CHAPITRE XLII
Secours donnés ou procurés par M. Vincent aux
pauvres à Paris et en plusieurs lieux, durant les troubles
de Tannée 1652 et les autres années suivantes.
Outre les secours charitables donnés et procurés par M. Vincent aux pauvres de la Lorraine, de la Champagne et de la Picardie, dont il a été parlé aux chapitres précédents, les nouveaux troubles survenus en ce royaume en Tannée i652 1 lui fournirent encore une nouvelle matière plus ample et plus abondante, pour exercer sa charité. Dieu la voulait de plus en plus perfectionner, afin de donner par ce moyen le comble au mérite de son fidèle serviteur et de toutes les autres personnes vertueuses dont le zèle à procurer le bien spirituel et le soulagement corporel des pauvres s'est signalé en cette occasion. Voici de quelle façon les choses se sont passées.
Le campement et le séjour des armées aux environs de Paris, ayant causé partout une étrange désolation et misère,
1 . Il s'agitdes guerres de la seconde Fronde occasionnées par le retour de Mazarin en France et à la cour (décembre 1 65 1 ). Le prince de Condé et le duc d'Orléans aidés par les troupes espagnoles avaient porté le champ de bataille jusqu'aux environs de la capitale; Turenne leur tenait tête, commandant les troupes royales.
la ville cTÉtampes fut celle qui en ressentit davantage les funestes effets, ayant été assiégée longtemps et plusieurs fois de suite; ce qui avait réduit les habitants de cette ville et les villages circonvoisins dans un pitoyable état de langueur et de pauvreté, la plupart étant malades et ne leur restant plus que la peau collée sur les os. Et avec cela ils étaienttellement dénués de secours, qu'ilsn'avaientpersonne pour leur donner seulement un verre d'eau. Pour surcroît de misères, cette pauvre ville après avoir été ainsi prise et reprise se trouva tout infectée, à cause des fumiers pourris qui étaient répandus de tous côtés, dans lesquels on avait laissé quantité de corps morts tant d'hommes que de femmes, mêlés avec des charognes de chevaux et d'autres bêtes, qui exhalaient une telle puanteur qu'on n'osait s'en approcher.
M. Vincent donc, ayant appris le misérable état de cette ville et de ses environs, après l'avoir représenté à l'assemblée des Dames de la Charité qui le secondaient avec tant de bonne volonté dans toutes ses saintes entreprises, envoya plusieurs de ses Missionnaires pour secourir spirituellement et corporellement ces pauvres abandonnés. L'une des premières choses qu'ils firent y étant arrivés et ayant vu un si étrange spectacje, ce fut de faire venir d'ailleurs des hommes forts et robustes avec des charrettes pour enlever tous ces fumiers et nettoyer la ville; ce qui ne s'exécuta pas sans une grande dépense. Ensuite de cela, ils donnèrent la sépulture à tous ces pauvres corps h demi pourris, et puis ils firent parfumer les rues et les maisons pour en ôter l'infection et les rendre habitables. Ils établirent en même temps la distribution des potages, qui se faisait tous les jours, tant en la ville d'Etampes que dans plusieurs autres villages que ces Missionnaires, après avoir parcouru tous les environs, reconnurent avoir été les plus maltraités par les armées, et où les habitants étaient dans une plus grande nécessité; ce qu'ils firent particulièrement, outre la ville
d'Etampes, à Guillerval, Villeconnin, Etrechy et Saint- Arnoult, où les pauvres gens tant de ces lieux-là que des autres circonvoisins, allaient tous les jours recevoir leurs portions. Ils furent aussi à Palaiseau où les soldats avaient fait de grands ravages, et y établirent aussi la distribution de ces potages pour conserver la vie à un grand nombre de pauvres languissants. Mais parce que plusieurs de ces paroisses qu'on assistait se trouvaient sans pasteurs, qui étaient morts ou en fuite, les prêtres missionnaires ne pouvaient pas satisfaire aux nécessités spirituelles et aux corporelles en même temps; M. Vincent envoya donc des Filles de la Charité pour faire et distribuer les potages et pouravoir soin de pourvoir aux autres nécessités extérieures des pauvres malades, comme aussi d'un grand nombre de pauvres orphelins qu'on trouva dans ces lieux et qui furent assemblés et retirés dans une même maison à Etampes, et là vêtus et nourris. Pendant que ces bonnes filles vaquaient à ces œuvres de charité extérieures et corporelles, les prêtres missionnaires allaient d'un côté et d'autre dans les paroisses visiter et consoler ces pauvres affligés, leur dire la sainte messe, les instruire, leur administrer les sacrements : le tout avec les permissions et approbations requises de la part des supérieurs.
Or, comme toutes ces assistances spirituelles et corporelles ne se pouvaient pas rendre sans des peines et des fatigues extrêmes, et sans s'exposer au danger de contracter les mêmes maladies auxquelles on tâchait de remédier, à cause de l'infection des lieux, il arriva que plusieurs de ces bons Missionnaires tombèrent malades et consumèrent leur vie dans ces exercices de charité ' ; et il ne faut point douter
i MM. Jean David, mort à Etampes; François Labbé et Edme Deschamps, transportés au château de Basville, voisin d'Etampes, et généreusement offert par le président Lamoignon : Deschamps y mourut et fut enterré dans le caveau de la famille. Delafosse, autre Missionnaire d'Etampes, fut ramené à Saint-Lazare, par son compa-
que leur mort n'ait été très précieuse devant Dieu, et qu'ayant courageusement travaillé et combattu pour sa gloire et gardé une inviolable fidélité à sa sainte volonté par leur prompte et parfaite obéissance, et ainsi heureusement achevé leur course, ils n'aient reçu de sa divine miséricorde la couronne de justice.
Il y eut aussi plusieurs de ces bonnes Filles de la Charité qui, après avoir beaucoup souffert dans les services qu'elles rendaient aux pauvres, ayant enfin offert leur vie à Dieu en holocauste de suavité avec un courage qui surpassait leur sexe, participèrent à la même couronne1.
Mais pendant que M. Vincent employait ses soins pour assister les pauvres de ces côtés-là, Dieu lui préparait un nouveau sujet pour étendre les exercices de sa charité. Car il arriva que les armées approchèrent de Paris et firent un étrange ravage dans tous les villages et lieux circonvoisins. Et comme on eut rapporté à ce père des pauvres que les habitants du bourg de Juvisy et des environs étaient dans un déplorable état pour le corps et pour Pâme, il y envoya aussitôt un de ses prêtres avec des aumônes pour distribuer aux plus nécessiteux. Lorsqu'on eut appris que la désolation était générale et que de tous côtés les habitants des villages, après avoir été pillés et maltraités par les soldats, étaient pour la plupart réduits à une très grande et presque extrême nécessité, plusieurs personnes de condition et de piété de l'un et de l'autre sexe, touchées de Dieu et portées d'une charité vraiment chrétienne, se joignirent à M. Vincent pour secourir ces pauvres affligés. Et considérant que ce secours ne se pouvait exécuter qu'avec des dépenses très grandes qu'il eût fallu faire pour fournir toutes les choses nécessaires à ceux qui avaient été dépouillés de tout
gnon, sur un brancard. Plusieurs noms sont encore cités par saint Vincent dans ses lettres, et tous ne sont pas connus.
1. En particulier la sœur Marie-Joseph, citée par saint Vincent dans la conférence aux Filles de la Charité, du 9 juin i65S.
ce qu'ils avaient, la charité qui est ingénieuse, ou plutôt le Dieu de charité, leur suggéra une pensée : celle de faire un magasin charitable, dans lequel on inviterait un chacun de porter ou envoyer les meubles, habits, ustensiles, provisions et autres choses semblables qui leur seraient superflues, ou qu'ils pourraient plus facilement donner que de l'argent, qui se trouvait alors fort court en la plupart des familles.
Nous ne devons pas omettre ici que c'est particulièrement à M. "du Plessis-Montbart ', dont la vertu et le zèle s'est signalé en beaucoup d'autres rencontres, qu'on a l'obligation de ce charitable et admirable dessein; car c'est lui qui dressa le plan de ce magasin charitable et qui proposa les moyens de le rendre utile et fructueux, de quoi il sera amplement parlé en la seconde partie.
Or, ce fut de ce merveilleux magasin, comme d'une source inépuisable de charité, qu'on a tiré pendant six ou sept mois toutes sortes de secours pour ces pauvres; c'est à savoir des habits, du linge, des meubles, des ustensiles, des outils, des drogues pour composer les remèdes, delà farine, des pois, du beurre, de l'huile, des pruneaux et autres choses nécessaires à la vie, et même des ornements, calices, ciboires, livres et autres meubles et linges sacrés pour en fournir les églises qui avaient été pillées. Toutes ces choses étaient envoyées en certains lieux de la campagne, d'où elles étaient après distribuées avec ordre et mesure. Les Missionnaires allaient chaque jour de village en village avec des bêtes chargées de vivres et de hardes, pour les départir selon le besoin d'un chacun; à quoi on ajoutait encore la distribution journalière des potages qui ont sauvé la vie à un nombre presque innombrable de pauvres faméliques qui ne savaient où trouver du pain.
i. Christophe du Plessis, baron de Montbard, un des hommes les plus charitables du temps.
Les travaux des Missionnaires furent si grands dans ces voyages et dans ces services qu'ils rendaient aux pauvres, et les maladies qu'ils y contractèrent si malignes, qu'il y en eut quatre ou cinq qui en moururent, et plusieurs autres en furent malades fort longtemps '. Mais quoique M. Vincent ressentît vivement les incommodités et la mort de ces bons Missionnaires qu'il chérissait tendrement comme ses enfants spirituels, néanmoins il louait et bénissait Dieu de les voir travailler et souffrir pour les membres de Jésus-Christ avec tant de courage et finir ainsi glorieusement leur vie dans le champ de bataille, et s'il est. permis de dire, les armes à la main : sachant bien que mourir de la sorte ce n'est pas mourir, mais plutôt cesser de mourir pour commencer une meilleure et plus heureuse vie dans la possession parfaite de Celui qui est la source et le principe de la vraie vie.
Outre ces assistances qu'on rendait aux pauvres habitants des villages hors de Paris, on eut aussi soin de plusieurs d'entre eux qui, fuyant devant les armées, vinrent se réfugier à Paris. Il y eut surtout un grand nombre de femmes et de filles, et même de religieuses qui se trouvèrent d'abord dans une grande nécessité, lesquelles on fit retirer en des lieux assurés. Ce furent quelques-unes des dames de la charité que M. Vincent convia de s'appliquer à ce charitable office, et qui, après les avoir départies en diverses bandes, logèrent chaque bande en une maison. Pendant le temps qu'elles y furent retirées, outre la nourriture et les autres nécessités du corps qui leur étaient fournies, on se servit de cette occasion pour leur faire en chaque lieu comme une petite mission, tant pour les instruire des choses nécessaires au salut que plusieurs d'entre elles ignoraient, que pour les disposer à faire de bonnes confessions générales et se mettre en état d'offrir à Dieu pour la paix et tranquillité du royaume des prières qui méritassent d'être exaucées. On
i. Lettre du 24 juillet 1602.
pourvut aussi particulièrement à la retraite des religieuses selon les avis de M. Vincent, lequel écrivant en ce temps-là sur le sujet de toutes ces misères à un docteur en théologie de la Faculté de Paris1, qui était pour lors à Rome, lui parle en ces termes :
« Je ne doute pas que vous ne soyez averti de toutes choses. Je vous dirai seulement, au sujet de la descente solennelle de la châsse de sainte Geneviève et des processions générales qu'on a faites pour demander à Dieu la cessation des souffrances publiques par l'intercession de cette sainte, qu'il ne s'est jamais vu à Paris plus grand concours de peuple, ni plus de dévotion extérieure.
« L'effet de cela a été qu'avant le huitième jour, le duc de Lorraine qui avait son armée aux portes de Paris et qui était lui-même dans la ville, a décampé pour s'en retourner en son pays, ayant pris cette résolution sur le point que l'armée du roi allait fondre sur la sienne. On continue aussi depuis à traiter de la paix avec les princes 2; et l'on espère d'autant plus de la bonté de Dieu qu'elle se fera, qu'on tâche d'apaiser sa justice par les grands biens qui se font maintenant dans Paris, à l'égard des pauvres honteux et des pauvres gens de la campagne qui s'y sont réfugiés. On donne chaque jour du potage à quatorze ou quinze mille qui mourraient de faim sans ce secours; de plus, on a retiré les filles en des maisons particulières, au nombre de huit à neuf cents; et l'on va enfermer les pauvres religieuses réfugiées qui logent par la ville, — et quelques-unes même, comme l'on dit, en des lieux suspects — dans un monastère préparé pour cet effet, où elles seront bien gouvernées. Voilà bien des nouvelles, Monsieur, contre la petite maxime où nous sommes de n'en point écrire; mais
1. Jérôme Lagault, né à Paris. Il mourut en Suisse, en i653, à son retour de Rome, où il était allé pour combattre les menées des Jansénistes. — Lettre du 21 juin i652.