‹ La vie de Saint Thomas le Martir: poème historique du XIIe siècle composéChapitre 59 sur 59 · GARNIER ÉCRIVAIN · texte numérisé non relu

GARNIER ÉCRIVAIN

I . — Dans toute œuvre littéraire, il faut considérer trois parties essentielles : l'invention, qui consiste à créer ou à choisir le sujet et les développements qu'il comporte ; la disposition, qui met en ordre les matériaux fournis par l'invention ; enfin le style, le plus efficace de tous les moyens pour répandre l'agrément et l'intérêt dans les productions de l'esprit, et sans lequel un ouvrage, quelque bien conçu, quelque bien ordonné qu'il soit, n'arrive pas à plaire et tombe i)ien tôt dans l'oubli ou le mépris.

La part de l'invention est naturellement fort restreinte dans le poème de saint Thomas. Si l'on excepte quelques allusions personnelles et les fréquentes discussions politiques et religieuses auxquelles il se complaît, Garnier semble n'avoir qu'un souci : donner un récit complet et authentique de la vie et de la mort du primat, et retracer fidèlement les incidents divers de la lutte de Becket contre Henri IL II est avant tout historien ; il n'invente rien : ses matériaux, ce sont les biographies qu'il suit plus ou moins fidèlement; ce sont les renseignements qu'il reçoit de tous côtés et qu'il n'a qu'à contrôler et à ordonner.

Nous avons déjà prononcé, au sujet de l'œuvre de Garnier, le mot de compilation. L'expression est juste et n'est pas blessante pour notre auteur. Il va d'une source à l'autre avec tant d'aisance ; il sait si bien faire siennes les idées d 'autrui, que son poème n'a rien de disparate, et, qu'après l'avoir lu, après l'avoir comparé avec les biographies dont il s'est inspiré, on n'est pas tenté de le considérer comme un plagiaire.

L'ordonnance de son poème, en effet, dénote une certaine habileté. Il sait au besoin s'affranchir de l'ordre chronologique, soit pour

ne pas disjoindre des faits qui sont continus, soit pour communiquer au récit plus d'intérêt. Pour ne citer qu'un exemple, il emprunte à Roger de Pontigny la plus grande partie des détails qui ont trait au meurtre de Becket ; mais il suffît de lire le modèle, pour être convaincu de Timmense supériorité de la copie. L'un est terne, l'autre plein de vie. Garnier n'est pas ici uniquement préoccupé de l'exactitude : il y ajoute un peu de cette agitation nerveuse sous l'impression de laquelle devaient être tous les acteurs du drame, victime et bourreaux. Garnier cesse d'être historien, il est poète.

Mais ce qui fait sa supériorité, c'est le stylo. C'est par là qu'il mérite d'être préservé de l'oubli dans lequel dorment tant d'auteurs du moyen âge, à qui manquèrent le goût et la sobriété ; c'est par le style qu'il apparaît comme un esprit éminemment français, pourvu, dès le XIP siècle, de plusieurs des qualités qui devaient plus tard distinguer la langue française.

Il a néanmoins des défauts graves et que nous n'avons point l'intention de dissimuler.

Dans son désir d'être aussi complet que possible, il lui arrive parfois de s'attarder à des événements secondaires ou insignifiants, dont le récit gagnerait à être condensé. C'est ainsi qu'il consacre près de cinquante vers à nous raconter comment Becket obtint du pape le pallium sans payer la redevance habituelle (1).

Tout ce qui a rapport aux premières hostilités de Henri II contre Becket est obscur, mal défini. Sans craindre de fatiguer l'attention et de paraître défendre sa propre cause, c'est-à-dire la cause des clercs, Garnier insiste longuement (2) sur la prétendue injustice qu'il y aurait à livrer au bras séculier les clercs coupables d'un premier méfait. Non content d'exhaler plusieurs fois son indignation à ce sujet, il y revient dans une de ces digressions qui lui sont familières, sortes de hors-d'œuvre dont on attend la fin avec impatience, malgré de très belles strophes et une verve peu commune.

Cette manie du sermon est d'ailleurs un défaut dont il faut prendre son parti avec Garnier. A dix reprises (3), dans un poème de six

(2) Voyez notamment v. 1096-1345.

(3) V. I — 165; 685-775; 1180-1345; 2336-2490; passim : 2726-2770; 3491-3530; 4461- 4490; 4701-4745 ; en tout, plus de 600 vers.

mille vers, il se laisse aller à des discussions d'où la passion n'exclut pas toujours la monotonie. Après avoir relaté une lettre de l'archevêque (1) où le prélat soutient audacieusement que les prêtres sont des dieux et que les rois n'ont sur eux aucune autorité, Garnier revient à la charge (2) et essaie à son tour de démontrer que les coutumes établies par les rois ne sont pas obligatoires.

Il a donc cela de commun avec les trouvères épiques, qu'il ne sait pas s'arrêter à temps. Plus sévère pour lui-même, il eût réduit de moitié le récit du séjour de Becket à Pontigny et à Sainte-Colombe (2).

Les scènes de vandalisme qui suivent le meurtre de l'archevêque sont entremêlées et accompagnées de réflexions qui embarrassent et relfroidissent le récit (3). L'auteur, encore inconnu, qui a composé Y Histoire de Gfuillaume le Maréchal est plus concis, plus rapide, et, par suite, plus intéressant, quand il raconte, en moins de deux cents vers octosjllabiques, l'abandon de Henri par ses enfants et ses amis, sa mort et le pillage de sa maison (3 bis).

(3 bis) Un court rapprochement fera mieux sentir la diflérence. Montrons d'abord comment Garnier a traité le sujet.

Le crime Tient d'être consommé : Hue Malclerc met le pied sur le corps de Becket, et, du bout de son épée, il répand sur les dalles la cervelle de la victime ; alors, avec un mauvais goût qui ne lui est cependant pas habituel, Garnier ajoute :

Qui dune veïst le sanc od le cervel chair E sur le pavement l'un od l'autre gésir, De roses e de lilies li peûst sovenir :

Car dune veïst le sanc el blanc cervel rouir, Le cervel ensement el vermeil sanc blanchir.

5546-5530, fol 74 a 26-30.

Quelques vers plus loin, il décrit le pillage de rarchevéché. Les meurtriers né respectent rien de ce qui a appartenu au primat.

Pristrent sun bun cutel qui valeit une cit.

(3) 551fr-56T5.

Passons sous silence les dernières pages du poème, celles où Fauteur s'efforce de prouver la sainteté de la vie du primat et rappelle les miracles accomplis sur sa tombe : c'est une des parties les plus faibles, les plus ennuyeuses de Tou vidage entier.

£ 8un anel u oui un safir mult eslit (Nel dunast pur aveir, aine huem meillur ne vit), £ un mult riche drap d'un grant purpré samit. Pris i furent si livre e trestuit si escrit.

L'auteur ne nous fait grâce d'aucun détail (5566-5595, fol 74 b 16 — 75 a 16). 11 énumère les calices, les cuillères, les coupes, tous les objets précieux qui sont emportés. U laisse percer, en cette occasion, autant de regret que d'indignation. Comme les moines, qu'avait scandalisés cette rapacité des assassins, il semble jeter un œil d'envie sur tant de richesses devenues la proie des ennemis de l'archevêque.

Mais il ne s'en tient pas là, et, avant d en venir aux preuves de la sainteté de Becket, il éprouve le besoin de faire un nouveau sermon (5596-5635, fol 75 a 21 — 75 b 30).

Tout se passe plus rapidement chez l'auteur de Guillaume le Maréchal, Après avoir, dans un récit émouvant et comparable à ce que notre ancienne littérature a produit de plus beau, raconté les derniers moments de Henri II (9079-9112, Remania, XI, p. 65-66), U continue :

Tele est fortune, alas ! alas !

Qu'ele mist de si haut si bas

Si haut home, si onoré.

Si riche rei, si redouté.

Mais or fait bien ci a anquerre

Goment si hait prince de terre

Âpovri si en petit d'ore.

Quant Fortune li corut sore

Nel volt laissier, n'a dreit n'a tort,

Dusqu'el l'ont livré à la mort,

£ quant la mort en fu saisie.

Si li toli si sa bailie.

Qu'il n'ont rien, quer l'om dit toz dis

Qui mort est qu'il a poi d'amis.

Tuit cil qui entor lui esteient

E qui son cors garder deveient.

Quant il virent la mort le rei.

Cette monotonie de certains développements n*est pas le seul reproche que Ton puisse adresser à Garnier : Quiconque aborde pour la première fois la Vie de saint Thomas se trouve quelque peu désorienté par la hardiesse des constructions et des inversions ; la pensée, loin de toujours ressortir clairement, reste souvent voilée. Avec le temps, sans doute, on triomphe de cette difficulté ; on s'habitue peu à peu à cette concision qui a son charme ; néanmoins, il est vrai de dire que la lecture de la vie de saint Thomas exige un effort soutenu, et que le plaisir de la découverte n*est pas toujours en rapport avec la peine qu'elle coûte.

II. — Gardons-nous toutefois de rien exagérer. Ces passages, ou, pour mieux dire, ces vers d'une intelligence difficile, ne sont, somme toute, qu'une exception. Ce qui, dans le poème de Garnier, frappe

Chascun tira e traist a sei Ce ku'il ourent del suen en garde.

Por ce est fols qui ne s'i garde, Quant il sent que la mort le travalle, Qui trop se fie en la kenaille Del suen garder, einz le départe Si fei terne nt que Dex i parte Ainz que la mort Tait atrapé.

Quant li haspel orent hapé Ses dras, ses joiaus, son aveir.

Quant que chascun en pout aveir, Si remest li reis d'Engleterre Si nuz comme il chai sus terre, Fors des braies e de chemise.

Povre garde fu de lui prise.

Issi avint tote a veûe.

Quant la novele fu seûe Que li reis esteit trespassez, Tost eut entor lui amassez Hauz homes d*amonte d'aval Kui vindrent o le Maréchal ; Por sa mort furent en destresse, S'eurent honte de la laidece Qu'il n'esteit autrement couvert; Trop l'eurent laissié descouvert

généralement le lecteur tant soit peu habitué à la lecture de nos anciens auteurs, c'est la précision, la propriété des termes, la netteté de l'expression. Rien d'embarrassé ou de gauche : on sent que Fauteur est maître de sa langue et la manie avec aisance.

Quand Becket se trouve, à l'assemblée de Northampton, exposé aux huées des courtisans, et que déjà même quelques-uns s'apprêtent à lui faire un mauvais parti, les évéques s'effraient à la pensée que l'on ose porter la main sur un prélat revêtu de ses ornements sacerdotaux. Ce n'est pas qu'ils aient la moindre pitié pour le primat; ils craignent simplement que l'odieux de cet attentat ne rejaillisse sur eux-mêmes. Garnier ne le dit pas expressément, mais les paroles qu'il met dans la bouche de l'archevêque d'Tork le laissent suffîsamment entendre :

Seignurs, pur amur Deu, nel faites pas einsi : S'un ocist l'arcevesque, vus en avrez le cri, Car tuz li païs seit que vus l'avez haï.

Se vus nel délivrez, nus sûmes mal bailli :

Li reis e saint iglise e nus iermes huni.

S'agit-il d'articuler les griefs du jeune Henri contre Becket et d'exposer pourquoi on lui interdit l'entrée de la cour, Garnier s'en tire avec un tel choix d'expressions, que le traducteur qui voudrait mettre en français moderne le texte roman ne pourrait mieux faire

Cil kui sa coverture estèrent :

Fais 6 cruels e malveis erent.

Misire W. de Triban

Vint as premiers, bien le sout Tan ;

Honte en eut, ne li fu pas bel,

Si le couvri de son mantel

De bifle k'afublée aveit,

Ker bien cointement ce saveit

Que desrobé Torent a tort

Li laron quant le virent mort. (9113-9164.)

Evidemment cette simplicité, cette sobriété de détails dans un sujet qui prêtait si bien à la déclamation sont bien supérieures à la narration un peu prolixe et au sermon prétentieux de Garnier.

que de conserver la plus grande partie des mots mêmes employés par l'auteur :

Coment ? fait sainz Thomas, avez me desôé ?

Nenal, fait Jocelins, mais co vus ad mandé Li reis : car trop avez envers lui meserré ; E leis e us volez oster de sun régné, La corune tolir al jovene coruné.

Vus menez par la terre les chevaliers armez, E clers d'estrange terre el païs amenez, E avez ses prelaz de lur mestier sevrez.

Or volt li reis Henris que vus les asolez ; De co e d'autres choses grant tort fait li avez.

(4801-4805, fol 62 a 1-10.)

L'allure n'est pas moins dégagée dans la strophe suivante :

Fait li dune Jocelins : quant en co vus tenez Que les prelaz le rei asoldre ne volez.

Or vus defent li reis ses bures e ses citez, E viles e chastals, que mar i enterez.

Faire vostre mestier à Cantorbire alez.

(4831-4835, fol 62 b 1-5.)

Il serait facile de multiplier les exemples ; mais notre but n'est pas de signaler tout ce que Garnier a produit^de plus ou moins digne d'éloges; il nous suffit de prouver, par quelques citations, qu'il est, en matière de style, et pour un auteur du XIP siècle, d'une habileté digne de remarque.

Les mêmes qualités se retrouvent quand notre auteur traduit des documents officiels. Nulle contrainte ; on ne se douterait pas, si on ne le savait à l'avance, que le trouvère s'est appliqué à rendre, aussi fidèlement que possible, la pensée d'autrui. Nous n'avons que l'embarras du choix.

Becket, dans une lettre au roi, le convie à suivre l'exemple de Constantin :

Al bon prince devreies Constentin regarder :

Quant um out fait les clers devant li amener,

p] um les acusa, tuz les laissa ester.

Nul ne vus puet, fist il, fors damnedeu dampner ;

Jugié ne poez estre par prince seculer.

(2826-2830, fol 28 b 21-25.)

Ailleurs, il répond vertement à la longue lettre de Gilbert Foliot. Garnier n*est pas inférieur à son modèle :

E de co t'esmerveilles que j*osai manecier Nostre seignur le rei à escumenier?

Qui se taist quant sun fil veit gramment foleier, N'entent en lui nul bien quant nel volt chastier. Mielz est qu*il le chastie quel voie detrenchier. Bien sai que 11 reis volt chastiement suffrir ; En escumengement ne volt il pas chair.

Co que Deud ad planté ne larra pas périr.

La nef vei tûtes parz en tempeste gésir ; J'en tieng le guvernail : tu me roves dormir I

(3316-3320, fol 37 a 1-10.)

lUest vrai qu'ici Garnier traduit un peu plus librement que de coutume le texte latin ; néanmoins il en rend la pensée générale avec assez d'exactitude, et certains vers reproduisent l'original avec une grande fidélité.

III. — De la précision à la concision il n'y a qu'un pas; notre auteur le franchit aisément, et, quand il ne tombe pas dans l'écueil ordinaire, l'obscurité, son style acquiert beaucoup de relief et de force.

Dans les sentences surtout, il arrive à une concision énergique : c'est déjà, comme l'a fort bien dit M. Egger, une forme de l'alexandrin qui annonce Corneille :

Curuz de rei n'est pas gius de petit enfant : Qu'il comence à haïr, seit pur poi u pur grant. Jamais ne Tamera en trestut sun vivant.

Co que reis volt est leis, co dient li alquant ; As terriens seignurs sunt tuit obéissant.

(1626-1630, fol 8 a 16-20.)

N*est pas sage qui chiet quant ne volt relever, E mielz vient tost resurdre que trop i de murer.

(1731-1732, fol 10 a 1-2.)

Car que que li hum penst, fieble est sa poestez : Deus abat les puissances e les feluns pensez.

(1*789-1790, fol 11b 4 — 5).

Parfois même, dans le simple récit, se rencontrent des vers qui ont toute la netteté et même la concision d'une maxime :

Plus cremi de prisun que de perdre s*onur.

(1635, fol 8 a 26).

Ire e malveis conseil unt le rei deceii.

(1686, fol 9 a 16.) (1)

C'est lorsqu'il disserte sur les droits et privilèges du clergé que Garnier est particulièrement sentencieux : alors le ton est bref, cassant ; le style, concis et énergique.

(1) On ne trouTe pas fréquemment de ces traits rapides dans nos meilleures chansons de Geste. Néanmoins la Bataille d'Aliscans, si remarquable à plus d*un titre, en offre plusieurs exemples.

Ainsi, quand le comte Guillaume arrive à Paris et qu'il se voit dédaigné parce qu'il est dans la détresse, il s'écrie avec douleur :

Ensi va d'omme qui chiet en povertés :

Ja n'est chéris, servis ne honorés.

£t plus loin, lorsqu'à la cour on fait le vide autour de lui :

Diex, dist Guillames, ki tôt as à baillier, Com par est viex qui il convient proeier.

Se jo portaise e argent e or mier, Cil m'onoraissent e tenissent bien chier.

Por ce qu'il voient ke d'aide ai mestier, Me tienent vil com autre pautonier, Nis establer ne volent mon destrier.

(Bataille d'Aliscans, p. 71 •)

Garnier s'emporte facilement ; la colère^ l'indignation le rendent éloquent, mais il a rarement de ces accents émus. C'est un sermonneur rigide, qui ne s'attendrit pas aisément.

Voici en quels termes il parle des coutumes établies par les rois :

Custume n'est pas dreiz, bien le poez veeir,

Ear chascuns riches hum qui Deu ne volt cremir

Alieve sur sa gent custume à sun voleir.

Une custume ad ci, là vei tut altre avoir;

Mais Deus n*aime custume, mais fundement de voir.

(3496-3500, fol 40 a 1-5.)

Dans la strophe qui suit, il subordonne hardiment le pouvoir civil au pouvoir religieux. La phrase est courte, condensée :

Li prélat sunt serf Deu, li reis les doit chérir; E il sunt chies des reis, li reis lur doit fléchir. Deus est chies des prelaz : pur sa lei maintenir. Il devreient estendre les cols, prez de mûrir : Deus suffri mort en cruiz pur sMglise franchir.

(2131-2735, fol 2T a 16-20.)

Dans un autre passage, il condamne les résolutions de l'assemblée de Wincester, tenue par Henri le Jeune; il proteste en fort bon style et avec une grande vivacité contre Télection irrégulière de plusieurs prélats :

En nul lieu ne doit estre evesques ordenez. Tant ni avra evesques venuz ne asemblez, Senz conseil del primat : co rove li docrez.

De treis evesques seit, se besuing surt, sacrez : Senz comant del primat ne deit estre alevez.

(4101-4705, fol 60 a 21-25.)

S'evesques u prestre est esliz e alevez, U diachenes par prince, que il seit dégradez ; E se nul ad tenu séculiers poestez E par celés purchast divines dignitez, Ostez seit de comune e del tut déposez.

(4711-4715, fol 60 b 1-5.)

Diables ad les princes e les reis avoglez.

Cil qui a malveis père, malveis est s*eritez; Cil qui ad fleble chief sovent est flaelez.

Quant li filz fait le père, li ordres est muez ; Li ciels est suz la terre; n'est un point estelez.

(«ai-é'VSS, fol 60 b 21-25.)

La gracieuse comparaison qui' termine cette tirade a d'autant plus de prix qu'elle est amenée naturellement : justesse, élégance, rapidité, rien n'y manque : c'est un des plus beaux vers qu'ait écrits Garnier.

IV. — L'image d'ailleurs ne lui est point habituelle ; son style est généralement simple. Il en est de même de l'agencement de ses phrases ; sa syntaxe est franche, la construction ne trahit aucune incertitude; elle n'a plus cette lourdeur, cette gaucherie que lui donnait jadis le voisinage trop rapproché du latin. Lors même que la phrase est complexe, et hérissée de propositions subordonnées qui s'enchevêtrent d'une manière plus ou moins compliquée^ il ne perd rien de son aisance ou de sa netteté :

Ë pur co volt li reis e il e si barun Que se nuls ordenez fust pris à mesprisun, Cuname de larrecin u murdre u traïsun.

Dune fust desordenez par itele raisun E puis livré à mort e à desfactiun.

(1106-1110, follb6-10.)

Bien vus otrei que scient li clerc desordené, Tuit cil ki mais serunt à tel mesfait trové ; Mais dune serunt tuit quite de lur membres clamé ; Ë se puis resunt pris, dune soient essorbé, Ëscorchié u pendu à vostre volonté.

(1141-1145, fol 2 a 11-15.)

Henri est irrité de l'attitude prise par Becket immédiatement après son élévation à la primatie,

Ji très bien li pramet que il rabaissera, Ë là u il le prit, que il le remetra.

(1169-in0,fol2b9-10.)

Ailleurs, Garnier formule ainsi ses réflexions sur la valeur respective de la loi civile et de la loi religieuse :

E le rei e les clers voil ore demander

Les queles des leis deivent cristîen mielz guarder,

U celés qu'establirent Sarrasin e Escler

E les genz par le mund pur les feluns danter,

U iceles que firent li saint humme enbrever.

(1206-1210, fol 3 a 16-20.)

Comment est-il possible d*enlever au prêtre le caractère sacré que Dieu lui a donné? Jamais il ne le perd ; la preuve en est que

Quant est desordenez, sMl puet à Rome aler, S'il i puisse la grâce Tapostolie encontrer, Qu'il 11 doinse congié sulement de chanter, Erramment li verrez la messe célébrer, E si nel fera pas altre feiz ordener.

(1256-1260, fol 4 a 6-10.)

Ces phrases sentent le travail. C'est encore un des traits qui distinguent la Vie de saint Thomas des chansons de Geste, des Romans de la Table-Ronde et même des histoires ou chroniques versifiées de la même époque. Sans être ce qu'on appelle périodique, le style de Garnier est moins coupé que celui des trouvères, de Chrestien de Troyes, de Wace, de Benoît de Sainte-More et de Jordan Fanstome (1).

(1) Il a une physionomie presque saTante. Si d'ailleurs Garnier n'arriTe pas toujours à éTiter runiforniité, s'il n'a ni la souplesse ni la légèreté de Chrestien de Troyes, qui manie ayec tant d'habileté l'octosyllabe; si enfin les Ters se succèdent trop fréquemment ayec cette monotonie que ion reproche avec raison à nos chansons de Geste, il a aussi le sentiment de la Yariélé.

Nous nous contenterons d'un exemple.

On annonce à Becket que ses ennemis l'attendent sur le rivage d'Angler terre :

Co TUS mande mis sires que bien tus tus guaitiez : Mult avez enemis d'armes apareilliez ;

V. — Ajoutons que notre auteur ne manque pas d'habileté dans le dialogue.

Par exemple, Henri veut faire rendre à Becket compte de 30,000 livres sterl. dépensées par lui lorsqu'il était chancelier; il provoque Tassentiment des prélats qu'il a mandés ; mais

Tuz les trovataisanz.

Quant les en vit si mus, mult en fu emflambez : Pur les oils Deu, fait il, ne m'en asenserez? Dune s'esteit vers l'evesque de Wincestre turnez : Sire père, fait il, e vus, que me loez?

Li plus anciens estes : asenser nus devez.

(14*76-1480, fol 5 b 16-20.)

Henri reproche à ses courtisans de le laisser exposé aux tentatives audacieuses de Becket. Ceux-ci, qui ignorent la cause de la colère du roi, ne comprennent rien aux plaintes qu'il fait entendre.

Funt il : que s'a li reis si fort à démonter? Se il veïst ses fiz e sa femme enterrer, E trestute sa genz ardeir e embraser, Ne deûst il tel duel ne faire ne mener.

S'il eûst rien oï, bien le deûst mustrer.

(4931-4935, fol 64 a 11-15.)

Par tuz les porz de là estes forment guaitiez ;

Se TUS i ari^ez, tut serez detrenchiez

U mis en grant vermine e en chartre lanciez.

— Beals fiz, fait sainz Thomas, bien le puis atichier. Que s'um me deveit tut par pièces detrenchier, Ne Toldreie jo Feire qu'ai comencié laissier, Ne pur pour de mort ne pur autre encombrier ; Ne turmeoz ne perilz ne m'en puet mais chacier.

Trop a pluré m'iglise sun pastur, co m'est vis, Qui set anz l'a pluré e les nuiz e les dis.

Mais or requier les miens, se aine fu lur amis. Qu'à m'iglise me portent, se n'i puis aler vis, Se si hastivement de cest siècle partis.

(45714585, fol 58 a H-25.)

Le charme de ce passage ne réside pas tout entier dans la pensée.

C'est alors que le roi prononce les imprudentes paroles qui devaient provoquer le meurtre du primat :

Uns huem, fait lur li reis, qui a mun pain mangié, Qui à ma curt vint povres, e mult l'ai eshalcié, Pur mei ferir à denz a sun talun drecié ; Trestut mun lignage ad e mun règne avillié ; Li duels m'en vait al cuer ; nul ne m'en a vengié 1

(4941-4945, fol 64 b 21-25.)

Quand les meurtriers sont en présence de l'archevêque, que le dénouement approche, le style est coupé, les reparties sont vives.

Becket ne s'effraie pas des menaces proférées contre lui, il ne fuira pas comme on le lui conseille :

N'en serai par nul humme, fait il, jamais chaciez...

— Coment? funt li il dune : pur le rei n'en istrez?

— Nun, fait il, de là mer n'iere jamais trovez. N'en istrai ja pur humme : ici me troverez.

(5205-5209, fol 68 b 15-19.)

Les barons ne lui épargnent pas les reproches, et, aveuglés par la colère, interprètent à mal toutes ses réponses :

Ci ad, funt-il, manaces. La vengance en ert prise. Se vus n'asoilez ceaus sur qui sentence est mise.

Becket comprend dès lors qu'il n'évitera pas la mort, il brave ses ennemis :

Se vus estes, fait il, de part le rei venu, Ne serez par manaces plus duté ne cremu.

Ja poez bien ferir en cest col tut à nu D'un cutel de maaille : ne vus ert défendu.

Mist sa main à sun coi, e cil s'en sunt eissu.

(5248-5256, fol 69 a 28 — 69 b 5.)

Tuz nus estuet mûrir;

Ne pur mort de justise ne m'en verrez fléchir, E pur la mort de Deu voil la mort sustenir.

Ne il ne sunt pas mielz apresté del ferir, Que mis curages est del martire suffrir.

(5281-5285, fol 70 b 11-15.)

Cette animation, cette vivacité du dialogue, cette facilité à prendre divers tons sont rares au XIP et même au XIII® siècle. Bien peu de nos chansons de Geste possèdent une allure aussi dégagée. Pour la retrouver au môme degré, il faut, en mettant toujours à part Chrestien de Troyes (1), descendre jusqu'à Gui de Bourgogne, œuvre très secondaire sous d'autres rapports, et dont l'auteur était sans doute contemporain de Garnier.

VI. — Nous avons déjà mentionné une qualité de style que Garnier possède à un degré éminent : l'habitude de se soustraire à ce qu'on a appelé d'une manière assez impropre Tordre logique pour mettre en relief la partie principale de l'idée, celle sur laquelle doit se concentrer l'attention. Aux exemples déjà donnés (2), nous ajoutons ceux-ci, que nous prenons à peu près au hasard.

Becket somme le roi de restituer à l'Eglise les propriétés et les revenus dont il s'est emparé. Voici le langage que lui prête Garnier, traduisant un document ofûciel, une lettre de l'archevêque :

E ses possessiuns e ses autres baillies, E viles e chastaus e fiez e mananties, A voz clers e as lais qu'avez tûtes saisies, E à vostre plaisir dunées e parties, Que tûtes le rendez tut en tut rentieries.

(3096-3100, fol 33 a 21-25.)

Ce qui frappe d'abord l'esprit, ce sont ces possessions, ces villes, ces châteaux, dont Becket jouissait, et que le roi a enlevés et distribués arbitrairement à ses amis; voilà ce que regrette Becket, voilà ce qu'il faut enfin que le roi rende avec les revenus. L'ordre véritablement logique, c'est celui qu'a suivi Garnier, guidé par la

(1) Et quelques auteurs de fabliaux.

(2) Ordre des mots, p. 1*76-177.

pensée. D'ailleurs Toriginal ne lui a pas servi de modèle : la phrase latine est banale.

Les écrivains modernes sont remplis de constructions analogues ; mais, au XII° siècle, ces tournures savantes ne se trouvent pas fréquemment. Nous ne saurions trop insister sur ce caractère artistique du style dans la Vie de saint Thomas. Garnier avait lu sans aucun doute de bons auteurs latins. C'est à leur contact qu'il 8*est formé et qu'il a pris des habitudes de lettré, des tournures presque savantes.

Dans la même lettre, Tarchevéque reproche au roi Toubli de ses promesses d'autrefois :

Sovenir vus devreit de la professiun Qu'offristes sur l'autel à votre enunctiun, E del vou que fesistes à Deu en sa maisun.

Quant s'espuse donastes vostre defensiun ; De tute sa franchise li fesistes le dun.

(3086-3090, fol 33 a 11-15.)

Ailleurs, Garnier veut expliquer que c'est de Dieu que les rois tiennent leur puissance : la structure de la phrase contribue à faire ressortir vivement la pensée :

De Deu tienent li rei, de sainte mère iglise ; A lui e as suens doivent e honur e servise, Car de lui unt il lei e la corune prise.

(2'736-2738, fol 27 a 21-23.)

Et plus loin :

Remédie de tuz mais Jesu Crist nus duna Obédience : en sei bon essample en mustra, Car obedienz fu à Deu qui tut cria.

(3276-3278, fol 36 a 21-23.)

Il est du reste inutile de poursuivre plus longtemps la démonstration d'un fait dont la preuve se trouve presque à chaque page du livre. Passons à la structure de la strophe, dans laquelle il arrive, par un moyen contraire, à un effet analogue.

VII. — « Garnier a certainement choisi avec une intention réfléchie la strophe de cinq rimes, dit M. G. Paris (1), car il la signale à l'attention des auditeurs. En effet, la strophe de cinq vers paraît tenir un juste équilibre entre la strophe de quatre vers, qui brise trop le récit, et les strophes plus longues, d'ailleurs peu usitées à Tétat monorime. »

Le sens se termine presque toujours avec elle ; rarement deux ou plusieurs strophes se suivent sans que la phrase ou Tidée ait reçu son entier développement.

Pour Garnier, la strophe est donc une sorte de paragraphe distinct, mais non isolé, se rattachant par un lien généralement assez étroit à la strophe qui précède et à celle qui suit.

Et ce qui prouve qu'elle n'est pas une division arbitraire et qu'elle marque une sorte d^arrêt, c'est que l'idée saillante, le trait, quand il existe, est souvent rejeté dans le dernier vers.

Voyez Louis VII s'indigner qu'on accuse Becket d'avoir jadis bien servi son maître contre le roi de France :

Sire quens, fait lireis, bien sai par vérité, Quant servi sun seignur par si grant leauté, S'eiist esté mis huem, qu'il me servist à gré ; E quant il li conquist casteals e hérité.

Tant le deiist il plus tenir en grant chierté. ,

La réponse eût pu être plus simple et plus rapide : Becket n'en mérite que plus de reconnaissance de la part de Henri ; c'est là évidemment l'idée essentielle ; mais elle gagne à n'être énoncée qu'en dernier lieu.

Ailleurs, Garnier accompagne d'un commentaire la teneur des Constitutions de Glarendon, il cite un article :

Senz le congié le rei ne deiist nul duner Iglise tut sun fiu ;

Puis il s'indigne contre cette restriction apportée à la générosité des fidèles pour l'Eglise :

(1) Alexis, p. 130.

Bien poez veeir cler :

Tuz li règnes est suens, tut le deit guverner. Par celé lei poûst trestuz ensofômer, Ë tûtes les iglises à sun dun aturner.

(2346-2350, fol 20 b 1 — 6.)

Ce qui revient à dire : qu'il prenne tout ; maiâ Garnier n'y arrive que graduellement, et tient en suspens l'attention du lecteur.

Quelques lignes plus loin, il cite un article qui défend aux prélats de quitter TAngleterre sans l'autorisation du roi :

Prélat hors d'EngleteiTe ne personne n*alast Senz le congié le rei, e dunkes si jurast Que al rei e al règne nul mal ne purchacast.

Le mécontentement du poète va se traduire sous une forme à la fois ironique et spirituelle :

Se ensi fust, fièbles hum dreit mais ne conquestast : La poesté saint Piere li reis Henris guardast.

(2356-2360, fol 20 b 11 — 15.)

Au milieu d*un exposé des mesures prises par Henri II pour empêcher les brefs du pape d'arriver dans le royaume sans le consentement du souverain, Garnier s'interrompt tout à coup : Voyez, dit-U,

Veez cum grant dolur, quel mort e quel juise Sufireit à icel tens la sainte mère iglise, Que sa droiture faire n'osout ne sa justise ; E se ele le fesist, la venjance en fust prise. Pur les dreiz sa mère a li ôz sa teste mise.

(2666-2670, fol 25 b 21 — 25.)

C'est un tableau en quatre lignes, où le dévoûment du primat, qui expose sa tête pour sauver les droits de TEglise, est mis en relief par le rapprochement habile, dans le dernier vers, du fils et de la mère. Ce rapprochement n'est point un effet du hasard : il a été évidemment cherché par l'auteur.

Ainsi, dans la strophe, comme ailleurs, Garnier a des préoccupations de littérateur. Nous savons déjà qu'il avait quelque teinte de l'antiquité : est-ce au souvenir de ses lectures qu'il faut attribuer des procédés de composition qu'on retrouve chez les lyriques latins, chez Horace notamment, et que les poètes modernes, à commencer par Malherbe, devaient mettre en pratique ? Ce qui est certain, c'est que Garnier vise à un eflfët déterminé, et qu'il arrive à le produire par la disposition de la phrase et de la strophe.

VIII. — Du reste, les qualités de notre auteur ne se bornent pas à de simples effets de style. Si son sujet ne comporte pas les grandes figures, les vives images, le transport des passions dont Fénelon fait les conditions de la haute poésie ; si même, ce que nous concédons volontiers, il est incapable de s'élever jusqu'à ces sublimes régions où le génie seul peut atteindre, il sait, dans le champ beaucoup plus modeste où il est confiné, et tout en restant historien, animer et colorer sa pensée. Quelques-uns de ses tableaux sont pleins de vie, parfois même émouvants.

Donnons quelques exemples.

Le roi Henri exige que l'archevêque rende compte de 30,000 livres sterl. dépensées par lui lorsqu'il était chancelier, et l'assigne pour le lendemain :

L'arcevesque respunt, qui n'out pas le quer vain, N'iert pas reisnables jurs de tenir plait certain. Li reis jure les oilz, venir le covient main.

Quant il vi qu'il n'avra l'amur al rei Henri, As piez lui est chaû, si li cria merci.

Fait l'a e eshaucié, co conut e gehi ; E co qu'il li ad fait, qu'il ne deface ensi.

Par les oils Deu, fait il, or m'avez vus huni.

En l'autre chambre avant s'en est li reis alez. De maltalent e dire e tainz e tressuez.

Les evesques aveit tuz devant sel mandez.

Il les interroge, rappelle avec colère que Becket a touché ses rentes et qu'il n'en veut point rendre compte : oïr voil vos assanz^ ajoute-t-il, et, comme ils restent muets, il s'emporte ; puis, prenant à partie l'évêque de Wincester :

Sire père, fait il, e vus, que m'en loez ?

Li plus anciens estes, asenser nus devez.

Le prélat embarrassé essaie de défendre le primat : Ja puis qu'il ert sacrez, n*est à vos leis suzmis. Ne vus rendra acunte, s'il fu vostre baillis.

Mais c'est moins des conseils qu'une approbation que demande Henri :

Dune par esteit li reis en grant ire muntez, Quant hum ne li juga tûtes ses volentez. Arière est en la chambre par mautalent entrez. Li arcevesques est encontre lui levez.

Cum s'il fust un garcuns, li est al pié alez.

Ë tuit li altre evesque li sunt chaû as piez. Pur Tarcevesque prient ; mes ne s'est puint plaisiez. Quant les vit tuz ensemble entur lui arengiez, Mult fort les esguarda ; si lur dist tut iriez, Ne fust mais par les suens nuls hum si avilliez.

(1451-1495, fol 5 a 21 — 6 a 5).

Cette scène est imposante et bien conduite ; on voit les personnages agir ; le dialogue est animé ; rien, dans les ouvrages du temps, ne donne une idée plus frappante de l'emportement et de la ténacité du roi (1).

Un peu plus loin, c'est la grande figure de Becket qui va se dessiner et apparaître au premier plan dans une scène plus pathétique encore.

En effet, quand il a acquis la certitude qu'il n'a pas de merci à attendre du roi, Becket prend une résolution énergique. Le lendemain matin, sur le conseil d'un des siens, il chante la messe de saint Etienne, premier martyr, et, malgré les avertissements des prélats effrayés de son audace, il se rend à la cour, revêtu de ses ornements sacerdotaux, et faisant porter devant lui sa croix archiépiscopale.

A la curt en ala sainz Thomas li bons prestre,

(1) On verra plus loin (conclusion) qu'un contemporain de Garnier, Jordan Fanstome, est, sous ce rapport, inférieur à notre auteur.

E prîst les armes Deu, que seûrs peûst estre. La cruiz arcevesqual fist porter à sa destre, Ë la règne del frein tint en la main senestre. Fait out son avocat de Jesu Crist sun mestre. Tut droit devant la sale est à pié decenduz, Laienz en est entrez ; sis chevals fu tenuz.

Asez i a trové e joevenes e chanuz.

En sa main prist la cruiz quant fii laienz venuz. En sa chambre ert lireis od ses plus privez druz.

Les évéques se portent à sa rencontre ;

De la cruiz Tunt blasmé qu'il porte e chastié : Car le rei sun seignur a mult avillié, E vers lui en charra en grant enemistié.

Cette croix, Gilbert Foliot veut la lui ôterdes mains :

Fous, fait-il, tuz dis fustes e estes e serrez, Quant vus l'espée traite desur le rei venez.

S'il trait sur vus la sue, coment vus défendrez ? Car grand hunte li faites, quant à sa curt entrez Cum en feu e en flambe, de vostre cruiz armez.

L'évoque de Wincester joint ses efforts à ceux de Gilbert Foliot :

Mult se sunt entremis de lui la cruiz tolir ; Mais il ne la volt pas à nul d'els tuz guerpir. A dous puinz tut ades li veïssiez tenir.

Poi i out des evesques quil volsist sustenir.

D va s'asseoir sur un banc

E à Deu s'apuia ;

En sa main tint la cruiz, en sun quer la porta ;

Mais il n'ose entrer dans la chambre où le roi tient conseil avec ses amis^

Car li reis est vers lui en ire commeuz.

( 1636-1685 loi 8 a 26 — 9 a 15).

On ne niera pas Thabileté du poète à produire sous le jour le plus favorable Taudace extraordinaire do Becket et à grandir son héros par le spectacle émouvant d'une lutte si inégale. Ce passage presque tout entier est original ; aucun des modèles que suit habituellement Garnior n'a donné à cette scène l'ampleur, l'intérêt, la vie qui en font dans le poème un morceau capital.

La retraite de Becket n'est pas moins intéressante.

Les évéques ont obtenu du roi de juger eux-mêmes l'archevêque et l'ont condamné. Roger d'York l'engage à céder :

Car sûmes mal bailli,

Se ne faites del tut le voil le rei Henri.

Sainz Thomas li ad dit : Satanas, fui d'ici I

Et, quand le comte de Leicester vient lui signifier, au nom du roi, le jugement prononcé contre lui.

Dune l'aveit li buens prestre fièrement regardé.

N'i avra ui par mei jugement esculté.

Fait li buens arcevesques, car jo ai apelé.

Cornent ! fait dune li quens, puet estre detumé Quant vus li devez fei, humage e ligeé ?

De lui tenez granz fius e honurs en barné.

A ces mots, l'archevêque se redresse, et, avec un orgueil qu'on peut trouver excessif, mais qui ne manque pas de grandeur :

Ne tieng, fait sainz Thomas, de lui fius ne entez,

Ne rien en barunie ; mais tut est charitez

E parmenable aumosne tut co dunt sui fiefiez ;

Puis, avec un ton d'autorité :

E pur co, fait lur il, de part Deus vus deffent. Et par la cristienté, qui de nus vus apent.

Que de mei n'i faciez ui mais nul jugement.

Il s'apprête à partir :

Sire, fait quens Roberz, suffi:*ez, pur saint Denis,

Que vostre respuns ait oï li reis Henris.

— Cornent ? fait Tarée vesque Thomas, sui jo dune pris?

— Ne Testes, par saint Lazre, fait dune li quens de pris.

— Et je m'en vois à tant, respunt li Deu amis.

Il quitte effectivement la chambre royale, portant toujours sa croix.

E quant il s*en parti de la cambre le rei, Justises e baruns, tels que numer me dei, L'escrierent en haut à hu et à desrei :

« Li traîtres s'en vait : veez lei, veez lei ». Il s'en ala avant, ne dist ne co ne quei.

Les huées le poursuivent même hors de la salle ;

N'i eiist greignur cri, se fundist la cité.

Nis torgeluns d'estraim unt après lui geté.

(1821-1890, fol 12 a6 — 13 a 15).

Ce suprême outrage complète le tableau.

Ici, comme pour ce qui précède, Garnier reste dans son rôle d'historien, mais il est poète par la vie qu'il donne à son récit. Il égale, sans rien leur devoir, nos meilleurs trouvères épiques, dont les poèmes, on le sait, abondent en situations pathétiques (1).

(1) Les nombreux détails que fournit Garnier sur la vie intime de Becket au couvent de Sainte-Colombe ne sont pas tous également intéressants : dans son désir de tout dire, il arrive forcément à fatiguer l'attention ; mais où il se relève, c'est lorsqu'il décrit les macérations, les tortures auxquelles se condamnait Tarchevèque, même à Tinsu de ses serviteurs les plus dévoués. Peut-être ne sera-t-on pas fâché de lire le passage suivant :

Quant Roberz ert culchiez e deûst reposer, Tantes afllictiuns, co dist, perneit li ber, Bien le tiers de la nuit ne voleit il cesser. Dune veneit à Robert, e sil faiseit lever, Baillut li les curgies à lui discipliner.

Quant tant Taveit batu qu'il esteit tut lassez E de pitié conpunz, d'anguisse tressuez, Getout jus les curgies od tuz les chiefs nuez. « Chaitif », faiseit il dune, « pur quei fui unches nez?

Aux exemples que nous avons donnés, nous pourrions ajouter le récit de la mort do Becket : c'est un long et émouvant tableau où rintérét faiblit rarement ; mais les nombreuses citations qu'il faudrait faire nous entraîneraient trop loin ; d'ailleurs, l'analjse de cette partie du poème (1) a surabondamment montré que Garnier est resté à la hauteur du sujet dans la peinture de ce dramatique événement.

IX). — Quoiqu'il soit généralement sec, quoique l'imagination ne joue chez lui qu'un rôle fort restreint, et que la grâce lui fasse le plus souvent défaut, il cultive cependant la comparaison et en fait parfois un usage heureux.

D'un mot il qualifie l'attitude et la hauteur de Becket avant sa nomination à l'archevêché de Canterburj :

Asez avez oi quels il esteit jadis :

Mordanz ert cume lus, quant l'agnel a suppris. (777).

On retrouve une image analogue dans les conseils de Tévéque de Wincester à Thomas :

Fiz, si serras, co dist l'evesque de Wincestre :

Se purvers as esté el service terrestre,

Mielz e plus volontiers serf le seignur celestre.

Tu fus lus a oeilles; or seies pastre e prestre.

De Saul persecutur, Pol serras e deiz estre. (471-475).

Le clerc fougueux de Pont Sainte-Maxence n'épargne pas, nous le savons, les plus hauts dignitaires de l'Église quand, par politique ou par faiblesse, ils n'opposent qu'une molle résistance aux prétentions

De tuz les chaitifs sui H plus maleûrez n.

£ quant 11 chapelains esteit alez culchier, Sainz Thomas ne voleit encor à tant laissier : Car il mesmes perneit sun cors à depescier, A l'une de ses mains sa char à detrenchier.

Poi li fu de la char^ tant oui le quer entier !

(3866-3880, fol 46 a 16^).

(1) Voy. p. 67-71.

du roi. Voici une comparaison énergique dont le pape n'eut pas lieu d*être flatté :

Se or vesquit Nerun, ja truvast tost Symun Qui suduit tut le mund e par bûche e par dun. Rome fu maison Deu : or est fosse à larrun.

Mojses est tut suis el règne Pharaûn ; N'i puetmie truver de sun fi»ere Aarun.

(1221-1225, fol 3 b 1 — 5).

Notre auteur se contente ordinairement de quelques traits rapides, et souvent le terme même qui annonce la comparaison disparaît. Pour peindre la colère du roi à la nouvelle que Tarchevêque refuse de rendre ses comptes, il dira simplenient, mais en termes énergiques :

D*ire devint vermeilz plus que carbuns sur cendre.

Aucune expression ne lui semble trop forte pour qualifier la conduite des prélats qui condamnent Thomas à rassemblée de Northampton :

Al jugement en vunt la maisnie Nerun ; Lur père espirital jugent comme bricun.

(1818-1819, fol 12 a b 3 — 4).

Par une gracieuse image, il fait de l'Eglise, représentée par les évéques, le flambeau qui éclaire le monde :

Deus ! quel duel des prelaz que lur mestier ne funti Muciée est la lumière qui esclaire le munt.

(2692, fol 26 b 7).

Veut-il faire ressortir la timidité, pour ne pas dire la lâcheté des compagnons de Becket qui, loin de le défendre, prennent la fuite au moment où les barons armés se précipitent vers Téglise : voici la double comparaison qu'il enferme en deux ou trois vers :

Quant la gent saint Thomas les oïrent venir, Cume berbis pur lus s'en pristrent à fuir.

Si cume li apostle, quant il Tirent saisir La maisnie Pilate Jesu, qui pur mûrir Estait yenuz el mund pur s*iglise establir.

(5321-5325, fol "70 b 11 — 15).

Parfois la comparaison a plus d'ampleur. Qtons un exemple emprunté à une lettre de Becket au roi :

Par trois choses pur vus que vus voil denuncier, D*od vus parler en ai eu grant desirier.

Mes sire estes : dei vus e voil bien conseillier ; Mes reis estes : pur co vus dei mult aveir chier. Mes ôz estes en Deu : si vus dei chastier.

Car veez cum 11 pères chastie sun enfant Par mult dulce parole e par aspre e mordant, E mainte feiz le bat de la verge tranchant, Qu'il le rapelt à bien, quant le veit mesfaisant. . . .

(2991-3000, fol 36 b 6 — 15).

Quoiqu'ici Garnier se contente de rendre fidèlement le texte latin, la comparaison est traduite en un style à la fois si coulant et si précis, qu'elle mérite de ne pas rester inaperçue.

Voici un autre passage qui reporte naturellement l'esprit aux beaux vers de Corneille dans Poljeucte :

Si mourir pour son prince est un illustre sort. Quand on meurt par son Dieu, quelle sera la mortl

La pensée est la même :

Barun e chevalier e sergant e vassal.

Qui n'unt rien de nului fors fié anceisural,

Se combatent suvent pur lur seignur mortal

Et suefirent grant damage, mort e mahaing e mal,

Car il ne volent estre tenu pur desleal.

Mielz devreient asez li prélat guerreier Tuz cels qui saint iglise volent contralier : Car de la table Deu sunt riche e haut e chier.

(2756-2*764 fol 27 b 10 — 18).

Garnîer est loin sans doute de l'admirable concision de Corneille; néanmoins cette belle pensée est rendue d'une manière qui ne manque ni de vigueur ni d'agrément.

Une seule fois la comparaison a pris^ dans le poème de saint Thomas, l'ampleur d'un apologue (1). L'auteur, essayant de prouver qu'il serait injuste de condamner, pour un seul méfait, le clerc à être à la fois dégradé et jugé par les lois civiles, rappelle avec assez d'à propos la fable d'Avien, dans laquelle l'homme riche se contente de couper les oreilles au sanglier qui dévaste ses champs et ne le tue qu'à la troisième tentative.

X. — Les exemples qui précèdent montrent comment Garnier sait à l'occasion manier le pinceau. Il n'est pas moins habile à peindre les personnages du poème, à les représenter avec leur caractère propre, leurs vices ou leurs vertus.

On sait qu'un des mérites de notre trouvère, c'est d'avoir restitué à Becket sa véritable physionomie (2). Il est inutile de revenir sur un siget qui nous parait épuisé ; mais le portrait qu^il nous a laissé de Roger, archevêque d'York, est peut-être plus remarquable encore, parce qu'il j a mis plus de partialité, de passion. Sans rechercher les traits épars dans le poème, nous nous contenterons de signaler une scène dans laquelle l'auteur a mis à nu les sentiments, j'allais dire la conscience de l'ennemi le plus acharné de Becket.

A la nouvelle qu'ils sont encore une fois excommuniés par Becket, deux de ses adversaires, Gilbert Foliot et Jocelin se montrent disposés à faire leur soumission ; mais Roger d'York ne l'entend pas ainsi.

Car mult out felun quer e gros e surquidié, E li diables out dedens lui pris sun sié.

Il épuisera jusqu'à ses dernières ressources pour se venger de . Becket. J'ai, dit-il,

. . . J'ai dis milie livres en mun trésor d'avoir : Ainz les despenderai tuz (co saciez pur voir).

(1) V. 1271-1285, fol 4 a21- 4 b5.

(2) Voy. p. 103.

Que jo ne face tut Torguil Thomas chaeir.

Ne purra pas grant force encontre mei aveir.

Il faut qu*ils passent la mer et aillent trouver le roi en Normandie ; s*ils se réconcilient avec le primat, c*en est fait de la bienveillance que leur a toigours témoignée Henri.

Que porrez vus puis faire? u irez mendier?

Mais s*al rei vus volez tenir e aller,

De que vus purra plus Thomas contralier ?

Ses exhortations triomphent des hésitations de ses collègues :

Tant les ad enchantez qu'od sel les fit aler. A la nef sunt venu e entrèrent en mer.

Alors, dans Texaltation de la joie, il menace cyniquement son adversaire :

Rogiers del Punt TEvesque n'i peut sun quer celer. Thomas, Thomas ! fait il, mar m'i faites passer I A vostre chief ferai mal chevez aturner!

De telles paroles décèlent un cœur bien haineux. Ainsi représenté, Roger est un vrai scélérat ; mais ce n'est pas tout encore : c'est lui qui se charge de porter les plaintes des prélats aux pieds du roi Henri. Son discours est un chef-d'œuvre de fausseté, d'hypocrisie ; après avoir dépeint au roi, avec une exagération perfide, l'arrogance de Becket, qui, dit-il, marche escorté de sergents d'armes et de chevaliers, il ajoute, avec un faux semblant de désintéressement qui le rend plus odieux encore :

Nus ne nus plaignum pas, ne n'en sûmes grevé, Que nostre aveir avum despendu e guasté E en vostre servise travaillié e pené.

Pur co que vus avum servi en lealté, E que nus ne seûm de vostre amur sevré.

Mais de co qu'il vus ad à tel tort démenez, Comme malvaises genz huniz e defamez.

Se vus en faites el, n'en serez pas blasmez.

Cependant le roi se plaint qu'on le laisse sans vengeance ; la cour s'agite, et quatre barons, devançant les autres, partent secrètement pour Canterbury, excités, dit le poète, par le même Roger.

Rogiers del Punt TEvesque les aveit conveiez,

E à faire le mal les ad mult enticiez :

Par Thomas ert li règnes trublez e empeiriez;

S'il esteit mort, co dit, tut sereit apaisiez.

De quanqu'il en ferunt, prent sur sei les péchiez.

(4881-5040, fol 63 a 21— 65 b 30.)

Ce dernier trait est abominable ; il complète le portrait de Tarchevêque d'York. Il faut que Garnier ait tenu ces renseignements d'un ennemi bien violent de Roger pour lui avoir prêté une haine aussi infernale. Avouons qu'ici Garnier fait preuve de plus de talent que d'impartialité.

Quoi qu'il en soit, on conviendra qu'il est bien supérieur, sous ce rapport même, à la plupart de nos trouvères épiques. lia pu exagérer la vérité, mais il sait rester dans les limites de la vraisemblance, tandis que les Ganelon, les Hardré et autres traîtres qui abondent dans nos chansons de Geste, sont presque toujours absurdes dans leurs haines, leurs vengeances et surtout dans les ressorts qu'ils mettent en jeu pour arriver à leur but.

XI. — Il est une dernière qualité de Garnier que nous avons déjà eu occasion de mettre en lumière, mais sur laquelle il est bon d'insister, car elle suffit à elle seule pour communiquer au poème de saint Thomas un caractère marqué d'originalité : c'est que, chaque fois que l'auteur est sous l'impression d'un sentiment vif, il est plein de verve et arrive même à l'éloquence.

C'est surtout dans les digressions qu'il donne un libre cours à sa colère ou à son indignation contre les ennemis de Becket ; c'est là aussi qu'il a le plus d'entrain.

Lorsqu'au début du poème il s'efforce de prouver que l'archevêque avait pour lui la justice et la raison, il s'interrompt tout à coup par une violente apostrophe aux persécuteurs du primat :

Ohy ! maleiiré ! pur quel l'avez ocis,

Cel seintisme arcevesque? N*i avez rien conquis. Il n'aveit rien mesfait, trop i avez mespris ! Kar vus repentez tost, volez en estre pris ; A amender avez, se vivieiz, tuz dis.

Pur le pullent del cors Falme perdre volez, Âinz que mot en sachiez, que ert mort e celez ! La glorie de cest munt n'est fins ne eritez; U vus veilliez u nun, tute la guerpirezl Vers Deu ne vus garra castel ne fermetez.

Les trois derniers vers sont de la haute poésie ; ils rendent d'une manière simple, mais énergique une idée qu*Horace avait exprimée avec élégance, et que plus tard Malherbe a rendue avec un rare bonheur d'expression.

Quand Henri, malgré l'opposition de Tarchevôque de Canterbury, livre les clercs à la justice séculière, Garnier, avec une vigueur de style remarquable, tonne contre les prélats qui ont abandonné leur chef et trahi l'Église :

Ahi 1 las 6 chaitif ! Dites mei : que cremez? Cremez vus que vus toille li reis vos poestez? Par ma fei, nel fera, se tenir les osez.

Vus n'estes pas evesque, le sul nun en portez; Co que à vus apent, un sul puint ne guardez I

Les autres devriez mener e aveier, E vus les faites tuz chair e trebuchier.

Nis le rei del pais faites vus deveier.

Vus ne li devez pas tut sun voil conseillier, Ainz le devez suvent reprendre e chastier.

Non content de leur adresser ces reproches, il les menace de la colère du roi pour le jour où Henri, revenu à des sentiments meilleurs, regrettera sa faute :

Vus estes mercenier : des verais poi i a.

Li reis le veit très bien ; plus vils vus en avra.

Deus quil mist enz el règne à vus le demandra. Vus l'avez à guarder : quant se convertira, Tuz ceus qui cest conseil li dunerent barra.

(1196-1200, fol 3 a 6 — 10.)

Deux strophes plus bas, il s'adresse au roi lui-même en des termes vraiment cornéliens :

Reis, purpensete mielz, ne croire lur conseil. Mult sunt faus li prélat que tu as pris al breil. Plus sunt fuiant del ros quant il est el tueil ; Quant tricbent lur seignur, poi te serunt feeil. Ne te croire à la nuit, dune tei al soleil.

(1211-1215, fol 3 a 21 — 25).

Dans la même tirade, il compare audacieusement la Rome de son temps à un repaire de larrons ; nous avons eu occasion de citer plus haut (1) cette belle et énergique stropbe. Il défend ensuite au roi de mettre la main sur les clercs :

Li clerc sunt serjant Deu et de s'electiun, Eslit es sorz des sainz : de co portent le nun. Quel qu'il soient, serjant sunt en la Deu maisun ; N'i as à mètre main, nis el petit clerzun.

Puisqu'est dunez à Deu, s'esguardes la raisun.

(1226-1230, fol 3 b 6 — 10).

Enfin, avec le même ton d'autorité, il met Henri en garde contre l'orgueil :

Reis se tu es enuinz, corune d'or portant.

Ne deiz estre en orgueil, mais en bien reluisant. A tun pueple deiz estre e chief e lur chalant. Ne la portes ades, n'aovec ne fus naissant.

La glorio de cest munt n'est lungement durant.

(1231-1235, fol 3 b 11 ~ 15).

(1) Voy. p. 249.

Ces exemples ne sont pas les seuls qu*on puisse apporter à Tactif de Garnier. D'autres strophes ont cette véhémence, cette rapidité de style qui rehaussent singulièrement la pensée en la condensant et lui impriment une forme presque toujours éloquente, souvent poétique.

Quelle impression finale se dégage de l'analyse que nous venons de tenter*^ Si nous ne nous faisons illusion, le poème de saint Thomas a une réelle valeur littéraire. Malgré la prétention de Tauteur à ne point sortir de la vérité, Tintérêt général de l'ouvrage est supérieur à celui d'un récit purement historique. Garnier est poète par le souffle d'indépendance qui l'anime, par sa partialité même, à laquelle il doit une certaine vigueur et plus d'un accent pathétique. Élevé sans emphase, simple sans trivialité, il a le talent de faire vivre ses personnages et de leur imprimer, dans les limites de la vérité historique, une originalité incontestable. Ses tableaux sont animés, ses comparaisons généralement heureuses et sans traces de mauvais goût; sa phrase, plus souvent coupée que périodique, marche régulièrement, sans effort, et se prête fort bien au dialogue. Garnier est mîdtre dans l'art de mettre en relief ce qui, dans la pensée, est destiné à frapper l'esprit du lecteur. La précision et la concision sont ses qualités prédominantes, mais n'excluent pas une certaine ampleur.

Égal, sinon supérieur, par la correction, à la plupart de ses contemporains, il est à bon droit fier des applaudissements qui ont accueilli la lecture de son poème sur la tombe de Becket.

Sans doute, il n'est pas à l'abri de toute critique. Sa concision dégénère trop souvent en obscurité ; tout en parlant la bonne langue du temps, il semble rechercher les mots rares, qui nuisent encore à la clarté.

Pour ne rien omettre de ce qui peut relever la gloire ou la sainteté de son héros, il s'engage parfois dans des développements oiseux ; certains passages sont d'une monotonie désespérante ; sa manie de sermonner l'entraîne plus d'une fois à des considérations intempestives. Comme à tant d'auteurs du moyen âge, il lui a manqué le

sentiment exact de la mesure. Et cependant, c'est en le comparant à ses contemporains que Ton reconnaît en lui, toute proportion gardée, un habile facteur de style.

Nous avons dit pourquoi il est impossible de tenter un rapprochement entre Garnier et nos trouvères épiques : aussi bien que les sujets, les procédés de style sont différents. Le poème de saint Thomas est avant tout une œuvre de cabinet ; Tart y tient déjà une place considérable ; elle n'a rien de cette spontanéité qui est un des caractères distinctifs de nos principales chansons de Geste.

Les émules de Garnier, ceux auxquels il est permis de le comparer, ce sont les rimeurs qui ont mis en vers diverses histoires ou chroniques vers la fin du XII° siècle ou au commencement du XIIP. En qualité d'historien, nous l'avons vu, Garnier ne le cède à aucun d'eux. Au point de vue littéraire, sa valeur relative est moins discutable encore.

Les deux clercs qui, sur l'ordre de Henri II, ont entrepris l'histoire des ducs de Normandie, Wace et Benoît de Sainte-More, ont un talent facile ; leur narration est coulante, le style ne manque pas de légèreté ; mais on peut dire qu'ils se recommandent plutôt par l'absence de défauts choquants que par des qualités effectives. C'est, en apparence, le style de Chrestien de Troyes ; toutefois ils n'ont ni l'esprit ni la grâce qui font du poète champenois une des gloires du moyen âge. Si parfois ils s'animent, comme dans l'épisode de Luna, où Wace notamment s'est surpassé, c'est un fait rare que l'on peut regarder comme une exception.

Quant au vers, qu'il soit octosyllabique ou alexandrin, il est encore plus monotone que l'alexandrin de Garnier ; et rien chez eux ne balance l'agrément de la strophe, dont notre auteur a souvent tiré d'heureux effets.

Le même ensemble de qualités et de défauts se retrouve chez Jordan Fanstome.

Lui aussi, il s'anime à ses heures. L'amour qu'il porte à son maître Henri II lui a inspiré quelques accents émus :

Seignurs, en la meie fei, merveille est mult grant Pur quel li suen demeine le vunt si démenant. Le plus honurable e le plus conquérant Que fust en nulle terre puis le tens Moysant,

Fors sulement li reis Carie ki poesté fud grant Par les dudze cumpaignuns Olivier e Rodlant.

MaiS; en général, il ne sait pas tirer parti des situations les plus intéressantes.

Tandis que le comte de Leicester est dans la mêlée, la comtesse, sa femme, s'enfuit, tombe dans un fossé, et, accablée par le désespoir, veut se noyer. Voici comment Fauteur retrace cet incident.

Madame la cuntesse ad la vie acuillie, Et trova une fosse u ele près se nie, Ënz en mi le betumei ses aneus i ublie ; James ne serrunt trovez en trestute sa vie.

La femme le cunte se volt de gré neier, Quant Simun de Vabille la prist à relever : Dame, venez od mei, laissiez icel ester.

Issi vait de guerre perdre e de guaignier.

(V. 1065, ss.)

On sait avec quelle vivacité Garnier peint les violents accès de colère de Henri IL II en est tout différemment dans Fanstome.

Le roi vient d'apprendre que son fils Henri le Jeune rallie à son parti les barons de la Bretagne :

Quant co oï le père, greins en fud e irez,

E jure Sun serrement, mar fu unques pensez,

E dit à ses chevaliers : « Seignurs, or m'entendez,

Unques mes en ma vie ne fui si avilez ;

El cors me tient la rage, à poi ne sui desvez.

Les baruns de Bretaigne m'unt jà contraliez ;

A ceus qui me béent à mort se sunt abandunez.

(V. 154, ss.)

Quelquefois cependant le dialogue est vif, pressé. Nous signalerons notamment le passage où Tévéque de Wincester apporte au roi des lettres de Richard de Lucj, et où Henri, à la nouvelle de la position critique dans laquelle se trouve un de ses partisans, et des affreux ravages des Ecossais dans le Northumberland, ne peut

s'empêcher de verser des larmes et de pousser de profonds soupirs (1).

Dans ce passage, Fanstome ne le cède en rien à Garnier . Le plus souvent, il est vrai, le poète disparaît derrière riiistorien. Dans la description même des combats auxquels Fauteur dit avoir assisté, il reste impassible et froid (2). Egal à Garnier parTintérêt et la vérité historiques, il lui est inférieur par le stjle.

Mais c*est lorsque l'on compare l'œuvre de Garnier à la Vie de saint Thomas composée par frère Benêt, que Ton saisit, même au XII*^ siècle, la différence entre le véritable talent et la facilité d'un obscur rimeur.

Si Fanstome est médiocre quand il essaie de retracer les emportements de Henri II, que dirons-nous de Benoit?

Becket refusant de laisser livrer à la justice séculière les clercs coupables, Henri ne peut maîtriser sa colère :

A ceste parole démenés S'en curcat forment li reis,

Ë si jura Que ces asises ne ces leiz Ne larra à fere pur Ëngleiz ;

Ci l'aferma.

Asez dit il par curuz et irre Que ne fait à retraire

Par raison ; Car del règne est chef et sire :

Ne devom de li chanter ne lire

Si ben non.

(V. 497, ss.)

On n'a peut-être pas oublié avec quelle ampleur Garnier a représenté l'attitude de Becket à rassemblée de Northampton. Voici comment frère Benêt traite une partie du môme sujet :

(2) Voir par exemple le récit du combat où GuiUaume, tombé dans une embuscade, se défend avec énergie et finit par être fait prisonnier.

Le comte de Leicester a déjà essayé de prouver à l'archevêque que rassemblée peut le juger. Puis

Les evesques Tunt araisoné,

De la cruiz qu'il porte mult blasmé ;

Car sans mester Feseit chose de tut gré Qui li tranout à mult grant vilté ;

Nel duit penser.

Gestes paroles et altres asez Li distrent evesques et abbés

Et 11 baron ; Mes tut fut il en sei trublez, n respondi cum senez

Od bêle raison.

N'est pas, dit li, grant deshonur De porter la croiz nostre seignur,

Que sosfri mort Pur nus rendre fors de tristur Et mettre en glorie par sa dulcur ;

Si avez tort Quant vus me od laie gent jugez..., etc.

(V. 611, ss.)

La scène même du meurtre de Becket n'a pas eu le privilège d'émouvoir ce rimeur glacé.

Aussi bien il est inutile de continuer plus longtemps un parallèle trop inégal.

Presque nul comme document historique, le poème de frère Benêt est plus médiocre encore au point de vue littéraire, a Les stances sont faibles, la naïveté y dégénère souvent en niaiserie, la facilité en négligence, le rythme même en insipide monotonie (1). » C'est de tous points une œuvre sans valeur et qu'il n'est pas possible de comparer sérieusement à la a Vie saint Thomas le martir » .

Parmi les historiens-poètes du XII° siècle aujourd'hui connus, il

(1) Histoire littéraire^ tome XXIII, p. 385. QueUe que soit la séyérité de ce jugement, nous ne pouvons qu'y souscrire.

n'en est pas qui éclipse Garnier. Au XIII° siècle même, nous n'en voyons qu'un seul qui paraisse supérieur à notre trouvère : c'est celui qui a composé la Vie de Guillaume le Maréchal, Le peu de pages qui ont été publiées de ce poème donnent lieu de penser qu'il a toutes les qualités sans les défauts de la « Vie saint Thomas » .

Mais il n'en reste pas moins vrai que, dans la plus belle période de la littérature française au moyen âge, Oarnier tient un rang à part et fort honorable.

Historien, il a le mérite de l'exactitude et de la sincérité. S'il est bon de se prémunir contre les jugements qu'il porte; s'il intervient avec passion dans l'exposé de la lutte mémorable soutenue par Becket contre Henri H, il en reproduit tous les incidents avec la plus scrupuleuse fidélité, et n'omet aucun des traits essentiels qui peuvent servir à faire la lumière et à rectifier ses propres appréciations. Il a su restituer aux principaux acteurs du drame, notamment à Becket et à Henri H, leur véritable physionomie, si étrangement altérée dans la plupart des relations contemporaines.

Son poème est un document historique d'une valeur incontestable, grâce auquel une nouvelle et complète histoire de Becket est possible.

Mais, en même temps, c'est une œuvre personnelle, pleine de mouvement. Par là, la Vie de saint Thomas se distingue éminemment et des biographies latines qu'elle reproduit plus ou moins fidèlement, et des chroniques ou histoires rimées du XII® siècle.

Garnier est poète par l'indépendance et la hardiesse de ses opinions, par la vie qu'il communique à son récit, par la passion même avec laquelle il défend son héros, sans souci du droit ou de la justice.

Il est vrai que parfois l'intérêt languit et que certains développements sont fort monotones. Pour êfre complet, il lui arrive de s'attarder à des détails insignifiants ou puérils ; quelques sermons sont de véritables hors-d'œuvre, et l'on pourrait alléger le poème d'un millier de vers sans nuire sensiblement à l'ensemble.

Mais le style , d'une concision qui va jusqu'à l'obscurité, a du relief, de la rapidité, de l'énergie. La construction de la phrase est hardie et rappelle, dans une certaine mesure, la liberté d'allure du

latin. Enfin et surtout, chaque fois que Tauteur est sous Tinfluence d'une émotion réelle, son vers un peu rude s'anime d'une force et d'un éclat singuliers.

Le poème de saint Thomas mérite donc de revivre. Dans une collection qui comprendrait les plus belles pages de notre littérature ancienne, il serait de toute justice de faire figurer Garnier pour douze ou quinze cents vers.

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