CHAPITRE VI
COMMENT LOUIS, EN SE RENDANT A MONTFERRAT, FAILLIT PERDRE LA VIE, ET COMMENT IL RÉSOLUT DE SE FAIRE RELIGIEUX.
Tandis que le marquis, don Ferdinand, demeurait à Casai, résidence des gouverneurs de Montferrat, on lui écrivit de Castiglione que le seigneur don Louis était guéri, croyait-on, de sa première indisposition, mais que, par suite de ses jeûnes excessifs, il s'était affaibli au point de pouvoir à peine prendre quelque nourriture. Comme il ne faisait rien pour remédier au mal, il n'y avait pas d'espoir de le voir diminuer. Le marquis, lequel avait fort à cœur la vie de son fils, pensa que, s'il l'avait auprès de lui, il pourrait veiller plus efficacement sur sa santé. Il ordonna donc qu'il vînt le rejoindre avec la marquise et Rodolphe. Tous trois partirent de Castiglione àlafm de l'été 1580.
Ce fut dans ce voyage que Louis fut en danger de perdre la vie. Il était dans la même voiture avec son frère et son gouverneur, quand, passant à gué un bras du Tessin que les pluies avaient considérablement grossi, le carrosse se rompit au beau milieu du fleuve et se sépara en deux parties. Le devant, où se trouvait Rodolphe, fut emporté par les chevaux qu'on eut
toutes les peines du monde à tirer sur la rive où le reste de la voiture était déjà parvenu. Mais l'arrière-train, qui portait Louis et le gouverneur, fut entraîné assez loin par l'impétuosité du courant. Le péril était extrême; mais la divine Providence veillait. Elle permit que ce fond du carrosse rencontrât, au milieu du fleuve, un gros tronc d'arbre qui l'arrêta et l'y retint jusqu'à ce qu'un homme du pays, habitué à de semblables hasards, accourut au cri des voyageurs déjà en sûreté, et entrant dans l'eau à cheval, prit Louis en croupe, le déposa sur le bord et fit de même pour le gouverneur (1).
Tous ensemble se rendirent alors à une église voisine, pour y remercier Dieu de les avoir sauvés d'un si grand péril. Le bruit avait d'abord couru qu'ils s'étaient noyés. A cette nouvelle, la marquise revint sur ses pas en toute hâte, dans une anxiété mortelle. Cette rumeur se répandit même jusqu'à Casai, et don Ferdinand expédia un courrier en toute diligence et n'eut pas de repos jusqu'à son retour. Mais bientôt l'arrivée de sa femme et de ses enfants mit fin à son inquiétude.
Louis séjourna plus de six mois à Casai, poursuivant ses études latines dans lesquelles il avait déjà fait de notables progrès. Mais il avança davantage encore dans la vertu, aidé par le saint commerce qu'il avait avec les Pères de Saint-Paul-le-Décollé, qui doivent à leur église de Saint-Barnabe, à Milan, le nom de barnabites. C'est en conversant avec eux, en fréquentant chez eux les sacrements de pénitence et d'eucharistie, qu'il acquit encore un surcroît de lumière pour se guider dans les voies de Dieu. Mieux il se disposait, par sa fidèle correspon-
(1) « Le carrosse fut arrêté par ce tronc d'arbre, ce qui donna le temps de voler au secours des naufrages. On recueillit l'enfanta demi mort. Il rendit de grandes actions de grâces à la très sainte Vierge et vint avec nous à Vigevano pour y sécher ses vêtements tout mouillés. • (Déposition de son valet de chambre au procès de canonisation.)
dance, à recevoir les grâces du ciel, plus aussi Dieu s'insinuait dans son âme, par de nouvelles inspirations l'élevant à une perfection plus haute et le détachant plus complètement des choses d'ici-bas.
En vain le marquis cherchait à le distraire et lui offrait les occasions de se divertir; jamais il ne fut possible de le détourner de ses pieuses pratiques. Sa plus douce récréation était d'aller en pèlerinage à la célèbre Madone de Créa pour y faire ses dévotions, de se retirer dans le couvent des capucins ou des barnabites, qu'il ne pouvait quitter sans se faire violence. Il admirait surtout leur merveilleuse concorde, la sainte joie qui rayonnait sur leurs visages, leur parfait mépris du monde, l'ordre qui réglait la prière et le chant de l'office divin, le profond silence qui régnait dans leur demeure et leur indifférence à l'égard de la vie et de la mort.
Tout cela faisait naître en lui le désir d'embrasser un état semblable. Un jour, en particulier, étant à la maison des barnabites, il se mit à réfléchir au bonheur de ces religieux qui, ayant renoncé au monde et à toute sollicitude des choses terrestres pour servir plus librement Dieu, le contraignent en quelque sorte à prendre en main tous leurs intérêts. Il se disait à lui-même, dans le secret de son cœur, ainsi qu'il nous le racontait plus tard â Rome : « Vois, Louis, quel grand bien procure la vie religieuse. Ces Pères sont affranchis de tous les liens du monde , éloignés de toute occasion de péché. Le temps que les mondains dissipent à la recherche de biens éphémères et de vains plaisirs, ils l'emploient, et avec quel mérite, à conquérir les vrais biens du ciel, certains que leurs saintes fatigues ne resteront pas sans salaire.
« Ce sont eux vraiment qui vivent selon la raison, sans se
laisser tyranniser par les sens et par les passions. Ils n'ambitionnent point les honneurs; ils ne prisent pas ce qui passe; ils n'envient pas le bien d'autrui et se contentent de servir Dieu. Or, servir Dieu, c'est régner.
« Quelle merveille qu'ils soient perpétuellement joyeux, ne craignant ni la mort, ni le jugement, ni l'enfer? Leur conscience est sans remords; ils vont de mérite en mérite, tout occupés d'oeuvres saintes qu'ils accomplissent avec Dieu et pour Dieu. De cette paix intérieure procède cette sérénité qui brille sur leurs fronts. Quelle espérance fondée n'ont-ils pas des biens célestes, quelle consolation à la pensée du Roi qu'ils servent et de la cour où. ils sont attachés?
« Et toi, Louis, que fais-tu? A quoi penses-tu? Pourquoi ne pas choisir un pareil état? Songe aux grandes promesses que le Seigneur t'a faites. Vois quelle commodité tu trouverais pour t'appliquer à la dévotion sans en être jamais distrait. Si, cédant le marquisat à Rodolphe, ce qui est chose déjà décidée, tu restes avec lui, peut-être verras-tu bien des choses qui seront pour te déplaire. Si tu te tais, la conscience te reprochera ton silence; si tu veux parler, tu passeras pour incommode et on ne t'éeoutera pas. Serais-tu prêtre dans le monde, que tu n'atteindrais pas ton but. Obligé à une vie plus parfaite que celle des mondains, ne seras-tu pas exposé à toutes leurs tentations et à de plus grandes encore? Tu ne pourras pas t'affranchir absolument des considérations humaines, tu devras en tenir compte, plaire à tel seigneur ou à tel autre. Si tu ne fréquentes pas tes parents, que dira-t-on de toi? Si tu vis dans leur intimité, que deviendra ta première résolution? Si tu acceptes des prélatures, te voilà plus embarrassé que tu ne l'es à cette heure; si tu les refuses, les tiens te mépriseront, ils diront que tu fais le déshonneur de
ta maison et te pousseront de toute manière à les accepter. Au contraire, si tu te fais religieux, tu tranches d'un coup toutes les difficultés, tu fermes la porte à tous les périls, tu te délivres de tout respect humain et tu te mets en état de jouir à jamais d'un parfait repos et de servir parfaitement Dieu. »
Telles furent, d'après le récit de Louis lui-même, les pensées qui s'emparèrent de son esprit. Elles l'absorbèrent à tel point durant plusieurs jours, que toutes les personnes de la maison conclurent qu'il avait quelque grand projet en tête, mais personne ne fut assez hardi pour l'interroger.
Enfin, après avoir offert à Dieu maintes oraisons, pour obtenir sa lumière en chose de telle importance, après avoir fait de nombreuses communions à cette intention, estimant que Dieu l'appelait à un semblable état de vie, il résolut de quitter le monde et d'entrer dans quelque famille religieuse où il ajouterait à son vœu de virginité les vœux de pauvreté et d'obéissance évangéliques. Mais, comme il n'avait pas encore ses treize ans accomplis et ne pouvait aussitôt exécuter son dessein, il ne voulut se déterminer pour aucun ordre en particulier, ni découvrir sa résolution à personne, se contentant de mener dans le monde la vie d'un religieux.
Plus que jamais, il se tenait retiré dans sa chambre où, pendant l'hiver, il y avait jusque là du feu, car sa faible santé le rendait très sensible au froid qui lui gonflait les mains et y ouvrait des gerçures; mais dès lors il défendit qu'on entretînt le foyer chez lui ou qu'on y portât un brasero. Quand la politesse l'obligeait de s'approcher du feu avec la compagnie , il savait se placer toujours de façon à n'en pas profiter. Quelqu'un des siens lui offrait-il un remède contre l'enflure de ses mains, il en témoignait beaucoup de reconnaissance et n'en
usait point, afin de souffrir quelque chose pour l'amour de Dieu.
Il fuyait les réunions mondaines, surtout les comédies et les festins auxquels son père l'invitait pour le distraire, peiné de ne l'y point voir. Et tandis que toute la cour s'y rendait, Louis, enfermé dans sa chambre, employait le temps à prier ou à s'entretenir avec deux ou trois hommes graves de choses de piété et de littérature.
Un jour, le marquis, son père, le conduisit à Milan, pour assister à une revue de la cavalerie à laquelle son grade l'obligeait de prendre part avec une foule d'autres seigneurs.
Une multitude de gens était accourue à ce beau spectacle; mais Louis, contraint de s'y rendre sur Tordre formel de son père, trouva le moyen de se mortifier. Il refusa de se placer au premier rang, où il aurait pu voir commodément la revue des troupes et, autant que possible, il garda les yeux baissés ou fixés d'un autre côté.
On peut dire en un mot qu'il passa tout le temps de l'enfance sans être enfant, car à cet âge on ne put jamais remarquer en lui le moindre signe de légèreté. Jamais il ne fit de lecture malséante ou frivole. Les livres qui le charmaient étaient les Vies des saints écrites par Surius ou par Lipomano; parmi les profanes, ses auteurs favoris étaient ceux qui traitent de la morale : Sénèque, Plutarque, Valère-Maxime, et à l'occasion il se servait des exemples qu'il y avait lus pour exhorter les autres à la vie chrétienne. Il tenait des discours si judicieux sur la vertu et les choses de Dieu, dans l'intimité ou en présence de plusieurs personnes, que tous étaient étonnés de l'éloquence et de l'ardeur de sa parole et déclaraient que cet enfant avait la science infuse, tant sa capacité surpassait son âge.
Aussi les gens de la maison, témoins de sa conduite, tout en souhaitant voir en lui moins d'austérité et d'éloignement du monde, admiraient son extraordinaire prudence et le laissaient faire, sans oser lui demander raison de ses actes.
Kevers de la médaille de saint Charles. (V. page 41.)