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La vie de province au XVIIIe siècle

TTc^?^ es Anglais nous ont précédés dans la recherche 7 et la publication minutieuse des papiers de nat^ûÉ&î ture 'x ïeter quekue lumière sur la conduite, s le caractère et les intentions secrètes des personnages en possession d'une certaine notoriété. Ils ont formé dans ce genre une littérature spéciale, qui s'accroît tous les jours. Pour nous y être pris plus tard, il faut avouer que nous avons amplement réparé le temps perdu. Depuis le souverain ou le grave homme d'État, dont les volontés influèrent sur les destinées de l'Europe, jusqu'à la séduisante actrice professant un égal dédain pour l'orthographe et la morale, tout le monde est en train d'y passer et personne n'est épargné. Dans les armoires abandonnées, sous la poussière amassée par le temps, on va recueillir les correspondances , les notes éparses, les comptes et les papiers de toute sorte, frêles et irrécusables témoins de nos joies éphémères, de nos erreurs, des vanités et des misères de notre vie, qui, voués d'ordinaire à une prompte destruction, subsistent encore quelquefois après plusieurs générations, et l'on cherche

ainsi à fouiller l'être humain dans tous ses replis. Mais par cette étude nécessairement incomplète de l'intérieur de l'homme, dont le hasard ne livre qu'une partie, ne s'expose-t-on pas à commettre de regrettables injustices, et peut-on se vanter d'une œuvre bien utile en abandonnant à la publicité certains scandales qui n'appartiennent guère à l'histoire, et que la réputation des familles ainsi que l'intérêt de la morale devraient commander de laisser dans l'oubli ? Je ne parle pas des détails oiseux, des billets sans importance grossissant inutilement les volumes de ce genre. Toujours portés à s'exagérer la valeur de leurs trouvailles, les collectionneurs d'autographes, les auteurs de biographies ne parviennent pas à se résoudre à omettre rien d'inédit. La physionomie que l'on entend restituer gagnerait cependant beaucoup à se dégager du fatras des vaines particularités dont on se plaît à l'entourer. Mais ne suis-je pas exposé à être taxé d'inconséquence, si, reconnaissant moi-même les inconvénients du genre, j'entre complaisamment dans le goût du moment, si je vais même au delà en prétendant attirer l'attention sur des personnes tout à fait inconnues , qui n'ont rien fait pour obtenir une célébrité quelconque et n'appartiennent sous aucun rapport à l'histoire ? Sans ajouter à ma découverte une importance exagérée, je puis répondre pour mon excuse que, bien loin de songer à élever un monument, si modeste qu'il soit, aux morts estimables dont les lettres sont tombées entre mes mains, je me suis préoccupé avant tout du courant dans lequel ils ont vécu et que derrière les personnalités obscures se trouvent les mœurs et les idées contemporaines. En restant dans de justes limites, il y a toujours quelque profit à pénétrer dans l'intimité du passé , à se rendre compte de la manière dont pensait et agissait à une époque donnée telle ou telle classe de la société. L'illustre Macaulay n'a pas dédaigné de consacrer au tableau de la vie provinciale en Angleterre quelques-unes des pages les plus attrayantes de son livre.

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Le château de La Vache, près d'Étoile, renfermait, il y a quelques années, de riches archives, précieuses pour l'histoire de nos provinces méridionales, malheureusement dispersées par la ruine du comte Justin de Mac-Carthy. Là, dans une vaste salle, où les documents s'élevaient à hauteur d'homme, étaient venus successivement s'accumuler les papiers d'un grand nombre de familles alliées aux Bressac. A côté de chartes originales concernant des localités ou des maisons appartenant au Dauphiné, au Comtat-Venaissin , au Languedoc, etc., on rencontrait des preuves de noblesse, des arbres généalogiques, des correspondances remontant à plusieurs siècles. Ces richesses, dont il ne paraît pas qu'on ait jamais dressé l'inventaire, s'éparpillèrent avec la fortune d'une vieille race qui s'écroulait. M. de Mac-Carthy emporta une faible part, dont on ignore les destinées; un parent des Bressac, que son goût pour les études sérieuses et son respect du passé rendaient bien digne d'un pareil dépôt, réclama quelques liasses, sauvées ainsi de la destruction; M. l'abbé Vincent obtint de l'obligeance de M. Robichon, acquéreur du château, les pièces qui lui semblèrent se rattacher d'une manière plus directe à l'histoire du Dauphiné, et, après un examen très -superficiel, ce qui restait fut livré aux flammes ou vendu au poids. Passé de main en main, pour la plus grande part, jusqu'à notre jeune et intelligent collègue M. Victor Colomb, qui a bien voulu le mettre à notre disposition ( un certain nombre de ces feuilles éparses avaient déjà trouvé un asile aux archives de la Drôme, où nous les avons consultées), le volumineux dossier de lettres adressées à M.me de Franquières et à ses deux filles, surtout à Marie-Françoise, demeurée la dernière, est une des moindres épaves du naufrage qui eut tant de retentissement dans nos contrées il y a vingt-cinq ans. Renfermant, avec quelques lacunes, il est vrai, toute la seconde moitié de ce XVIIIe siècle, qui a préparé et vu éclore toutes

les catastrophes , ces lettres nous font assister à la vie et aux conversations de la société parlementaire, qui, par l'influence , les richesses, le nombre et quelquefois les lumières, l'emportait souvent même sur la vieille noblesse d'épée, plus illustre par les souvenirs qu'elle rappelait.

Hâtons -nous de dire que nous ne sommes exposés à entendre rien qui ne soit scrupuleusement honnête. Les sujets sont triés et les propos toujours décents, ainsi qu'il convient à l'entourage d'une fille de bonne maison, vieillie dans un célibat volontaire, aussi digne qu'intelligente, demeurée fidèle à la foi et aux sévères traditions de ses ancêtres. On ne soupçonne guère que l'on touche à ce terrible monde de Grenoble, en train de fournir, dit -on, les tristes types du roman des Liaisons dangereuses. Nous saisissons bien au vol quelques-uns des noms que la malignité publique se plaisait à reconnaître sous leurs déguisements dans le livre cynique de Choderlos de Laclos, mais aucun n'est de l'intimité; et si nous assistons à la punition d'égarements sans doute pas plus fréquents alors qu'à toute autre époque, nous manquons de renseignements bien précis sur les scandales qui attirèrent ces châtiments.

Quoique aux familles anoblies depuis un siècle ou deux par les charges judiciaires se mêlassent des races d'une ancienneté incontestable, on retrouvait généralement dans la noblesse de robe certains traits caractéristiques : l'attachement aux antiques mœurs, proverbial dans la vieille bourgeoisie, dont on tirait le plus ordinairement son origine; une piété sincère, souvent rigide, s' alliant avec des préjugés contre les Jésuites et qu'explique l'esprit de gallicanisme fortement prononcé dans cette classe; enfin, une sourde opposition, instinctive plus que raisonnée, aux mesures prises par le Gouvernement. De là une popularité que la Révolution entraîna avec tant d'autres choses.

Les Miscellanea manuscrits (en 3 volumes in-40) de Létourneau , secrétaire de l'intendance à Grenoble à la même

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époque , que nous avons eus entre les mains , nous font pénétrer dans une couche sociale placée au-dessous de celle que nous venons d'indiquer, et nous permettront en quelques endroits d'agrandir notre tableau. L'auteur de ce prolixe recueil, où l'on trouve des vers légers, de la statistique et même des recettes médicales ou culinaires, ne pèche pas par l'excès de réserve dans ses paroles, et c'est sans doute à sa plume féconde que l'on doit un autre manuscrit, dont un membre de l'Académie delphinale, M. Auzias, a fait, dit- on, des extraits \

Les Aymon avaient été anoblis en 1593 pour services rendus pendant la Ligue. (E. Maignien , Armoiries dauphinoises). Ce furent eux , sans doute, qui bâtirent sur la rive droite de l'Isère, en face de la Combe de Lancey, le château de Franquières , possédé aujourd'hui par un parent de Joseph de Maistre, le baron de Vignet. Malgré la vue splendide de la terrasse sur la vallée sans rivale, la haute et sombre colline à laquelle elle est adossée, et qui, faisant du premier étage un rez-de-chaussée ne laisse de place ni à un parc , ni même à un jardin , projette une ombre de tristesse sur cette belle habitation. Aussi M.llc Cholier nattait un peu sa cousine quand elle lui écrivait :

(1) Voy. C11. Reyillout, L'ancienne académie delphinale et la bibliothèque publique de Grenoble, dans le Bulletin de l'Académie delphinale, i858, p. 9 du tirage à part.

« C'est dommage que la vue de votre bel appartement ne donne pas du côté de la terrasse; mais celle du côté du bois a bien son mérite : l'agréable verdure qui vous approche peut bien vous dédommager. » Un ancien dessin , reproduit par le crayon de Rahoult dans les illustrations de Grenoblo malhérou , nous a conservé le souvenir du vaste et magnifique hôtel de Franquières, qui avait appartenu à la connétable de Lesdiguières. Il s'étendait près du pont de pierre, entre la rue de France et le quai Créquy, sur l'emplacement occupé plus tard par le petit-séminaire \ L'orgueil de Laurent de Franquières aime plus d'une fois à constater que l'hôtel de sa famille l'emporte sur plusieurs résidences princières visitées dans ses voyages. Le luxe de ces deux demeures dit assez la fortune des Aymon.

Gabriel Aymon , seigneur de Franquières , conseiller au parlement, avait épousé en Languedoc, le 14 janvier 1689, Jeanne - Marie de Beauxhoste - d'Agel , dont il eut deux fils : Louis , qui lui succéda dans sa charge et continua la postérité , et Gabriel, dit le chevalier de Franquières, qui, d'abord capitaine de cavalerie , quitta bientôt le service pour épouser à Béziers, le 14 février 1740, Gabrielle de Manse, dont il n'eut pas d'enfant. Il devint chevalier d'honneur à la cour des comptes de Montpellier, s'intitulait marquis de Saint-Félix, seigneur de Fos et Saint-Guiraud , et laissa son héritage à son neveu Laurent.

Louis Aymon, seigneur de Franquières, le Molard, Châtelet et autres places, suivant la phraséologie du temps, con-

(1) La maison de M.mc la connétable est indique'e sur le plan dressé en 1735 de la nouvelle fortification de Grenoble, reproduit à la fin de la Vie et poésies de Soffrey de Calignon, publiées par M. le comte Douglas. — Grenoble, 1874, in-fol.

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seiller au parlement de Grenoble, mort en avril 1780, s'était marié deux fois , d'abord avec Antoinette Vidaud de La Tour, fille de Gaspard de Vidaud, baron d'Anthon , procureur général au parlement, et de Catherine de Simiane, d'où vint Marie- Anne, mariée à Jean-Baptiste de Bressac, seigneur de La Vache et Faventines , capitaine de cavalerie , chevalier de Saint-Louis, fils d'un conseiller au parlement. Louis Aymon se remaria avec Laure Planelli de La Valette, fille de Jean- Baptiste Planelli Mascranni, seigneur de La Valette, Charly, Vernaison, le Vivier et Montagneux, et de Claude de Serre. Il eut de cette dernière alliance Laurent de Franquières , reçu conseiller au parlement avec dispense d'âge, en janvier 1766, et Marie-Françoise , qui ne se maria pas , survécut à toute sa famille et mourut vers 1807.

S'il faut en croire ses contemporains, Louis Aymon de Franquières , le chef de la famille , ne brillait pas par une vive intelligence, et nous sommes forcé d'avouer que les billets laconiques de lui qui ont passé sous nos yeux ne présentent rien qui soit de nature à modifier cette opinion '. L'esprit entra dans la maison par la seconde M.me de Franquières, femme d'un mérite éminent et bien digne d'appartenir à cette race lettrée des Planelli, qui a honoré par tant de qualités

(1) Le recueil de Letourneau contient sur lui plusieurs traits de simplicité : Damon (M. de Franquières), au mariage d'une de ses filles (M.me de Bressac), lui dit, en entrant dans une espèce d'enthousiasme : « Ma chère fille, vous connaissez mon cœur et toute ma tendresse pour vous; soyez convaincue que je ne me serais pas remarié si votre pauvre mère n'était pas morte. » — Faisant des remontrances à son frère cadet, qui lui avouait avoir perdu une centaine de louis à V académie, et lui demandant les noms de ceux auxquels il devait cette somme, le jeune homme lui répondit que c'étaient ses meilleurs amis. Le lendemain Franquières se transporta à l'académie, une bourse à la main, demandant de droite et de gauche : « Messieurs, où sont les bons amis de mon frère? (T. n, p. 1475-1477. )

diverses Lyon et notre province et qu'on peut louer sans réserve, puisqu'elle ne compte plus de représentants parmi nous \ Douée d'autant de jugement que de délicatesse de sentiments, elle sait trouver des accents de tendresse touchante pour la fille de son mari et traita toujours M. de Bressac comme un véritable gendre , ou , pour parler plus exactement , comme un fils. Quoiqu'elle fût en réalité le chef de la famille, elle a grand soin, en parlant à ses enfants, qui l'adoraient, de relever toujours l'autorité paternelle, que l'on pouvait être tenté d'oublier. A la campagne surtout elle mettait l'animation et la vie dans le petit monde, dont elle était le centre. « On s'amuse beaucoup à Franquières, écrivait le chevalier à sa nièce M.me de Bressac, le 12 novembre 1768. Tout est plein en fait de lits et d'appartements. Le voisinage de M.me de La Tour-Vidaud à Montbive contribue à l'agrément de ce beau séjour. » On voyait souvent les Barrai, qui habitaient la Tronche , M. de Clemes , aussi excellent ami que méchant poète , et d'autres membres du parlement. Un des frères de M.me de Franquières, le cadet je crois, avait acheté près de Fort-Barraux le château du Fayet , dont nous avons ici même raconté l'histoire 2. Parmi les parents proches, les Verna étaient au nombre de ceux qui venaient à la belle saison faire une visite de quelques semaines. Mais dans cette maîtresse de maison accomplie se trouvaient surtout la femme et la mère chrétiennes. « Tâchez, écrivait-elle, le 20 mars 1753, à sa fille, alors élève à Saint-Benoit, de ranimer votre dévotion dans ce saint temps où vous êtes environnée de bons exemples ; tâchez

(1) M.me la comtesse Gabriel du Bouchage, morte en 1868 à son château de Varces, fut la dernière de sa famille.

(2) Notice sur Hector de Maniquet, dans le Bulletin de la Société d'archéologie de la Drôme, t. 1, p. 5y.

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d'en profiter et faites-en bonne provision pour l'avenir; on n'en voit que de mauvais dans le monde , et il faut se fortifier à votre âge dans la vertu , afin de pouvoir résister à tout ce qui s'opposera plus tard à votre salut. Quand on répond aux grâces que Dieu nous fait dans notre jeunesse, il nous en donne de plus fortes dans les temps dangereux. Il ne faut pas vous figurer que la dévotion ne soit faite que pour les religieuses; nous sommes tous obligés de nous sauver. » Bien des années après, elle racontait à son fils la mort presque subite de M.llc de Barrai de Montferrat au moment où elle allait se marier. Dans cette famille, où l'on était toujours en l'air, on n'avait pas le temps d'être malade. « Le malheur qui poursuit le père et la mère fait que tout le monde dit qu'ils ont tort, qu'ils ne se sont pas assez effrayés. Ce qui anime aussi le public, c'est qu'ils partirent peu de temps après pour la Tronche , en ordonnant pourtant qu'elle ne seroit enterrée que le matin; mais hier elle étoit si peu changée , que le peuple , en venant lui jeter l'eau bénite, dit qu'elle n'étoit point morte. Comme tous ceux qui venoient chez moi en parloient, j'y envoyai Giraud pour qu'on fît revenir un chirurgien ou médecin , ce qui avoit déjà été fait. Ils assurèrent bien qu'elle étoit morte; mais sur les neuf heures nous priâmes M. de Charconne d'aller parler à M. de Montferrat , qui revenoit de la Tronche , afin de ne pas la faire enterrer le matin pour satisfaire le public. Il fut étonné de la voir; elle avoit l'air de dormir. Elle aura demeuré plus de 5 3 heures , car on ne l'enterrera que le soir. » Puis elle ajoute : « Toutes les réflexions que vous faites sur l'état de votre tante (frappée d'une attaque d'apoplexie ) sont bonnes en partie ; mais vous les poussez trop loin en pensant que l'on ne naît que pour être malheureux. C'est très -vrai, selon le monde ; mais , comme il ne tient qu'à nous , avec la grâce de Dieu , de remplir ses desseins sur nous , il faut être heureux de n'être pas resté dans le néant et de pouvoir jouir

de lui pendant toute l'éternité. Il faut commencer tôt : la jeunesse est le temps favorable. Vous voyez qu'il nous prend à tous les âges. » (16 mars 1774.)

Enfin, en décembre 1783, quand elle venait de perdre sa sœur, M.rae de Cibeins, elle disait au président de Bressac : « Comme vous me le représentez très-bien, nous n'avons rien de mieux à faire que de recourir à Dieu. C'est là où l'on trouve la véritable consolation et un détachement entier de la vie ; ce qui est bien nécessaire, mais surtout quand on approche de sa fin. Mon cher fils, ne soyez point en peine de ma santé. Hélas ! c'est une santé bien peu nécessaire. Je n'en suis que plus reconnaissante de l'amitié que vous me témoignez. Il est vrai que je vous ai regardés tous comme vous appartenant de bien près, et j'ai bien trouvé du retour. » Elle vécut encore neuf ans, et s'éteignit en 1793, en pleine Terreur.

Son fils, Laurent Aymon de Franquières, né le 10 juin 1744, fut reçu conseiller au parlement en 1766, charge que le père et l'aïeul avaient exercée avant lui. Quoiqu'il ait consenti à contre-cœur à se laisser nominalement inscrire au parlement Maupeou pour éviter une sentence d'exil, il se garda bien de s'engager dans la querelle qui passionna le royaume tout entier, et profita au contraire de l'occasion pour s'échapper de la magistrature, dont la gravité ne l'avait jamais séduit l. Du reste,

(1) Laurent de Franquières ayant écrit au chancelier, sa démission est acceptée; mais l'on ignorait encore si, comme pour tant d'autres membres du parlement, il ne serait pas question d'exil. « Vous voilà tous hors d'inquiétude sur cet objet, écrit M.me Cholier à sa nièce (Cibeins, 5 décembre 1771 ), d'autant plus flatteur que votre frère, de même que M. de Larnage (Brunier), est peut-être les seuls exemples (sic) dans ce bouleversement de la magistrature. J'en félicite mon cher neveu, et ne doute pas qu'il n'en ait toute l'obligation à M." de Monteynard et La Morlière *,

(*) Alexis de Magallon La Morlière, maréchal de camp, né à Grenoble en 1707, mort en 1799.

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ses aspirations ne l'entraînaient pas de ce côté : cadet, il eût, comme son oncle le chevalier, préféré la carrière militaire, et dans les villes qu'il parcourut, ses premières visites s'adressaient aux officiers. Il décrit avec complaisance les manœuvres et les parades auxquelles il se plaît à assister; rien ne le flatte plus que d'être pris pour un capitaine de cavalerie. Célibataire endurci , il laissa volontairement éteindre sa race , et sa prudence sut échapper à « l'orageuse entreprise du mariage , » qu'il appelle encore « la lutte éternelle ». Les bonnes et aimables femmes qui lui font les honneurs du salon de leurs maris ne sont à ses yeux que des exceptions confirmant la règle. « Il n'est que trop vrai, dit-il avec l'amertume d'un misanthrope, que les enfants ne font plaisir que lorsqu'on les espère. Du moment où ils arrivent, ils ne causent plus que du chagrin. » Aussi ajoutait- il en plaisantant que sa bibliothèque serait sa sultane favorite. Sa sœur, M.1Ie de Franquières, pour se consoler de sa perte et charmer les ennuis de la vieillesse , transcrivait avec un soin pieux ses récits de voyages, dont trois cahiers nous sont parvenus. Naturellement elle témoigne son admiration pour ces ébauches fraternelles : « Son style, naturel, sans perdre la simplicité du genre épistolaire , offre des remarques lumineuses sur les différents sujets qui se présentent sur sa route , dont le récit forme un tableau intéressant et si à portée (sic), qu'il semble qu'on voyage avec lui et que l'on voye tout ce qu'il dépeint. » Comme de juste , on doit

qui auront été consultés sur les arrangements de votre parlement. L'estime qu'ils ont pour M. votre père et mère ne leur a pas fait douter de la vérité des raisons que son fils a données pour se démettre. Le voilà dans l'état qu'il désiroit depuis longtemps. » On trouve encore Laurent de Franquières parmi les conseillers dans VAlmanach de Dauphiné pour (789; mais il paraît qu'il ne siégeait plus depuis longtemps. M.n,c de La Rollière l'affirme dans sa lettre du 2 mai 1788.

rabattre un peu de cet enthousiasme de famille, et il faut glaner longtemps à travers les banalités , qui sont à leur date , pour rassembler sa petite gerbe. S'il n'échappe pas toujours à la phraséologie sentimentale ou philosophique que de mieux doués n'évitèrent pas plus que lui, il se distingue du moins par le respect constant des sentiments religieux qu'il avait reçus de sa mère. Doué, d'ailleurs, d'un certain esprit naturel, il arrive quelquefois au trait sans paraître trop le chercher. Sa fortune indépendante lui permit de se livrer à son goût pour les voyages. En 1769 il parcourut les provinces méridionales de la France. Pris pour un espion , ou tout au moins pour une personne suspecte cherchant à s'évader en pays étranger, il fut mis en prison à Bayonne grâce à l'absence de passeport, et dut sa délivrance au commandant de la ville, le marquis de L'Hôpital, qui avait servi en Dauphiné sous M. de Marcieu et connaissait les familles de Grenoble ! . L'année suivante il visita la Bretagne , où il avait grand peine à se faire comprendre hors des grandes villes, ignorant l'idiome local, assista aux Etats tenus à Rennes , qui lui parurent fort inférieurs pour l'éclat et la magnificence à ceux du Languedoc; traversa la Touraine, l'Anjou, l'Orléanais et le Bourbonnais, s'arrêtant aux grandes résidences , où il retrouvait souvent dans le maître du château quelque ancienne connaissance de Paris ou de la garnison de Grenoble. En 177 1 il prit par la Suisse, l'Alsace et la Lorraine, et revint par la Franche-Comté et la Bresse. Il ne manque pas au pèlerinage de Ferney. Voltaire, qui avait été camarade

(1) Après avoir commandé en second en Dauphiné, le marquis de l'Hôpital fut envoyé en 1764 à Roanne. Sa femme était une D.,le Eynard, originaire de Loriol, fille d'un secrétaire du conseil, qui avait ensuite acheté la charge de grand-maître des eaux et forêts. La marquise était l'amie de la marquise de Pompadour et de la duchesse de Grammont. Protégée par le maréchal de Soubise, elle fut l'objet d'un couplet sanglant, que les curieux trouveront dans Bachaumont, t.- ri, 12 février 1764.

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de son père , le reçut à merveille et fit tomber la conversation sur la querelle des parlements avec la cour : « Il y prend une part infinie et regrette sincèrement leur chute. Mais il trouve qu'il y auroit encore pour la province un moyen de se sauver du naufrage qui a englouti la capitale : ce seroit, dès qu'il est clair que le roi a pris son parti, de se soumettre à ses volontés par des moyens adroits et pacifiques , sans toutefois compromettre son honneur. » En définitive, ce qui restait de plus positif dans ce langage embarrassé , c'est qu'il y avait avant tout dans le grand homme l'étoffe d'un adroit courtisan, soucieux de ménager à la fois l'opinion publique et la cour. Notre jeune conseiller, complètement dans ses idées, lui répondit que les parlements ne seraient pas assez sages pour garder le silence. M.me de Franquières n'éprouvait pas pour Voltaire le même enthousiasme que son fils. Elle écrivait à M.me de Brcssac, le 13 décembre 1759 : « On possède à Lyon M. de Voltaire. M.mL' de Verna est enchantée de le connoître. Elle le voit souvent chez M.me de Rochebaron. Il seroit fort heureux pour la jeunesse qu'il décampât promptement. »

Le médecin Tissot, ce prédécesseur de Broussais à l'endroit des émollients , de Félice , l'éditeur de la Nouvelle encyclopédie à Neuchâtel, le fameux Haller reçoivent tour à tour la visite et les hommages de Laurent de Franquières. A Berne, il admire le luxe et la magnificence de l'auberge où il est descendu , et surtout l'érudition de l'aubergiste , membre de l'académie des sciences. Il assiste dans la cathédrale de Strasbourg à une grand'messe chantée par trois cents prêtres , et dont l'harmonie dépasse de bien loin tout ce qu'il soupçonnait en fait de musique. A Saverne, il n'oublie pas le palais où le cardinal de Rohan avait donné un bal à la Dauphine , et s'informe à Nancy de M.mc la comtesse de Stainville, renfermée au couvent de la Visitation par ordre de son mari.

Une autre fois il franchit les Pyrénées, en compagnie d'un

gentilhomme provençal, le marquis de Gaubert, officier aux gardes wallonnes , qui , pour cause de suspicion légitime contre les tristes auberges du pays, porte avec lui sa tente; et, se laissant aller aux mœurs locales , ils trompent les ennuis du voyage par des duos de flûte et guitare. A Valence il est reçu par un Dauphinois , oncle du président d'Qrnacieu t le vieux comte Pierre-Félix de La Croix de Sayve, lieutenant général des armées du roi d'Espagne, marié à une grosse Flammande, qui a plus de bonhomie que de manières et lui a donné deux filles, M.me de Flodorff et la marquise de Roben. Cette dernière est fort aimable. « J'ai découvert dans ses yeux pétillants les plus jolies choses du monde. — Elle m'a dit qu'elle avoit été à Saint-Benoît avec ma sœur et m'a chargé de l'assurer de ses compliments , en me priant de ne pas l'oublier. Effectivement , elle est bien faite pour qu'on ne l'oublie pas , et quoique je n'aie pas eu l'honneur d'être au couvent avec elle, je conserverai longtemps le souvenir de ses grâces l. » En somme , il est trop civilisé pour que l'Espagne lui inspire un bien vif enthousiasme. « Il me semble que je parcours les déserts du Canada, je ne pouvois pas aller dans un pays qui contrastât plus avec nos mœurs , et sous ce point de vue je suis bien aise d'avoir fait ce voyage ; chaque pas me fait faire une foule de réflexions ; mais je ne crois pas que j'y retourne. » Il compare la province de Valence , sans chemins et sans auberges, à une belle négligée, sans rouge et sans diamants. Le tumulte de Madrid , animé un moment par la présence de la cour pendant la semaine sainte , intéressa autrement le compatriote de Boufflers que toute la poésie sauvage de cet étrange pays.

En 1775 il est attiré à Reims par les solennités du sacre de Louis XVI. Il n'était pas homme à s'en tenir là; et à peine

(1) Madrid, 12 avril 1772.

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eut-il vu la fin des fêtes brillantes qui ne furent , hélas ! que le prélude des plus sanglantes catastrophes , qu'il se dirigea vers les Pays-Bas. Le luxe commençait à s'introduire en Hollande. Il nous apprend que les femmes portent des toupets à la grecque et sur la tête des plumes d'autruche de deux pieds de haut, mais n'en restent pas moins fort gauches. Elles ont une fraîcheur maussade , et sont loin de valoir les brunes Espagnoles. « On a tort de comparer M.me de Pisançon r'à une belle jardinière de Flandre : il n'y a pas une Flammande qui puisse se vanter d'avoir des yeux aussi tendres , des grâces peintes sur la physionomie aussi touchantes. » Nous laissons de côté les réflexions obligées sur les fameuses digues de mer, les descriptions de tableaux et de maisons de campagne. Aujourd'hui que l'on voyage un peu plus que du temps du conseiller de Franquières , tout cela paraîtrait peu nouveau. L'esprit léger et éminemment français de notre narrateur est surtout frappé du point de vue grotesque des choses. La procession séculaire de Saint-Rumolde , patron de la ville, avait attiré à Malines plus de monde encore qu'il ne s'en était rassemblé à Reims pour le sacre. La principale attraction de la fête consistait dans une cavalcade de figures gigantesques d'hommes , de femmes et d'animaux , dans le genre des Incas de Valenciennes ou du cortège du géant Gayant. Ne voulant laisser échapper aucune des curiosités du pays , il s'informa des Jansénistes à Utrecht. « Toutes les religions , comme vous savez, sont tolérées en Hollande. Il y a beaucoup d'églises catholiques, et parmi ces dernières on distingue celles des Jansénistes, qui font bande à part. Vous n'ignorez pas que ceux-ci, étant autrefois poursuivis en France par les Jésuites, se retirèrent dans la République pour y être à l'abri de la persécution. Utrecht fut la ville où les grands matadors fixèrent leur principale demeure et s'établirent en une espèce de société libre , gémissant sur le triste sort de ceux qui n'avoient pas le

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bonheur de penser comme eux. J'avois ouï dire à ma tante Cholier que M. de Montezan, en passant par Utrecht, avoit été chez deux hermites et qu'il y avoit beaucoup entendu parler de ma tante de La Valette, qui étoit regardée comme une Mère de l'Église. J'ai voulu vérifier la chose, et me suis transporté chez ces bienheureux enfants de la prédestination : un prêtre vint me joindre et me dit qu'il avoit eu l'honneur de la connoître à Paris et à Lyon; qu'elle jouissoit de la plus grande réputation dans leur société. Je mis d'abord le comble à l'éloge, ensuite je lui dis que j'avois l'honneur d'être son neveu. Aussitôt mon gros élu, épris d'un saint enthousiasme, me sauta au cou et m'accabla d'honnêtetés. Après beaucoup de compliments réciproques, nous causâmes pendant plus de deux heures sur différentes matières de théologie, jusqu'à ce que, fatigué du poids de sa conversation, je pris congé de sa science pédantesque. Il m'accompagna jusqu'à la porte, en me donnant sa bénédiction. » L'année suivante, M. de Franquières revenait dans ces parages. Le désir de témoigner à la comtesse de Sayve sa reconnaissance pour les politesses qu'il en avait reçues à Valence d'Espagne, l'amène dans la petite ville de Nivelle, près de Bruxelles, où il y avait un chapitre noble de femmes. « J'ai trouvé les chanoinesses fort jolies, mais l'air un peu léger. J'ai assisté à leur grand'messe, où elles chantoient en riant de fort bon cœur. Elles étoient coiffées à ravir. Un petit voile de gaze, dont le jeu étoit bien adroit, rendoit leur physionomie très-piquante. Tout cela m'a paru des vocations fort agréables. Il y avoit surtout une brune dont les yeux me plaisoient beaucoup, et j'aurois bien voulu que quelqu'un de mes amis la demandât en mariage. » N'y a-t-il pas quelque chose de juste et de profondément sensé dans ce persifflage d'un voisin de la trop. aimable M.me de Tencin?

Il visita encore Londres et une partie de l'Allemagne. « J'ai vu les palais des quatre électeurs. Je me contenterai de vous

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dire que l'électeur de Cologne est le plus délicat et le plus recherché de tous dans la tournure et la décoration de ses appartements; mais l'électeur palatin est celui qui a plus de goût pour les grandes choses et protège le plus les beaux arts. Mannheim et Schwarzingen en offrent bien des preuves; mais c'est surtout à Dusseldorff que résident le grand sublime et le dernier fini dans tous les genres. » En 1782 il fit une excursion en Italie , où M.lle de Franquières l'accompagna jusqu'à Turin; mais il revenait de préférence à Paris ou au château de Thorigny, près d'Auxerre, où l'attiraient les La Valette. La succession de son oncle le chevalier l'appelait aussi en Languedoc. A Agde il est témoin d'une grande fête et d'un singulier spectacle. « L'après- dîner toute la ville, ainsi que les étrangers venus pour assister à la fête , alla se baigner dans la mer dans un endroit où la côte est très-plate. Sur les cinq heures du soir , tout se tourna en contredanse ; il y en avoit plus de cent à la fois dans l'espace d'une demi -lieue. Les hommes et les femmes , mêlés ensemble , étoient en chemise et avoient de l'eau jusque par-dessus le genou. Pendant que la mer écumoit ainsi sous l'action des entrechats, s'il se fut présenté quelque corsaire mahonnois , qui abondent dans ces parages, il leur eût été bien facile d'enlever toute la ville d'Agde sans tirer un coup de fusil. » Cependant les hommes tiennent plus de place dans ses récits que les paysages. Noire conseiller soupe a Nîmes avec Marmontel et l'abbé de Villedieu (?), qu'il range avec raison parmi les génies secondaires, mais , à ce qu'il paraît, plus aimables convives qu'amusants écrivains '. Quoique fort épris de l'Angleterre, dont il admirait sans réserve la constitution et les routes , les femmes et les mœurs ,

(1) Marmontel les soirs tu prendras,

Afin de dormir longuement. (Command. du dieu du goût.)

l8 LA VIE DE PROVINCE

il était resté fidèle à cette bonhomie des anciennes traditions françaises, que le mélange de la société actuelle ne comporterait plus. Entre Bordeaux et Toulouse, s'étant arrêté à Pompignan pour visiter le château, les jardins et la maison rustique alors de rigueur, il lui prit la fantaisie de demander à dîner sans façons, en qualité de littérateur et d'admirateur de ses ouvrages , au seigneur du lieu , qui n'était rien moins que le poète Leiranc de Pompignan dans tout l'éclat de sa renommée. Son habit de voyage le retint, lorsqu'il apprit que le châtelain avait chez lui en visite plusieurs jeunes dames. « Les femmes n'augurent jamais bien de quiconque n'est pas élégamment vêtu et artistement frisé. » Nous ignorons l'époque de la mort de notre galant magistrat. En 1790 il était maire de sa commune, et nous ne croyons pas qu'il ait émigré.

Sa sœur aînée, M.me de Bressac , fut loin d'avoir les mêmes prétentions à l'esprit et se contenta de mener au château de La Vache et à Valence, où son mari avait acquis une maison, à la côte des Chapeliers , près de l'hôtel de Sièyes , l'existence tout unie d'une bonne mère de famille. Nous avons dit qu'elle avait épousé, le 4 mai 1748, Jean-Baptiste de Bressac, chevalier de Saint-Louis, veuf de M.lle de Ponnat, mort vers 1764. Quoique leur union n'ait pas duré de bien longues années , ils eurent une nombreuse postérité. Quatre de leurs enfants seulement vécurent assez pour que leur souvenir se soit conservé : i° Marie -Anne -Laurent -Gabriel de Bressac, seigneur de La Vache , président à mortier au parlement du Dauphiné. De son mariage avec Henriette-Marie-Gabrielle de Suarez d'Aulan il n'eut qu'une fille, Emilie, qui apporta, en 1809 , dans la maison irlandaise des Mac-Carthy la fortune des Bressac et des Franquières. 2° Marie -François -Dauphin l

(1) M.me de Franquières disait que le prénom de Dauphin, qu'on donnait à l'enfant et qu'on avait pris pour celui d'un saint, était tout bonnement le nom patronymique des Verna.

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de Bressac, dit le chevalier de Bressac, chevalier de Saint- Louis, capitaine au régiment de Beaujolais, infanterie, mort à Valence le 2 juillet 1835, s'était marié en 1802 à Eulalie de Sucy, sœur de M.me de Chièze et de l'ordonnateur en chef de l'armée d'Egypte, François de Sucy, jeune homme plein d'avenir, passionné pour l'érudition et les arts, misérablement massacré à son retour en France par la populace d'urie petite ville de Sicile. Le chevalier de Bressac avait émigré à Naples , où il devint colonel et gentilhomme de la chambre du roi. Nous aurons occasion de reparler de lui. 30 Une fille, mariée à Hugues Gaultier, seigneur de Pusignan , dit le marquis de Pusignan, qui, bientôt veuf sans enfant, se remaria à Hélène de Chaponay-Feyzin. On aura une idée des regrets que laissa dans sa famille la mort prématurée de M.me de Pusignan par ces lignes de M.me de Franquières à M.me de Bressac : « Depuis que nous connoissons davantage votre fils , le président de Bressac , nous avons reconnu les bonnes qualités dont vous parlez. Il en a une grande pour moi et sûrement pour vous : c'est de ressembler à la pauvre petite de Pusignan. Les larmes me vinrent aux yeux quand je l'aperçus , si fort il a de rapport avec cette aimable petite femme, à la taille près. » 40 Enfin une autre fille, qui épousa M. de Régis, d'une ancienne famille de Provence encore existante. M. et M.me de Bressac avaient eu en 1753 un fils, qu'ils destinaient, comme cadet, à l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem. Mais, quoique les preuves ne fussent pas bien rigoureuses , l'entrée à Malte , comme chevalier de minorité , souffrait des difficultés. M.me de Franquières engageait à attendre encore deux ans , ce qui simplifiait alors les choses , parce qu'il n'y avait plus besoin dans ce cas que d'obtenir un bref du grandmaître. L'enfant mourut sur ces entrefaites et coupa court à tous ces beaux projets. Pour comprendre le conseil de M.mc de Franquières , il faut se souvenir que si la famille de Bres-

sac , qui comptait à cette époque à peu près un siècle et demi de noblesse , pouvait facilement fournir les quatre générations exigées du côté paternel, il n'en était probablement pas de même des sept autres bisaïeuls ou bisaïeules qui devaient également figurer aux preuves. Parmi eux, sans doute, s'était glissée plus d'une mésalliance, comme l'on disait alors; ce à quoi il n'était possible de remédier que par une dispense du grand-maître.

C'est à Marie-Françoise Aymon de Franquières, qui devait rester la dernière de la famille , que la plupart des lettres sont adressées. Dans le peu que nous avons d'elle , l'esprit n'est pas toujours exempt d'une nuance d'affectation ; mais nous devons ajouter qu'elle réunissait aux qualités du cœur une rare droiture de jugement, à laquelle son entourage aimait à recourir; qu'elle sut mériter de nombreuses et vives amitiés , et fit preuve en toute circonstance d'un grand dévouement aux siens. A la différence des autres membres de la famille, de son frère surtout, trouvant facilement des prétextes pour décliner le voyage , elle ne craignait pas d'affronter pendant de longs mois la vie un peu sévère des Bressac, qui faisait contraste avec l'élégance et le mouvement de Grenoble. Sans avoir été, à ce qu'il paraît, précisément jolie, elle se faisait remarquer par un beau teint et des yeux pleins de charme où éclatait comme un rayon de malice. Très-entourée et trèsappréciée, elle rejeta toutes les propositions de mariage, ne voulant pas s'éloigner de sa mère, qui l'adorait. Dans sa jeunesse , quand elle sortait à peine de Saint-Benoît , on la trouve en relations avec des femmes d'âge et de caractère bien différents , qui lui témoignent autant d'attachement que de confiance. C'étaient pour le Dauphiné la gracieuse M.lle de Sayve, qu'une mort prématurée allait enlever bientôt à l'affection d'une famille où le culte des lettres et des études sérieuses se

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maintenait par tradition '; la présidente de Murât, dont une terrible catastrophe termina la vie en 1784 2; M.me Lancclin de La Rollière, spirituelle Grenobloise devenue la voisine de M.me de Bressac3; M.mc de Quinsonas, une des religieuses

(1) Elle était fille d'Arthur -Joseph de La Croix de Chevrières de Sayve, marquis d'Ornacieu, et d'Anne-Pupil de Mions, et nièce de Gaspard-François de La Croix-Chevrières de Sayve, bailli de Manosque (ordre de Malte) en 1784, commandeur de Saint-Félix et mestre de camp de cavalerie, mort le 29 janvier 1789, à la fois versé dans la littérature italienne et dans la physique, connu par la relation d'un voyage en Sicile.

(2) Marie de Valernod, l'aînée des trois filles de Hugues-Joseph de Valernod , seigneur du Fay et de Chavagneu en Dauphiné et de diverses terres en Bresse et Bugey, président et lieutenant général au présidial de Valence , et de Louise de Montferrand , comptées au nombre des plus riches héritières de la province. Mariée à Louis -Victor de Murât, marquis de Lestang, président à mortier au parlement de Grenoble, elle mourut à son château de la Saône, près de Beaurepaire, empoisonnée, victime de son imprudence. (Affiches de Dauphiné du 2 avril 1784.; Une de ses sœurs était la femme du marquis de La Baume-Pluvinel de La Roque; l'autre, fiancée d'abord à Tristan de Caulet, marquis de Gramont, neveu et héritier du saint évêque de Grenoble, épousa en 1763 M. de Viennois et mourut en 1774. Elle n'est pas mentionnée dans V Armoriai de M. de Rivoire La Bâtie. « Je ne vous ai point parlé du mariage rompu de M.Uc de Valernod. Cette affaire a fait autant de bruit à Lyon qu'à Grenoble. Selon la façon dont on m'en écrivit alors , elle est bien désagréable pour la famille de la demoiselle et plus encore pour elle en personne. Je trouve que Mgr votre évêque l'avoit tramée sans faire réflexion qu'un cavalier dans le genre de M. son neveu , et tel que je l'avois ouy dépeindre par les personnes qui le connoissent, ne devoit guère sympathiser avec une demoiselle élevée dans le goût de celle dont il étoit question , et ajoutez avec cela qu'elle n'est pas jolie. Dans le fond , il vaut mieux que la chose en soit restée là que si elle fût allée à une entière conclusion : le cavalier, élégant comme on le dit, n'auroit jamais eu la moindre inclination pour elle, ce qui ne lui auroit pas procuré un genre de vie heureux. M. de Valernod, comme vous me le marquez, n'est pas heureux pour l'établissement de M.llcs ses filles. » (M.Ue de La Roullière à M.lle de Franquières, s. d. (1761).

(3) Claire de La Coste, fille d'Ennemond-François de La Coste , seigneur de Seyssins, Seyssinet, etc., et de Françoise-Angélique Michel du Sozey, mariée le Ie' février 1769 à François-Laurent de Lancelin de La Rollière,

de Saint -Benoît. M.lle de Franquières vit disparaître tous les membres de sa famille; elle se réfugia dans les bonnes œuvres1. L'émigration et la Terreur achevèrent de disperser la société brillante pour laquelle elle était faite. Nous avons peu de renseignements sur sa vie durant ces jours sombres; nous savons seulement qu'elle ne quitta pas le Dauphiné , sans doute pour ne pas courir la chance de la confiscation de ses biens , et qu'elle dut s'y confiner dans une sorte d'obscurité volontaire. A cette époque néfaste, en effet, toutes les relations d'amitié et de bon voisinage s'arrêtent, tant on redoute d'attirer les soupçons et la mort sur ceux que l'on aime le plus. Ce n'est qu'au sortir de ces ruines et pendant le Consulat que la vie de la France, trop longtemps interrompue, reprend son cours. On se presse , à Grenoble , aux réceptions de la préfecture , du général Molitor, de M. Darencé, commandant de l'arsenal; le salon de M.me de Pisançon se rouvre aussi ; M.me de Marcieu et M.me Périer se font entendre dans un concert au profit des pauvres. Les rares survivants que l'exil ou la proscription n'a pas dévorés, se livrent tout entiers, comme au sortir d'un mauvais rêve , au bonheur inespéré de vivre et de se retrouver au milieu d'une société polie , que ne vient plus troubler le chant odieux de la Marseillaise, prélude sinistre du meurtre, du pillage et de l'incendie. Le chevalier de

chevalier de Saint-Louis, lieutenant-colonel au régiment de Lyonnois. Sa fille aînée, Olympe, épousa M. de Bimard. Sur le cachet de M.me de La Rollière les armes des La Coste sont ainsi figurées : d'or au chevron de

sable, accompagné en pointe d'une étoile de , au chef de gueules

chargé de trois croissants d'argent , ce qui est le blason indiqué par M. de Rivoire La Bâtie aux La Coste-Maucune. Il en attribue un tout différent aux La Coste de Grenoble.

(i) Elle était une des directrices de la maison des filles de la Présentation, où l'on élevait des filles pauvres. ( Almanach de Dauphiné pour 1788 et 1789J

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Bressac parvint à se faire rayer de la liste des émigrés et rentra en France pour se marier. M.lle de Franquières revit aussi un moment, après douze ans d'absence, sa nièce, M.me de Régis , prête à aller retrouver son mari et son fils, engagés au service du roi de Naples. Là-bas , sur cette terre étrangère, s'était groupée une petite colonie française. M.me et M.lle de Régis visitent fréquemment une Lyonnaise, amie de leur famille, la baronne de Juliénas x, dans une charmante retraite sur une montagne d'où l'on domine le Vésuve2. Puis, comme les ressources emportées au départ finissaient par s'épuiser, M.1Ie de Franquières trouva moyen , malgré la guerre , de faire passer de l'argent à ses neveux par M. de Montval, un fort honnête jeune homme de Grenoble , qui se rendait à Naples. Cependant sa santé , trop violemment ébranlée par de longues et poignantes émotions, succombait à des infirmités précoces. Dans les rares intervalles de calme que lui laissait la souffrance , revenant sans cesse au passé, demeuré si cher, elle faisait des extraits de ses anciennes correspondances de famille. Elle prenait aussi un vif intérêt aux événements qui se déroulaient alors , ainsi qu'aux progrès des sciences et au mouvement de la littérature. Elle s'éteignit enfin en 1807, laissant son héritage au président de Bressac.

Alors, comme aujourd'hui, entre Lyon et le Dauphiné les alliances et les rapports étaient fréquents; les mœurs et le

(1) M.rac Colabaud de Juliénas.

(2) Évidemment la montagne de Somma.

courant des idées se confondaient. Les descendants des échevins lyonnais achetaient des terres dans notre province : les Planelli avaient acquis le marquisat de Maubec, près de Bourgoin, les Dareste s'établissaient pendant la belle saison à Bouvesse , les Olivier de Senozan tenaient de nombreux fiefs de l'héritage des Grolée , les Bathéon de Vertrieu et les Quinson avaient passé à Vienne, les La Tour-Vidaud, les Pupil de Mions, les Rigaud de Terrebasse, les Rivérieulx de Yarax, les Yon de Jonage possédaient des châteaux dauphinois, tandis qu'en revanche les Tolozan, les Alloys d'Herculais, les Guillet de Moidière, les Artaud de La Ferrière abandonnaient leurs montagnes natales pour aller chercher à Lyon une fortune nouvelle ou une existence plus animée.

La sœur de M.me de Franquières, Antoinette Planelli de La Valette, était depuis 1741 la seconde femme d'un gentilhomme dombiste , Louis-Hector Cholier, comte de Cibeins, baron d'Albigny, etc., président en la cour des monnaies de Lyon. La présidente Cholier (on la nommait ainsi, selon la coutume des gens de robe, qui ne prenaient jamais de titres) garda à sa sœur de Grenoble une constante affection , qu'aucun nuage ne vint obscurcir et qu'entretenait une parfaite conformité de sentiments. Élevée à Lyon, d'abord à Saint-Benoit, ensuite dans la maison de son grand -père de La Valette, M.1Ie de Franquières se lia intimement avec l'aînée de ses cousines, Marie Cholier, qui devint M.me de Meximieux l. Leur correspondance nous donne une idée exacte de la grande ville de province depuis le milieu du siècle jusqu'aux appro-

(1) Elle épousa en 1768 Marie-François-Ennemond de Tocquet de Montgeffond, marquis de Meximieux, officier aux gardes françaises, massacré à Lyon en 1793. Elle avait deux frères, dont l'un continua la famille, et une sœur, Claudine-Octavie, mariée en 1764 à Jean-Baptiste Charrier, baron de La Roche, président en la cour des monnaies, qui périt comme son beau-frère après le siège de Lyon.

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chcs de la Révolution. Dans ces hôtels du quartier Bellecour, bâtis par une noblesse généralement récente, à l'aide des richesses amassées aux générations précédentes dans le commerce, morcelés et disparus aujourd'hui devant la cherté croissante des emplacements et les grandes percées de l'édilité du second Empire, la vie mondaine était tempérée par une sévérité quelque peu janséniste et une simplicité native de mœurs, à laquelle la dignité ne perdait rien. M.me Janon, belle-sœur de M.me Cholier, qui n'aimait pas les Jésuites et dont l'esprit satirique s'exerçait sur les modes et les usages nouveaux, est un type dans ce genre. En laissant de côté, du reste , les préventions qui tenaient au temps , l'héritage sacré des pieuses traditions, que la ville des premiers martyrs de la Gaule a su maintenir à son honneur jusqu'à nos jours, se perpétuait au pied de Fourvières, et, pour citer un trait entre beaucoup d'autres , le carême y était observé avec un scrupule et une rigueur que nous ne soupçonnons plus. Le luxe et le goût du plaisir se donnaient plus libre carrière sur un terrain neutre, aux réceptions officielles chez le commandant pour le roi, le major de la ville, l'intendant de la province et le prévôt des marchands. Les réjouissances ne s'arrêtaient pas en été. « Nos intendants, écrit M.me Cholier à sa sœur le 11 août 1768, sont établis à la maison Balmont ' , où ils ont toujours beaucoup de monde. On commence cependant à trouver que l'éloignement est ennuyeux pour se retirer la nuit; les dames n'aiment pas la voiture d'eau; le chemin en carrosse est étroit, toujours au bord de l'eau. Mon neveu de La Valette ne craint pas cet éloignement. 11 y va très-souvent ou à l'hôtel de ville 2. Il s'est mis

(1) Près de Vaise.

(2) Chez le prévôt des marchands.

à jouer; il a fait des emplettes sur son profit, une belle épée en maroquiné de six louis. » On préférait, entre tous, le salon du commandant, le marquis de Rochebaron, de la maison de La Rochefoucauld. Sa veuve , dont il avait fait la fortune *, continua à tenir sa maison ouverte , et c'était une de celles où la conversation resta le plus en honneur. Tous les étrangers de distinction y étaient admis. Voltaire y fut reçu lorsqu'en 1759 il vint, au moins pour la seconde fois, à Lvon, où il obtint un grand succès de curiosité. Dès 17542 .il faisait partie de l'académie de cette ville. M. Le Clerc de La Verpillière, qui de la majorité passa à la prévôté, avec l'approbation de toute la population, et « M.me la prévôté des marchands, bien faite pour la place qu'elle occupe, recevoient avec toutes les grâces possibles. » A l'occasion de leur entrée en charge, ils donnèrent un magnifique bal costumé , où l'on avait adopté les modes de la cour de Louis XIV et qui donna lieu à beaucoup d'intrigues et de rivalités entre les belles dames appelées à y figurer. Tous les jours ils faisaient asseoir à leur table plus de cinquante personnes, avec la plus grande chère du monde. Si l'empressement du public était naturel pour le premier magistrat municipal, que son caractère avait su rendre populaire , on témoignait de tout autres sentiments à l'intendant, représentant suprême de la fiscalité dans la province , appliquant les nouveaux impôts avec

(1) François de La Rochefoucauld, marquis de Rochebaron , commandant dans le Forez et le Lyonnais, mort à Lyon le 26 décembre 1766, âgé de 89 ans, avait épousé en juin 1764 Marie-Anne-Joachime de Foudras. Elle avait quatre-vingts livres de rentes seulement.

(2) A son retour à Paris il avait adressé aux habitants de Lyon des vers très-flatteurs, finissant ainsi :

J'ai vu couler dans vos remparts

Les ondes du Pactole et les eaux du Permesse.

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une inexorable sévérité. Par toute sorte de brocards injurieux on se vengeait de l'empressement même que l'on apportait à se rendre à ses fêtes. Bâillon, maître des requêtes, qui échangea en 1762 l'intendance de La Rochelle pour celle bien plus fructueuse de Lyon, fut un des plus haïs. La malignité publique lui prêtait de nombreuses aventures galantes, et, longtemps après sa retraite, sa fille, M.mc d'Ormesson de Noiseau, fut l'héroïne d'un scandale éclatant l. En attendant, il éprouvait d'autres désagréments, sur lesquels nous n'avons que des informations énigmatiques. « Les affaires de notre intendant vont toujours très-mal, à ce qu'on nous fait espérer; il rassure cependant sa femme, qui lui avoit écrit les bruits qui avoient transpiré jusqu'à elle. Il lui répond de se tranquilliser, que ce sont de fausses nouvelles; mais que quand cela seroit, ce sont ses affaires et non pas les siennes. Voilà qui n'est pas fort consolant, surtout de ne pas voir de si tôt espérance de sortir de sa prison. Il y a quelques jours que l'on avoit affiché dans tous les coins de rues qu'on supplioit le Roy de faire subir à M. l'intendant le sort de M. de Lally2 et faire pendre M. Ciran. MM. de la sénéchaussée furent en robe arracher ces affiches. On n'entend parler dans la ville que de crimes et de voleurs. M. Dugas est bien occupé; la grande misère en est cause en partie, et la récolte n'est pas à beaucoup près aussi bonne qu'on l'espéroit . » Ces bruits n'empêchaient pas l'intendant de reprendre momentanément ses réceptions. « Cet automne, M. Bâillon a eu trois jours de la semaine des repas prodigieux de soixante personnes. C'est un original incompréhensible. M.mes de Sève

(1) Mémoires secrets de Bachaumont, t. XXV, 28 mars 1784.

(2) Le fameux Lally-Tolendal.

(3) M.Ue Cholier à M.llc de Franquières, 10 août 1767.

et de Lafay remplaceront un peu le vide d'une si bonne maison, quoique les maisons particulières ne ressemblent pas aux maisons ouvertes, pour la liberté et l'agrément ". » Les bals par souscription trouvaient aussi leur place. « Aujourd'hui on donne une fort belle fête à la Quarantaine 2. Les principaux chevaliers sont M. de Riverie et M. de Fleurieu le cadet. Ils ont fait donner un louis à tous les cavaliers qui vont dans le monde. Il doit y avoir un ambigu , qui sera servi à neuf heures, après quoi le bal et sûrement du jeu 3. »

Appartenant aux plus anciennes familles du royaume , pourvus d'opulents bénéfices, les chanoines-comtes de Saint-Jean tenaient pour la plupart un grand état de maison. On citait M. Alleman de Champier, prieur de Voreppe, de l'illustre race des Alleman du Dauphiné, et Pierre-François de Chauvigni de Blot, abbé de Cellefrouin, prieur commandataire de Longjumeau, mort insolvable à cause de ses prodigalités.

Les nobles jouissances de l'intelligence n'étaient point négligées dans ce monde lettré et poli. Après la 'magnifique bibliothèque des Jésuites , devenue la propriété de la ville par droit de confiscation, on remarquait celles des présidents Dugas et Claret de La Tourrette, des trésoriers de France Clapeyron et Ruffier d'Attignat, de M. Cholier de Cibeins et de M. Charrier de La Roche.

Les entrées des souverains ou des princes , que l'on logeait chez de riches particuliers, pour lesquels c'était à la fois un grand honneur et une lourde charge , occasionnaient des réjouissances attirant une foule d'étrangers. Louis XV s'était

(i)Idem, 12 décembre 1767.

(2) Quartier sur la rive droite de la Saône , près du confluent , où se trouvaient des cabarets (nous dirions aujourd'hui des restaurants) fréquentés par la jeunesse élégante.

(3) M."e Cholier, lettre s. d.

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annoncé en 1759. Il devait être accompagné du Dauphin, de la Dauphine, du prince de Condé, comme grand maître de la maison du Roi, de M.rac Adélaïde, de M.me. de Pompadour, du duc de Parme , des ministres , des rois de Naples et de Sardaigne. Le roi de France devait loger au doyenné, les princes et princesses à l'archevêché, le roi de Sardaigne aux Célestins. Quant à M. de La Valette, désigné pourhéberger le roi de Naples , c'était un cruel embarras que l'obligation de livrer le local de sa précieuse bibliothèque , qui devait servir de cuisine et d'office. On lui avait bien conseillé de fermer l'appartement ou de placer des tapisseries ou des planches devant les papiers et les livres ; mais il n'osait point s'y fier, de crainte qu'on ne se débarrassât de ces obstacles et qu'on ne gâtât quelques-unes de ses raretés. Quant à déménager, c'était s'exposer à un grand ennui , probablement à des pertes considérables. M.me de Cibeins avait aussi sa part d'inquiétudes : son hôtel était du nombre des dix maisons qu'on devait réunir en perçant les murs pour n'en faire qu'un seul logement. « Ce seroit une chose bien terrible d'être obligé de déloger, non-seulement avec toute sa maison et son équipage, mais aussi de débarrasser ses armoires, de peur d'être volé; peut-être d'être forcé de laisser ses meubles, qui sûrement

seront tous péris (sic) La ville en est déjà pour plus de

vingt mille francs. L'on va mettre à bas deux maisons trèsvilaines près du pont du Saint-Esprit1; l'on raccommode la place Bellecour et les quais, qui en ont bien besoin; l'on a acheté quinze cents douzaines de serviettes et commandé mille aunes de toile pour les artifices. M.mc la prévôté est, dit-on, occupée tout le jour avec des marchands pour des emplettes, qui après cela se partageront entre les messieurs de ville. Ils

(1) Le pont du Saint-Esprit était situé entre la Charité et l'Hôpital.

rempliront ainsi leurs garde-robes à nos dépens. Cela devrait tenir lieu de présents au prévôt des marchands ' . » Les emplettes furent inutiles et les craintes vaines. La visite royale, pour laquelle on avait dépensé près de cent mille livres en préparatifs, n'eut pas lieu. Le prévôt des marchands de cette année-là, qui profita dans une si large mesure des dépenses faites pour le roi, s'appelait J.-B. Flachat. Quant à M. de La Valette , il se garda bien d'exposer de nouveau sa bibliothèque à d'aussi périlleuses aventures , et la fit transporter à son château de Thorigny, près d'Auxerre , où la Nation la confisca pendant la Terreur. Sa maison à Lyon était l'ancien hôtel Mascrani , appelé la Maison-Rouge , situé au fond de la place Bellecour, du côté du Rhône , à l'extrémité du Mail. Louis XIV y avait jadis logé, et après lui la duchesse de Bourgogne 2. Dans ce défilé de personnages augustes , on compte en 1744 Don Philippe, petit-fils de Louis XIV et duc de Parme, marié à la fille aînée de Louis XV; en 177 1 Marie-Joséphine- Louise-Bénédicte de Savoie , accordée au comte de Provence et dont l'entrée coûta à la ville quatre-vingt mille livres. Lorsqu'elle passa à Chambéry, allant en France, la noblesse dauphinoise se pressa au-devant d'elle. Laurent de Franquières, qui lui fut présenté par M. de Clermont- Tonnerre, nous apprend qu'elle n'est point aussi laide qu'on le prétendait. Elle a un air de bonté et d'affabilité qui enchante. Elle avait auprès d'elle quatre dames d'honneur et le grand maréchal, qui est la seconde personne du royaume 3. En 1773 vint Marie-

Ci) Lettres de M.Ue Cholier du 18 mars et du 5 avril 1759.

(2) Clerjon, Histoire de Lyon, t. vi, p. 25o, 352. — Voy. sur la bibliothèque La Valette Inventaire des titres recueillis par Samuel Guichenon , par P. Allut. Lyon, i85i, in-8°, p. 11. — Aug. Bernard, Notice historique sur la bibliothèque La Valette. Lyon, 1854, in-8°.

(3) Le conseiller de Franquières à sa sœur, Genève, 3 mai 1771.

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Thérèse de Savoie, comtesse d'Artois. La maison de France continuait à s'allier avec la Savoie. En 1775 M.mc Clotilde traversa Lyon pour aller prendre possession du trône de Sardaigne. L'affluence de gens accourus des campagnes et des provinces voisines fut. telle que l'on dut publier des ordonnances de police pour maintenir l'ordre. La milice bourgeoise parada sous les yeux de la princesse avec des fusils empruntés à Saint-Étienne. Ce fut ensuite le tour des étrangers : d'abord le roi de Suède et en 1784 le prince Henry de Prusse, dernier hôte de sang royal de l'hôtel de La Valette. « On attend, dit M.m0 de Meximieux, la visite du prince de Prusse. Lyon commence à se lasser de la visite des souverains; rien de plus ennuyeux que la peine qu'on se donne pour les voir. »

D'autres personnages avaient attiré l'attention des salons. Les curieux et les désœuvrés admirèrent en 1741 l'ambassadeur turc. Le duc de Villars, allant à Genève consulter le fameux Trouchin , logea chez l'archevêque , qui essaya de le convertir et ne réussit qu'à hâter son départ. Une autre fois c'était M.me la duchesse de Noailles, « qui va à Rome par dévotion. C'est une femme très-singulière et, je crois, un peu folle. On prétend qu'elle a toujours avec elle une Sainte- Vierge, et quand elle n'obtient pas ce qu'elle lui demande, elle la met en pénitence ». On eut aussi la duchesse de Brissac, en train de visiter ses terres de Dauphiné \ et la princesse de Marsan. Parmi ces grands seigneurs, un étranger excentrique mérite une mention particulière. « Le prince Radzivil partit dimanche , à cinq heures , pour aller coucher à La Ver-

(1) Catherine Pecoil, marquise de Septème, arrière- petite - fille d'un échevin lyonnais enrichi par le commerce, veuve de Charles -Timoléon- Louis de Cossé, sixième duc de Brissac, dont elle n'eut qu'une fille, la duchesse de Noailles, dont il vient d'être parlé.

pillière , ainsi que sa sœur la grande générale et la suite d'un souverain. Ils vont à Venise, où ils s'embarqueront pour Constantinople. Le Grand Seigneur lui donne dix mille hommes pour faire la guerre aux Russes. Le prince Osinski *, qui est ici depuis huit mois, qui a beaucoup de mérite, d'esprit et de talent, en fait très-peu de cas, a dit que c'étoit le plus riche palatin de Pologne , mais un fou , qui a coupé le cou avec son sabre à l'une de ses maîtresses et a toujours fait une dépense extravagante 2. Il est venu par Genève, a passé par Bourg, a voulu voir Notre-Dame de Brou ; il fit écrire son nom sur un des piliers de l'église avec un crayon. Il ne sera pas conservé à la postérité 3. »

Derrière l'éclat des fêtes et le mouvement mondain qui leur imprimait un caractère un peu cosmopolite, commençaient à s'agiter les redoutables problèmes sociaux que le développement de l'industrie a partout suscités. Lyon, ville de travail et de commerce, fut toujours par là même une ville remuante. Sans remonter aux luttes contre le chapitre, qui remplissent le moyen âge, et à la rebeine de 1529, racontée par Champier4, en laissant de côté l'émeute de 1768 contre les chirurgiens, amenée par des motifs tout à fait différents,

(1) Michel-Casimir Oginski , prince ou plutôt kniaz (titre donné aux descendants de la famille souveraine de Ruryk), favori de Catherine II et grand hetman de Lithuanie, a immortalisé son administration par le canal Oginski, qui, unissant le Niémen au Dnieper, établit une voie directe entre la Baltique et la Mer Noire. (Notice sur les familles illustres de la Pologne. Paris, 1862, p. 124.)

(2) Un proverbe polonais dit : Sot comme un Radziwil. (Idem, p. i65.) Le singulier personnage dont parle M.me Cholier est le prince Michel Radziwil, palatin de Wilna, né en 1744, mort en i83i.

(3) La présidente Cholier à M.lle de Franquières, Lyon, 10 janvier 1779.

(4) Cette narration a été reproduite dans V Étude sur Symphorien Champier, par P. Allut, p. 352 et suiv.

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les dissentiments entre patrons et ouvriers, l'augmentation de certains impôts et la cherté des vivres ont donné lieu aux sérieuses révoltes du 5 juin 17 14 , du 4 août 1744 et du mois d'août 1786, cette dernière réprimée avec une terrible énergie. Désintéressés dans la question, les comtes de Lyon ne cessèrent d'employer leur autorité et leur influence dans l'intérêt de la conciliation. De son côté , le conseil du Roi témoigna de plus d'impartialité et de vues moins étroites que le consulat lyonnais ; mais , insuffisamment renseigné , il ne put apporter à cette affaire l'esprit de suite nécessaire , et , bien que les réunions d'ouvriers eussent été autorisées et réglementées en dernier lieu, les abus introduits depuis longtemps dans l'organisation des corps de métiers contribuèrent à la destruction des maîtrises et jurandes. Cette abolition fut un grand malheur. L'ouvrier isolé, privé d'un lien légal qui lui assurait la protection et l'appui de l'autorité locale , a cédé naturellement à de fâcheuses influences et fini par subir le servage inexorable de l'Internationale.

A cette époque Lyon, se transformant et s'étendant, subissait une crise analogue à celle que nous lui avons vu traverser sous le second Empire. On traçait des quais et des places , on construisait des ponts , on rectifiait et élargissait des rues. « Notre archevêque devoit être parti depuis longtemps pour Paris, mais le quai que l'on fait depuis l'archevêché jusqu'au quai de la Baleine l'a retenu , parce qu'il donne sa terrasse , et s'il avoit pu prévoir ce nouvel arrangement , il auroit tourné différemment les embellissements de sa maison. Notre ville va devenir brillante par les promenades intérieures, car on a de beaux projets. M. Rigaud *, qui bâtit tout cet emplacement vis-à-vis de la Charité, laissera l'espace pour continuer le

(1) Rigod de Terrebasse, architecte, trésorier de France en 1764.

rempart jusqu'au quai de Retz, et il s'est présenté une compagnie qui, sans qu'il en coûte que l'emplacement, qu'on lui donne, va étendre le rempart tout le long des jardins, que l'on élèvera au niveau. On y plantera trois rangs d'arbres et l'on bâtira un rang de maisons, qui mettra dans une rue l'Académie et M.rs d'Ainay. Tous ces plans ont déjà été approuvés, ainsi que celui du chemin neuf, qu'on prétend adoucir en creusant jusqu'à former une pente douce , ce qui fera désormais la grande route de Paris. M.rs de Saint -Just font déjà travailler dans leur justice. Mais il y a grand nombre d'oppositions par tout le mal que cela fait à beaucoup de gens I. » L'œuvre capitale fut la transformation de l'île Mognat , d'après les plans de l'ingénieur Michel Perrache, qui donna son nom au nouveau quartier. Un grand nombre de travaux d'utilité publique , comme des bassins et des moulins , fut compris dans cette vaste création. Tout cela ne se fit pas sans augmenter les dettes de la ville , compromettre la fortune de quelques particuliers et susciter les inconvénients d'une spéculation effrénée. De là des récriminations et des plaintes en partie légitimes. « Mon frère se donne le plaisir de patiner toute la matinée. Les bassins de la gare sont très-commodes pour cela. Je crois qu'ils ne seront jamais plus utiles. Ces moulins qu'on construisoit pour remédier à l'inconvénient des grandes gelées, qui arrètoient quelquefois les moulins sur le Rhône, il y a longtemps qu'ils seroient eux-mêmes arrêtés, car l'eau de la gare et des bassins a été prise dès les premiers froids. On va voir les montagnes de glace en Serein (à Serin) par curiosité. Si elles partoient toutes ensemble, elles entraîneroient certainement un couple de nos ponts. Il faut espérer que M. Fay2

(i) M.lle Cholier à M.lle de Franquières, Lyon, ier mars 1768. (2) Antoine Fay, seigneur de Sathonay, prévôt des marchands de 177' 1 à ^784-

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va tout de suite faire reconstruire le pont de Saint-Jean. Son élévation à la place de prévôt des marchands a donné bien de la peine à ses protecteurs et des inquiétudes à lui-même *. » « Moyennant les dépenses extraordinaires qu'il a pu faire et l'entreprise des travaux Perrache , on dit M. de F. ruiné. Les paroissiens d'Ainay prendront peu.de part à son infortune, car tous ces ouvrages Perrachiens ont mis la contagion dans le quartier. Aussi on demande au ministre des secours pour combler ces gares d'eau et refaire le pont de la Mulatière , toute l'espérance des actionnaires et qui a été détruit au moment où l'on commençoit à en jouir. La veille qu'il a été emporté je fus me promener dessus et admirer le coup d'œil de ce pont, la vue de la chaussée d'un côté, de l'autre les coteaux d'Oullins, de Sainte -Foy, le cours du Rhône et de la Saône. Le pauvre M. de Laurencin passoit sa vie sur ce pont depuis six mois. Il a eu la fièvre tout l'été dans sa maison de Perrache. Sa femme n'a pas voulu y demeurer. Le voilà ruiné par tous ces désastres 2. » Les prévisions de Mme de Meximieux furent heureusement trompées et les personnes qu'elle regardait comme ruinées s'enrichirent au contraire dans les spéculations de Perrache.

(i) M.mo de Meximieux à M."c de Franquières. — Meximieux, 20 janvier

(2) M.me de Meximieux à M.llc de Franquières. — Meximieux, 2 février

Quand on va de Lyon à Roanne par le chemin de fer, on entrevoit entre L'Arbresle et Tarare une suite de paysages gracieux et doucement rustiques. Des chaînes de collines encadrent d'étroites vallées serpentantes , où murmurent de petites rivières entretenant la fraîcheur des prairies. L'horizon s'enfuit tout d'un coup par des percées fugitives. A mi-côte se déploient en éventail les villages propres , bien bâtis , égayés par la couleur de la brique. Du milieu des arbres monte la fumée des habitations isolées. Auprès des grands parcs se montrent les humbles cultures dans les éclaircies du bois. C'est derrière ces coteaux que vinrent disparaître en une défaite suprême , après le siège de Lyon , les derniers débris de l'armée de Précy. Au midi de cette contrée accidentée , qui sert de limite entre le Lyonnais et le Forez, est situé le château de La Roullière, qui a donné son nom aux Brossier de La Roullière, aujourd'hui transplantés en Dauphiné. Ce château appartenait alors à une aimable vieille fille, d'une haute intelligence, parente des Franquières et des Cibeins, probablement par les Planelli. A la différence des gens du monde de cette époque , qui , dans leur prétendu enthousiasme pour la campagne, ne trouvent qu'un prétexte à des idylles à la Florian, M.1Ie de La Roullière sent profondément la poésie agreste des lieux solitaires qu'elle habite. Elle dit au sujet d'une résidence de son voisinage : « Voilà Le Vivier qui vient encore de changer de maître. Ceux qui m'avoient attachée à ce séjour ne l'habitent plus, et quand j'y vais, ce qui est le plus rarement que décemment je puis vis-à-vis des invitations qu'on

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m'en fait, ne revoyant plus en ce lieu que des traces qui me rappellent le souvenir des anciens possesseurs de cette maison , un fonds de tristesse me remplit le cœur et malgré moi je ne vois l'heure et le moment de revenir. La dernière fois que j'y fus, c'étoit à un grand et splendidc dîner, nombreuse et bonne compagnie , tout le brillant que l'on peut mettre à une fête, tout fourmilloit de maîtres et de domestiques; rien ne m'amusoit, et je fus occupée intérieurement à guetter le moment, que j'attrapai enfin, de me glisser seule dans l'allée couverte et de là gagner le fond du pré et les derrières de montagnes, pour m'y livrer à toutes les rêveries pleines de regrets qui me remplissoicnt l'esprit. Il me sembloit que cela me soulageoit. » Chez cette, femme maladive, où l'âme l'emporte , domine ordinairement une mélancolie toute moderne. « J'ai, comme vous le sçavez, le goût un peu sauvage, et les promenades, excepté avec des personnes qui me conviennent, ne me plaisent qu'autant que je puis m'y livrer dans une parlaite solitude à la lecture ou a une profonde rêverie dans des endroits solitaires où je sçay que l'on m'ignore. » Ces impressions ont peut-être quelque analogie avec le roman de Rousseau, que M.I,C de La Roullière avait ouvert et rejeté bientôt, comme dangereux a plusieurs égards. Voici quelque chose d'un tour plus original et plus neuf, qu'un moraliste ne dédaignerait pas de signer : « La vie champêtre a des plaisirs qui , sans être vifs et brillants , n'en sont pas moins satisfaisants et ont pour l'ordinaire l'avantage de n'être jamais suivis de remords et de scrupules. Cependant je me trompe; à vous qui êtes bien sage je dirai qu'il y en a un a craindre : cette vie si tranquille qu'on mène à la campagne, quand le goût s'y trouve , attiédit l'âme pour Dieu , si l'on n'y fait attention. Exempt des occasions de certaines fautes, on se laisse aller à une indolence intérieure dangereuse pour le salut. Car où n'y a-t-il pas des périls ? Dans la société, s'il y a dés choses

à craindre, il y en a aussi qui nous rappellent à nos devoirg et nous animent à les remplir. De tout cela il faut conclure que nous ne devons jamais perdre de vue ce précepte de l'Évangile : Veiller et prier. Mais où vais-je donc ? De la philosophie je tombe dans la morale. Voilà le plaisir qu'il y a, ma chère cousine, de causer avec quelqu'un à qui l'on parle à cœur ouvert. On dit bien ou mal les choses, telles qu'elles vous viennent à l'esprit. Faisons un nouveau bond et rentrons dans le courant du monde. »

De toutes les personnes du groupe qui nous occupe, M.Ile de La Roullière seule, sans être une Swetchine, encore moins une Sévigné, eût eu l'originalité de l'écrivain, si elle eût voulu s'en aviser. Les couleurs se succèdent sur sa palette avec une grande variété, et l'accent change suivant le sujet et l'impression du moment. « J'ai été rendre à M. de La Fay ï, solitaire à Chamousset comme moi ici, la visite qu'il m'avoit faite. Je me fis escorter par notre curé, homme de famille et de bonne compagnie. Quoi de plus édifiant que de voir des solitaires se visiter fraternellement dans la charité chrétienne les uns les autres ? Je fus reçue, pour parler termes de l'état, avec la cordialité la plus parfaite. Le frère hermite nous donna un fort bon dîner, qui fut très-gai, soutenant toujours dans la conversation le style et le ton des solitaires. Nous nous confortâmes entre nous trois, le tout très -dévotement, d'une excellente bouteille de vin de Bourgogne. Peut-estre, malgré notre goût mortifié, la trouvant délicieuse, aurions-nous eu la curiosité toute simple de vouloir sçavoir si elle n'avoit point de semblable; mais, étant à cheval, j'avois à gayer un torrent que les pluyes avoient fort enflé. Je remontrai au frère hermite que la prudence exigeoit que la sœur recluse conservât

(1) M. Chapuis de La Fay, seigneur de la baronnie de Chamousset.

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sa tête dans un parfait équilibre. Il en demeura d'accord. Apres quoy étant sortis de table, nous fîmes le petit piquet, où l'on me céda la gloire de vaincre. Ensuite la nuit approchant, nous nous séparâmes et je vins coucher chez les demoiselles de La Roche. »

Mais ce qui est autrement intéressant, ce sont les symptômes croissants d'opposition contre le Gouvernement et ses agents en province. La résistance aux mesures fiscales par lesquelles on cherchait à rétablir l'ordre dans les finances, le blâme contre les dépenses de la cour et les désordres qui y régnaient, le dénigrement de tout ce qui tient à l'administration se prononcent de plus en plus dans les classes élevées et intelligentes. On sent se former ce parti constitutionnel, on dirait aujourd'hui libéral , qui deviendra si puissant à Lyon à l'époque de la Révolution et continuera à dominer encore parmi les héroïques défenseurs de la ville contre l'armée terroriste.

« Vous sçavez peut-estre que les deux millions que l'ordre du Saint-Esprit a empruntés ont été pour donner à Mesdames pour faire leur voyage *. Voilà qui a tout à fait bonne façon, aller à la quête pour des filles de France. Ce voyage se fait avec le train de dépense ordinaire de la cour. Elles mènent cent personnes, et l'on dit qu'y va qui veut. Elles séjourneront au retour des eaux (de Plombières) chez leur grandpère jusqu'au temps d'y retourner en automne. C'est l'ennui qui leur fait faire cette course. On dit qu'à la cour il est complet. M. de Choiseul et M.rae la marquise (de Pompadour) sont, dit-on aussi, de très-bonne intelligence ensemble (10 juillet). Nous sommes ici bien touchés de la réforme (dans

(i) Voyage de Mesdames Adélaïde et Victoire, filles de Louis XV, en Lorraine en juin-octobre 1761.

les régiments) dont on parle et de voir que mon frère, premier commandant dans son régiment, n'en est pas à l'abry, ni tous ceux dans le même cas. Qui auroit cru jamais devoir craindre une pareille destinée après trente ou quarante ans de

service? Enfin cette réforme met une désolation générale

partout et écrase la pauvre noblesse. Elle est, dit- on, faite pour payer les dettes de l'État: je le souhaite; mais en attendant on vient d'établir une musique dans les gardes françoises et suisses, qui coûtera quatre cent mille francs par an au roy. Cette somme seroit bien mieux employée à adoucir l'infortune de tant de pauvres réformés qui ne savent où donner de la tête l . Tout le monde crie misère , et cependant le luxe et la dépense vont toujours à peu près de même. Nous avons des grandeurs qui nous croyent apparemment millionnaires; mais, pour parler plus juste , ils ne s'en mettent pas en peine et songent à faire leur cour à nos dépens. Il n'y a pas encore grande apparence que notre vaisseau se mette en mer 2. Le zèle que l'on tâche d'inspirer au public ne prend point feu du tout, et je crois que M. Rivérieux 3 n'aura pas grande occupation à enregistrer le nom des dupes qui iront porter leur argent dans le tronc charitable que l'on a étably chez luy. Mais ce qui nous pend à l'oreille est un nouvel impôt sur des entrées de vin ou de viande , car notre gouverneur voudra sûrement faire sa cour comme les autres. On dit que nous

(i) Les réformes opérées dans l'armée en 1775, sous le ministère du comte de Saint-Germain.

(2) Souscription des demoiselles de Lyon pour un vaisseau, janvier

(3) Hugues Rivérieux de Varax, président en la cour des monnaies et lieutenant criminel en 1759. Il avait été prévôt des marchands de 1745 à 1749. ^es lettres de M.Ue de La Roullière dont nous donnons des extraits sont adressées à M.lle de Franquières et ne portent pas de date. On ne peut en déterminer l'époque que par les événements qui y sont relatés.

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passons à la cour pour être des républicains. C'est grand dommage que nous ne prenions pas la besace pour marquer notre soumission et notre déférence. » La République, voilà le grand mot lâché. Les braves gens qui en parlaient avec tant d'insouciance étaient loin de se douter de ce que ce fantôme imprudemment invoqué devait faire de leur grande cité.

Consumée dans de longues et cruelles souffrances par une maladie intérieure qui ne laissait place à aucune illusion , voyant peu à peu disparaître ceux qu'elle avait le plus aimés , M.lle de La Roullière envisage avec une fermeté toute chrétienne la mort, à laquelle elle se prépare depuis des années. « Vous avez, ma chère cousine, une meilleure idée de moi que je ne mérite, hélas! Rabattez-en bien là-dessus; il ne faut pas croire que pour quatre mots de morale que je laissai tomber de ma plume dans ma dernière lettre je sois telle que vous vous le persuadez. Demandez-le à Dieu pour moi; mais j'en suis bien éloignée. Quant à ma santé, plus ou moins je souffre toujours; ce que j'ai de mieux, c'est que mes douleurs ont changé de situation et elles sont plus supportables. Mais je vois bien que la fin de ma carrière approche. Je vais être en deuil pour la pauvre M.me Posuel, dont j'appris hier la mort depuis dix jours. Il luy est arrivé ce que j'avois pensé et craint pour elle, qui est qu'on a attendu bien tard à luy dire qu'il falloit penser au grand vovage de l'éternité; elle a receu tous les sacrements en parfaite connoissance. Qui auroit dit que je lui survivrois ? — Depuis la mort de M.mc Cholier, je suis tombée dans un état d'affaissement et de tristesse qui , avec la maladie que vous sçavez , me mine et me maigrit prodigieusement. Quand je pense à la perte que j'ai faite , si je suis seule, je laisse couler mes larmes; je ne puis encore m'accoutumer à l'idée que je ne la reverrai plus. Je perds en elle la seule consolation que j'avois en ce monde, où Dieu permet que j'aie bien mes peines et mes chagrins. J'allois à

elle ou lui écrivois dans certaines rencontres. Elle me conseillent ou me consoloit. Mais à présent je n'ai personne à qui recourir. » Elle ne survécut guère à son amie, et la fille de la présidente Cholier, M.me de Meximieux, annonçant sa mort le 22 avril 1785 , écrivait ces mots si simples et si touchants : « Elle a mérité pour l'autre vie tout le temps qu'elle a passé en celle-ci. » Nous espérons qu'on voudra bien nous pardonner d'avoir essayé de faire entrevoir une de ces âmes inconnues, d'une véritable élévation malgré leur part aux préjugés du temps, dont l'accent contenu et résigné, nous touche et nous émeut d'autant plus qu'il ne s'y mêle aucune de ces exagérations de convention , aucune de ces prétentions au bel-esprit, trop fréquentes chez les femmes qui se piquent de tourner un billet.

C'est en effet surtout sur les femmes que les documents tombés entre nos mains nous fournissent des renseignements particuliers. Nous les voyons à des âges bien différents exprimer leur manière de sentir, et nous assistons en quelque sorte à leur conversation. Pareille aux caryatides antiques soutenant le poids du temple , la femme est la clef de voûte de la société ; nous ne pouvons lui échapper et nous lui devons à peu près tout ce que nous sommes, en mal comme en bien. Nous la prenons ici à son début dans la vie. On sait que la France possédait avant la Révolution un ensemble d'établissements d'instruction publique dont nous sommes loin encore d'avoir

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l'équivalent. Nous n'avons que par tradition des renseignements sur l'abbaye de Montfleury , près de Grenoble , où étaient élevées beaucoup de jeunes personnes appartenant à la noblesse du pays. Le prieuré dé Saint-Benoît, situé sur le quai Saint-Vincent, à Lyon, où les meilleures familles du Languedoc et du Dauphiné envoyaient leurs filles , offrait une éducation tout aussi sérieuse que celle qu'on peut recevoir aujourd'hui au Sacré-Cœur et dans les autres pensionnats en renom. On comptait parmi les religieuses des Dauphinoises d'un nom connu, telles que M.me de Quinsonnas et M.me de La Tour- Vidaud. Sans doute les arts d'agrément étaient poussés moins loin qu'on ne le fait à présent. En revanche, il existait dans la société un fonds d'idées religieuses autrement pratique et bien supérieur à celui que l'on rencontre généralement de nos jours. Dans les lettres qu'elles écrivent de Saint-Benoît, où elles sont élevées, M.lle de Franquières et M.llc Cholier reviennent souvent sur la ferveur de leurs compagnes , et leur vie à toutes deux est demeurée fidèle à la bonne direction reçue. M.Uc Cholier accuse quelques-unes de ses maîtresses de sévérité excessive. « M.me Michon nous fait grande grâce quand elle nous donne la récréation une fois la semaine, et encore ces jours-là elle trouve toujours quelque prétexte pour nous faire faire la lecture et le catéchisme. Toutes nos bonnes mères rajeunissent. M.me de Saint-Benoît (la prieure), depuis quelque temps , a la vigueur d'une fille de vingt-cinq ans. Elle fait souvent le tour des chambres, pour savoir si elles sont rangées. Elle n'est pas contente du règlement qui est à la classe ; elle est après en faire un autre très-rigide ' . » L'aumônier troublait la communauté par son caractère difficile ;

(i) M."c Cholier à M.I,e de Franquières, Lyon, 17 août 1748 (évidemment 1758).

aussi l'archevêque fut-il obligé de le remplacer assez brusquement. Du reste, le nombre des vocations religieuses diminuait • , bien que des mères trop intéressées tâchassent de pousser leurs filles dans cette direction; quelques-unes, éprouvant des regrets , obtenaient de l'autorité religieuse , quand elles pouvaient invoquer un motif sérieux, l'autorisation de rentrer dans le monde.

Les dons diminuant avec la ferveur publique , les embarras financiers éclatèrent dans les couvents qui n'étaient pas dirigés par des femmes habiles. « Dans cette nombreuse compagnie, écrit de Cibeins M.lle Cholier à sa cousine, le 23 octobre 1763 , il y avoit le suffragant de l'archevêque de Reims, l'évêque de Sidon, qui est supérieur des Carmélites. Il étoit venu pour réformer le nombre de celles de Trévoux , le réduisant à douze, et, moyennant quelques secours de leur maison de Paris , tâcher de rétablir les affaires de celle-ci , en si mauvais état qu'outre leurs dettes elles n'avoient exactement pas de quoi vivre. »

On a souvent répété que les jeunes personnes ne sortaient du couvent qu'à l'époque de leur mariage. Ces cas-là n'étaient au contraire que l'exception. M.1Ic de Bressac ne trouve pas de plaisirs chez les Franquières , où elle passe l'hiver. Elle a été invitée au bal chez le gouverneur et l'intendant; mais sa grand'mère a refusé pour elle. Il ne faut pas que les demoiselles se fassent voir si souvent. Voilà la tradition du bon sens de tous les temps, que le laisser-aller des mœurs américaines est en train de mettre en fuite.

Les mœurs se trouvant encore, ce qui bientôt allait changer,

(1) « On m'a mandé la vocation de M.1U de Brison pour être religieuse à Sainte-Marie, ce qui m'a étonnée, aujourd'hui que les demoiselles les moins riches prennent peu ce parti. » (La présidente de Murât à M."e de Franquières, 6 janvier 1778.)

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d'accord avec les lois religieuses et civiles sur la subordination de la femme, on ne songeait pas à lui demander une dot égale, encore moins supérieure à la fortune qu'on lui apportait, ce qui faisait des mariages une œuvre bien moins ardue. Citons des exemples. M.lle de Bressac, dont les parents possédaient un château et passaient l'hiver à la ville dans leur hôtel, se mariait convenablement, dotée d'un capital de sept mille livres, dont un oncle, le chevalier de Franquières, donnait une partie. « La perte de M. de Sucy est fort sentie de sa famille; le public même lui accorde des regrets. Il a donné 40,000 francs comptant à chacune de ses rllles, qui sont trois. Cette somme argent comptant n'est pas commune chez les demoiselles de Valence ' . Son fils unique , son héritier, a obtenu la survivance de commissaire des guerres, charge qu'occupoit M. son père. Ce fils a des talents et entr'autres celui de la peinture, qu'il a perfectionné à Rome. Il s'est cru assez de force pour peindre son père mort ; mais le sentiment de la nature ne lui a pas permis de l'envisager sans se trouver mal2. » Le rang et la situation conservaient sans doute en ces sortes d'affaires une importance qui depuis est toujours allée en déclinant. On voyait souvent un anobli riche prendre , pour se donner les alliances qui lui manquaient , une fille pauvre , ne reculant

(1) M llc Aïssé, de son côté, dit en parlant de sa fille naturelle, Céline Leblond : « Nous travaillons à lui faire une dot , en cas qu'elle ne voulût pas se faire religieuse. Si Dieu nous prête vie, elle pourra avoir quarante mille livres. Elle seroit très-bien mariée en province avec cela. » (Paris, décembre 1728.) Les prévisions de M.Ue Aïssé se réalisèrent, et Céline, malgré l'irrégularité de sa naissance, épousa le vicomte de Nanthia. (Lettres de M.'K: Aïssé, édition'Eug. Asse , dans les Lettres des XVIIe et XVIIIe siècles. Paris, 1873, p. 291.)

(2) M.mc de La Rollière à M."0 de Franquières, 2 août 1788. Le jeune homme dont il est question ici est Simon-Antoine-Marie de Sucy, ordonnateur en chef de l'armée d'Egypte, dont la fin fut si tragique. Nous en avons parlé plus haut.

même pas devant les difformités physiques. Mais ce serait une erreur de croire que l'argent ne fût compté absolument pour rien. M.rae de La Rollière nous dit un peu crûment : « Le défaut de fortune fait faire bien des sottises; je l'éprouve d'une manière cruelle. Si j'avois eu une dot honnête, je ne serois pas M.me de La Rollière; je crois vous en dire assez. Se faire religieuse avec répugnance est aussi une terrible extrémité. En vérité , il vaudrait mieux n'être pas née. » Et elle ajoute avec une grande légèreté : « Je commence à traduire mon anglois ; il me plaît infiniment, malgré les difficultés que je rencontre presque à tous les pas *. »

Reprenons notre statistique conjugale. M. de Vallin, qui veut marier son neveu le chevalier, lui assure vingt-cinq mille livres de rente, la nourriture et le logement. Il cherche une demoiselle à preuves pour Malte , qui ait cinq à six mille livres de rente. « Ce sera pour une de vos payses », dit M.me de Meximieux à M.Ue de Franquières. Elle sait, en effet, que les preuves de noblesse ne sont guère le fait des Lyonnaises.

A Paris la scène change. Les blasons plus ou moins antiques

(1) Il y avait dix-neuf ans que Claire de La Coste avait épousé M. de La Rollière. « C'étoit,à ce que nous apprend M.me de Franquières (2 février 1769), un mari peu riche, mais beaucoup d'agrément pour dédommager de cette absence de fortune, pourvu qu'il n'y ait pas beaucoup d'enfants. » M.me d'Agoult, parente de la future, fait les frais de la corbeille, dans laquelle il y a une bourse de mille écus, une montre d'or à répétition, un étui de rouge garni d'or, un étui d'aiguilles, avec un dé en or. M.me de Bouquéron a donné quarante louis et une garniture de Paris de cent pistoles. M.me de La Coste, quatre robes et un beau trousseau. Pour ne pas juger M.me de La Rollière sur une boutade, voici un extrait d'une lettre de Laurent de Franquières à sa sœur, où il s'exprime sur le compte de cette dame dans les termes les plus flatteurs : « Je vous félicite du plaisir que vous aurez de passer votre été avec M.mc de La Rollière, dont la conversation pleine de connoissances, de jugement, d'esprit et d'amabilité doit vous plaire d'autant plus qu'elle ne cherche point à parler et qu'elle n'a pas la moindre prétention. » (1788.)

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cherchent à se redorer au contact des louis tout neufs; les couronnes de comte ou de marquis vont orner les tètes les plus opulentes des financières. De part et d'autre on apporte un égal empressement. « Il y a tant de ressources ici (à Paris), dit encore M.llc Cholier : mon cousin de La Valette épousera quelque demoiselle qui , par sa dot , réparera toutes les dépenses. J'entends continuellement parler de vingt- cinq ou trente mille livres de rente , indépendamment des grandes héritières. »

Du reste, le luxe allait partout croissant. M.lle de Montdragon, qui se maria au comte de Seuil, major d'un régiment de cavalerie , reçut un trousseau estimé avec la corbeille plus de cent mille francs ; la montre seule en avait coûté vingt mille. Il est vrai que les jeunes- époux entraient en ménage avec cinquante mille livres de rente l. A Grenoble on suivait le mouvement. « Les plaisirs du carnaval ne sont pas ici bien brillants, et nos dames, qui ont fait de belles robes, n'ont pas trop occasion de les faire voir. On dit que M.mc de Blacons en a lait pour deux mille écus et M.mc de Chabons pour cinq mille francs 2. » En 1762 on était plus heureux. Il y avait tant de fêtes à Grenoble que les marchands ne pouvaient suffire pour la toilette *.

« Nous avons dans ce pays -ci, dit M.1Ie Cholier, après avoir parlé d'un héritage échu à une personne de sa connaissance, une dame qui auroit bien besoin de pareils legs pour soutenir un peu sa dépense et réparer sa garde-robe, à qui il vient d'arriver un accident tragique. C'est M.me de Gr. dont je parle. Comme elle alloit voir M.me de R., sa

(1) Laurent de Franquières à sa sœur, Paris, 1786.

(2) M.me de Franquières à M.",c de Bressac, Grenoble, 7 février 1756.

(3) M.llc Cholier, Lyon, 21 janvier 1762.

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