I. — Aperçu historique des opinions sur Thomas Becket
Peu d'événements ont été racontés aussi souvent que la lutte soutenue par Thomas Becket, archevêque de Canterburj, contre le roi d'Angleterre Henri IL La nature des intérêts engagés — d'un côté, prérogatives royales ; de l'autre, indépendance et immunités du clergé ; — le retentissement de cette querelle en France, où le prélat s'était réfugié ; enfin la protection et l'assistance accordées à l'exilé par Louis VII, heureux de profiter des embarras de son rival et de se poser en médiateur, — tout devait attirer l'attention des historiens français comme des historiens anglais .
Mais les jugements portés sur la conduite et le caractère du célèbre prélat ont varié avec les écrivains et les siècles. Cette querelle est, à vrai dire, un épisode de la grande lutte qui partagea et passionDa le mojen-âge, entre le sacerdoce et l'empire, entre la royauté et la papauté ; et il n'est pas étonnant que Becket, comme Grégoire VII, comme Innocent III, ait eu des partisans et des adversaires systématiques. Honoré par les uns comme un saint, flétri par les autres des noms d'intrigant et de factieux, il a été loué sans restriction par la plupart des écrivains catholiques, tandis que les protestants et les historiens de l'école philosophique l'ont condammé sans ménagements. Il faut aUer jusqu'au XIX° siècle pour trouver quelque impartialité.
Durant, le moyen-âge et jusqu'à la Réforme, les appréciations ne varient guère : les clercs, biographes ou chroniqueurs, qui ont écrit la vie de Becket, intéressés "comme lui au triomphe de l'Eglise, n'ont
prononcé son nom qu'avec admiration et respect. Les uns, ce sont les plus modérés, tout en approuvant sans réserve l'attitude de l'archevêque dans toutes les phases de la lutte, s'abstiennent de porter sur le débat un jugement définitif, mais font vivement ressortir l'acharnement et la haine du roi, excité par de perfides conseillers (1) ; d'autres vont plus loin, et, reprenant la thèse soutenue par le prélat lui-même, placent hardiment la papauté au-dessus de la rojauté. Ils ne contestent pas l'obéissance due à la loi laïque, mais à la condition expresse qu'elle n'ait rien de contraire à ce qu'ils appellent les droits supérieurs de l'Eglise. C'est, en un mot, la subordination complète du pouvoir civil au pouvoir religieux. Au nombre de ces écrivains fougueux ^st Garnier de Pont Sainte-Maxence, l'auteur même du poème que nous nous proposons d'examiner.
Quelques-uns cependant, mais en très petit nombre, après avoir félicité Becket du courage avec lequel il a résisté à ses ennemis et supporté la persécution, apportent quelques restrictions à leurs éloges et lui reprochent timidement de s'être montré trop obstiné, trop dédaigneux de sa propre vie (2).
En France, à la veille même du XVIIP siècle, Bossuet (3) fait de Thomas un martyr de la discipline ; il affirme qu'on ne peut répandre son sang pour une cause plus juste, et presse ses auditeurs d'apprendre, par l'exemple de ce grand saint, à conserver soigneusement l'autorité et les droits de l'Eglise.
Quant aux auteurs qui, entre la Réforme et le XIX^ siècle, ont écrit l'histoire générale d'Angleterre ou l'histoire particulière de Henri II : Rapin de Thoiras, Henri Turner, Lyttelton, Smollet, l'abbé Mignot, Larrey, les Centuriateurs de Magdebourg, etc., aveuglés par des préjugés religieux ou philosophiques, ils n'étaient guère disposés à embellir la figure du prélat dans l'esquisse qu'ils en traçaient.
Rapin de Thoiras, protestant réfugié, irrité des mesures iniques qui le condamnaient à vivre hors de France, est naturellement sévère pour l'Eglise et les catholiques (4). Henry Turner n'est pas
(1) Roger de Pontiguy, Grim, Fitzstephen, Herbert de Boseham, etc. {Collection Migne, 190» vol.) ; Roger de Hoveden : Chronique, etc.
(2) Guillaume de Canterbury, p. 305 (Migne, 190 vol.). — Vita Thomœ Canterb. ex archiv. Roffus. Ecoles. — Cf. Polydor, Hist. anglic, lib. XIII.
(3) Panégyrique de saint Thomas de Canterbury ^ prêché en 1688.
(4) Histoire d'Angleterre^ avec les notes de Tyndal, La Haye, 1749.
plus tendre. Lord Lyttelton (1) a horreur du papisme, et le roi a toutes ses sympathies dans la lutte contre le représentant de la papauté. Ses attaques ont été réfutées par Berington, qui est plus près de la vérité (2) quand il affirme que, si les protestants ont trop décrié Becket, les catholiques l'ont trop exalté.
Nous trouvons un ardent défenseur de la royauté dans Tabbé Mignot, qui a écrit, sans y mettre son nom, V Histoire d'un démêlé de Henri II avec Thomas Becket (Amsterdam, 1*756). « En s'opposant, dit-il, aux intentions droites et équitables du prince, Becket allait contre Tordre que Dieu lui-même a établi, et déshonorait la religion, du nom de laquelle il abusait pour enlever à son souverain les droits légitimes de la puissance dont Dieu Tavait revêtu. Cette conduite, dans des siècles plus éclairés que ceux où il a vécu, au nom de martyr qui lui a été donné, aurait fait substituer celui de rebelle et de séditieux » .
Ce jugement d'un prêtre sur un prince de l'Église mérite d'être noté. Mais on était en plein XVIIP siècle ; des défenseurs plus convaincus de l'Higlise étaient tièdes pour Becket.
Fleury regarde la résistance opposée par Thomas au roi d'Angleterre comme inspirée par des opinions excessives que Gratien aurait introduites dans l'Eglise, et il tient le principe de l'immunité cléricale pour une maxime fausse dans le fond, quoiqu'elle fût estimée vraie par les plus habiles canonistes du moyen-âge (3).
De telles concessions étaient la condamnation formelle de Becket et de toute sa conduite. Toutefois Hume va plus loin encore ; peutêtre même est-il, en cette occasion, moins impartial que le catholique Lingard.
Volontairement ou non, il ferme les yeux sur le rôle civilisateur et protecteur de l'Eglise au moyen-âge ; il ne voit que les empiétements successifs et dangereux d'un clergé qui chercherait à se rendre indépendant, et aux tendances duquel il était temps de mettre un terme .
Il est incontestable que tous les torts ne sont pas du côté de Henri II ; le clergé, par ses excès de tout genre, avait rendu néces-
(1) History ofthe life of ihe King Henry the second (London, 1767).
(2) History ofthe reign of King Henri the second, hook IL p. 298 (Basil 17931.
(3) i* Discours sur VHist. ecclés., N. VII. — Institution au droit ecclés., 3« partie, chap. I.
saire une réforme; mais en attaquant systématiquement Becket, dont il nie la sincérité, et qu'il représente comme un hypocrite dont le but était d'imposer au vulgaire, Hume fait œuvre de parti, et, contre son habitude, disons-le, trahit le premier devoir de l'historien.
Becket n'est, dans son récit, qu'un sujet assez hardi pour s'insurger contre la puissance royale.
<( Échauffé d'un esprit de vengeance et enivré de la gloire qu'il recueillait de sa position, Becket poussa les choses vers leur crise décisive en excommuniant les ministres du roi et tous ceux qui favorisaient les Constitutions de Clarendon (1) ».
La dernière excommunication lancée par l'archevêque n'est pas une imprudence arrachée par l'irritation ; c'est a une suprême vengeance contre tous ses ennemis, exécutée froidement et suivie d'une ostentation extrême lorsqu'il reprend possession de son archevêché ; c'est le rebelle vainqueur de son roi, et qui fait son entrée triomphale (2) » .
Quoique fervent catholique, Lingard est plus impartial. Naturellement favorable à Becket, il ne conteste cependant pas les droits de la royauté. La subite conversion de Thomas ne lui semble pas étrange ; il se borne à rapporter que « ce changement total de conduite excita l'admiration ou la censure, suivant la bonne foi ou les préjugés de ceux qui l'observèrent. — L'hypocrisie, ajoute-t-il avec raison, eût été une singulière voie pour Becket, dont l'ambition aurait été plus aisément satisfaite, s'il eût continué à flatter les désirs du roi ».
Il n'ose pas être sévère pour l'archevêque refusant d'apposer son sceau aux Constitutions de Clarendon. a Sa conduite, dit-il, mérite plutôt la pitié que la censure. Ses tergiversations n'étaient pas celles d'un homme qui cherche à atteindre le but pai* la fraude ou la déception ; c'était plutôt l'hésitation d'un esprit qui balance entre son propre jugement et les opinions ouïes craintes d'autrui (3) ».
Quant à la dernière excommunication d'où devait résulter la mort de Becket, Lingard n'hésite pas à la qualider de « malheureuse » ; il sait reconnaître ce qu'il y a eu d'impétueux et parfois de violent
(1) Hume, Hiat, d'Angleterre^ tome IV, chap. VIII, p. 5, trad. française.
(3) Hiat, d'Angleterre, tome II, p. 349, trad. française.
dans le caractère de Tarchevéque; il ne nie pas les conséquences nécessaires de cet emportement ; et cependant on sent que Técrivain procède avec timidité ; son impartialité n'est pas complète ; il hésite entre la vérité historique et les préjugés de son parti, dont il n'ose Condamner ouvertement les tendances excessives.
Le droit absolu ne se trouve ni du côté de Becket, ni du côté du roi ; les torts sont partagés. C'est ce qu'a compris l'école moderne, qui, au XIX® siècle, a repris et traité la question avec une remarquable hauteur de vues. Plusieurs écrivains, toutefois, en se plaçant à un point de vue exclusivement catholique, sont tombés dans des erreurs non moins graves que celles de l'école protestante ou philosophique.
Ozanam (1) n'a guère donné qu'une esquisse, mais on y sent un amour passionné de l'Eglise ; l'auteur est partial.
Rohrbacher ne met en évidence que les torts de Henri II, et glorifie sans restriction la conduite de Becket.
Le docteur Buss (2) s'attache à venger la mémoire de l'archevêque, traînée, dit-il, dans l'opprobre par des plumes calomniatrices.
Enfin, M. Darboy, dans un livre intitulé : &aini Thomas Becket; sa vie et ses lettres d'après l'ouvrage anglais de J, A. Gilles (3), établit, dans son introduction, quatre propositions desquelles il résulte que Becket, en s'opposant aux prétentions de Henri II, lutta pour la loi, le droit et la justice.
Deux historiens du même parti ont été moins affîrmatifs. John Morris (4), quoique favorable à l'archevêque, n'entreprend pas de le justifier d'une manière absolue ; il admet notamment que Becket, dans sa charge de chancelier, n'a pas toujours soutenu l'Eglise contre les convoitises du roi, et il blâme la facilité avec laquelle le même prélat révoque toutes les concessions de terres ecclésiastiques faites par ses prédécesseurs.
De son côté, M. de Bonnechose (5) commence par déclarer que les Constitutions de Clarendon supprimaient la plupart des privi-
(1) Deux chanceliers d'Angleterre^ tome VIII.
(2) Saint Thomas, archevêque de Canterbury^ primat d'Angleterre, par le d' Buss, professeur de droit civU et ecclésiastique à Fribourg, en Brisgau.
(3) Paris, lg58.
(4] La Vie et le Martyre de Saintr-Thomae Becket [anglais). (5) Bévue contemporaine^ livraison du 15 janvier 1^.
lèges et libertés ecclésiastiques, et subordonnaient l'autorité spirituelle à Tautorité temporelle; mais il avoue qu'elles contenaient quelques dispositions très sages, et reconnaît l'abus que faisait le clergé des interdits et des excommunications.
Malgré tout, ce ne sont là que des concessions secondaires ; le jugement définitif et presque unanime des écrivains catholiques est que l'entreprise de Henri II était un acte criminel, et que, pour l'avoir entravée, Becket mérite la reconnaissance de l'Eglise.
Pour trouver une appréciation exacte de cette querelle fameuse, il faut lire le récit de M. Augustin Thierry (1). Sans prendre la défense d'aucun des adversaires, l'historien français fait ressortir la violence et l'acharnement de l'un, les imprudences et l'obstination de l'autre, et restitue à chacun sa part de responsabilité.
Tel est aussi le point de vue auquel s'est placé M. Michelet dans son Histoire de France. Le despotisme royal ne lui semble pas moins odieux que celui de l'Eglise ; la présence et la rivalité des deux pouvoirs seraient plutôt faites pour le rassurer, et il pense avec raison qu'à l'époque où il s'est produit, cet antagonisme était favorable aux intérêts du peuple.
Les documents en main, l'école moderne a jugé les faits avec plus d'impartialité, ce qui ne Ta pas empêchée d'admettre, presque sans contrôle, comme la plupart des historiens antérieurs, l'opinion qui fait de Becket un Anglo-Saxon d'origine, s'armant de la puissance ecclésiastique pour faire restituer à sa nation une partie des privilèges que lui avait enlevés la conquête.
Quelle est la valeur de cette assertion et sur quels fondements s'appuie-t-elle, c'est ce que nous allons examiner.