CHAP. XII. CONVERSION DE M. DE ROUGEMONT
tion des mystères de la Passion de Jésus-Christ, sa piété Payant porté à vouloir savoir combien le Fils de Dieu avait reçu de coups en sa flagellation, il donna autant d'écus à la maison de l'Oratoire de Lyon ; et en peu de temps on vit un tel changement et il fit un si grand progrès en la vertu sous la conduite de son sage directeur, qu'il en devint un parfait exemplaire. L'oraison était son entretien le plus ordinaire; et on le voyait tous les jours passer trois et quatre heures en méditation, à genoux, sans s'appuyer, et toujours tète nue. Le château de Chandes, où il faisait sa demeure, était comme un hospice commun pour les religieux, et un hôpital pour tous les pauvres sains et malades, où ils étaient assistés avec une incroyable charité, tant pour les besoins de leurs corps que pour ceux de leurs âmes, y entretenant, des ecclésiastiques pour leur donner toutes sortes de consolations et d'assistances.
Il n'y avait aucun pauvre malade dans ses terres qu'il n'allât lui-même visiter et servir, ou qu'il ne fît visiter et servir par ses domestiques lorsqu'il était obligé de s'absenter, ce qui était assez rare.
C'est le Révérend Père Desmoulins de l'Oratoire qui a rendu un fidèle témoignage de tout ceci. « Et je ne dis rien, ajoute-t-il, que je n'aie vu : néanmoins ce bon seigneur était comme ennuyé de posséder ce bien, quoiqu'il ne semblât en être que le fermier, et pour le faire valoir au profit des pauvres. Sur quoi il me dit un jour, les larmes aux yeux : « Ah ! mon Père ! que ne me laisse-t-on faire ? et « pourquoi faut-il que je sois toujours traité de seigneur et « que je possède tant de biens ? » — M. Vincent, qui le gouvernait pour lors, le tenait, disait-il, dans cette contrainte; — « que s'il me lâchait la main, je vous assure, mon Père, que « devant qu'il fût un mois le comte de Rougemont nepossè- « derait pas un pouce de terre. » Et il s'étonnait comment un chrétien pouvait rien garder en propre, voyant le Fils de Dieu si pauvre sur la terre. »
Voilà une leçon bien remarquable aux grands du monde, pour leur faire connaître quel usage ils doivent faire de leurs richesses, et avec quel dégagement de cœur ils les doivent posséder, se souvenant de la parole du saint Apôtre, qui avertit ceux qui ont des biens temporels, d'en user connue s'ils n'en usaient point : parce que la figure de ce monde passe l. C'est aussi un sujet de consolation pour les pauvres, voyant leur condition tant aimée et recherchée par un si grand seigneur, pour se conformer plus parfaitement à Jésus-Christ. Et enfin c'est un motif aux Missionnaires de remercier Dieu d'avoir communiqué des grâces si admirables à ce seigneur, par les prières et par la bonne conduite de leur sage instituteur, qui pourtant ne leur en a jamais parlé, sinon une fois que, les exhortant au détachement des créatures, il leur rapporta l'exemple du comte de Rougemont, sans néanmoins rien dire de ce qu'il y avait contribué par ses avis et par sa direction. Voici ses propres termes, qui se sont trouvés dans le recueil qui se fit alors de son discours 2 : .
« J'ai connu, dit-il, un gentilhomme de Bresse nommé M. de Rougemont, qui avait été un franc éclaircisseur et un grand duelliste; c'était un grand homme bien fait, qui s'était trouvé souvent aux occasions, en étant prié par d'autres gentilshommes qui avaient des querelles, ou luimême appelant en duel ceux qui n'allaient pas droit avec lui. Il me l'a dit, et il n'est pas croyable combien il a battu, blessé et tué de monde. Enfin Dieu le toucha si efficacement, qu'il rentra en lui-même, et, reconnaissant l'état malheureux où il était, il résolut de changer de vie, et Dieu lui en fit la grâce. Depuis ce changement, ayant demeuré quelque temps en sa façon commençante, et en son progrès,
1. Qui utunturhoc mundo, tanquam non utantur : praeterit enim figura hujus mundi. (I Cor., vu.)