CHAPITRE XIX
Les dispositions de corps et d'esprit de M. Vincent et les qualités de sa conduite.
Pour ce qui est du corps, M. Vincent était d'une taille moyenne et bien proportionnée : il avait la tête un peu charnue et assez grosse, mais bien faite par une juste proportion au reste du corps; le front large et majestueux, le visage ni trop plein ni trop maigre; son regard était doux, sa vue pénétrante, son ouïe subtile, son port grave et sa gravité bénigne, sa contenance simple et naïve, son abord fort affable, et son naturel grandement bon et amiable ' Il était d'un tempérament bilieux et sanguin, et d'une complexion assez forte et robuste; ce qui n'empêchait pas pourtant qu'il ne fût plus sensible qu'il ne semblait aux impressions de l'air, et ensuite fort sujet aux atteintes de la fièvre.
Il avait l'esprit grand, posé, circonspect, capable de grandes choses et difficile à surprendre. Il n'entrait pas légèrement dans la connaissance des affaires; mais, lorsqu'il s'y appliquait sérieusement, il les pénétrait jusqu'à la moelle, il en découvrait toutes les circonstances petites et
i. Vincent refusa aux instances des personnes qui avaient le plus de droit sur lui, comme les présidentes Goussault et de Lamoignon, de laisser prendre son portrait. Ses enfants mêmes désespérèrent de vaincre sa résistance et durent user d'une fraude pieuse : ils firent venir secrètement à Saint-Lazare le peintre Simon François, qui y séjourna, mêlé à la foule des retraitants et saisissant toutes les occasions d'étudier la physionomie du saint vieillard. Il allait ensuite peindre de mémoire dans la chambre qui lui avait été donnée. C'est ainsi que peu à peu se fit le portrait le plus exact de saint Vincent de Paul; il a été souvent gravé : c'est celui qui est en tête de ce volume. Les détails précédents nous ont été conservés par le frère Ducournau, secrétaire du saint, dans ses mémoires manuscrits.
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grandes, il en prévoyait les inconvénients et les suites : et néanmoins de peur de se tromper il n'en portait point jugement d'abord, s'il n'était pressé de le faire; et il ne déterminait rien qu'il n'eût balancé les raisons pour et contre, étant bien aise d'en concerter encore avec d'autres. Lorsqu'il lui fallait dire son avis ou prendre quelque résolution, il développait la question avec tant d'ordre et de clarté, qu'il étonnait les plus experts, surtout dans les matières spirituelles et ecclésiastiques.
Il ne s'empressait jamais dans les affaires, et ne se troublait point pour leur multitude ni pour les difficultés qui s'y rencontraient; mais, avec une présence et une force d'esprit infatigable, il les entreprenait et s'y appliquait avec ordre et lumière, et en portait le poids et la peine avec patience et tranquillité.
Quand il était question de traiter d'affaires, il écoutait volontiers les autres, sans interrompre jamais aucun pendant qu'il parlait; et néanmoins il supportait sans peine qu'on l'interrompît, s'arrètant tout court, et puis reprenait le fil de son discours. Lorsqu'il donnait son avis sur quelque chose, il ne s'étendait pas beaucoup en discours, mais déclarait ses pensées en bons termes, ayant une certaine éloquence naturelle, non seulement pour s'expliquer nettement et solidement, mais aussi pour toucher et persuader avec des paroles fort affectives ceux qui l'céoutaient, quand il s'agissait de les porter au bien. Il faisait en tous ses discours un juste mélange de la prudence et de la simplicité : il disait sincèrement les choses comme il les pensait, et néanmoins il savait fort bien se taire sur celles où il voyait quelque inconvénient de parler. Il se tenait toujours présent à lui-même, et attentif à ne rien dire ni écrire de mal digéré ou qui "témoignât aucune aigreur, mésestime ou défaut de respect et de charité envers qui que ce fût.
Son esprit était fort éloigné des changements, nouveautés et singularités; il tenait pour maxime, quand les choses
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étaient bien, de ne les pas changer facilement sous prétexte de les mettre mieux. Il se défiait de toutes sortes de propositions nouvelles et extraordinaires, spéculatives ou de j pratique, et se tenait ferme aux usages et sentiments communs, surtout en fait de religion. Il disait à ce sujet que l'esprit humain est prompt et remuant, que les esprits les plus vifs et éclairés ne sont pas toujours les meilleurs s^ils ne sont les plus retenus, et que ceux-là marchent sûrement qui ne s"1 écartent pas du chemin par oh le gros des sages a passé.
Il ne s'arrêtait pas à l'apparence des choses, mais il en considérait la nature et la fin; et par son bon sens, qui excellait en lui, il savait fort bien distinguer le vrai d'avec le faux et le bon d'avec le mauvais, quoiqu'ils lui parussent sous un même visage.
Il avait le cœur fort tendre, noble, généreux, libéral, et facile à concevoir de l'affection pour ce qu'il voyait être vraiment bon et selon Dieu; et néanmoins il avait un empire absolu sur tous ses mouvements, et tenait ses passions si sujettes à la raison qu'à peine pouvait-on s'apercevoir qu'il en eût.
Enfin, quoique l'on ne puisse pas dire qu'il n'eût point de défauts, — l'Ecriture sainte y contredisant, et les apôtres mêmes ni les autres saints n'en ayant pas été exempts, — il est pourtant véritable qu'il ne s'est guère vu d'hommes en ce dernier siècle, exposés comme lui à toutes sortes d'occasions, d'affaires et de personnes, en qui on ait trouvé moins à redire. Dieu lui avait fait la grâce de se posséder toujours à un tel point que rien ne le surprenait, et il avait si bien en vue Notre-Seigneur Jésus-Christ qu'il moulait tout ce qu'il avait à dire ou à faire sur ce divin original. C'est par ce principe qu'il s'est comporté avec tant de circonspection et de retenue envers les plus grands et avec tant d'affabilité et de bonté envers les plus petits, que sa vie et sa conduite ont toujours été non seulement sans reproche, mais aussi dans une approbation universelle et publique.
Néanmoins, comme il s'en trouve toujours quelques-uns qui s'écartent du sentiment commun, il aurait pu sembler à quelques esprits prompts et actifs que ce sage personnage tardait trop à se déterminer dans les affaires et à les exécuter, et à d'autres, qu'il disait trop de mal de lui-même et trop de bien d'autrui.
Il est vrai qu'il a paru un peu singulier en ces deux points. Mais cette singularité était d'autant plus louable, que la plupart du monde, bien loin de se porter à cet excès, s'il y en a, tombe ordinairement dans les défauts contraires; de sorte qu'on pourrait avec raison dire de Vincent de Paul ce que saint Jérôme a écrit de sainte Paule, que ses défauts auraient été des vertus en d'autres.
Quant au premier, M. Vincent était lent et tardif dans les affaires et par nature et par maxime de vertu : par nature, à cause que son grand entendement lui fournissait diverses lumières sur un même sujet, qui le tenaient quelque temps en suspens et comme irrésolu; par maxime de vertu, d'autant qu'il ne voulait pas — pour user de son mot ordinaire en cette matière — enjamber sur la conduite de la Providence divine dont il craignait de prévenir tant soit peu les ordres. Il eût même souhaité, par un singulier respect envers Dieu et par un très bas sentiment qu'il avait de soi, que sa divine Majesté eût fait tout' plutôt sans lui que par lui : reconnaissant d'un côté que ce que Dieu fait par lui-même est toujours le plus assuré et le plus parfait; et d'un autre, que les hommes pour l'ordinaire empêchent plutôt le bien qu'ils ne le font, ou au moins qu'ils y apportent beaucoup de déchet et y mêlent toujours quelque défaut ou imperfection. Il disait, à ce propos, qiï il ne voyait rien de plus commun que les mauvais succès des affaires précipitées '; et l'expérience a fait voir que tant s'en faut que la lenteur de M. Vincent ait gâté ou empêché aucune
i. Lettre à Mllc Le Gras ( iôSj) ; Lettres, t. 1er, p. jôs.
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bonne affaire, qu'on peut diret, au contraire, qu'il est un de ceux qui en a le plus fait l, et de plus diverses, et de plus importantes, et qui s'y est appliqué plus continuellement, et qui en est venu plus heureusement à bout, comme il se verra en la suite de ce livre. En quoi il semble que Dieu a voulu faire connaître que le succès des bons desseins ne dépend pas de l'empressement ni de l'ardeur avec laquelle les hommes s'y portent. La terre, toute pesante qu'elle est, est celle qui porte les arbres et les fruits; et l'activité du feu, s'il n'est modéré et proportionné, n'est propre qu'à tout détruire.
Pour ce qui est du second point, on peut dire avec vérité que le monde est tellement accoutumé à se louer soi-même et à rabattre l'estime d'autrui, que si M. Vincent eût suivi en cela le train ordinaire des autres, on n'en aurait rien dit. Mais parce qu'il a fait le contraire, on aura pu y trouver à redire, et on n'aura pas goûté la pratique qui lui était ordinaire d'exalter les personnes vertueuses et de se rabaisser lui-même au rang des pécheurs; quoique, à vrai dire, en cela il ne faisait que suivre l'exemple, non seulement des plus grands saints, mais même du Saint des Saints, lequel, parlant de soi par la bouche d'un prophète, disait qu'il était non un homme, mais un vermisseau2, et quoiqu'il fût le juste et l'innocent, ou plutôt la justice et l'innocence même, il a bien voulu passer pour pécheur devant les hommes et se présenter devant son Père céleste comme chargé de toutes les iniquités des pécheurs.
M. Vincent avait tellement pris à cœur cette pratique d'humilité et d'avilissement de lui-même, qu'à l'ouïr parler il semblait qu'il ne voyait en lui que vice et péché. Il souhaitait qu'on l'aidât à remercier Dieu, non tant des grâces
i. « M. Vincent a plus fait de bien à lui seul, disait Mlle de Lamoignon, que vingt autres saints ensemble. » 2. Ego verrais et non homo. (Psal., xxi.)
CHAP. XIX. SON ESPRIT ng
singulières que sa libéralité lui communiquait, que de la patience que sa divine miséricorde exerçait envers lui, le supportant, comme il disait ordinairement, en ses abominations et infidélités. Ce n'est pas que dans le secret de son cœur il ne fût plein de reconnaissance des grandes faveurs et des dons excellents qu'il recevait de la main de Dieu; mais il n'en parlait point, craignant de s'attribuer aucun bien, et regardant toutes grâces comme des biens de Dieu, dont il se jugeait très indigne, et lesquels, quoiqu'ils fussent en lui, n'étaient pas pourtant de lui ni à lui, mais uniquement de Dieu et à Dieu. De sorte qu'à l'exemple d'un grand Apôtre, il ne faisait parade que de ses infirmités et cachait soigneusement tout le reste: au contraire, fermant les yeux à la faiblesse et aux défauts des autres, particulièrement de ceux de la conduite desquels il n'était pas chargé, il manifestait volontiers le bien qu'"il reconnaissait en eux, non pour le leur attribuer, mais pour en glorifier Dieu qui était le souverain auteur de tout bien. Il disait qu'il y avait des personnes qui pensent toujours bien de leur prochain, autant que la vraie charité le leur peut permettre, et qui ne peuvent voir la vertu sans la louer, ni les personnes vertueuses sans les aimer. C'est ainsi qu'il le pratiquait lui-même, toujours néanmoins avec grande prudence et discrétion. Car, pour les siens, il ne les louait que très rarement en leur présence, et seulement quand il le jugeait expédient pour la gloire de Dieu et leur plus grand bien; mais, pour les autres personnes vertueuses, il se conjouissait volontiers avec elles des dons et des grâces qu'elles recevaient de Dieu et du bon usage qu'elles en faisaient, et il en parlait quand il jugeait convenable, pour les encourager à la persévérance dans le bien. Enfin, pour exprimer en peu de paroles ce que nous dirons plus amplement dans le troisième livre touchant les vertus de M. Vincent, il s'était proposé Jésus-Christ, notre divin Sauveur, comme l'unique exemplaire de sa vie, et il avait si fortement im-
primé son image dans son esprit et possédait si parfaitement ses maximes, qu'il semblait ne parler, ni penser, ni opérer qu'à son imitation et par sa conduite : en sorte qu'on peut dire avec vérité que la vie de Jésus-Christ et la doctrine de son Evangile étaient Tunique règle de la vie et des actions de ce sien serviteur '. C'était là toute sa morale et toute sa politique, selon laquelle il se réglait soi-même et toutes les affaires qui passaient par ses mains. C'était son principe et le fondement sur lequel il s'appuyait uniquement pour y élever son édifice spirituel, comme sur une pierre ferme et assurée. De sorte que ce n'est pas merveille si on voyait en lui une fermeté et une constance inébranlables dans le bien, qui ne fléchissaient jamais par aucune considération, ni de respect humain, ni de propre intérêt, et qui le tenaient toujours disposé à soutenir toutes les contradictions, souffrir toutes les persécutions, exposer sa vie, et, comme dit le sage, agoniser jusqu'à la mort, pour la défense de la justice et de la vérité. Au sujet de quoi, quelque peu de temps avant sa mort, on lui entendit prononcer ces belles paroles : Qui dit doctrine de Jésus-Christ dit un rocher inébranlable, il dit des vérités éternelles qui sont suivies infailliblement de leurs effets; de sorte que le Ciel renverserait plutôt que la doctrine de Jésus-Christ vînt à manquer 2
Et pour faire mieux concevoir et insinuer plus fortement cette maxime dans les esprits, voici un raisonnement familier qu'il a quelquefois employé :
« Les bonnes gens des champs, disait-il, savent que la lune change, qu'il se fait des éclipses du soleil et des autres astres; ils en parlent souvent et sont capables de voir ces accidents quand ils arrivent. Mais un astrologue non seu-
i. Il aimait à l'exprimer d'un mot : « Rien ne me plaît, disait-il, qu'en Jésus-Christ. »
•i. Conférence aux Missionnaires, du 14 février 1659.
lement les voit avec eux, mais les prévoit de loin; il sait les principes de l'art ou de la science; il dira : Nous aurons une éclipse à tel jour, à telle heure et à telle minute. Or, si les astrologues ont cette connaissance infaillible, non seulement en Europe, mais même en la Chine et ailleurs, et si dans cette obscurité de l'avenir ils portent leur vue si avant que de savoir certainement les étranges effets qui doivent arriver par le mouvement des cieux d'ici à cent ans, à mille ans, quatre mille ans et plus, suivant les règles qu'ils en ont; si dis-je, les hommes ont cette connaissance, à combien plus forte raison devons-nous croire que la sagesse divine, qui pénètre jusqu'aux moindres circonstances des choses les plus cachées, a vu la vérité de ces maximes et de cette doctrine évangélique, quoiqu'elle soit inconnue auxgens du monde, qui n'en voient les effets qu'après qu'ils sont arrivés, et seulement pour l'ordinaire à l'heure de la mort! Ah ! que ne sommes-nous convaincus que, cette même doctrine et ces mêmes maximes nous étant proposées par l'infinie charité de Jésus-Christ, elles ne peuvent nous tromper! Cependant notre mal est qu'on ne s'y fie pas et qu'on se tourne facilement du côté de la prudence humaine. Ne voyez-vous pas que nous sommes coupables de nous fier plutôt au raisonnement humain qu'aux promesses de la sagesse éternelle? aux apparences trompeuses de la terre qu'à l'amour paternel du Sauveur descendu du Ciel pour nous désabuser l ? »
M. Vincent n'avait pas seulement rempli son cœur et son esprit de ces maximes et vérités évangéliques, mais il s'étudiait en toutes occasions de les répandre dans les esprits et dans les cœurs des autres, et particulièrement de ceux de sa Compagnie. Voici comme il leur parlait, un jour, sur ce sujet2:
i. Même conférence.