‹ La vie de S. Vincent de Paul (volume 2)Chapitre 89 sur 201 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

L'institution d'une Compagnie de Dames

pour le service de l'Hôtel-Dieu de Paris, et pour plusieurs

autres œuvres publiques de charité, tant à Paris

qu'ailleurs.

La multiplicité des misères qui se trouvent en cette vallée de larmes oblige les âmes charitables de multiplier leurs soins et diversifier les moyens pour secourir les misérables, et pour leur donner ou procurer quelque soulagement. M. Vincent, étant vraiment animé de cette vertu, avait toujours les oreilles ouvertes pour écouter les avis de cette nature et le cœur disposé pour les embrasser. Il est vrai qu'il

i. Pour fuir la peste, de 1649 à i65d.

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tenait cette maxime de ne s'ingérer jamais de lui-même à entreprendre de nouvelles œuvres ; mais il attendait que la volonté de Dieu lui fût manifestée, plutôt par les sentiments des autres, principalement de ses supérieurs, que par les siens propres. Car son humilité lui donnait toujours de la défiance de ses lumières particulières et lui faisait croire qu'il pouvait se tromper, surtout lorsqu'il était question de connaître les desseins de Dieu dans quelques entreprises extraordinaires. C'est pourquoi il écoutait non seulement avec attention, mais aussi avec respect, ce qui lui était proposé en telles occasions de la part des personnes qui faisaient profession de vertu.

Ce fut dans cet esprit qu'il écouta une proposition qui lui fut faite, en l'année 1634, par Mme la présidente Goussault, dont la mémoire est en bénédiction à cause de ses rares vertus, et particulièrement pour son excellente charité. Cette dame était demeurée veuve à la fleur de son âge et pouvait prétendre à de grands établissements dans le monde, comme ayant toutes les qualités et tous les dons de nature et de fortune qui sont ordinairement les plus estimés et recherchés ; elle renonça néanmoins de grand cœur à tous ces avantages, et en fit un sacrifice à Jésus-Christ, prenant une généreuse résolution de s'employer uniquement à son service en la personne des pauvres, particulièrement des malades l. Elle allait souvent les visiter à l'Hôtel- Dieu de Paris; et n'y trouvant pas les choses dans l'ordre

1. Elle mourut en octobre i63q. Elle avait secondé sans réserve saint Vincent de Paul de sa fortune et de son dévouement. Au milieu du luxe et des relations du monde elle avait adopté toutes les règles de vie des Filles de la Charité compatibles avec sa condition, et elle donna à Mile Le Gras une somme considérable pour leur acheter une maison de communauté en face de Saint-Lazare. Elle mourut en regrettant de n'avoir pas plus complètement appartenu à cette charitable Compagnie, et en lui recommandant la fidélité à ses règles, garantie assurée des bénédictions de Dieu sur elle. (V. Conf. aux Filles de la Charité, du 22 janv. 164b; t. Ier, p. 184.)

CHAP. XXIX. LES DAMES DE CHARITE Iq5

qu'elle eût bien désiré et tel qu'il a été depuis établi, elle eut recours ù M. Vincent, le priant d'étendre sa charité sur ces pauvres et d'aviser aux moyens de procurer quelque secours à ce grand hôpital. Mais comme il se conduisait en toutes choses avec prudence et discrétion, il ne crut pas d'abord devoir porter, comme l'on dit, la faux en la moisson d'autrui, ni s'ingérer de faire aucune chose dans un hôpital qui avait pour directeurs et administrateurs, tant au spirituel qu'au temporel, des personnes qu'il estimait très sages et très capables d'y apporter les règlements nécessaires. Cette vertueuse dame, après avoir continué longtemps ses sollicitations envers lui, voyant qu'elle ne pouvait rien gagner sur son esprit et qu'il s'excusait toujours de se mêler de cette affaire, s'adressa à feu M. l'archevêque de Paris; et celui-ci fit savoir à M.Vincent qu'il serait fort content qu'il écoutât la proposition de cette dame, qui était d'établir une assemblée de dames qui prendraient quelque soin particulier des malades de l'Hôtel-Dieu, et qu'il pensât aux moyens de faire cet établissement.

M. Vincent, ayant reçu cet ordre et reconnaissant la volonté de Dieu par l'organe de son prélat, prit résolution d'y travailler. Pour cet effet, il assembla quelques dames, et il leur en fit l'ouverture avec des paroles si énergiques, qu'elles prirent aussitôt résolution de se donner à Dieu pour entreprendre cette bonne œuvre. Voici les noms des premières dames qui l'ont commencée, qui se trouvent dans une de ses lettres à MUe Le Gras • :

« L'assemblée se fit hier chez Mme Goussault ; Mmes de Villesavin, de Bailleul, du Mecq, Sainctot et Pollalion s'y trouvèrent. La proposition fut agréée; et on résolut de s'assembler encore lundi prochain, et que cependant l'on offrira l'affaire à Dieu et l'on communiera pour cela. Chacune proposera la chose aux dames et demoiselles de sa

i. Juin 1614. Lett., t. Ier, p. go.

connaissance. Mme de Beaufort en sera. L'on aura besoin de vous et de vos filles : Ton estime qu'il en faudra quatre; c1est pourquoi il faut penser au moyen d'en avoir de bonnes. »

La seconde assemblée fut plus nombreuse que la première; MmelaGhancelière1 s'y trouva, Mme Fouquet2, Mmede Traversai, et plusieurs autres dames de vertu et de condition qui s'associèrent aux premières. Et toutes ensemble firent élection de trois officières, savoir d'une supérieure, d'une assistante et d'une trésorière; Mme Goussault fut la première supérieure, et M. Vincent demeura le directeur perpétuel de cette Compagnie. L'odeur des vertus et du bon exemple de celles-là en attira un grand nombre d'autres; en sorte que plus de deux cents dames s'y sont enrôlées, même de la plus haute condition, comme présidentes, comtesses, marquises, duchesses et princesses, qui ont tenu à l'honneur de s'offrir à Dieu pour servir ses pauvres, les reconnaissant comme les membres vivants de son fils Jésus-Christ 3.

Par cette Compagnie M. Vincent commença, dès la susdite année 1634, de procurer un service et un secours qui ont été très avantageux à l'Hôtel-Dieu, et qui, ayant duré toute sa vie, se continuent encore avec bénédiction après sa mort. Il consiste en diverses assistances corporelles et spirituelles que les dames rendent aux pauvres malades, et que ce père des pauvres leur conseilla d'ajouter aux anciens usages de cet hôpital, qui jusqu'alors, faute de soin ou de moyens, laissait manquer les pauvres de plusieurs choses requises pour leur soulagement. Ils y étaient alors pour

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