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Conférence aux Missionnaires, du u avril i65g

« Il faut, leur dit-il, que la Compagnie se donne à Dieu pour se nourrir de cette ambroisie du ciel, pour vivre de la manière que Notre-Seigneur a vécu, et pour tourner toutes nos conduites vers lui et les mouler sur les siennes.

« 11 a mis pour première maxime de chercher toujours la gloire de Dieu et sa justice, toujours et devant toute autre chose. Oh! que cela est beau de chercher premièrement le règne de Dieu en nous et de le procurer en autrui! Une compagnie qui serait dans cette maxime d'avancer de plus en plus la gloire de Dieu, combien avancerait-elle aussi son propre bonheur ! Quel sujet n'aurait-elle pas d'espérer que tout lui tournerait en bien ! S'il plaisait à Dieu nous faire cette grâce, notre bonheur serait incomparable. Si dans le monde, quand on entreprend un voyage, on prend garde si l'on est dans le droit chemin, combien plus ceux qui font profession de suivre Jésus-Christ dans la pratique des maximes évangéliques, — particulièrement de celle-ci, par laquelle il nous ordonne de chercher en toutes choses la gloire de Dieu, — doivent-ils prendre garde à ce qu'ils font et se demander : Pourquoi fais-tu ceci ou cela? Est-ce pour te satisfaire? est-ce parce que tu as aversion à d'autres choses ? est-ce pour complaire à quelque chétive créature? mais plutôt n'est-ce pas pour accomplir le bon plaisir de Dieu et chercher sa justice? Quelle vie! quelle vie serait celle-là ! Serait-ce une vie humaine? Non; elle serait tout angélique, puisque c'est purement pour l'amour de Dieu que je ferais tout ce que je ferais et que je laisserais à faire tout ce que je ne 'ferais pas.

« Quand on ajoute à cela la pratique de faire en toutes choses la volonté de Dieu, qui doit être comme l'âme de la Compagnie et une des pratiques qu'elle doit avoir bien avant dans le coeur, c'est pour nous donner à un chacun en particulier un moyen de perfection facile, excellent et infaillible. 11 fait que nos actions ne sont pas actions hu-

marnes, ni même seulement angéliques, mais en quelque façon divines, puisqu'elles se font en Dieu et par le mouvement de son esprit et de sa grâce. Quelle vie! quelle vie serait celle des Missionnaires! Quelle Compagnie si elle s'établissait bien là-dedans !

« Suit la simplicité, qui fait que Dieu prend ses délices dans une âme où elle réside. Vovons, parmi nous, ceux en qui le caractère de cette vertu paraît davantage : n'est-il pas vrai qu'ils sont les plus aimables, que leur candeur nous gagne le cœur et que nous avons consolation de converser avec eux? Mais qui n'en aurait, puisque Notre-Seigneur même se plaît avec les simples?

« De même, la prudence bien entendue nous rend très agréables à Dieu, puisqu'elle nous porte aux choses qui regardent sa gloire et nous fait éviter celles qui nous en détournent, et qu'elle ne nous fait pas seulement aller contre la duplicité des actions et des paroles, mais qu'elle nous fait faire tout avec sagesse, circonspection et droiture, pour parvenir à nos fins par les moyens que l'Evangile nous enseigne; non pour un temps, mais pour toujours. O quelle vie et quelle Compagnie serait celle-ci, si elle marchait de la sorte !

« Si à cela vous ajoutez la douceur et l'humilité, que nous manquera-t-il? Ce sont deux sœurs germaines qui s'accordent bien ensemble, de même que la simplicité et la prudence, qui ne se peuvent séparer. C'est une leçon de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui nous enseigne que nous apprenions de lui qu'il est doux et humble de cœur. « Apprenez de moi, » dit-il. O Sauveur! quelle parole! oh! quel honneur d'être vos écoliers et d'apprendre cette leçon si courte et si énergique, mais si excellente, qu'elle nous rend tels que vous êtes! O mon Sauveur! n'aurezvous pas la même autorité sur nous qu'ont eue autrefois des philosophes sur leurs sectateurs, lesquels s'attachaient si fortement et si étroitement A leurs sentences que

c'était assez de dire : Le maître Ta dit, pour le croire et ne s'en départir jamais? Que répondrons-nous à Notre-Seigneur qui nous a fait tant de saintes leçons, quand il nous reprochera que nous les avons si mal apprises? Mais quel bonheur sera le nôtre si nous embrassons ces vertus qui ont une si noble origine comme le cœur de Jésus-Christ? Le voulez-vous savoir? elles nous conduiront à cette fournaise d'amour où elles retournent comme à leur centre. O mon Dieu! que n'en sommes-nous tous épris!

« Celui donc qui cherchera le royaume de Dieu, qui embrassera la sainte pratique de faire sa très sainte volonté, qui s'exercera en la simplicité et prudence chrétienne et enfin en la douceur et humilité de Notre-Seigneur, quel sera, je vous prie, ce Missionnaire ? quels serons-nous tous, si nous y sommes tous fidèles? quelle Compagnie sera pour lors celle de la Mission ? Dieu vous le peut faire comprendre; pour moi je ne le saurais exprimer. Demain à l'oraison appliquez-vous à penser ce que c'est qu'une telle Compagnie et qu'un tel homme, qui a cette fidélité. »

M. Vincent ajoutait encore à cela deux maximes très importantes, qu'il possédait parfaitement dans son cœur, et qu'il s'efforçait particulièrement d'imprimer dans le cœur des siens.

La première était de ne se pas contenter d'avoir un amour affectif envers Dieu, et de concevoir de grands sentiments de sa bonté et de grands désirs de sa gloire, mais de rendre cet amour effectif, et, comme a dit saint Grégoire, d'en donner des preuves par les œuvres l. Au sujet de quoi, parlant un jour à ceux de sa communauté, il leur dit :

« Aimons Dieu, mes frères, aimons Dieu, mais que ce soit aux dépens de nos bras; que ce soit à la sueur de nos visages. Car bien souvent, tant d'actes d'amour de Dieu, de

i. Probatio dilectionis, exhibitio est operis. (Greg.)

CHAP. XIX. SON ESPRIT I2b

complaisance, de bienveillance, et autres semblables affections et pratiques intérieures d'un cœur tendre, quoique très bonnes et très désirables, sont néanmoins très suspectes, quand on n'en vient point à la pratique de l'amour effectif. « En cela, dit Notre-Seigneur, mon Père est glorihé, que « vous rapportiez beaucoup de fruit. » Et c'est à quoi nous devons bien prendre garde ; car il y en a plusieurs qui, pour avoir l'extérieur bien composé et l'intérieur rempli de grands sentiments de Dieu, s'arrêtent à cela ; et quand on vient au fait et qu'ils se trouvent dans les occasions d'agir, ils demeurent court. Ils se flattent de leur imagination échauffée ; ils se contentent des doux entretiens qu'ils ont avec Dieu dans l'oraison; ils en parlent même comme des anges : mais, au sortir de là, est-il question de travailler pour Dieu, de souffrir, de se mortifier, d'instruire les pauvres, d'aller chercher la brebis égarée, d'aimer qu'il leur manque quelque chose, d'agréer les maladies ou quelque autre disgrâce, hélas ! il n'y a plus personne, le courage leur manque. » Non, non, ne nous trompons pas: totwn opus nostrum in opérât ione consistit. Il répétait souvent ces paroles, et disait les avoir apprises d'un grand serviteur de Dieu, lequel se trouvait au lit de la mort. Comme il lui demanda quelque mot d'édification, celui-ci lui répondit qu'il voyait clairement, à cette heure là, que souvent ce que quelques personnes prenaient pour contemplation, ravissements, extases, et ce qu'ils appelaient mouvements anagogiques, unions déifiques, n'étaient que fumée, et que cela procédait ou d'une curiosité trompeuse, ou des ressorts naturels d'un esprit qui avai: quelque inclination et facilité au bien : au lieu que l'action bonne et parfaite est le véritable caractère de l'amour de Dieu.

« Et cela est tellement vrai, dit M. Vincent, que le saint Apôtre nous déclare qu'il n'y a que nos oeuvres qui nous accompagnent en l'autre vie. Faisons donc, ajoutait-il,

réflexion à cela; d'autant plus qu'en ce siècle il y en a plusieurs qui semblent vertueux, et qui en effet le sont; qui, néanmoins, inclinent à une voie douce et molle plutôt qu'a une dévotion laborieuse et solide. L'Eglise est comparée à une grande moisson qui requiert des ouvriers, mais des ouvriers qui travaillent; il n'y a rien déplus conforme à l'Evangile que d'amasser d'un côté des lumières et des forces pour son âme dans l'oraison, dans la lecture et dans la solitude, et d'aller ensuite faire part aux hommes de cette nourriture spirituelle. C'est faire comme Notre-Seigneur a fait, et après lui ses apôtres. C'est joindre l'office de Marthe à celui de Marie. C'est imiter la colombe qui digère à moitié la pâture qu'elle a prise, et puis met le reste par son bec dans celui de ses petits, pour les nourrir. Voilà comme nous devons faire, voilà comme nous devons témoigner à Dieu par nos œuvres que nous l'aimons : totiim opus nostrum in operatione consistit. » .

La seconde maxime de ce fidèle serviteur de Dieu était de regarder toujours Notre-Seigneur Jésus-Christ dans les autres, pour exciter plus efficacement son cœur à leur rendre tous les devoirs de charité. Il regardait ce divin Sauveur comme pontife et chef de l'Eglise dans Notre Saint- Père le Pape, comme évêque et prince des pasteurs dans les évêques, docteur dans les docteurs, prêtre dans les prêtres, religieux dans les religieux, souverain et puissant dans les rois, noble dans les gentilshommes, juge et très sage politique dans les magistrats, gouverneurs et autres officiers. Et le royaume de Dieu étant comparé dans l'Evangile à un marchand, il le considérait comme tel dans les hommes de trafic, ouvrier dans les artisans, pauvre dans les pauvres, infirme et agonisant dans les malades et mourants. Considérant ainsi Jésus-Christ en tous ces états, et en chaque état voyant une image de ce souverain Seigneur qui reluisait en la personne de son prochain, il s'excitait par cette vue à honorer, respecter, aimer et servir un

chacun en Notre-Seigneur, et Notre-Seigneur en un chacun; conviant les siens et ceux auxquels il en parlait cTentrer dans cette maxime, et de s'en servir pour rendre leur charité plus constante et plus parfaite envers le prochain.

Voilà un petit crayon en général de l'esprit de M. Vincent, dont il a lui-même tracé de sa propre main la plus grande partie, sans y penser, et même contre son dessein, qui était toujours de se cacher, et de couvrir les dons et les vertus qu'il avait reçus du voile du silence et de l'humilité. Mais Dieu a voulu qu'il se soit ainsi innocemment trompé et en quelque façon trahi lui-même, pour faire mieux connaître les grâces et les excellentes qualités qu'il avait abondamment versées dans son âme, afin de le rendre un digne instrument de sa gloire et de se servir de lui dans les grandes choses qu'il voulait opérer par son moyen pour le plus grand bien de son Eglise, dont il sera amplement parlé dans la suite de cet ouvrage.

Et, pour recueillir en peu de paroles, de tout ce qui a été dit en ce chapitre, quelle a été la conduite de M. Vincent, nous pouvons dire avec vérité qu'elle a été :

i° Sainte; ayant eu uniquement Dieu pour objet, puisqu'elle allait à Dieu, qu'elle y menait les autres, et lui rapportait toutes choses comme à leur dernière fin;

20 Humble; se défiant de ses propres lumières, prenant conseil dans ses doutes, et se confiant à l'esprit de Jésus- Christ comme à son guide et à son docteur;

3° Douce en sa manière d'agir; condescendant aux faiblesses, et s'accommodant aux forces, à l'inclination et à l'état des personnes.

40 Ferme, pour l'accomplissement des volontés de Dieu et pour ce qui concernait l'avancement spirituel des siens et le bon ordre des communautés ; sans se rebuter pour les contradictions, ni se lasser ou s'abattre pour les difficultés ;

5° Droite; pour ne gauchir jamais, ni se détourner des voies de Dieu par aucun respect humain ;

6° Simple; rejetant tout artifice, duplicité, feintise, et toute prudence de la chair;

7° Prudente, dans le choix des moyens propres pour parvenir à la fin unique qu'il se proposait en tout, qui était l'accomplissement de ce qu'il connaissait être le plus agréable à Dieu ; prenant garde dans l'emploi de ces moyens, et en tout ce qu'il faisait, de ne choquer ni contrister personne, autant que cela pouvait dépendre de lui, et évitant judicieusement les obstacles ou les surmontant par la patience et par ses prières;

8° Secrète; pour ne divulguer les affaires avant le temps, ni les communiquer à d'autres qu'à ceux auxquels il était expédient d'en parler. Il disait sur ce sujet que le démon se jouait des bonnes œuvres découvertes et divulguées sans nécessité, et qiC elles étaient comme des mines éventées qui demeurent sans effet;

9° Réservée et circonspecte; pour ne s'engager trop à la légère, et pour ne rien précipiter ni trop s'avancer;

io° Enfin désintéressée; ne cherchant ni honneur, ni propre satisfaction, ni aucun bien périssable, mais uniquement, à l'imitation de son divin Maître, la seule gloire de Dieu, le salut et la sanctification des âmes.

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