CHAP. III. SES ETUDES
quatre lieues de là, dans la ville de Buzet ', où plusieurs gentilshommes des environs lui donnèrent leurs enfants en pension, et même on lui en envoya de Toulouse, comme il le manda à sa mère par une lettre qu'il lui écrivit; et le grand soin qu'il prenait de leur instruction et bonne éducation lui moyenna son retour à Toulouse peu de temps après, où il mena ses pensionnaires, du consentement et avec l'agrément des parents : de sorte qu'il eut moyen, en instruisant cette petite jeunesse, de continuer ses études de théologie; ce qu'il fit avec tant d'affection et de diligence, qu'après y avoir employé sept ans, comme il se voit par une attestation authentique du mois d'octobre 1664, du père Esprit Larran, religieux augustin, docteur régent en théologie de l'Université de Toulouse, signée de lui et d'Assolens, secrétaire, et scellée , il fut reçu bachelier en théologie, comme il appert par d'autres lettres du même mois signées d'André Gallus, docteur régent et recteur de ladite université, et d'Assolens son secrétaire, et scellées; en suite de quoi il lui fut permis d'expliquer et enseigner publiquement le second livre des Sentences 2 dans la même Université, comme il est porté par d'autres lettres de la même année, signées et scellées Coëlmez, chancelier de l'Université de Toulouse, et de Soffores, trésorier. Ces trois pièces ont été trouvées, depuis la mort de ce grand serviteur de Dieu, par ceux de sa Compagnie, qui n'en avaient eu
1. Buzet, petite ville alors importante, avec une église gothique et un château-fort. Elle est située à vingt kilomètres et au nord-ouest de Toulouse.
2* Les Livres des sentences, ouvrage composé par Pierre Lombard, qui enseigna la théologie à Paris, et devint ensuite évêque de cette ville, où il mourut en iiôo. Son ouvrage, ainsi appelé parce qu'il allègue sur chaque question le sentiment ou les sentences des saints Pères, est partagé en quatre livres : le premier est intitulé : De la Trinité; le second : De la Création et de ce qui s'y rapporte; le troisième : De l'Incarnation du Verbe; le quatrième : Des Sacrements. Ce fut jusqu"à l'époque moderne le manuel commenté dans les écoles de théologie.
aucune connaissance pendant sa vie ; de sorte que de compte fait sur les mémoires envoyés de son pays, il se trouve qu'il a employé plus de seize ans continuels àjétudier, tant en la ville de Dax qu'en l'Université de Toulouse.
Il n'était pas du nombre de ceux qui se laissent enfler pour un peu de science qu'ils pensent avoir; au contraire, il cachait celle qu'il avait acquise et, par un mouvement d'humilité assez extraordinaire, il tâchait de persuader aux autres qu'il avait fort peu de science, et souvent, en parlant de lui-même, il se nommait un pauvre écolier de quatrième , pour donner autant qu'il pouvait une basse opinion de sa suffisance: en quoi il ne disait rien de contraire à la vérité puisqu'il était vrai qu'il avait été écolier de quatrième. Mais, par un saint artifice de la vertu d'humilité, il couvrait du voile du silence le reste de ses études ; et quoique dans les occasions où il s'agissait des intérêts de la vérité ou de la charité, il fût obligé de parler et de faire connaître qu'il n'était pas ignorant des choses que sa condition l'obligeait de savoir, il était pourtant bien aise qu'on crût qu'il n'avait point de science, afin de réprimer cette inclination vicieuse qui provient de la racine de superbe, et qui se trouve ordinairement en tous les hommes, de passer pour capables et savants un chacun dans sa profession; en sorte que même les plus ignorants et mal habiles affectent cette réputation autant et quelquefois plus que les autres. Mais Vincent de Paul, quoique très abondamment pourvu de doctrine et de suffisance, eût volontiers pris pour lui la devise du saint Apôtre, et eût pu dire à son imitation : Je n'ai point estimé savoir aucune chose, sinon Jésus- Christ, et Jésus-Christ crucifié1. C'était là sa principale science et sa plus haute sagesse; c'était le livre qu'il avait toujours ouvert devant les yeux de son esprit, et duquel il tirait des
i. Non judicavirae scire aliquid inter vos nisi Jesum Christum, et hune crucifixum. (I Cor., n.)
connaissances et des lumières bien plus élevées que toutes celles qu'il eût puisées des autres sciences, quoique bonnes et saintes, qu'il avait acquises dans le cours de ses études.