‹ La vie de Saint Louis de GonzagueChapitre 54 sur 63 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

DIVERS PORTRAITS DU BIENHEUREUX. — DEVELOPPEMENT DE SON CULTE JUSQU'AU DÉCRET DE CANONISATION.

Non moins peut-être que la lecture de la Vie du Bienheureux Louis de Gonzague, la diffusion des images qui le représentaient, servit à propager la dévotion des fidèles envers lui. Le premier portrait de Louis, note le P. Cepari, fut fait à Ferrare, en 1604, ' par le peintre de la duchesse, parente du saint. Le duc de Mantoue, nous l'avons dit, voulut en avoir une copie, et bientôt la peinture et la sculpture les multiplièrent par toute la chrétienté. Dans le tableau original, plus ou moins fidèlement reproduit ensuite, Louis était représenté avec l'habit de la Compagnie de Jésus, la tète entourée de rayons et surmontée d'un diadème de lis que tenait la main d'un ange. La couronne de marquis gisait à terre. Le Bienheureux avait les yeux amoureusement fixés sur le crucifix.

Le P. Janning, bollandiste, savant commentateur des Actes de saint Louis, affirme avoir vu à Rome des gravures faites d'après ce modèle, dont l'une en taille-douce, avait pour ins-

cription : Véritable portrait du Bienheureux Louis de Gonzague, de la Compagnie de Jésus, gravé à Mantoue l'an 1G05. Le Saint tient de la main droite un crucifix et des lis; la main gauche repose sur la poitrine. Une autre gravure sur bois, signée Barthélémy de Venturolo (Bologne, 1606) et exécutée sur Tordre de Louis Orlandini, ressemble exactement à la précédente. Dans ces deux images, Louis de Gonzague est fort jeune et paraît n'avoir pas plus de dix ans. Et, en effet, la gravure sur bois porte en tête : Vrai portrait du B. Louis de Gonzague, de la Compagnie de Jésus, d'après le tableau fait de lui à Vâge de dix ans.

Bon nombre d'autres images reproduisent le même type, avec cette différence que le crucifix repose sur une table : le Bienheureux tend vers lui la main droite; la gauche est placée sur son cœur. L'une d'elles, signée Sadeler, 1606, est dédiée à don François de Gonzague, évèque de Mantoue.

On pouvait voir, au collège de la Compagnie à Castiglione, une belle peinture de Louis, un peu plus âgé et déjà novice. La sainte Vierge, entourée de quatre anges, lui fait signe, de la main droite, de suivre la vocation divine; et de la gauche, elle soutient le pan de son manteau. Une copie en fut envoyée au P. Janning, qui la fit graver dans son commentaire (1). On y retrouve assez bien les traits du Bienheureux, au moins clans les dernières années de sa vie, tels qu'ils sont décrits dans le récit d'une vision qu'eut un malade miraculeusement guéri : « Il avait l'air d'un jeune religieux de la Compagnie de Jésus, d'une stature plus élevée que la moyenne, le visage maigre , le nez aquilin et un peu long (2) ». Nous avons lu plus haut

(1) Acta sanctorum, l. IV, junii, p. 8<>2. (•2) Acta sanctorum, ibid.

qu'il portait la tête un peu inclinée sur l'épaule, ce dont il fut repris par le Maître des novices.

On peut voir également clans les Acta sanetorum une curieuse estampe qui rappelle, dans sa partie principale, le premier portrait de Ferrare. Le saint, agenouillé, revêtu du surplis, un crucifix fleurdelisé à la main, a le front rayonnant et couronné d'un diadème de lis soutenu par deux anges. Sur les quatre colonnes et le riche dais qui forment la décoration d'une sorte d'oratoire ouvert, sont représentés quarante-quatre miracles. Cette gravure fut faite à Rome l'an 1607.

Charles I8r, duc de Mantoue, neveu du duc Guillaume et héritier du duc Vincent, fit frapper une monnaie à l'effigie de Louis de Gonzague, dont il nous paraît intéressant de donner ici le fac-similé et la description. Le Saint est debout, le front et les yeux élevés, l'auréole en tête, les mains en croix sur la poitrine, le manteau entr'ouvert et flottant, un pied sur le globe du monde, peut-être le globe impérial. Un ange, dans une gloire, lui tend un rameau de laurier ou une branche de lis. Autour on lit cette exergue :

B. ALOIIS GOXZ : PROTE : MAX..

Bienheureux Louis de Gonzague, protecteur de Mantoue.

Au bas, une couronne renversée et le chiffre 80. Cette pièce de monnaie valait, en effet, 80 sols de Mantoue (22 baïoques romaines). Au revers, on voit les armes des Gonzague, avec l'inscription :

CAROLVS. I. D. G. .MAX. MONF. XIV. MAY. RET. DVX. ET. C

Charles Ier, par la grâce de Dieu, duc de Mantoue, de Montferrat, de Nevers, de Mayenne, de Réthel, etc.

LA VIE DE SAINT LOUIS DE GONZAGl'E.

Au sommet : fides. A la partie supérieure de l'écu : OAYMIIOI, ciel. A l'entour, le collier de Tordre du Rédempteur, fondé ou rétabli en 1608 par le duc Vincent, supportant un médaillon où Ton devine l'ampoule du Précieux Sang conservé à Mantoue.

Cette curieuse pièce de monnaie doit être de 1628 environ : déjà, depuis dix ans, saint Louis avait été proclamé patron du duché.

Le P. Guillaume Herinx, provincial des Frères Mineurs et plus tard évêque d'Ypres, donna au fameux bollandiste Van Papebroeck, entre autres reliques de saint Jean Berchmans, une petite image coloriée sur papier commun, représentant saint Louis de Gonzague avec ces mots : D. Aloysius Gon zaga. Au revers, d'une autre main : Le Frère Jean Berchmans qui mourut en réputation de sainteté a dessiné cette image.

Nous n'avons rien à ajouter à ce que nous avons dit du portrait dû au pinceau de sainte Marie-Madeleine de Pazzi (1).

Tels sont les plus anciens documents qui nous restent touchant l'iconographie de notre Saint. En les mentionnant , nous

(I) Pictura parura elegans, — dit le P. Janning qui la vit à Rome au couvent délie Barberine, — nec refert speciem mentis. Caput circumdantur radiis, capillis rufet, rubet genis.

avons voulu surtout donner une preuve sensible de la grande dévotion dont il fut dès lors l'objet.

Cette dévotion prit de grands accroissements après la publication du bref de béatification. Le décret de canonisation devait se faire attendre plus d'un demi-siècle; mais, dans l'intervalle, le culte de Louis de Gonzague avait fait de tels progrès que le pape Clément XI, en ordonnant de reprendre la cause, disait : « Nous ne demandons pas mieux que de canoniser ce bienheureux jeune homme qui jouit déjà d'un si universel crédit dans toute l'Église de Dieu, que peu de saints, après leur canonisation, en ont eu un pareil ». Et il ajoutait : « Le siège apostolique a moins à le canoniser qu'à déclarer qu'il l'est déjà par toute l'Église ».

Mais revenons en arrière et disons brièvement ce qui s'était passé dans ce long espace de temps. Dès l'année 1612, la Sacrée Congrégation des Rites avait affirmé « qu'il constait d'une manière irréfragable de la pure foi, de la vie très innocente, des grands miracles du Bienheureux, non moins que de la dévotion des peuples envers lui ». Et le rapporteur, le cardinal Capponi, avait conclu que rien ne manquait aux conditions requises pour la canonisation et qu'on pouvait concéder sans retard l'office et la messe dans tous les États des seigneurs de Gonzague et dans tous les collèges et églises de la Compagnie de Jésus ». Cet avis avait été appuyé de la haute autorité du cardinal Bellarmin. Cependant Paul V voulut déférer la cause au Saint-Tribunal de la Rote qui, à son tour, rendit un jugement favorable en 1618, citant, entre autres témoignages, celui du vénérable Jean Berchmans lequel, clans une de ses lettres, écrivait : « De même que la Compagnie de Jésus a dans le bienheureux François Xavier, son glorieux apôtre, ainsi

Louis de Gonzague a mérité non moins justement d'être appelé son ange ». Après ces longues et sérieuses informations, Paul V approuva les susdites concessions, mais jugea que le temps n'était pas encore venu de pousser l'affaire plus loin.

Sainte Madeleine de Pazzi peignant le portrait de saint Louis. (Tableau de Zoboli.)

Ce fut à cette occasion que le fils du duc Vincent de Mantoue, don Ferdinand, plaça solennellement ses États sous le patronage du Bienheureux Louis de Gonzague (1618). Cet exemple fut suivi par tous les autres princes de cette famille et par la cité de Palerme. Castiglione lui rendit le même lion-

neur en vertu d'un arrêté de son municipe et fit de grandes fêtes pendant lesquelles tout le peuple, au bruit de l'artillerie, criait : Viva, viva in eterno il nostro principe Luigi!

Une des causes qui retardèrent la canonisation de Louis fut sans doute que cet honneur suprême fut alors décerné successivement à saint Ignace, à saint François Xavier, puis à saint François de Borgia; en fils respectueux, Louis leur céda la préséance. Mais, en attendant, les hommages ne lui firent pas défaut. On peut dire qu'il n'y eut bientôt pas une église de la Compagnie en Italie, en Allemagne, en Espagne, en France, où Louis n'eût sa chapelle ou son autel ; son culte n'était pas moins en honneur partout ailleurs; à la fin du dix-septième siècle on comptait plus de cent statues d'argent élevées à la gloire du patron de la jeunesse. Entre autres, le Collège romain lui en dédia une pesant 150 livres, œuvre du fameux François du Quesnoy, dit le Flamand.

L'empereur Ferdinand II et sa femme Éléonore de Gonzague, profitant du jubilé publié .pour obtenir la paix de l'Europe troublée par la guerre de Mantoue, demandèrent avec instance la canonisation de Louis en qui ils plaçaient toute leur confiance et qu'ils appelaient, dans une lettre du 19 janvier 1630, « leur avocat domestique et le particulier patron de leur peuple et de leur maison ». La pensée de Ferdinand, comme l'écrivait le nonce Pallotta au cardinal Barberino, neveu du Pape, était de le proposer pour protecteur de l'empire, dont il avait été prince.

La gloire de terminer cette grande affaire était réservée à Benoît XIII, qui, dès l'enfance, avait eu pour Louis la plus tendre dévotion. Ce pieux pontife, par un bref daté du 21 juin 1725, avait daigné donner « pour spécial patron à toutes les Uni-

versités, gymnases et collèges de la compagnie de Jésus le Bienheureux Louis, comme un modèle d'application à l'étude, d'innocence et de chasteté ». Enfin, après beaucoup de prières pour obtenir la lumière d'en haut, il décréta la canonisation, le 26 avril 1726. Le 31 décembre de la même année, dans la basilique vaticane, il proclama le Bienheureux Louis, en compagnie de Stanislas Kostka, digne des honneurs rendus aux saints du ciel, accomplissant ainsi, avec l'autorité pontificale, le vœu de sainte Madeleine de Pazzi qui souhaitait dire à la terre entière que Louis, fils d'Ignace, était un grand saint.

L'univers chrétien répondit par un cri d'allégresse. La cour et la ville de Vienne, en particulier, célébrèrent ce nouveau triomphe de Louis avec une splendeur inouïe. En un mot, on pouvait, au spectacle de cette joie universelle répéter les belles paroles de saint Jean Chrysostôme : « En voyant les honneurs qu'on lui rend sur la terre, faisons-nous quelque idée de la gloire dont il jouit au ciel ! »

Ajoutons, en terminant, que le tombeau de Louis de Gonzague était, depuis longtemps déjà, un lieu digne par sa magnificence du précieux trésor qu'il renfermait. Le cardinal Ludovisi avait posé, dès 1626, la première pierre de l'église du Collège romain dédiée à saint Ignace. Après la mort de cet illustre prince, le corps de saint Louis fut d'abord placé dans la chapelle de gauche où est maintenant l'autel de saint Joseph (1649); il y demeura près de cinquante ans. En 1695, les saintes reliques furent transférées dans la splendide chapelle où on les vénère aujourd'hui, et pour exciter la dévotion des fidèles et surtout des pieux étudiants qui s'y rendaient en foule, on confia au célèbre sculpteur français Legros le soin de composer le beau bas-relief de marbre dont nous donnons plus haut

une exacte reproduction. Le Saint apparaît porté sur les nues, vêtu de la « scolastique », costume des jeunes étudiants de la Compagnie de Jésus à Rome, les yeux modestement baissés, les mains à demi-jointes sur la poitrine. Tout respire en lui l'humilité et la piété, ses deux chères vertus. Un ange tient audessus de son front une couronne de fleurs, un autre un lis, tandis que le reste du cortège céleste le soutient dans son vol et lui ouvre joyeusement le ciel.

Qu'il daigne nous y obtenir à tous une place!

Page 1