? continua-t-il.

— Vous ou un autre, que m'importe ? Qu'a-t-onà me dire? reprit bravement Paula.

— H y a à vous dire que vous êtes une bien grande imprudente... Comment? se servir de la signature d'un adorateur et le quitter après...

Paula ne put retenir un geste de surprise en appre-

nant que la véritable nature des billets était connue.

— Si vous nous aviez prévenus de cela, reprit Cavaroc d'un ton câlin, les effets ne seraient pas sortis de la main de mon digne ami Billardet; mais on lui a offert de les lui racheter... quelqu'un qui, à ce qu'il paraît, savait que vous aviez eu la légèreté d'imiter avec trop de perfection la main d'un amant plus pourvu d'amour que de ressources. Comment ne pas mieux vous être souvenue d'une dette semblable ?

— Allez-vous me demander de l'ordre, reprit Paula en haussant les épaules, à moi qui ai accepté cette vie d'affronts et de dégoûts, uniquement pour me dispenser d'en avoir?. . Enfin, ces billets, je ne puis pas les payer. Qu'avez- vous à m'annoncer?

— Dame, je crains que vous ne puissiez pas éviter le procès criminel... On paraît décidé à le poursuivre, à moins que Brémond. . . il a beau être à bout de ressources, je doute que dans sa situation il laisse retentir les tribunaux du scandale des dérangements de sa vie privée, ou autrement il lui faudrait renoncer à ses dernières espérances de relever son commerce. . . Il n'inspirerait plus aucune confiance... Sans parler de la honte de l'éclat, il trouvera encore mieux son compte à empêcher l'esclandre, à n'importe quel prix.

En parlant ainsi, Cavaroc élevait la voix comme s'il avait voulu se faire entendre au delà du cabinet où il était enfermé avec Paula. #

Paula lui fit le signe impérieux de parler plus bas ; puis, elle répondit que les ressources et la bonne volonté de Brémond seraient dépassées par une somme de quarante mille francs.

— Dites cinquante mille, hélas I reprit piteusement Cavaroc... J'ai lieu d'être certain que le détenteur des -billets

ne s'en dessaisira pas à moins... Mais il se trouverait à défaut de Brémonri plus d'un chevaleresque adorateur. . .

— De chevaleresques adorateurs ? reprit Paula aveo un accent à la fois railleur et désespéré ; vous ne connaissez pas les libérales amours de nos grands seigneurs et de nos financiers d'aujourd'hui , des caprices économes, des préférences au rabais, des passions qui liardent sur quelques billets de banque, voilà les héritiers de Richelieu ou de La Popelinière ! le scandale sans prestige et de la Régence à moitié prix t.. Ahl reprit-elle avec un accent de sauvage fureur, s'il faut des aides comme ceuxlà pour vivre, du moins on n'a hesoin de personne pour mourir.

— La mort!.. Allons donc! fit Cavaroc de sa voix railleuse?., oubliez- vous que vous avez déjà voulu mourir?... Or, vous êtes trop inconstante pour user deux fois du même moyen. On va bien à la rivière... mais on n'y retourne pas... Bah I vous trouverez un autre moyen.

— N'avez-vous rien de plus à me dire , dit brusque ment Paula, en se réenveloppant de sôn châle, et sans plus dissimuler l'impression toujours croissante de son dégoût.

Cavaroc chercha à retenir Paula par quelques phrases où il entremêlait encore à dessein les mots de billets faux, de dangers, de scandales... mais il était à bout de sa rhétorique de transition, lorsqu'enfin on frappa à la porte du cabinet, et une lettre fut remise à Cavaroc.

Celui-ci parut ressentir une vive contrariété.

— Allons I nouveau guignon 1 dit-il , c'est de la part de Billardet à qui les efifets ont été souscrits, reprit-il en affectant un accent de mauvaise humeur , sans cesser d'élever le diapason de sa voix... Lorsqu'il a voulu reprendre les billets dans les mains du tiers... pour vous

]es rendre... moyennant un bénéfice honnête.., celui-ci fia voulu décidément s'en dessaisir qu'à un prix si élevé, que l'honnête Bilîardel est obligé, à son tour, de vous demander soixante mille francs ; et pour cela on ne lui donne que huit jours... C'est un terme inexorable; passé ce délai , l'affaire suivra son cours en justice, et Brémond lui-même ne pourrait vous sauver t.. Voye* plutôt là ce que me dit Billardet dont vous connaissez trop l'écriture.

— En vérité, reprit Paula, et repoussant, avec un geste de dédain, la lettre que lui tendait Cavaroc... mais à quoi servaient donc toute cette comédie, ces pourparlers répulsifs que vous pouviez m'épargner ?.. Cela pouvait se réduire à cinq mots: huit jours... soixante mille francs ! Il fallait commencer et finir par là.

Et entrouvrant rapidement la porte du cabinet, Paula sortit. Mais ce n'était pas pour elle seule que Cavaroc, commç on a pu le deviner , avait organisé cette enchère menaçante... et quittant à son tour le cabinet qu'il avait pris , il s'informa si le local contigu n'avait pas été occupé par un homme, dont il dépeignit au garçon l'extérieur, en donnant le signalement de Brémond. U lui fut répondu, en effet, que celte personne était arrivée avant même la venue de Paula. Cavaroc comprit que le négociant avait répondu àl'appel anonyme qui spéculait également sur ses craintes et s'éloigna, trop certain de l'effet qu'il avait produit, mais ignorant même à quel degré fatal cette révélation avait frappé le malheur reux.

Lorsque le garçon de l'établissement s'étonnant qu'après avoir annoncé, d'un air distrait, l'intention de dîner, ce consommateur isolé n'eût pas sonné, entra enfin dans le cabinet; son étonnement se changea en effroi en

voyant Brémond penché sur sa chaise, sans mouvement, la figure écarlate ; un coup de sang lavait frappé à la conclusion accablante de l'entrevue dont il avait été l'auditeur.

Une demi-heure après, Brémond, à qui on avait donné les premiers secours, était dans une voiture qui le ramenait dans le quartier des Bourdonnais.

Dans une des voies les plus retirées du faubourg Saint- Germain , la rue Barbet-de-Jouy, à l'intérieur d'une petite maison qui semblait respirer tout entière le calme et le silence, Chabrand, deux jours après celui où s'était passée la scène du restaurant de la rue Montorgueil, se trouvait invité à déjeuner avec une vieille tante, la veuve de cet ancien gentilhomme de la chambre , dont l'héritage avait refait la fortune si fort ébranlée de l'imprévoyant officier d'Afrique. La parente de Chabrand était une femme d'un grand âge , dont l'esprit avait pris part au mouvement de 1789 ; très-singulière et très-excentrique dans ses allures, d'une philosophie que l'expérience avait tempérée et d'un libéralisme mitigé par l'indifférence ,' aimant à semer la conversation d'aphorismes plus ou moins paradoxaux ; maigre et petite, elle n'avait jamais dû être jolie, et son nez crochu aurait pu faire redire à Chamfort , au temps où elle avait les lèvres vermeilles , son fameux mot : t Elle a l'air d'un perroquet qui mange une cerise, i Mais ses yeux avaient conservé une finesse et un éclat surprenant sous sa chevelure givrée par le temps, et ce matin-là son bonnet à fleurs , sa robe de moire , témoignaient qu'elle avait voulu être coquette avec son neveu pour le compte du passé.

— Savez-vous, ma tante, dit Chabrand au moment où il doublait la vertu tonique du café par celle du cognac, que vous m'avez donné un déjeuner tel que je n'aurais pu en avoir un au café de Paris ou aux Provençaux, moi qui m'attendais à être traité comme avant la Révolution.

— Eh ! eh I reprit la douairière, qui donnait une expression sardonique toute particulière à ces deux interjections qu'elle jetait sans cesse dans la conversation; on mangeait déjà bien à cette époque... Enfin, je suis charmée que tu aies trouvé mon déjeuner bon, mais je vais , pour toi, le rendre encore meilleur.

— Comment? ma tante...

— En te permettant de fumer, même sans sortir d'ici ; on en sera quitte pour ouvrir un peu les fenêtres... il fait beau.

— Alors, ma tante , nous ne nous quitterons plus... Vraiment vous êtes des plus aimables.

— Eh t eh f il le faut bien , pour te faire oublier que je te fais attendre un héritage ; il est vrai que la fortune de M. de Presles était déjà revenue à la famille dont tu étais le représentant, puisque je n'ai jamais été assez intéressée pour lui donner un enfant... mais j'ai assez de ma petite fortune à moi ; elle me suffit pour me payer une place au spectacle curieux que présente notre siècle depuis qu'il est commencé... D'autres y eussent voulu une loge , moi je me suis contentée d'une stalle... mais puisque je n'ai pas eu de rancune contre toi quand tu as hérité de mon mari, aie un peu de patience jusqu'à ce que tu hérites toi-même de moi... je compte en ce moment sur le cigare pour plaider ma cause.

— Ah ! ma tante... reprit Chabrand en lâchant une bouffée de tabac, étendue d'un soupir, j'ai bien assez de ce que j'ai pour ce que j'en fais.

— Tu veui dire que tu as assez de ce que tu possèdes pour le perdre... c'est juste.

— Et si je m'amusais encore !.. mais, au risque de vous scandaliser, tenez, je veux tout vous dire à vous... tout I Les femmes de votre âge sont comme les enfants* elles n'ont pas de sexe... Eh bien I j'ai beau changer tous les jours de maîtresse. . .

— C'est toujours la même, n'est-ce pas ? d'autant qu'avec tes habitudes d'indépendance, ton impatience de succès,' tu n'es pas homme à entreprendre des conquêtes difficiles... Je ne nie pas l'attrait du plaisir, et ces femmes-là savent tout au moins en promettre.., mais tu finis par t'ennuyer... d'aulant plus , en résumé , que ton cœur vaut mieux que ta vie... c'est celui d'un homme loyal et généreux... Eh bien! pour le traiter de sa satiété, iî n'y a qu'un moyen, lui faire éprouver quelque chose de complètement nouveau.

— Et quoi donc?

— De l'estime. Tu es malade d'un mépris chronique, et si ce n'est pas aussi cruel à ressentir qu'à rencontrer, à la longue cela devient plus intolérable. 11 faut pourtant estimer un peu dans cette vie... La femme qu'on estime, vois-tu, on ne l'aime pas éternellement... on peut la tromper... mais on y revient toujours, non pas sous le joug d'un vertige comme avec les autres, mais avec un sentiment de bien-être et une espérance de refuge qui console et soutient. Ah ! je conviens que ce que je te propose 11, ça doit te sembler une pilule amère... un remède désespéré ! . . .

— Mais où aller chercher celte femme qu'on estime?

— Inutile de diro que c est dans la voie du mariage. .. autromeat ce ne serait pas la peine de changer... Tu es, d'ailleurs, à l'âge voulu... il est convenu qu'il faut qu'un

mari ait distancé de quinze ans au moins sa femme dans la vie... sauf... à ce que, plus tjml , elle ne le rejoigne pas... Mais, pour toi, l'objet est difficile à trouver... ce n'est pas que nous n'ayons dans noire monde beaucoup de demoiselles parfaitement vertueuses, quoi qu'en puissent dire d'ineptes échos de la calomnie banale... mais il y a deux espèces d'honnêteté : celle qui est apprise par cœur, composée avec le catéchisme et la civilité, que les mères vous inculquent en vous faisant tenir droite. .* honnêteté qui , en général , n'a pas eu à lutter et qui ne sait rien... puis une autre honnêteté qui est forcée do no pas ignorer ; car elle se débat dans toutes les vicissitudes, contre toutes les difficultés de la vie, et quand elle n'y a pas succombé, elle en son éclatante et fortifiée ; je définirais volontiers ces deux termes de comparaison, l'honnêteté du buse et celle de la conscience I Or, c'est une de ces dernières honnêtetés, bien établie, bien éprouvée et garantie qu'il te faudrait.

— Diable I ma tante, je ne voudrais pas d'autre garantie que la vôtre ; mais est-il une femme pour qui vous puissiez me la donner ?

Madame de Presles demeura silencieuse un moment , puis elle reprit en cherchant une pastille dans unepetite boîte: '

— Ce que je vais te dire va te sembler bien extraordinaire... mais il est convenu que nous nous disons tout... entre vieux garçons... Eh bienl lorsqu'il y a quelques années je vins me retirer à Paris.., on ne peut , se retirer que là... en province on n'est pas chez soi... Je me fis meubler par un marchand de la rue des Bourdonnais, que m'indiqua un ecclésiastique, son parent, que je voyais à l'occasion d'une bonne œuvre. La fille de ce commerçant fut chargée de me montrer des dessins,

die s'est occupée de mon mobilier avec un goût, une intelligence qui ont appelé mon attention sur elle ; j'ai causé avec celte jeune fille, et mon examen a confirmé l'impression de mon premier instinct. Un premier instinct est toujours bon, ce qui fait qu'il faut toujours l'écouter. . . et moins souvent le suivre. Bref, cette jeune fille, c'était l'honneur , le courage , le travail , le dévouement * devenus femme, et très-belle femme , ma foi ! Depuis, je l'ai complètement perdue de vue ; mais , n'importe , je suis sûre que je dois toujours à cette brave fille mon estime avec les intérêts échus. Enfin , mon cher, c'est la femme qu'il t'aurait iallu.

— De sorte que iùe voilà le gendre d'un tapissier.

— D'un tapissier très-riche.. . Peste I je te trouve bien dégoûté !... J'étais toute surprise , moi , quand elle me traitait avec un respect qui s'adressait à mon rang encore plus qu'à mon âge.. . Ma foi, depuis toutes lés révolutions que j'ai vues, je ne sais plus , en vérité, à quel étage de la société je suis, je ne sais même plus s'il y a encore des étages... Les révolutions, mon cher Armand , sont les tremblements de terre de la société , et quand les commotions souterraines ont rasé le sol, veux-tu me dire s'il est facile de distinguer, dans la maison écroulée , le premier du cinquième ? Mais pn ssons ... Je veux bien entrer dans tes préjugés, comme s'ils étaient encore debout. . . Je suppose que cette femme te sépare un peu de ce qu'on appelle le monde, et qu'elle n'y soit pas aussi bien placée que certaines grisettes décrassées, qui ont plus d'habileté que d'orthographe , ou même quelques lorettés en retraite ;

eh bien ! elle n'en a que plus de chance de te convenir et 4 de t'attacher, et je vais te le prouver en un mot. Sais-tu quel est, de nos jours, le plus dominateur, le plus implacable des tyrans, celui auquel il faut obéir avant tout?

— Non, ma foi !

— C'est vrai, tu le subis trop toi-même pour t'en rendre compte. Eh bien ! après un siècle aristocratique» nous avons eu un siècle philosophe et révolutionnaire... maintenant nous avons un siècle fumeur. Ah ! ta bouche s'ouvre déjà pour crier au paradoxe... mais c'est le cigare qui a renouvelé la face de l'époque... c'est lui qui nous vaut le paletot, la botte permanente, la cravate noire au bal, et qui a contribué à confondre toutes les classes dans un sans-façon égalitaire. Je dois avouer pourtant que dans les grands hôtels, il se réduit à n'avoir qu'un petit temple à l'écart. . . En général, il n'envahit pas y précisément le salon , c'est vrai... mais il le fait déserter. . . Eh bien 1 croirai-je qu'un homme tienne beaucoup

à aller dans le monde, lorsqu'une heure après y être entré, il éprouve une sensation qui l'en chasse? il est évident pour moi , qu'avançant un peu en âge , il préférera demeurer chez lui , les pieds sur les chenets , à caresser quelque gros chien, auprès d'une femme qui s'est accoutumée à la fumée, et d'enfants qui y seront nés. La première condition de bonheur est donc, puisque notre homme se trouve prisonnier dans son intérieur, qu'il puisse y chercher auprès de celle qu'il a choisie pour compagne, la sécurité de l'estime et la dignité du devoir. . . et ce serait une femme comme celle dont je te parle, qu'il t'aurait fallu.

— Eh bien ( ma tante , vrai , je suis de plus en plus ravi d'avoir déjeuné avec vous; jamais on ne m'a rien dit qui m'ait autant amusé. Est-ce que vous m'auriez conseillé de plus par hasard de reprendre l'établissement dubeau^père et de mettre les campagnes de ma famille en commandite "dans son commerce de meubles ?

Le bruit du timbre placé chez le concierge interrompit la conversation ; une femme de chambre vint parler

bas à madame de Presles , qui fit un geste de surprise.

— Eh! eh! voilà qui est singulier, s'écria madame de Presles, on m'annonce précisément cette jeune fille que je n'avais pas vue depuis si longtemps.

— Ma future! reprit Ghabrand en éclatant de rire.,. Ah! décidément le sort veut nous unir... et vous me permettrez bien d'assister à l'entrevue.

-^u tout ! du tout ! repartit madame de Presles, car elle veut me parler en particulier... Fais-moi le plaisir d'aller achever ton cigare au jardin.

Ghabrand se leva, non sans se faire un peu tirer l'oreille, et obéit à sa tante, tandis que celle-ci passait dans sa chambre où l'on introduisait Léonie.

Une demi-heure après madame de Presles rentrait au salon, et immédiatement Chabrandry suivait, sans qu'elle eût même pu prendre le temps de le faire prévenir.

— Eh bien! mon cher neveu, reprit madame de Près- , les... je te conseillais quelque chose, il y a une heure, et il ne me reste plus qu'à t'en détourner maintenant.

— Hein ! reprit vivement Chabrand , est-ce que cette jeune fille serait devenue indigne...

— Oh ! bien au contraire; la pauvre enfant t.. mais il ne faut jamais se hasarder à braver les préjugés d'une façon qui les justifie. . . Son père est ruiné !

— Eh bien ! ce ne serait pas une raison...

— Si fait, si fait ! parce que la fortune est du moins une égalité dans ce siècle où Ton admet toutes les compensations; il n'y a que l'absence des compensations qu'on n'admette pas ; mais ce n est pas seulement à la suite de mauvaises affaires que son père est ruiné; c'est, j'ai peur de l'avoir deviné, à la suitede mauvaise conduite.

— Et sa fille vous a avoué...

— Elle! oh! pas un mot!., mais je l'ai compris à sa douleur, à son abattement! Si cette femme là n'avait à

lutter que contre l'adversité... elle ne baisserait pas le front; ce n'est pas le malheur qui la frappe seulement, c'est la hante ! . . Bref, son père a, en ce moment, à payer une somme importante; il faut que ce soit elle qui, sans vouloir dire, peut-être même sans savoir au juste l'origine du déficit, s'occupe de réunir les fonds nécessaires. . . et ce que cette pauvre fille a souffert pour me dire qu'elle venait me demander de l'argent, ça ne peut pas se raconter. Figure-toi le premier moment où toi et moi serions réduits à demander l'aumône. . Ils ont bien une petite rente qui appartient à la mère, mais qu'on ne peut aliéner sans une signature qu'elle est hors d'état de donner. . . 11 y a aussi un troisième moyen... mais ce serait le plus cruel, le malheur le plus irréparable de tous.

— Quoi donc?

— Un ancien ouvrier de son père, qui est devenu riche, veut acheter le fonds de la maison... il offre quatre- vingt mille francs ; c'est plus que tout autre n'en donnerait, avec la situation embrouillée de leurs affaires; mais il y met pour condition la main de la pauvre fille I

— Sa main?

— Oui... Et il paraît que ce digne homme est trèsprobe, très-travailleur, très-économe surtout... qu'il serait bon père et bon époux... de ces gens enfin qui ne font pas mentir les oraisons funèbres de marbrier... mais on n'épouse pas les épitaphes, et d'après ce qu'elle m'a dit, il manquerait dans ce mariage-là ce qui doit être à moins haut prix (si l'on veut) que l'estime, mais ce qui est, pour le moins, tout aussi nécessaire : conformité de goûts, une portée analogue dans l'esprit, la même élévation du cœur... À-t-elle de plus quelque penchant in* time? Avec cette femme-là, c'est ce qu'il m'eût été impossible de deviner; mais, en tout cas, ce mariage serait un assassinat moral.

— Oh ! il ne faut à aucun prix que ce mariage se fasse, reprit vivement Chabrand.

— Eht eh! c'est mon avis, repart la douairière en souriant, bien que j'aie pris la chose moins chaleureusement que toi; mais, je ne suis pas riche, tout ce que je puis mettre à sa disposition, c'est trois mille francs que j'envoie chercher; pendant ce temps-là, elle a été chez une autre cliente à côté ; il parait qu'il y a un délai fixé pour payer cette dette, et qu'il leur reste à peine cinq ou six jours. . . aussi, elle va revenir. . .

— Elle va revenir. . .

— Dans quelques instants.

. — Eh bien ! ma tante, c'est moi qui lui offrirai les moyens de payer sa dette.

— Comme tu y vasl Et tu t'imagines qu'elle acceptera de toi...

— Et si je lui propose de l'accepter de son mari? ;

— De son mari! . . Allons, bon ! tu as rejeté bien loin mon idée quand c'était faisable, et maintenant que cela devient impossible. . .

— Impossible! Oh! non!., faut-il tout vous dire, ma tante? Quand elle est sortie de votre chambre, j'étais en observation derrière la porte vitrée... c'est ce que j'ai vu au monde de plus noble, de plus beau.

— Ah ! je vous reconnais bien là, vous autres hommes. . . le premier minois venu, une jolie taille, un petit pied, vous feraient faire ce que toutes les raisons les plus sérieuses, ce que les motifs les plus dignes n'obtiendraient pas.

— Ma tante , je crois tant à mon étoile que j'ai perdu l'habitude d'y résister, quand elle me conseille — vous savez que je suis fataliste ; — je suis décidé à demander cette jeune fille pour femme aujourd'hui.

— A qui donc ?

— Eh ! parbleu ! à elle-même, puisqu'elle va revenir.

LA VfE DE PLAISIR. 257

— Prends-y garde, elle n'est pas en situation à ce qu'on plaisante avec elle I

— Vous allez bien voir que je ne plaisante pas, dit Chabrand, en écoutant le timbre qui retentissait de nouveau... C'est elle qui revient, je vous en prie, ma tante, faites-la entrer ici.

— Après tout, reprit madame de Presles en donnant ses ordres à sa femme de chambre..-' cela te regarde, tu es d'âge à te conduire.

Au même instant Léonie entrait , le fïont voilé de cette réserve grave et discrète qui est toujours une dignité dans la douleur et un charme avec la beauté.

Elle salua avec sa modestie habituelle le nouveau personnage que madame de Presles lui avait désigné comme son neveu.

Ne voulant point parler devant un tiers , d'un coup d'œil Léonie fit comprendre à madame de Presles que sa dernière course avait été sans résultat.

Chabrand était immobile et silencieux.

Un sourire ironique de la douairière sembla lui faire comprendre qu'elle le croyait à bout d'audace et de confiance.

Chabrand resta quelques instants sans parler, puis il regarda la pendule.

— Mademoiselle, dit-il d'un ton aussi résolu que s'il commandait une manœuvre devant l'ennemi, permettezmoi de vous prévenir que vous êtes ici devant un homme qui né fait rien comme les autres, afin que vous ne soyez pas trop surprise de ce que vous allez entendre; et d'abord permettez-moi de protester en même temps contre toute pensée d'un badinage offensant de la part de celui qui sait tout ceque vous valez, et de quel respect vous êtes digne. ; . Je sais plus encore, je sais combien la fortune vous est contraire... Eh bien! je vais droit au but... J'ai trente-

cinq ans, je suis lieutenant-colonel, je porte un des grands noms de l'Empire. . , j 'ai encore une assez belle fortune. . .

— Et quelques espérances, ajouta la douairière en riant; mais il est temps de mettre tout cela à couvert.

— Eh bienl reprit Chabraud, je vous offre tout cela et je l'offre à la comtesse de Chabrand... Mais, je vous l'ai dit, je ne fais rien comme les autres... Je vous ai fait ma demande de prime-saut... à brûle-pourpoint... Eh bien, jeréclame de vous d'y répondre d'ici à un quart d'heure.

Léonie subissait, impassible et recueillie, l'agression étrange de l'amour soudain de Chabrand.

Madame de Presles assise, prenant toujours des pastilles dans une petite boîte, attendait avec la curiosité patiente de son âge le dénoûment de cette singulière scène.

Enfin Chabrand n'ajoutant rien aux paroles qu'il s'était décidé à prononcer, Léonie dut répondre,

— Monsieur le comte, dit-elle, la présence de madame de Presles seule eût suffi à me faire considérer comme trèssérieux, cet honneur subit que vous voulez bien me faire... Je ne vous répondrai point par de banales raisons et des lenteurs simulées, je ne vous dirai pas que j'attends le consentement de mon père... mon père aurait en tooi assez de confiance pour confirmer mon choix... Mais puisque vous avez su, Monsieur, que le malheur pèse sur nous, permettez-moi de vous dire qu'il y a de ces fardeaux qu'on aime à porter seule, de ces tâches qu'il ne faut jamais partager avec ceux à qui elles coûteraient trop cher. Vous voyez , monsieur le comte , ajouta Léonie avec un sourire triste et en désignant du doigt la pendule, que je n'ai même pas eu besoin d'un quart d'heure pour répondre à cette offre flatteuse... Maintenant permettez-moi d'ajouter qu'il n'y a aucune chance que ma résolution doive changer d'ici à la fin du délai, que vous avez bien voulu me fixer.

Et Léonie accompagna ces derniers mots d'une révérence qui prouvait qu'elle demandait à prendre congé de Chabrand et à terminer une entrevue qui ne pouvait plus être qu'un embarras inutile pour les trois personnes qui s'y trouvaient intéressées.

Madame de Presles se leva et rappela d'un signe à Léonie prête à se retirer, qu'elles n'en avaient point fini ensemble. . . et la jeune fille alla l'attendre dans sa chambre.

— Eh! eh! fit madame de Presles, restée seule avec son neveu et le toisant d'un air narquois qui semblait la constatation de la défaite de l'audacieux assaillant.

— Ma tante, dit Chabrand avec une sorte de colère à la douairière, vous savez que je suis têtu... je n'aurai pas d'autre femme que celle-là.

— Mon cher neveu, reprit madame de Presles, se dirigeant vers sa chambre, prends-y garde... il ne faut jamais s'engager à rien, pas même au célibat, comme tu le fais en ce moment... toutefois je dois croire que tu étais véritablement amoureux, car, pour faire ta déclaration, tu as différé de finir ton cigare.

Le lendemain même du jour où l'officier d'Afrique avait connu la défaite, une jeune femme de haute taille descendait au débarcadère du chemin de fer à Rouen, et s'engageait dans les rues pittoresques de la vieille cité normande, en se faisant renseigner sur l'adresse d'un négociant. Bientôt après, Léonie (c'était elle) arrivait à la demeure de celui qu'elle cherchait; c'était à ce négociant, ancien employé de la maison Brémond, que Léonie, d'abord, avait écrit elle-même le chiffre auquel s'élevaient les obligations qui pesaient sur eux, — l'unique part du secret qu'elle avait voulu, dans son admirable et discrète pudeur, arracher à son père, à peine remis d'une secousse terrible.

Quatre jours s'étaient écoulés et aucune réponse n'était arrivée de Rouen à la rue des Bourdonnais. Léonie qui n'avait réalisé encore qu'un à compte presque insignifiant snr la somme exigée, s'était décidée enfin, avec un serrement de cœur inexprimable, à aller s'informer elle-même de la cause / précise du silence du négociant; elle n'avait pu emmener personne; mais ce qui sauvait, d'ailleurs, toutes les convenances, c'est que le négociant chez qui elle se rendait seule était marié et père de famille.

Lorsqu'on ouvrit à Léonie, l'intérieur où elle pénétrait, lui offrit un aspect riant. Une propreté hollandaise, le confortable de l'aisance, de joyeux enfants dont la taille s'étageait par année avec une régularité méthodique, et vêtus avec une uniformité coquette, tout achevait de constater ce bien-être qui ne pouvait laisser craindre un accueil rigoureux au malheur. Léonie qui avait très-peu de temps à elle, fit demander le négociant lui-même. Celuici était en effet à son bureau devant ses registres et se leva avec une politesse empressée dès qu'on lui annonça mademoiselle Brémond.

C'était un homme dans la force déluge, et quoique ancien ouvrier, une nature méthodique et réservée lui avait permis facilement de prendre une tenue et des manières en harmonie avec une situation plus élevée.

Léonie n'avait pas besoin de parler pour qu'on devinât le motif de sa venue ; elle avait d'ailleurs quelque peine à rompre le silence; mais elle n'était pas la seule à hésiter.

— Mademoiselle, reprit le négociant avec embarras, si j'ai tardé aussi longtemps à répondre, c'est que, malheureusement , je ne pouvais pas faire à votre demande l'accueil que je désirerais. . . Votre position est digne d'intérêt, d'autant que je sais, Mademoiselle, avec quel courage vous la supportez.,. Malheureusement, nous autres

négociants, quand nous avons de la famille surtout, nous ne pouvons avancer de fonds considérables sans être deux fois sûrs qu'ils rentreront; or, quelque titre qu'ait à notre appui un confrère qui souffre, on ne porte pas sa sensibilité comme valeur à la fin du mois.

— Et qui vous dit, Monsieur, s'exclama Léonie en reprenant toute la légitime fierté des susceptibilités qu'elle avait dû étouffer un instant... qui vous dit que la signature de M. Brémond ne représente pas d'autres valeurs que la pitié dont vous voulez bien l'honorer, et que mon père, frappé par le malheur et la maladie, ne retrouvera pas avec ses forces le bonheur et l'aisance que lui a donnés longtemps le travail .

— Mon Dieu ! Mademoiselle, reprit le négociant, faut-il tout vous dire?... Si je me vois réduit au parti qu'il m'est si pénible de vous annoncer, c'est que j'ai pris les renseignements qui sont de rigueur en pareilles circonstances; je m'étais adressé à un correspondant habituel que votre père possède au Havre. . . Eh bien ! je dois dire que ces renseignements ne m'ont pas permis d'écouter le désir que j'aurais eu d'être agréable à M. Brémond; et cependant ce correspondant habituel,lié depuis longues années avec M. Brémond, devait être disposé envers lui à la confiance.

— A ce point qu'il avait même pris de la main de mon père, un caissier, dit Léonie.

— M. Julien Martel. . . Précisément, reprit le négociant, c'est ce jeune homme qui est venu ce matin même à Rouen apporter les renseignements.

— C'est lui qui vous a apporté ces renseignements contraires à mon père ! s'écria Léonie sans pouvoir déguiser cette fois l'altération de sa voix tremblante d'indignation.,

— Quand je dis qu'il m'a apporté..* pas à moi.,.

Di

c estpà-dire à ma femme, car moi, je n'étais pas là; c'était

votre lettre.

Au même instant la porte du cabinet s'était ouverte, et la femme du négociant avait paru, toute colorée encore de la vivacité avec laquelle elle s'était habillée et coiffée, dans sa coquetterie hâtive d'une provinciale attendue par une Parisienne. La compagne du négociant était petite, agréable et accorte , la physionomie franche et ouverte, et avec la finesse et la promptitude d'instinct qui met souvent la femme la plus vulgaire au-dessus de la moyenne de l'intelligence masculine , elle avait, d'un seul regard jeté sur Léonie, deviné tout ce qu'elle avait dû souffrir du coup qui lui avait été porté avec si peu de ménagement.

— J'étais en peignoir quand vous êtes venue, Mademoiselle, fit précipitamment la jeune femme; je m'occupais de toute ma marmaille; mais quand j'ai su que c'était vous, j'avais bien défendu qu'on vous laissât partir... C'est moi qui m'étais chargée de vous répondre, c'est donc à moi que vous avez affaire.

A peine la compagne du négociant eût-elle amené Léonie dans le salon que, se laissant aller à son élan spontané, elle s'élança vers elle et l'embrassa vivemept; son cœur bon et compatissant avait profité encore dans le bonheur domestique; il faudrait plaindre la femme que n'aurait pas rendue meilleure cette sublime charité des entrailles qu'on appelle la maternité !

— Je vous connais bien peu, Mademoiselle, dit-elle toujours avec la même vivacité, mais je sais ce que vous êtes... et je suis sûre que mon mari vous aura refusée brutalement... ces hommes ne comprennent rien... ils

✓ ne sont bons qu'à gagner de l'argent... mais ils ne savent pas le placer.

— Merci de votre bon vouloir, Madame, reprit Léonie

en serrant la main de la jeune mère de famille ; mais je n'ai point de reproches à faire à votre mari, il a dû se fier aux renseignements qui lui étaient donnés.

. — Il aurait dû se fier à son cœur ou au mien. . . enfin, ce n'est pas le mien qui a les clefs de la caisse.,, mais puisque je me suis chargée de la réponse, c'est assez vous dire que je ne voulais pas la laisser aussi mauvaise que mon mari vous Ta faite... Tenez, bonne demoiselle, dit-elle, en tirant un petit paquet oblong de sa poche, voici une bien faible somme, quinze cents francs... mais il n'y a pas grande différence, ajouta-t-elle en souriant, ejitre la femme qui agit sans son mari, et celle qui ne Ta plus ; et vous vous figurerez que c' est le denier de la veuve.

— Et c'est justement parce que vous voulez m'obliger à Tinsu de votre mari, que je dois vous refuser, reprit Léonie; ce serait un premier secret entre vous et lui; une première altération de la confiance. Permettez-moi donc de vous rendre grâce, ajouta Léonie en se levant, et de me retirer, car l'heure me rappelle à Paris.

— Non, reprit vivement la femme du négociant, je ne vous laisserai point partir ainsi, non, vous ne nous refuserez pas cette faible preuve d'intérêt qui vous est offerte!

— De vous, Madame, et dans ces conditions, c'est impossible I

— Et si. . . elle ne venait pas de moi?. .

— Mais de qui donc alors ?

— Ma foi, reprit la jeune femme, puisque le secret même qu'on m'impose sur le service empêche d'en atteindre le but. . . eh bien I je vais parler. . . Je n'avais malheureusement aucune économie à mettre à votre disposition; je viens de placer le reste des miennes sur la tête de mon dernier enfant, et je ne peux rien retirer sans mon mari. La somme que je vous offrais vient d'un^ brave jeune homme, l'ancien caissier de M. Brémond,

aujourd'hui placé chez son correspondant du Havre.

— Le même, reprit vivement Léonie, qui est venu apporter les renseignements les plus défavorables à mon père... oh ! je dois encore moins accepter I i

— Ces renseignements étaient le résultat d'informations prises à Paris, et M. Martel n'a dû ici rien changer à la nature des explications fournies par son patron; mais si vous aviez vu combien ce jeune homme était malheureux de sa mission; et il le sera plus cent fois, tout à l'heure, s'il apprend que vous avez refusé d'accepter cet emprunt sur ses économies, quand vous aurez su qu'elles venaient de lui.

- — Tout à l'heure... Vous allez donc le revoir? '

— Il passe la journée à Rouen, et comme je savais que mon mari avait quelques affaires à traiter avec son patron, je l'ai gardé à dîner, et j'avais espéré que vous nous feriez aussi le plaisir d'accepter notre invitation. . . on dîne de bonne heure, ce jeune homme va revenir, et quand vous avez sonné tout à l'heure, j'ai cru... mais tenez, cette fois, c'est lui. . . |

La sonnette avait retenti en effet , et la bonne (car la i compagne laborieuse et modeste du commerçant ignorait le luxe de la femme de chambre), la bonne annonça, que le jeune homme qui était venu le matin, se présentait de nouveau.

— Voulez-vous du moins le voir ? reprit d'un accent suppliant la femme du négociant.

Un moment de silence s'ensuivit ; nul n'aurait pu deviner sur le front impassible de Léonie ce qui s'était passé dans son âme.

— Je consens, dit-elle enfin, à dire un mot à M. Julien Martel.

La bonne, sur un signe de sa maîtresse, ressortit et Couvrit à Julien la porte du salon,

Julien salua de nouveau la femme de son hôte, puis ses yeux tristes et indifférents, en errant dans le salon, virent se dessiner la haute taille de Léonie.

Il pâlit et veut avancer vers cette apparition dont H doute encore... il chancelle comme un homme ivre... le sang qui, en refluant Vers son cœur, a laissé son visage

quelques paroles et n'entend même pas que la maîtresse de la maison s'excuse de laisser Léonie seule, en prétextant les soins de l'hospitalité. . .

Quelques moments d'un nouveau silence suivent sa sortie ; c'est Léonie seule qui le rompt en désignant à Martel le petit paquet laissé sur une table.

— Venue à Rouen, Monsieur, dit-elle, pour une affaire de notre maison, je n'ai pas voulu partir sans vous remercier de l'offre que vous avez bien voulu me faire... Oh I n'accusez pas l'excellente femme chez qui nous sommes, ajouta-t-elle vivement en voyant Julien tenter un geste de dénégation, elle ne m'a révélé que cette somme yenait de vous que parce qu'il lui était impossible de me faire accepter ce service de sa part; mais la mission même dont vous avez été chargé pour le maître de cette maison ne permettrait guère de croire que vous puissiez compter sur la restitution de cette somme , récompense si légitime de vos soins et de votre travail.. . Laissez-moi donc persister dans mon refus et vous rendre grâce une dernière fois avant daller prendre congé de mes hôtes.

Et Léonie se dirigeait vers la porte du salon...

— Ainsi, pas même cette consolation, dit Julien d'une voix brisée... vous ne voulez pas même accepter de moi ce que vous auriez accueilli avec joie de ceux que vous connaissez à peine. . . d'étrangers ! . .

— Les plus étrangers, Monsieur, répondit Léonie gravement, ne sont pas ceux qu'on ne connaît pas, mais

ceux qu'on ne connaît plus. Si vous étiez encore, Monsieur, l'employé et l'ami de notre maison, si votre travail et votre sympathie nous étaient toujours acquis, nous n'aurions peut-être pas compté avec vous ; mais aujourd'hui que vous avez cherché, et non sans raisons, je l'avoue, une meilleure destinée, souffrez que nous refaisions votre part de ce bien-être que vous avez trouvé loin de la maison Brémond... Vous nous avez laissé notre adversité tout entière; trouvez bon, Monsieur, que maintenant nous nous en montrions jaloux.

Julien, en écoutant ces simples et inflexibles paroles, semblait distrait de ses angoisses par une pensée qui dominait cette intelligence souffrante.

«— Mademoiselle !.. un mot encore! . . dit-il d'une voix suppliante, en voyant de nouveau Léonie se diriger vers la porte du salon, pardonnez ma curiosité. . . que Vous n'autoriserez pas sans doute... mais si vous pouviez savoir. . . il y va pour moi d'un tel intérêt. . . Ces embarras, ces obligations, remontent-ils pour votrè père à quelque temps déjà, ou bien ont-elles été contractées nouvellement? Oh! je vous en prie... répondez!., c'est là tout ce que je puis vous demander , et vous ne pouvez pas comprendre quel prix peut avoir pour moi la vérité.

— Puisque vous tenez tant à le savoir, Monsieur, je vous dirai que les engagements remontent à quelque temps déjà, reprit Léonie d'un ton légèrement impatient qui indiquait qu'elle n'ajouterait pas un mot à ce qu'elle venait de dire.

— Oh! toujours la même incertitude ! . . murmura Julien avec désespoir... toujours enchaîné de ce silence qui me condamne î Eh bien ! non ! s'écria-t-il en voyant Léonie qui, cette fois, tenait dans sa main gantée, le bouton de la porte du salon... Non ! j'ai dû vous perdre, repriWl avec une suprême et déchirante explosion, ét

vous perdre à jamais t mais je n'ai pu m'engager à vou$ perdre deux fois! car le mépris, c'est une absence tsans regret et sans retour ! Mon départ de la maison Brémond, ma désertion qui vous semble si honteuse, que vous ' flétrissez si justement, je ne puis... je ne dois pas vous en dire les causes; mais du moins laissez-moi vous dire, le front levé, avec cette énergie du désespoir qui ne veut pas se laisser dépouiller de son dernier bien... laissez-moi vous dire que je n'ai pas cessé de mériter votre estime, que ma fuite a été le plus grand de tous mes sacrifices, celui qui méritait le mieux votre pitié ! Si j'osais me rapprocher de vous, ma présence serait un danger d où sortiraient peut-être honte et scandale encore pour votre famille t.. Mon Dieu! ai-je encore un titre à votre confiance pour être cru par vous?., car je ne puis en dire davantage. . . Et du moins, daignerez- vous me laisser encore pour adieu ces derniers mots : Julien, je ne vous méprise pas?

Julien était resté immobile, haletant, devant Léonie dont la physionomie plus colorée, quoique austère toujours, les yeux à demi fermés, annonçaient une vive émotion intérieure et ne laissaient pas deviner cependant la nature de cette émotion. . .

Quelques secondes s'écoutèrent et parurent à Julien un siècle d'angoisses interminables. Enfin la main de Léonie souleva son châle, et par un mouvement lent et presque insensible, se tendit vers Julien.

Celui-ci la saisit et la couvrit de baisers ; mais au mo^ ment où ses larmes étouffées allaient se faire jour, Léonie retira doucement sa main vers la table et y prit le paquet qui y était demeuré.

— La fille de M. Brémond, dit-elle, accepte de M. Julien Martel, d'un ami, le prêt qu'il veut bien lui faire. Maintenant, dit-elle, en contenant d'un geste la recon-

naissance de Julien prêle à s'épancher, je vous l'ai dit, l'heure me rappelle. .. Adieu, monsieur Martel, mes derniers moments appartiennent à mes hôtes.

Léonie serra de nouveau , une dernière fois , la main de Julien, avec cordialité, mais sans trouble, et après avoir pris congé de la femme du négociant de Rouen, voulut se diriger seule vers l'embarcadère.

Le convoi dut arriver ce soir là en retard d'une heure, par suite d'un accident sans gravité, et Léonie, en quittant précitamraent la gare de Paris, hâtait le pas en se disant qu'on pourrait s'inquiéter chez elle de ne pas la voir rentrer; elle cherchait des yeux une voiture de place qu'elle n'apercevait pas, lorsqu'elle se sentit arrêter par le bras, et elle reconnut la figure grave et douce du vénérable prêtre , M. Morand.

— C'est moi, mon enfant, dit-il, qui étais chez vous pendant qu'on vous y attendait, et qui en suis parti pour connaître par moi-même la cause de votre retard. . . Vous voilà ! c'est la meilleure réponse aux inquiétudes de votre mère.

— De ma mère? elle sait donc... dit Léonie avec une sorte d'étonnement.

—Justement, reprit M. Morand, c'estd'elle que je voulais vous parler; et j'ai saisi cette occasion de vous voir, avant que vous rentriez rue des Bourdonnais. . . Ce soir le docteur m'a pris à part et m'a dit : « Depuis quelques jours » je voulais déjà faire connaître une grande nouvelle à cette » famille; j'avais craint de donner une joie prématurée; » aujourd'hui toutefois il m'est permis d'affirmer de la > façon la plus positive que madame Brémond a repris » toute sa raison. »

— Est-il possible ! s'écria Léonie qui tressaillit de joie.

— Ne nous hâtons pas trop de nous êa réjouir, reprit ce dernier; Dieu ne nous envoie souvent certains bon-

heurs que comme une nouvelle épreuve!..* Oui, madame Brémond a repris toute sa raison... A l'heure du dîner, ne vous voyant pas, elle s'est informée de vous ; on a dû lui dire qu'une affaire vous avait conduite à Rouen ; votre mère s'est étonnée que vous y fussiez allée seule ; mais confiante dans votre prudence, elle n'a point paru s'alarmer, jusqu'au moment où elle a dû constater le retard du convoi dont les heures d'arrivées régulières étaient très-bien présentes à sa pensée. . . mais dans quels moments va-t-elle reprendre la lucidité de son esprit ? sera-ce pour retrouver des affaires en désordre, une famille sans chef.,. J'ai veillé auprès de votre père dans la première nuit qui a suivi la congestion cérébrale dont il a été frappé... Des mots incohérents qui lui sont échappés, d'autres renseignements, il résulte pour moi qu'il ne peut échapper aux chances d'un scandaleux procès, qu'en donnant une somme énorme que vousmême cherchez à réunir et sans doute inutilement. Je ne sais donc ce qui va advenir; mais dans cette appréhension cruelle, il n'y a qu'un salut; c'est que votre mère et vous, Léonie, vous quittiez Paris jusqu'à ce que cette déplorable situation ait trouvé un terme ; vous toucherez bientôt le premier trimestre de la petite rente personnelle de votre mère, cette rente heureusement inaliénable sans sa signature... c'est votre dernière ressource, c'est votre suprême refuge... Retirez-vous dans quelque campagne à une dizaine de lieues de Paris.

— Oh 1 oui, il faut que j'emmène ma mère avec moi dans quelque retraite... Mais, en mon absence, que deviendra la maison, avec la tête affaiblie de mon père ?

— J'avais pensé, dit le prêtre , à écrire à M. Julien Martel; je n'ai jamais pu m'expliquer son brusque départ, que pour un *eul motif : sans doute il a voulu s'abstenir de s'attacher aux destinées d'une famille dont les plus

cruels souvenirs, l'erreur d'une folie fatalele séparaient à jamais ; mais toutes les terribles visions qui obscurcissaient la raison de votremère, ont maintenant disparu. Madame Brémond se rappelle aujourd'hui la mort de son fils avec douleur, mais avec calme ; elle a demandé comment Julien Martel avait été mêlé à la lugubre catastrophe, et sur l'explication qui lui en a été donnée, elle n'a plus mani festé pour lui que de la reconnaissance et de l'intérêt ; ainsi plus d'inconvénients à ce qu'il revienne dans une maison dont il s'est banni pour une cause qui ne doit point, j'en suis sûr, diminuer l'estime que nous lui avons rendue.

— Cette estime , reprit Léonie d'une voix émue , il la mérite tout entière; je ne puis plus, je ne dois plus en douter; mais il est impossible, mon ami, qu'il revienne auprès de nous ; ce retour, à ce qu'il dit, ferait pour nous plus grand encore le danger qui nous menace déjà ! . . .

— 11 ne peut vous revenir. Ah ! tant pisl tant pis ! reprit le prêtre, car j'avais espéré que, tôt ou tard, des liens plus intimes assureraient son appui à votre famille dont le guide a failli à tous les devoirs de sa tâche ; j'avais jugé, Léonie, en vous bénissant tous deux dans ma pensée , qu'il ne pouvait y avoir d'union plus agréable aux yeux de Dieu que celle du repentir qui se rachète, avec la vertu qui marche inébranlable dans sa voie !

Quelques moments de silence avaient suivi ces paroles... On était arrivé jusqu'à la rue des Bourdonnais. Léonie s'arrêta tout à coup.

— 0 mon père f dit-elle d'une voix étouffée, ne rentrons pas encore et pardonnez-moi de prolonger de quelques instants les inquiétudes de ma mère, pour ne pas lui laisser voir le trouble que je ne peux plus maîtriser.

En ce moment le prêtre , aux rayons de la lune argentant la lisière d'un nuage, put contempler l'émotion

de la jeune fille dont la main étancbait les larmes qui

débordaient , après l'avoir longtemps suffoquée.

— Oh I mon père, dit-elle, nous sommes seuls en ce moment ; ce lieu est désert , laissez-moi pleurer un in- . stant mon bonheur perdu I Je suis sûre d'expier assez ce moment de faiblesse, pour que Dieu ne puisse pas trop cruellement me le reprocher. Oui ! sachez-le ; mon cœur s'était insensiblement accoutumé, à devancer par son penchant, le choix que votre raison faisait aujourd'hui dans l'intérêt de ma félicité. Aujourd'hui mon cœur qui s'était condamné au silence devant les épancbements de la douleur de Julien lui-même, mon cœur éclate quand je sens que le foyer domestique pouvait se rouvrir pour lui, et que pourtant, à ce moment même, les exigences de notre tâche ou la fatalité de notre sort nous séparent pour jamais !..

— Ma fille ! ma fille I du courage ! reprit le prêtre en serrant affectueusement les mains de Léonie.

— Ce n'est plus rienf reprit Léonie en dégageant ses mains qu'elle porta une dernière fois à ses yeux pour les essuyer; il me fallait le temps de livrer passage à ces larmes qui m'ont vaincue ! . . Maintenant venez bien vite, mon père, dit-elle en entraînant rapidement le prêtre vers sa maison... vous seul, je m'y engage, vous seul saurez jamais combien cette tâche m'aura, coûté I

Et en parlant ainsi, Léonie avait frappé vivement aux volets qui s'étaient presque aussitôt entr 'ouverts, la vieille Gautier se trouvant en bas dans le magasin où avait dû même la faire descendre une autre cause que son impatience inquiète.

Maintenant nous devons initier nos lecteurs à ce qui se passait dans la maison Brémond, pendant rabwacfc du prêtre.

Lorsque Brémond, à la suite de la secousse terrible qu'il avait éprouvée, avait pu envisager complètement la situation où il était engagé , il avait dû examiner dans sa tête affaiblie les partis qui lui restaient à prendre. Il ne pouvait supporter la pensée de son nom traîné dans la publicité infamante d'un procès criminel et, d'autre part, l'état de son crédit, le peu d'espérances fondées sur quelques obligeances banales lui étaient trop connus pour qu'il pût attribuer aux efforts de Léonie le pouvoir de conjurer d'aussi terribles embarras. Enfin, une lueur brille tout à coup à cet esprit désolé, lueur qui l'attire et le repousse à la fois. 11 écrit quelques lignes d'une main agitée, appose une date sur le papier, et, pour la première fois, quittant la chambre, d'un pas chancelant arrive auprès de madame Brémond, au moment où le prêtre venait de quitter cette mère inquiète pour aller attendre Léonie à l'embarcadère du chemin de fer.

La Gautier, restée seule avec madame Brémond, surprise en entendant frapper à la porte de la chambre à coucher, s'étonne encore plus en reconnaissant le malade dont elle blâme vivement le déplacement imprudent. Brémond, <fun geste qui n'admet pas de réplique, lui fait signe de le laisser avec niadamcBrémond, et la Gautier descend au magasin .

— Àh ! moa ami, s'écrie madame Brémond en apercevant son mari, je suis heureuse de vous voir, votre présence me prouve que vous allez mieux. Ma fille n'est pas revenue de Rouen, elle devrait être rentrée pourtant!

Madame Brémond prononce ces mots avec une vivacité fébrile. Le voyage de Léonie à Rouen n'était pas connu de Brémond. Le fait de cette excursion lui semble si extraordinaire qu'il ne peut l'attribuer qu'aux incohérentes suppositions d'une pensée encore malade. Il s'assied auprès de sa femme et, posant le papier qu'il a ap-

porté sur un guéridon, il arrive à demander d'une voix à peine perceptible" à madame Brémond de le signer ; mais en même temps sa main cherche instinctivement à cacher à sa femme ce qu'il y a d'écrit sur le papier qu'il lui présente.

— Est-ce qu'il faut que je signe sans lire? dit celle-ci presque en souriant.

Brémond regarde avec effroi ce sourire intelligent.

— Oh ! dit-elle, quelque bonne action, quelque souscription charitable... Tiens, tu as deux fois bien fait de venir ce soir... D'abord cela me rassure tout à fait sur ton état... Ensuite je souffre moins auprès de toi des cruelles idées que faisait naître en moi le retard de Léonie ; l'inquiétude à deux, c'est presque l'espérance. . .

Brémond écoute avec plus de terreur encore cette parole douce, sensée, lui qui, séparé de sa compagne par tant de fautes et de malheurs, ignorait que la lumière à reparu dans sa pensée.

Il assiste muet et accablé au retour de cette raison vengeresse qui veille à la sûreté de l'épouse, de la mère que désormais on ne peut plus dépouiller; car on a déjà deviné, sans doute, que Brémond songeait à faire signer à sa femme la cession de la petite rente qui lui restait, espérant n'avoir qu'à conduire sur le papier sa main machinale.

Si un malfaiteur en haillons avait pénétré, avec de fausses clefs, dans quelque maison qui semble inanimée et déserte et dont nulle clarté ne traverse les murs, s'il s'était avancé à tâtons jusqu'à la chambre où il doit trouver le trésor qu'il convoite et si, en ouvrant la porte, il apercevait un vaste salon étincelant de mille lumières et une foule d'yeux ouverts sur la honte d'un crime impossible, il ne se sentirait pas plus atterré que Brémond croyant s'avancer sans péril dans l'ombre de cette âme éteinte, et

soudain traduit au tribunal de cetteintêffigencerasmcitée.

Resté quelque temps sans parole et sans mouvement, il veut étendre la main vers le guéridon pour y reprendre le papier qu'il y a déposé. Mais madame Brémond y avait déjà porté la main, et une expression de surprise presque douloureuse apparaît sur son visage à la lecture de Tordre de vente que Brémond a tracé.

— Quoi I en sommes-nous réduits à ce moyen désespéré? serions-nous déjà si malheureux? Pourtant Léonie m'avait raseurée... Mais je devine, reprit madame Brémond, il s'agit de quelque bonne affaire pour laquelle une mise de fondsconsidérable est ind ispensable. Tu ne pourrais autrement réunir la somme dans un délai exigé, n'est-ce pas ? et voici pourquoi tu me demandes cette signature?

Il n'était pas besoin de dire quels avaient été les remords poignants de Brémond à ce cruel essai ; mais l'occasion qu'il croyait perdue s'offrait de nouveau à lui avec une facilité trop fatale pour ne pas l'entraîner à en profiter ; il bégaya donc une espèce de confirmation de ce que venait de supposer madame Brémond.

Celle-ci avait pris une plume et la tenait déjà au-dessus de l'encrier, lorsque retentit le bruit d'un coup frappé aux volets du magasin ; elle se lève vivement pour écouter, et son cœur joyeux lui sembla s'élancer hors de sa poitrine, lorsqu'elle entendit le volet s'ouvrir, deux ou trois interpellations confuses s'échanger entre la Gautier et Léonie, le pas connu de sa fille gravir l'escalier circulaire et traverser précipitamment l'antichambre f

— Méchante enfant, nous donner tant d'inquiétudes ! s'écria la mère en étreignant son trésor retrouvé.

Léonie allait se justifier sans peine, lorsqu'elle aperçut Brémond.

*- Mon père levé à cette heure et ici t dit Léonie avec surprise.

Oui, ton père qui était venu me parler d'Une affaire importante... j'avais oublié tout cela en te revoyant... Mais tiens, Vois toi-même, chère fille, nous ne faisons rien sans te consulter.

Brémond, dans la prostration de son désespoir, ne fit pas même un mouvement pour empêcher Léonie de se saisir du papier ; quant à celle-ci, elle tressaillit à peine en prenant connaissance du sacrifice demandé à madame Brémond par son mari ; mais peut-être aurait-on pu voir dans la contraction de ses beaux sourcils, dans la pâleur qui avait donné soudainement plus de gravité à sa physionomie, que quelque chose d'extraordinaire s'était passé en elle.

— Ma mère, dit-elle, vous saurez la vérité, maintenant que vous pouvez la supporter. Notre situation a en effet bien changé, mais ce moyen extrême n'est cependant pas nécessaire; il y a un autre moyen de parer aux exigences de cette situation... M. Bernard fait à mon père une proposition bien avantageuse et qui conjurerait à l'instant tous nos embarras. C'est là ce que mon père malade depuis quelques jours ne savait pas sans doute. . . D est vrai que M. Bernard y met une condition et c est. ...

— C'est?... reprit M. Brémond.

— C'est que je deviendrai sa femme.

— Toi, ma Léonie ! fit madame Brémond, le visage empreint d'une profonde expression d'étonnement et avec un ton d'incrédulité presque railleuse.

— Et je deviendrai sa femme, mon parti est pris, reprit Léonie.

Brémond, devant l'expression de cette résolution si inattendue et si écrasante pour lui, voulut protester. Sa parole expira, son regard même dut se baisser devant le regard douloureusement impératif et inexorablement

dévoué de Léonie, tandis que sa mère se rapprochait d'elle en lui adressant de nouvelles interrogations étonnées et aftectueuses.

11 dut regagner anéanti la cha&bre où le rappelait d'ailleurs l'heure d'un repos nécessité par sa faiblesse ; mais, toute la nuit, pesa sur sa pensée l'effroi des révélations cruelles auxquelles Léonie serait condamnée vis-àvis de sa mère. Condamné désormais à perdre l'estime de la compagne de toute sa vie, Brémond résolut de se relever tout au moins vis-à-vis d'elle par la franchise et le courage, et de ne pas fléchir sous le fardeau de la vérité que rien ne pouvait plus dérober à la connaissance de madame Brémond.

Brémond se dirigea donc, dès qu'il fut levé, vers la chambre de sa femme; il la trouva debout et fut frappé, dès qu'il l'aperçut, de l'expression de douceur et de résignation, presque de joie, de la physionomie de madame Brémond,

Léonie était à coté de sa mère et ses yeux se détournèrent à l'approche de son père, qui crut comprendre encore mieux que son arrêt était prononcé.

— Eh bien, Félix, lui dit madame Brémônd en le voyant demeurer interdit à l'entrée de la chambre, tu ne viens pas m 'embrasser ?

— Quoi, reprit timidement Brémond, vous consentez à m'embrasser encore ?..

— Plus que jamais.

— Quand vous savez ? . . .

— Tout.

— Et vous pardonnez?

— Pardonner, et quoi donc? reprit madame Brémond d'un ton étonné, des malheurs dont tu es innocent ? Dos faillites que tu n'avais pu prévoir nous forcent de vendre notre maison de commerce; je sais qu'il faut que

nous renoncions à ce luxe, à cette aisance qui étaient notre partage avant la terrible maladie qui m'a frappée, mais je sais aussi que, donnant le premier l'exemple de l'abnégation, tu te remettras à travailler dans une position subalterne et que tu recommenceras courageusement ta carrière. . . Eh bien, mon ami, qu'ai-je à te pardonner dans tout cela ?

Brémond se croyait le jouet d'un songe; il n'avait pas prévu que Léonie pousserait la générosité jusqu'à déguiser la source des malheurs dont la réparation lui coûtait si cher. Dans l'émotion qui débordait son cœur, Brémond n'essaya même pas de prononcer une parole et il tomba machinalement à genoux, plutôt qu'il ne se courba volontairement devant sa fille; et les mains étendues, les yeux tournés vers elle, il sembla se perdre dans une profonde extase de reconnaissance et d'amour.

— Oui, tu as raison, mon ami, de remercier notre fille de tout son courage, reprit madame Brémond, se méprenant sur le sentiment profond qui faisait ainsi fléchir le genou à son mari devant Léonie. Ce courage est plus grand que je ne l'eusse supposé; car, si jamais j'avais pu lui présager un mari, cê n'était pas M. Bernard. Mais, ce matin, Léonie a passé deux grandes heures à me prouver que je le jugeais mal, que ma pauvre tête n'avait pas gaTdé de lui un souvenir exact, que c'est un fort honnête homme. . . Enfin elle m'a fait valoir, pour me décider, que peut-être ne trouverions-nous pas pour elle un mari qui consentît à prendre chez lui une pauvre femme affaiblie, ayant besoin de soins... et M. Bernard consent à me prendre. Cette pensée de ne plus être séparée de ma *fiUe, ça m'a fait de l'effet... on est égoïste quand on est mère...

— Et j'ai écrit ce matin à M. Bernard, reprit Léonie qui était passée près de son père de façon à lui parler à *

278 LA TIfc DE frLÀÏSÏR.

mi-voix... Je lui ai demandé si, sur la somme qu'il offre, il pouvait mettre à notre disposition soixante mille francs aujourd'hui même, puisque c'est demain qu'expire le terme où vous devez les payer? J'ai la réponse, il va vous les apporter à vous-même et vous pouvez régler ainsi les conditions de la vente et de la nouvelle association.

— Et tu veux absolument épouser M. Bernard? reprit Brémond balbutiant.

— Il n'y a pas d'autres moyens de sortir de la position; mais rassurez-vous, mon père, reprit Léonie, prenant pitié de la douloureuse agonie de la volonté expirante de Brémond, avec un honnête homme une femme de cœur peut toujours ne pas être malheureuse.

Brémond souffrait horriblement et ne pouvait, lui, se faire la même illusion que sa femme sur les causes de la résolution de Léonie; mais on sait sous quels déplorables compromis de conscience succombent les caractères faibles, dont les concessions involontaires sont parfois plus fatales que les calculs de la méchanceté.

Bernard fut exact au rendez- vous. Brémond, abattu, . le reçut et se vit réduit presque à s'excuser d'avoir retardé ce mariage, contre lequel, si peu de temps auparavant, toute sa tendresse, tout son orgueil de père protestaient encore. Mais quand Léonie parut, il osa à peine interroger sa physionomie. C'est en vain qu'il chercherait à scruter sur le front impassible de Léonie le secret de ses souffrances. Léonie n'admet pas en tiers entre sa conscience et elle la déchéance de Brémond ; elle ne lui permet même pas de combattre ce dévouement qu'il a rendu nécessaire, et bientôt les conditions verbales de la vente arrêtées, la parole de Léonie de nouveau engagée, Brémond, muni des soixante mille frarfcs, peut faire prévenir Cavaroc qu'il est en mesure de dégager les billets où sa signature a été contrefaite.

Madame Brémond et Bernard pouvaient se faire illusion; Brémond lui-même pouvait tenter de s'étourdir sur le sacrifice de Léonie. La vieille Gautier seule ne se payait pas de ces mensongères consolations et de çe courage forcé de Léonie ; elle connaissait trop le cœur de cette enfant d'adoption pour croire qu'il pût attendre quelque bonheur d'un semblable lien. Léonie, avec l'implacable résolution du suicide, qui veut briser d'avance toutes les chances de salut, avait en vain exilé la Gautier de l'entrevue qui la mettait au pouvoir de Bernard, Avec la seconde vue du cœur, la vieille servante devinait le drame poignant qui se jouait derrière cette porte fermée. Lors* qu'elle se rouvrit, la Gautier laissa sortir Bernard et Brémond, puis arrêtant au passage Léonie, comme une coupable, elle l'entraîna vers la chambre avec l'autorité d'une tendresse, un moment méconnue et bravée.

— Tu dois épouser Bernard? dit-elle.

— Oui, répondit Léonie, il le faut.

-r- C'est impossible; tu seras malheureuse.

— Non... puisque j 'aurai réussi, par ce seul moyen qui nous reste, à sauver la considération de ma famille; le repos, la raison, la vie peut-être de ma mère,

— Oui, mais tu ne parles pas de ton repos, à toi. . , J'avais compris la tristesse et le videde ton cœur ; non-seulement tu n'aimes pas Bernard, mais tu en aimes un autre.

— C'est vrai.

— Tu as espéré que tu serais forte contre cet autre parce que td le crois ingrat et intéressé. Eh bien, c'est une erreur que je t'avais laissée volontairement pour te protéger contre son souvenir, puisque vous étiez séparés; mais si cette erreur te livre à un mariage qui n'est pas digne de ma Léonie, alors je dois te dire que Julien Martel n'a jamais été plus digne de ton estime et de ton affection.

Léoniedemeura un moment silencieuse, puis elle reprit :

— Je le savais déjà quand j'ai pris l'engagement qui me lie pour toujours avec Bernard.

— Tu le savais I s'écria la Gautier en joignant les mains et qui s'inclina devant Léonie, tandis que des pleurs cou* laient sur ses rides vénérables.

— Tu seras là toujours avec ma mère, reprit Léonie ; je compte sur toi pour me donner du courage, mais ne commence donc pas par l'affaiblir.

Léonie serra vivement la main de la Gautier et, un instant après, elle reprenait sans ostentation dans le travail et l'activité cette vie qu'elle venait de transformer si douloureusement pour elle.

Presqu'à ce moment, Paula recevait à son domicile de la rue de la Paix les lignes suivantes :

t Le dévouement d'un ange nous sauve de la honte

i et impose une expiation de toute la vie! Les

» soixante mille francs seront payés... maintenait tout » doit être fini entre nous... »

À la lecture de ce billet, qui n'avait pas besoin de signature, ce qui domina la pensée de la courtisane, ce ne fut pas la joie de se voir délivrée des dangers infamants qui la menaçaient, ce fut le vague et secret espoir que fit naître en elle l'énigme de la première phrase : t Le dévouement d'un ange nous sauve! » — À coup sûr ce dévouement ne pouvait venir que de Léonie; mais était-ce bien, comme tout semblait l'annoncer, de son mariage avec Bernard qu'il s'agissait?

Tandis que Paula lisait et relisait le billet, comme si elle pouvait espérer que ce papiér répondrait à ses muettes interrogations, la femme de chambre vint lui apporter le nom de Cavaroc. C'était lui qui en effet venait de se présenter dans son antichambre.

Dans une autre circonstance, Paula n'aurait pas voulu se retrouver en présence de l'ignoble aventurier dont la fatalité lui avait imposé un moment le contact répulsif; mais le hasard semblait envoyer si à propos Cavaroc pour confirmer ses secVètes espérances, qu'elle ordonna d'introduire le nouveau venu.

— Vous avez donc été payé, maître Cavaroc? fit-elle dès qu'elle l'aperçut, avec un accent semi-railleur.

— J'ai touché de l'argent en effet, reprit l'aventurier, d'un ton narquois.

— A merveille t Et pour tout l'argent que cette affaire vous a rapporté , puis-je vous demander un renseignement?

— Je venais précisément pour un motif du même genre.

— Répondez d'abord à ma question. Puisque vous avez dû vous retrouver en relations avec la maison Brémond, vous pouvez me dire sans doute le mot dune énigme, le secret des subites ressources qu'elle a trouvées?... Ne s'agit-il pas du mariage de mademoiselle Brémond avec M. Bernard?

— Précisément... une partie de la somme m'a été donnée en valeurs excellentes à cet ordre, et quelques mots que j'ai saisis ont achevé de m'éclairer... c'est bien ce que vous pensez.

— Ah ! je le Jui avais bien prédit, s'écria Paula en se levant et en parcourant le salon avec Une sorte de fièvre joyeuse... Je lui avais bien dit que sa fille épouserait Bernard.

L'orgueil, l'implacable conseiller de Paula, triomphait en elle.

— Maintenant, ajouta-t-elle en se levant pour congédier Cavaroc, je sais tout ce que je voulais savoir.

Pardon, reprit celui-ci, mais vous oubliez que j'ai

aussi un renseignement à tous donner, et je vous le donnerai, s'il vous plaît, sous la forme d'un conseil... Vous avez tort de refuser les propositions du seigneur Tomanas... croyez-mei, un voyage en Amérique vous serait salutaire.

— Allons, encore cet homme, reprit Paula en levant les épaules; c'était ds^ns les mains de Tomanas sans doute qu'étaient les valeurs dont vous me menaciez... mais puisqu'elles sont remboursées...

— Oui, c'est vrai ; Tomanas a dû échanger celles qu'il avait contre la somme que je lui ai remise; or, ce qu'il avait, il l'avait bien payé quarante mille francs; supposant, si la somme représentée par les billets était moindre, que le surplus était pour le droit de commission. . . il n'y regarde pas de si près le seigneur Tomanas ! mais il n'tf pu en rendre que pour trente-huit mille francs ; car moi qui connaissais toute la valeur de votre écriture, moi chargé par lui de la racheter à Billardet, j'avais su garder par devers moi le dernier effet qui écheoit à la fin du mois, et ce dernier eflet... je l'ai encore !

Paula bondit à cette révélation.

— m Ainsi rien n'est fini I murmura-t-elle d'une voix à peine articulée, et fléchissant sous le coup terrible qui venait punir sa joie cruelle.

— Rien, puisque j'ai encore une preuve de l'autographie en question; c'est comme si j'en avais dix, et mes prétentions sont en conséquence... Si vous voulez faire affaire avec moi, adressez -vous donc au seigneur Tomanas, car il est bien positif que Drémond ne fera plus rien.

— Et croyais- tu que j'irais m'adresser encore à lui? reprit Paula d'une voix éclatante. On discute, on compose, on lutte avec des adversaires, mais quand on est tombé dans un guet-apens de bandits, on crie au voleur I... On me replonge* dans cette fange à laquelle je

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croyais être échappée... Eh bien ! j'y reste et je la ferai rejaillir sur la face de tous.

Et en parlant ainsi, Paula foudroyait du regard le misérable tentateur qui venait spolier son désespoir.

— Donc, reprit Cavaroc, puisque vous m'y forcez, c'est encore aux Brémond qu'il faut que je m'adresse? Il aurait été plus juste que ce fût à vous ; mais puisque je ne puis pas choisir les moyens de fortune, au revoir I.. r

Une heure après, Léonie recevait une lettre d'une écriture grossière et inconnue, et montrait cette lettre à la Gautier.

— Ah! pauvre enfant! s'écria celle-ci, en laissant tomber atterrée la lettre à ses pieds, Dieu nous a donc condamnés!... Tu fais le plus sublime de tous les sacrifices, et ce sacrifice est inutile ! ...

On n'a pas oublié sans doute que précédemment Léonie, dans son voyage de Rouen, avait accepté de la main de Julien une somme de quinze cents francs sur ses économies de caissier. 11 devenait naturellement nécessaire de restituer à Julien la petite somme qu'il avait prêtée et dont l'emploi était inutile; mais, en même temps, il fallait s'arranger de façon à ce que cette restitution ne blessât en rien les instincts si délicats d'une âme aimante et souffrante; Léonie eut la pensée d'é- , crire ; mais les forces humaines ont une limite que Léonie ne put essayer de dépasser, en faisant connaître elle-même à Julien qu'elle épousait M. Bernard. Ce fut son confident accoutumé et vénérable qu'elle dut encore charger de cette restitution et des explications qui devaient l'accompagner vis-à-vis de Martel... Le bon Morand avait promis de se charger de cette tâche pénible ; sa lettre fut interrompue par une visite de femme; hâtons -nous de dire que c'était une

femme d'un àgo tel qu'elle ne pouvait en rien compromettre le pieux vicaire de Saint-Eustache. . . Nos lecteurs à ce commencement de signalement ont dû sans doute pressentir que cette visiteuse était madame de Presles.

Quel avait été le motif de la venue de la douairière chez l'ecclésiastique? C'est ce que nous apprendrons au lecteur en lui donnant connaissance complète de la lettre de M. Morand... Voici ce qu'il écrivait à Martel :

t Mon cher fils,

» Mon ministère me met bien plus en contact avec » ceux qui souffrent qu'avec les heureux... J'ai bien » peur de ne pas sortir des tristes habitudes de mon » mandat, en vous renvoyant la petite somme que ma- » demoiselle Brémond avait reçue de vous avec recon- » naissance et en vous faisant connaître les causes d'une » si prompte restitution... L'estime se prouve par la » confiance, et nous ne vous ferons aucun mystère de » tout ce qui arrive... Nous nous étions en vain flattés • d'en avoir fini avec les suites fatales des égarements » de M. Brémond... La malheureuse créature qui l'avait » arraché à sa vie d'ordre et de travail, celle qui fut

> l'unique cause de sa perte, lui impose de nouvelles

> obligations, d'autant plus impérieuses, qu'y satisfaire » est le seul moyen d'éviter un procès infamant. Pour

> atteindre ce but, Léonie croit qu'il n'est pour elle qu'un i parti à prendre... elle accepte les offres et la main de » M. Bernard, l'ancien commis de son père. (Ici là lettre » était interrompue.) Je m'étais arrêté dans cette lettre, » mon digne ami, au moment où je venais peut-être de » vous porter un coup bien cruel ! ... Eh bien, ce ne se- » rait pas une consolation pour une âme vulgaire... c'en » sera peut-être une pour vous que d'apprendre qu'à i défaut de ce légitime bonheur que j'espérais vous voir

• partager avec Léonie, il peut se préparer pour la fille de i Brémond un mariage qui détruit pour elle tout au moins

> la mésalliance morale qui lui faisait acheter si cher, en » épousant Bernard, les ressources indispensables au » salut d'un père; une vieille dame de grande maison, i mon ancienne collaboratrice d' œuvres de charité,

> m'est venue voir à l'instant... Elle me supplie de faire » suspendre le mariage de M. Bernard et de mademoii selle Léonie; elle doit elle-même voir, dans ce but, la

• famille Brémond... Un neveu, noble comme elle (il » se nomme, je crois, quelque chose comme le comte de

• Chabrand)... riche de façon à pouvoir, bien plus faci-

• lement que M. Bernard, suffire à toutes les exigences » de la fâcheuse situation de Brémond, a su distinguer i et apprécier Léonie, et paraît décidé à l'épouser. Je ne

> tiens qu'un faible compte des avantages de la nais- » sance, mais je dois reconnaître qu'il ost de certains » rapports d'idées et d'éducation nécessaires pour que

> l'union du mariage puisse être aussi heureuse, qu'elle

> est sainte devant Dieu ! . . . Enfin quoi qu'il arrive et » tout entière aux devoirs nouveaux qui vont lui être » créés, mademoiselle Brémond me charge du moins de i vous dire qu'en restituant la somme offerte par vous

> avec tant de dévouement et de cordialité, elle ne se » considère pas comme quitte ; que son estime pour » vous, que son intérêt pour votre avenir, vous réser- » vent unç place dans ses meilleurs souvenirs. Quant à » moi, mon cher fils, il ne me reste qu'à vous assurer

> de ma compatissante et paternelle tendresse, et à vous » recommander du plus profond de mon cœur à ce

> Dieu qui donne la force dans la lutte et la récom-

> pense qui la couronne. >

Nous ne dirons paà quelle impression produisit sur Julien la lettre qu'il reçut au Havre, et nous conduirons

le lecteur chez le comte do Chabrand au moment où il attend sa tante à qui il doit rendre le déjeuner qu'il avait été chercher chez elle, quelques jours auparavant, rue Barbet-de-Jouy ; Madame de Presles devait en même temps faire connaître à son bouillant neveu le résultat des démarches qu'elle avait dû. faire pour obéir à ses nouvelles velléités matrimoniales.

— Arrivez donc, ma tante, cria Chabrand à madame de Presles du plus loin qu'il l'aperçut... Quelles nouvelles?

— Eh ! eh ! dit la douairière, donne-moi le temps d oter mon châle et mon chapeau... J'ai toujours remarqué que les amoureux sur le retour étaient encore moins patients que ceux qui débutent dans la vie... C'est tout simple. . . ils ont moins de temps à être heureux. . . D'ailleurs, mon pauvre garçon, pour ce que j'ai à te dire, tu le sauras toujours assez tôt.

Chabrand dut çesser de demander des explications à la vénérable douairière jusqu'au moment où celle-ci eut fortifié par quelques aliments la sénilité de son estomac à jeun,

— Eh bien! donc, reprit la douairière, après avoir porté pour la quatrième fois à ses lèvre3 un verre de bordeaux qu'elle buvait à petits traits, je te dirai donc... Ehl eh ! fit elle en s 'interrompant, quel est ce bâtiment que je vois &ur la Seine à l'ancre, au pied de cette salle à manger., . comme si nous étions en plein port de Marseille?

— C'est une curiosité maritime, reprit Chabrand avec impatience... tout Paris s'en occupe; il faut vivre rue

Barbet-de-Jouy pour ne pas être au fait Un bâtiment

qui vient directement de l'Amérique.

— Et il appartient?...

— A une espèce de monstre, un propriétaire bolivien, horriblement riche. . . fit Chabrand avec un frémissement plus marqué d'impatience.

— - Et ce bâtiment est destiné à la pêche? continua la

douairière avec cette curiosité calme et impitoyable de la ■ «ii

— A la pêche aux sirènes... d'après ce qui se dit... Mais enfin. . . ma tante. . >

— Allons. . . allons. . . ne te fâche pas. . . nous y voici. . . Eh bien ! donc, et d'après ce que je t'avais promis, j'ai chargé M. Morand de plaider ta cause auprès des parents, et j'ai fait une seconde tentative directe auprès de la fille qui, d'ailleurs, demeure l'arbitre à peu près unique de sa destinée. . . D n'y a qu'elle dans la maison qui ait bien toute sa raison... Je viens donc de quitter seulement mademoiselle Brémond, et depuis deux heures je supplie la fille du tapissier ruiné de vouloir bien épouser une fortune et un grand nom.

— Et elle a refusé. . .

— Oui... elle s'était adressée déjà à cet ancien commis de son père... son prétendant... Celui-ci a acheté la maison et a donné l'à-compte qui paraissait nécessaire. . .

— Mais en remboursant ce sauveur mal venu, ce Terre- Neuve intéressé?

— C'est ce que je lui ai offert... mais elle m'a dit qu'elle avait donné sa parole... que c'était une question de loyauté mutuelle et qu'elle était engagée avec ce Bernard comme il est engagé envers elle. . . que d'ailleurs elle trouvait sa dignité mieux sauvegardée en épousant un commerçant comme elle, à qui elle apportait, en échange de son argent, la maison de son père et son travail, qu'en acceptant tout d'un homme, si au-dessus d'elle; elle ne deviendrait, dit-elle, avec un riche gentilhomme qu'une sorte d'obligée, rentière et blasonnée, avec tous les in-» convénients d'une mésalliance et nul moyen de s'acquitter envers lui... Au fond, vois^tu, il y a autre chose.

— Quoi donc?

— Un sentiment, que je n'ai pu lui faire avouer, mais que j'ai deviné.

— Pour ce Bernard. . .

— Allons donc I . . tu lui en veux. . . je n'ai pu découvrir pour qui, je te le dis. . . Je soupçonne seulement que c'est pour quelqu'un qui doit être absent. . . éloigné. . . ellea été d'une discrétion... car depuis que je pratique cette étrange jeune fille... j'ai cherché en vain à lui trouver un défaut, une faiblesse... pour l'hontteur de notre sexe... que sans cela elle humilierait trop... je n'ai rien découvert.

— Rien?

— Rien absolument... Mais j'y retournerai.

— Mais enfin, comment avec ce sentiment mystérieux dont vous parlez, peut-elle épouser ce Bernard ?. . pourquoi plutôt Bernard que moi ?

— Eh 1 eh ! il y a là une délicatesse que tu ne comprendrais pas. . . Ton sexe n'entend rien à ces choses-là. . . Vous autres hommes, vous seriez capables de toucher des sensitives avec un gant de cuir. . . Puisqu'elle est condamnée à se séparer pour toujours de celui qu'elle aime. . . elle se trouve moins infidèle envers lui par un choix où l'on saura que ses préférences intimes n'entrent pour rien, que dans une alliance qui lui apporte de brillantes compensations qui pèseraient à sa conscience, dus- , sent-elles ne pas consoler son cœur... Bref... pour ellemême et peut-être pour l'objet de son affection, elle se sent plus à l'aise dans l'abnégation complète, dans une vie rigoureuse de médiocrité et de labeur, qu'avec le sacrifice inscrit en bons chiffres sur le grand -livre, et l'héroïsme promené en équipage armorié.

— Eh bien, ma tante, reprit Chabrand, en frappant sur la table de façon à faire sauter les verres, tout ce

que vous me dites ne fait que m'affermir dans mes projets... Vous savez si je suis têtu... et je vous dis ici que je triompherai de tous mes rivaux, de tous les prétendants dignes ou indignes, aimés ou non. C'est un acte

contrerai une semblable femme... et je vous le répète, ma tante, quoi qu'il doive arriver... quoi qu'il doive m'en coûter. . . il n'y aura pas d'autre comtesse de Chabrand que cette jeune fille.

— Mon cher neveu, reprit madame de Presles, j'admire en vérité ton changement de conduite... Autrefois tu faisais des folies avec logique... maintenant tu fais de la logique avec folie... Mais comment t'y prendras-tu pour réussir? Nous ne sommes plus au temps où Bussy- Rabutin enlevait impunément madame de Miramion... La police, la gendarmerie, le télégraphe électrique ont supprimé l'aventure et le roman... les passions sont tributaires du passe-port... la vie humaine, prosaïsée pour tous, est tirée au cordeau de l'égalité ; qu'est-ce que tu vas faire ? que te reste- 1- il à tenter sur ce macadam uni et découvert de la civilisation ?

Chabrand aurait été peut-être assez embarrassé pour répondre, quand son domestique lui apporta la carte d'un visiteur.

Chabrand, bien qu'on fût à la fin du déjeuner, allait ordonner de congédier brusquement l'importun sur qui il rejetait instinctivement le poids de ses contrariétés intimes, lorsqu'en jetant machinalement les yeux sur la carte qu'il froissait avec colère, il fit un geste de surprise.

— C'est M. Brémond , s'exclama-t-il, le père de Léoniel

— J2h ! eh ! reprit en riant la douairière, le hasard lui-même est prosaïque... le voici qui t'amène ton beaupère à point nommé... le plus vulgairement du monde.

— Venez le recevoir avec moi, ma tante, dit Chabrand

de raison pl

de passion. . . Jamais je ne ren-

fant, et je suis plus ému de l'espérance qui me revient que je n'étais découragé de la fatalité qui me combattait.

Et s' appuyant plutôt sur le bras de sa tante que celleci ne àe reposait sur lui, Chabrand se dirige vers le salon où il avait donné Tordre d'introduire Brémond.

— Soyez cent fois le bien venu, Monsieur, dit Chabrand à Brémond d'une voix mal assurée, et devenu

tante, elle est au fait de tout.

— Je viens, Monsieur, répondit Brémond d'une voix suppliante, je viens vous demander de sauver ma fille... ou plutôt de me sauver moi-même ! . . J'ai fait bien des folies... bien des fautes... mais je veux m'épargner un crime, un parricide... "Vous recherchez ma fille, on me l'a appris... Ah ! croyéfc-le.., ma Léonie, pauvre enfant ruinée d'un malheureux négociant... ma Léonie, elle a le cœur au niveau des plus hautes fortunes... C'est avec nous que vous vous mésalliez, monsieur le comte, mais non avec elle.

— Monsieur, reprit Chabrand, vous ne pourriez rien •dire qui ajoutât à mon estime pour votre fille, à mon désir de l'obtenir... Mais comment persister devant ses refus obstinés ?

— Persistez, monsieur le comte, reprit Brémond avec vivacité, persistez... car j'ai un motif et un moyen pour vaincre la résistance de Léonie... Ce motif, il est puisé encore dans mes fautes... mais je ne marchande plus ma honte si son excès même peut préserver ma fille... Les sacrifices faits par Bernard et qu'il a déclarés luimême être la limite de ses ressources actuelles ne suffisent plus... Un misérable... un nommé Cavaroc...

— Ah ! je connais cet homme, inteitortlpit Chabrand, qui, dans sa vie accidentée, avait côtoyé bien des êtres dégradants.

— Cet homme a encore un billet faux, signé de mon nom, qui doit être racheté si Ton veut éviter un scandale; et pour anéantir cette dernière conséquence de mon passé, il demande vingt mille francs... oui, vingt mille francs, qui doivent être ajoutés aux soixante mille, nécessaires pour désintéresser Bernard, si nouâ rompons avec lui... Oh ! je ne rougis pas de vous demander tbut cela , de vous tendre la main , monsieur le comte !.. la mendicité, c'est l'expiation du désordre! ... et quant au moyen de briser la résolution de Léonie.. . je l'ai... c'est une expiation encore... et je la subirai... Ma femme ignore les Causes de notre ruine. Eh bien, madame Brémond saura tout par moi, elle connaîtra les fatales nécessités qui dominent Léonie. . . Elle opposera à l'abnégation insensée de sa fille une autorité que j'ai mérité de perdre, et Léonie sera heureuse! ah! par pitié... monsieur le comte, sauvez-nous, sauvez-moi!

— Prenez ma main, Monsieur, dit Chabrand. . . Je vous la donne deux fois..; comme à l'homme qui se relève noblement de sa chute pour combattre l'adverdité, et comme au père de la jeune fille que je serai fier et heureux de nommer ma femme.

Brémond étreignit avec violence les mains de Chabrand qu'il couvrit de ses larmes... Ace moment un domestique entr'ouvrit la porte du salon.

— Qu'est-ce? dit brusquement Chabrand.

— Monsieur le comte n'avait pas défendu la porté, dit le domestique qui se présentait sur le seuil... et voici quelqu'un qui insiste pour parler absolument à monsieur le comte.

— Et il se nomme ?

— M, Julien Martel.

Ce nom n'éveilla qu'un souvenir confus dans la mémoire de Ghabrand, mais il fit tressaillir Brémond.

— Oh! monsieur le comte, dit-il, Julien Martel... c'est un ami, envers qui j'ai été bien coupable...

Chabrand fit signe d'introduire Martel ; il ne remarqua pas que la douairière avait relevé la tête aux paroles de Brémond, et que sa physionomie doucement intelligente s'était éclairée comme si l'énigme qui la préoccupait, commençait à s'expliquer pour elle.

Mais si le nom de Julien Martel n'avait produit que peu d'effet sur l'officier d'Afrique, l'impression fut profonde sur lui, lorsqu'il reconnut l'homme qu'il n'avait jamais rencontré que dans des occasions solennelles de sa vie.

Brémond en quelques mots précipités, explique à Julien ses espérances nouvelles fondées sur l'alliance tutélaire dont iV attend sa délivrance.

Julien se retourne froidement vers Chabrand, atterré, condamné déjà...

— Monsieur le comte, dit-il, souvenez-vous du carrefour de la Pyramide.

A l'angoisse de Chabrand succède une glaciale prostration. Brémond, lui-même, se trouble.

— Je comprends, monsieur Brémond, reprend lentement Julien, calme et implacable comme la justice, que vous et M. de Chabrand ayez ignoré quel compte sanglant le passé avait laissé entre vous. Le désespoir, pas plus que la passion, ne recherche, n'examine, ne songe à compter avec le bonheur ou le salut ; mais il faut enfin qu'elle soit nette pour tous, cette situation où j'ai retrouvé le droit d'intervenir, libre enfin d'engagements que notre ennemi commun n'a pas tenus. Monsieur Brémond, cette maison que vous voulez ouvrir au comte

de Chabrand, il ne pourrait en passer le seuil ; le comte

de Chabrand n'a pas plus de droit de vous demander la main de mademoiselle Léonie, que vous n'avez le droit de la lui accorder. Monsieur U comte de Chabrand, le jeune homme avec qui vous vous êtes battu au bois de Vincennes, vous n'avez jamais connu son véritable nom... et ce nom, c'était Gustave Brémond.

Brémond, foudroyé, avait reculé à cette révélation, et la tête dans ses mains, semblait ne plus rien entendre, ne plus être présent à ce qui se passait.

— Gustave, frère de Léonie!.. murmura Chabrand. Oh ! vous aviez raison, il y a quelquefois des comptes terribles qui sont longs à solder, mais il ne nous est fait aucune grâce des terribles intérêts échus.

i — Et vous croyez , Monsieur , reprit Julien , n'avoir tué qu'un enfant. . détrompez-vous. . . vous avez tué le bonheur de toute une famille !.. Le fils que vous avez frappé a emporté avec lui la raison de sa mère qui l'adorait ; dans la mère devenue folle, a été atteinte l'épouse, la compagne si nécessaire à Faustère, au courageux commerçant, et lui que le bonheur domestique, que le travail protégeaient, la solitude, le découragement l'ont livré à des pièges où il a laissé son repos, sa fortune et son honneur! Et maintenant vous me pardonnerez d'avoir dévoilé une vérité terrible qui aurait déjà dû vous apparaître plus tôt, et laissez-moi emmener M. Brémond dont, vous le comprendrez, ce n'est pas ici la place.

Julien prend en effet le bras de Brémond qui, muet, accablé, se laisse conduire sans résistance.

Au moment où Julien allait quitter le salon avec celui qu'il guidait, la douairière qui s'était levée lentement, s'approche de lui, et rompt le silence qu'elle avait gardé si obstinément, en disant à mi-voix à Julien :

— Venez ce soir me trouver à mon hôtel. . . j'ai à vous parler

On se figurera aisément la situation de Brémond, voyant ainsi s'évanouir la dernière chance qui pouvait lui promettre encore que sa fille ne serait pas indignement sacrifiée. Il quitte, toujours au bras de Julien, l'appartement de Chabrand, et se laisse machinalement diriger vers le magasin de la rue des Bourdonnais où Julien ne rentre pas avec lui...

Julien n'avait pas voulu revoir celle que, moins que jamais, il se croyait le droit d'aimer, puisqu'il ne pouvait rien pour le salut de la famille Brémond. H avait seulement, en arrivant à Paris, prévenu la bonne Gautier qui était allée aussitôt le visiter à l'hôtel où il était descendu et l'avait mis au fait de tout ce qui s'était passé dans l'intérieur de cette triste maison.

Quant au malheureux négociant, tout concourait pour porter au dernier paroxysme son désespoir, sa honte, de demeurer ainsi inutile au salut des siens ; sa fureur çontre le ténébreux aventurier qui vient encore de rendre plus profond l'abîme ouvert sous ses pas... C'est à lui que Brémond veut demander compte de tant de malheurs et d'ignominie. . . c'est ce honteux marché qu'on lui impose, qu'il saura au besoin faire rompre. . . et c'est sous l'impulsion de cette résolution dernière que Brémond quitte la rue des Bourdonnais et se dirige vers; les hauteurs où l'oiseau de proie a choisi son aire.

Tout ceci se passait dans l'après-midi. Julien, le soir, se dirigeait vers la retraite où il avait été appelé par niadame de Presles. Il fut introduit immédiatement chez la douairière.

— Vous voici, jeune homme. . . dit-elle avec la familiarité affable de la véritable aristocratie... asseyez-vous et ■ parlons affaires... ou ce qui vaut mieux, et ce qui n'y ressemble pas, parlons franc... Je vous connais déjà, et je m'intéresse à vous... le sans-façon de mon accuei}

LA VIE DEr PLAISIR. 295

doit pas vous humilier. . . l'âge est la seule supériorité dont on accepte volontiers l'ascendant, car on n'est jamais tenté de l'envier à celui qui la possède. — Donc, je vais au fait. Vous aimez mademoiselle Léonie Brémond. . . vous hésitez à l'avouer? reprit la marqtiise en voyant un geste d'embarras, presque de dénégation de Julien... Quel meilleur sentiment pourriez- vous avoir qu'un légitime attachement pour cette bonne et admirable créature? — Donc, ceci est posé, — De plus, mademoiselle Léonie vous aime.

— Madame...

— Vous le niez ?... encore une banalité de modestie. Nous nous étions promis pourtant que nous nous parlerions franc...

— Je vous jure, Madame, que rien ne m'autorise à penser...

— Gomment, vrai... vous l'ignorez... Eh bien f moi jo n'en sais rien, mais je vous l'apprends. Maintenant, ceci étant encore posé, il ne faut pas que Léonie épouse M. Bernard.

— Mais mademoiselle Léonie est engagée envers Bernard et a accepté delui une somme déjà utiliséeén échange de papiers dangereux qu'on a rachetés.

— Oui, oui, je sais, reprit la douairière, une somme de soixante mille francs livrée déjà par Bernard sur le prix delà maison de M. Brémond, avec condition d'épouser sa v fille. , . Eh bien ! on rompra la vente et le mariage à l'amiable... Ce Bernard est bon diable, à ce que j'ai èntendu dire. . . Commerçant avant tout, il doit n'aimer que * le dimanche et avoir au moins six jours de philosophie

et d'indifférence en fait de sentiment ; nous l'entreprendrons en semaine. -Léonie remboursera à son prétendu un à compte sur sa fortune et sur son cœur avec un intérêt.., il comprendra ça... Maintenant, qui fournira les soixante mille francs?.... Chabrand le pourrait, mais

il ne doit plus avoir rien de commun , il le sait, avec la famille Brémond, rien! surtout un bienfait! Eh bien! moi j'ai eu une idée.., je n'ai plus que cela à faire. . . il me reste un petit bien, une terre du côté de Lagny qui vaut un peu plus que ty somme dont on a besoin... je puis emprunter cette somme là-dessus, et vous la rembourserez par annuités, capital et intérêts, avec votre travail... en reprenant la maison Brémond qui prospérera en vos mains, quand vous y aurez deux excellents auxiliaires, une femme laborieuse, dévouée, et le bonheur qui doublera vos forces à tous deux !

— Ah! Madame, s'écria avec eflfusion Julien, en pressant avec ardeur les mains delà douairière.

—Ne vous exaltez pas... écoutez-moi, reprit celle-ci, et vous verrez que je ne suis pas aussi héroïque que j'en ai l'air ; je ne jette pas au vent ma bienfaisance, je la place sur un terrain solide. . . sur une maison de commerce qui va redevenir excellente avec deux bons répondants. . . il est donc convenu que Léonie et vous, vous vous laisserez obliger par une pauvre vieille qui est bien sûre de n'avoir pas à s'en repentir et qui, si la chose pouvait arriver, n'en aurait pas le temps d'ailleurs,

— Je vous obéirai en tout, Madame, reprit Martel avec émotion, excepté quand vous voulez que je n'aie pas de reconnaissance; mais vous oubliez que ces soixante mille francs ne sont pas la limite des sacrifices nécèssaires pour rendre le repos à cette malheureuse famille ; il y a encore une somme à donner au misérable qui a spéculé sur cette honte,

— Oh! pour cela, Chabrand s'en charge... reprit la douairière, je me suis entendue avec lui... il est à Taise pour cette dernière tâche qui sera sa facile et légitime expiation... car elle ne le met pas en contact avec la famille Brémond... U a d'ailleurs un ancien compte à

LA VIE DE PLAISIK. 2î)7

régler avec cette Armide de cour d'assises, et il veut en même temps prévenir toute chance de rechute pour sa dupe, ce malheureux négociant qui serait capable de reperdre la t$te. Vous voyez que tout est prévu. Vous, dès demain matin', vous passerez avec cette lettre chez mon notaire que j'ai prévenu, et ensuite vous irez .chez mademoiselle Brémond lui annoncer qu'elle sera votre femme... Et à présent, je vous chasse... car voici l'heure de mon sommeil et je nedois pas le retarder. . . A mon âge, notre existence n'est plus qu'une trêve avec la mort, un fragile armistice dont il ne faut jamais déranger les conditions.

Madame de Presles, à ces dernières paroles, se leva; Julien baisa et pressa ses mains avec une effusion filiale et sortit la tête hallucinée, ayant peine à supporter tout le fardeau de son bonheur.

— Eh ! eh ! se dit la douairière en le suivant des yeux, ce brave jeune homme sera heureux. . . Devant lui je me suis faite plus égoïste que je ne le suis. . . Mais enfin, je le sens, au moment du grand départ, une bonne action bien placée... c'est déjà un excellent viatique.

Et la douairière sonna pour commander les apprêts d'un sommeil qui, ce jour-là, dut être encore plus paisible et plus doux qu'à l'ordinaire.

Chabrand, fidèle au rôle indiqué, s'était dirigé, lui, vers l'habitation de Cavaroc, uue maison isolée, presque vers les champs, aux limites des Batignolles; là, il avait rencontré l'ignoble aventurier sortant de chez lui, et aimant mieux lui parler en plein air, comme si, dans ces conditions, on eût pu être mieux à l'abri de l'infection morale de ce misérable, il avait traité immédiatement le sujet qui l'amenait.

Cavaroc avait eu, cette fois, une raison de quitter assez précipitamment son domicile... raison dont il se garda bien de parler à l'officier d'Afrique. Ce dernier,

s'il fût arrivé quelques instants plus tôt, eût pu épargner de nouveaux malheurs et de nouvelles inquiétudes à \sl iamille Brémond.

On sait sous l'empire de quels sentiments violents le chef de cette maison s'était rendu chez Cavaroc... On devine quelle avait été la nature de la scène qui avait dû s'ensuivre entre le désespoir du négociant, quine voulait pas se laisser rançonner par ce bandit-marron, et la cupidité effrénée de ce dernier. A bout de prières, d'arguments, de menaces, Brémond, la tête égarée, avait voulu employer la force pour obtenir de Cavaroc, ou 1^ restitution du faux billet qu'il détenait ou du moins des conditions moins judaïques. Cavaroc, voyant la lutte désavantageuse pour lui avec un homme de çette force athlétique, s'était armé d'une canne plombée dont i} avait frappé Brémond... Le coup, sans briser le front du négociant, lavait étourdi, et ce dernier, chancelant, avait été poussé par Cavaroc hors de sa chambre,

Brémond était allé tomber dans l'escalier où sa chute avait achevé de lui faire perdre connaissance, et Cavaroc, peu curieux de s'informer si le coup qui avait frappé son ennémi était plus ou moins dangereux, avait fui au plus vite, laissant étendu sur le palier, au-dessous de l'étage de son appartement, le malheureux Brémond auquel, dans cette maison isolée, presque inhabitée et privée du luxe d'un concierge, les secours pouvaient ne pas arriver très-promptement.

Nous avons déjà dit qu'à quelques pas de 1^ maison, Cavaroc avait rencontré Chabrand qui avait sans doute employé avec lui des arguments moins violents, mais plus concluants que ceux auxquels s'était laissé entraîner le négociant pour obtenir ce fatal et dernier billet.

Quoi qu'il en soit, moins d'une heure après que ces événements se furent passés, Cavaroc se présentait dans

le somptueux appartement de Paula, au moment même où la courtisane venait d'être menacée de nouveau de se voir arracher le somptueux mobilier qu'elle ne pouvait payer,

La visite de Cavaroc chez Paula n'était pas une conséquence nécessaire de celle qu'il avait reçue de Chabrand, et s'il fallait en juger tout au moins par son en-' trée en matière auprès d'elle, il était permis de supposer que Cavaroc exécutait des instructions antérieures , et parlait (s'il ne servait pas deux intérêts à la fois) à ce moment pour le service 'd'un ancien patron, pour lequel son dévouement était aussi fidèle que bien rémunéré.

— Voyons, voyons, ma belle, disalt-il à Paula — qui avait dû le recevoir malgré son dégoût, et l'écoutait comme on écoute la hideuse nécessité qui parle, — je vais quitter Paris et la France... c'est ma dernière visite ; subissez-la... Sans doute vous êtes jeune, vous êtes belle, mais vous avez eu tort de vous jeter tellement tout d'abord dans le luxe et la dépense, d'escompter si follement votre avenir, que la vieillesse arrivera avant que vous ne puissiez le dégager, et la vieillesse arrive vite là où la jeunesse est contrôlée sans cesse comme une" valeur cotée... Vous n'avez donc à attendre à Paris que des tourments et des humiliations... et cette fortune que vous ne parviendrez jamais à récolter, ce bon seigneur Tomanas qui ne se décourage pas, vous l'offre toute faite. . . Son bâtiment doit demain descendre la Seine et aller reprendre la mer; il vous y attendra; et vous vous déciderez à aller le rejoindre, quand j'ajouterai que, pour dernières sûretés, le seigneur Tomanas dépose pour vous en France cent mille francs chez un notaire chargé de les faire valoir , et dont je vous apporte l'adresse. Ces cent mille francs vous seront remis à votre retour , si le seigneur Tomanas vient à mourir, ou si

tous revenez en France de son consentement. . . il n'a pas prévu que ce soit malgré lui. il a tant de fatuité I 1 Paula, quoique visiblement ébranlée par l'offre de I cette dernière garantie, répondit pourtant à Cavaroc qu'il 1 devait savoir que l'opulence lui semblait achetée trop l cher s'il fallait s'expatrier et suivre le seigneur Tomanas, I et qu'elle aimait mieux encore les tourments et les I hasards de sa vie aventureuse à Paris. I

— Alors, j'en suis fâché, reprit Cavaroc; mais vous I oubliez, ma belle, que j'ai entre les mains un dernier 1 petit billet embelli d'une signature que vous avez imitée avec trop de talent pour que les tribunaux n'apprécient pas cet essai de calligraphie, en vous offrant une retraite qui ne vaut pas, croyez-moi, celle que vous offre le seigneur Tomanas.

— Soit, reprit Paula, toujours avec la même indifférence; mais j'ai réfléchi... j'attends ce procès dont je me suis trop effrayée... c'était ma peur et ma peur gratuite que vous pouviez exploiter et non une aflaire en justice qui ne vous rapporterait rien et que vous ne ferez pas.

— Vous vous trompez... elle sera faite.

— Alors, Brémond paiera.

— Brémond, reprit Cavaroc en secouant la tête , ne comptez pas sur lui; d'ailleurs, vous le savez, aucun paiement ne pourrait arrêter l'action de la justice à laquelle on est bien décidé à en appeler.

— Mais qui donc alors fera ce procès?... reprit Paula avec colère.

— Ah ! quelqu'un que vous connaissez assez pour le savoir inébranlable dans ses raisons... quelqu'un qui m'a accompagné, qui est resté dans la voiture en bas, et qui doit monter si, au bout d'un quart d'heure, je ne reviens pas lui dire que vous quittez la France. , , Or, il

- y a près de vingt minutes de cela, et ce coup de sonnette qui retentit vous prévient qu'il n'a pas eu longtemps patience.

Quelques secondes ne s'étaient pas écoulées que Chabrand ouvrait brusquement la porte du salon.

— Eh bien! me voici, Paula, lui dit gravement l'officier d'Afrique, je ne comptais plus vous revoir... je ne me sentais ni le droit de vous accuser, ni celui de vous punir... mais il y a une famille que vous poursuivez sans pudeur et sans pitié d^tns la fortune, dans la considération du père, dans le bonheur de sa fille... Cette famille, moi, j'ai envers elle une dette d'honneur et de sang, et je n'ai qu'un moyen de la lui payer... c'est de la délivrer à jamais d'une ennemie acharnée dont la présence en France serait un danger éternel... Ainsi, Paula, vous quitterez la France... Je n'ai même pas le remords de vous condamner à la misère, puisqu'il paraît que dans

* l'autre monde une fortune vous est assurée... Vous partirez... ou bien, alors, armé de ce billet dont rien ne me fera dessaisir, moi... je vous traîne sans pitié sur le banc des faussaires.

Paula était atterrée et dominée ; elle voulut toutefois faire bonne contenance encore, et lança d'une voix découragée son dernier argument.

— Puisque vous avez tant de dettes envers cette famille, reprit-slle, vous n'oserez pas la condamner devant les tribunaux au scandale que mon procès fera rejaillir sur elle.

— Je l'oserai, Paula, reprit Chabrand avec cette énergie de l'accent et cette fixité du regard qui annonçaient chez lui un parti inexorable... car amoureux comme a été, comme est peut-être encore ce malheureux Brémond, si ce n'est pas l'Océan qui te sépare de lui, il faut que ce soit un terrible, un irréparable esclandre...

C'est encore ce qu'il y a de moins à craindre pour cette famille infortunée, et je ne la consulterai pas pour cela... Quand un soldat est frappé sur le champ de bataille d'une blessure qui peut lui gangréner tout le corps... est-ce que nous avons besoin de le consulter ? On le prévient si l'on veut, on le, chloroforme si l'on peut, mais on ampute le malade et on le sauve... Eh bien! s'il le faut absolument... on saura, après tout, que M. Brémond s'est conduit, non pas eu criminel, mais en imbécile !... Il n'y aura peut-être pas de mal, cela le forcera à se réhabiliter I

Paula ne répondit rien, et en laissant tomber sa tête pensive, elle sembla la courber sous le joug de cette inîlexible volonté.

Cavaroc qui observait, muet, toute cette scène, et d'ailleurs pressé peut-être d'en finir avec tout ce qui le retenait à Paris, jugea qu'il pouvait aller annoncer à Tomanas un succès dont il trouva sans doute le moyen de faire payer les frais de compte à demi au Bolivien et à Chabrand.

Quant à ce dernier, en sortant, il réitéra à Paula l'im* pitoyable déclaration que si elle n'était pas rendue, le lendemain, à deux heures, à bord du bâtiment qui devait l'emporter vers l'Amérique, sa plainte serait déposée au parquet.

Les plus violents combats se livraient dans l'âme de Paula. . . Toutefois, en contraste avec les périls infamants qui la menaçaient, le parti qui lui était proposé devenait moins répulsif, et puis il y avait si longtemps qu'elle s'effrayait de Tomanas qu'elle s'était presque habituée à cette terreur. L'inconnu même de la destinée qui lui était offerte dans un autre hémisphère, avait quelque chose qui ne déplaisait pas à son aventureuse imagination, et enfin dans les luttes fiévreuses de ses irrésolutions.

sans qu'elle eût pris positivement son parti avec ellemême, elle commença à s'occuper des apprêts de son départ, apprêts d'autant plus simples et plus rapides que tout se ^ornait à quelques objets de^toilette, le mobilier étant consigné comme double garantie du tapissier et du propriétaire qui n'étaient pas payés.

Après avoir consumé une nuit sans sommeil dans ce mouvement machinal, Paula résolut, dès que le jour parut, de se rendre chez le notaire où était déposé l'acte qui lui garantissait une sécurité future et ses espérances de retour.

Le jour, en se levant, avait éclairé en même temps, au sein de la maison de Brémond, le théâtre d'une agitation due à des causes plus dignes d'intérêt, mais non moins cruelle. M. Brémond n'était point rentré, et l'état visible de surexcitation et de désespoir dans lequel le négociant était sorti de chez lui, prêtaient encore plus de gravité aux suppositions que faisait naître son absence. Pour comble de malheur , madame Brémond, ayant voulu parler à son mari, s'était dirigée vers sa chambre au point du jour, et on n'avait pu lui cacher la disparition du négociant. Il fallait, sous peine d'un nouvel et terrible coup pour cette intelligence encore affaiblie, ramener à madame Brémond son mari ou la rassurer complètement sur son sort. Rien de plus urgent donc que d'aller aux informations, mais il n'y ^vait plus ni commis, ni caissier dans cette maison, depuis que la prospérité en était déchue et le mouvement commercial éteint. Tous les §oins du magasin, comme ceux de la maison, se partageaient entre Brémond, Léonie et la vieille Gautier dont l'âge commençait à trahir les forces.

Léonie savait M. Morand retenu par les devoirs de son CfAtç et l'heure matinale n'avait pas encore perçois à, Ju-

lien de se présenter au magasin de la rue des Bourdonnais.

C'était donc à elle-même, à elle seule què Léonie pouvait demander la prompte solution du problème inquiétant de la destinée de son père, et avec cette précision de volonté qui caractérisait cette mâle nature, die s'habilla rapidement et se jeta dans une voiture de place pour se faire conduire successivement sur les divers points où elle espérait retrouver M. Brémond, ou, tout au moins, des indices de son passage.

Revenons maintenant à Paula, que nous apercevrons se dirigeant vers l'étude du notaire qui lui avait été indiquée.

Dès que Paula se fut nommée, une satisfaction qui escomptait déjà l'avenir de relations fructueuses, se peignit sur le visage de l'officier public, petit homme, gros, court, blafard et fané comme un vieux blond dont le temps mêlait déjà de gris, sur sa tête , les épis dorés d'une luxuriante chevelure.

— Je sais pourquoi vous venez, Madame, dit-il avec son empressement obséquieux... l'affaire est en règle... voici l'acte à votre nom; j'ai là les cent mille francs que je suis chargé de faire valoir en votre absence. . . et puisque vous semblez accepter, j'y mettrai, je vous le jure, un soin et une conscience toute particulière... Je souffre toujours, continua-t-il d'ûn ton câlin , quand je vois de belles et imprévoyantes personnes s'exposer à la misère après avoir longtemps vécu dans le luxe. . . Ces aimables insouciantes forment une grande partie de ma clientèle. Cette clientèle, je ne l'ai pas recherchée... mais je me félicite qu'elle me donne l'occasion de faire un peu de bien... de formuler quelques sages conseils... un rappel à la morale et au grand-livre. .. Tenez, si la célèbre Leïla, une de vos

collègues... en beauté, vient de se retirer... du monde, avec six mille francs de rentes et une petite maison (ce n'est pas bien lourd, maison peut vivre)... c'est grâce à moi. . . Pour en revenir à ce qui vous concerne, voilà toujours un abri contre la bise... ainsi, c'est convenu, vous acceptez?

— Je crois qu'il le faudra, murmura la lionne qui se sentait enfin muselée.

— J'ai déjà songé, répliqua le notaire, à faire fructifier la somme qui m'est laissée pour vous... H vous faut un bon petit placement, bien bourgeois, bien prosaïque... vos six ou six et demi du cent. . . tout bêtement et tout sûrement... Et, tenez, c'est assez singulier... voilà une de mes clientes, une baronne. . . une vraie. . . qui me demande à emprunter soixante mille francs sur un petit domaine qu'elle possède près de Lagny... complètement vierge d'hypothèques... une personne d'une fortune plus que médiocre, mais ayant été toute sa vie, on peut dire toute sa vie... elle est presque octogénaire... l'ordre et la régularité même... aussi je ne me rendais guère compte de cet emprunt in extremis^ mais sa lettre et les explications du jeune homme qu'elle vient de m' envoyer, m'ont appris qu'il y a un petit service sentimental sous jeu...

— Si vous croyez ce placement sûr, dit Paula, distraite et découragée, je m'en fie à vous.

— Il faut encore, reprit le notaire que vous sachiez qui vous obligez ; car madame de Presles n'intervient ici que pour offrir sa maison en nantissement, et, comme je vous le disais, c'est à un autre que la somme, en réalité, est prêtée ; c'est un autre qui doit se charger de la rendre... et l'on offre six et demi pour cent, attendu quec'est pressé... il s'agit d'un mariage que cette somme doit assurer... mais c'est pour un excellent sujet sur lequel on a les meilleurs renseignements, les plus posi-

tifg... un ancien caissier d'un commerçant très-connu..» trop connu même,.. Le jeune homme va prendre aujourd'hui la maison à son compte, ce qui lui permet d'épouser la fille de ce commerçant.

— Et ce jeune homme s'appelle?., reprit Paula qui, tout d'un coup, était passée d'une somnolence insouciante à la plus ardente attention, aux plus palpitant^ pressentiment^.

— Il s'appelle M. Julien Martel.

Paula qui s'était dressée à demi sur son fauteuil, l'œil flamboyant, les joues pourprées comme pour dévorer la réponse du notaire, était retombée livide sur son siège.

— M. Julien Martel I . . il est à Paris... il va épouser... dit Paula d'une voix strangulée et sans pouvoir même ajouter à sa phrase le nom de sa rivale. . .

— Mademoiselle LéonieBrémond. . . reprit le notaire. . . Est-ce que vous auriez connu M. Martel?... au fait il n'y a rien d'impossible... il a été fort lié avec plusieurs de mes clientes... et pour preuve il a mangé une belle fortune... Mais rassurez- vous... raison de plus pour qu'il soit bien corrigé... il a son certificat de vaccine... voilà tout!.. Après cela, ajouta avec empressement le notaire, en voyant Paula toujours défaite et écrasée sous le coup dont elle ne pouvait dominer l'impression... si vous n'avez pas confiance... ou si vous avez quelque raison de ne pas obliger M. Julien Martel, il ne faudrait pas vous gêner... Je trouverai dix prêteurs pour un.

— Non, non, reprit Paula avec une parole éteinte et dont un tremblement convulsif distançait chaque syllabe... non, non... je ne refuse pas... il est tout simple que je fasse le bonheur de M.. Julien Martel... mais ne pourrai^je le voir?

Le voir?., reprit le notaire, avec un accent semirailleur... il paraît que vous y tenez, car si je ne me

trompe, vous semblez fort émue... mais c'est fort difficile... Monsieur Martel est arrivé hier du Havre; il est logé dans un hôtel quelconque, et va courir sans doute toute la journée pour ses affaires, pour son mariage...

— Oui, murmura Paula, il ira la voir sans doute...

— Mais, ajouta le notaire, si vous avez quelque chose à lui dire, il doit repasser à la fin de la journée.

— A la fin de la journée, dit Paula entre ses dents que serrait la rage... quand je serai embarquée pour l'Amérique.

Et à cette dernière pensée, Paula s'était levée ; avec la fureur de l'impuissance, elle avait quitté précipitamment l'étude du notaire, sans même songer à lui donner une réponse définitive sur remploi proposé pour la somme consignée par Tomanas.

— Elle me paraît amoureuse et jalouse, se dit le notaire en la voyant disparaître dans l'escalier, après avoir eu peine à la suivre pour la reconduire... en voilà une qui finira mal... l'amour jaloux est un sentiment qui dans les comptes de ces dames se porte toujours au passif.

Quelle que soit la pensée qu'on se forme ici -bas de l'enfer, à coup sûr le cœur de Paula, après cette foudroyante révélation, le réalisait. Les résolutions les plus extrêmes, les plus insensées, passaient comme des éclairs dans la tête en feu de Paula... mais elle était condamnée à se dire instinctivement que de quelque vengeance qu'élis pût atteindre sa rivale, celle-ci serait toujours aimée ! , .

Ces luttes intérieures, ces indécisions cruelles retenaient encore che? elle Paula agitée, haletante comme mie bête fauve dans sa cage, presqu'au 'dernier délai de l'heure qui lui assignait de se fendre sur le bâtiment de Tomanas, lorsqu'on vient lui am^oncer qu'une femme d^ m^de à lui parier.

On peut juger de l'émotion qui fait tressaillir Paula, lorsqu'on ajoute que cette femme est mademoiselle Léonie Brémond I Paula croit être le jouet d'un rêve quand elle voit apparaître, en effet, la fille du négociant dont la présence est si étrangement encadrée par le luxe équivoque de ce salon où jamais on ne l'eût attendue. Mais sa contenance est assurée... son œil, sans être fier, est décidé , et nulle honte , nul embarras n'en altère le rayonnement.

— Vous me pardonnerez, Madame, dit Léonie d'une voix brève, de me présenter ainsi chez vous... mais je dois aller au fait. . . les moments sont précieux. . . ma mère souffre... et ces cruelles émotions, si elles se prolongent, peuvent lui être bien fatales ! . . mon père a disparu, Madame... depuis hier matin, nous ne l'avons pas revu... et pas une nouvelle de lui!., pas un indice qui puisse nous éclairer sur son sorti Si pourtant!., il y a un indice!., le désespoir, où l'avaient réduit de bien cruelles extrémités, nous fait j craindre un grand malheur... et s'il est quelqu'un au monde qui puisse nous dire où mon père en est arrivé dans cette voie fatale. . . c'est vous, Madame, vous qui, permettez-moi de le dire, êtes la cause de toutes ses souffrances et des nôtres.

Paula fit un geste de colère et d'impatience.

— Ohl rassurez-vous, Madame... reprit Léonie, vous n'entendrez de ma bouche, ni récriminations, ni accusations... je ne viens pas vous réclamer sa fortune, cette fortune, le fruit de deux générations de travaux et que peu d'années ont suffi à dissiper. Cettp fortune, elle vous est plus nécessaire qu'à nous... nous savons travailler! mais il s'agit de la viede mon père qui est la nôtre, le besoin, la pensée unique de toute une famille. . . et quand mon père est en danger, je ne me demande plus où je dois le chercher.. . Si vous disposez encore de son sort,

Madame, comme vous l'avez fait si longtemps, rendez-le nous... si vous savez où il est, dites-le moi!.. C'est dans mes souflrances et dans celles de ma mère que j'ai acquis le droit de vous interroger.

Léonie parlant ainsi, toujours debout, faisant planer sur Paula un regard calme, limpide et résolu, semblait le juge qui fait comparaître le coupable.

— Votre père, répondit Paula, d'une voix visiblement distraite. . . je ne l'ai pas revu ...

— Et vous ne devinez pas ce qu'il peut être devenu? reprit Léonie avec l'insistanced'un accent demi-suppliant, demi-impératif...

— Non, reprit Paula... Mais n'avez-vous pas quelqu'un pour soutenir votre courage?., pour vous aider dans vos recherches?. .

— Et qui donc, Madame?..

— Votre fiancé... celui que vous aimez... M. Julien Martel. . . ajouta-t-eÛe en lisant dans les regards de Léonie l'interrogation d'une surprise presqu'indignée.

On se rappelle que Léonie avait quitté le magasin de la rue des Bourdonnais avant qu'il fût l'heure où Martel pouvait s'y présenter. On conçoit quel degré et quelle nature d'étonnement dut provoquer chez elle l'apostrophe haineuse et ironique de Paula.

— Que voulez-vous dire, Madame? expliquez-vous? reprit Léonie, avec un ton d'une telle netteté, qu'il n'admettait qu'une réponse aussi catégorique.

— Vous faites semblant de ne pas me comprendre... Pourquoi vous en cacher ? reprit Paula avec la même irritation fiévreuse... ou, croyez-vous peut-être dans l'orgueil de votre vertu, que votre bonheur, dès que vous me l'aurez avoué, sera souillé de tout le mépris que je vous inspire sans doute ?

— Du mépris, non, Madame, répondit Léonie avec la

même voix calmé et ferme... mais de là pitié !... et il faut qu'elle soit bien profonde pour qu'au moment où le sort m'impose le courage de venir jusque chez vous, je n'aie que des sentiments et des paroles de pardon pour tout le mal que vous nous avez fait... Oui, si la vie de mon père nous reste I... je vous le jute, Madame, je ne me sens plus pour vous, ni colère, ni mépris, mais de la compassion et de la douleur !

Paula demeurait pâle, atterrée, suffoquée sous la désespérante supériorité de cet ange de l'honnêteté et du courage, descendu sans peur dans cette atmosphère de la corruption.

— Grand merci de votre pitié, dit Paula d'une voix tremblante de rage... mais permettez-moi de vous rappeler que vous ne m'avez pas répondu quand je vous ai parlé de votre fiancé bien-aimé.

Cette fois Léonie, irritée, leva sur Paula un regard si légitimement, si énergiquement indigné... un regard à la fois si foudroyant de colère et si écrasant de dédain, que Paula en fut presque glacée de terreur.

— J'étais venue vous demander, reprit Léonie, d'une voix dont le timbre, devenu éclatant, attestait l'empire qu'elle avait repris sur son ennemie... j'étais venue vous demander, Madame, si vous pouviez m'éclairer sur la destinée de mon père à laquelle vous avez été malheureusement trop mêlée , pour que ma demande puisse vous étonner... Je n'ai rien à vous dire... rien surtout à entendre... en dehors du motif qui m'amène... Une dernière fois, et sur ce motif, n'avez-vous rien â me répondre ?

— Elle ne veut pas avouer, se dit Paula... Et il faut que je parte!... murmura-t-elle, pantelante de haine et décolère... que je la laisse heureuse!..* oui... il faut que' je parte... car voici l'heure !...

Soudain sa physionomie s'éclaira d'une sorte d'espoir sinistre.

— Vous n'avez pas revu votre père? dit-elle enfin d'une voix lente, et observant sur Léonie l'effet de ses paroles... Eh bien f je crois deviner, en effet, le parti qu'il a pris.

— Et ce parti... c'est?... s'écria Léonie haletante, se rapprochant de Paula et oubliant sa juste colère, ses défiances, à la pensée de découvrir, de revoir le malheureux négociant, et de pouvoir rassurer sa mère.

— On a proposé à M. Brémond, reprit lentement Paula, de refaire facilement, rapidement en Amérique, la fortune qu'il a perdue, à la condition de s'expatrier, de partir aujourd'hui, aujourd'hui même , avec un propriétaire bolivien qui lui offre de magnifiques avantages... il y a tout à croire que M. Brémond s'y est décidé...

— Mais sans nous prévenir. . .

— S'il vous en avait prévenues, vous auriez voulu l'en empêcher. . . et sans doute, ç'aura été pour éviter ces combats, ces déchirements, qu'il a passé la nuit hors de chez lui, à régler avec ce riche Bolivien des intérêts qui ne souffraient plus de retard... à préparer son départ... il ne compte, je le vois, vous faire connaître sa résolution que lorsqu'il sera trop tard pour y mettre obstacle.

— Oui ! oui ! c'est cela f... c'est cela f... reprit vivement Léonie, heureuse d'être convaincue par ces explications qu'elle n'avait point à pleurer son père... Mais ce départ, il est encore temps de l'empêcher...

— Oui, reprit Paula... mais dans une demi-heure, il ne sera plus temps.

— Dans une demi-heure... grand Dieu ! et où faut-il courir f

— Rassurez-vous... vous pouvez revoir M. Brémond si vous ne voulez pas perdre une minute... une seule minute... Le seigneur Tomanas, le riche Bolivien qui emmène votre père, repart pour l'Amérique sur un bâtiment qui est venu le chercher jusqu'à Paris, — il est encore au quai d'Orsai, — mais qui va fuir rapidement sur la Seine avant une demi-heure.

— Avant une demi-heure ! . . .

— C'est là qu'est votre père... Nous sommes à deux pas... vous avez encore le temps d'y arriver si vous ne perdez pas une minute.

— Ah! pas une seule... s'écrie Léonie... J'y cours

moi-même, et j'en suis sûre... si je revois mon père... il ne partira pas I...

Ét Léonie n'avait pas achevé ces paroles, qu'elle était déjà hors de l'appartement de Paula, et qu'elle avait précipitamment descendu l'escalier... Elle va s'élancer rapidement sur le quai, lorsqu'elle sent qu'elle peut ne pas tarder un moment à calmer les inquiétudes de sa mère qui s'aggravent d'heure en heure... Alors sans presque s'arrêter sur le chemin, elle déchire rapidement une feuille de son agenda, y trace quelques lignes au crayon, fait connaître l'espoir qui lui reste, explique la tentative dont elle espère le succès, et met le papier entre les mains d'un commissionnaire à qui elle indique le ' magasin de la rue des Bourdonnais... puis laissant sa voiture pour aller plus vite, elle se précipite vers le quai.

Quant à Paula, son parti était pris... Elle attendait à Paris le procès infamant dont on la menaçait. . Elle trouvait, pour le braver, des forces dans la pensée de Léonie emmenée peut-être de France... perdue, déshonorée, compromise du moins, et séparée de Julien 1

Revenons maintenant à Brémond; demeuré une partie

de la journée étendu dans l'escalier d'une maison, nous l'avons dit, à peu près inhabitée, le hasard voulut du moins que ce fût un arrivant bien intentionné qui trou- v vât sur ce palier le négociant encore privé, de connaissance; on appela au secours ; quelques rares voisius étaient accourus; mais en s'acquérant de l'identité de la victime, cette pitié loquace et curieuse s'était trouvée en défaut. Dans la précipitation maladive avec laquelle il était sorti, M. Brémond avait oublié son portefeuille où se trouvaient [les lettres ou papiers qui pouvaient le faire reconnaître. On dut en référer naturellement à Tautorité locale qui prit soin de faire transporterà l'hospice le plus voisin, le malheureux négociant dont le iront gonflé et bleui expliquait suffisamment la grave situation.

L'évanouissement ne se dissipa que pour faire place à un délire fiévreux, d'autant plus facilement excité chez Brémond qu'il n'était pas remis encore des suites terribles de la commotion morale éprouvée par lui chez le restaurant de la rue Montorgueil. Ce ne fut que le lendemain matin, après une abondante saignée, que l'intelligence du blessé sembla se dégager un peu des vapeurs morbides qui obscurcissaient son cerveau : alors seulement il put avec beaucoup de peine constater son identité, indiquer sa demeure et faire envoyer un mot rassurantqui dût terminer une incertitude, dont il comprenait enfin les angoisses pour des êtres chers ; le billet était adressé à Léonie ; mais la fille de Brémond n'était plus au magasin de la rue des Bourdonnais, au moment où le message y était arrivé ; il avait été reçu par la Gautier, et la Gautier se trouvait en ce moment avec Martel qui n'avait osé se présenter d'abord devant madame Bré

XlxlPllU a

A peine les quelques lignes écrites par Brémond déchiffrées, Julien se jeta dans une voiture pour aller lui-

514 LÀ VlÉ DE PLAISIR.

même chercher le négociant, tandis que la Gautier montait au plus Vite rassurer sa fânme.

Julien arrivait à l'hospice au môment où Brémond venait de se lever ; le malade pouvait, malgré l'affaiblissement résultant de la saignée, être transporté satos danger; Julien, chemin faisant* apprit de lui sa Maie tentative, lies conséquences qu'elle avait eues et qu'il devait d'autant plus déplorer, qu'il pouvait enfin apprendre à Brémond que ce dernier billet, objet de tant de cruelles préoccupations, avait été racheté; ce que Julien avait su de Chabrand qu'il avait vu le matin. De plus Julien avait été informé de ce qu'il ne jugea pas à propos de dire au négociant (voulant lui épargner toute émotion dans l'état où il se trouvait)... que Paula devait être enfin réduite à partir avec le Bolivien.

On juge avec quelle impatiente anxiété madame Bréïnond attendait son mari, la Gautier ayant cherché à dissimuler l'accident, cause première de l'absence du négociant et qui, du reste, n'était indiquée que d'une façon énigmatique dans le billet envoyé par lui.

Madame Brémond, un peu rassurée, était plus que jamais néanmoins dans l'incertitude sur la nature de l'événement qui s'était produit, lorsque arriva le commissionnaire dépêché par Léonie... Les quelques lignes claires, nettes, décidées de la jeune fille, semblèrent à madame Brémond une révélation du ciel ; elle n'hésita pas un moment à croire à la version nouvelle qui venait de lui être apportée ; elle pensa que Brémond était là où se trouvait Léonie, et elle traita de fable et d'erreur l'histoire confuse (et qui l'était plus encore par les réticences de la narratioh) que venait lui débiter la vieille Gautier.

Voulant cependant savoir à quoi s'en tenir, madame Brémond avait déjà envoyé dès longtemps la servante prendre des informations au bâtiment, — se sentant trop '

faible pour y courir elle-même, — lorsqu'elle vit s'arrêter une voiture à la porte extérieure du magasin, devant laquelle elle était assise, se tenant aux aguets.

Madame Brémond se leva, courut au-devant de son mari... Son premier mot fut de lui demander comment il se sentait en portant la main à sa tête enveloppée ; son second fut (ou pour mieux dire ces deux interrogations jaillirent en même temps du cœur de madame Brémond) :

— Où est ma fille?

— Léonie ? fit Brémond étonné.,, mais je ne l'ai pas vue t

— Tune Tas pas vue? reprit madame Brémond...

mais vois pourtant ce qu'elle m'écrit. . . elle a couru à un bâtiment mouillé dans la Seine.», on lui a dit qu'elle te retrouverait là prêt à partir pour l'Amérique.

— Je ne sais ce que tu veux dire, répliqua Brémond ; je n'ai jamais voulu partir.

Si madame Brémond, au lieu d'avoir les yeux fixés sur son mari, eût regardé Julien qui l'accompagnait, elle eût été épouvantée delà teinte livide qui s'était répandue subitement sur le visage de ce dernier ; celui-ci avait instinctivement pressenti un piège infernal ; il avait deviné que Paula avait voulu perdre celle à qui elle ne pouvait pardonner son implacable pureté.

— Oh t s'écriev Julien d'une voix entrecoupée par ' l'effroi, j'espère bien que mademoiselle Brémond n'aura pas mis le pied sur ce bâtiment... il appartient à...

— A qui donc?... achevez I... s'écrie madame Brémond tremblante à son tour.

— A un homme, balbutia Martel, dont la présence est une insulte, un danger pour elle I Ah I laissez-moi courir, s'écrie-t-il tout à coup avec explosion et d'une voix égarée.

— C'est inutile ! dit madame Brémond avec un ac-

cent qui cherchait à le rassurer... j'ai envoyé Gautier, et tenez, la voilà qui revient.

La voiture qui ramenait la Gautier n'était pas arrêtée, que trois personnes l'entouraient déjà.

— Et Léonie ? disaient Brémond et sa femme à haute voix. . . Martel avec son cœur !

— Trop tard, si elle était là ! dit la vieille femme d'une voix oppressée... Quand je suis arrivée, le bâtiment avait déjà disparu !

— Et on l'a entraînée de force I s'écria Martel avec désespoir. Ah! Paulal Paula!... s'écria-t-il dans un rugissement sourd.

— Quoi! Çaula... c'est par elle... dit Brémond à d'une voix étouffée...

Toutes ses forces étaient épuisées. D voulut lever sur Julien un regard qui le suppliât de sauver sa fille, mais celui-ci avait;déjà disparu.

Voipi maintenant ce qu'était devenue Léonie.

La jeune fille avait continué sa course vers le quai ; elle était descendue rapidement sur la berge, et, à sa seule approche, un batelier s'était avancé pour lui désigner son embarcation amarrée à la rive, comme s'il avait attendu cette visiteuse ; il lui avait fait franchir rapidement l'espace qui le séparait du léger pyroscaphe; Léonie, impatiente, avait monté précipitamment et sans défiance une échelle appliquée aux flancs du bâtiment; arrivée sur le pont, elle demanda d'une voix hâtive à un homme, vêtu d'un costume étranger, si elle pouvait parler à un négociant, M. Brémond, qui devait se trouver à bord. .

L'inconnu ne répondit pas, mais il parut comprendre, sourit à Léonie d'un air d'intelligence qui aurait dissipé j ses défiances si elle avait eu le temps ou la faiblesse d'en avoir, et, lui faisant signe de descendre , il la guida par

l'escalier de l'écoutille jusqu'à une cabine splendide, où il la pria du geste de s'asseoir sur un divan qui faisait le tour de la chambre mystérieuse.

Léonie ne doutât plus que bientôt on ne lui amenât son pèrp... Elle s'assit et la porte se referma.

Quelques minutes s'écoulèrent qui parurent des siècles à la jeune fille,.. Ce laps de temps si court avait suffi pour qu'une lueur sinistre illuminât subitement son esprit. Si son père était à bord du bâtiment du seigneur Tomanas, comment n'accourait-il pas au premier appel de sa fille?..

Puis , en regardant cette chambre , toùt lui parut suspect ; le damas chatoyant de la tenture , démesurément gonflé d'ouate , semblait plutôt destiné à en matelasser qu'à en orner les parois; la porte même à l'intérieur était cuirassée avec un soin tellement identique qu'on ne pouvait, une fois fermée, la distinguerdu reste de l'îppartement ; Léonie poussa un cri d'effroi involontaire et sa voix amortie sembla se briser contre de sourds obstacles et lui revenir étouffée... elle veut retrouver la porte dissimulée sous ces molles murailles, mais frappe en vain en appelant de sa voix éteinte... elle cherche du regard une fenêtre ! la cabine n'est éclairée que d'en haut, par un vitrage oblique et dépoli qui ne communique pas à l'extérieur du bâtiment.

Au moment où elle se demande au pouvoir de qui elle pouvait se trouver , un Craquement se produit dans le bâtiment ; un bruit de roues qu'accompagnent les sourdes oscillations imprimées au plancher, apprend à la jeune fille que le bateau s'est mis en marche, et qu'elle est entraînée loin de Paris.

Quant à Julien Martel, il avait, on le sait disparu; du magasin; il était arrivé comme un trait au quai d'Orsay où il avait constaté par ses yeux l'absence fatale du bâti-

ment bolivien ; mais reprenant toute l'énergie de sa résolutiou un instant troublée de la terrible nouvelle, il avait pu se rendre compte du danger. . . Le péril n'était pas que Léonie fût arrachée à sa famille et à son pays. 11 avait pu apprendre qu'il n'y avait guère qu'une heure que le bâtiment était parti; donc il était facile de le rejoindre en volant à sa suite sur la voie ferrée qui pouvait le porter directement à quelque point du rivage où le bâtiment, obligé de dessiner dans son parcours les méandres sinueux de la Seine, n'arriverait qu'après lui; d'ailleurs le télégraphe électrique pouvait signaler à la justice et faire arrêter l'auteur du rapt sur toutes les étapes de la route fluviale; .. mais Martel tremblait q[ue cette inévitable délivrance ne fût pas assez prompte t

Pfr$ un moment à perdre pouragir. — Julien comprend rapidement que pour que la tâche de protection si impérieusement réclamée pour Léonie soit efficace, il faut se 1$ partager!., il adresse instantanément un mot au malheureux négociant I C'est à lui qu'il rappelle qu'il doit à l'instant même faire appel à la loi pour déjouer l'abominable complot qui lui enlève sa fille.

Quant à 'Julien, il part pour rejoindre le bâtiment. Saint-Denis est le point le plus rapproché de la rive de la Seine où la vapeur peut le porter pour lui faire devancer le ravisseur ; mais un quart d'heure à peine le sépare de l'heure à laquelle le convoi part sur la ligne septentrionale; n'importe, il espère quelque heureuse inexactitude de sa montre; il donne ordre de fouetter vers l'embarcadère en recommandant à tout prix la célérité au cocher de la voiture où il s'est jeté. La montée pénible des hauteurs que domine la gare du Nord, paralyse l'élan des chevaux qui, même, surexcités parle fouet intéressé de leur conducteur, ne peuvent accomplir un miracle, et Julien n'arrive que pour voir la flèche fatale abaissée ver-

ticalement sur, le chiffre marquant la minute inexorable qui dit à tous : trop tard f

line heure le sépare du départ du convoi suivant ; U ne songe même pas à l'attendre et fait lancer la voiture sur la route de Saint-Denis ; il traverse ces communs delà grande ville, qu'on appelleles faubourgs Saijit-Denis et La Chapelle et s'engage dans l'interminable et monptope plaine au delà de laquelle on aperçoit les tours nouvelles de la vieille abbaye foudroyée. Julien accuse de plus en plus la lenteur des chevaux; mais au bout de la double haie de grands arbres immobiles comme de gigantesques factionnaires tristement enchaînés par une éternelle consigne, il voit enfin se dessiner les premières maisons de Saint-Denis.

Il ne peut plus commander à son impatience... il lui semble que son courage et son énergie lui donneront la force de franchir comme un trait l'espace qui le sépare du rivage; il quitte sa voiture et s'élance dans la direction du fleuve.

Les derniers arbres de la route ont disparu devant lui; une sueur abondante se fait jour à travers tous ses pores , et sillonne de traînées humides la pourpre éclatante de ses joues embrasées... ses jarrets se brisent et semblent s'ankyloser sous la prolongation surhumaine de sa course précipitée, mais il avance, il avance toujours comme si un ressort invisible l'entraînait.

11 arrive enfin sur la berge tant désirée ; il aperçoit un pêcheur, court à lui... Ses mots saccadés sont brisés à chaque syllabe par sa respiration haletante ; enlin il peut faire comprendre le sens de l'interrogation qu'il bégaie; il apprend que le bâtiment n'a point passé encore; et, en effet, en tournant les yeux du côté de Paris, il voit se dessiner son panache de fumée dans un détour de la Seine.

Le bâtiment approche et croit à l'œil. . . Julien distin- . gue son beaupré, les roues, et bientôt les fenêtres de l'entrepont soigneusement closes... il semblerait même qu'il n'y a pas d'équipage à bord, èt que le bâtiment abandonné, descend la Seine à la dérive par la seule impulsion du courant, si l'œuvre de la vapeur n'attestait la présence et la collaboration de l'homme. *

Julien se rapproche du navire... il arrive à portée de la voix... il veut crier, mais son gosier desséché ne peut plus laisser échapper un son perceptible ; il suffoque, il se sent défaillir, et il lui semblé qu' un implacable cauchemar lui serre la gorge avec un poing de fer.

Cependant le bâtiment approche toujours ; il va passer et laisser derrière lui Julien qui s'épuise en vains efforts pour faire entendre son appel désespéré.

Que faire alors? Chercher à aborder le navire, c'est 1 insensé î Itfais qu'importe ( 11 jette bas une partie de ses vêtements et se précipite dans le fleuve.

Il arrive au milieu de son lit au moment où la masse du bâtiment y surplombe à une douzaine de brassées de luit un peu plus et, entraîné peut-être dans le courant des roues du navire qu'il voudrait arrêter, il va sentir s'évanouir dans le gouffre tournoyant le dernier reste de ses forces.

Mais un coup de sifflet perçant est parti de la rive que Julien vient de quitter, et a fait retentir jusqu'aux échos du bord opposé. 1

Le navire, comme obéissant à une nouvelle et soudaine impulsion, abandonne le milieu du fleuve et se dirige vers la berge d'où est parti le signal.

Julien emploie les derniers mouvements qu'il lui est encore permis de tenter, à suivre le bâtiment pour aller s'échouer sur lâ rive tutélaire... Ses yeux, à travers l'eau qui les noie et qui les aveugle, croient reconnaître dans

l'homme qui vient de donner ce signal (auquel on a si ponctuellement obéi), la taille' svelte et la fière prestance de Chabrand.

H le reconnaît encore mieux quand l'officier s'approche de lui, et saisit de son poignet énergique la main défaillante de Julien qui s'attache au bord où le flot l'a porté.

— Eh ! corbleu ! êtes- vous fou? lui dit Chabrand, dès qu'il a pu aider Julien tout ruisselant à se relever, je vous ai vu de loin courir et vous précipiter dans le fleuve où vous pouviez périr ; je vous ai appelé pour vous en empêcher, mais vous n'entendiez rient

— Moi ! . . Estrce qu'il s'agit de moi ?.. balbutie Julien chancelant et presque expirant... mais elle?..

— Elle!. . soyez tranquille, répond Chabrand ; elle n'a couru aucun danger, voyez plutôt.

Julien dirige ses yeux presque aveuglés encore du côté que lui indique Chabrand, et distingue une voiture d'où vient de descendre un homme que sa structure bizarre fait reconnaître pour le Bolivien.

— Vous voyez, dit Chabrand, que ce Tomanas n'était pas sur son bâtiment.

Tomanas se dirige en effet vers le pyroscaphe; une barque qu'on vient de descendre du bord est venue audevant de lui ; un instant après la haute taille de Léonie apparaît au-dessus du bastingage... La jeune fille sort du bâtiment, et prend place dans la barque aux yeux de Julien qui oublie, en une seconde, ses angoisses, ses mortelles fatigues. . .

C'est Tomanas qui accompagne Léonie et lui donne , docilement la main pour revenir au rivage ; on dirait, dans un conte de fée, un monstre dompté que conduit en laisse une fée bienfaisante.

Léonie, après avoir touché la terre , s'agenouille et semble prier avec ferveur.

32t LA VIE DE PLAISIR..

Quant à Tomanas, après l'avoir saluée respectueusement, il se dirige vers sa voiture.

— Cette voiture n'est pas vide, dit Chabrand à Julien dont le regard l'interroge ; là est une femme qui va subir sur ce bâtiment la déportation qu'elle a méritée, et prendre une place qui n'aurait jamais dû, même un instant, être celle de mademoiselle Brémond.

— Quoi! Paula?.. reprend Julien.

— Elle est là, répand Chabrand. Dans sa crainte fiévreuse de ne pas emmener celle qu'il convoitait depuis si longtemps, Tomanas ne l'avait point attendue sut le bâtiment ; il avait été rôder depuis le matin aux alentours de son trésor; il avait toutefois donné ordre à son chef d'équipage, si la belle se présentait inopinément à son bord, de l'enfermer et de partir immédiatement, sauf à le fafre prévenir, afin qu'il pût rejoindre plus loin le bâtiment... Mais moi qui connaissais Paula, je ne la perdais pas de vue... je m'étais convaincu qu'elle n'était point partie à l'heure dite; je me suis présenté chez elle! Dans le triomphe de sa haine qu'elle croyait satisfaite, elle m'a avoué sa vengeance infâme... cela m'a peu troublé... j'avais vu un instant auparavant Tomanas au fond de sa voiture , attendant non loin de la porte de Paula ; et quand j'ai dit à la misérable qu'à la terrible accusation qui pesait déjà sur sa tête, allait se joindre la complicité dans une ttntative de rapt, si elle persistait à rester en France, quand elle a vu qu'elle n'y demeurerait que pour être le témoin du bonheur de ceux que jalousait son inutile fureiir , il a bien fallu qu'elle se résignât à quitter ce pays où elle ne peut plus faire le mal t... Moi, pour délivrer mademoiselleBrémond, j'ai couru en avant, j'ai gagné Saint-Denis à cheval, après avoir emprunté, à Tomanas, qui n'avait garde de me le refuser, son sifflet d'argent dont le son bien connu fait arrêter le bâtiment dans sa marche.

€ Mais tenez, dit-il en s' interrompant, voici mademoiselle Brémond qui achève sa prière... À vous de lui servir de guide, de la ramener dans sa maison, bientôt la ' vôtre... Prenez ma voiture qui me suivait et que vous voyez arriver... Oh I vous pouvez paraître ainsi devant elle, dit-il à Julien qui pouvait enfin jeter un coup d'œil sur ses vêtements inondés et tachés du limon du fleuve, ce désordre où vous êtes ajoutera encore à son affection, à sa reconnaissance pour vous... Mais il est d'autres souillures qui ne s'effacent pas et dont il faut lui dérober le spectacle... Adieu, mon ami, soyez heureux!

Et serrant encore énergiquement la main de Julien, l'officier s'élance sur son cheval qui l'emporte au grand trot dans la direction de Paris.

Léonie remonte silencieusement la berge ; ses regards dont l'expression estgrave et recueillie, tombent enfin sur Julien qu'elle a peine à reconnaître sous l'eau qui ruisselle encore de ses cheveux, sous la vase qui dégoutte de ses vêtements... mais si son prejnier regard hésite, le second a tout compris. . . émue, elle tend à Julien sa main résolue et reconnaissante... Julien se hâte, en la rassurant sur le sort de son père, de la faire monter dans la voiture qui les attend, tandis que Tômanas fait descendre de la sienne sa captive qu'il entraîne sur son bortî.

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