Lettre du 6 mai
fit cette visite charitable des Confréries de la Charité, relevant celles qui étaient déchues, encourageant les femmes qui les composaient, leur en faisant augmenter le nombre quand elles étaient trop peu pour en porter les charges, leur donnant divers avis pour s'acquitter dignement de leurs devoirs, les dressant au service des pauvres malades, leur distribuant des chemises et autres linges qu'elle leur portait, avec des drogues pour composer des remèdes, et leur suggérant plusieurs adresses et autres moyens pour procurer le soulagement et le salut de ces pauvres infirmes.
Elle faisait ordinairement quelque séjour en chaque paroisse ; et pendant ce temps-là, outre ce qu'elle procurait pour le bien des Confréries de la Charité, elle faisait assembler les jeunes filles en quelque maison particulière sous le bon plaisir de M. le curé1 et les catéchisait et instruisait des devoirs de la vie chrétienne. S'il y avait une maîtresse d'école, elle lui enseignait charitablement à bien faire son office ; s'il n'y en avait pas, elle tâchait d'y en faire mettre quelqu'une qui fût propre à cela ; et pour la mieux dresser, elle-même commençait à faire l'école et à instruire les petites filles en sa présence.
Elle s'appliqua durant plusieurs années à ces travaux et exercices de charité, dans les diocèses de Beauvais, de Paris, de Senlis, de Soissons, de Meaux, de Châlons en Champagne et de Chartres, avec des fruits et des bénédictions qui ne se peuvent concevoir. Elle avait une instruc-
2. Si le curé s'y opposait, comme il arriva à Villepreux, saint Vincent ne voulait pas qu'elle insistât. « Notre-Seigneur, lui écrivait-il un jour, retirera peut-être plus de gloire de votre soumission que de tout le bien que vous pourriez faire : un beau diamant vaut mieux qu'une montagne de pierre, et un acte de soumission et d'acquiescement vaut mieux que quantité de bonnes œuvres qu'on pratique à l'égard d'autrui » (mai i63o). Cette fois, le curé, mieux éclairé, laissa avec joie Mlle Le Gras faire le bien qu'elle avait projeté. (Gobillon, Vie de A/lle Le Gras, 1. !", ch. v.)
CHAP. XXIII. — LES CONFRÉRIES DE LA CHARITE l6l
tion écrite de la main de M. Vincent touchant la manière qu'elle devait observer l. Elle lui écrivait de temps en temps tout ce qui s'y passait, et ne faisait rien d'extraordinaire que par ses avis. Elle faisait ces voyages et ces aumônes à ses dépens, et était toujours accompagnée de quelques autres demoiselles de piété et d'une servante. Après avoir employé la plus grande partie de l'année en ces pénibles et charitables exercices, elle revenait ordinairement passer l'hiver à Paris, où elle continuait de s'occuper à rendre la même assistance aux pauvres ; mais, non contente de ce qu'elle faisait par elle-même, la charité qui pressait son cœur la portait à convier autant qu'elle pouvait les autres personnes vertueuses de se donner à Jésus-Christ, pour lui rendre un semblable service en ses membres. Et ce qui est considérable en ceci est qu'elle était d'une complexion fort délicate, et sujette à beaucoup d'infirmités, pour lesquelles toutefois elle ne relâchait rien de ses charitables travaux.
Voici l'extrait du commencement et de la fin d'une lettre que M. Vincent lui écrivit sur ce sujet :
n Béni soit Dieu de ce que vous voilà arrivée en bonne bdiue. Ayez donc soin de la conserver pour l'amour de Notre-Seigneur et de ses pauvres membres, et prenez garde de n'en pas trop faire. Car c'est une ruse du diable, de laquelle il se sert pour tromper les bonnes âmes, de les inciter à faire plus qu'elles ne peuvent, afin qu'elles ne puissent plus rien faire. Au contraire, l'Esprit de Dieu excite doucement à faire raisonnablement le fruit que l'on peut faire, afin qu'on le fasse avec persévérance. Faites donc ainsi, Mademoiselle, et vous agirez selon l'Esprit de Dieu, etc. »
a Lorsque vous serez louée et estimée, unissez votre esprit aux mépris, aux moqueries et aux affronts que le Fils
i. Voir ci-après, 1. II, ch. ix.
Vie. — n
de Dieu a soufferts. Certes un esprit vraiment humble est humilié autant dans les honneurs que dans les mépris, et fait comme l'abeille qui compose son miel aussi bien de la rosée qui tombe sur l'absinthe que de celle qui tombe sur la rose; j'espère que vous en userez ainsi l. »
Or, quoique dans le commencement M. Vincent n'eût autre dessein que d'établir cette Confrérie de la Charité dans les paroisses des villages et des petites villes, où, n'y ayant point d'hôpitaux, les pauvres malades se trouvaient souvent dans un grand abandon, destitués de secours et de remèdes, néanmoins, feu M. l'évêque de Beauvais 3 — ayant su les grands fruits que produisait cette Confrérie de la Charité pour le bien spirituel aussi bien que pour le soulagement corporel des pauvres malades, — voulut qu'elle fût établie en toutes les paroisses de la ville de Beauvais, qui sont au nombre de dix-huit. Et depuis, quelques dames vertueuses et charitables de Paris, ayant vu les bons effets de cette confrérie dans les villages, firent en sorte qu'elle fût établie à Paris en leur paroisse, qui était celle de Saint-Sauveur3; ce fut en Tannée 1629 que se fit ce premier établissement en la ville de Paris par M. Vincent, selon le désir de M. le curé. L'année suivante, Mlle Le Gras ayant convié cinq ou six dames de sa connaissance de la paroisse de Saint- Nicolas du Chardonnet, où elle demeurait, de se joindre à
1. Lettre du 7 décembre i63o. Cette lettre est adressée à Beauvais, où Mlle Le Gras venait d'établir les dix-huit Chantés dont il est fait mention plus bas. Elle y avait reçu, en retour, des témoignages extraordinaires de reconnaissance, non seulement des dames, mais encore des hommes qui venaient écouter furtivement ses entretiens. {Lettres, t. I", p. 3i.)