ECCLÉSIASTIQUE
A peine cette grande nouvelle se répandit-elle dans Castiglione , que tous les vassaux témoignèrent une extrême douleur. Durant le peu de jours que Louis passa encore au milieu d'eux, il ne pouvait sortir sans que tous, hommes et femmes, courussent aux portes et aux fenêtres pour le voir et le saluer. Ces braves gens pleuraient si fort qu'il se prenait à pleurer avec eux. On disait que c'était un saint et que Castiglione n'avait pas été jugée digne d'un tel prince. Quelques-uns l'accostaient en disant : « Seigneur Louis, pourquoi nous quittez-vous? Vous avez un si bel État, des vassaux si dévoués qui , outre l'amour naturel pour leur prince légitime, ont pour vous une particulière affection. Tous nous avions mis en vous notre espoir et, sur le point de prendre le gouvernement, vous nous abandonnez ! » Et Louis répondait : « Je vous dis que je veux gagner une couronne au ciel. Un prince a trop de mal à se sauver; car on ne peut servir deux maîtres, le monde et Dieu. Moi, j'entends assurer mon salut, et vous, faites de même ».
Malgré son impatience, il dut attendre encore quelques semaines le retour de la marquise sa mère, alors à Turin auprès de la sérénissime infante duchesse de Savoie (1). De plus, d'après Tordre exprès de l'Empereur, tous les plus proches parents de Louis devaient être présents à l'acte de renonciation; or, comme ces seigneurs résidaient à Mantoue, le marquis, pour leur commodité, voulut, malgré ses infirmités, se transporter dans cette ville.
Quand Louis quitta Castiglione, ce fut une explosion universelle de douleur au passage de son carrosse. Durant plusieurs jours, dans les maisons et dans les rues, on ne parlait que de lui ; on se racontait ses vertus ; on le célébrait comme un saint; on vantait son détachement du monde et sa constance à suivre l'appel de Dieu.
Louis demeura deux mois à Mantoue , passant presque tout le temps au collège des Pères. La cause de ce long séjour fut une difficulté qui s'éleva à propos d'une réserve de quatre cents écus faite en sa faveur. Le marquis, ayant su du recteur que nul, dans la Compagnie, ne pouvait rien garder pour son usage personnel, ne voulut plus de cette clause. Louis s'embarrassait peu de ce qu'on mettrait ou retrancherait clans l'acte; mais quelques jurisconsultes firent observer que, l'Empereur l'ayant signé avec cette disposition, on ne pouvait supprimer celle-ci sans infirmer tout le reste.
Enfin l'acte fut dressé sans cet article. Tout le monde étant d'accord, le 2 novembre 1585 au matin, dans le palais de Saint- Sébastien, habité par le marquis, se réunirent le prince don
(1) L'infante Catherine venait d'épouser en Espagne, cette même année 1585, le duc Charles-Emmanuel de Savoie. Les nouveaux époux firent leur entrée solennelle à Turin le 10 août, fête de saint Laurent.
Vincent , fils du duc de Mantoue , le seigneur Prosper de Gonzague, cousin de saint Louis, et plusieurs autres membres de cette illustre famille. En présence de toute cette assemblée, les formalités d'usage furent remplies. On sait par ces témoins
Saint Louis abdique en faveur de son frère Rodolphe.
oculaires que durant tout ce temps le marquis, accablé de douleur, ne fit que verser des larmes; Louis, au contraire, rayonnait de joie (1).
(1) « Au moment où Louis céda le marquisat à son frère, qui témoignait une joie enfantine : « Eh bien, mon frère, lui dit-il, lequel des deux est le plus content? Sois certain que c'est moi ». En entendant ces mots, plusieurs dames ne purent retenir leurs larmes. » (Déposition d'Ulysse Careno,de Mantoue.)
Les signatures données, il se retira dans sa chambre où il passa plus d'une heure à genoux, bénissant Dieu d'avoir enfin conquis le trésor de la sainte pauvreté. Puis il manda un vénérable prêtre, don Ludovico Cataneo, qu'il avait amené de Castiglione, et lui fit bénir un vêtement de jésuite qu'il avait fait secrètement tailler à Mantoue ; se dépouillant alors de ses habits séculiers , même de sa chemise et de ses bas de soie , il prit son nouveau costume et apparut tout à coup au milieu des seigneurs qui tous avaient été retenus pour le dîner. A un spectacle si nouveau, ils ne purent retenir leurs larmes; le marquis surtout pleura pendant tout le repas. Louis, avec une gaieté modeste, saisit l'occasion de parler des dangers du monde, des biens éphémères d'ici-bas, des difficultés que les grands ont à faire leur salut, du ferme propos que chacun doit avoir d'assurer son bonheur éternel. On écoutait religieusement ce discours plein de sagesse, et l'on en gardait encore longtemps après le souvenir (1).
(1) « Je crois encore le voir, disait au procès de canonisation le prince François de Gonzague, tel qu'il était ce jour-là, le visage enflammé. Tous les assistants disaient qu'il était enfin au comble de ses vœux ».