CHAPITRE XVIII
COMMENT SAINTE ANNE SE RÉJOUIT EN ENTENDANT QUE MARIE DEVIENDRAIT LA MÈRE pu Fizs DE DIEU.
QUE les voies de Dieu sont différentes des voies des hommes! Jean-Baptiste est né, et, d’après les Prophètes, il sera le précurseur du Christ. Son père et sa mère sont deux saints, élevés au rang des prophètes. Cependant il les quittera dès son enfance pour se retirer dans le désert et x mener une vie encore plus austère que celle d'Elie et d’Elisée. Il y a plus: lui qui avait tressailli à la visite invisible du Verbe incarné, et à qui son père avait prédit qu'il en serait le prophète et devrait lui préparer les voies, il ne quittera même point
son désert pour l'aller voir parmi les hommes. Il le connaîtra si peu, qu’il faudra que le Saint-Esprit lui donne un signe pour reconnaître le Messie. Tant il est vrai que les procédés de la ?rovidence sont insondables ; tant il est vrai aussi que c’est seulement la retraite et le silence qui préparent les hommes puissants en œuvres et en paroles. C'est dans le désert que Moïse recoit l’ordre de conduire le peuple hébreu vers la terre de Chanaan; c’est aussi au désert que Jean-Baptiste reçoit sa mission de précurseur du Messie.
Les voies de Dieu sur sainte Anne et son cendre ne sont pas moins surprenantes. A quelle épreuve ne les met-il pas? Parlons d'abord de Joseph. Le précurseur étant né et circoncis, la bienheureuse Vierge regagna sa demeure. Ce fut alors qu’un doute cruel livra Joseph aux angoisses les plus pénibles que puisse éprouver le cœur d’un époux si bon et si pur. Joseph se crut obligé d'abandonner celle qu'il avait prise pour la plus pure des vierges; il croyait de son devoir d'exéeuter une chose si funeste à l'honneur de Marie. Car ne pouvant espérer de découvrir le mystère, que pouvaitil faire, sinon de l’attribuer à une cause naturelle! Soupconner une intervention du Saint-Esprit, c'était supposer un miracle dont Dieu n’avait point encore donné l'ex-
emple et qui naturellement ne pouvait venir à l'esprit humain. Comme Joseph, soi mari, était juste et qu'il ne pouvait pas l« diffamer, il résolut donc de la renvoyer sans éclat. Oui, Joseph était juste, et sa justice ne lui permettait pas de demeurer dans la compagnie de celle que naturellement parlant il ne pouvait croire innocente.
Mais le Verbe incarné commençait à répandre dans le monde l’esprit de douceur, et il en fit part à celui qu'il avait choisi pour lui servir de père nourricier. Jos2ph ne songea pas à prendre le parti extrême de la diffamation. Il voulut seulement quitter en secret celle qu'il ne pouvait garder sans contrevenir à la loi, et la laisser auprès de sa mère sainte Anne.
De son côté, Marie s’apercevait de Ja peine de Joseph et elle la partageait vivement. Tout en suppliant Dieu de l’éclairer et de le consoler, elie gardait le silence ct ne se croyait pas autorisée à dévoiler un mystère que jusqu'alors le ciel avait juge bon de garder secret.
Mais pourquoi donc Dieu ne révélait-il pas lui-même le mystère à saint Joseph?
Celui-ci ne devait-il pas en être instruit avant tout autre, avant Elisabeth et Zacharie ? |
Pour autant qu'il nous est donné d’entrevoir les secrets conseils de Dieu, nous ré-
pondrons que l’œuvre de notre Rédemption fut dès l'origine marquée du sceau de la croix, de l’humiliation et de la souffrance: Joseph devait acheter au prix de l'épreuve l'honneur d’être le père nourrisier de l'Enfant Jésus et la gloire de devenir protecteur de la sainte Eglise catholique. Qui ne se rappelle ici les humiliations du premier Joseph et la gloire qui les couronna? Joseph, fils de Jacob, appelé le Songeur, est jeté dans une noire citerne, séparé de ceux qu'il aimait le plus au monde, enfermé dans une prison comme une victime de la chasteté. Mais le Seigneur était avec lui et lui donna le pouvoir d'interpréter les songes. Aussi Pharaon, émerveillé de son esprit divin, lui donne l'autorité sur toute l'Egypte. Il dit à ses ministres: ‘Où pourrions-nous trouver un homme comme celui-ci, qui soit aussi rempli qu'il l’est de l’esprit de Dieu ? IT dit doné à Joseph: Puisque Dieu vous a fait voir tout ce que vous avez dit, où pourrais-je trouver quelqu'un plus sage que vous, ou même semblable à vous, pour exéeuter le conseil que vous m'’avez donné?
Ce sera donc vous qui aurez l'autorité sur ma maison; quand vous ouvrirez la bouche pour commander, tout le peuple vous obéira: et je n'aurai au-dessus de vous que le trône et la qualité de roi. Pharaon dit en-
core à Joseph: Je vous établis aujourd'hui pour cominander à toute l'Egypte. En méme temps il prit son anneau qu'il avait à la main et le mit à celle de Joseph; il 1 fit revêtir d'une robe de lin fin et lui mit au cou un collier d’or, ornements de distinction qui marquaient la dignité à laquelle il plaisait au roi de l’élever. Il le fit ensuite monter sur l’un de ses chars, qui était le second après le sien, st fit crier par un héraut que tout le monde eût à fléchir le genou devant lui, et que tous reconnussent qu'il avait été établi pour commander à toute l'Egypte. Le roi dit score à Joseph: Je suis Pharaon, et je jure par cette qualité, que nul ne remuera le pied ni la main dans toute l'Egypte que par votre ordre et par votre commandement.
Il lui changea aussi son nom, et l’appela .en langue égyptienne le Sauveur du monde.’” C’est ainsi que Dieu éprouva }:
premier Joseph. Il voulut que le second Joseph, tout comme l’ancien Patriarche dont il portait le nom füt d’abord abreuvi de chagrins et d’humiliations.
Il allait donc exécuter la douloureuse rsolution de quitter Marie quand l’Ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit :
‘Joseph, fils de David, ne craignez point de garder votre épouse Marie; car elle est
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NI vait 1 le mit dis-
lal le ars,
fit eut OUS our
devenue mère par la vertu du Saint-Esprit.
Elle mettra au monde un Fils, et vous lui donnerez le nom de Jésus; car ce sera lui qui délivrera son peuple du péché. Et ainsi s'accomplira la prophétie qui dit: Voici que ln Vierge concevra et enfantera un Fils.
dont le nom sera Emmanuel, c’est-à-dire Dieu avec nous.”
Ce songe fut de ceux Qui ne laissent pus de doute sur leur provenance.
Quand Joseph parut en présence de Marie, il se häta de la saluer avec toutes les marques du plus profond respect, ef, on peut le croire, en s'inelinant à plusieurs reprises jusqu’à terre, comme faisaient les Orientaux devant les grands personnages.
Marie comprit que Dieu avait exaucé sa prière, et elle l'en bénit. Après s'être excusé de ses airs froids et réservés pendant les jours d’épreuves, Joseph fit nacurellement connaître à Marie de quelle manière il avait été instruit par l’Ange Gabriel. Il est indubitable qu'il la pria ensuite de lui raconter à son tour toutes les circonstances de ce grand mystère. Et Marie ne put se. dispenser de les lui découvrir en toute Simplicité. ile lui fit aussi le récit des merveilles opérées dans la maison d’Elisabeth.
C'est alors que sainte Anne fut mise au courant de tout le plan détaillé de la divine
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ct miséricordieuse Providence. Jugeobs de sa joie lorsqu'elle apprit tous ces prodiges d'umour. Son âme était inondée d’un bonheur inexprimable. Elle louait et bénissait Dieu en disant: ‘‘O cher Seigneur’ Jamais mon cœur n'a été enflammé d'une joie aussi grande, aussi inénarrable qu'en ce moment. Oh! si j'avais cutant de langues que j'ai de gouttes de sang dans mes veines, avec elles je louerais et remercierais Dieu sans cesse, en raison &@e la cltmence admirable qu'il a exercée à l'égard de ma race et de ma Fille pour le salut du monde. C’est pourquoi, à vous ciel.
terre et toutes les créatures, et vous aussi qui êtes assis encore dans les ténèbres des Limbes, réjouissez-vous avec moi, et loue le Dieu tout-puissant de l'ineffable bonté qu'il nous a montrée à tous aujourd'hui!"
Il nous semble ici entendre sainte Anne s éerier avec Judith: ‘“Chantons une hynine au Seigneur, chantons une hymne nouvelle à la louange de notre Dieu. Seigneur, vous êtes grand: vous vous signalez par votre puissance, et nul ne peut jamais vous surmonter. Que toutes vos créatures vous ohéissent, parce que vous avez parlé, et elles ont été faites: vous avez envoyé votre esprit, et elles ont été créées: et nul ne résiste à votre voix. Les montagnes seront ébranlées jusqu'aux fonde-
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les pierres se fondront comme la cire devant votre face. Mais “eux qui vous craignent, Seigneur, seront trs grands devant vous en toutes choses. Malheur à la nation qui s'élèvera contre mon peuple: car le Seiumeur tout-puissant se vengera d'elle, et il la visitera au jour du jugement.”
Quand sainte Anne apprit que Marie ‘serait bénie entre toutes ies femmes, que le fruit de : ntrailles serait béni, et que ce fruit ser le Seigneur lui-même; quand pour la première fois, elle se rendit compte qu'elle serait l'aïeule du Messie, du Rédempteur du monde, sans aucun doute, elle se rappela et entonna le cantique de reconnaissance que la pieuse Anne, la chère épouse d'Eleana se mit à chanter, quand elle se vit la mère de l’illustre Samuel :” “Mon cœur abattu et huinilié a tressailli d’allégresse dans le secours que j'ai reçu du Seigneur, et ma gloire, obseurcie par ma stérilité, a été relevée par la fécondité que j'ai reçue de la puissance de mon Dieu :
de sorte que ma bouche, auparavant réduite au silence, s’est ouverte pour répondre à mes ennemis ; et cela parce que j'ai mis ma joie et ma confiance dans votre grâce salutaire, d mon Dieu. Ainsi j'ai éprouvé que nul n’est saint, comme l’est le Seigneur.
Non, mon Dieu, il n’y en a point d'autre
semblable à vous en sainteté, en justice, en bonté; et nul n’a une. force pareille à celle de notre Dieu qui fait tout se qu'il lui plaît dans le ciel et sur la terre. Ainsi, par un effet admirable de cette conduite pleine de justice et de miséricorde, l’arc des forts a été brisé, et les faibles ont été remplis de force. Ceux qui étaient aup:ravant comblés de biens ont été réduits à une telle misère, qu’ils se sont loués pour avoir du pain; et ceux qui étaient pressés de la faim ont été rassasiés. Celle qui était stérile est devenue mère de beaucoup d’enfants ; et celle qui avait beaucoup d'enfants est tombée dans la défaillance, Dieu les lui ayant enlevés par la mort. Car le Seigneur ôte et donne la vie quand il lui plait; il conduit aux enfers, et il en retire selon su volonté. Le Seigneur fait le pauvre et le riche ; il abaisse et il élève. Il tire, quand il veut, le pauvre de la poussière, et l’indigent du fumier, pour le faire asseoir entre Îles princes, et lui donner un trône de gloire. C’est au Seigneur qu'appartiennent les fondements de la terre; et c’est lui qui, par sa toute-puissance, a posé sur eux le monde. Il gardera, par la même puissance, les pieds de ses saints, et les impies seront, par son ordre, réduits au silence dans leurs ténèbres, sans qu'ils puissent lui résister, parce que l’homme, avec toute sa
force, ne sera que faiblesse devant lui.
Ainsi les ennemis du Seigneur trembleront en sa présence, lorsqu'il tonnera sur eux du haut des cieux, et qu’il viendra les juger selon leurs œuvres. Car le Seigneur jugera les hommes qui sont répandus par toute la terre, il fera régner sur eux celui qu'il a établi leur roi; et il relèvera la gloire et le pouvoir de son Christ, en l’élevant au-dessus de toutes les autres puissances.” Conclusion: — Apprenons de saint Joseph à patienter dans les épreuves et les humiliations. Dieu parlera à son heure. Le moment viendra où il daignera nous délivrer de nos maux. Allons aussi à l’école de Marie apprendre à garder les secrets qu'on nous confie. Que la bonne sainte Aïne nous serve de modèle dans les tributs de reconnaissance que nous devons payer à la munificence divine. Oui, de nos trois sages précepteurs, Joseph, Marie et Anne apprenans à être humbles, chastes, dévots, fervents dans le service de Dieu, appliqués à {ous nos devoirs. Que les époux chrétiens apprennent des saints Epoux de Nazareth avec quelle délicatesse, quel respect, quels égards ils se doivent traiter réciproquement ; avec quel zèle ils doivent prier l'un pour l’autre en vue de leur bien temporel et surtout en vue de leur bien éternel.