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LA VIE DE PROVENCE

mère, dans une de ses terres près de Dijon, elle avoit envoyé un charriot rempli de ses hardes, toutes ses robes, jusqu'à celle en dorure, qui est tombé dans l'eau et la boue, qu'on n'a pu retirer qu'au bout de vingt- quatre heures, de sorte que tout est perdu. On évalue la perte des robes à mille écus , ce qui n'est pas un petit objet. Mais ce sera tant pis pour la bourse du mari , car sa toilette n'en souffrira pas, à ce qu'on croit *.. »

On a beaucoup exagéré la corruption du siècle dernier. Très-intense sur certains points , elle était loin d'avoir pénétré aussi avant qu'aujourd'hui dans la masse de la nation, et Ton s'exposerait à commettre de singulières erreurs en jugeant toute une époque d'après quelques scandales éclatants du grand monde et les inventions des romanciers à la mode. Les anciennes mœurs résistaient encore; les idées religieuses, les institutions de la famille , le prestige de l'autorité royale étaient respectés par la très-grande majorité; mais la lutte a déjà commencé , qui d'année en année deviendra plus pressante; les portes du vieux sanctuaire sont ébranlées et on entrevoit vaguement le moment où elles seront renversées par la foule. L'esprit de destruction trouvera un de ses agents les plus actifs dans le personnage de la mondaine , qu'un enchaînement de choses frivoles dispute victorieusement au foyer domestique et qui traîne du matin au soir sa nullité bruyante et l'incurable ennui de son oisiveté. Ce type , que la comédie moderne a mis en lumière, triste produit d'un luxe frelaté et d'une littérature de bas aloi , cervelle étroite et vide , où la notion trop complexe du devoir ne saurait pénétrer et que la vieillesse vengeresse atteindra bientôt, sans parvenir jamais à la rendre respectable, cette froide figure d'enfant

(1) M.lle Cholier, Cibeins, Ie' novembre 1765.

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gâté , qui n'a pas même l'excuse de la passion et se termine par la coquette surannée, se dessine' et s'étale déjà. Ses regards, interprètes trop fidèles de sa pensée, errent d'un objet à l'autre, ne pouvant se résoudre à se fixer un moment; inhabile à l'économie de chaque jour, dédaigneuse des humbles soucis du ménage, supportant avec un dégoût mal dissimulé les rares heures passées dans son intérieur, auquel elle sent qu'elle a mérité de devenir étrangère, là où elle est entrée elle apporte fatalement la ruine, livrant le mari à un abandon qui mène d'ordinaire au désordre , élevant ses filles dans cette odieuse idolâtrie d'elles-mêmes, destinée plus tard à empoisonner, par une hérédité funeste, l'avenir d'autres familles. « La petite présidente de M. a donc fait des dettes considérables et chiffonnières; sa chère et raisonnable moitié a dû être fâchée de ce goût ruineux pour la bagatelle ; mais à la longue les bons procédés ramèneront la jeune femme1. » Ces choses se raccommodent mal et la pente est glissante. Sept ans après, M.me Cholier écrivait à sa nièce : « Vous auriez appris de mes nouvelles par M. de M. Il auroit fait plus de séjour ici (auquel je l'invitois fort) sans l'arrivée de M. de Pusigneux à Grenoble, qui doit être l'arbitre de la pension qu'il doit faire à sa femme. Je crois son cœur toujours tendre pour elle , malgré ses petites infidélités et ses inconséquences ; mais la réflexion l'a retenu. Je l'ai bien invité à avoir de la fermeté, pour lui donner le temps de s'ennuyer dans un couvent , qu'elle y forme son caractère , pour qu'elle se conduise plus sensément lorsqu'il la reprendra, et qu'il ne donne plus de scènes au public , qui les craint peu et s'en amuse. Mais à plusieurs personnes qui lui ont parlé de sa femme, même

(i) Laurent de Franquières à sa mère, Barcelonne, 20 mars 1772. Cette aimable et légère présidente était la nièce de M.roe de Tencin.

à M. de Lurieu, à qui il a demandé des conseils, il a paru à tous qu'il désiroit de la reprendre, dans l'espérance qu'elle ne sera plus mal conseillée, que son caractère la portera à se bien conduire. Il est à plaindre ; il ne sera jamais content : étant éloigné d'elle , il en est touché ; lorsqu'il la possède , il en est excédé l. »

Dans un genre différent, on peut citer M. me Dusaye, nièce de l'évêque de Gap Jacques-Marie de Caritat de Condorcet, — les Condorcet n'avaient pas la tête bien solide, — qui poussa l'extravagance jusqu'à se faire peindre en dindon , avec des vaisseaux, des rats et des girouettes sur la tête 2. Une autre femme excentrique fut M.rae Ébrard de La Vallonné , femme d'un commissaire des guerres à Montélimar. Au bout de trente-deux ans de mariage, elle s'avise un beau jour que la vie de petite ville, qu'elle a menée jusque-là, n'est plus assez brillante pour elle; elle rompt avec son mari dans sa maison même , s'enfermant dans sa chambre pour préparer son hégyre à Paris. La semonce que le mari fait signifier par huissier, sous son propre toit, à cette femme révoltée offre un singulier spécimen du langage de la procédure appliqué aux relations de famille. « Madame et bonne amie Henriette- Elisabeth du Tremouil , épouse de moi, Guillaume Ébrard de La Vallonné , en cette ville de Montélimar, dans ma maison sise en la rue des Quatre -Alliances, vous m'obligez, par la

(i) Lyon, 10 janvier 1779.

(2) Dans cette idée bizarre il y avait probablement une allusion aux modes du temps. Un caricaturiste de la Régence imagina de représenter une femme environnée de falbalas, qui la faisaient ressembler à une dinde secouant ses plumes et dressant sa crête. Gn entendit alors répéter dans les carrefours une chanson populaire sur la dinde aux falbalas. (P. Lacroix, XVIIIe siècle, p. 478.) — Sur M.me Dusaye, voyez Létourneau, t. n, p. 1 1 5t-

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conduite inconsidérée que vous tenez avec moi, de vous actualiser, préférant ce parti à tout autre qui sentiroit moins la modération , les égards , les attentions , les bons procédés que j'ai eus toute m;i vie pour vous et dont je ne me départirai jamais '. »Il ne paraît pas que, malgré des représentations aussi prégnantes, cette vieille folle se soit rendue à la raison.

Le cynisme établi à la cour sous le Régent et sous Louis XV rencontrait trop iacilement un écho chez quelques membres de la plus haute société , comme ce dernier comte de Maugiron, mort en épicurien à Valence, en L76?*, et qui montrait avec ostentation le billet suivant, reçu de sa femme, Marie -Françoise de Sassenage : « Je vous écris, ne sachant que faire. Je finis, n'ayant rien à vous dire. Je suis Sassenage, au désespoir d'être Maugiron J. » Mais en province ce dédain du lien conjugal, de si haut qu'il partit, était, le plus souvent, accueilli par les révoltes de la conscience publique outragée. Les mauvais ménages n'étaient, en définitive, que l'exception. M.me Cholier, dans ses lettres à sa nièce, cite un exemple des répressions que permettait la loi.

« M. de *** a obtenu une lettre de cachet pour sa femme. Elle lui fut signifiée vendredi au soir dans son couvent par M. de Bellesize, pour être transférée dans un de Besançon, où a été M.mc de Gr. 4 et où est présentement M.mc de Montrevel , que son mari a renvoyée sans raison à ses parents ,

(r) Mémoire pour Guillaume-Alexis Ébrard de La Vallonné, chevalier de Saint-Louis, contre dame Henriette-Elisabeth de Tremouil, i~6t~> , infol., p. 26.

(2) Terrebasse, Relation des principaux événements de la vie de Salvaing de Boissieux , p. 1 34.

(3) Létourneau, Miscellanca, t. Ier, p. 273.

I La même dont les robes étaient tombées dans l'eau.

qui ont voulu qu'elle passât quelque temps au couvent à cause de sa jeunesse ?; Mais, pour en revenir à M.me de ***, elle avoit été prévenue dans l'après-midi par M.me de La Verpillière, qui avoit reçu une lettre de M. Bertin2, lui annonçant qu'il n'avoit pu détourner cet ordre; que le mémoire qu'elle avoit produit dans son procès avoit eu un mauvais effet. Néanmoins, à l'arrivée de M. de Bellesize 3, elle évanouit (sic) ; les religieuses, dont elle avoit su se faire aimer par ses grâces et ses générosités, pleuroient toutes ensemble. Des qu'elle fut en état de sortir, elle fut coucher chez le lieutenant du guet, qui l'a accompagnée avec un sergent à cheval, point en habit d'uniforme, et partirent à six heures du matin pour Besançon. On plaint son triste sort, qu'elle s'est attiré par sa mauvaise conduite; elle auroit mérité il y a longtemps que son mari prît ce parti. Les jeunes femmes ses amies crient beaucoup contre lui. Son trop de bonté et sa faiblesse l'ont entretenue dans ses égarements. Le M. est à Paris; il joue la comédie chez M. le duc d'Orléans, ayant de grands talents4. »

La réclusion des belles pécheresses n'était pas très-rigoureuse et, une fois dépaysées , elles jouissaient en toute liberté de la faculté de donner à leur infortune un tour peu favorable pour le caractère et le discernement de leurs maris J.

Puisque nous avons abordé ce sujet délicat, descendons encore plus bas. Létourneau nous entretient de quelques

(i) On trouve aux archives du département de l'Ain, dans les papiers des La Baume-Montrevel, de nombreux documents sur cette affaire.

(2) Henri-Léonard-Jean-Baptiste Bertin, contrôleur général et ministre d'État.

(3) Claude -Espérance Regnault, seigneur de Bellescize, chevalier de Saint-Louis, prévôt des marchands de Lyon de 1772 à 1775.

(4) Lyon, 19 avril 1774.

(5) Mercier, Tableau de Paris, t. xn, p. 170.

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désordres à Grenoble l. Mais celles qui se sentaient capables des premiers rôles , ne se contentaient pas d'un si modeste théâtre, comme les sœurs Loyson, deux Lyonnaises, amenées par leur mère à Paris sous le règne de Louis XIV. Courtisées même par des princes du sang, leur merveilleuse beauté, à toutes deux, qui les faisait mutuellement ressortir : l'aînée brune aux yeux bleus ; l'autre « blonde mourante » , avec des yeux noirs , les rendit célèbres dans le demi-monde de ce temps-là. La brune, surnommée Tontine, profitant « des grands biens » qu'elle avait amassés, et qui montaient à une quinzaine de mille livres de rente , pour se donner une situation, épousa un vieux gentilhomme nommé Cornu de La Boissière, qui vécut peu et fut bientôt remplacé par un autre. « Elle tenoit , du vivant de son mari , académie en tout genre, » à ce que nous apprend Létourneau , un peu son parent, que nous ne pouvons suivre en ses trop piquants détails2. Boileau l'a clouée au pilori d'une de ses satires . Ce sont les mêmes demoiselles Loyson , « l'ornement des spectacles et des promenades de Paris » , ajoutons des cabarets du Port à V Anglois, amies du poète Regnard, moins scrupuleux moraliste que Despréaux, qui rirent les honneurs des fêtes de son château de Grillon. Elles durent y rencontrer de graves personnages, tels que le président Lamoignon et le marquis d'Effiat, habitués des grandes chasses, convives fidèles de la joyeuse mai-

(i) LÉTOURNEAU, t. Ier, p. 2 1 4, 2l8, 244, 3lO.

(2) Létourneau, t. \" , p. 38 1. — Voy. aussi M.me du Noyer, Lettre* historiques et galantes , t. i", p. 1 3 , 229, et t. 11, p. 534.

'3) Nous la verrons hanter les plus honteux brelans,

Donner chez la Cornu rendez-vous aux galants.

(Satire X, Œuvres de Boileau-Despréaux, e'dit. Saint-Surin; Paris, 1821, t. Ier, p. 282.)

son de l'auteur du Joueur1. En nous servant du recueil du secrétaire de l'intendance de Grenoble pour jeter quelque lumière sur ces belles aventurières, que l'on rencontre dans les chansons et les pont-neuf de l'époque, nous avons prétendu, et ce sera notre excuse , fournir de nouvelles informations aux biographes de deux de nos plus grands poètes.

Revenons aux Dauphinoises. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la beauté des femmes était proverbiale à Romans, à Valence et surtout à Vienne, témoin la belle Coulon, jeune personne que des affaires attirèrent à Paris avec sa mère, dans les dernières années du règne de Louis XIV. Elle y eut une si grande réputation de beauté que tout le monde courait après elle pour la regarder. Toute honteuse de cet empressement malséant, la pauvre fille n'osa plus se montrer aux Tuileries; mais la foule la suivit au jardin du Luxembourg, où elle avait cru pouvoir se dérober. Les autres femmes en furent si jalouses qu'on fit contre elle des satires, débitées à la Comédie et à l'Opéra, où l'on criait à tue -tête : « A quatre sols la beauté de Vienne , à quatre sols ! » Ce qui n'empêcha pas un seigneur de la cour, le marquis de Martel, de l'épouser; mais, influencé sans doute par les calomnies débitées sur le compte de sa femme, il l'abandonna le lendemain des noces et la relégua dans un couvent de la rue Cassette, où il la faisait vivre ajuste prix. « La belle Coulon , ajoute , en manière de morale , la narratrice de cette singulière histoire, auroit mieux fait de rester en Dauphiné que de venir ici exciter l'envie. On l'avoit trouvée belle à la cour, à la ville. C'est un crime que les dames ne pardonnent pas 2. » La belle Paule de Viguier, femme d'un

^i) Fr. Michel et Ed. Fourxier, Histoire des hôtelleries , t. n , p. 336. — Sainte-Beuve, Causeries du lundi, 3e édit., t. vu, p. 16. — Un roman contemporain (Les sœurs rivales, histoire galante. Paris, 1698, in- 12) fait, dit -on, allusion aux aventures des demoiselles Loyson.

(2) Létourneau, t. i", p. 386. — M.™6 du Noyer , Lettres historiques et galantes, t. i", p. 3i3 , et t. n, p. 33, 200.

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conseiller au parlement, demeurée à soixante ans l'objet de l'admiration passionnée de la population de Toulouse et contrainte par arrêt à se montrer deux fois par semaine, du haut de son balcon, à la foule éblouie, n'avait point payé son long règne par ces injustes retours de l'opinion.

Le jeu fut une des plaies du XVIIIe siècle. A Grenoble , dans les salons du commandant de la province et de l'intendant, à Lyon, chez le prévôt des marchands, les cartes tenaient la première place. « Il dut y avoir hier à l'hôtel de ville un petit trente et quarante, à la suite du vingt-un. M. de La Verpillière a promis de faire cesser tous ces jeux de hasard après le mardi gras; mais il seroit bien difficile de l'arrêter dans toute sa force. D'ailleurs, le profit des cartes est trop considérable pour qu'on l'abandonne. A Màcon on joue encore plus gros jeu qu'ici '. » Les gouverneurs de Lyon avaient le privilège des jeux de hasard , qui leur rapportaient douze mille livres. A la mort du maréchal de Villeroy (173 1), le consulat supplia le duc son fils et successeur de consentir à la suppression de cet abus, en lui offrant une indemnité égale à la somme qu'il recevait. Mais il ne voulut accepter que huit mille livres, à répartir en pensions entre ses officiers 2. Les pertes au jeu dans le meilleur monde par les jeunes gens de famille reviennent à toutes les lignes. De près ou de loin, on suit partout l'exemple , et M.me de Murât nous fait connaître qu'à Saint-Vallier le loto, nouvellement introduit, fait fureur.

Mais la joueuse est surtout le produit de cette époque. Au sortir du couvent, les demoiselles apprennent le piquet. A Aix-les-Bains , M.me de Meximieux se garde de suivre les dames de sa société autour de la table de jeu, où l'on déva-

(1) Lettre s. d., mais écrite vers 1770.

(2) Clerjon, Histoire de Lyon, t. vi, p. 3 12.

lise un Piémontais, M. de Cavagnac. C'est là, probablement, qu'arrive l'aventure de M.me Chartraire de Bourbonne, femme d'un président à mortier au parlement de Bourgogne. Elle perd cinquante mille écus au vingt-un dans la plus mauvaise compagnie. Son mari voulant l'emmener en pénitence à la campagne, elle prend la poste pour Dijon, où son portier eut ordre de lui refuser l'entrée de son hôtel, et, repoussée par sa mère, elle est forcée d'aller loger en chambre garnie. Désespéré de cet éclat, le malheureux mari voulait vendre sa charge et quitter la province ' . « Je crois bien qu'à la fin , ajoute M.me de Meximieux, M.me de La R. n'en sera pas quitte à bon marché. Elle a cependant de grandes filles prêtes à marier, à qui elle fera grand tort. » Née, dit-on, à Saint- Marcellin, d'une branche cadette de la maison lorraine d'Haraucourt, alliée aux Falcoz de La Blache, une aventurière, galant débris de la cour du Régent, dont on sait qu'elle fut la passion in extremis par une intrigue de M.me de Tencin, amie de sa famille , la duchesse de Phalaris alla plus loin en toutes choses. Entrée, sans autre dot que sa beauté , dans une famille de traitants enrichis par Fouquet et qui avait reçu , à coup sûr acheté du pape un titre ducal (probablement S.ta

(i) Héritier de la précieuse bibliothèque de son grand-père maternel, le président Bouhier, M. de Bourbonne la transmit à son gendre, le comte d'Avaux, qui la vendit aux moines de Cîteaux, sur lesquels elle fut confisquée par la Nation. (Guigard, Armoriai du bibliophile , p. 147.)— « Le marquis de Versailleux m'a fait voir l'hôtel du fameux président de Bourbonne. Il n'y a rien de si beau. C'est un diminutif du palais du maréchal de Richelieu à Bordeaux. J'ai passé une après-dîner entière à examiner les beautés qu'il renferme. La bibliothèque est une pièce rare, ainsi que le cabinet de tableaux et celui d'histoire naturelle. » (Laurent de Franquières, Dijon, i" juin 1775.) — L'hôtel du président Bouhier, à M. de Bourbonne, était situé au N.° 12 de la rue Saint-Fiacre (aujourd'hui rue Vauban). Voy. Foisset, Le président de Brosses , p. 528.

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Maria de Falerij, l'ancienne Falères, dans les États de l'Eglise), compromise au temps de sa faveur passagère dans les tripotages financiers de Law, elle se vit réduite , à ce que nous apprend un pamphlétaire contemporain, à tenir un brelan à Paris, et mourut dans cette ville, en juillet 1782, dans un âge avancé '. « Un tripot , dit Mercier, est accordé par protection à une femme de qualité, pour rétablir sa fortune; tous frais payés, elle recueille quatre cents livres chaque séance et partage avec ses protecteurs ; on use pour dix livres de cartes ; la ferme s'en trouve bien , et l'on dit qu'il y a des choses qu'il faut tolérer2. » Le prince de Carignan et le duc de Gesvres

(1) Pierre-François Gorge d'Entraigues, comte de Meillan, duc de Phalaris en 1 7 1 5 , fils d'un conseiller au parlement de Metz anobli par sa charge et de Marie d'Etampes-Valençay, avait épousé en premières noces Louise-Magdeleine-Thérèse de Brichanteau, fille du marquis de Nangis. Il se remaria en 17 19 à M.u* d'Haraucourt, qui a donné lieu à cette note et dont la mère avait été la maîtresse du président de Tencin. ( Mathieu Marais, t. 11, p. 25.) — Voyez aussi sur cette triste famille de partisans originaire de Nantes, sortie de la boue, à qui les trésors amassés par la concussion ouvrirent le chemin des plus grandes alliances, et qui ne brilla un moment d'un éclat trompeur que pour s'éteindre honteusement, le Journal de Barbier, édit. Charpentier, t. i™, p. 3i2, note i. — Emm. Michel, Biographie du parlement de Met\. — Barjavel, Dictionnaire biographique du département de Vaucluse. — Chevrier, Le colporteur. — Mémoires secrets de Bachaumont, t. xxi, 20 juillet 1782. — E. de Barthélémy, Les ducs et les duchés français , p. 35o. — Il paraît que c'est au père du duc de Phalaris que se rapporte le passage suivant des Caractères de La Bruyère (chap. vi , Des biens de fortune) -. « Sylvain de ses deniers a acquis de la naissance et un autre nom. Il est seigneur de la paroisse où ses aïeux payoient la taille; il n'auroit pu entrer page chez Cléobule, et il est son gendre. » Le grand satirique est encore plus sévère pour ce personnage :

Que George vive ici (à Paris), puisque George y sait vivre, Qu'un million comptant, par ses fourbes acquis. De clerc, jadis laquais, a fait comte et marquis.

(Satire 1", Œuvres de Boileau, édit. Saint-Surin, t. icr, p. 78.)

(2) Tableau de Paris, 1783 , t. 11, p. 3i3.

faisaient jouer chez eux, privilège qui fut supprimé \ M.me du Châtelet, l'amie de Voltaire, perd un soir, au jeu de la Reine, la somme de quatre-vingt-quatre mille livres (1747). Elle remua ciel et terre pour faire honneur à sa dette et vendit un bon de fermier général, qu'elle avait obtenu dans le renouvellement du bail des fermes. Celui qui avait gagné son argent sur parole , pressé de le toucher, entra en accommodement et consentit à une réduction assez forte pour être payé de suite , ce qui fut effectué. Il craignait des lenteurs et des atermoiements, sachant que M.mc du Châtelet n'était pas riche2.

Une des choses qui frappent le plus dans cette époque singulière , c'est le contraste des mœurs patriarcales conservées par le plus grand nombre avec le raffinement des gens du monde. La vie de campagne se présente le plus souvent sous des couleurs tout à fait naïves. Laurent de Franquières nous fait le tableau des journées passées chez son parent M. d'Audéart, au château de Preignes, aux environs d'Agde : « N'y ayant point de femme dans notre petite société , nous sommes dispensés de faire des compliments ; ce qui nous paraît un grand soulagement pour notre félicité. Nous passons donc ainsi dans la plus entière liberté les journées les plus agréables. Nous nous levons toujours à cinq heures du matin, nous déjeunons à sept , nous dînons avant midy et nous soupons à sept heures du soir; nous nous promenons ensuite à la fraîcheur jusqu'à dix heures, après quoi nous nous retirons dans nos appartements et nous nous mettons promptement au lit. L'après-

(1) Journal de Barbier, t. m, p. 270, 271, 276.

(2) Desnoiresterres , Voltaire à la cour, p. i32. 141.

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dîner nous nous enfermons dans un salon très-frais , où nous passons quelques heures à jouer ou à lire. Tous les jours nous avons le même dîner : grosse volaille, excellent mouton, divers légumes, jamais de ragoût, et pour rôti : lapins, levrauts, cailles, perdrix et pigeons. Le garde -chasse se fâche quand nous ne mangeons pas tout ce qu'il apporte; chaque soir, à souper, nous réunissons de la salade au rôti. Les jours maigres, nous mangeons une infinité de très-bons poissons et très-frais, car nous ne sommes qu'à une lieue de la mer. Ce que je trouve encore de meilleur, ce sont les vins ; à chaque repas nous en avons de trois espèces : du luque, du rouge et du muscat. Je m'en tiens uniquement au rouge et n'ai de ma vie bu d'aussi bon vin d'ordinaire. Latou ' prétend que le vin qu'il boit avec les domestiques de la maison est meilleur que celui de Vienne que M. Chuliat nous envoie. Ce qui vous surprendra le plus , c'est que l'excellente chère que nous taisons ici ne coûte presque rien au maître de la maison , car, excepté le poisson , tout lui est abondamment fourni par sa terre 2. »

M. de La Verpillière donne une fête dans sa terre de La Verpillière , et l'on voit paraître la même chère homérique , qui n'eût pas été de mise à l'hôtel de ville de Lyon. « Il y avoit cent personnes d'invitées et la consommation du jour fut de douze moutons, un veau et demi, cent livres de bœuf et cinquante volailles , ce qui doit donner une idée du reste ; on dit que les amusements furent aussi bruyants à proportion , de sorte que plusieurs dames en sont revenues lasses et excédées de plaisirs *. » Au milieu des splendeurs du château de

(i) Domestique de L. de Franquières.

(2) L. de Franquières à sa mère. Preignes, 1780.

(3) M.lIc Cholier à M."e de Franquières, Cibeins, Ie' nov. 1765. — Dans des bassins ou grands plats, appelés dormants, parce qu'on ne les faisait

Thorigny, les La Valette régalaient la nombreuse et brillante compagnie qui leur venait de Paris avec le gibier tué dans la forêt et les volailles des basses-cours. Laurent de Franquières donne le relevé pour trois mois : 3,800 livres de viande de boucherie, 478 lapins, 96 lièvres, 94 perdrix, des canards, des dindes et des oies à proportion '. Les raretés culinaires se réservaient pour la ville. Cette manière de procéder rendait plus faciles les larges réceptions à la campagne. On s'en allait par bandes, de châteaux en châteaux, s'inquiétant peu de savoir si l'on trouverait du logement pour tous 2. M.me de Murât, se rendant à Lyon à petites journées avec ses chevaux, ainsi que c'était alors la coutume, rencontra son voisin le marquis de La Tour-Maubourg, avec lequel elle se trouvait en procès et qui, fastueux en toutes choses, se faisait précéder d'un courrier chargé de donner des ordres pour préparer les appartements sur la route. Le marquis, voulant jouer un mauvais tour à la présidente, fit retenir en entier l'auberge du village où l'un et l'autre devaient s'arrêter. Mais M.me de Murât trouva à se loger dans une maison particulière, où elle fut beaucoup mieux et rit à son tour de son orgueilleux

pas circuler, on servait un marcassin entier, une longe de veau accompagnée de trois poulets et de six pigeons, un gros esturgeon entouré de rougets. La grosse chère était l'ancienne tradition française et se retrouve dans toutes les sociétés primitives. Aux grosses viandes succèdent les extraits et les consommés, qui n'en conservent que le suc et l'arôme. Voy. P. Lacroix, XVIIP siècle. Institutions, usages et costumes, p. 3o,6.

(1) Thorigny, décembre 1780.

(2) Le baron de Montchenu, M. et M.me de Murinais amènent chez M.me de Murât plusieurs dames de Vienne. « Ils voulurent, dit-elle, coucher à la Saonne, malgré que tous les appartements fussent en proye aux maçons, menuisiers et tapissiers. Mais, comme c'étoit de leur goût, je ne m'en inquiétai pas. » De là on va à Hauterives ; la caravane se grossit en route et se dirige sur Revel et Thivoley (M.mc de Murât, les Rioux, 3o août 1767).

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voisin, qui eut à lutter toute la nuit contre d'incommodes insectes *.

Dans toutes les maisons opulentes il y avait une gouvernante ou femme de charge , fort respectée de tous et faisant en quelque sorte partie de la famille. Il en était ainsi à Franquières, à Cibeins, à La Rouillère. Elles reviennent dans toutes les lettres , où elles sont traitées de personnages d'importance et l'on ne manque pas de se rappeler à leur souvenir. Pour tous les domestiques les gages étaient peu considérables. Mais c'était là le petit côté de la question. Leur affection pour leurs maîtres était payée de retour et l'on se séparait rarement. — En 1802, M.lle de Franquières s'étonnait de ce qu'une excellente cuisinière à Grenoble demandât cinquante écus. C'était là, à ce que nous apprend Mercier, le salaire que recevait la plus médiocre dans les années qui ont précédé à Paris la Révolution. En 1680 on donnait dans notre pays six écus de gages pour le même service 2.

Revenons au luxe des villes. Les époques de décadence, les périodes de transition, où l'art, ayant épuisé toutes les formes d'un style , s'apprête à changer de voie , se manifestent par les mêmes svmptômes : la recherche , l'abandon des lignes sévères et la profusion des ornements ; le motif principal se dérobe de plus en plus sous l'envahissement des accessoires. C'est le gongorisme en poésie, en architecture le flamboyant; ce sont, pour la sculpture, les fontaines de la place Navone, à Rome, créations puissantes et tourmentées sorties du ciseau du cavalier Bernin. L'ameublement et l'ornementation intérieure suivent à leur tour la même pente. Au lieu des admirables bahuts de la Renaissance, véritables temples soutenus

(1) M."" de Murât à M."E de Franquières, 26 août 1765.

(2) Arch. de la Drôme, E. 684.

par de splendides caryatides, au lieu des cadres de glaces Louis XIV, dont les contours un peu rigides s'en vont, chargés de feuillages, s'arrondir en dômes, des meubles droits étalant sous nos yeux leurs médaillons réguliers et austères, vous avez le chantourné , la profusion des reliefs et des moulures, la ligne serpentine se tordant dans tous ses méandres et ses caprices. Mais il faut reconnaître qu'en ces proportions réduites le goût subit, par la déviation aux règles éternelles, de moins regrettables atteintes , et qu'ici la part de la fantaisie est autrement légitime. Traitées par des ouvriers habiles, qui se prêtent aux raffinements du temps, les merveilles de l'ébénisterie, de la tabletterie, de la serrurerie, les consoles et les fauteuils aux pieds tors, les chiffonnières et les bonheurs du jour, les bras de cheminées, les pendules, les surtouts et les coffrets à bijoux offrent cette variété inépuisable dans le joli, ces grâces cherchées et ingénieuses, seules qualités que pût comprendre le monde frivole auquel ces objets étaient destinés. Grenoble possédait à cette époque (1764) un véritable artiste , le tabletier Bouron ' ; mais son talent ne suffisant pas sans doute pour le faire vivre, le crédit de Létourneau lui avait procuré un des cinq emplois de monnayeurs à la monnaie de Grenoble. C'était un homme aussi probe que délicat, qui refusa , dans la crainte de restreindre le logement de l'essayeur, l'appartement que le conseil lui offrait à la monnaie 2. La plupart des objets précieux étaient demandés à Paris. M.me de Franquières fait venir deux paires de bras d'or moulu , d'environ cinq cents livres chacun , sans compter l'or en feuilles. L'usage de la vaisselle plate s'était généralisé. On

(1) Ses tabatières en racine de buis, pour lesquelles il avait inventé un vernis particulier, s'appelaient des bouronnes.

(2) LÉTOURNEAU, t. II, p. II 33, t. III, p. 121.

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citait à Lyon la vaisselle de vermeil de M.mc de Chavannes. Mais si les belles pièces d'argenterie, chefs-d'œuvre de Germain et des ciseleurs ses rivaux, sont devenues si rares, on doit s'en prendre aux ordonnances qui , dans les cas de pénurie du trésor public, obligèrent à porter l'argenterie à la monnaie. A l'époque de la guerre de la succession d'Espagne, Louis XIV donna le premier l'exemple de ce sacrifice. En 1759 des mesures du même genre furent prises : « Quant à votre montre, écrit M.llc de La Rouillère à M.Ile de Franquières, je vous assure qu'à votre place je différerais de l'envoyer à Paris. Dans les circonstances présentes , que sçait-on ce qui peut arriver ? Au moment où on n'y pensera pas , quelques visites chez les bijoutiers et quelques saisies chez eux. On espère que le changement de contrôleur général en amènera un dans l'esprit du roi. Nos Grandeurs à Lyon ont été les premiers à donner l'exemple; notre intendant même revint ici chez lui pour prendre des bourses de jetons pour faire la somme de vingt mille francs complète. Nombre de particuliers ont fait de même, mais encore davantage l'ont cachée. Il y en a qui l'ont fait mettre en lingots et vendre aux tireurs d'or ou aux Juifs. En un mot, il n'en paraît plus dans la ville; on mange sur l'étain et la fayence. Cela est universel. Plus de flambeaux d'argent ; ceux de cuivre leur succèdent, et l'on attend le mois prochain pour savoir si l'invitation ne se changera pas en ordre. »

On commençait à prendre le goût du bric-à-brac. M.lle de Franquières ayant vainement chargé son frère de lui chercher à Paris le portrait de M.me de Sévigné, fort en vogue alors chez les âmes sensibles, elle fut, plus heureuse auprès de M. d'Hugues, possesseur du château de La Garde- Adhémar , qui lui offrit un portrait de la célèbre marquise, peint, à ce qu'il paraît, dans les premières années de son mariage. « Il semble, mon cher frère, que M. d'Hugues ait lu dans nos

pensées le désir d'avoir une représentation satisfaisante de M.me de Sévigné. Ayant le projet de se défaire de sa maison, il nous a fait offrir de la manière la plus honnête et la plus pressante le portrait de M.me de Sévigné. Ainsi, à votre retour, vous la trouverez établie dans le salon. Elle vous recevra avec cet air caressant qui vous a charmé *. » Ce portrait était-il authentique et qu'est-il devenu ?

J. J. Rousseau avait mis à la mode le sentiment de la nature, et nos jardins se transformaient suivant l'imitation plus ou moins intelligente des Anglais. Sans doute on ne songeait plus à tailler les ifs en statues ou en pièces de jeu d'échecs. On disait bien, comme le prince de Ligne : « J'aime l'air jardin aux forêts et l'air forêt aux jardins 2. » L'application n'était pas toujours heureuse : en brisant la ligne droite, principe inflexible du vieil art des Le Nôtre , on ne s'inquiétait pas assez souvent d'ouvrir de larges horizons , ce qui doit être la préoccupation suprême des paysagistes, agrandissant ainsi en quelque sorte le cercle étroit dans lequel l'homme est condamné à vivre. Ce n'étaient que chinoiseries, boulingrins, allées serpentantes et contournées , tours de force dans un étroit espace. Quand ce microcosme en raccourci était couronné par une pagode ou un temple à l'amitié , il n'y avait absolument plus rien à désirer. Tandis que les Parisiens admiraient la Folie Boutin, objet des cruelles railleries d'Horace Walpole, les belles dames de Grenoble allaient à La Tronche visiter le fameux labyrinthe de M. de Barrai de Rochechinard. La noble maison d'Albon excellait en ce genre. La comtesse possédait, près de Paris , Franconville - la - Garenne , minutieusement décrit et illustré par le crayon 3 ; le marquis , son beau-père , habitait

(i) M."e de Franquières à son frère, 1788.

(2) Coup d'œil sur Belœil, 1781, p. 121.

(3) Description d'une partie de la vallée de Montmorency (par le Prieur). Tempe et Paris, 1784.

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dans la belle saison, aux environs de Tarare, la charmante retraite d'Avauges, où la nature était plus franchement acceptée. A Pusigneux, près de Morestel, appartenant à Louis-Félicien de Boffin, marquis de Pusigneux, lieutenant général des armées du roi , on a pratiqué dans le bois à la porte du château de grandes allées sombres et fraîches. Mais le sentiment général tenait pour la bimbeloterie. Laurent de Franquières visite en 1775 , près d'Amsterdam, la maison de campagne du Juif portugais Pinto, dont il est tout à fait charmé. « Je vous dirai seulement que toutes sortes de figures , de grottes et d'arcs de triomphe y sont distribués avec goût et représentés en pierres de couleur, en coquillages, en nacres et en émaux, ce qui forme un coup d'œil enchanteur. »

Le Dauphiné a eu de tout temps , surtout parmi les gens de robe et d'église, un certain nombre de bibliophiles. On trouve encore des volumes frappés aux armes des historiens Aymar du Rivail et Aymar du Périer; les croissants de Diane de Poitiers s'étalent sur les reliures de Le Faucheux , d'une splendeur royale, réunies autrefois par la favorite au château d'Anet. Calignon, dont M. le comte Douglas vient de renouveler la mémoire , possédait une bibliothèque précieuse , et l'on peut en voir le catalogue dans l'inventaire après décès conservé aux archives du château de Peyrins. Pierre IV de Villars , archevêque de Vienne, laissa la sienne au collège des Jésuites de sa ville archiépiscopale. Au XVIIe siècle, les noms d'Expillv et du docte Salvaing de Boissieu se présentent d'abord tout

naturellement. Apres eux vient une foule de conseillers et de jurisconsultes : Joachim de Lionne, Basset et Bouffier, François Barrai, Antoine de La Baume, Jean-Félicien Boffin, François Gallien, Antoine Guérin , La Porte de L'Artaudière et Thomé. Chacun d'eux a fait graver un fer, dans l'espoir de perpétuer sur le maroquin rouge et le veau fauve son blason et son souvenir. N'oublions ni Philippe Lagneau , l'ami de Boissat , réunissant à Grenoble les savants dans son cabinet, ni l'évêque Pierre Scarron. Chorier lui-même, possesseur de bons livres et d'importants manuscrits, recueillis par tous les moyens, dont il eût pu tirer un meilleur parti dant l'intérêt de la vérité ', mentionne Antoine Manille, professeur de droit à l'université de Valence. A côté de Marville il faut placer Claude et Gaspard Froment, professeurs au même lieu. Au siècle suivant, les collectionneurs et les amateurs les plus connus sont, dans la magistrature, Valbonnais, l'intendant Fontanieu, le premier président de Bérulle et Moreau de Véronne ; dans l'épiscopat, le cardinal Le Camus, qui donna aux Pères de l'Oratoire de Grenoble sa bibliothèque, estimée en 1707, à son décès, vingt mille livres (ainsi que nous l'apprend un document de la collection H. de Pina); Alleman de Montmartin et Jean de Caulet, à Grenoble (on sait que les livres de ce dernier, achetés par souscription après sa mort, formèrent le premier fonds de la bibliothèque publique) ; à Valence , Alexandre Milon de Mesne , dont la bienfaisance a

(1) Les livres de Chorier furent transportés de Grenoble à Toulouse, avec plusieurs manuscrits, dont les meilleurs ont disparu. Il est resté un catalogue des manuscrits (Notes de d'Aubais sur YHistoire des guerres du Comté Venaissin de Pérussis, p. 341, pièces fug. pour servir à l'histoire de France, ire partie). Le journal de Gordes en faisait partie. On trouve dans le bulletin de J. Charavay, N.° i56 (août 1868}, à l'article 22,942, mention d'une lettre autographe du duc d'Aumale, rappelant qu'il possède la correspondance originale de Gordes, lieutenant de roi en Dauphiné.

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laissé de protonds souvenirs ; dans la noblesse d'épée , le marquis de Monteynard , ministre de la guerre sous Louis XV. D'autres bibliothèques s'étaient conservées pendant plusieurs générations , comme celles des d'Ornacieu et des Falcoz de La Blache1.

Voilà la part des raffinés et des savants. Il est évident que les gens du monde ne se soucient guère de cartulaires ni d'incunables, et qu'à aucune époque ce ne fut leur affaire. Dans ma jeunesse, j'ai plus d'une fois entendu dire à des survivants du siècle précédent que de très - honnêtes femmes de leur connaissance ne se cachaient pas pour lire des productions plus que légères. Loin de rencontrer ici de pareils compromis, l'on ne prononce pas même le mot de roman, et si l'on se laisse aller jusqu'aux pièces de théâtre , on revient de préférence aux lectures sérieuses. M.me Lancelin de La Rollière, qui se pique de littérature et même de science , dévore dans leur nouveauté les pesants volumes de Gibbon et les voyages de Saussure. M.llc Cholier, toute simple et tout unie, parle une seule fois de livres et n'a garde d'y revenir. C'est à propos d'un voisin de campagne, qui aide la société réunie au château de Cibeins à charmer les loisirs de la villégiature en lisant à haute voix , l'après-midi , quelque livre d'histoire (sans doute Velly ou Rollin) et réserve pour la soirée les tragédies , apparemment comme plus récréatives. M.1Ie de Franquières promène sa curiosité de Fénelon à l'Hymne au soleil, de l'abbé de Reyrac, qu'elle admire trop, de Fontenelle au Mariage de Figaro. Son frère collectionne les brochures du fécond Jésuite dauphinois Jean-Joseph Rossignol. Quant à M.,Ie de La Rouillère, que ses

(1) Guigard, Armoriai des bibliophiles. — Ad. Rochas, Biographie du Dauphiné. —Bulletin de l'Académie delphinale. — J. Marion, Introduction aux cartulaires de Saint-Hugues. — P. Borel , Roolle des principaux cabinets et autres raretés de l'Europe, à la suite des Antiquités de Castres.

scrupules empêchèrent, malgré son âge, d'aller jusqu'au bout de la Nouvelle Héîoïse , elle s'est évidemment nourrie des ascétiques et des Pères de l'Eglise, dont elle porte l'ineffaçable empreinte. En définitive, les goûts étaient fort divers et le livre tenait moins de place qu'aujourd'hui. On lisait ou plutôt on parcourait moins.

N'oublions pas cependant, comme dit Voltaire, qui s'y connaissait bien , parce qu'il avait travaillé plus que personne à cette direction des esprits, que

Ce siècle ridicule est celui des brochures .

Des chansons, des extraits et surtout des injures '.

On a perdu le goût de cette saine littérature du siècle de Louis XIV, où le bon sens éclate sous toutes ses formes, comme dans les comédies de Molière. L'écrit de circonstance se colporte sous le manteau, d'autant plus recherché qu'il a été ou qu'il va être l'objet d'une condamnation. Les pamphlets et les nouvelles à la main tiennent lieu des revues que l'on n'a pas encore. Les questions de religion, de politique et de philosophie , les querelles des Jansénistes et des Jésuites , les remontrances des cours souveraines , les factums des procès célèbres et scandaleux , comme celui du comte de Suze contre M.IIe Bon, chanteuse de l'Opéra, se succèdent tour à tour et passionnent l'intérêt public. Il paraît que Giroud , libraire du parlement , selon la tradition de Nicolas , qui avait vendu l'infâme Aloïsia, attribuée à Chorier, se chargeait de procurer les livres interdits. C'est un poète local, fort avisé, en ce qu'il a gardé l'anonyme , qui nous donne ce renseignement :

Giroud ne fournit que livres de saison.

Il vend tous les romans , même les plus obscènes , Du diacre Paris les ridicules scènes ,

i E pitre à M.11' Clairon (176b).

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Les ouvrages pieux d'Arouet , de Rousseau ,

Des Quesnel, des Pascal, des Saint-Cyran, d'Arnaud ,

Tous les comptes-rendus , tout ce que contre Rome ,

Les dieux, la religion , les mœurs et l'honnête homme

Lui fournit Saint-Troyat, ce dodu confesseur,

Aux dépens du parti dont il est colporteur.

Ces écrits sont notés ; mais la cour s'en amuse ',

Le prêtre grenoblois Louis Troya d'Assigni, oncle de Giroud, était un janséniste forcené et rédacteur des Nouvelles ecclésiastiques, ce qui le fit mettre un moment à la Bastille; mais rien n'autorise contre ce fanatique de bonne foi les insinuations du versificateur inconnu, qui confond dans la même réprobation des noms si dissemblables.

Du salon du grave magistrat à l'arrière-boutique du marchand , à la mansarde du clerc de procureur, on rime à l'envi et à la diable. Le plus mince événement fait éclore des couplets satiriques. Autour des baptêmes et des mariages les petits vers pleuvent dru comme grêle. Un madrigal célébrant les charmes des demoiselles Périer, « filles d'un riche et honnête négociant de Grenoble » (1764), sans doute les grand'tantes de Casimir Périer, commence ainsi :

Lise et Marthon , sœurs et jumelles,

Possèdent mêmes agréments :

Beaux yeux, petits pieds, blanches dents.

Elles sont également belles ,

Elles plaisent également 2.

Cette poésie grossière de confiseur, à l'époque où, comme un roi prodigue , Voltaire semait sur les pas des pèlerines de

(1) Létourneau, t. in, p. 58i.

(2) Létourneau, t. ni, p. Iq-i-

Ferney ces milliers de vers d'une variété , d'une grâce et d'un éclat incomparables, indique qu'en province on se contentait de peu. Les célébrités dauphinoises, le fade poète Gentil Bernard , les deux frères philosophes Mably et Condillac n'ont pas d'influence sur la province, qu'ils ont abandonnée de bonne heure. En revanche , les sciences et l'érudition comptaient encore des représentants, comme le chanoine Barthélémy, qui a laissé en manuscrit une histoire du Dauphiné , le minéralogiste Binelli, Vallet , ancien lieutenant général de police. La Société littéraire de Grenoble, fondée en 1780 et d'où est sortie Y Académie delphinale , réunit les forces éparses. Valence se piqua d'émulation et établit, mais avec bien moins de ressources, une Société patriotique, que la Révolution fit bientôt disparaître. M.me de La Rollière annonce sa création en termes passablement railleurs : « Voilà toutes nos nouvelles , à moins que l'établissement d'une académie à Valence n'ait pour vous le prix de la nouveauté. Elle vient d'être patentée. Un savant de Hollande les a consultés par un mémoire en langue tudesque; je ne sais trop comment ils y répondront I, L'abbé de Saint-Ruf 2 est le président de l'auguste compagnie, quoiqu'il ne soit pas le plus fort. On dit que le plus capable, et je le crois, est M. de La Devèse, l'aîné . En attendant que ce corps

(1) La Société académique et patriotique partagea un prix sur l'électricité entre deux Hollandais résidant à Amsterdam (Ahnanach général du Dauphiné, 1788, p. 272).

(2) Jacques de Tardivon , dernier abbé et chef général de l'ordre des chanoines réguliers de Saint-Ruf, supprimé par un bref de Clément XIV du 1" juillet 1 77 1 . Voy. sur cette affaire les mémoires manuscrits de Michel Forest. — J. de Tardivon mourut à Valence, le ic' avril 1791.

(3) Pierre-Paul-René-François de Clerc, marquis de La Devèze, page du roi à la petite écurie, chevalier de Saint-Louis, ancien capitaine au régiment du roi, infanterie, marié en 1763 à sa cousine germaine, Magdeleine- Angélique de La Tour-du-Pin-Montauban.

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soit bien établi et ait pris quelque consistance , on en rit un peu '. »

Moins heureux que la Provence , se glorifiant de ses Vanloo et de ses Vernet, le Dauphiné ne possédait aucun peintre remarquable, et les beaux portraits que l'on admire encore dans quelques châteaux sont venus de plus loin. Mais la mode était aux sciences. M. de La Tour -du -Pin formait dans son château d'Allex un cabinet d'histoire naturelle ; M.me de Méximieux visitait à Lyon une collection du même genre appartenant a M. de Yillier.

Les théâtres étaient presque aussi multipliés qu'aujourd'hui, mais tout à fait délaissés par le beau monde. Un recueil, peu consulté aujourd'hui, nous apprend ce qu'était au commencement du XYILL siècle le théâtre à Lyon. « Nous fûmes toute une bande à l'Opéra, et nous v arrivâmes fort à propos pour aider à ces pauvres gens à en payer les frais , car la foule n'y est pas ordinairement fort grande. Mais aussi qu'est-ce que c'est que cet Opéra ? On jouoit Bcllcrophon , et Bacchus oiPan parurent chacun un manche à balai à la main. Les machines montroient la corde; les habits des acteurs étoient des plus crasseux, et l'orchestre répondoit parfaitement bien à la magnificence du théâtre 2. » En 1739, le président de Brosses, dilettante en toutes choses , passant à Lvon pour aller en Italie , se montra au contraire très-satisfait de la salle , des chanteurs et des danseuses. Mais là, comme à Aix, où les femmes sont absorbées parla passion du jeu, comme à Avignon et Marseille, l'indifférence du public est absolue J. Grenoble, fort mal par-

(1) M.mc de La Rollière à M.lle de Franquières , 10 janv. 1787.

(2) M.me du Noyer, Lettres historiques et galantes, 1741, t. 11, p. 196.

(3) L'Italie il y a cent ans ou lettres écrites d'Italie. Paris, i836, t. 1", p. 3, 28, 38.

tagé, n'avoit affaire qu'à des troupes errantes. Une réclame en faveur du sieur Desplasses , directeur du spectacle de cette ville, insérée dans YAlmanach général du Dauphiné de 1789 (p. 242), nous apprend que « l'on avoit admiré en foule, il y a quelques années, les grands talents de M.1Ie Sainval, l'aînée; mais en même temps le goût pour ce genre, qui ne souffre point la médiocrité, se dissipa, à raison de l'extrême foiblesse des acteurs avec lesquels elle jouoit et même du défaut absolu d'ensemble. »

La musique commençait à s'arroger une portion de la place qu'elle a prise depuis. Sans doute ce n'était pas encore cet art dangereux et charmant, interprète passionné des sensations les plus diverses de la vie , et ce n'est que par une prévision en quelque sorte prophétique que Fénelon avait pu dire : « Elle rend les âmes molles et voluptueuses; les tons languissans et passionnés ne font tant de plaisir qu'à cause que l'âme s'y abandonne à l'attrait des sens jusqu'à s'y enivrer elle-même — Les chrétiens, qui ne doivent jamais chercher le plaisir pour le seul plaisir, doivent-ils avoir en horreur ces divertissemens empoisonnés \ » Il fallait apporter une singulière complaisance pour ressentir une véritable émotion aux accords sortis de ces épinettes en bois de rose , si recherchées des amateurs de vieux meubles. Outre l'inévitable clavecin, on cultivait des instruments aujourd'hui abandonnés, comme le par-dessus de viole ou quinton, le tympanon et la mandoline. En train de devenir aveugle, M.me de Savaron essayait, en jouant de la vielle, de dérober quelques moments à ses ennuis.

Les premiers concerts s'organisèrent par souscription ; mais on prétendit bientôt les transformer en œuvres d'utilité pu-

(\) De l'éducation des filles, ch. xn.

AU XVIIIe SIÈCLH. 73

blique. A Lyon, le concert de l'académie des beaux-arts, sous la direction du consulat , faillit tomber faute des fonds nécessaires. En 1767 on fit une loterie, dont les lots gagnants consistaient en abonnements pour deux années. A Grenoble on avait recours à des expédients de môme genre. Nous avons sous les yeux un prospectus sans date pour le rétablissement d'un concert dans cette ville. L'orchestre devait être composé d'un maître de musique (sans doute le chef d'orchestre), de quatre violons, d'un alto, d'un violoncelle , deux bassons, deux flûtes et deux cors. Que diraient les amateurs d'aujourd'hui de cette pénurie d'instruments en cuivre. Le concert était une ressource pour les jeunes filles, que l'on n'entendait pas conduire à d'autres spectacles. Mais en définitive, malgré les phrases dépensées à ce sujet, le goût public était encore médiocrement prononcé. A défaut d'une institution permanente qui ne réussissait pas , on avait les artistes de passage , comme le sieur Berger, auteur du clavecin organisé, qui donna un grand concert spirituel le 15 avril 1764, et ce fut un événement '. Une autre fois on eut le corniste Ponto, sur lequel il serait peut-être difficile de donner aujourd'hui des renseignements bien précis. Grenoble avait l'enthousiasme plus facile que Lyon , où l'on avait l'occasion d'entendre les chanteurs ou instrumentistes fameux, venant d'Italie ou d'Allemagne.

Ce goût pour l'harmonie avait du reste pénétré dans les petites villes. Les affiches du Dauphiné (1785, p. 129) nous donnent le compte-rendu d'une solennité musicale à Romans, le 4 nov. 1785 , où le lecteur aimera sans doute à retrouver les noms de quelques familles encore existantes, qui ont acquis une notoriété historique dans notre province. La fête de

(1) Létourneau, t. m, p. -iHb.

Sainte-Cécile y fut célébrée par une messe à grand chœur et grande symphonie. « On a remarqué dans la haute -contre la voix de M. le chanoine Enfantin , dont le timbre est éclatant, sonore et pur; dans la taille, celle de M. Giraud, l'aîné ', douce, flexible et intéressante. M."e Nugues 2 a montré une voix facile et sonore, une bonne méthode de chant et une excellente prononciation. » L'écrivain anonyme faisait remarquer , avec une vanité un peu provinciale , que l'exécution de la messe avait été dirigée par M. Champein, sur lequel se réfléchit la renommée bien oubliée aujourd'hui de son frère , compositeur facile , peut-être trop fécond , auteur de la Mélomanie et de mainte autre pièce représentée au théâtre italien, avec des succès très-variables 3. Un banquet, suivi d'un concert et d'un bal, servit de complément à la fête.

De la musique à la médecine, la transition semble difficile, à moins qu'on ne se réclame d'un certain vague qui règne dans ces deux branches importantes des connaissances humaines. Peu sérieux en toutes choses, le XVIIIe siècle donna naissance à l'élégante spécialité du joli médecin des dames, si bien saisie dans le Cercle de Poinsinet (1764) 4, cette manière d'acteur (voilez -vous h face de vos perruques solennelles, dignes représentants de la vieille école, l'abomination a pénétré dans le lieu saint ) , des lèvres duquel on s'attend

(1) Amateur et exécutant distingué, père de notre vénéré maître, M. Emile Giraud , le savant éditeur du Cartulaire de Saint-Barnard.

(2) M.Ue Charlotte Nugues, sœur aînée du général baron Saint-Cyr Nugues.

(3) Stanislas Champein, mort le 19 sept. i83o, à 77 ans. C'est le père du critique musical Marie-François Champein.

(4) Voy. aussi la Faculté vengée, 1747 (par La Mettrie, le célèbre médecin et incrédule). — L'abbé Coyer, Lettres à une dame angloise. — Caraccioli, (pseudo). — Lettres du pape Clément XI V. Paris, 1776, t. Ier, p. 33.

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toujours à voir s'envoler la chanson comique; allié et complice naturel de la grande coquette, leur charlatanisme et leurs frivolités s'appuient et se servent réciproquement. « Les femmes de la plus haute société , écrivait le duc de Lévis , avoient pour leurs médecins une confiance tendre et soumise, et leur admiration sans bornes étoit accompagnée des attentions les plus recherchées. Je ne saurois comparer les sentiments de ces dames qu'à ceux que leurs grand'mères avoient à la fin du siècle de Louis XIV pour leurs directeurs , et, dans le fait, la préférence que de nos jours le corps avoit obtenue sur l'âme explique assez ce déplacement d'affection1. » L'ècorce de l'orme pyramidal fut un moment entre les mains de ces nouveaux docteurs un spécifique universel, qui avait du moins le mérite d'être parfaitement inoffensif. « Les médecins acquièrent leur réputation par les femmes, disait à son tour J. J. Rousseau, parce que c'est par eux qu'elles font leurs volontés. » De leur temps déjà, deux poètes erotiques, Ovide et Ronsard, se plaignaient de l'influence trop active exercée sur les femmes par les galants disciples d'Hippocrate '2. Nil novi sub sole.

En réalité , depuis les violentes invectives de Guy Patin , ce médecin trop irascible qui trahissait les secrets du sanctuaire, depuis les acres plaisanteries de Molière , demeuré incertain sur un trop grand nombre de points, le noble art de guérir, qui a enfanté de tout temps tant de dévouements et de grands caractères , auxquels nous aimons à rendre hommage , n'avait guère progressé. En tout cas, il était loin de ce qu'il est devenu aujourd'hui. Beaucoup tenaient pour les saignées et les pur-

(2) Souvenirs et portraits , 1780-1789. Paris, 181 3 , p. 237.

(3) Ovide, Héroides, épître xx, v. 1 33. — Ronsard, Amours, 1. 11, sonnet xi. vu (dans les Œuvres complètes, éd. Jannet, 1857, t. 1", p. 198). — Voyez aussi Bavle, Dictionn. histor.. article Aragon [Jeanne d').

gâtions mensuelles. Cet usage, fort ancien, se trouve déjà dans les prescriptions de la médecine égyptienne '. Les plus honnêtes gens du monde , croyant servir la vérité et l'humanité, poursuivaient avec une loyale et inflexible rigueur les procédés traditionnels et ne reculaient devant aucune conséquence, si triste qu'elle fût. « Je soutiendrai, par l'expérience que j'en ai faite, dit M.lle de La Rouillère, que les médecins donnent à gauche en prenant la mode de donner des rafraîchissants pour la petite vérole. » C'était cependant le traitement employé avec succès par Gervasi vis-à-vis de Voltaire, la nature sans doute aidant. La Faculté expédiait partout à grand renfort d'émétique les personnes atteintes de cette maladie, qui taisait alors de terribles ravages et contre laquelle il n'y avait de préservatif que l'inoculation , si remplie elle-même de périls. On la cherchait souvent assez loin. En 1757, M. et M.me de Barral-Montferrat , allant à Genève faire inoculer leur fils, visitèrent aux Délices l'auteur de \a.Henriade, et le poète, avec sa calinerie habituelle, adressa des vers à la marquise, qu'il nous dépeint dans sa correspondance comme « un joli salmigondis de dévotion et de coquetterie 2. »

La province ne songeait guère alors à aller consulter à Paris, dont la Faculté brillait de moins d'éclat que celle de Montpellier. A Lvon, on citait Olivier, Pestalozzi et le chirurgien Collomb; à Grenoble, Flauvant; à Valence, Daumont et Montresse; Montélimar avait Menuret, qui alla s'établir à Paris. Plusieurs collaborent au Dictionnaire des Gaules d'Expilly, qui reçoit de nombreuses communications dauphinoises,

(i) HÉRODOTE, 1. II, N.°. 77.

(2) Lettre de Voltaire à Argental, du ie' oct. 17D7. — Voy. Desnoiresterres, Voltaire aux Délices, 2e éd., p. 282. — Charles-Gabriel -Justin de Barrai de Rochechinard , marquis de Montferrat, en avril 1750 conseiller au parlement de Grenoble, avait épousé en 1741 Claudine-Françoise Vande de Saint-André.

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et à l'Encyclopédie, ce terrible canon, aujourd'hui rouillé, après avoir fait bien des brèches \ Mais c'était surtout en Suisse que l'on allait chercher les grandes lumières: Tronchin, à Genève, le fameux Tissot, à Lausanne, et à Saint- Gall, un charlatan médecin des urines.

Henri-François de Paule d'Aguesseau , conseiller d'Etat , fils aîné du chancelier, tomba malade d'une fluxion de poitrine en passant par Saint-Vallier. M. de Valernod lui fit offrir, ainsi qu'à M.me d'Aguesseau, « tout ce qu'il avoit chez lui qui pouvoit leur être utile; mais ils n'ont pas accepté grand chose. Quoiqu'ils soient au cabaret, ils prétendent qu'ils sont très-bien et se louent beaucoup des ressources qu'ils ont trouvées dans ce pays. Ils ne paraissent pas difficiles, pour des gens accoutumés au bien-être 2. » Le médecin du crû, qui avait abandonné l'oncle de M.mc de Murât pour une cure si illustre, ne réussit pas. M. d'Aguesseau mourut à l'hôtel du Sauvage le 31 décembre suivant, et son corps, d'abord déposé dans le caveau du chapitre de l'église paroissiale, fut ensuite transporté à Paris 3.

Sans être à beaucoup près aussi favorisées par la mode qu'aujourd'hui , les eaux minérales alors connues dans la région étaient fréquentées par un certain nombre de personnes. Aix attirait déjà le beau monde avec ses bals, ses tables de jeu et ses parties de plaisir dans un pays pittoresque ; quelques malades n'étaient pas rebutés par les affreux chemins conduisant à Vais et à Balaruc , et les moins ingambes prenaient ces

(1) Il est question de la collaboration de Daumont à V Encyclopédie dans la xvnL' lettre de Diderot à M."° Voland (Mémoires et correspondances . Paris, 1841, t. iev, p. 49).

(2) M.rac de Murât à M."' de Franquières, Les Rioux, z5 nov. 1764.

(3) Archives de la Drôme, B. i5ig. — Caize, Histoire de Saint-Vallier. p. 184.

eaux chez eux. On ordonnait les eaux de la Bœsse (?) pour les cancers. M.me de La Rollière nous a laissé le curieux tableau de la station de Saint-Georges , où . l'on employait le procédé curatif usité de nos jours à Louesche et à Saint-Amand. « Il s'est écoulé plusieurs siècles, Mademoiselle, depuis que je n'ai eu le plaisir de m'entretenir avec vous, ayant habité quelque temps dans un pays perdu, c'est-à-dire dans les montagnes du Vivarois, que les correspondances ne gravissent point. Elles sont toutes suspendues pendant le séjour que l'on y fait pour y boire des eaux minérales , dans lesquelles on se plonge ensuite, à la plus vive ardeur du soleil. C'est là le moindre des inconvénients qu'on y éprouve, car on y est pêlemêle, hommes et femmes, sains et galeux, rogneux, etc., pauvres et riches, dans un contenu d'eau de deux toises en carré. J'y ai vu jusqu'à quarante personnes à la fois, et lorsque la surface du fond est couverte , on se met les uns sur les autres. Ajoutez à cela une eau qui ne se renouvelle que par un fil et qui, par conséquent, est coupée au moins par moitié avec toutes les eaux que l'on a bues avant de s'y mettre. M. Daumont prétend que c'est du choc de tous ces sels réunis que naît le bien que chaque individu en reçoit pour sa santé et surtout pour les maladies de la peau. La peinture de ce cloaque est celle des bains de Saint-Georges, lesquels ne seroient pas supportables si on n'y alloit pas en société *. »

Les longues souffrances deviennent crédules. Alors, comme dans notre siècle de lumières, les trop nombreuses misères que la médecine orthodoxe ne parvenait pas à soulager, s'adressaient à des charlatans très-variés. Le magnétisme occupe une place d'honneur dans les volumineuses archives de la simplicité publique. Cagliostro fit un séjour à L)'on en 1784-

(1) M.me de La Rollière à M."e de Franquières, La Rollière, 20 août 1777.

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1785 , et le baquet de Mesmer y était déjà en renom. Le fils de M.me de Meximieux, condamné par les médecins, va au traitement deux fois par jour et jamais il n'en a ressenti aucune commotion ni impression de douleur, et donne maintenant beaucoup d'espérance. Mais l'adroit magnétiseur a eu la précaution de débarrasser son malade du vésicatoire qui l'épuisait et des cruels remèdes qui provoquaient une terrible irritation , et il conseille fort sagement l'air de la campagne. Quoi qu'il en soit, l'enfant ne se tira pas d'affaire.

« A Valence , on ne parle que du magnétisme ; les ballons ont eu leur tour , mais leur règne est presque fini I. » On emploie , sans beaucoup de succès , ce traitement pour une religieuse de N. D. de Valence, atteinte d'un cancer2. A Lyon, un nommé Game prétend guérir la même maladie par un procédé dont il se réserve le secret. Nous pourrions parler aussi des spécifiques conservés dans les familles. Mais cela n'aurait rien de bien intéressant ni de bien nouveau pour le lecteur. Nous arrêtons donc là notre chapitre médical.

Avide de plaisirs et de spectacles , docile à tous les entraînements de la mode , le XVIIIe siècle apporta autant d'emphase dans l'action que dans la parole. Beaucoup découvrent alors que la vie n'a d'autre but que celui de s'amuser et s'acquittent de cet office sur un ton de boursouflure réellement comique.

(1) Lettre de M.mc Danty à M.me Duclaux de Be'signan (Archives de la Drôme , E. 689).

(2) Le docteur ou amateur chez lequel se trouvait le baquet s'appelait M. de Lomé.

Toutes nos frivolités actuelles ont là leurs racines. Ce fut l'âge d'or des chandelles romaines; les artificiers se fourraient partout. Dans ce monde de convention , coquet et pimpant , qui reconnaît pour son peintre ordinaire l'auteur de Y Embarquement pour Cytbère, le naturel ne serait pas à sa place; l'égalité, qui va bientôt s' affirmer d'une façon brutale, n'est encore qu'une déclamation. A certains jours marqués, les grands seigneurs philanthropes et encyclopédistes se mêlent volontiers au peuple dans les grandes allées des parcs. En 177 1 Laurent de Franquières assista à une de ces grandes réjouissances. Le bourg de Châteauneuf-sur-Loire ayant été érigé en duché sous le nom de La Vrillière , en faveur de Louis Phelypeaux , marquis de Saint-Florentin , médiocre ministre de la marine , mais protecteur des gens de lettres, à qui le quémandeur Piron adressa une de ses plus humbles épîtres, M. et M.me de La Vrillière donnèrent à leurs vassaux une fête où six mille personnes vinrent d'Orléans. On représenta après souper une comédie, jouée par le fameux Pré ville ; trois mille lampions étincelaient en guirlandes dans l'ombre des vastes jardins. La nouvelle duchesse alluma la première lance du feu d'artifice, apporté de Paris et dont le bouquet se composait de quatre cents fusées. En 1775, l'élévation de M. de Clermont-Tonnerre à la dignité de duc et pair donna lieu à Grenoble à des fêtes du même genre. Domène et Embrun voulurent suivre l'exemple de la capitale de la province \ A défaut d'un duché, qui ne s'accordait pas tous les jours, de plus humbles occasions suffisaient du reste à ces solennités. Le marquis de Barrai La Ferrière , chef de la branche aînée des Barrai , voulant honorer la vertu champêtre, à l'instar de Nanterre et de Salency, institua dans sa terre de Saint- Aupre, près de Voiron, un cou-

(1) Affiches de Dauphiné, 1775, p. 42, 54.

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ronnement de rosière, qui se célébra chaque année jusqu'à la Révolution l.

Les Proverbes de Carmontclle , le Devin du village de Jean- Jacques, le Théâtre d'éducation de M.mc de Genlis et l'exemple de la cour mirent en honneur la comédie de société. M.mes de Marcieu , de Marnais et de Loras jouèrent à Aix-les-Bains , devant le prince de Chablais 2. Le baron de Bruyères Saint- Michel , commandant à Crest , donna le même genre de divertissement aux habitants de cette dernière ville 3. M.mc de Murât nous raconte une partie villageoise : « J'ai vu M.me de Montchenu de Châteauneuf, venue à Sablons en s'en retournant en Berry. Nous avions précisément dans ce temps-là une comédie dans notre voisinage , ce qui fît que nous fûmes plus à même de lui procurer quelques amusements. C'étoit à Serrières M. et M.11" Genevès qui jouoient les Plaideurs. Après la comédie, je priai à souper toute la troupe des comédiens, qui dansa toute la soirée au son du tambour de basque. Mon bal fut un peu mélangé. L'on fit venir quelques paysans et paysannes du village , qui touchent fort bien du tambour et qui dansent très-bien. Nous fîmes un souper fort gai 4. »

Les bals, très-fréquents, n'offrent rien de bien particulier. « Les plaisirs de cette ville (Lyon) ont été très-brillants ce carnaval, et l'on a eu moins de peine à trouver de l'argent pour s'amuser que pour le vaisseau. On vous porte une description de la dernière fête donnée à Champagneux , fort bien écrite et fort plaisamment. C'est un imprimé qui a pour titre : Bulletin de l'armée des plaisirs. M.me de La Roue , qui est dé-

(i) Affiches de Dauphiné, 1781.

(2) M.™0 de Franquières à sa fille, s. d. (probablement 17721.

(3) M.rae de La Rollière, 16 nov. 1781.

(4) M.mc de Murât à M.lle de Franquières. Aux Rioux, 25 nov. 1764.

signée comme La feld-maréchale , fait semblant d'être fâchée contre les quatre jeunes gens qui ont fait cet écrit. (MM. de La Verpillière le cadet, de Telins de Cutis, Dugas de Bois- Saint-Just le fils. l Je n'ai pas bien entendu le nom du quatrième, mais ce sont les deux premiers qui y ont eu le plus de part; M. de La Verpillière a fait le préambule et M. son père l'a mis aux arrêts pour 15 jours.) Dans le monde on est persuadé qu'elle est fort contente qu'on la mette à la tète de si bonne compagnie , d'autant plus qu'on la fait très-bien manœuvrer. Il est vrai qu'elle commande des brigades dont les noms sont un peu méchants. Mais comme on ne désigne personne, cela n'a l'air que d'une plaisanterie — Celui qui doit être piqué d'être cité dans cet ordre de bataille , c'est M. de Mion 2, qui l'est comme maréchal des logis, parce qu'il est indécent qu'un homme qui est à la tête d'un corps de robe, le soit aussi des bals et des plaisirs 3. »

Mais le ballon fut le grand divertissement du temps , devant lequel un moment tout s'effaça. On parlait sur tous les tons, en prose et en vers , d'arracher la foudre des mains mêmes de Dieu et le fameux hémistiche de Franklin :

Eripuit cœlo fulmen

n'était pas une vaine image. Les premières découvertes de la physique et de la chimie flattaient cette rage aveugle, qui depuis ne s'est pas éteinte , d'élever l'orgueil de l'homme sur les

(1) Le futur auteur de Paris , Versailles et les provinces.

(2) Barthélémy- Jean- Claude Pupil, seigneur de Mions, premier président en la cour des monnoies, sénéchaussée et présidial de Lyon, père de la marquise d'Ornacieu.

(3j M.lle Cholier à M.llc de Franquières, s. d. (1762).

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ruines de la divinité. Les jactances de la science, que les plus graves déceptions ne parviennent pas a déconcerter, dont on constate l'impuissance absolue dans la lutte solennelle engagée de nos jours avec un insecte microscopique, l'infaillibilisme naïf réclamant en faveur d'hypothèses une soumission déniée aux doctrines de l'Église, cette étrange facilité à passer des ridicules conceptions de Dupuis a l'ingénieux roman de la sélection et du Darwinisme, rejetant pendant longtemps, afin de faire échec à la Bible, l'unité de la race humaine pour aboutir à l'homme-singe ou à l'homme-têtard, cette forfanterie gasconne, qui va toujours croissant, a ses racines dans les basfonds de nos passions ' .

Tout entier on se jeta du côté de la Montgolfière, récemment inventée. Ce comble de toutes les audaces, cette prétention de parcourir l'espace à son gré et de maîtriser l'infini remuait les plus chers et secrets instincts. Ce ballon , gonflé par un feu de paille, s'élançant à la conquête du ciel, pour devenir aussitôt le jouet des vents qui le déchirent et retomber sur la terre en masse inerte , n'est-ce pas le juste emblème des orageuses destinées du siècle , qui , après s'être abandonné aux plus folles espérances, retombe, à la fin de sa course, souillé, meurtri et sanglant? La correspondance de M.1Ie de Franquières reflète l'attention fiévreuse avec laquelle toute la France suivit l'ascension au château de La Muette , près Paris , et celle

(1) Le malin Voltaire semblait pressentir ces débauches de la science lorsque, sous le pseudonyme de docteur Akakia, il flagellait de sa verve impitoyable son ennemi Maupertuis : « Nous ne porterons plus envie aux crapauds et nous n'en parlerons plus en style de bergerie.... Nous laissons à Dieu le soin de créer des hommes comme bon lui semble, sans jamais nous en mêler. » (Diatribe du docteur Akakia; Traité de paix entre M. le président et M. le professeur, le icv janv. 1 753). Dans les Facéties.

Après Corneille Agrippa, il y aurait un beau livre à faire : De l'incertitude des sciences.

de Montgolfier à Lyon (4 juin 1784), à laquelle la participation d'un grand seigneur étranger, le prince Charles de Ligne, et la présence du roi de Suède, dont on attendit en vain des récompenses honorifiques , donnèrent un éclat tout particulier. « Les étrangers venus à Lyon ont laissé beaucoup d'argent. Il n'en coûtera pas si cher aux Dauphinois, écrit Laurent de Franquières, grâce à la maison ouverte de M.me de Sassenage, qui se sera approprié sans doute cette curieuse découverte , honneur qu'elle fait à tous les phénomènes. »

Le Dauphiné , si voisin de la patrie de l'inventeur du système et qui donna le jour à d'Arlandes, le premier aéronaute, prit sa part de l'engouement général. En janvier et février 1784 les expériences se succédèrent à Grenoble, par M. de Barrin , au château de Pisançon , sous la direction de l'abbé de Mably , . à Chabeuil, par M. de Laurencin l. On ouvrit des souscriptions. L'académie de Lyon proposa pour la direction des aérostats un prix, dont l'intendant M. de Flesselles et le marquis de Saint- Vincent promettaient de faire les frais. La poésie s'en mêla aussi, et l'on composerait un gros volume en réunissant cette littérature de circonstance. Mais, avec cette légèreté de l'esprit français, qui ne sait pas attendre et court à quelque mode nouvelle , l'enthousiasme se tourna bientôt en lazzi et s'évapora en chansons ne brillant pas par le sel attique 2.

'1) Affiches de Dauphiné, 1784.— Rochas, Biographie du Dauphiné , article Arlandes.

2 Sur un globe bizarre,

Chacun dorénavant , Plus assuré qu'Icare , Dirigera le vent.

Ah ! si l'Académie Vient un jour s'y loger, Nul vaisseau, je parie.

Ne sera si léger.

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Sans parler dos pièces de Vaueanson , sur lesquelles nous n'avons rien de nouveau à dire, d'autres phénomènes, pour parler comme M. de Franquières, occupèrent le public. En 1753 on exhiba à Grenoble un automate parlant, qui eut autant de succès que de nos jours le décapité parlant. Le truc était le même et fut découvert à Strasbourg : un homme caché répondait aux questions ". La baguette divinatoire, mise en vogue par le maçon de Saint-Véran , Jacques Aimar, conservait encore des partisans, qui faisaient couler des flots d'encre en faveur de la rhabdomancie 2.

Le XVIIIe siècle a dans le sang le virus de toutes les curiosités malsaines. Parmi ces imposteurs vulgaires, conjurateurs de fantômes , chercheurs de pierre philosophale , inventeurs de panacées, ancêtres évidents de certains hommes se prélassant aujourd'hui sur les tréteaux politiques, Cagliostro se dégage et remue les foules presque autant que Voltaire. Une super-

Le gaz de cour est bien puissant, Il n'a pas de durée,

Eh bien !

C'est qu'il est de fumée.

Dugas de Bois-Saint-Just (Paris, Versailles et les provinces, t. m, p. 46, rapporte une curieuse conversation de Montgolrier : « On m'offre des terres ou de l'argent; l'homme qui travaille pour la gloire n'a pas l'ambition de s'enrichir. On me propose souvent des décorations qui ne peuvent que me confondre avec une foule d'artistes. — A quoi prétendriez-vous donc ? — A quoi! s'écria-t-il avec emphase, au privilège exclusif des messageries aériennes. »

(1) Létourneau , t. iCI, p, 1 33, 144, 202.

(2) Affiches de Dauphiné, îyyS, p. 1 35, 1 36, 182. — La physique occulte, vu Traite de la baguette divinatoire , La Haye, 1762. Le chapitre ix est intitulé : Les corpuscules de la transpiration insensible des meurtriers de Lyon répandus dans l'air ont pu facilement s'insinuer dans l'homme à la baguette par la respiration insensible. Combien cette observation peut contribuer à perfectionner la médecine.

stition grossière semble gagner tout ce qu'a perdu la foi. Dieu méconnu , le sens commun outragé se vengent sur la pauvre raison défaillante. Ces raffinés de débauches, ces fanfarons d'incrédulité, ces esprits dédaigneux et subtils se prêtent volontiers aux jongleries ridicules qui s'adressent à leur avidité, à leur fol amour du merveilleux, à leur vanité et à leurs terreurs secrètes, qui flattent leurs passions et leurs vices. Ainsi l'on voit une femme de la cour, la marquise de L'Hôpital, cbusine de celle dont nous avons déjà parlé, s'en aller en partie de plaisir voir le diable chez une prétendue sorcière, ce qui occasionna à la dame une aventure fort désagréable *.

Notre province a quelque droit à revendiquer une visionnaire qui eut avec l'éternel ennemi du genre humain des colloques d'une nature moins frivole. De la même famille que l'évêque d'Orléans, prélat mondain qui tint la feuille des bénéfices sous le ministère Choiseul, M.1,e de Jarente , de la branche des marquis de Sénas , à laquelle appartenait la seigneurie de Lus-la-Croix-Haute , avait épousé un général espagnol, Dom Valentin de La Croix, vice-roi de Galice. Après une jeunesse orageuse, ayant perdu son mari et sa fortune, elle se convertit à un mysticisme mal réglé , au service duquel elle apporta ses grâces surannées. Selon un original allemand, ambassadeur de Danemark à Paris , dont on a de curieux mémoires, elle exorcisa le maréchal de Richelieu, qui s'y prêta volontiers, mettait les revenants en fuite et guérissait les malades par l'imposition des mains. Entrée en relations avec le théosophe Saint-Martin, dont elle adopta une partie des doctrines, elle compta à son tour parmi ses adeptes Cazotte, se mêlant aussi de prophétiser. Mais ses succès furent éphémères :

(i) Marquis d'Argenson, Mémoires (édit. Jannet), t. iv, p. 71.

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elle finit, comme de juste, par disparaître dans le ridicule et l'oubli l.

Pendant que ces rêveries avaient cours parmi les hommes du monde, l'ignorance était assez générale chez les classes inférieures pour qu'une éclipse ayant eu lieu en avril 1764, Mgr de Caulet crut devoir prendre la précaution de la faire annoncer en chaire dans son diocèse, afin de prévenir les terreurs des gens de la campagne2.

La lutte d'intérêts entre les trois ordres tendait de plus en plus à perdre en intensité et en violence. En Dauphiné, la solution du fameux procès des tailles fut un premier pas vers l'égalité de l'impôt, et l'on sentait s'approcher la nuit solennelle du 4 août, où les privilégiés renoncèrent d'eux-mêmes aux avantages pécuniaires qui les séparaient du reste de la nation. Mais un travers essentiellement français, l'antagonisme des vanités, fut une des causes les plus actives de la chute de l'ancienne société. Dans cette hiérarchie compliquée, où les mœurs, dépassant de beaucoup l'organisation légale, superposaient une infinité de couches sociales, dont les différences étaient souvent toutes de convention , le dédain ne cessait de descendre et la jalousie de remonter. Sans prétendre adopter le système de G. A. de La Roque, admettant vingt espèces de

(1) Mémoires du baron de Gleichen, p. 149 et suiv. — Bulau, Personnages énigmatiques, histoires mystérieuses, trad, Duckett, t. i", p. 388.

(2) LÉTOURNEAU, t. III, p. 273.

noblesses différentes *, on ne peut nier cependant que quelques générations de plus ou de moins ne créassent des limites infranchissables. Essayons de donner une idée de ces nuances, difficilement perceptibles aujourd'hui. M. Charrier, baron de La Roche, neveu de l'évêque de Versailles, s'opposait au mariage de sa belle -sœur avec M. de Meximieux, peu flatté de céder le pas dans sa propre famille à un marquis, officier aux gardes françaises , tandis qu'à sa place un baron de race féodale se fût regardé comme infiniment au-dessus des Tocquet de Montgeffond de Meximieux , anoblis à prix d'argent à la fin du XVIe siècle par les ducs de Savoie. Ce en quoi cette époque l'emportait du reste sur la nôtre , c'est que la richesse , la moins morale et souvent la moins intelligente des aristocraties, n'y tenait pas le premier rang. De toutes les superstitions, celle du veau d'or fut toujours la plus condamnable.

Revenons aux petites prétentions d'alors, dont un auteur provençal, ami de M.llc de Scudéri, Pierre d'Ortigue, sieur de Vaumorière , a tracé un plaisant tableau : « Eraste. Vous avez connu Clitandre ; vous savez qu'il étoit né dans une bourgeoisie assez basse et qu'une charge qu'il avoit chez le roi n'étoit guères plus considérable que son extraction. Cependant on le recevoit agréablement chez les personnes de la plus grande qualité et c'étoit sa conversation qui lui donnoit ces entrées. Je puis même dire qu'il auroit extrêmement plu s'il eût fait réflexion sur ce qu'il étoit. Mais il laissoit paroître plus de vanité que d'esprit dans ses paroles et dans ses manières. Un jour où il se trouva chez une princesse, où il n'y avoit que des personnes de distinction, il s'adressa à de vieux seigneurs qui avoient des gouvernements de provinces ou de grandes lieutenances de roi et leur parla de Versailles comme on par-

^1) Traité de la noblesse; Rouen, 1735 , préface.

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leroit du Japon à des gens qui n'auroient jamais vu la carte. On se regarda, on sourit... Enfin la présomption aveugla Clitandre de telle sorte qu'on se laissa de l'écouter et de le souffrir.

» Cléoxice. J'ai une voisine qui ne le cèderoit en rien à votre Clitandre. Elle est femme d'un officier de chez le roi, dont la charge est trop petite pour être connue. Cette voisine, dont je ne sais seulement pas le nom, vient d'ordinaire travailler en tapisserie avec des filles qui me font un lit. Il y a environ quatre mois que je la trouvai plus triste qu'à l'ordinaire, et comme je lui en demandai la raison : Quoi '• Madame, me répondit-elle avec la plus grande surprise du monde , vous ne savez pas que le roi part demain pour son voyage de Luxembourg et que mon mari est obligé de le suivre ? Sans mentir, ajouta-t-elle en soupirant, les femmes de la cour sont bien malheureuses , elles payent bien cher en certaines occasions les honneurs qu'on leur rend en d'autres rencontres, je vis hier entrer dans votre appartement une présidente dont le visage me parut bien tranquille. Je vous assure sincèrement que dans mon affliction je pensai souhaiter d'avoir un mari de même profession que le sien, pour jouir d'une vie plus douce l. » Ce passage, sans doute un peu long, nous a paru curieux, en établissant que de tout temps la morgue et la vanité, bien loin d'être inhérentes à la position, découlent tout uniment du caractère.

Les La Valette étaient allés se loger au faubourg Saint- Germain. « Ils sont, dit M.lle Cholier, dans un quartier qui ne leur convient guère, habité par des grands seigneurs, que sans doute ils ne verront pas. » Cependant M. de La Valette avait une place auprès de M,mc Louise de France , qui lui

(1) L'art de plaire dans la conversation; suivant la copie imprimée à Paris, 1690, p. i5 1.

accordait une certaine confiance et lui fit don d'une riche tabatière comme témoignage de satisfaction pour ses services. On sait que les Planelli de La Valette, qui paraissent s'être enrichis dans le commerce à Lyon, au commencement du XVIIe siècle , prétendaient sortir d'une maison du même nom originaire de Bitonto , dans la Pouille , célèbre par son dévouement à la dynastie angevine. Sur les renseignements ou les rêves de quelque généalogiste empressé, qui faisait de ces seigneurs napolitains une branche cadette d'une famille catalane, M. de La Valette profita du voyage en Espagne de son neveu Laurent de Franquières pour éclaircir la vérité du fait et tâcher , le cas échéant , de se faire reconnaître. Le jeune homme découvrit , non sans peine , dans un faubourg de Barcelonne , un M. de Planelly, qui ne savait pas un traître mot de français, ce qui rendit la conversation fort pénible. Il accueillit avec une froideur marquée ce visiteur inattendu, croyant avoir affaire à un mendiant d'une certaine étoffe , peutêtre à pis encore, d'autant que notre Dauphinois commit la maladresse de demander à son hôte quel état il avait embrassé. A quoi l'hidalgo répondit avec une morgue toute castillane que depuis huit cents ans les Planelly vivaient de leurs rentes et qu'il comptait bien suivre le noble exemple de ses ancêtres. « En Espagne, ajoute le narrateur, c'est un état fort considérable que de n'en point avoir, et il n'y a que les seigneurs de première volée qui se piquent de cette distinction. » Fort entiché de sa race, illustre selon lui dès le temps de Charlemagne , l'Espagnol refusait de reconnaître des Planelly habitant comme lui Barcelonne et se montra peu disposé à nouer des relations de parenté avec des étrangers dont il n'avait jamais ouï parler. D'ailleurs la différence des armoiries acheva de tout gâter.

Les généalogistes officiels eux-mêmes se prêtaient quelquefois aux prétentions des familles. L'historien de l'expédition

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du duc de Guise à Naplcs , le comte de Modène, a laissé des mémoires inédits fort curieux sur le connétable de Luynes, dont une copie, provenant des papiers de la maison d'Aulan, appartient aujourd'hui à un amateur dauphinois bien connu, M. Chabrières - Arles , et nous a été communiquée, avec l'agrément de son généreux possesseur, par M. Lacroix, qui en prépare la publication. Nous y trouvons l'anecdote suivante : « Le sieur du Haillan, historiographe de France ', qui fit les généalogies d'une promotion de chevaliers de l'Ordre du Saint-Esprit, dit un jour à un homme de qualité, à qui je l'ouïs dire, qu'il avoit mangé d'un mouton dont la peau étoit dans le rang des titres produits dans les preuves d'un chevalier. »

Un bel esprit de la cour de Louis XIV, fils d'un intendant de la province de Languedoc , Choisy, historien dédaigneux des sources, qui jouit en son temps d'une certaine vogue littéraire, après avoir été dans sa jeunesse, déplorée plus tard , le prototype de Faublas , raconte que sa mère lui répétait souvent : « Ne soyez point glorieux et songez que vous n'êtes qu'un bourgeois. Je sçay bien que vos pères , que vos grandspères ont été maîtres des requêtes , conseillers d'État ; mais apprenez de moi qu'en France on ne reconnoît de noblesse que celle d'épée. La nation guerrière a mis la gloire dans les armes 2. » Depuis lors la variation avait été grande sur cet objet, et « les gens tenant la cour de parlement », même les fils des secrétaires du roi prenaient leur noblesse tout à fait au sérieux. Mais entre les gentilshommes de nom et armes et les nouveaux anoblis les brocards s'échangeaient à l'envi. M.lle de

(1) Bernard de Girard, seigneur du Haillan, auteur de VEtat et succès des affaires de France, mort en 16 10.

(2) Choisy, Mémoires pour servir à Vliistoire de Louis XIV ; Utrecht, 1727, t. i", p. 23.

La Rouillère nous fait le piquant tableau d'une ancienne famille écossaise, fixée dans son voisinage, chez laquelle les parchemins abondaient plus que les écus. « Vous conservez donc encore, ma chère cousine, le souvenir des charmantes voisines dont je vous ai fait quelquefois le récit des amabilités. Vous sçaurez que, grâces à Dieu, il y a deux ans et plus qu'elles sont avec leur famille absentes de ce pays, et qu'ayant si bien rangé leurs affaires que leurs créanciers dans ces montagnes les poursuivant et ayant fait saisir les revenus de l'oncle I en conséquence, parce qu'il répondit de tout, toute cette troupe s'est retirée dans la maison ou gentilhommière paternelle en Bourgogne, auprès du père, lequel de son côté j'ai l'honneur de connaître pour un homme des plus singuliers et terrible à vivre, se disant originaire d'Ecosse et, ce qui va tout de suite, cousin du roi Jacques, en conséquence haut comme les monts et se faisant appeler, par qui le veut bien à la vérité, ce n'a pas été de nous dans ce pays-ci, milord Danstruder. Ce n'est pas le tout : il se déteste avec son frère le prieur, au moyen de quoi le brouillamini a bientôt été entre eux ; mais comme ils sont obligés de rester dans la gentilhommière jusqu'à ce que les revenus du prieuré soient liquides, ils se sont séparés et partagé la maison, où chacun fait son ménage, c'est-à-dire le père seul d'un côté et l'oncle de l'autre, avec le reste de l'aimable famille. Ils nous font espérer l'agrément de les avoir le printemps prochain à Montrottier, où ils nous mandent qu'ils feront un séjour en allant à Leignieu 2

(i) L'abbé d'Anstrude, prieur, et en cette qualité seigneur de Montrottier, près de Tarare.

(2) Leignieu, hameau de la paroisse de Trehns en Forez, près de Boèn, où il y avait un chapitre de chanoinesses régulières de l'Ordre de Saint- Benoît, dépendant de l'abbaye de Savigny. On exigeait des preuves de cinq degrés de noblesse du côté paternel.

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conduire une nichée de petites filles, progéniture du frère,

pour les faire recevoir chanoinesses C'est donc un plaisir

que j'aurai de voir cette troupe de chanoinesses dans le triomphe de leur gloire , avec la grande bandolière dont elles sont à présent décorées comme les dames d'Alix \ Cela brillera sur notre montagne 2. »

Parti de plus bas , le trait contre la vieille noblesse dégénère en grossièreté. « Une femme de grande maison avoit épousé un homme de robe ; une de ses aniies lui demandant pourquoi elle avoit fait ce mariage, elle répondit qu'elle y avoit été contrainte pour légitimer une foiblesse. — Ah! Madame, reprit la confidente, six bâtards vous auroient moins déshonorée qu'un enfant légitime venu d'un tel mariage 3. »

Ni la vanité, ni par conséquent la raillerie ne s'arrêtaient à la limite de la noblesse. M. Barnave, père du froid rhéteur, qui eut une belle heure dans sa vie, celle où il renia courageusement ses erreurs passées , était un procureur habile, dont M. de Franquières recommandait les services à son gendre, M. de Bressac. Le populaire prétendait que le bonhomme avait un peu trop oublié dans ses nouvelles grandeurs qu'il était sorti autrefois des montagnes du Diois à la conquête de la fortune en habit de cadis. M.me la procureuse , qui était

(i) Alix, village sur la paroisse de Marcy-sur-Anse en Lyonnais, aujourd'hui commune du canton d'Anse, où il y avait aussi un chapitre de chanoinesses.

( 2 ) Voyez sur les d'Anstrude d'Hozier , La Chenaye Desbois et Fr. Michel , Les Ecossais en France.

(3) Létourneau, t. m, p. 667. Cette anecdote, probablement apocryphe remonte plus haut que le XVIII0 siècle. — Amelot de La Houssaye, dans ses très-peu exacts Mémoires critiques et littéraires, la met sur le compte de Catherine Chabot, marquise de Mirebeau, mariée en secondes noces à Claude Viguier, pre'sident au parlement de Metz. Voy. Chassant, Nobiliana, p. 179, et le P. Anselme, t. iv, p. 3 7 4.

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