‹ La vie de S. Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 40 sur 201 · CHAP. XII. CONVERSION DE M. DE ROUGEMONT · texte numérisé non relu

CHAP. XII. CONVERSION DE M. DE ROUGEMONT

il alla si avant qu'il demanda à M. l'archevêque de Lyon permission de tenir le Saint-Sacrement en sa chapelle pour y honorer Notre-Seigneur et mieux entretenir sa piété, qui était singulière et connue de tout le monde. Comme je l'allai voir un jour en sa maison, il me raconta les pratiques de sa dévotion, et entre les autres celle de son détachement des créatures. « Je suis assuré, me disait-il, que « si je ne tiens à rien du monde, je me porterai tout à Dieu : «et, pour cela, je regarde si l'amitié d'un tel seigneur, d'un « tel parent, d'un tel voisin m'arrête; si c'est l'amour de moi- « même qui m'empêche d'aller; si ce sont mes biens ou la « vanité qui m'attachent, mes passions ou mes aises qui me « retardent. Et quand je m'aperçois que quelque chose me « détourne démon souverain bien, je prie, je coupe, je brise, « je me fais quitte de ce lien : ce sont là mes exercices. » « Il me dit particulièrement ceci, dont je me suis souvent ressouvenu, qu'un jour allant en voyage, et s'occupant de Dieu le long du chemin à son ordinaire, il s'examina si depuis le temps qu'il avait renoncé à tout, il lui était resté ou survenu quelque attache. Il parcourut les affaires, les alliances, la réputation, les grands et les menus amusements du cœur humain; il tourne, il retourne; enfin, il jette les yeux sur son épée : « Pourquoi la portes-tu ? se « dit-il à lui-même. Quoi ! quitter cette chère épée, qui t'a « servi en tant d'occasions, et qui après Dieu t'a tiré de « mille et mille dangers? Si on t'attaquait encore, tu serais « perdu sans elle; mais aussi il peut arriver quelque riotte, « où tu n'auras pas la force, ponant une épée, de ne t'en « pas servir; et tu offenseras Dieu derechef. Que ferai-je « donc, mon Dieu ! que ferai-je ? Un tel instrument de ma « honte et de mon péché, est-il encore capable de me tenir « au cœur? je ne trouve que cette épée seule qui m'em- « barrasse. Oh ! que je ne serai plus si lâche que de la « porter! » Et en ce moment se trouvant vis-à-vis d'une grosse pierre, il descend de son cheval, prend cette épée et

la rompt et met en pièces sur cette pierre; et puis, il remonte à cheval et s'en va. Il me dit que cet acte de détachement, brisant cette chaîne de fer qui le tenait captif, lui donna une liberté' si grande, que bien que ce fût contre l'inclination de son cœur qui aimait cette épée, jamais plus il n'avait eu d'affection à chose périssable, et qu'il ne tenait qu'à Dieu seul. » On peut voir par là ce que peut un acte héroïque de vertu, et une victoire emportée de force sur soi-même, pour faire en peu de temps un grand progrès à la sainteté; et, tout ensemble, combien il importe de renoncer à l'attache des moindres choses de la terre, pour s'unir parfaitement à Dieu.

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