CHAPITRE XIII
d'une nouvelle épreuve dont louis sort victorieux.
Telle était dès lors sa réputation de sainteté. Les lettres de l'Empereur touchant l'abdication étaient arrivées. Louis, âgé de dix-huit ans, attendait que son père le rappelât à Castiglione et lui permît enfin d'entrer en religion, quand une violente tempête faillit l'éloigner du port et le rejeter en pleine mer.
S'imagïnant que l'ardeur que son fils témoignait pour l'étude l'avait détourné de ses projets, le marquis, aveuglé encore par une tendresse trop humaine, résolut de le soumettre à une nouvelle épreuve et partit lui-même pour Milan. Il arrive à l'improviste, il demande à Louis quelle est enfin sa détermination et constate qu'elle est toujours la même. A des paroles indignées et violentes, succèdent les plaintes et les représentations amicales. Certes, il est trop bon chrétien pour s'opposer à la volonté de Dieu; mais la raison lui fait craindre qu'il y ait plus d'amourpropre dans un semblable dessein que de vocation divine. Dieu ne nous fait-il pas un commandement exprès d'aimer nos pa-
rents? « Or, mon fils, votre entrée en religion, c'est la ruine de notre maison. Avec votre caractère, vous n'êtes guère en danger de vous perdre dans le monde. Vous y trouverez, au contraire, toute facilité pour y mener une vie chrétienne et pour maintenir dans le bien nos vassaux. Rappelez-vous quelle estime, quel respect, quel amour ils ont déjà pour vous ; avec quelle impatience ils vous attendent, quel désir ils ont de votre bon gouvernement ! Votre sage conduite vous a valu l'estime des princes avec lesquels vous avez traité et tout le monde a la meilleure opinion de vous. Rodolphe, au contraire, a l'esprit léger ; il est sans expérience; si on lui lâche la bride, à quel mécompte n'estil pas exposé? Enfin ajouta-t-il, regardez-moi. Me voilà infirme, continuellement paralysé par la goutte, réduit à ne pas remuer. J'ai besoin d'être déchargé du soin des affaires et je ne puis m'en reposer que sur vous. Si vous me quittez pour entrer en religion, je succomberai sous le poids et vous serez cause de ma mort ».
A ces mots, le marquis fondit en larmes.
Louis protesta de son affection, remercia son père de l'amour qu'il lui témoignait, lui dit qu'il avait sérieusement songé à tout cela et que, s'il n'était pas convaincu d'avoir été appelé d'en haut à un autre genre de vie, il serait certainement bien coupable de ne pas se rendre au désir d'un père auquel il devait tout après Dieu.
Puisque ce n'était point par caprice , mais uniquement par devoir qu'il entrait en religion, il espérait que la Providence qui sait ce qui peut nous arriver de meilleur, disposerait toute chose pour le plus grand bien de leur maison.
Le marquis vit bien que son fils était convaincu de la réalité de sa vocation, et qu'on n'aboutirait à rien si on ne lui retirait cette
idée de l'esprit. Il fit donc agir de nouveau auprès de lui des prêtres, des laïques, pour l'amener à croire que l'honneur de Dieu l'obligeait à garder le marquisat. Mais tous, l'épreuve faite, furent unanimes à déclarer que Louis était inspiré de Dieu et ne lui ménagèrent pas les éloges.
Don Ferdinand, sans se rendre encore, voulut mettre en œuvre un dernier expédient. Il se fit porter en chaise à Saint-Fidèle, maison de la Compagnie et pria un Père, fort estimé dans la ville, d'examiner son fils en sa présence et de lui proposer les objections qu'il croirait les plus fortes, promettant de se rendre si cette suprême tentative ne réussissait pas.
Le Père accepta, et durant une heure, il multiplia les questions et n'omit rien pour connaître quel esprit conduisait Louis et si sa vocation venait en effet de Dieu. Comme il présentait des difficultés en homme qui semblait convaincu, Louis s'imagina d'abord que ce religieux croyait ce qu'il lui disait ; il ne laissa pas de lui répondre avec tantd'à-propos, appuyant ses raisons de l'autorité de l'Écriture, des Pères de l'Église et des docteurs, que le Père fut enchanté non seulement de sa constance, mais aussi de la sûreté de sa doctrine. Toutes ses répliques semblaient empruntées à ce que saint Thomas a écrit dans sa Somme théologique au sujet de la vie religieuse. Aussi le Père ne put-il s'empêcher de conclure en ces termes : « Seigneur Louis, vous avez raison ; vous dites vrai et l'on ne saurait en douter. Vous m'encouragez moi-même, et il n'y a pas lieu de pousser la discussion plus loin ».
Le Bienheureux s'étant retiré, son père avoua qu'il était convaincu qu'une telle vocation ne pouvait venir que de Dieu. Il raconta alors quelle vie Louis menait depuis l'enfance et assura qu'il ne mettait plus obstacle à ses désirs.
Peu de jours après, don Ferdinand repartit pour Castiglione, laissant son fils à Milan afin d'y terminer quelque affaire. Celui-ci se hâta d'autant plus de tout conclure que chaque heure, passée loin de la Compagnie, lui paraissait un siècle.