CHAP. VII, — SÉJOUR CHEZ LES GOXDI
cat de Paris1, très sage et très pieux ; au sujet de ce que Tayant disposé d'entrer dans la maison de Retz pour en avoir l'intendance, ce jeune homme le pria de lui dire comment il pourrait garder l'esprit de dévotion, au milieu des distractions qui sont inévitables parmi la multiplicité des affaires dont il lui fallait prendre le soin. A quoi il répondit : « qu'ayant lui-même demeuré dans cette famille. Dieu lui avait fait la grâce de s'y comporter en telle sorte qu'il avait regardé et honoré en la personne de M . de Gondi, général des galères, celle de Notre-Seigneur, en la personne de Madame celle de Notre-Dame, et en celle des officiers et serviteurs, domestiques et autres gens qui affluaient en cette maison, les disciples et les troupes qui abordaient Notre-Seigneur.»
Voilà comment M. Vincent se tenait continuellement uni à Jésus-Christ, le regardant et honorant en ses créatures comme en ses vives images, et réglant toutes ses actions extérieures et intérieures par cette vue ; tenant ainsi toujours ouvert devant les yeux de son âme ce mvstique livre, en la lecture et méditation continuelle duquel il apprenait la science de toutes les vertus2.
Or, quoiqu'il eût un très grand respect pour M. le général des galères, cela n'empêchait pas qu'il ne lui rendît tous les offices de chanté, et que, lorsqu'il le jugeait nécessaire pour le bien de son âme, il n'usât envers lui de la même liberté qu'envers les autres, toujours néanmoins avec une très grande circonspection; car le zèle qu'il avait pour le
i. Husson (Martin), avocat au Parlement de Paris. C'est en i65o que Vincent le fit entrer comme intendant dans la maison du duc de Retz, l'aîné de ses élèves. Trois ans plus tard, le saint, qui avait pour Husson la plus grande estime, lui fit accepter le poste de consul à Tunis. (Lettres de saint Vincent du i3 avril et du i5 juillet iG53.)
2. Jésus Christus est Codex apertus, in quo legendo, et meditando, universa virtutum disciplina discitur. (Laurent. Justin., lib. De hnrnilit., c. xxi.)
bien et pour la vertu, et qui lui donnait une telle horreur du mal et du péché, qu'il n'en pouvait souffrir les moindres approches, non plus aux autres qu'en lui-même, était toujours accompagné de prudence, et, s'il avait de la force, il avait aussi de la discrétion.
En voici un exemple digne de remarque que nous apprendrons de lui-même, et qui fait voir de quelle façon il se comporta un jour envers ce bon seigneur, pour le détourner d'un duel, auquel son courage et son honneur l'avaient engagé selon le damnable usage de ce temps-là, que notre grand monarque a heureusement aboli, ayant comme un Hercule chrétien, dès son plus jeune âge, étouffé ce monstre, et d'un seul revers tranché toutes les tètes de cette hydre1 : «J'ai connu (dit-il un jour, parlant de lui-même en tierce personne, dans une conférence tenue à Saint-Lazare3 avec plusieurs ecclésiastiques) un aumônier qui, sachant que son maître avait dessein de s'aller battre en duel, après avoir célébré la sainte Messe, le monde s'étant retiré, il s'alla jeter aux pieds de ce seigneur, lequel était resté seul à genoux dans la chapelle, et là il lui dit : « Monsieur, per- « mettez-moi, s'il vous plaît, qu'en toute humilité jevous dise ce un mot. Je sais de bonne part que vous avez dessein de vous « aller battre en duel; mais je vous dis de la part de monSau- « veur, que je vous ai montré maintenant, et que vous venez « d'adorer, que si vous ne quittez ce mauvais dessein, il
i. Cette hydre renaissait sans cesse. C'esc sous l'inspiration de Vincent de Paul et de M. Olier qu'Anne d'Autriche pressa son fils de réprimer la fureur des duels : Louis XIV, à l'occasion de sa majorité, donna un édit à cette fin. Quelques années plus tard, saint Vincent s'adressa au Souverain Pontife :il lui fit remettre un mémoire et sollicita un bref dans le même but (lettre à Jolly du 19 mai iG56). Aussi Fénelon proclame-t-il, dans sa lettre au pape Clément XI, pour solliciter la béatification de Vincent (20 avril 1706), l'heureuse influence du saint dans l'abolition de la barbare et criminelle coutume du duel.