Flodoard Moret de Bourchenu
3. On trouvera cette bulle aux Pièces justificatives, n° VII.
SUPPLÉxMENT. BÉATIFICATION ET CANONISATION 385
Catherine Fieschi, que le pape venait de mettre au nombre des saints. A cause même de cette circonstance, la canonisation de saint Vincent, préparée depuis longtemps déjà, dut subir un retard assez considérable.
Le soir toute la ville resplendit d'illuminations, les fenêtres des cardinaux et des ambassadeurs ruisselaient de lumières, et les particuliers eux-mêmes firent éclater leur joie ; ces manifestations durèrent deux soirées de suite et trois dans les deux maisons de la Mission.
Quelques jours après, la solennité de la canonisation fut célébrée dans l'église des Missionnaires de Rome, à Monte-Citorio, et plusieurs miracles signalèrent cette première octave en l'honneur de saint Vincent de Paul. Ce fut du reste presque partout que la fête du nouveau saint fut accompagnée de grâces miraculeuses.
Pour exciter la piété des fidèles, le pape avait accordé une indulgence plénière, aux conditions ordinaires, à tous ceux qui visiteraient une église soit des prêtres de la Mission, soit des Filles de la Charité, le jour qu'on y célébrerait la canonisation de leur saint Instituteur1.
En France, les solennités de la canonisation égalèrent la vénération qu'on avait pour le père des pauvres et des orphelins. La maison de Saint-Lazare, comme il était juste, donna le signal dans la soirée du 14 octobre 1737; l'octave y fut commencée par l'archevêque de Paris et terminée par le cardinal de Polignac. Chaque jour le panégyrique du saint fut prononcé par quelque prédicateur distingué. L'affiuence fut très considérable, et on vit se prosterner devant la chasse qui renfermait les saintes reliques des personnages appartenant à la cour, au clergé, à la magistrature aussi bien qu'à la bourgeoise et aux derniers
1. Aujourd'hui, on peut gagner une indulgence plénière tous les jours en visitant l'église de la maison-mère de la Mission, où repose le corps de saint Vincent de Paul.
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rangs de la société. L'église était décorée avec goût, mais avec simplicité; son plus bel ornement, après la châsse du saint, consistait en onze tableaux représentant les principales actions de la vie de saint Vincent de Paul et suspendus autour de l'édifice. Ces peintures, dues à des artistes de mérite, furent plus tard reproduites en gravures et se répandirent en France et à l'étranger *.
Le jansénisme, irrité de tant d'honneurs rendus à un saint qui avait toujours combattu ses doctrines, essaya d'y mettre obstacle, et réussit à inspirer ses rancunes au Parlement qui était lui-même infecté d'hérésie. En conséquence, le 4 janvier 1738, l'avocat général, tout en rendant hommage aux vertus de Vincent de Paul, demanda la suppression de la bulle de canonisation, comme portant atteinte aux libertés de l'Eglise gallicane. Le Parlement, faisant droit sur ces conclusions, ordonna la suppression de la bulle. En même temps, quelques curés jansénistes formaient opposition à l'enregistrement de toutes lettres patentes qu'on pourrait surprendre en faveur de cette bulle.
Mais un arrêt du conseil du roi mit à néant l'opposition des curés et l'arrêt du Parlement.
Les fêtes célébrées à Paris se répétèrent dans toutes les provinces du royaume. Pour éviter des redites, nous dirons que la solennité ayant eu lieu à Fontainebleau pendant
1. Les sujets sont : 1° la mort de Louis XIII; 20 le conseil de conscience; 3° les missions de la campagne; 40 les conférences ecclésiastiques; 5° les derniers moments de saint Vincent, tableaux par de Troy; 6° les enfants trouvés, par Galloche; 7° saint François de Sales confiant à saint Vincent les religieuses de la Visitation; 8° saint Vincent, aumônier des galères, par Restout; 90 saint Vincent envoyant des Missionnaires et des Filles de la Charité pour l'assistance des soldats, par Baptiste; io° l'hôpital du Nom-de-Jésus, et ii° l'apothéose de saint Vincent, par le frère André, dominicain. Deux autres tableaux furent exécutés plus tard, l'un, 12% représente lea miracles opérés par l'intercession de saint Vincent, par Beauffort; l'autre, i3°, saint Vincent favorisé de la vision des globes symbolisant sainte Chantai et saint François de Sales, sans nom d'auteur.
que la cour y était, la paroisse que desservent les Missionnaires fut tendue à double rang des plus belles tapisseries delà couronne; que Leurs Majestés y vinrent rendre hommage au nouveau saint et que leur exemple fut suivi de ce qu'il y avait de plus illustre à la cour.
Mais ce fut surtout dans le diocèse où il était né que le triomphe de saint Vincent fut plus éclatant. Dès que Louis- Marie d'Aulan, évêque de Dax, eût annoncé à son peuple la fête de saint Vincent de Paul, prêtre et confesseur, natif de la paroisse de Pouy, tout s'ébranla jusque dans le Béarn et la basse Navarre. Le concours fut si prodigieux que, malgré les précautions que la police avait prises, des gens même de condition furent réduits au pain de seigle. Le prélat, attendri de voir toutes ses brebis réunies, leur distribua une ou deux fois par jour la nourriture spirituelle. Les confesseurs pendant toute l'octave n'eurent pas un moment de trêve, et chaque jour il était au moins quatre heures du soir et quelquefois six qu'on donnait encore la sainte communion. La famille de saint Vincent, toujours pauvre, mais toujours vertueuse, ne s'y distingua que par sa modestie et sa piété.
Ce ne fut pas seulement en France que le nom du saint prêtre fut glorifié. La Savoie, le Piémont, la Toscane, la République de Gênes, le royaume de Naples, la Pologne, l'Espagne, le Portugal, l'honorèrent avec une sorte d'émulation. Lisbonne ne le céda en ce point à aucune contrée du monde chrétien. Le roi Jean V fit les frais de la fête; jamais on n'avait vu d'octave aussi splendide; chaque jour, le roi, sa famille et toute la cour se rendaient aux cérémonies et passaient la journée dans la maison de la Mission.
Le culte de saint Vincent franchit les mers, on le célébra jusqu'en Chine; le Canada voulut joindre le nouveau saint à ses protecteurs, et la première paroisse qu'on érigea à Québec, depuis sa canonisation, fut mise sous son nom
et son patronage. A la prière du supérieur du séminaire de cette ville, on y envoya une parcelle de ses ossements, et le supérieur répondit : « J'espère que Dieu glorifiera son serviteur dans l'Amérique comme, il l'a glorifié en Europe. » Espérance que l'avenir devait voir se réaliser.
Le pape Clément XII, dans la bulle de canonisation, fixa la fête annuelle de saint Vincent de Paul au 19 juillet pour toute l'Eglise.
Le supérieur général de la Congrégation de la Mission, Jean Couty, fit rédiger un office propre de saint Vincent qu'il soumit à l'approbation du Saint-Siège. Le pape Benoît XIV, qui en qualité de promoteur de la foi s'était tant occupé de la canonisation du saint prêtre, voulut luimême revoir son office ; il y fit des changements, des retranchements, des additions, au point qu'il en fit son propre ouvrage. Cet office fut récité par tous les prêtres de la Mission, à partir de l'année 1741 l.
En qualité de fondateur de Congrégation, saint Vincent de Paul a sa statue dans la basilique de Saint-Pierre à Rome, parmi les saints fondateurs d'ordre. C'est ainsi que cet homme, si petit à ses propres yeux, et qui, pendant sa vie, ne chercha qu'à s'humilier, est glorifié après sa mort devant Dieu et devant les hommes.