‹ La vie de Saint Louis de GonzagueChapitre 11 sur 63 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LOUIS RETOURNE EX ITALIE ET SOUFFRE DE GRANDES OPPOSITIONS DANS L'AFFAIRE DE SA VOCATION.

En l'année 1584, les vaisseaux du seigneur Jean-André Doria, capitaine général de la flotte du roi Catholique, devant passer d'Espagne en Italie (1), le marquis don Ferdinand résolut d'en profiter pour retourner dans ses États avec sa femme et toute sa famille. Il partit donc de Madrid, et en passant par Saragosse, logea dans la maison de don Diego Girolamo de Esper y Mendoza. On y était en grand émoi; la femme de ce seigneur était sur le point d'expirer dans les douleurs de l'enfantement et les médecins allaient en venir aux moyens extrêmes. Le saint et compatissant jeune homme, ému de pitié, conseilla de renoncer à ces remèdes violents et de recourir à Dieu avec confiance. On crut entendre un ange descendu du

(1) Doria aborda à Gènes à la lin du mois de juillet 1584; c'est ce qu'on lit dans la Vie du P. François de Gonzague, évêque de Mantoue, qui, faisant cette traversée, « eut une extrême consolation de voyager avec Louis de Gonzague, trouvant ainsi l'occasion de converser continuellement avec lui des choses de Dieu. Dans leurs entreliens, ils s'enflammaient l'un l'autre du désir de servir Dieu plus parfaitement. •

ciel et Ton s'arrêta. Lui se retira clans l'oratoire, et pria Dieu pour la malade et pour cette famille affligée.

Et je lis dans un manuscrit du temps qu'à peine était-il à genoux et prosterné, la mère mettait au monde un enfant bien portant. En mémoire de ce fait qui parut miraculeux, on eut en grande vénération cet oratoire clans la famille Navasquez, devenue propriétaire de la maison.

Le Père général, François de Gonzague, ayant achevé sa visite des couvents d'Espagne, s'embarqua avec don Ferdinand et sa famille. On ne saurait dire quelle fut la joie qu'éprouva Louis de voyager en compagnie de ce saint homme, véritable et vivant modèle des vertus religieuses, et il m'a raconté luimême qu'il s'appliquait beaucoup à l'étudier pour imiter ses exemples ; il l'estimait à bon droit le général de V observance. Ce qui s'est vu plus clairement encore lorsque le P. François de Gonzague fut fait évèque, d'abord de Cefalù en Sicile, puis de Mantoue. Il continua, dans cette dignité, de mener une vie si sainte, qu'au dire de ceux qui l'ont le mieux connu, il rappelait les grands évêques de la primitive Église. En si pieuse compagnie, Louis fit agréablement la traversée. Il s'entretenait de divers passagesdela Sainte-Écriture, discourait des choses spirituelles, proposait ses cloutes. C'est ainsi qu'il aborda en Italie au mois de juillet. Il était âgé de seize ans et quatre mois.

Il s'attendait que le marquis lui tiendrait parole et accorderait la permission tant désirée. Il redoubla donc ses instances ; mais le marquis répondit qu'il souhaitait tout d'abord que Louis et Rodolphe rendissent visite de sa part à tous les princes d'Italie et qu'ils eussent à se mettre en route. Louis dut partir avec son frère, accompagné d'une suite nombreuse, et visita toutes les cours. Rodolphe était vêtu comme il convenait à son

rang; mais le bon Louis portait un habit de serge noire, sans rien souffrir sur lui qui sentît la vanité. Le marquis cependant lui avait fait tailler des vêtements superbes , si brodés d'or qu'on pouvait dire qu'ils en étaient couverts, afin que son fils se présentât dans ce brillant costume à la sérénissime infante d'Espagne, duchesse de Savoie, alors en Italie. Mais on ne put obtenir qu'il en usât même une fois (1).

Un jour, à Castiglione, comme il montait l'escalier et se baissait pour ramasser son chapelet, son gouverneur s'aperçut que ses chausses, qu'il recouvrait de sa robe pour qu'on ne pût les voir, étaient horriblement déchirées. Il lui en fit grand reproche et le menaça d'en parler au marquis.

Durant le Voyage, Louis allait toujours méditant ou récitant des prières vocales. Il n'omettait rien de ses jeûnes ordinaires ni de ses oraisons du soir. Arrivé à l'hôtellerie, il s'enfermait dans une chambre, cherchait un crucifix et s'il n'en trouvait pas, traçait avec de l'encre ou du charbon, une croix sur le papier, et là, agenouillé, il demeurait en prière une heure et même davantage. Dans les villes où il y avait une maison ou un collège de la Compagnie, après sa visite aux princes, il se rendait auprès des Pères. La première chose qu'il faisait, c'était d'adorer à l'église le très saint sacrement, puis il conversait pieusement suivant le loisir qu'il avait.

En passant à Pavie, ayant appris la sainte vie que menait dans cette université le comte Frédéric Borromée, il lui fit une visite qui fut également agréable à tous deux, pour le profit qu'ils en retirèrent l'un et l'autre. Le comte, bien qu'il ne sût rien des

(1) « Il fallut les donner au marquis Rodolphe, et quand celui-ci les prenait, ses gens disaient : Voilà les habits que Louis a refusé de porter ». (Déposition du prince François de Gonzague.)

projets de Louis, dit, après son départ, au comte Alexandre Pistro qui Ta rapporté : « Nous verrons bientôt le petit marquis de Castiglione se retirer dans un cloître pour y finir saintement ses jours ».

Frédéric Borromée, devenu cardinal archevêque de Milan, eut plus tard la grande consolation de vénérer Louis sur les autels et de s'employer avec zèle au procès de canonisation. On ne doit pas omettre de dire ce que rapportaient les auditeurs de la rote au pape Paul V. Le pieux cardinal, témoin des grands fruits que retiraient les religieuses de la lecture de la vie du saint jeune homme, ordonna qu'on la lût dans tous les monastères de son diocèse (1).

Dans la visite que fit Louis au comte de Savoie, il arriva deux choses qui sont à noter. Le première, c'est qu'étant logé, à Turin, dans le palais de l'illustrissime seigneur Jérôme délia Rovere, son parent, depuis cardinal, notre saint conversait, un jour, avec quelques jeunes gentilshommes, auxquels se joignit un vieux seigneur de soixante-dix ans. Celui-ci ayant mêlé à l'entretien quelques propos peu honnêtes, Louis se retourna vers lui et lui dit avec une noble liberté : « Un vieillard de votre qualité n'a-t-il pas honte de proférer de telles paroles devant ces jeunes gentilshommes ? C'est donner un scandale et un mauvais exemple; car les mauvais discours corrompent les bonnes mœurs ».

Cela dit, il prit un livre de piété et se retira dans un autre appartement pour témoigner son déplaisir. Le vieillard resta muet et confus, et tous les autres furent très édifiés.

Voici l'autre fait. Son oncle, Hercule Tani, frère de la marquise sa mère, étant à Turin, vint voir Louis et le pria de se

(1) Celait précisément la Vie composée par le P. Virgile Cepari, et encore manuscrite.

LA VIE DE SAINT LOUIS DE GOXZAGl'E. 81

rendre avec Rodolphe jusqu'à Chieri pour y visiter leurs parents. Louis accepta l'invitation et partit avec son oncle et son frère. Le seigneur Hercule, pour fêter ses neveux, fit préparer un grand festin suivi d'un bal. D'abord, notre saint refusa d'y paraître; mais enfin, cédant aux instances de ceux qui lui disaient que cette réjouissance n'était que pour célébrer sa venue, il se laissa conduire dans la salle où se trouvait réunie une foule de seigneurs et de dames, tout en protestant qu'il consentait bien à être présent, mais non à danser. On en tomba d'accord. A peine était-il assis, qu'une des clames vient l'inviter; lui, se lève aussitôt et s'en va. Le seigneur Hercule le cherche sans le retrouver. Enfin, passant pour un autre motif par l'appartement des serviteurs, il l'aperçoit caché dans un coin, entre le lit et la muraille, à genoux et priant. Il en fut si ému et si édifié qu*il n'osa l'interrompre (1).

(l) Les dépositions recueillies au procès de canonisation et publiées par les Pères Bollandistes. (Acta sanctorum, T. IV Junii) nous fournissent d'autres détails intéressants silice voyage de Louis de Gonzague à travers l'Italie. Le P. Valerio Gipsi, de la Compagnie de Jésus, nous fait le récit suivant :

« Tandis que j'étais novice de la Compagnie à Novellara (a), le bienheureux Louis et son frère Rodolphe y vinrent, accompagnés d'une suite nombreuse, et furent reçus parles seigneurs du lieu avec de grands honneurs, comme fils du marquis de Castiglione. J'ai remarqué que Rodolphe, bien qu'il fût d'une stature plus élevée et splendidement vêtu, cédait toujours le pas à Louis et semblait à peine oser marcher auprès de lui. La renommée des vertus de Louis poussait la foule à le contempler et à lui rendre hommage. On accourait à son passage, moins, ce me semble, parce qu'il était le fils aine d'un grand prince, que parce qu'on savait que ce saint jeune homme voulait renoncer au monde pour entrer en religion. Pour ma part, je puis affirmer ce qui suit. Nous étions, les autres novices et moi, rangés en ordre dans la grande salle quand les deux princes, suivis d'un grand cortège de seigneurs, vinrent nous visiter. En la présence du bienheureux, à la pensée de tout ce qu'on racontait, surtout à la vue de son visage radieux de modestie et d'innocence, j'eus un tel sentiment de respect que je n'osais tenir les yeux fixés sur lui. La plupart des novices, parmi lesquels il y en avait d'âge mûr et d'expérience, avouèrent qu'ils avaient éprouve quelque chose de semblable; tous, nous fûmes extrêmement consolés, et songeant qu'un si grand prince ambitionnait notre vocation sans pouvoir la suivre, nous nous mîmes à mieux comprendre encore notre bonheur, à aimer plus tendrement la Compagnie de Jésus et à bénir Dieu de la grâce qu'il nous avait faite. »

(a) Novellara, alors chef-lieu d'une principauté, fut annexée en 1737 au grand-duché de Hodène. A 27 kilom. de cette viîle.

Page 1