René Aimeras
naîtra quel était dès ce temps-là le degré de vertu et de perfection auquel la grâce de Jésus-Christ avait élevé M. Vincent; combien son cœur était dégagé de tout intérêt propre et de tout respect humain; combien purement il regardait Dieu en toutes ses entreprises, ne voulant pas seulement écouter les propositions qui semblaient lui être les plus avantageuses, qu'il ne consultât et reconnût quelle était sa volonté et ce qui lui était le plus agréable; ne désirant autre avancement ni autre succès que celui qui serait pour sa plus grande gloire.
Mais il y a une circonstance que nous ne devons pas omettre et qui fera encore mieux voir, non seulement le parfait dégagement que ce grand serviteur de Dieu avait de toute sorte de biens et avantages temporels, mais aussi l'exactitude et fidélité qu'il gardait inviolable, et qu'il voulait être gardée des siens, jusqu'aux moindres choses qui pouvaient contribuer au bon ordre de leur Congrégation et à la plus grande perfection du service qu'il se proposait de rendre à Dieu.
Les principaux articles du concordat étant arrêtés, il en restait un qui ne semblait pas fort considérable, que M. Vincent jugea néanmoins très important : c'était que M. le prieur désirait que ses religieux logeassent dans le dortoir avec les Missionnaires; estimant que cela ne nuirait en rien aux uns et servirait beaucoup aux autres, c'est-à-dire à ses religieux, qui auraient pu tirer grand profit du bon exemple et de toutes les pratiques de vertu et de régularité qu'ils auraient vues en la personne de M. Vincent et des siens. Mais ce sage supérieur ne voulut jamais y consentir, pour plusieurs inconvénients qu'il prévoyait en pouvoir arriver, qui eussent apporté quelque empêchement au bon ordre qu'il avait établi parmi ses Missionnaires. Et pour cet effet il pria M. le curé de Saint-Laurent de représenter à M. le prieur « que les prêtres de la Mission demeuraient en silence depuis les prières du soir jusqu'au lendemain
après le dîner; ensuite de quoi ils avaient une heure de conversation, depuis laquelle ils observaient le même silence jusqu'au soir après souper, auquel temps ils avaient encore une autre heure de conversation; et qu'ensuite on entrait dans le silence, pendant lequel on ne parlait que des choses nécessaires, et encore à voix basse; qu'il tenait pour certain que qui ôte cela d'une communauté introduit le désordre et la confusion ; ce qui aurait fait dire à un saint personnage, que lorsqu'on voyait une communauté observer exactement le silence, on pouvait dire assurément qu'elle observait aussi exactement le reste de la régularité; et au contraire que dans celles où le silence ne s'observait pas, il était presque impossible que les autres règles s'y observassent. Or, comme il y avait sujet de craindre que ces messieurs les religieux ne voulussent pas s'assujettir et s'obliger à cette observance si étroite, aussi s'ils ne le faisaient pas, ce serait un empêchement qui ruinerait entièrement cette pratique des Missionnaires. »
C'est ce que M. Vincent pria M. de Lestocq de représenter à M. le prieur, et qui s'est trouvé inséré dans une de ses lettres écrite de sa main r. Il proposa ensuite un expédient pour le logement des religieux hors du dortoir, et enfin déclara ouvertement sa résolution par ces paroles dignes de remarque : J'aimerais mieux, dit-il, que nous demeurassions dans notre pauvreté, que d'e détourner le dessein de Dieu sur nous2. Et il demeura si ferme en cette résolution qu'il fallut rayer cet article ; autrement il n'eût jamais passé les autres et eût mieux aimé être privé de tous les grands avantages temporels qui lui en pourraient revenir, que de consentir à une chose qui eût pu causer le moindre obstacle au bien spirituel de sa Congrégation. Ce qui le rendait encore plus ferme et plus inflexible en ce
i. Voy. Lettres de saint Vincent, t. Ier, p. 54. 2. Ibid., p. 57.
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point était l'estime et l'amour qu'il avait pour la solitude et recollection intérieure, à laquelle il estimait que les Missionnaires devaient être d'autant plus affectionnés qu'ils avaient un plus grand besoin de se prémunir contre la dissipation d'esprit où leurs emplois les exposaient. Disant sur ce sujet que les vrais Missionnaires devaient être comme des Chartreux en leurs maiso?is et comme des apôtres au dehors.
En suite de ce concordat, et sur la démission que fit M. Le Bon des prieuré, maison et dépendances de Saint-Lazare, pour être unis à la Congrégation de la Mission, M. l'archevêque de Paris en lit l'union, comme d'un bénéfice qui était à sa collation, par ses lettres du dernier décembre IÔ321. Et Notre Saint-Père le pape Urbain VIII la confirma par ses bulles du i5 mars 1 63 5, qui n'ont toutefois été levées que le 18 avril 1 655.
MM. les prévôt des marchands et échevins de Paris consentirent pareillement à l'établissement des Missionnaires en cette maison de Saint-Lazare ; et le roi fit expédier sur cet établissement de nouvelles lettres patentes, lesquelles ayant été présentées au Parlement pour y être enregistrées, une communauté religieuse fort célèbre 2 s'y opposa, prétendant que cette maison lui appartenait : mais cette opposition fut levée par un arrêt contradictoire et solennel, et les lettres du roi enregistrées le 17 septembre i632. Surtout, ce qui ne doit pas être omis en ce sujet est que, pendant que les avocats plaidaient la cause, M. Vincent était dans la Sainte-Chapelle du Palais en oraison, se tenant devant Dieu dans une entière indifférence pour l'événement de cette affaire. Voici ce qu'il en écrivit en ce temps-
1. Il y avait eu dès le mois de janvier précédent un premier décret d'union donné par l'archevêque de Paris et des lettres patentes signées par le roi. (Archives de l'État, MM. boq, fol. 35 et 3g.)