CHAPITRE V
LOUIS RETOURNE A CASTIGLIONE ; IL Y REÇOIT DE DIEU LE DON D'ORAISON ET COMMENCE A FRÉQUENTER LES SACREMENTS.
Les princes de Gonzague ayant coutume, quand vient l'été, de se disperser en divers lieux pour échapper aux chaleurs de la saison, le marquis écrivit à Louis de revenir avec son frère à Castiglione. Il espérait que l'air de ce pays, qui est en effet très sain, serait plus salutaire à son fils que celui de Mantoue. Et de fait, dans ce château bâti sur une colline et d'où l'on jouit d'une vue ravissante, Louis, s'il se fût tant soit peu relâché de ses rigueurs, aurait sans doute recouvré la santé, entouré qu'il était des soins de sa mère ; mais il se préoccupait bien plus de son âme que de son corps. Loin de diminuer ses austérités, il y ajoutait chaque jour. De plus en plus, il s'éloignait du monde pour s'unir à Dieu ; et Dieu, toujours si libéral envers ceux qui le servent fidèlement, ne tarda pas à montrer quelle complaisance il prenait dans les pieux hommages decet enfant de douze ans.
Jusqu'alors, Louis n'avait eu personne pour l'instruire à faire l'oraison mentale. Dieu daigna se faire son maître, et trouvant cette âme pure admirablement disposée, il lui révéla ses secrets
et lui ouvrit ses trésors les plus cachés. Il éclaira son esprit des splendeurs de la lumière surnaturelle; il lui apprit à méditer, à contempler ses merveilleuses grandeurs, bien mieux que n'aurait pu faire la sagesse humaine. En voyant cette porte miséricordieusement ouverte et le vaste champ qui s'offrait aux yeux de son âme, Louis passait tout le temps à méditer et à contempler les saints mystères de notre rédemption et la sublimité des attributs divins, avec tant de goût et de joie intérieure, que les larmes de joie qu'il versait en abondance coulaient sur ses vêtements et jusque sur le pavé de sa chambre.
Pour ne rien perdre de ses sentiments de dévotion et aussi pour ne pas se montrer tout en pleurs, il passait la plus grande partie du jour dans la retraite. Ceux qui le servaient s'en étant aperçu, se plaisaient à l'épier par les fentes de la porte et le voyaient avec admiration des heures entières prosterné devant le crucifix, les bras tantôt étendus, tantôt croisés sur la poitrine, les yeux fixés sur l'image de Jésus mourant, avec des gémissements si tendres que les témoins se prenaient eux-mêmes à sangloter. Puis il demeurait en extase, immobile comme une statue, tellement absorbé en Dieu que son gouverneur et son camérier, eux-mêmes l'ont raconté, traversaient la chambre et faisaient du bruit sans qu'il s'en aperçût.
La chose ne tarda pas à se divulguer, et des personnes étrangères, admises à ce touchant spectacle, en restèrent stupéfaites. Souvent encore on l'entendait réciter un Ave Maria sur chaque marche de l'escalier; à la maison ou dans les rues, à pied ou en carrosse, il allait méditant toujours quelque saint mystère.
Louis, dans l'exercice de l'oraison, n'eut donc d'autre maître que le Saint-Esprit. Mais s'il savait méditer, il ne savait pas mettre d'ordre dans ses méditations ni en choisir la matière.
Il tomba un jour sur un petit livre du B. Pierre Canisius, de la Compagnie de Jésus , qui présentait par ordre des sujets de méditation. Non seulement cette lecture le confirma dans la résolution de faire oraison, mais elle lui apprit encore la méthode qu'il devait suivre et le temps qu il fallait y employer. Jusque-là il n'avait aucun temps déterminé ; il la faisait plus longue ou plus courte, selon le loisir qu'il avait, la ferveur le portant à faire plus que moins. Cependant son esprit y puisait toujours une grande abondance de lumières et son cœur beaucoup de paix et de joie.
Ce fut ce même petit livre et les lettres écrites des Indes, racontait-il plus tard, qui l'affectionnèrent grandement à la Compagnie de Jésus : le livre, parce qu'il en goûtait beaucoup la méthode et surtout l'esprit; les lettres, parce qu'elles lui révélaient ce que Dieu faisait alors, par le moyen des Pères de la Compagnie de Jésus, pour la conversion des infidèles. Il s'enflammait du désir de donner, lui aussi, sa vie pour le salut des âmes que, malgré son âge, il s'efforçait déjà de secourir. Tous les jours de fête, il visitait les écoles de la Doctrine chrétienne et mettait tout son zèle à faire le catéchisme aux petits enfants. Il remplissait ce ministère avec tant de modestie et d'humilité auprès de ses vassaux et surtout des pauvres, que sa vue seule portait chacun à la dévotion.
S'élevait-il quelque différend entre les serviteurs, il s'efforçait de les réconcilier. S'il entendait un blasphème ou quelque parole déshonnête, il reprenait le coupable. S'il apprenait qu'il y eût, sur les domaines de son père, des gens de mauvaise vie, il les avertissait avec douceur et s'employait à leur amendement. Enfin il ne pouvait souffrir que Dieu fût offensé.
Tous ses discours étaient des choses de Dieu. Il en parlait
avec tant d'autorité, qu'ayant un jour accompagné la duchesse, sa mère, àTortone, pour faire visite à la duchesse de Lorraine (1) qui passait par cette ville avec sa fille, la duchesse de Brunswick, les courtisans de la princesse furent émerveillés. Ils disaient que celui qui l'aurait entendu sans le voir, aurait cru que c'était, non pas un enfant, mais un vieillard d'une sagesse consommée.
Sur ces entrefaites, en l'année 1580, le saint cardinal Charles Borromée, archevêque de Milan, ayant été nommé par Sa Sainteté le pape Grégoire XIII, d'heureuse mémoire, visiteur apostolique des évêchés de sa province, arriva dans le diocèse de Brescia et se rendit, au mois de juillet, à Castiglione, avec une suite de sept personnes seulement, pour ne pas être à charge aux ecclésiastiques qui le recevaient.
Parmi beaucoup d'autres œuvres apostoliques dont il s'occupa à Castiglione, il voulut, le 22 juillet, fête de sainte Marie- Madeleine, prêcher au peuple, en habits pontificaux, dans l'église de Saint-Nazaire, qui est la principale de la ville. Malgré les instances des princes qui le pressaient d'habiter leur palais (2), il choisit pour logis la maison de l'archiprêtre, voisine de l'église, et ce fut là qu'il reçut la visite de Louis, âgé de treize ans et quatre mois.
Le cardinal fut ravi à la vue de cet angélique enfant, comblé de tant de faveurs divines, et seul avec lui dans sa chambre, il s'entretint si longuement de Dieu, que ceux qui attendaient leur tour d'audience en étaient tout surpris. Ce fut pour le bon ar-
(1) Christine, fille de Christian, roi de Danemark, épousa d'abord François' Slorza, duc de Milan, puis, après la mort de ce prince, François, duc de Lorraine, en 1541. Quatre ans après, elle mit au monde une fille, la princesse Dorothée, mariée en 1573 à Henri de Brunswick. La duchesse de Lorraine tenait de son premier mari la ville deTortone.
(2) Les Gonzague étaient depuis longtemps alliés aux Borromée.
chevêque une grande consolation de constater comment cette plante encore si tendre, parmi les épines de la cour et du monde, sans aucune influence humaine, mais grâce à la seule rosée du ciel, avait grandi si vigoureuse et si belle et était parvenue déjà à un tel degré de perfection.
De son côté, le saint enfant se réjouissait d'avoir trouvé à qui ouvrir son cœur et soumettre ses doutes pour la conduite de son âme. Comme il avait entendu louer unanimement la sainteté du cardinal, il recevait ses avis comme autant d'oracles.
Saint Charles lui ayant demandé s'il avait le bonheur de communier, Louis lui répondit que non. L'archevêque, qui avait déjà découvert tout ce que cet enfant avait de pureté dans l'âme et de maturité dans le jugement et de quelles lumières Die u l'avait éclairé dans les voies spirituelles, non seulement l'exhorta à recevoir Notre-Seigneur, mais voulut lui faire faire sa première communion (1). Il l'engagea à s'approcher fréquemment de la table sainte, l'instruisit en peu de mots de la manière de se bien préparer à cette grande action et de puiser abondamment à cette source de grâce.
En outre, il lui conseilla de lire le catéchisme romain, publié par Pie V, de sainte mémoire, en exécution du décret du saint Concile de Trente. Le cardinal avait ce livre en si grand estime, tant pour la doctrine catholique qu'il contient que pour la pureté de style avec laquelle il est écrit, qu'il jugeait qu'on pouvait le mettre aux mains des écoliers à la place de Cicéron et
(1) La gravure que nous reproduisons (p. 37) eut pour premier auteur le Frère César-Augustin Bobacina,de la Compagnie de Jésus; elle reproduit très fidèlement le tableau qu'un peintre alors célèbre, le chevalier François de Cayre, fit pour l'autel du saint dans l'église de Milan. Il peignit le marquis, la marquise et saint Louis, d'après des portraits apportés de Castiglione, probablement par la nièce du Bienheureux, Jeanne de Gonzague. comtesse Zapata, à qui la première gravure fut dédiée.
d'autres auteurs profanes. On y apprenait à la fois, pensait-il, la bonne latinité et la vraie piété. Aussi en introduisit-il Tusage dans son séminaire de Milan ; niais, l'expérience qui fut faite ne réussit pas, et on en revint aux classiques ordinaires.
Saint Charles congédia Louis après l'avoir paternellement et affectueusement béni. Le saint enfant eut à cœur de suivre les conseils du pieux cardinal ; il se mit aussitôt à lire le catéchisme, et il prit grand goût à sa pure doctrine , à ses enseignements si chrétiens. Lui-même excitait les autres à cette lecture, en leur alléguant l'autorité de celui qui lui avait donné ce conseil.
Dès lors, il commença à communier souvent et l'on peut aisément imaginer quelle préparation il apportait à ce grand sacrement. Il examinait d'abord sa conscience avec un soin extraordinaire, pour voir ce qui pouvait blesser le regard de son hôte divin; puis il allait se confesser avec tant d'humilité, tant de larmes que le confesseur en était touché, d'autant que Louis n'avaitguère à s'accuser que de légères fautes d'omission, car il ne croyait jamais avoir fait une action assez parfaitement pour répondre aux "lumières que Dieu lui donnait.
Pendant les jours qui précédaient sa communion , toutes ses pensées étaient pour l'auguste sacrement. Ses lectures, ses méditations , ses fréquentes prières n'avaient pas d'autre objet.
Quels furent ses sentiments d'amour et de piété, la première fois qu'il reçut son Dieu et toutes les fois qu'il eut par la suite le même bonheur, celui-là seul le sait qui sonde les cœurs. Seulement je lis au procès de canonisation, qu'à ce précieux instant, il se tenait fort recueilli etque les consolations qu'il goûtait au dedans se manifestaient au dehors. Durant l'action de grâces, il restait à genoux dans l'église, à la vue de tout le peuple. A
Première communion de saint Louis. (Tableau de Fr. de Cayre.)
quoi la marquise, sa mère, ajoute une autre chose très remarquable que d'autres ont également observée : c'est que dès lors, Louis conçut une dévotion si vive envers le très saint sacrement de l'autel, que tous les matins, à la messe, quand le prêtre consacrait la sainte hostie, il répandait un torrent de larmes qui coulaient jusqu'à terre.
Ces sentiments si tendres durèrent toute sa vie, mais ils augmentaient les jours de fête où il avait le bonheur de communier.
Saint Charles Borromée. (Cabinet des médailles.)