LA VIE DE PROVENCE
tranquille sans le mouvement continuel de cette milice nationale , qui s'assemble sans cesse dans les environs de plusieurs lieues à la ronde, entre autres le 31 de ce mois. Elle doit être très-nombreuse à Valence même. Il doit en venir de la Guillotière, s'il faut en croire le bruit public. On ne saura où loger tous ces étrangers. L'on croit que la maison de ville, qui aujourd'hui est souveraine, les distribuera dans toutes les maisons particulières, sans aucune distinction d'état. A l'occasion du passage du régiment de Bourgogne on poussa le ridicule jusqu'à envoyer trois soldats dans chaque couvent, qui payèrent leur dépense au cabaret. Vous avez connu l'aventure malheureuse de M. d'Albert 1, qui exigerait une réparation bien éclatante; mais, au point où en sont les choses, on doute si justice lui sera rendue. »
« 10 mars 1790. La municipalité de Valence, quoique composée en partie assez bien pour l'instruction, vient déjà de donner une preuve de foiblesse en condamnant à l'amende de cinquante livres un abbé pour avoir fait une légère plaisanterie sur ce que la milice- nationale faisoit une quête pour fournir aux frais de la route pour aller à Vienne. 200 personnes de la milice ont attendu le jugement de cet abbé dans l'antichambre des juges, disant que si on ne le condamnoit pas, ils se feraient justice eux-mêmes, et, en attendant, M. l'abbé
Robert, le prétendu coupable, étoit entre leurs mains
M. de Veynes est le seul noble dans notre municipalité, et encore n'est- il que parmi les notables; il part incessamment
(1) Le comte d'Albert de Rions, officier général de la marine française, commandant le port de Toulon. Il voulut interdire aux ouvriers de l'arsenal de faire partie de la garde nationale; ce qui excita une insurrection, dans laquelle les troupes de ligne l'abandonnèrent. Il fut arrêté par les insurgés, avec deux autres officiers, et traduit à la barre de l'Assemblée nationale, qui le fit relâcher.
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pour Paris, pour y vendre ses meubles, ne se trouvant plus assez riche pour habiter cette capitale, d'après les nouvelles charges dont il est menacé. »
L'artillerie était commandée à Valence par le vicomte de Voisins , élevé depuis deux ans au grade de maréchal de camp et qui appartenait à une illustre famille venue autrefois de l'Ile-de-France en Languedoc, a la suite de Simon de Montfort. Le 10 mai 1790, prévenu qu'il devait y avoir des troubles et que la populace essaierait de pénétrer dans la citadelle pour s'emparer des armes qui y étaient renfermées, il fit renforcer de cinquante hommes le piquet de garde et battre la générale. Un soldat, ayant déclaré qu'il ne tirerait pas sur ses concitoyens, fut, dit-on, mis en prison par son ordre, et, pour achever de le rendre suspect, on l'accusa d'intelligences avec les princes émigrés. La municipalité l'engagea à venir dans l'église Saint-Jean donner des explications devant le peuple assemblé. Il monte en chaire, mais sa voix est aussitôt couverte par des cris tumultueux, qui demandent son remplacement et son arrestation. Au moment où il descend de la chaire, il est, malgré les efforts d'officiers municipaux, qui cherchent à le protéger, percé de deux coups de couteau et étendu mort d'un coup de fusil, qui vient l'atteindre par derrière. Son cadavre fut traîné à travers les rues par une populace ivre de sang . S'il faut en croire une brochure publiée à cette époque 2, Savoie -Rollin, avocat général au parlement, aurait couronné de ses mains le canonnier qui avait assassiné par
(1) Moniteur du 19 mai 1790, séance de l'Assemblée nationale. — Biographie moderne. Leipzig (Paris), 1806, t. iv, p. 477.
(2) Lettre au roi le i5 juin 1790, s. 1. n. d., signée un françois royaliste. Selon M. Gariel, dans la Petite revue des bibliophiles dauphinois, p. 128, l'auteur de cet écrit serait le chevalier de Bressac. Le Dictionnaire des anonymes, de Barbier, l'attribue au contraire à Antoine de Ferrand.
derrière le malheureux vicomte de Voisins. Dans une lettre datée du 20 mai, M.rae de La Rollière dépeint l'effroi qui s'était emparé de tous les honnêtes gens. « N'avez-vous pas frémi , ma chère amie , des scènes horribles dont Valence a été le théâtre le 10 de ce mois? Heureusement pour moi, j'étois à la campagne et ne suis de retour que depuis le 16, où j'ai trouvé tout le monde dans la terreur et la consternation. Je n'ose vous décrire les circonstances atroces qui ont accompagné ce meurtre ; les lettres ne sont pas en sûreté. Il a été suivi de nombre d'émigrations de sept ou huit maisons , dont M. et M.me de Bressac sont du nombre. Plusieurs sont à Lyon, d'autres à Chambéry, où l'on n'a pas trouvé la tranquillité qu'on cherchoit. La maison Bressac et Marquet en sont partis précipitamment pour se rendre à Lausanne. Le peuple se plaint de l'absence de ces maisons, qui font un grand vuide dans une petite ville. Je crois que cela ne contribuera pas peu au maintien de l'ordre pour fixer au moins le peu de personnes qui restent, quoique ce soient celles qui ont le moins de fortune. La municipalité et la milice. nationale ne négligent rien pour faire cesser les insultes et le désordre qu'a introduit cette malheureuse journée. Le major de l'artillerie et un capitaine partoient le surlendemain pour rendre compte au ministre ; on n'en a point encore entendu parler. On craint les efforts de la populace pour retenir ce régiment, s'il survenoit des ordres pour le faire partir. Il l'a trop bien secondée, en ne défendant pas ce malheureux chef, qui a été massacré au milieu d'eux et de la municipalité. Plusieurs membres de cette dernière se sont exposés et même en ont porté des marques. Mais des flots de populace les ont jetés par force loin de leur victime, et pour justifier l'iniquité on a supposé des vues criminelles à ce malheureux, dont il n'étoit pas capable. On n'a rien trouvé de tel dans ses papiers. On a interprété une lettre qu'on a trouvée sur lui , ou qu'on croit
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même supposée. Il fut averti le matin du danger qu'il courait; il répondit froidement qu'on n'auroit la citadelle qu'avec sa vie. Il avoit son congé dans sa poche depuis deux mois, dont il n'a jamais voulu user, disant qu'il resteroit pour la sûreté de la ville.
» Je compte rester ici jusqu'à ce que les esprits de mon canton soient calmés. Ils ont proscrit La Rollière. J'espère que ce vertige n'aura qu'un temps.
» 3 janvier 1791. M.me de Bressac est doublement heureuse d'être absente de cette ville (Valence), où il y a beaucoup de fermentation. La Mark ' a passé et séjourné hier en allant à Aix; les soldats ont été travaillés sans succès ici et ont résisté à Lyon à tous les moyens de corruption. J'ai appris avec peine que vos bons Suisses alloient vous quitter. J'en suis fâchée et voudrais bien les savoir remplacés par de bonnes troupes, qui maintiennent la tranquillité et le repos.
» 19 août 179 1. M. de La Valette ressemble-t-il à sa jolie maman ? Je pense qu'il est fort instruit et qu'il vous a inspiré beaucoup de confiance par son jugement sur l'Assemblée nationale. Il paraît que M. Malhouet (sic) regrette les bonnes intentions que M. de Mirabeau manifestoit depuis quelques mois et qu'il avoit de grands moyens de faire réussir pour le bien général. L'évêque Marbaud 2 n'est pas arrivé ; on dit qu'il diffère après Pâques. En attendant, on a fermé toutes les églises , à l'exception de trois paroisses pendant la quinzaine
pascale L'arrivée du nouvel évêque embarrasse fort les
couvents. »
(1) Régiment d'infanterie allemande, qui s'appelait ainsi du nom de son propriétaire, le prince d'Arenberg, comte de La Mark.
(2) François Marbos, curé du Bourg-lès-Valence à l'époque de la Révolution, devenu alors maire de la même commune, élu évêque constitutionnel de la Drôme, mort en 1825 conseiller de préfecture du même département.
Les lettres deviennent de moins en moins fréquentes, de plus en plus laconiques. On évite de les confier à la poste, sachant que l'infâme délation enveloppe d'un réseau invisible les gens bien élevés ou tout simplement honnêtes, et que la phrase la plus indifférente peut être le prétexte d'une condamnation à mort. C'est là, pourtant, l'abominable régime dont toute une bande de monomanes sinistres rêve de nos jours la résurrection. Nous arrêtons donc ici nos extraits et nous terminons un travail dont la longueur a dû lasser nos rares lecteurs, nous excusant humblement du reste de n'appartenir à aucun titre à cette école étroite et passionnée, en possession du crédit et de la réputation, pour qui l'histoire n'est qu'une machine de guerre. Tel écrivain, Michelet, par exemple, faisant invariablement pencher la balance du même côté, montrera les protestants toujours justes, toujours innocemment persécutés. Le malheur veut cependant que la nature ne procède pas dans cet esprit de partialité et d'exclusion. N'ayant pas de thèse particulière à soutenir et ne nous sentant aucun penchant à nous agenouiller devant les idoles du jour, osant même être équitable envers le passé, nous nous sommes contenté d'exposer naïvement non-seulement les côtés par lesquels la société du XVffie siècle nous paraît céder à la nôtre , mais encore ce en quoi elle l'emporte incontestablement sur nos prétentions et notre orgueil.
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