‹ La vie de Saint Louis de GonzagueChapitre 12 sur 63 · EN RELIGION · texte numérisé non relu

EN RELIGION

Ayant achevé le cours de ces visites, Louis revint à Castiglione, espérant que son père allait enfin s'acquitter de sa promesse; mais il fut bien trompé.

Le marquis ne voulait plus rien entendre, essayant de se persuader que ce n'était point une vocation sérieuse, mais une ferveur de jeune homme qui s'évanouirait avec le temps. Plusieurs grands personnages, unis à Louis par le sang et par l'amitié, lui livrèrent des assauts inattendus. Ce fut d'abord le sérénissime Guillaume, duc de Mantoue, qui avait toujours eu pour lui une singulière affection. Il envoya à Castiglione, un évêque fort éloquent, lui dire de sa part que, s'il était dégoûté de la vie du monde, il se fit prêtre séculier, et qu'en cet état, il procurerait la plus grande gloire de Dieu et le bien du prochain bien mieux que dans la religion. Il ajoutait que les saints exemples ne manquaient pas, dans le passé comme dans le

présent, tel que celui du cardinal Charles Borromée et de tant d'autres qui, placés aux premiers postes de l'Église, l'avaient plus utilement servie que s'ils avaient été religieux. Le prélat finit par lui offrir la protection du duc pour assurer son avancement. A toutes ses belles raisons, Louis répondit avec beaucoup de sagesse. Il termina en priant l'évêque de remercier Son Altesse de l'amour qu'elle lui avait toujours témoigné et dont cette offre était un nouveau gage et de lui dire qu'ayant renoncé déjà à tout ce que ses parents pouvaient faire en sa faveur, il ne pouvait accepter la proposition si tlatteuse du prince; que d'ailleurs c'était pour fuir toutes les dignités ecclésiastiques qu'il avait fait choix de la Compagnie de Jésus.

Le second assaut lui vint du seigneur Alphonse de Gonzague, son oncle, auquel il devait succéder dans l'état de Castel-Giuffredo. Il fit à Louis des offres semblables et reçut les mêmes réponses. Un autre de ses parents, très considéré dans la famille de Gonzague, après avoir longuement combattu son projet, finit par dire beaucoup de mal de la Compagnie de Jésus, l'exhortant, puisqu'il voulait quitter le monde, à ne pas entrer dans un ordre qui s'y trouvait mêlé, mais à choisir plutôt une religion affranchie de soucis semblables, tels que les Capucins ou les Chartreux. Peut-être ce seigneur parlait-il de la sorte pour avoir l'occasion, si Louis se rendait à ses raisons, de l'accuser d'inconstance, ou pour le détourner ensuite plus aisément d'un état de vie peu convenable à la délicatesse de sa santé. Mais le saint répondit brièvement qu'il ne voyait pas comment il pouvait s'éloigner davantage du monde qu'en se donnant à la Compagnie. Car, tandis que le monde recherche les richesses, les honneurs et les dignités, la Compagnie, au contraire, fai-

sait profession d'une parfaite pauvreté et fermait rigoureusement la porte à toute ambition.

Le marquis ne s'en tint pas là ; il voulut que monseigneur Jean-Jacques Pastorio, archiprêtre de Castiglione , en grand crédit auprès de Louis, lui persuadât de se contenter de bien gouverner le marquisat. Mais le pieux jeune homme se défendit si bien que l'ambassadeur revint plaider sa cause auprès de son père et ne cessa depuis de proclamer que Louis était un saint.

Don Ferdinand recourut alors à un de ses intimes amis, le P. François Panigarola, fameux prédicateur qui mourut évoque. Ce religieux, bien à regret et pour ne pas répondre par un refus, essaya sur Louis son éloquence, mais en vain. Ce qui lui faisait dire à un cardinal : « Ils m'ont fait faire l'office du diable auprès de ce jeune homme; et puisqu'il le fallait, je l'ai rempli de mon mieux , mais je n'ai abouti à rien ; il est si ferme qu'on ne peut l'ébranler » .

Cependant le marquis s'imaginait avoir gagné quelque chose. Un jour qu'il était au lit, souffrant de la goutte, il manda Louis et le questionna sur ce qu'il voulait faire. Celui-ci répondit avec autant de respect que de fermeté qu'il pensait toujours à servir Dieu dans la Compagnie de Jésus. A ces mots, don Ferdinand entre en fureur, et le visage irrité, il le chasse durement et lui défend de reparaître en sa présence.

Louis, prenant ces paroles pour un ordre formel, se retira au monastère de Santa Maria, à un demi-mille de Castiglione, chez les Franciscains, qu'on nomme Zoccolantik cause de leurs sandales (1). Ce couvent est bâti au bord d'un lac délicieux, formé par les eaux qui tombent en cascades des collines voisi-

(1) Zoccolo, sandale.

nés et, coulant par des canaux souterrains, jaillissent en belle fontaine près de la villa que don Ferdinand avait fait construire pour servir de retraite à lui-même et à ses enfants. C'est là que se réfugia Louis; il y fit porter son lit et ses livres et commença une vie plus solitaire encore, se donnant plus souvent la discipline, prolongeant ses oraisons, sans que personne osât en avertir le marquis dont on redoutait la colère.

Cependant, quelques jours après, celui-ci, qui gardait toujours le lit, demanda ce que son fils était devenu. Apprenant qu'il était au monastère, il le rappelle au château, le fait venir à sa chambre, l'accable de reproches et l'accuse d'avoir osé s'enfuir contre son gré et pour lui déplaire. Louis répond humblement qu'il a cru se conformer à l'ordre qu'il avait reçu. Son père réitère ses menaces et lui ordonne de se retirer dans sa chambre. « Vous le voulez, dit l'enfant; j'obéis ».

Une fois chez lui, les portes fermées, il tombe à genoux devant le crucifix, suppliant Dieu de le fortifier dans l'épreuve. Il verse des larmes abondantes, puis se flagelle avec rigueur. Au même temps, le marquis sentait au fond de lui-même la conscience lutter contre l'amour trop humain qu'il portait à son fils. Il craignait d'offenser Dieu et tout ensemble il ne pouvait se résoudre à perdre son enfant bien-aimé. Craignant d'avoir trop contristé Louis, il fait entrer le gouverneur du château qui attendait dans l'antichambre et le prie d'aller voir ce que faisait son fils. Le gouverneur trouve, à la porte du Bienheureux, un serviteur qui l'avertit que celui-ci s'est enfermé et a défendu qu'on le troublât. Mais l'envoyé du marquis, fort de Tordre qu'il avait reçu, vient à la porte, y pratique une ouverture avec sa dague et voit Louis, dépouillé jusque la ceinture, agenouillé devant le crucifix, pleurant, se frappant avec violence.

Ému de pitié à un tel spectacle, il revient, les larmes aux yeux, auprès du marquis, et lui dit : « Monseigneur, si Votre Excellence voyait ce que fait le seigneur Louis, certainement il n'essaierait plus de l'empêcher d'entrer en religion ». Don Ferdinand lui demandant ce qu'il avait vu et pourquoi il pleurait : « Monseigneur, ajouta le gouverneur, j'ai vu votre fils en tel état qu'il n'est personne qui, à un pareil spectacle, puisse retenir ses larmes ».

Le lendemain, à la même heure, le marquis se fit porter en chaise à la chambre de Louis, laquelle était au même étage, et le vit en train de se flageller encore. Il en fut bouleversé et resta quelque temps comme hors de lui. Puis il fit faire du bruit et frapper à la porte. Il entra ensuite dans la chambre avec la marquise, vit le pavé teint de sang et reconnut à terre la trace des larmes.

C'en était trop ; il dut céder aux instances de son enfant.

Il écrivit donc à Rome, à l'illustrissime Scipion de Gonzague, patriarche de Jérusalem et plus tard cardinal, le priant d'offrir au P. Aquaviva, général de la Compagnie, ce qu'il avait de plus cher au monde et de lui demander où Louis devait faire son noviciat. Le Père Général répondit ce qui convenait en semblable occurrence, et pour plusieurs motifs choisit le noviciat de Rome (1).

(l) Louis joignit une lettre à celle que son père adressait au K. P. Aquaviva. Quanti vint la réponse favorable de celui-ci, il lui écrivit de nouveau : « Il lui rendait grâces d'un si grand bienfait, sans pouvoir exprimer assez, à son gré, toute sa reconnaissance. Il s'offrait et s'abandonnait à lui tout entier, et s'il ne volait pas aussitôt à Rome, c'est qu'il était obligé de transmettre ses droits héréditaires à son frère puîné, cession qui exigeait le consentement de l'empereur, car il s'agissait d'un fief indépendant; mais il espérait bien régler très promptement cette affaire. » Le P. Aquaviva lui répondit qu'il l'adoptait de tout cœur pour enfant et l'attendait avec impatience. — Ceci se passait vers la fin de l'année 158i. ( Œuvres de saint Louis île Gonzague, publiées par le P.Alexandre Pruvost. — Paris-Tournai, 1862, p. 182.)

A cette nouvelle, si ardemment désirée, le joie du jeune saint fut incroyable. Il ne put résister au désir d'écrire lui-même au P. Aquaviva, pour lui rendre grâces et s'offrir entièrement a lui. Celui-ci, consolé par les sentiments d'une piété si vive, répondit qu'il le recevrait comme un fds et qu'il l'attendait.

On dut s'occuper alors de l'abdication de Louis qui avait reçu nommément l'investiture du marquisat de la part de l'Empereur. Le marquis désirait qu'il fût transféré à Rodolphe; à quoi Louis consentit bien volontiers, à condition que l'affaire serait vite conclue. L'acte fut donc dressé avec cette clause que Louis renonçait à tout l'héritage paternel, sauf une somme de deux mille écusqui lui seraient comptée aussitôt et une pension viagère de quatre cents. On soumit la minute à plusieurs jurisconsultes et au Sénat de Milan pour éviter toute difficulté par la suite; puis le tout fut transmis à l'Empereur sans l'approbation duquel rien ne pouvait se conclure.

Éléonore d'Autriche, duchesse de Mantoue, à la prière de Louis, offrit son intervention.

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