‹ La vie de S. Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 181 sur 201 · SUPPLÉMENT. — LES RELIQUES · texte numérisé non relu

SUPPLÉMENT. — LES RELIQUES

de sa béatification. Deux inondations qui avaient, douze ans auparavant, noyé la cour et l'église de Saint-Lazare, avaient considérablement altéré le saint corps. Il était affaissé et défiguré, un des os de la jambe était entièrement dépouillé de ses chairs, et la tête, quoique moins dénudée, ne gardait plus ses traits. Cependant, ni les habits ni le corps n'exhalaient aucune mauvaise odeur.

L'archevêque de Paris, présent à l'exhumation, prit pour lui la main gauche du bienheureux, dont il distribua quelques phalanges aux plus illustres personnages qui l'entouraient. Le supérieur général de la Mission, après avoir tiré lui-même un ossement destiné au pape, pria l'archevêque de faire fermer le cercueil et d'y apposer son sceau, jusqu'à ce qu'on pût mettre le corps saint en état d'être exposé à la vue et à la vénération des fidèles.

La tradition porte qu'on soumit les ossements à l'action de l'eau bouillante pour en détacher les chairs. De ces chairs on fit, en les mélangeant avec un corps gras, des espèces de médailles d'un assez large module, à l'effigie du saint, dont plusieurs sont encore conservées et dont les autres, divisées en parcelles, ont été et sont encore distribuées par la charité de la Congrégation à la piété des fidèles.

Les divers ossements, ainsi préparés, furent rattachés dans leur position naturelle par des fils de fer et de laiton; description anatomique en fut faite, et le saint corps, revêtu d'habits sacerdotaux et étendu sur un coussin de drap d'or, fut placé dans une châsse d'argent et exposé dans l'église de Saint- Lazare. La châsse fut ouverte plusieurs fois dans le cours du siècle, pour divers motifs, avec l'autorisation de l'archevêque de Paris. Elle dut être enlevée en 1792, et cachée avec soin, comme nous le dirons ci-après.

Le lecteur se rappelle qu'après la mort de saint Vincent de Paul son cœur fut placé dans un vase d'argent, en forme de reliquaire que fit faire la duchesse d'Aiguillon. Ce précieux dépôt se conserva à Saint-Lazare jusqu'aux mauvais

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jours de la Révolution. En 1792, Sicardi, assistant de la Congrégation et directeur des Filles de la Charité, confia ce trésor à quelques sœurs qui allaient fonder un établissement à Turin, persuadé qu'il serait plus en sûreté dans cette ville qu'à Paris. Pour écarter tout soupçon pendant le voyage, le cœur fut enfermé dans un volume in-folio évidé à cet effet. Il était gardé pieusement chez les prêtres de la Mission, lorsque, en i8o5, le cardinal Fesch, oncle de Napoléon et grand-aumônier de l'empire, en ayant eu connaissance, écrivit à l'archevêque de Turin pour réclamer comme une restitution cette relique insigne. La demande d'un personnage aussi puissant était un ordre. L'archevêque ne crut pas pouvoir y résister, il croyait d'ailleurs, d'après la lettre du cardinal, qu'il s'agissait de restituer le cœur de saint Vincent de Paul à la Congrégation de la Mission qui venait d'être rétablie en France. Il dressa donc un procès-verbal constatant l'authenticité de la relique, et, la replaçant dans le volume où elle avait été apportée, il l'envoya à Paris. Cependant il eut soin d'en détacher un ventricule qui resta à Turin.

Le cœur de saint Vincent n'était pas destiné à Paris, encore moins à la Congrégation de la Mission, il s'arrêta à Lyon dont le cardinal était archevêque, et il fut déposé dans l'église métropolitaine de Saint-Jean, où il est encore l'objet de la vénération des fidèles. On fit seulement la grâce aux Filles de la Charité de leur laisser le livre qui l'avait contenu, avec un authentique. C'était commettre une injustice envers les Missionnaires ; le vicaire général de la Congrégation, M. Hanon, fit valoir ses droits; on fut forcé de les reconnaître, mais les événements politiques ne permirent pas de poursuivre la restitution qu'il voulait obtenir.

Reprenons maintenant l'historique du corps de saint Vincent de Paul.

Un des premiers crimes de la Révolution de 1789 fut le

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pillage de la maison de Saint-Lazare. Cette Communauté, qui était le chef-lieu de la Congrégation de la Mission, et dans laquelle résidait le supérieur général, se rendait surtout recommandable par ses abondantes aumônes. Deux cents pauvres y recevaient chaque jour la nourriture, et dans les temps de disette, un bien plus grand nombre d'indigents y étaient secourus. Cependant, sous le faux prétexte que MM. les prêtres de Saint-Lazare avaient de grandes provisions de blé, et d'après la calomnieuse accusation qu'ils voulaient affamer Paris, où les grains étaient alors assez chers, une troupe de brigands, soudoyés par des agitateurs, se portent à Saint-Lazare, dans la nuit du 12 au i3 juillet 1789, enfoncent les portes, et, pénétrant dans l'intérieur, y font mille dégâts. Bientôt une multitude innombrable, attirée par l'espoir du pillage, s'y précipite avec fureur, renverse, brise, déchire, pille ou détruit tout ce que la maison renfermait; les meubles sont mis en pièces, les portes et les fenêtres arrachées, les livres lacérés, et la chambre même du père des pauvres, de saint Vincent de Paul, où se trouvaient encore son lit et ses vêtements, n'est pas plus respectée que le reste Heureusement les brigands ne pénétrèrent pas dans l'église. C'était là que le saint fondateur de la Congrégation de la Mission avait été inhumé, et son corps, levé de terre en 1729, y était conservé dans une châsse d'argent. Ses enfants purent donc encore rendre leurs hommages à ses restes vénérables, lorsque, après la dévastation, ils retournèrent habiter les ruines de leur ancienne demeure. Mais ils n'y purent faire un long séjour. La haine contre la religion et contre les institutions les plus respectables prenant sans cesse de nouveaux accroissements, la suppression des ordres religieux et des communautés ecclésiastiques fut prononcée, la spoliation légale de leurs maisons et de leurs églises fut décrétée. Aussi le 3o août 1792, un commissaire des biens nationaux se présenta-t-il à l'église de Saint-Lazare pour en enlever l'argen-

tcrie et tous les autres objets de quelque valeur qui s'y trouvaient. Il fut assez modéré pour remettre aux prêtres de la Mission qui étaient présents le corps de leur pieux instituteur. Heureux de pouvoir conserver ce précieux trésor, ces respectables ecclésiastiques se hâtèrent de dresser un procès-veibal de la remise qu'on leur faisait des saintes reliques, de les enfermer dans une caisse, et de les faire sortir d'une maison qu'ils allaient bientôt eux-mêmes quitter sans retour. Elles furent d'abord déposées chez le notaire de la Congrégation où elles restèrent cachées pendant tout le temps de la Terreur; elles passèrent ensuite entre les mains de M. Daudé, ancien Missionnaire et procureur général de la Congrégation, qui les conserva pendant plusieurs années et les confia, le 1 8 juillet 1 806, à la garde des Filles de la Charité, dont la maison principale était alors dans la rue du Vieux-Colombier. Celles-ci les transportèrent, le 23 juin 181 5, dans la rue du Bac, lorsqu'elles furent elles-mêmes transférées dans la maison qu'elles y occupent aujourd'hui. Ce saint corps fut placé sous un des autels de leur chapelle, et c'est de là qu'il fut tiré, le 3o mars i83o, pour être porté à l'archevêché de Paris, où M?r de Quélen, qui désirait vivement honorer le saint prêtre par une translation solennelle, devait en faire la reconnaissance authentique.

Une commission ecclésiastique, formée par le prélat, s'était livrée avec zèle à la recherche de tous les faits qui pouvaient servir à constater l'authenticité des reliques de saint Vincent de Paul. Le 6 avril fut choisi pour procédera cette vérification. Les restes vénérables de l'homme de Dieu furent tirés de la caisse qui les renfermait depuis trente-huit ans, et présentés à la pieuse curiosité et aux regards attendris de nombreux spectateurs qui se trouvaient réunis dans la grande salle de l'archevêché. D'habiles médecins et chirurgiens avaient été appelés. Ils firent un sérieux examen du squelette, dont tous les ossements étaient joints les uns

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aux autres par des fils de laiton. Parmi les pièces qui étaient conservées dans la même caisse, on trouva deux procèsverbaux de l'état du saint corps, dressés, en 1730 et 1739, par trois frères de la Congrégation de la Mission qui connaissaient l'anatomie. Leur rapport relatait si parfaitement Tétat du squelette qui était présent, qu'on ne put plus douter que ce ne fût véritablement le corps de saint Vincent de Paul, conservé par une providence spéciale, au milieu des orages révolutionnaires. Tous les assistants se livrant, surtout alors, aux mouvements de leur dévotion, vénérèrent avec empressement les restes du saint prêtre, de la charité duquel Paris possède encore tant de monuments. On aimait à voir cette bouche respectable dvoù étaient sorties tant de paroles de salut et de consolation, ces mains pleines de bénédictions, qui s'étaient si souvent ouvertes pour soulager les misères du pauvre, et ces pieds infatigables qui avaient si souvent couru pour chercher les pécheurs et pour les convertir. On profita de la circonstance pour extraire quelques fragments des ossements qui furent donnés à l'église métropolitaine de Paris, à la paroisse de Saint- Vincent de Paul, à l'Hôtel-Dieu, à l'hôpital de la Pitié, à Versailles et à Clichy. La moitié inférieure du radius devint la propriété de la maison-mère des Filles de la Charité. La caisse, les linges, l'aube, les gants, les souliers et l'étole restèrent à la maison-mère de la Mission. Après que les assistants, parmi lesquels était le chapitre de la métropole, le préfet de la Seine et le préfet de police, plusieurs pairs de France et des notables de la ville, eurent satisfait leur piété, le saint corps fut remis dans la caisse, qui fut scellée du sceau de Mgr l'archevêque, en attendant le moment de le déposer dans la châsse qui lui était préparée.

Cette châsse ' est d'argent; elle a la forme d'un carré

1. Chef-d'œuvre d'Odiot. Le prix du travail dépasse encore celui de la matière. Cette châsse fut offerte par le diocèse de Paris à saint

long, et environ six pieds de longueur sur trois de hauteur, et sur une largeur à peu près égale. Trois des faces latérales sont fermées par de belles glaces. Le dessus est également fermé et a la forme un peu cintrée. Toutes les parties de cette châsse, les montants et le cintre, sont ciselés avec goût. A chacun des deux montants du devant est adossé un petit enfant, aussi en argent, de plus d'un pied de haut. Ces statues, représentant des orphelins, ont les mains jointes, et regardent avec respect les reliques de leur bienfaiteur. L'une est un garçon et l'autre une fille; leur figure est très expressive; elle produisent un bel effet. Celle de saint Vincent de Paul à genoux et porté sur un nuage surmonte la châsse et lui sert de couronnement; le saint y est représenté élevant les yeux et les mains vers le ciel ; il est en habits sacerdotaux avec Tétole. Autour de lui sont quatre anges portant les attributs de diverses vertus.

Ce fut le 23 avril que le saint corps fut reposé dans cette riche châsse. Des précautions multipliées avaient été prises pour empêcher la détérioration et assurer la conservation du précieux trésor qu'elle devait renfermer. Le squelette avait été soigneusement enveloppé, et, afin qu'on ne pût en aucune manière y toucher, quatorze sceaux avaient été apposés sur les rubans qui le liaient. Il fut ensuite revêtu d'habits ecclésiastiques, et par-dessus d'une riche étole brodée en or, donnée par Mgr l'archevêque. Une représentation en cire de la figure du saint couvrait le visage, et deux mains également en cire tenaient un crucifix que la tradition dit avoir servi à saint Vincent pour exhorter Louis XIII à la mort. C'est en cet état qu'il fut placé étendu dans la châsse. Lorsqu'elle eut été fermée avec soin, on la scella en divers endroits, et tout se trouva ainsi préparé

Vincent de Paul ; le prix élevé en fut acquitté à l'aide de souscriptions en tête desquelles s'inscrivirent le roi, les princes et les princesses de sa famille.

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pour la cérémonie de la translation, qui était fixée au 25 avril, second dimanche après Pâques.

La veille de ce jour, à midi, le bourdon de l'église métropolitaine de Notre-Dame annonça aux fidèles la solennité du lendemain, et le transport de la châsse qui se faisait dans ce moment de l'archevêché dans la même église. Elle y fut déposée à l'entrée du chœur, et bientôt après commencèrent les vêpres solennelles du saint. Le chapitre de la métropole avait pour cette fête cédé les stalles hautes d'un côté du chœur à MM. les prêtres de la Mission qui assistèrent à tous les offices. Parmi eux, on remarquait leur vénérable supérieur général, M. Salhorgne, digne successeur de saint Vincent, dont il rappelait les vertus, et l'un de ses assistants, M. Boulangier, le même qui, en 1792, échappa au massacre de Saint-Firmin. Les vêpres furent suivis d'un panégyrique prononcé par M. Matthieu, alors chanoine de Paris et vicaire général, plus tard évêque de Langres, et enfin cardinal-archevêque de Besançon. Lorsqu'il fut fini, on chanta les matines, auxquelles un évêque officia ainsi qu'un autre l'avait fait aux vêpres. Des Filles de la Charité en grand nombre, et une foule de fidèles vinrent vénérer les précieux restes du saint prêtre, et se succédèrent pendant toute la soirée.

Le dimanche 25, Mgr Lambruschini, alors nonce en France, célébra pontificalement la messe de saint Vincent de Paul.

L'après-midi à deux heures, tous les corps ecclésiastiques, les corps religieux, les autorités, les associations pieuses qui devaient assister à la cérémonie de la translation, étaient réunis dans l'église de Notre-Dame. Mgr l'archevêque entonna les vêpres, et dès qu'elles furent commencées, la procession se mit en marche. En tête étaient un assez grand nombre d'habitants de Clichy, paroisse dont saint Vincent de Paul a été curé; puis venaient environ huit cents Filles de la Charité, qu'accompagnaient des orphe-

lins et orphelines, ensuite les Frères des écoles chrétiennes; près de douze cents ecclésiastiques, tant des maisons ecclésiastiques et des séminaires que du clergé de la ville; MM. les curés de Paris, et plusieurs du diocèse. Après le Magnificat, le saint corps sortit de l'église, porté par de pieux laïques. Les prêtres de la Mission précédaient la châsse qui se trouvait au milieu du chapitre métropolitain. Elle était suivie de Msr l'archevêque, du nonce du Saint-Siège et de dix-sept autres évêques, ainsi que d'une partie du clergé de la cour, du préfet de la Seine, des membres de l'administration des hospices et d'un grand nombre de fidèles. Des chantres, placés de distance en distance, soutenaient les voix des ecclésiastiques, qui chantaient des psaumes, des hymnes et les litanies du saint. La procession parcourut une partie des quais de la rive gauche de la Seine et plusieurs rues considérables, au milieu d'une multitude innombrable, que cette imposante cérémonie devait d'autant plus intéresser, que de mémoire d'homme on n'en avait vu une semblable à Paris. Enfin, elle parvint à la rue de Sèvres, dont la plupart des maisons étaient tendues, et arriva à la nouvelle chapelle de MM. les Lazaristes, située dans la même rue et qui devait posséder désormais le saint corps. Msr l'archevêque fit aux ecclésiastiques de la maison la remise de ce précieux dépôt par un discours auquel le Supérieur général de la Congrégation répondit. La châsse fut déposée sur une estrade richement décorée, et c'est ainsi que se termina la solennité de la translation.

Mais la piété des fidèles n'était pas encore entièrement satisfaite. Une neuvaine solennelle avait été ordonnée par Mgr l'archevêque. La chapelle de la maison principale des Missionnaires, où elle avait lieu, ne désemplit pas pendant tout le temps de la neuvaine. Le clergé des paroisses de Paris, celui des maisons ecclésiastiques et des séminaires vinrent successivement y faire la station. Le peuple s'y porta en foule, avide de contempler les reliques du père des

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pauvres et du bienfaiteur de tous les malheureux. Le roi lui-même, avec la famille royale, vint prier devant les reliques du saint. A ce moment, la flotte de Charles X allait cingler heureusement vers la Barbarie pour y conquérir Alger et détruire l'esclavage qu'avait partagé saint Vincent de Paul et qu'il avait tant travaillé à secourir. Hélas! trois mois après, au lendemain même de l'octave de saint Vincent de Paul, célébrée avec la même affluence qu'au mois d'avril précédent, le trône était renversé, et la religion semblait devoir être emportée avec lui.

Il fallut alors retirer le saint corps de sa châsse, de crainte qu'il ne fût profané. Il fut transporté à Roye, en Picardie, où les prêtres de la Mission le tinrent caché, pendant plusieurs années, au collège dont ils avaient alors la direction. Lorsque le calme fut rétabli à Paris, et que l'hostilité contre la religion eut fait place à des dispositions meilleures, le saint corps fut replacé, en 1834, dans l'église des prêtres de la Mission, où il reçoit tous les jours les hommages de la piété des fidèles, surtout pendant la neuvaine de la translation de ses reliques, qui se célèbre le deuxième dimanche après Pâques et pendant l'octave de la fête du 19 juillet.

En 1870, pendant le siège de Paris, la crainte d'une profanation fit de nouveau prendre la précaution de mettre le saint corps en lieu de sûreté. Quand les mauvais jours furent passés, au mois de juillet 1871, il fut replacé au lieu qu'il occupe depuis i83o, au-dessus du maître-autel '.

Plaise à Dieu que saint Vincent de Paul ne quitte plus jamais ce trône de gloire qui lui a été élevé par la piété reconnaissante, et du haut duquel il protège Paris et la France !

1. Les faits consignés ici sont tirés principalement des Mandements et relations, imprimés et publiés par ordre de Msr l'archevêque de Paris.

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