‹ La vie de S. Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 57 sur 201 · IÔ · texte numérisé non relu

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La fondation des Prêtres de la Mission était l'ouvrage que cette vertueuse dame avait le plus affectionné, reconnaissant les fruits qu'il pouvait produire dans l'Eglise, pour le salut et la sanctification d'un très grand nombre d'âmes ; aussi, après que Dieu lui eut fait la grâce d'y mettre la dernière main, le voyant parfait et accompli, il lui semblait qu'elle ne pouvait plus rien désirer en cette vie. Comme une autre sainte Monique, elle pouvait bien dire en son cœur qu'elle n'avait plus rien à faire sur la terre, — Dieu ayant donné le comble à ses plus ardents souhaits, — et partant, qu'elle ne devait plus qu'aspirer au ciel, pour y recevoir la couronne préparée aux services qu'elle avait tâché de rendre à sa divine Majesté '. Et en effet, deux mois n'étaient pas encore écoulés depuis que ce contrat de fondation eut été passé, qu'elle se sentit atteinte d'une maladie, laquelle, en peu de jours, ayant réduit à l'extrémité son corps déjà fort atténué par ses maladies précédentes et par toutes les peines et fatigues que son zèle et sa charité lui avaient fait entreprendre, en sépara enfin son âme, pour la transmettre dans

1. Unum crat propter quod in hac vita aliquantulùm immorari cupieham; cumulatius hoc mihi Deus praestitit; quid igitur adhuc hic facio? (August., 1. IX, Confess., c. x.)

un repos éternel. Ce fut la veille de la fête de saint Jean- Baptiste de l'année 1625 qu'arriva cette mort.

Elle n'a pu être que très précieuse devant Dieu, ayant été précédée d'une vie très sainte dont l'histoire eût été capable de fournir de quoi remplir un juste volume, à la très grande édification de toute la postérité. Mais comme il n'y avait que M. Vincent qui en pût donner les meilleurs mémoires, ayant eu plus de connaissance qu'aucun autre des excellentes qualités et des rares vertus de la défunte, et d'ailleurs son humilité lui faisant toujours cacher sous le voile du silence tous les biens où il avait quelque part, cela a été cause qu'il a toujours évité de déclarer ce qu'il en savait, pour ne pas donner connaissance de ce qui était de luimême : cette sainte et vertueuse dame n'ayant presque rien fait de considérable pour le service et la gloire de Dieu où M. Vincent n'eût grandement coopéré, et par conséquent n'eût mérité d'avoir beaucoup de part à la louange qu'on lui en eût rendue, ce qu'il craignait le plus et fuyait autant qu'il lui était possible.

Après qu'on eut rendu les derniers devoirs à Mme la générale, et que, suivant ce qu'elle avait ordonné, son corps eut été porté au monastère des Carmélites de la rue Chapon, M. Vincent partit aussitôt pour aller en Provence porter cette triste nouvelle à monsieur son mari. Comme il savait bien qu'elle lui causerait une grande douleur et qu'une telle séparation ne lui pourrait être que très sensible, du premier abord, ayant par prudence dissimulé le sujet de sa venue, il ne lui parla que des grandes obligations qu'il avait à Dieu pour les grâces très particulières qu'il en avait reçues tant en sa personne qu'en toute sa famille, et de la reconnaissance qu'il lui en devait rendre, dont un des principaux actes était de se tenir continuellement dans une parfaite dépendance et entière conformité à sa très sainte volonté en toutes choses, sans aucune réserve. Et ainsi Payant peu à peu disposé, il lui déclara enfin ce qui était arrive.

CHAP. XVIII. MORT DE M '"' e DE GONDI iii

Après avoir donné lieu aux premiers mouvements de la nature, il employa tout ce que son grand jugement et l'onction du Saint-Esprit dont il était abondamment rempli lui purent suggérer, pour adoucir la douleur causée par une si fâcheuse nouvelle, et pour lui aider à porter cette affliction qui lui était très sensible et amère, avec paix et tranquillité d'esprit. Car on peut dire avec vérité qu'entre les grâces particulières que M. Vincent avait reçues de Dieu, une des principales était celle de consoler les affligés et adoucir leurs plus grandes peines et angoisses intérieures; Notre- Seigneur Jésus Christ lui ayant donné pour cet effet une spéciale communication de son esprit, par la vertu et Fonction duquel il pouvait dire à son imitation que l'Esprit du Seigneur était sur lui, pour évangéliser les pauvres, et pour consoler les affligés et guérir les blessures de leurs cœurs i. Cette vertueuse dame défunte l'avait souvent éprouvé parmi les angoisses et peines intérieures dans lesquelles il plaisait à Dieu l'exercer; car, dans cet état de souffrance, elle ne pouvait trouver de consolation plus solide que celle qu'elle recevait de M. Vincent, en qui elle avait reconnu une si parfaite charité pour lui procurer le vrai bien de son âme et pour attirer toutes sortes de grâces sur sa famille, qu'elle avait toujours souhaité qu'il n'en sortit point, estimant qu'il y serait comme l'Arche en la maison d'Obededom, qui y attirerait abondamment les bénédictions divines. Ce fut pourquoi en lui faisant un legs par son testament, pour un témoignage de sa reconnaissance, elle y ajouta « qu'elle le suppliait, pour l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de sa sainte Mère, de ne vouloir jamais quitter la maison de M le général des galères, ni après sa mort ses enfants »; et, non contente de cela, elle

i. Spi'itus Domini super me, evangelizare pauperibus misit me, sanare contritos corde, ut consolaret omnes lugentes. (Isa., xvi; Luc, iv.)

supplie par son même testament M. le général de vouloir retenir chez lui M. Vincent et de l'ordonner à ses enfants après lui, les priant de se souvenir de ses saintes instructions et de les suivre, connaissant bien, s'ils le font, Futilité qu'en recevra leur âme, et la bénédiction qui en arrivera à eux et à toute la famille ».

M. Vincent toutefois n'était pas en son élément dans cette grande maison, laquelle, quoique très bien réglée et ordonnée, l'exposait trop au grand air du monde. Ce fut pourquoi regardant plus ce que Dieu demandait de lui que ce que cette vertueuse dame en avait désiré, et préférant l'amour souverain qu'il devait au Créateur à toutes les considérations humaines qui semblaient l'obliger à rendre cette satisfaction et reconnaissance à la créature, il pria instamment M. le général d'agréer qu'il se retirât au collège des Bons- Enfants ; ce qu'il obtint enfin de lui. Et, avec sa permission, étant sorti de sa maison, il alla s'établir en cette nouvelle demeure'.

Ce fut en l'an 1625 que ce fidèle serviteur de Dieu, après avoir vogué plusieurs années sur la mer orageuse du monde, aborda enfin par une conduite toute particulière de la divine Providence en cette retraite, comme en un port assuré. C'était pour y commencer une vie tout apostolique, et, en renonçant absolument aux honneurs, aux dignités et aux autres biens du monde, y faire une profession particulière de travailler à sa propre perfection et au salut des peuples,

1. M. de Gondi, de son côté, quitta le monde. Il prit un an pour régler ses affaires temporelles et pourvoir à l'avenir de ses enfants, puis il se retira à l'Oratoire, où, pendant trente-cinq ans, il mena la vie la plus courageuse et la plus édifiante. Il continua de seconder les œuvres charitables de Vincent. Le saint, voyant sa fin approcher, écrivit au général des galères, devenu le R. P. de Gondi, pour lui faire ses derniers adieux [Lettres, t. IV, p. 597). Celui-ci ne survécut pas longtemps à Vincent; il mourut à Joigny, le 29 juin 1662.

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