‹ La vie de Saint Louis de GonzagueChapitre 13 sur 63 · AFFAIRES · texte numérisé non relu

AFFAIRES

Sur ces entrefaites, le marquis eut à régler à Milan de graves affaires, et comme il était encore retenu par la goutte, il résolut d'envoyer dans cette ville son fils Louis dont il connaissait le jugement et la prudence. Celui-ci partit donc pour Milan, sur Tordre de son père; il y séjourna huit ou neuf mois, et régla toutes ces affaires difficiles et fort embrouillées à la pleine satisfaction de don Ferdinand. Ce temps ne fut pas perdu pour Louis.

Il avait achevé en Espagne, nous l'avons dit, ses études de logique. A Milan, il suivit les cours de sciences naturelles au collège de Bréra, qui appartenait à la Compagnie de Jésus, et comme il avait l'esprit vif et pénétrant, il y fit de notables progrès. Chaque jour, il était exact aux classes du matin et à celles du soir, et si quelque affaire le retenait ailleurs, il faisait prendre note des leçons du professeur afin de les étudier en particulier. Non seulement il assistait aux disputes publiques, mais il y prenait part, attaquant ou défendant les thèses, avec une ar-

deur exemplaire. Et toujours on admirait en lui, avec la pénétration de son intelligence, une si parfaite modestie,, qu'au dire de ses maîtres, ni la parole ni le geste ne trahissaient la légèreté trop commune à son âge. Aussi attirait-il tous les regards et tous les cœurs.

Il s'appliquait encore tous les jours aux cours de mathématiques du même collège, et comme le maître ne dictait pas, Louis, de retour à la maison, pour ne rien oublier, faisait écrire à un secrétaire tout ce qu'il avait entendu. Celui-ci était émerveillé de sa prompte et sûre mémoire, et conservait comme des reliques les rédactions qu'il avait faites. Il me les a montrées à Castiglione, et je m'étonnais à mon tour de l'exactitude de chaque démonstration. Pas un chiffre, pas une figure, pas un trait qui ne fût à propos; pas un mot technique ne se trouvait omis.

Il se rendait en silence au collège, modestement vêtu de noir, sans épée, sans suite, presque toujours à pied, quoiqu'il eût plusieurs chevaux à l'écurie.

Sa seule récréation était de visiter les Pères avec lesquels il employait tous ses moments de loisir à s'entretenir de matière de science ou de piété. Son professeur de philosophie a remarqué que, par respect pour les religieux et pour tous ceux qui étaient revêtus de quelque dignité civile ou ecclésiastique, il ne les regardait jamais en face, mais se tenait devant eux les yeux modestement baissés. Il ne fréquentait pas seulement les prêtres ou les frères scolastiques , mais traitait familièrement avec les moindres coadjuteurs, particulièrement avec le portier, et regardait comme une grâce de remplir quelques instants son office, aimant à s'imaginer qu'il faisait déjà, de la sorte, partie de la Compagnie.

Sachant que les jeudis où ne tombait pas quelque fête fériée, les Pères du collège, pour se reposer un peu, allaient à la villa de Ghisolfa, hors la porte de Saint-Cosme, à quelques milles de la ville, Louis, de bon matin, suivait le même chemin et tantôt lisant un livre de piété, tantôt, au printemps, cueillant des violettes, il se promenait à distance de ses serviteurs. Apercevait-il quelques Pères, il les saluait aimablement au passage et les suivait des yeux aussi loin qu'il pouvait, aussi joyeux de les voir que s'il eût rencontré les anges du ciel ; tant il enviait le bonheur qu'ils avaient de servir Dieu librement, sans aucun des soucis qui le tourmentaient lui-même! Pendant le carnaval, pour fuir la licence et les divertissements de ce temps, il allait se cacher au collège, disant que tout son plaisir était de voir les Pères et qu'il ne voulait d'autre spectacle.

Cependant, un des jours du carnaval, pour se vaincre lui-même et s'exercer au mépris du monde, il voulut, à sa manière, prendre part à la fête. On donnait un tournoi; toute la ville et en particulier la jeune noblesse y était accourue. Les cavaliers étaient magnifiquement montés et leurs chevaux richement harnachés. Bien que Louis en eût de fort beaux, un, entre autres, couvert d'une housse brodée d'or, qui le suivait d'ordinaire conduit en main par un serviteur, il traversa les rues de Milan alors remplies de chevaliers, accompagné seulement de deux pages, et monté sur un petit mulet, ce qui causa beaucoup d'édification et de joie à grand nombre d'hommes vertueux qui en furent témoins.

Toujours fidèle à ses pratiques de piété, il aimait à se rendre aux sanctuaires les plus fameux, par exemple, à l'église de Notre-Dame de Saint-Celse , célèbre en ce temps-là par les miracles qui s'y faisaient. Tous les dimanches et les jours de

fête, il communiait à Saint-Fidèle, église de la Compagnie de Jésus. Son humilité, sa modestie inspiraient à tous les témoins le désir de devenir des saints. Le P. Charles Reggio, qui y remplissait alors les fonctions de prédicateur, affirme que, s'il voulait, durant son sermon, exciter sa ferveur et son zèle, il n'avait qu'à regarder Louis qui se tenait toujours devant la chaire, et que sa seule vue le comblait d'une consolation toute céleste.

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