PRÉFACE
Nous nous proposons d'étudier, au point de vue historique, littéraire et philologique, la « Vie saint Thomas le Martir », poème historique d'environ six mille vers, composé, entre les années 1171 et 1175, par le clerc « Garnier de Pont Sainte-Maxence ».
En France, en Angleterre surtout, et tant que dura le souvenir du tragique événement qui avait mis fin à la vie de Thomas Becket, ce poème paraît avoir joui d'un succès mérité, s'il faut en croire l'auteur lui-même. Puis il tomba dans un profond oubli jusqu'à notre époque.
Pourtant il n'était pas entièrement perdu : il en restait plusieurs manuscrits plus ou moins complets. On en connaît aujourd'hui cinq :
1° Un ms. de la bibliothèque Harléienne, au musée Britannique, petit volume in-4°, d'une écriture du XIIP siècle, contenant 6,085 vers et portant le n° 270. C'est l'abbé Gervais de la Rue qui l'a le premier signalé.
2° Fragments sur le même sujet, dans un ms. de la bibliothèque Cottonienne, vol. in-4°, dont l'écriture paraît être du XI V^ siècle. Le recueil où ces fragments ont été conservés, signalé aussi par l'abbé de la Rue, a été décrit par M. Francisque Michel (1).
3° Un autre exemplaire faisant partie d'un recueil du XIV° et du XV® siècle, dont le catalogue complet enregistre l'ouvrage suivant : « La vie saint Thomas de Canterbure (en vers, par Guernes de Pont » Sainte-Maxence) ».
4P Une quatrième rédaction incomplète, qui se trouve dans un vol. in-folio de la bibliothèque des ducs de Brunswick, à Wolfenbûttel. Le texte ne commence qu'au vers 1071. Les derniers vers du poème, ceux où Garnier parle de l'accueil qui lui a été fait par la
^1} CoUection des documents inédits relatifs à l'Histoire de France. Rapports au ministre, par M. Francisque Michel, p. 262.
sœur de Becket, manquent également; mais ce ms., que Ton peut faire remonter au commencement du XIII° siècle, contient, outre soixante- seize vers en stances de quatre vers monorimes, relatifs aux miracles accomplis sur la tombe de Tarchevêque, deux cents vers ajoutés au travail original et racontant la pénitence de Henri II.
5^ Le cinquième et dernier ms. est celui que possède la Bibliothèque nationale ; placé dans le supplément français, il porte le no 2489. C'est un petit volume in-4o, composé de quatre-vingt-dixhuit feuillets de soixante vers chacun. Le poème entier, moins la pénitence de Henri II, y donne un total de cinq mille huit cent soixante- douze vers.* Certaines altérations faites au texte de Garnier, par le copiste, attestent une main anglo-normande: ainsi « puissaunt, enfaunt, etc. », pour « puissant, enfant » (1).
Le poème de Garnier a de bonne heure attiré l'attention des érudits ; aussi a-t-il été publié deux fois : d'abord en 1838, d'après le ms. de Wolfenbûttel, par Immanuel Bekker (Berlin) ; puis, en 1859, par M. C. Hippeau, d'après le ms. de la Bibliothèque nationale. (Paris, librairie Aug. Aubry.)
En 1846, M. Bekker a considérablement augmenté, à l'aide du ms. harléien, son édition de 1838 ; mais ce supplément, imprimé dans les mémoires de l'Académie de Berlin, et tiré à un nombre fort restreint d'exemplaires, est aujourd'hui presque introuvable.
L'œuvre du trouvère français attend encore une édition critique (2) ; et cependant la plupart de ceux qui l'ont lue en ont reconnu la haute valeur au double point de vue historique et littéraire.
Outre M. Victor Le Clerc qui, dans le tome XXIII de l'Histoire littéraire (p. 368 ss.), a donné l'analyse du poème et en a fait ressortir l'importance, M. Le Roux de Lincy (3) a constaté la concordance remarquable qui existe entre le récit de Garnier et les biographies contenues dans le Quadrilogus (4). Il a fait remarquer que
(1) Si l'on veut de plus amples renseignements sur les ms., on peut consulter le tome XXIII de Vllistoife littéraire (article Garnier), et une notice de M. le Roux de Lincy [Biblioth. de VÉcole des Chartes, \^ série, IV, p. 203-241, années 1842-1843).
(2) Je parle d'une édition complète, car M. Paul Meyer, dans son Recueil de textes du moyenne (partie française), a publié, d'après la méthode critique, cinq cents vers environ du poème de saint Thomas (article Garnier de Pont Sainte-Maxence , p. 303-321), librairie Vieweg. Toutefois on annonce la publication de l'œuvre de Garnier, sous la direction de M. Fœrster.
(3) Notices citées plus haut.
(4) Compilation renfermant les biographies de Becket (1495).
le poète n'est pas un plagiaire, et que notamment il a restitué à Becket son vrai caractère : «Pétulant ej emporté, dit-il, l'archevêque )) n'a plus, dans le poème français, cette humilité, cette onction, » cette patience que lui supposent les auteurs latins qui ont raconté » sa vie » .
En 1871, M. Thurot a donné à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres communication d'un mémoire contenant des observations sur le texte de plusieurs documents relatifs à Thomas Becket. M. Thurot insiste sur quelques passages seulement où le texte français et les relations latines semblent en désaccord ; souvent il corrige l'un au moyen des autres ; parfois aussi le poème sert à restituer le texte latin altéré. La conclusion à tirer de cette comparaison, c'est que Garnier a eu sous la main les documents authentiques, et en a rendu la pensée avec une remarquable fidélité.
Enfin M. Egger (1), parlant de l'oubli dans lequel étaient tombés, au XVP siècle, les vieux monuments de notre langue, et regrettant que les écrivains de cette époque n'aient pas songé à exploiter une mine si féconde pour remédier à la prétendue pauvreté de l'idiome français, entreprend incidemment une courte apologie du noble et fier langage des chansons de Gesie et particulièrement du poème de saint Thomas : « Pour mieux comprendre, dit-il, ce qu'a- » vait été, par exemple, la langue épique du XIP siècle, examinons » une ou deux pages, non pas même de la chanson de Roncevaux, » cette reine de nos Gestes françaises, mais d'un modeste récit en » vers, qui ne prétend guère qu'à l'exactitude historique: je veux » dire la vie de saint Thomas-le-Martjr, par Garnier de Pont
» Sainte-Maxence La versification de ce poème est un peu
» monotone. . . ; l'hiatus y abonde avec certaines inversions un peu
» obscures pour nous aujourd'hui C'est, si l'on veut, l'enfance
» de notre versification. Et pourtant, chaque fois que le narrateur » s'inspire d'un sentiment vrai et profond, ce vers un peu rude » s'anime d'une force singulière et d'un éclat que notre poésie fran- » çaise n'a peut-être jamais surpassé ».
M. Egger cite quelques strophes pour prouver que cet éloge est mérité, et ajoute la réflexion suivante : « C'est déjà là de l'éloquence ; c'est une forme de l'alexandrin qui annonce Corneille » .
(1) V Hellénisme en France^ I, p. 246, ss.
Ces témoignages suffisent pour justifier une étude exclusivement consacrée à un poème de cette importance.
Or, pour comprendre l'œuvre de Garnier, il faut savoir ce qu'a été Thomas Becket; aussi commençons-nous par une introduction historique sur le héros du récit.
Puis, après quelques pages consacrées à Garnier lui-même, nous aborderons son travail et chercherons à j retrouver l'historien. N'est-il qu'un apologiste sans critique et par suite sans autorité ; ou son poème a-t-il la valeur d'un document historique ? Cette question résolue à l'honneur de notre trouvère, et, dans l'impossibilité où nous sommes de collationner les manuscrits, nous entreprendrons l'étude du ms. de Wolfenbûttel, ou plutôt de l'édition qu'en a donnée M. Bekker, et nous essaierons d'j relever les caractères de la langue de l'auteur, et aussi, dans une certaine mesure, ceux de la langue française dans le dernier tiers du XII® siècle. Enfin nous prouverons, par un examen attentif du stjle, que Garnier a été un des écrivains les plus distingués du XIP siècle et qu'il mérite de revivre.