‹ La vie de S. Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 109 sur 201 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

Établissement du premier Séminaire interne

pour la Congrégation de la Mission, en la Maison de

Saint-Lazare»

C'était une maxime reçue parmi ces anciens pères qui faisaient profession de l'état cénobitique, de ne recevoir aucun sujet en leurs congrégations qu'ils n'eussent aupa-

i. Ainsi s'ébauchait l'institution des aumôniers militaires. Saint Vincent s'était déjà préoccupé du service religieux de la marine. Cette dernière œuvre fut complétée, en i683, par l'établissement à Rochefort d'un séminaire pour les aumôniers de vaisseau, confié aux prêtres de la Congrégation de la Mission. Tous les capitaines étaient tenus de recevoir l'aumônier présenté par le supérieur du séminaire, et de le seconder principalement pour empêcher les blasphèmes et les scandales. Quand un vaisseau partait, u"n missionnaire y devait monter ou commettre un aumônier à sa place. Ainsi était assuré le service de la marine royale. Archives de l'Etat, M. M. 535-539.

ravant bien reconnu ses dispositions et éprouvé sa vertu. Cette maxime a toujours été depuis saintement observée dans toutes les communautés, aussi bien dans les séculières comme dans les régulières, qui se sont établies de temps en temps dans l'Eglise. Car, comme a fort bien dit un des plus expérimentés de l'antiquité en cette sorte de vie, Tor ne peut être achevé ni perfectionné s'il n'est éprouvé1; et ceux qui aspirent à la perfection d'un état, auquel ils se croient appelés de Dieu pour se dédier particulièrement à son service, ont besoin de passer par diverses épreuves, tant pour se bien connaître eux-mêmes que pour se rendre mieux disposés et plus capables de parvenir à la fin qu'ils se proposent. Il est bien vrai que pendant les premières années que M. Vincent commença de travailler aux missions, ne connaissant pas encore les desseins de Dieu ni ce qu'il voulait faire de lui et par lui, il n'observait aucune forme ni façon particulière en la réception de ceux qui désiraient se joindre à lui pour participer à ses saints travaux. Il se contentait de la bonne volonté avec laquelle ils se présentaient, et de quelque retraite qu'il les conviait de faire tant pour s'y affermir davantage que pour implorer le secours delà grâce divine. Quelque temps après, il jugea qu'il fallait ajouter à cette retraite quelques autres exerci ces spirituels qui eussent un peu plus d'étendue que les retraites ordinaires. Enfin, voyant sa Congrégation formée, et connaissant l'importance de n'y admettre que des sujets bien disposés et bien appelés de Dieu, il résolut que désormais tous ceux qui se présenteraient pour y entrer feraient, avant que d'y être admis, une espèce de probation dans un séminaire2, sous un directeur qui les exercerait dans la pratique des vertus et les élèverait à la vie spirituelle.

i Sine probatione aurum non pcrhcitur (Joan. Climac, Grad. 4). 2. Ou noviciat. — Saint Vincent a conservé le nom de séminaire ou de séminaire interne pour le noviciat de sa Congrégation.

Le premier qu'il choisit pour remployer à cette direction, fut M. Jean de la Salle, l'un des trois premiers prêtres qui s'étalent joints à lui. Et ayant dressé un ordre pour remploi de la journée et quelques régies particulières propres pour cette probation, ce séminaire fut commencé au mois de juin de Tannée 1637 en la maison de Saint-Lazare, où il a toujours depuis continué et continue encore avec bénédiction; y ayant pour l'ordinaire trente ou quarante séminaristes tant prêtres que clercs. Ce séminaire est proprement le premier séminaire qui a été fait pour ceux de la Congrégation de la Mission; à la différence des autres séminaires, dont il a été parlé ci-dessus, qui ont été établis pour formelles autres ecclésiastiques qui ne sont pas de cette Congrégation. M. Vincent rappelait spem gregis, et la pépinière des Missionnaires; et il a toujours eu cette confiance en la providence paternelle de Dieu, qu'il aurait soin de le remplir de sujets propres pour son service. Car il tenait pour maxime, que c'était à Dieu de choisir et d'appeler ceux qu"il lui plaisait; et que comme les premiers missionnaires du Fils de Dieu qui ont été ses apôtres, ne se sont pas ingérés d'eux-mêmes, mais ont été choisis par ce divin Seigneur qui appela à lui ceux qu'il voulut : de même qu'il fallait que ceux qui se donneraient à Dieu, pour travailler, à l'imitation de ces grands saints, à l'instruction et a la conversion des peuples, fussent choisis et appelés par ce même Seigneur.

C'est pour cette raison que M. Vincent n'a jamais voulu dire un seul mot à aucune personne pour l'attirer dans sa Congrégation; et il défendait aux siens de persuader à qui que ce fût d'y entrer. Voici en queis termes il leur parla un jour sur ce sujet1 :

« Dieu se sert pour l'ordinaire des personnes peu considérables pour opérer de grandes choses. Nous en avons

i. Conférence aux Missionnaires, du 7 septembre ibb~.

quelques-uns dans notre Congrégation, que nous y avons admis avec beaucoup de peine et de difficulté parce qu'ils paraissaient de petite espérance, lesquels y sont aujourd'hui de très bons ouvriers, et quelques-uns même supérieurs, qui conduisent leurs maisons avec prudence et douceur; en sorte qu'il y a sujet d'en louer Dieu et d'admirer ses conduites sur ces personnes-là. Ah ! Messieurs, prenez bien garde lorsque vous rendez service et donnez conduite à ceux qui viennent faire leurs retraites spirituelles en cette maison, de ne jamais leur rien dire qui tende à les attirer en la Compagnie : c'est à Dieu à y appeler et à en donner la première inspiration. Bien davantage, quand même ils vous découvriraient qu'ils en ont la pensée et qu'ils vous témoigneraient qu'ils y ont inclination, gardezvous bien de les déterminer de vous-mêmes à se faire Missionnaires, en le leur conseillant ou les y exhortant. Mais alors dites-leur seulement qu'ils recommandent de plus en plus ce dessein à Dieu, qu'ils y pensent bien, étant une chose importante. Représentez-leur même les difficultés qu'ils y pourront avoir selon la nature, et qu'il faut qu'ils s'attendent, s'ils embrassent cet état, de bien souffrir et de bien travailler pour Dieu. Que si après cela ils prennent leur résolution, à la bonne heure; on peut les faire parler au Supérieur pour conférer plus amplement avec eux de leur vocation. Laissons faire Dieu, Messieurs, et nous tenons humblement dans l'attente et dans la dépendance, des ordres de sa Providence. Par sa miséricorde, l'on en a usé ainsi dans la Compagnie jusqu'à présent ; et nous pouvons dire qu'il n'y a rien en elle que Dieu n'y ait mis, et que nous n'avons recherché ni hommes, ni biens, ni établissements. Au nom de Dieu, tenons-nous là, et laissons faire Dieu. Suivons, je vous prie, ses ordres, et ne le prévenons pas. Croyez-moi, si la Compagnie en use de la sorte, Dieu la bénira.

« Que si nous voyons qu'ils aient la pensée de se retirer

ailleurs, d'aller servir Dieu dans quelque sainte Religion ou Communauté, ô Dieu! ne les en empêchons pas ; autrement il faudrait craindre que l'indignation de Dieu ne tombât sur la Compagnie, pour avoir voulu avoir ce que Dieu ne veut pas qu'elle ait. Et dites-moi, je vous prie, si la Compagnie n'avait été jusqu'à présent dans cet esprit, de n'affecter point d'autres sujets pour excellents qu'ils fussent, sinon ceux qu'il a plu à Dieu d'y envoyer et qui en ont eu le désir longtemps auparavant, les Pères chartreux et autres communautés religieuses nous enverraientils, comme ils font, pour faire retraite céans quantité de jeunes hommes qui demandent d'entrer chez eux ? Vraiment, ils s'en donneraient bien de garde !

« Quoi donc ? voilà un bon sujet qui a la pensée de se faire chartreux; on l'envoie ici pour conférer avec Notre- Seigneur par le moyen d'une retraite, et vous tâcheriez de lui persuader qu'il demeurât céans ! Et que serait-ce que cela, Messieurs, sinon vouloir retenir ce qui ne nous appartient pas, et vouloir faire qu'un homme entre dans une Congrégation où Dieu ne l'appelle pas, et à quoi même il n'a pas pensé? Et que pourrait faire une telle entreprise sinon attirer la disgrâce de Dieu sur toute cette Compagnie? O pauvre Compagnie de Missionnaires! que tu tomberais en un pitoyable état si tu en venais là ! mais par la grâce de Dieu tu en as toujours été et tu en es encore bien éloignée. Prions Dieu, Messieurs, prions Dieu qu'il confirme cette Compagnie dans la grâce qu'il lui a faite jusqu'à présent, de ne vouloir avoir autre chose que ce qu'il a agréable qu'elle ait. ».

Un autre jour M. Vincent ayant reçu une lettre d'un prêtre de sa Congrégation *, pour la faire tenir à un ecclésiastique très vertueux qu'il estimait fort propre pour la vie et pour les emplois des Missionnaires, et même qui lui

i. M. de Lestant.

CIIAP. XXXIV. LE SÉMINAIRE INTERNE 23o

avait témoigné en quelque rencontre avoir inclination d'entrer en leur Congrégation, il fit cette réponse ' :

« Je n'ai pas envoyé votre lettre à M. N., parce qu'elle le persuade d'entrer en la Compagnie, et que nous avons une maxime contraire, qui est de ne solliciter jamais personne d'embrasser notre état. Il n'appartient qu'à Dieu de choisir ceux qu'il y veut appeler, et nous sommes assurés qu'un Missionnaire donné de sa main paternelle fera lui seul plus de bien que beaucoup d'autres qui n'auraient pas une pure vocation. C'est à nous à le prier qu'il envoie de bons ouvriers en la moisson, et à si bien vivre que nous leur donnions par nos exemples de l'attrait pour travailler avec nous, si Dieu les y appelle. »

Voilà de quelle façon M. Vincent parlait; et voici comme il agissait. On a vu plusieurs personnes s'adresser à lui et lui écrire ou lui dire, chacun en son particulier : « Monsieur, je me remets entre vos mains pour faire tout ce que vous jugerez que Dieu demande de moi. Dites-moi donc ce que je dois faire; si je dois quitter le monde pour embrasser un tel ou un tel état. Il me semble que Dieu m'adresse à vous pour connaître sa volonté. Je suis dans une entière indifférence sur le choix que je dois faire, et je suivrai votre avis comme la marque la plus assurée de la volonté de Dieu. » On lui a fait plusieurs fois de telles consultations et demandes; et c'est une chose merveilleuse, que cet numble et sage serviteur de Dieu n'a presque jamais voulu déterminer personne ni leur prescrire l'état qu'ils devaient embrasser, de peur d'entreprendre, comme il disait, sur la conduite de la Providence de Dieu et de prévenir les ordres de sa souveraine volonté, qu'il faut humblement et fidèlement suivre. Sa réponse plus ordinaire était en ces termes :

« La résolution de votre doute est une affaire à vider

i. Lettre du 2 mai 1660.

entre Dieu et vous. Continuez à le prier qu'il vous inspire ce que vous avez à faire; mettez-vous en retraite pour quelques jours à cet effet, et croyez que la résolution que vous prendrez en la vue de Notre-Seigneur sera la plus agréable à la divine Majesté et la plus utile pour votre vrai bien. »

Quant à ceux qui s'adressaient à lui, étant déjà déterminés de quitter le monde mais incertains de la religion ou communauté en laquelle ils devaient se retirer, s'ils lui en proposaient deux qui fussent bien réglées pour savoir laquelle ils devaient choisir, il les remettait encore à résoudre ce qu'ils avaient à faire avec Dieu : mais si la Congrégation de la Mission était l'une de ces deux-là, il leur disait : O Monsieur ! nous sommes de pauvres gens indignes d'entrer en comparaison avec cette autre sainte Compagnie : alle^-y au nom de Notre-Seigneur, vous y sere\ incomparablement mieux qu'avec nous.

Pour ceux qui venaient se présenter à lui avec une volonté déterminée d'entrer en sa Congrégation, il apportait une très grande circonspection avant que de les y recevoir. Il s'informait ordinairement d'eux, depuis quand ils avaient eu cette pensée? comment et par quelle occasion elle leur était venue? de quelle condition ils étaient? par quel motif ils étaient portés d'embrasser l'état de Missionnaires? s'ils étaient disposés d'aller en tous les lieux où ils seraient envoyés, même dans les régions étrangères les plus éloignées et de passer par-dessus telles et telles difficultés, leur proposant celles qui arrivent plus fréquemment en l'état qu'ils voulaient embrasser. Il les renvoyait quelquefois sans leur donner aucune résolution et même avec peu d'espérance d'être reçus, pour éprouver leur vocation et leur vertu; il les remettait pour l'ordinaire pendant un temps notable, les obligeant de revenir plusieurs fois pour les mieux connaître. Et jamais il ne leur donnait parole, quelque épreuve qu'il eût faite de leurs dispositions et de leur persévérance,

qu'il ne leur eût fait faire une retraite exprès pour consulter la volonté de Dieu ; après laquelle, s'ils persévéraient dans leur premier dessein, il les faisait voir par quelques anciens de la maison. Alors, s'ils les jugeaient propres pour la Congrégation, ils étaient reçus au séminaire pour y faire une épreuve de deux ans, dans les exercices de l'humilité, de la mortification, de la dévotion, de la recollection, de l'exactitude et en autres semblables pratiques nécessaires pour faire un fond de vertu et pour honorer, comme il disait, l'état d'enfance de Notre-Seigneur. Il voulait qu'ils se rendissent fort intérieurs et qu'ils fissent bonne provision de cette onction de l'esprit de Dieu, qui pût après conserver le feu.de la charité dans leurs cœurs parmi tous les emplois et tous les travaux des missions1. Et puis, ayant passé ce temps et s'étant acquittés de leur devoir dans le séminaire, il les admettait à la Congrégation. Après quoi, s'ils n'avaient pas encore achevé leurs études, il les leur faisait continuer autant qu'il était nécessaire pour s'acquitter dignement des fonctions de leur état2. Voici un petit sommaire des dispositions qu'il requérait des siens, qu'il a laissé écrit de sa propre main :

« Quiconque veut vivre en communauté doit se résoudre de vivre comme un pèlerin sur la terre, de se faire fou pour Jésus-Christ, de changer de mœurs, de mortifier toutes ses passions, de chercher Dieu purement, de s'assujettir à un chacun comme le moindre de tous; de se persuader qu'il

Page 1