ÉPILOGUE
Des annte se sont écoulées et, par un jour d^été, le général comte de Chabrand, — car il a maintenant ce grade qu'il a gagné en Italie, — reçoit un mot d'une écriture inconnue... le caractère en est tremblé, l'orthographe n'en est pas irréprochable, le billet ne contient que ces seuls mots :
c Une personne qui n'a pas l'honneur de connaître i M. le comte de Chabrand le prie de vouloir bien se » rendre à Maisons-Lafitte ce soir; elle lui fait ses excuses » de ne pas se déranger elle-même , mais si elle atteh- » dait encore, il serait trop tard pour demander à M. le > comte de Chabrand une visite dont peut-être il ne se » repentira pas. • î
Au bas de la lettre était avec l'adresse un nom complètement inconnu... Toutefois, une vague intuition révèle au général une entrevue où les plus honnêtes fibres de son cœur doivent vibrer... Il se rend à la campagne et à l'adresse indiquées; une jeune bonne l'introduit; il pénètre dans l'intérieur d'un cottage des plus simples, et dans une petite chambre d'un rez-de-chaussée dont la fenêtre ouvre sur des fleurs, il trouve une vieille femme en déshabillé de malade dont la tête décolorée se profile i déjà sur le dossier de sa chaise longue comme au-dessus d'un tombeau... A côté d'elle est un prêtre, un ami à l'œil doux et bienveillant , que les années ont un peu engraissé ; mais l'embonpoint de l'un, le dépérissement de l'autre ne peuvent empêcher de reconnaître le bon * M. Morand et la vénérable Gautier.
Celle-ci essaie de se lever à l'approche de Chabrand; le prêtre la fait rasseoir doucement en priant Chabrand < de l'excuser.
— Pardonnez-moi encore, -dit la Gautier d'une voix faible, de vou3 avoir fait venir, monsieur le comte. .. mais vous voyez que çanepeutpas se retarder. . .LamaisonBrémond , devenue aujourd'hui la maison Martel , avait soldé dès longtemps toutes les obligations de son passé... mais il en restait une encore que ni M. Brémond, ni sa femme , ni leur fille ne pouvaient , vous le comprenez, acquitter eux-mêmes, j'ai pensé que vous voudriez bien 4 permettre que ce fût moi... pauvre servante toute ma
vie... mais sœur de mes maîtres par le cœur, et bientôt leur égale par la mort! . .
Ghabrand saisit avec émotion la main de la vieille qui continua.
— J'ai saisi le moment où la famille tout entière est à Paris, pour vous attendre et vous dire ce que nous n'avons pas le droit d'oublier ; c'est à votre repentir, à votre résolution , au concours de cette bonne dame votre parente, que la fille de mon maître doit d'avoir été arrachée à de grands périls , délivrée des entraves qui l'empêchaient d'être heureuse. . . C'est grâce à vous deux que je puis m'éteindre tranquille, entourée d'un spectacle de félicité, aimée en paix, servie à mon tour par ceux que j'ai servis toute ma vie... C'est à vous deux aussi que je dois d'enlendre en ce moment jouer là, au-dessous de moi, ces deux beaux enfants , ajouta la vieille , en désignant les touffes de fleurs qui escaladaient sa fenêtre et du milieu desquelles semblait sortir comme le bruit d'un babil d'oiseaux.
La vieille avait prononcé ces mots d'une voix entrecoupée que l'affaiblissement d'une fin prochaine et rémotion faisaient également haletante.
Chabrand, attendri, pour arracher la bonne Gautier à la préoccupation de cette reconnaissance qui l'agitait trop, lui demande des nouvelles de M. Brémond.
— Permettez-moi de vous répondre pour elle , reprit M. Morand , car elle a déjà beaucoup parlé pour ses forces. M. Brémond, continua-t-il en entraînant Chabrand dans un coin de la chambre, a voulu devenir, à son tour, le caissier de son successeur Julien Martel; il s'acquitte régulièrement de sa tâche... mais il est demeuré triste, inquiet ; c'est en vain que madame Brémond dont l'intelligence s'est peu à peu raffermie, et à qui tout le passé a été avoué, cherche à persuader à son mari, à force de
soins et de ménagements qu'elle ne se souvient plus ; le châtiment de ceux qui ont bu un moment à cette coupe des voluptés coupables, c'est de ne pouvoir oublier les saveurs irritantes dont ils doivent désormais se seroer, c'est d'en conserver encore la soif instinctive, tout en maudissant leur ivresse passée... c'est de ne plus retrouver pur et limpide le bonheur domestique, cristal à jamais troublé qui ne cesse plus de retracer confusémeat r image dangereuse qui Ta souillé un moment. U»e seule joie semble être restée pour lui grande et complète; c'est la contemplation des vertus et de la félicité de sa fille, màAe et sainte créature, qui a fait plus que de subir l'isolement, que de braver l'adversité ; elle sait supporter le honheuff.
i Mais vous, monsieur le comte, reprit Morand après un silence, pou vei-vous me dire ce qu'est devenue cette idole renversée, dont le culte a été si longtemps fatal au mak heureux Brémond ? »
— Par le plus grand des hasards, je puis vous en parler, répondit Chabrand; un de mes amis^ consul eu Bolivie, l'a vue à Ghuquisaca, la capitale de la république. Le seigneur Tomanas, enivré du succès qu'avaient obtenu à son apparition, les grâces et l'élégance de cette Française; d'ailleurs ne parta géant guères les susceptibilités légitimes de la société européenne, l'a épousée... elle est riGhe au delà de ses fantaisies , presque considérée, car on sait peu ses antécédents.
— Et est-eMe heureuse ?
— Si peu... qu'en se confiant à ce compatriote, mou ami, qui l'avait reconnue, elle lui a avoué qu'elle se tuerait si elle n'avait pas encore plus peur de la mort que de dégoût de la vie. . . La nostalgie de l'exil l'écœure au sein de cette prospérité où elle ne peut se naturaliser. . . mais, à mon tour, j'oubliais, reprit Chabrand, de vous deraander des nouvelles de M. Bernard.
— Il vient dîner demain à cette petite campagne avec sa femme; le luxe croissant du commerce l'ayant obligé de faire agrandir du double et richement décorer son magasin du boulevard, M. Bernard qui aurait consenti, seulement pour Léonie, à ce qu'il appelait en mariage une médiocre affaire , a fait redorer son établissement avec la fortune d'une riche veuve, une commerçante d'un certain âge, qui s'ennuyait.
— Je comprends, fit Chabrand. . . un mariage ruolz. . . Et le général se disposant à se retirer, voulait, avant
d'abandonner la maison, serrer la main de la bonne Gautier ; mais l'immobilité de la vieille servante, lui fait comprendre qu'elle s'était assoupie.
— Je crois aller au-devantde votre pensée,— dit Morand à Chabrand qu'il voyait se reculer avec circonspection — en vous demandant de ne pas troubler ce sommeil qui l'accoutume doucement à la mort; c'est encore un degré vers une tombe paisible... Quelques jours, un mois peut-être encore, et le vieux génie domestique du foyer des Brémond aura disparu pour aller goûter la seule félicité qu'elle n'aura point partagée avec ses maîtres t.. Adieu donc, monsieur le comte, et puisse Dieu vous récompenser aussi !
Chabrand serra la main du prêtre, et passant avec précaution entre les deux petits babillards insouciants assis sur le seuil sous les yeux de leur bonne, il jeta, avant de s'éloigner, un regard attendri et plein d'une envie bienveillante sur cette heureuse maison qu'il quittait pour ne plus y revenir.