‹ La vie de Saint Thomas le Martir: poème historique du XIIe siècle composéChapitre 58 sur 59 · VIII. - RÉSUMÉ. - CARACTÈRES GÉNÉRAUX DE LA LANGUE DE GARNIER · texte numérisé non relu

VIII. - RÉSUMÉ. - CARACTÈRES GÉNÉRAUX DE LA LANGUE DE GARNIER

Arrivé au terme de cette étude longue et complexe sur la langue de Garnier, nous pouvons maintenant jeter un regard en arrière et essayer d'esquisser, à Taide de tout ce qui précède, un aperçu général de la phonétique, de la grammaire, de la construction et de la versification. Ce résumé donnera une idée plus nette de l'ensemble et précisera en même temps l'état de la langue fran-

çaise dans le troisième quart du XIP siècle, c'est-à-dire dans la plus belle période de la langue comme de la littérature française au moyen âge.

Les sources des voyelles simples accentuées a, ë, è, i, ô, û sont déjà sensiblement celles de la langue moderne : Ve originaire de â latin non entravé se prononce peut-être déjà é fermé, et il en sera ainsi jusqu'au XVI® siècle, époque à partir de laquelle cette lettre devient ouverte quand la consonne qui suit reste sonore : përe, mère, hostél, , prononcés aujourd'hui père, mère, hostèl, etc. Pour le suffixe aliSy il y a hésitation entre al et el ; et, quoique cette dernière forme doive bientôt prédominer, c'est encore al qui persiste à la rime ; de plus, à part de rares exceptions, Garnier distingue avec soin, à la rime, é fermé de è ouvert.

Pour remploi de la voyelle u (= ou), le poème de saint Thomas a un caractère assez prononcé d'archaïsme : en effet, o long latin accentué qui, vers la fin du XIIP siècle ou dès le commencement du XIV®, devait aboutir aux deux séries ou et eu à peu près également réparties, et qui, à l'époque de Garnier était généralement représenté par o dans les dialectes bourguignon, picard et même français, est constamment figuré par u (= ou). Il en est de même des terminaisons verbales à la 1^ pers. du pluriel, pour lesquelles notre auteur semble affectionner la finale wm, tandis que la plupart des contemporains écrivaient ons. Devant les nasales apparaît déjà 0, mais si discrètement, qu'on est tenté de l'attribuer, dans la plupart des cas, aux copistes. Enfin, des mots comme tenehrur, irur, où w (= ou) représente a latin assourdi, étaient destinés à disparaître à bref délai, entraînant dans la même prescription Frarir car (= Francorum) et quelques autres analogues.

Pour les diphtongues et les voyelles nasales, Garnier s'écarte considérablement de la langue moderne : quelques-unes, qui devaient être d'un usage courant dans le siècle suivant, ou n'existent pas ou n'apparaissent guère qu'à l'état d'embryon, si j'ose m'exprimer ainsi. En effet, au est très rare ; c'est à peine si cette diphtongue est complètement formée au futur et au conditionnel du verbe aveir, et la vocalisation de l suivie d'une consonne ou de Ys de flexion, certainement effectuée dans la prononciation, ne l'est pas dans l'écriture ; à plus forte raison peut-on en dire autant de la diphtongue eau ; elle n'a guère d'existence certaine avant le commencement du XIII® siècle.

Dans la représentation de ôt, qui ne subsistera qu'en partie ou se transformera, puisque des formes comme voil (= volio), toille (= toliam), soil (= soleo, solio), etc., disparaîtront, et que poi (= paucum), oilZy etc., deviendront pew, ceii, l'orthographe paraît être en retard sur la prononciation : apostolie pour apostoile ; consistorie pour consistoire^ etc.

Eu n'existe guère que par le fait des copistes.

Ou n*6st pas rare comme notation verbale, mais ne se trouve pour ainsi dire pas comme résolution de la liquide / en u.

Oe, U6, au contraire, sont des notations assez répandues et devaient persister sous cette forme au XIIP siècle, pour aboutir, au XIV®, à eu, qui est la forme actuelle.

iu, rarement ieu, ne se présente que dans un petit nombre de mots ; ceux qui resteront transformeront la diphtongue en ieUy eu : liu (= lieu), jiu (= jeu).

La diphtongue ai a généralement les mêmes sources qu'aujourd'hui ; elle aboutit déjà au son simple de è ouvert, avec lequel elle rime parfois, ce qui prouve qu'elle s'éloigne sensiblement du son primitif {ai, comme dans le grec xa(). Des formes comme purchaz, solaz, faz paraissent n'être que des variétés dialectales de ai.

Il est très difficile de déterminer la prononciation exacte de ei devenu aujourd'hui oi (= ouà) après bien des transformations assez mal connues. Le son primitif était ei correspondant au grec ei dans èXeXuxei , par exemple , ou à l'aUemand et dans Meile; mais il est probable qu'au temps de Garnier, dans la 'partie de l'Ile-de-France confinant à la Normandie, et malgré la notation normande ei, il se rapprochait déjà de oi (= oi grec dans [xot), comme dans le dialecte bourguignon. Quoiqu'il en soit, Garnier est, pour l'écriture, en retard sur le français même, et suit évidemment l'usage normand.

Les sources de la diphtongue ie sont multiples : car, outre les cas communs au roman et au français actuel, il existe dans une foule de mots d'où elle a été bannie dès le XIV^ siècle (1). On la trouve encore au parf. défini de certains verbes de la 4® conjugai-

(1) Voy. Romania, IV, p. 122-125, article^de M. Gaston Paris.

son : respundié, entendiez etc . ; mais cette forme tend à disparaître ; on n'en trouvera bientôt plus de traces.

Le suffixe arts n'est pas encore confondu avec arius : seculer (== secularis). Enfin certaines rimes où er (= ier) est lié à ier présentent une simplification dans Torthographe de plusieurs mots où la diphtongue ie est déjà précédée d'un i : messagier : chier : envei-er : desli-er : contra-lier,

uij rarement oi (= ôi) a les mêmes sources que notre oi et notre ui actuels, auxquels il devait aboutir (1) ; mais la prononciation a changé ; la voyelle u était fortement accentuée avec le son ou -\- i bref {nuit = nouille) , tandis qu'aujourd'hui c'est Vi qui domine dans la diphtongue.

Comme voyelles nasales, Garnier ne connaît que an, en, qu'il confond rarement dans les rimes, et on. On était loin encore de l'époque où in, un devaient prendre aussi le son nasal. Parmi les diphtongues ain^ ein, ien, la première avait ai fortement accentué sur a comme dans le grec x.a( et le son nasal était très prononcé.

Les sources des voyelles ou diphtongues atones diffèrent peu de celles des voyelles ou diphtongues accentuées ; toutefois Tincertitude est plus grande encore peut-être que dans la langue moderne ; le principe de l'assourdissement et de l'affaiblissement est le seul qui soit incontestable; il serait inutile de vouloir préciser davantage l'état de la langue sous ce rapport.

Il est plus facile de le faire pour le consonantisme.

La gutturale vélaire c a pris, comme aujourd'hui, devant a, un son chuintant qui, à l'époque qui nous occupe, varie probablement entre le ch anglais (= tsch) et notre ch; et la palatale a un son spirant ts, ds correspondant au z allemand ou au q grec et représenté par s ou c, rarement ss. D'ailleurs, à part les variétés de notation, les gutturales latines sont traitées chez Garnier comme dans la langue moderne : elles sont à peu près arrivées au terme de leurs évolutions.

La même observation s'applique au reste des consonnes simples.

Les consonnes doubles se réduisent aux simples correspondantes, mais sans beaucoup de régularité ; l'influence savante, en essayant

(1) Cf. Schuchardt, Romania, p. 279-282, etL. Havet, ibid., p. 331-338.

de ramener l'orthographe française à celle du latin, n'y arrivera qu'imparfaitement : de là une complication qui est loin d'être débrouillée aujourd'hui.

Les groupes latins persistent ou ont déjà subi la plupart de leurs transformations ; néanmoins, dans les groupes finaux nd, ng^ rg^ contrairement à ce qui a lieu maintenant et conformément à l'usage de l'ancienne langue, la dentale ou la gutturale se change en la sourde correspondante : munt^ secunt, sanc^ sulunc^ etc.; la vocalisation de /, dans le petit nombre de mots où elle est accomplie, est due sans doute aux copistes ; ts latin aboutit le plus souvent à z ; enfin x donne s dure représentée ordinairement par ss : Alissandre^ etc.

La même restriction s'applique à / dans les groupes romans : elle est rarement vocalisée. Entre deux liquides ou entre s ou r, s'intercale plus souvent qu'aujourd'hui une muette destinée à faciliter la prononciation : vindrent, voldrent, pristrent, etc. A peine est-il besoin de rappeler que s non seulement n'est pas tombée dans les mots où la langue moderne devait la remplacer par un accent, mais que, de plus, le son s'en faisait sentir assez fortement : blasmer, haster, etc.

Relativement aux formes grammaticales, la langue de Garnier est conforme à celle des contemporains. Les deux déclinaisons sont régulières et les règles de flexion assez fidèlement observées ; on saisit déjà, dans toute une catégorie de mots, une légère tendance à la simplification ; mais ce travail sera lent ; pendant plus de cinquante aiïs après Garnier, les deux déclinaisons persistent; ce ne sera guère qu'à la fin du XIII° siècle que les déclinaisons se réduiront à une seule, la première, et les deux cas au cas régime.

La formation du féminin dans les adjectifs suggère une observation analogue : quoiqu'il y ait encore deux classes distinctes, ceux de la seconde, c'est-à-dire les adjectifs dérivés d'adj. latins qui n'ont qu'une forme pour le masc. et le féminin, sont souvent assimilés à ceux de la première.

A part certaines formes du verbe estre^ notamment à l'imparf. de l'indicatif et au futur, et quelques verbes plus ou moins réguliers; à part aussi les différences de notation des finales accentuées dont nous avons parlé plus haut, la conjugaison, dans ses éléments fon damentaux, ressemble au type m(»derne. L'a manque généralement,

mais ne manquera plus longtemps, à la première personne de Tindic. présent de la première conjug.; le t est tombé dès le commencement du XIP siècle à la troisième pers. sg. du môme temps; la première pers. sg. des verbes des trois autres conjugaisons n'a pas d's. En somme, Garnier n'a rien innové dans la conjugaison : elle est ce qu'elle était depuis cinquante ans déjà et ce qu'elle sera dans tout le cours du XIIP siècle.

Dans les adverbes en rtient, quelques-uns des adjectifs latins de la seconde série sont assimilés, comme pour la formation du féminin, à ceux de la première ; plusieurs néanmoins ont conservé l'ancienne forme et ne prennent pas d'<?, les uns assimilant ^ ou d à m : grammentj les autres maintenant intact le groupe latin : seculermenty igalmenty etc. Parfois /est vocalisée : leaument; mais il est douteux que cette forme soit due à Garnier.

Quelques mots suffiront pour la syntaxe. L'auteur use d'une grande liberté dans l'emploi de l'article. Ainsi fait-il du pronom, sujet du verbe, qui est rarement exprimé, surtout dans les formes impersonnelles .

L'emploi de l'infinitif comme impératif, assez rare à cette époque, est un des traits les plus remarquables de sa syntaxe.

L'accord du participe passé conjugué avec aveir n'a rien de fixe ; il règne à ce sujet la même confusion que chez la plupart des auteurs du moyen âge; mais, sous d'autres rapports, la langue de notre auteur est originale. Plus que partout ailleurs, c'est le degré plus ou moins accusé de doute qui détermine l'emploi du subjonctif, et nous avons vu que Garnier manie ce mode avec beaucoup de délicatesse ; de plus, dans la structure et l'agencement de ses propositions et de ses phrases, il a gardé en partie la liberté d'allure du latin, et il préfère généralement l'ordre ascendant à l'ordre descendant ; par suite, son style a un relief que possèdent bien peu de nos anciens auteurs. Les plus grandes licences de nos poètes modernes, relativement à la construction, ne sont pour lui que des jeux ; il serait difficile de trouver, dans toute la littérature française, depuis les origines jusqu'à nos jours, un ouvrage où la construction soit plus libre que dans la Vie de saint Thomas.

Pour la versification, Garnier n'a rien innové, mais ses rimes sont généralement soignées. Si la syllabe muette qui termine le premier hémisticlie ne compte pas, au moyen âge, dans la mesure du vers,

cet usage n'est pas plus intolérable à la un du premier hémistiche qu'après le second. L'hiatus n'est pas très fréquent et n'est permis qu'avec un petit nombre de mots ; peut-être même qu'une édition critique du poème de saint Thomas et reposant sur l'étude approfondie de la langue et des manuscrits le ferait disparaître dans un grand nombre de vers.

Le mètre est Talexandrin^qui paraît avoir été employé pour la première fois dans le Voyage de Charlemagne à Jérusalem. L'alexandrin, dit avec raison M. L. Gautier, ne dut généralement triompher qu'à l'époque où nos poèmes cessèrent d'être chantés pour être lus. Aussi ce n'est plus, dans Garnier, le style populaire, rapide des anciennes chansons de Geste ; on n'y retrouve plus les procédés de la poésie homérique, les épithètes constantes ; la composition est plus savante : c'est déjà une œuvre de cabinet.

La substitution de l'alexandrin au décasyllabique dans notre poésie épique indique non une décadence, mais une simple transformation. Le trouvère continue, à peu près comme par le passé, à déclamer ses vers dans la grande salle des châteaux féodaux ou sur les places publiques au milieu d'un auditoire nombreux, d'une foule parfois houleuse, qui ne lui ménage pas les applaudissements, mais dont il n'est pas toujours facile d'obtenir le silence. Il suffit d'ailleurs de considérer le mouvement littéraire dans la seconde moitié du XIP siècle pour se convaincre que la poésie est loin d'être en décadence, et qu'au contraire elle se prépare à prendre, qu'elle a déjà pris un vigoureux essor.

Abeilard était mort en 1142; Suger avait quitté la vie dix ans après, et saint Bernard s'était éteint en 1153; mais les exemples et les enseignements de ces grands hommes et de plusieurs autres d'un mérite incontestable ne devaient pas rester infructueux. Des écoles s'élevaient de toutes parts en France et surtout à Paris ; une forte impulsion s'était communiquée à tous les esprits, et jamais, peutêtre, l'Université de Paris ne fut plus florissante par le nombre des élèves et la valeur des maîtres. Les écoles des cathédrales, des monastères faisaient également preuve d'une grande activité. La France était regardée comme la nation la plus polie, la plus lettrée : Thomas Becket le constate dans une de ses lettres. Les représentations dramatiques existaient déjà ; enfin et surtout la poésie épique brillait du plus vif éclat. On remanie les plus anciennes chansons de

Geste ; mais ces remaniements sont intelligents et généralement supérieurs aux originaux, parce que la langue est mieux formée et que le souffle, rinspiration épique ne s'est pas encore refroidie. Cette époque est celle qui va voir paraître le Roman d'Alexandre, par Lambert li Tors et Alexandre de Bernaj ou de Paris, à qui on a faussement attribué Talexandrin ; c'est celle qui produira l'admirable Geste des Loherains, la chanson d'Antioche, la dramatique bataille d'Aliscans, Aje d'Avignon, Huon de Bordeaux, Guy de Bourgogne, Guy de Nanteuil, Raoul de Cambrai, la Chevalerie Ogier de Dammarche, si intéressante, si pathétique, malgré une enveloppe un peu rude; et tant d'autres, sans compter les œuvres de Chrestien de Troyes, qui est une des gloires du XIP siècle.

Quelle place peut être assignée à Garnier dans ce respectable ensemble? Nous allons le rechercher dans un dernier chapitre.

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