‹ La vie de S. Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 172 sur 201 · CIIAP. LU. SA MORT · texte numérisé non relu

CIIAP. LU. SA MORT

même heure, non par l'effort d'aucune maladie, mais purement par l'efficace de son obéissance. Et il mourut, comme dit l'Ecriture sainte, sur la bouche du Seigneur, c'est-àdire en recevant la mort comme une faveur toute singulière, et comme un baiser de paix de la bouche de son Seigneur et de son Dieu.

Que s'il est permis de faire quelque comparaison des grâces que Dieu fait à ses saints et à ses plus chers serviteurs, en lui laissant le jugement de leurs mérites, nous pouvons dire que par une miséricorde très spéciale il a fait quelque chose de semblable en faveur de son fidèle serviteur Vincent de Paul, lequel ayant toujours vécu dans une entière dépendance de sa volonté, est mort enfin, non tant par l'effort d'aucune fièvre ou autre maladie violente que par une espèce d'obéissance et de soumission à cette divine volonté ; et il est mort d'une mort si paisible et si tranquille, qu'on l'eût plutôt prise pour un doux sommeil que pour une mort. En sorte que pour mieux exprimer quel a été le trépas de ce saint homme, il faut dire qu'il s'est endormi en la paix de son Seigneur, qui Ta voulu prévenir en ce dernier passage des plus désirables bénédictions de sa divine douceur, et mettre sur sa tête une couronne d'un prix inestimable. C'était une récompense particulière que Dieu voulut rendre à sa fidélité et à son zèle. Il avait consumé sa vie dans les soins, dans les travaux et dans les fatigues pour son service, et il l'a terminée heureusement dans la paix et dans la tranquillité. Il s'était volontairement privé de tout repos et de toute propre satisfaction pendant sa vie pour procurer l'avancement du royaume de Jésus -Christ et l'accroissement de sa gloire, et en mourant il a trouvé le véritable repos et a commencé d'entrer dans la joie de son Seigneur. Voici plus en particulier comme tout s'est passé.

M. Vincent, voyant que la fin de sa vie approchait, se disposait de plus en plus intérieurement à ce dernier passage,

en continuant de pratiquer au fond de son âme toutes les vertus qu'il croyait être ies plus agréables à Dieu, et en se détachant de toutes les choses créées autant que la charité lui pouvait permettre, pour élever et porter plus parfaitement son cœur vers ce principe de tout bien. Le 25 de septembre, vers le midi, il s'endormit dans sa chaise; ce, qui lui arrivait depuis quelques jours plus qu'à l'ordinaire, et provenait tant de ce qu'il ne pouvait prendre aucun repos la nuit, que de sa grande faiblesse qui allait toujours s'aug. mentant et qui le tenait la plupart du temps comme assoupi. Il considérait cette somnolence comme l'image et l'avantcourière de sa prochaine mort; et quelqu'un lui ayant demandé la cause de ce sommeil extraordinaire, il lui dit en souriant : « C'est que le frère vient en attendant la sœur, » appelant ainsi le sommeil le frère de la mort à laquelle il se préparait.

Le dimanche, 26 septembre, il se fit porter à la chapelle, où il entendit la sainte messe et communia, comme il faisait tous les jours. Étant de retour en sa chambre, il tomba dans un assoupissement plus profond qu'à l'ordinaire; de sorte que le frère qui l'assistait voyant que cela continuait trop longtemps l'éveilla, et, après l'avoir fait parler, voyant qu'il retombait aussitôt dans le même assoupissement, il en avertit celui qui avait le soin de la maison. Par l'ordre de celui-ci, on alla quérir le médecin, lequel étant venu l'après-dînée trouva M. Vincent si débile qu'il ne le jugea pas en état de recevoir aucun remède, et dit qu'il lui fallait donner l'extrême- onction. Néanmoins, avant que de se retirer, l'ayant éveillé et excité à parler, ce vertueux malade, selon son ordinaire, lui répondit avec un visage riant et affable; mais après quelques paroles il demeurait court, n'ayant pas la force d'achever ce qu'il voulait dire.

Un des principaux prêtres de sa Congrégation l'étant venu voir ensuite, et lui ayant demandé sa bénédiction

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pour tous ceux de ladite Congrégation, tant présents qu'absents, il fit un effort pour lever sa tête et pour l'accueillir avec son affabilité ordinaire, et ayant commencé les paroles de la bénédiction, il en prononça tout haut plus de la moitié, et les autres tout bas. Sur le soir, comme on vit qu'il s'affaiblissait de plus en plus et qu'il semblait tendre à l'agonie, on lui donna le sacrement de l'extrême-onction. Il passa la nuit dans une douce, tranquille et presque continuelle application de Dieu; et quand il s'assoupissait on n'avait qu'à lui en parler pour l'éveiller, ce qu'à peine toute autre parole pouvait faire. Or, entre les dévotes aspirations qu'on lui suggérait de temps en temps, il témoigna avoir une dévotion toute particulière à ces paroles du psalmiste : Deus in adjutorium meum intende. Et pour cela on les lui répétait souvent, et il répondait aussitôt : Domine ad adjuvandum me festina. Ce qu'il continua de faire jusqu'au dernier soupir, imitant en cela la piété de ces grands saints qui ont autrefois habité les déserts, lesquels usaient fort fréquemment de cette courte prière, par la continuelle répétition de laquelle ils avaient intention de protester leur dépendance de la souveraine puissance de Dieu, le besoin continuel qu'ils avaient de ses grâces et de ses miséricordes, leur espérance en sa bonté, et l'amour filial dont leur cœur était animé, qui les portait incessamment à rechercher Dieu comme leur très bon père, sans crainte de l'importuner, par une très grande et très parfaite confiance en sa charité plus que paternelle.

Un très vertueux ecclésiastique de la Conférence de Saint- Lazare l était pour lors en retraite en la même maison, lequel honorait et chérissait beaucoup M. Vincent; et réciproquement M. Vincent avait beaucoup d'estime et de tendresse pour lui. Ayant donc appris l'extrémité où était

i. L'abbé Le Prêtre, un des ecclésiastiques les plus zélés de la Conférence des mardis.

réduit ce cher malade, il vint en sa chambre un peu avant qu'il expirât; et en lui demandant sa bénédiction pour tous ces messieurs de la Conférence qu'il avait associés, il le pria de leur laisser son esprit et d'obtenir de Dieu que leur Compagnie ne dégénérât jamais de la vertu qu'il lui avait inspirée et communiquée : à quoi il répondit avec son humilité ordinaire : Qui cœpit opus bonum, ipse perficiet . Et bientôt après, il passa doucement de cette vie à une meilleure, sans effort ni convulsion aucune.

Ce fut le lundi 27 septembre 1660, sur les quatre heures et demie du matin, que Dieu le tira à lui, lorsque ses enfants spirituels à l'église commençaient leur oraison mentale pour attirer Dieu en eux : ce fut à la même heure, et au même moment qu'il avait accoutumé, depuis quarante ans, d'invoquer le Saint-Esprit sur lui et sur les siens, que cet Esprit adorable enleva son âme de la terre au ciel, comme la sainteté de sa vie, son zèle pour la gloire de Dieu, sa charité pour le prochain, son humilité, sa patience et toutes ses autres vertus, dans la pratique desquelles il a persévéré jusqu'à la mort, nous donnent juste sujet de croire de l'infinie bonté de Dieu. Ce fidèle serviteur de sa divine Majesté ayant bien pu dire en mourant, avec une humble reconnaissance de ses grâces, à l'imitation du saint apôtre, qu'il avait courageusement combattu, qu'il avait saintement consommé sa course, qu'il avait gardé une fidélité inviolable, et qu'il ne lui restait plus sinon de recevoir la couronne de justice de la main de son souverain Seigneur.

Ayant rendu le dernier soupir, son visage ne changea point; il demeura dans sa douceur et sérénité ordinaires, étant dans sa chaise en la même posture que s'il eût sommeillé. Il expira tout assis et tout vêtu, étant demeuré de la sorte les vingt-quatre heures dernières de sa vie, ceux qui l'assistaient ayant estimé qu'en cet état il était difficile de le toucher sans lui faire plus de mal, et sans danger d'abré-

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