CHAPITRE VIII
DU CULTE RENDU A SAINT LOUIS DE GONZAGUE DÈS APRÈS SA MORT JUSQU'A SA BÉATIFICATION.
Né par le baptême à la grâce avant que d'être entièrement né au monde, préservé durant sa vie de toute faute grave, mort dans l'acte d'une héroïque charité, Louis de Gonzague, déjà glorifié dans le ciel, méritait bien les honneurs que l'Église rend aux saints sur la terre. Ils tardèrent un peu à lui être décernés; mais la piété du monde chrétien prévint ce solennel hommage.
Dès 1603, les Pères de la Compagnie de Jésus, de la province de Venise, réunis en congrégation à Plaisance, après avoir pris connaissance des Mémoires que leur soumit le P. Virgile Cepari, suppliaient le R. P. Claude Aquaviva de mettre aux pieds du Souverain Pontife un vœu unanime pour l'introduction de la cause. Au mois de mai de l'année suivante, le révérendissime François de Gonzague, des Mineurs Observantins, évêque de Mantoue et cousin de Louis, qu'il avait intimement connu, réunissait un synode qui, après mûr examen, réclamait humblement
Saint Louis proclamé patron de la jeunesse par le pape Benoît XIII. (Tableau de Jean-'Wolfgang Baumgartner, gravé par Klauber.)
du Saint-Siège la canonisation du jeune prince que le duché de Mantoue avait hâte de choisir pour patron.
A cette nouvelle, la Lombardie entière commença à invoquer Louis sous le titre de Bienheureux. Les évoques, selon le droit qu'ils avaient alors, permirent aisément de publier des images où Louis était représenté la tête entourée de rayons et désigné sous ce nom. Ce fut la duchesse de Ferrare, Marguerite de Gonzague, qui fit peindre le premier tableau, dont le duc et plusieurs autres princes voulurent avoir des copies.
La piété des fidèles, excitée par la vue de ces images, manifesta le vif désir de les voir exposées à la dévotion publique. Ce futen 1604, qu'avec l'autorisation des Ordinaires, on commença à fêter le jour anniversaire de la mort de Louis et de placer son portrait dans les églises. Le collège de la Compagnie, à Brescia, fut le premier à donner l'exemple, à la grande joie de toute la ville. Le P. Sylvestre Ugolotti, des Frères prêcheurs, originaire de Castiglione, vicaire de la Sainte-Inquisition, étant retenu au lit par la fièvre, se fit remplacer à cette solennité par un religieux du même ordre, le P. Predetti, lecteur en théologie qui célébra la messe en l'honneur de la très sainte Trinité et prononça un éloquent panégyrique, imprimé depuis. L'effet de sa parole fut si grand que tout le monde pleurait et que déjà les chantres, au nombre de quatre-vingts, s'exerçaient à chanter l'antienne : Gaudeamus omîtes in Domino diem festum célébrantes sub honore Beati Aloysii... Mais on mit des bornes à leur zèle. Une séance littéraire donnée par les élèves devant tout ce que la ville renfermait de plus illustre ne produisit pas de moindres fruits que le sermon. On courait en foule au confessionnal et plusieurs même, à cette occasion, allèrent s'enfermer dans le cloître. Celui qui prononça l'éloge de Louis en latin fut un noble Génois,
Octave Spinola, qui entra dans la Compagnie et tint à prendre désormais le nom de son bien-aimé patron.
L'exemple de Brescia fut bientôt suivi par Castiglione. Un rescrit del'évèque accorda à la marquise mère la douce consolation d'invoquer son fils sous le titre de Bienheureux; l'image de Louis fut exposée à la vénération des fidèles dans l'église de Saint-Nazaire et de Saint-Celse. Cette fois, le P. Ugolotti fit le discours et émut vivement son auditoire en racontant les belles victoires remportées par Louis en ce lieu même. La marquise mère, accompagnée de sa belle-fille, la princesse Bibiana Pern* stein, épouse de don François, assistait à la cérémonie. L'émotion fut universelle quand on vit cette mère agenouillée devant l'image de son fils et qu'on entendit l'orateur la proclamer plus heureuse que ces reines dont l'amour maternel ne triomphe qu'au prix de sanglants exploits. Pour elle, maintenant, elle vénérait glorieux sur les autels celui que tout enfant elle appelait déjà son ange. Les fêtes durèrent trois jours ; ce n'étaient que processions se rendant aux pieds de la sainte image. Tous les gens du pays se félicitaient d'avoir deux si bons frères pour protecteurs, l'un, François, ambassadeur auprès du Vicaire de Jésus- Christ, l'autre, Louis, immortel intercesseur devant le trône de Dieu.
Castiglione était encore dans l'allégresse lorsque, le ."> août 1604, le jeune marquis eut son audience du pape Clément VIII. Ce pontife, apprenant qu'il était le frère de ce saint religieux, élevé au Collège romain, dont le cardinal Scipion de Gonzague lui avait naguère raconté qu'il ne pouvait le visiter sans revenir à son palais la mosette toute mouillée de larmes, félicita le prince en des termes que nous avons rapportés plus haut et ajouta, tout ému : « Bienheureux est-il, oh oui, bienheureux, lui qui jouit
de la gloire éternelle ; bienheureux vous-même qui avez au ciel un tel intercesseur! » Apprenant que la Vie de Louis n'était pas encore publiée, il exhorta don François à le faire pour le plus grand bien de tous. Tout cela est consigné au Procès de canonisation, et nous ajouterons ici ce détail de la déposition du princemarquis de Castiglione dans la même enquête : « Quand, dit-il, j'appris la mort de mon frère, à la cour de l'empereur Rodolphe, j'aurais dû me réjouir sans doute au lieu de m'affliger; car tout ce qu'on me mandait me prouvait bien qu'il était au ciel. Et néanmoins je fus si attendri à cette nouvelle que, durant huit ou dix jours, je ne cessai de pleurer. Cependant je suis rebelle aux larmes, car je n'en ai versé ni à la mort de mon père, ni à celle de ma mère, ni au milieu des événements tragiques qui ont désolé ma maison » .
Le prince obtint que les précieux restes de Louis fussent transférés de la chapelle de Saint-Sébastien dans celle de Notre-Dame (13 mai 1605). La translation se fit avec grande solennité; le corps fut placé dans le mur, du côté de l'Évangile, avec cette inscription : Beatus Aloysius Gonzaga, de Societate Jesu. Peu de jours après (21 mai), le pape Paul V, successeur de Clément VII, à peine monté sur le trône pontifical, permit d'exposer le portrait du Bienheureux, la tête entourée de rayons. Le cardinal François Dietrichstein, autrefois condisciple de Louis. à qui le nouveau pape venait d'accorder cette faveur, se rendit droit à l'église du Collège romain où le marquis de Castiglione l'attendait et fit suspendre la sainte image au-dessus du tombeau avec tous les ex-voto apportés jusqu'à ce jour. Ce fut le prince lui-même qui remplit ce pieux office; Clément Ghisoni. son majordome, plaça la première lampe.
On s'imagine la joie de tous les dévots clients de Louis à la
nouvelle que le vicaire de Jésus-Christ avait autorisé ce premier culte public. Le 21 juin de la même année, la fête du bienheureux Louis fut célébrée dans un grand nombre de villes d'Italie et même en Pologne. A Rome, don François fit célébrer à ses frais, dans l'église du Collège romain, une octave solennelle et décora magnifiquement le tombeau. Il fit présent à la chapelle de la Sainte-Vierge d'un riche ornement sacerdotal pour remercier Notre-Dame, disait-il, des grâces dont elle avait comblé Louis en ce saint lieu. A cette cérémonie religieuse, succéda une autre octave remplie par des séances littéraires où les jeunes étudiants célébrèrent à l'envi, en grec et en latin, les vertus et la gloire de leur aimable patron. A la clôture, le discours fut fait par Pierre d'Aragon, fils du duc de Terranueva, et un poème fut récité par Scipion Pignatelli, fils du duc de Bisaccia.
Cependant le prince François n'était pas encore satisfait. Le 29 juillet, il eut une nouvelle audience et mit aux pieds du pape dix-huit procès des Ordinaires, réitérant ses instances pour obtenir l'expédition de la cause. Au mois d'août suivant, la même supplique était adressée par Ferdinand, grand-duc de Toscane; par Ranuce, duc de Parme. L'évêque de Mantoue, François de Gonzague, non content de renouveler sa demande par écrit, accourut à Rome pour la faire de vive voix. Le duc Vincent de Mantoue arriva tout exprès en poste.
Le pape Paul V, par un rescrit de sa propre main, avait déjà chargé la Sacrée Congrégation des Rites « de faire l'examen de la vie de Louis le plus promptement possible ». Parmi la commission des cardinaux se trouvait Robert Bellarmin. Le 26 septembre, elle déclarait en consistoire que Louis, vu sa grande sainteté et trente et un miracles retenus sur les cent que contenaient
les enquêtes, « était digne, non seulement du titre de Bienheureux, mais des honneurs de la canonisation ». Le Saint-Père approuva ce rapport et fit expédier le bref, le 19 octobre suivant. Ce bref, qualifiant Louis de Bienheureux, permettait de publier sa Vie avec ce glorieux titre. Cette double grâce n'avait été jusque-là accordée que de vive voix, par ce qu'on appelle oraculum vivœ vocis. Le décret du Vicaire de Jésus-Christ fut confirmé le jour même par la guérison miraculeuse du docteur Flaminiano Bacci, substitut de la Congrégation des Rites. Ce prélat, pour obtenir sa guérison, avait eu recours à Louis, dans le désir de s'employer à sa gloire, comme il le fit, en effet, dans la cause de la canonisation.
A peine imprimée en italien, la Vie du Bienheureux par le P. Virgile Cepari, fut traduite en plusieurs langues et se répandit en peu de temps par toute la chrétienté. On ne saurait dire combien elle contribua à propager partout le culte de l'angélique patron de la jeunesse. L'évèque de Mantoue fit ériger dans sa cathédrale une magnifique chapelle en l'honneur de son saint parent; le duc de Mantoue fit de même dans son église ducale, en action de grâces de la guérison qu'il avait obtenue à Florence lors du voyage qu'il avait fait à Rome.