COMMENT LOUIS TRIOMPHA D UNE DERNIERE EPREUVE
Plusieurs jours s'écoulèrent, sans que le marquis fit la moindre allusion aux projets de Louis. Impatient de ces délais, celui-ci s'enhardit à dire à son père qu'il espérait toucher enfin à l'accomplissement de ses désirs. Mais quelle fut sa surprise d'entendre le marquis lui répondre qu'il ne savait pas avoir donné aucun consentement, et qu'on attendrait, pour laisser cette vocation mûrir, que Louis eût vingt-cinq ans! Du reste, il pouvait partir, s'il le voulait; mais, en ce cas, lui, renierait son fils.
Louis, à ce coup inattendu, resta anéanti. Il supplia son père avec larmes, pour l'amour de Dieu, de ne pas le réduire à cette extrémité. Le marquis fut inexorable. Voyant tout désespéré, le Bienheureux se retira désolé chez lui, pour recommander l'affaire à Dieu et réclamer les conseils du Père Général. Mais il fut si vivement pressé, qu'il lui fallut prendre immédiatement un parti. Il répondit donc que rien au monde ne pouvait lui déplaire davantage et que son àme n'aurait pas de repos tant
qu'on lui interdirait d'entrer en religion. « Toutefois, dit-il, pour contenter Votre Excellence, à laquelle je désire plaire en tout après Dieu, pour suivre le conseil du Père Général qui m'ordonne de vous obéir en tout ce que permet la conscience, je me résigne à patienter encore deux ou trois ans, mais à deux conditions : la première que je passerai ce temps à Rome où je pourrai mieux conserver ma vocation et vaquer à mes études; la seconde, que Votre Excellence écrira dès maintenant au Père Général pour lui donner un consentement formel. Si l'une de ces conditions n'est pas acceptée, il ne me restera plus, au cas où les Pères de le Compagnie ne voudraient pas me recevoir, qu'à courir le monde en fugitif plutôt que de désobéir à Dieu ».
Le marquis, fort contrarié dîme telle proposition,- resta deux jours indécis et sans y répondre. Mais enfin, vaincu par tant de constance, persuadé que Louis était dans son droit, craignant surtout de le pousser à quelque extrémité plus désagréable encore, il se laissa fléchir et acquiesça à ce qu'on lui demandait. Le Bienheureux écrivit aussitôt au P. Aquavivapour lui exposer les raisons de sa conduite; en terminant sa lettre, il témoignait sa peine des retards mis à ce qu'il désirait le plus (1).
Louis passa tout ce temps dans la désolation, déplorant amèrement sa disgrâce d'être né noble et fils aîné, saintement jaloux de ceux à qui la médiocrité de leur fortune permettait
(1) « J'ai voulu faire connaître tout cela à Votre Paternité, el lui apprendre que je revêtirai sous peu de jours l'habit ecclésiastique et renoncerai à tout l'héritage paternel, sauf ce qu'on a jugé bon de réserver à de pieux usages. En attendant, je prie Votre Révérence de croire qu'en agissant ainsi j'ai voulu, suivant son conseil, contenter mon père; j'ai pensé que je serais mieux à Rome qu'à Castiglione. Soyez, en tous cas, bien persuadé que rien ne pouvait m'être plus pénible que ces nouvelles entraves mises à une vocation que j'estime le plus grand bienfait de la Majesté divine. Aussi, croyez bien que je suis prêt a mourir mille fois avant de renoncer au ferme désir que j'ai de servir Dieu ».
(La lin de cette lettre nous a été conservée parle P. Piatti. V. Acta Sanctorum, t. VI Junii, p. 002.)
d'entrer aisément en religion. Mais Dieu, consolateur des affligés, si compatissant à ceux qui le prient dans la tribulation, leva subitement tous les obstacles et combla les vœux de son enfant bien-aimé.
On était à délibérer sur son établissement à Rome et le marquis voulait qu'il habitât dans le palais du cardinal Scipion de Gonzague. Il pria donc le duc de Mantoue, dont la femme était alors dans la Ville Éternelle, d'en écrire à cette illustre dame; ce que don Guillaume, pour l'affection qu'il portait à Louis, promit bien volontiers. Mais, quelque différend s'étant élevé, dans l'intervalle, entre les deux princes, l'affaire en resta là, ce que Louis regarda comme un coup de la Providence; car, sans cela il allait se trouver engagé dans des liens difficiles à rompre. Le marquis s'adressa alors au cardinal Scipion de Gonzague pour obtenir, par son entremise, que Louis eût un appartement particulier au Séminaire romain, où il vivrait avec sa suite. Le cardinal y mit beaucoup de zèle, mais il échoua clans sa démarche. Don Ferdinand pressa Louis d'écrire à Madame Éléonore d'Autriche, duchesse de Mantoue, à qui la Compagnie avait de grandes obligations, afin qu'elle réclamât cette faveur du Père Général. Mais Louis répondit sagement qu'il lui convenait moins qu'à tout autre de demander ce qu'il regardait comme contraire au bien de son âme et à sa bonne réputation ; qu'il passerait pour léger et inconstant, lui qui avait fait intervenir la princesse auprès de l'Empereur dans l'affaire de son abdication.
Sur ces entrefaites, après avoir redoublé de ferveur dans la prière et de rigueur dans ses pénitences, se sentant rempli d'une force toute divine, il se rendit auprès du marquis, toujours retenu par la goutte, et fit un dernier effort pour le fléchir.
« Monsieur mon père, lui dit-il avec une grande fermeté, je me remets entre vos mains; faites de moi ce qui vous plaira; mais je proteste devant vous que je suis appelé de Dieu à la Compagnie de Jésus et qu'en vous opposant à ma vocation, c'est à lui-même que vous résistez ».
Cela dit, il se retira sans attendre la réponse.
Le marquis fut tellement bouleversé, qu'il ne trouva pas une parole. Puis, réfléchissant aux obstacles qu'il avait suscités à son fils, il craignit d'avoir offensé Dieu; d'un autre côté, la douleur de perdre son enfant chéri l'attendrit tellement que, se tournant vers le mur, il versa un torrent de larmes, gémissant et poussant des cris. Tout le monde, en les entendant, se demandait ce qui pouvait bien se passer.
Enfin, il manda Louis et lui dit : « Mon fds, tu m'as frappé au cœur, car je t'aime et je t'estime comme tu le mérites. J'avais placé en toi toutes mes espérances et celles de notre maison; mais puisque Dieu t'appelle, comme tu me l'assures, je ne veux pas te retenir. Va, mon fils, où il te plaît d'aller : je te donne ma bénédiction ».
Il prononça ces mots avec tant d'émotion et de tendresse et en poussant de tels soupirs qu'on ne pouvait le consoler.
Louis le remercia et sortit pour ne pas augmenter par sa présence la douleur de son père. Dès qu'il fut seul, il se prosterna les bras en croix et les yeux au ciel, pleurant, lui aussi, et bénissant Dieu auquel il s'offrit tout entier en holocauste.