CHAPITRE PREMIER RE [ (a À ; UK TER LE DEPART »1 0 nf
Tout dépend de la façon de prendre le départ, comme vous savez. “y
Lorsqu’Henri Beyle naquit, le 23 janvier 1783, à Grenoble ; dès qu’il cessa d’être un gros poupon chauve, grimaçant et bavant, pour bégayer ses premiers mots ; quand il perça sa première dent, mit sa première culotte, fit sa première sortie, s’instruisit pour sa première communion : toutes prêtes, vigilantes, impérieuses, l’attendaient les M Puissances Régnantes et les Autorités Établies, promptes à le saisir et à le modeler, chacune à sa 4: façon. Il y avait la vieille ville provinciale : tu f. marcheras droit dans les rues, car au coin de chaque fenêtre, un rideau se lève au bruit de tes pas tu seras sage, prudent, convenable, bien élevé si tu jettes un caillou, si tu voles une pomme, grand Dieu! qu’en dira-t-on ?... — Il y avait la famille. « La Providence nous protège », disait son père, Chérubin Beyle, l'avocat au Parlement.
« Elle nous envoie un garçon : qu’elle soit bénie ! » h
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Et songeant à l’avenir, il regardait avec amour son premier né. Le petit Henri deviendrait avocat ; il finasserait avec les paysans pour gagner, volupté de la vie, dix écus sur une vente ; considéré dans sa paroisse, bien pensant, bien renté, bien marié, il serait la vivante réplique du plus intelligent et du meilleur des hommes, Chérubin. La tante Séraphie approuvait ; sauf qu’étant vieille fille, et tournant à l’aigre, elle penchait davantage pour la sévérité et pour la dévotion.
Les professeurs aussi s’en mêlaient, dûment choisis par les maîtres et seigneurs. Ce fut d’abord un pédant montagnard, qui s’appelait Joubert ; il portait une redingote noire, sale et déchirée il avait cinq pieds six pouces : et quand il se penchait sur l’enfant, vous auriez dit l’Ogre et le petit Poucet. L’abbé Raïllanne lui succéda, mince, maigre, pincé, très soigné de sa personne ; les sourcils en broussaille et l’œil faux. Il aimait les orangers, qu’il élevait dans des caisses ; et les oiseaux des Canaries, qu’il avait installés dans une grande volière, au pied du lit de son élève : mais il n’aimait pas les enfants. Il voulait que le jeune Henri apprît la grammaire par cœur, et devint un bon humaniste, capable de composer un poème latin sur la mouche qui se noie dans une tasse de lait ; qu’il ne discutât Jamais ; qu’il fût mesuré dans ses gestes, timide dans ses pensées, habile dans ses propos, discret, insinuant, glissant, semblable enfin au
plus parfait des hommes, l’abbé Raïllanne, s’il
vous plaît.
Il n’était personne, en vérité, qui ne prétendît lui imposer telle façon de penser ou d’agir, telle habitude ou telle manie : sans compter les aïeux lointains, qui lèguent leur chair et leur sang, leurs vertus et leurs tares : mais pour ceux-là, on ne sait plus. Même les humbles qui ne détenaient que l'ultime parcelle du pouvoir, même le valet Lambert et la servante Marion, essayaient de mettre leur marque sur le fils du maître, quand il pénétrait dans la cuisine où ils régnaient, dernier domaine. Même les amis de la famille, l’arrêtant au coin de la rue et lui pinçant l'oreille, cherchaient à l’entreprendre : et jusqu’à ce monsieur Barthélémy d’Orbane, qui lui enseigna pour toute sa vie l’art de faire des grimaces, parce que luimême les faisait bien. Ainsi la société se perpétue ; ainsi les êtres humains, pour ne pas sombrer tout entiers, se raccrochent aux petits enfants.
Mais il se défendait, vaille que vaille ; et n’étant pas de ceux qui viennent au monde pour imiter Pierre, Jacques, ou Paul, il résistait à tous ces géants familiers, prêcheurs d’exemples et donneurs de conseils. Il luttait, ma foi, de toutes ses forces ; à mesure qu'il prenait conscience de lui-même, surgissaient dans son cœur des amours et des haines que personne ne lui avait apprises, première forme de sa liberté.
Tout l’amour était pour sa mère, apparition tendre que la mort effaça quand il avait sept ans ; et pour les Gagnon, clan maternel. La grand” tante Elisabeth est vieille et ridée ; on se moque
un peu d’elle dans la famille, à cause de son caractère romanesque et exalté, à l’espagnole : peu importe, elle est de sa préférence. De sa préférence est le grand-père Gagnon, qui habite une maison cossue, au coin de la Grande Rue et de la place Grenette ; autrement belle que l’appartement de la rue des Vieux Jésuites, où demeure Chérubin, et qui sent l’humide, le moisi. Rue des Vieux Jésuites, tout est laid, l’escalier suintant, la porte verrouillée, le triste couloir, les pièces sans lumière ; mais place Grenette, c’est là qu’on entre au pays - des merveilles. Ce salon à l'italienne, cette bibliothèque, ces étranges cailloux qui se prélassent dans une vitrine, et cette treille sur la terrasse : peut-on supposer, à Grenoble ou dans le vaste monde, plus beau royaume pour un enfant ? La treille et la terrasse font son bonheur. Au coucher du soleil, on y entend les cloches de Saint-André, ou le bruit des servantes qui pompent sur la place ; et la nuit, le grand-père Gagnon appelle par leur nom toutes les étoiles. Car vous saurez qu’il n’est pas le premier venu ; il a passé pour le meilleur médecin de Grenoble, en son temps ; les gens de la ville le saluent avec respect, et il répond par un petit signe amical. Il porte une perruque à trois rangs de boucles ; son petit tricorne n’est jamais sur sa tête, et toujours sous son bras ‘gauche, c’est sa manie. Personne n’est aussi savant ; il a fait le pélerinage de Ferney, et le buste de Voltaire, roi des philosophes, occupe la place d'honneur sur sa cheminée : il est pour le progrès,
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pour les lumières. Le petit Henri veut bien adopter le grand-père Gagnon.
Par contre, il déteste la tante Séraphie, grande Inquisitrice ; et ses professeurs en général; et l’abbé Raillanne en particulier ; et leurs amis ; et leurs alliés ; et tous les intrus qui veulent s’arroger des droits sur sa personne.
Tes père et mère honoreras….
Pas du tout : il déteste son père, Chérubin. Et rien n’y ferait ; et vous auriez beau le sermonner, lui faire honte, lui dire que tous les petits garçons aiment leur père; vous auriez beau le battre : Henri Beyle déteste son père, Chérubin. Ce n’est pas encore une haine agressive et manifeste : c’est un instinct profond.
L'enfant a entendu prononcer des mots qu'il n’a pas bien compris ; il a saisi des phrases inquiètes. Un matin, penché à la fenêtre, il a vu s’avancer dans la rue une vieille femme très sale, qui criait : « Je me révorte ! Je me révorte ! » Peu de temps après, un homme couvert de sang, qui s’appuyait sur deux de ses camarades, est passé à son tour. Ces événements extraordinaires s’appellent une révolution,
La famille était bourgeoise, amie des principes qui soutiennent la société, et qui permettent aux avocats d’arrondir paisiblement leur pécule : aussi crut-elle voir arriver la fin du monde, et l’abomination de la désolation. Pendant la Terreur, Chérubin fut bel et bien mis sur la liste des suspects,
et dut se cacher, ou faire semblant ; et l’on abritait aussi des prêtres, suspects comme lui; et les femmes priaient, en pleurant. Jamais Henri Beyle ne s’était senti plus heureux. D’abord il avait en horreur ces fugitifs, qui dévoraient gloutonnement du petit salé : les gens qui mangent à grand bruit de mâchoires, il n’a jamais pu les sentir. Puisque la Révolution les traquait, vive la Révolution ! L’abbé Raillanne était déconfit, Chérubin tremblait de peur : vive la Révolution ! Heureux les polissons qui braillaient la Carmagnole ! Heureux les enfants qui s’exerçaient sur la place Grenette, soldats des bataillons de l'Espérance! Un soir 1l s’échappa, se faufla, entra au Club des Jacobins, où péroraient quelquefois des petits Brutus de son âge. Il fut dégoûté : car s’il n’aimait pas les mâchoires qui claquent, il n’aimait pas non plus l’odeur des gens qui ne se lavent pas. Mais l’escapade était belle : vive la Révolution! Il est vrai qu'il changeait quelquefois de parti, et qu’on le vit comploter contre l’Arbre de la Liberté ; l’essentiel était de s’agiter, de s’émouvoir, de s’opposer à quelque chose ou à quelqu'un, et de se sentir vivre,
Plus on le surveillait, plus on le couvait, et plus il se rebellait, tout doucement ; plus il s’habituait à croire le contraire de ce que lui enseignaient ses parents et ses maîtres. On m'ennuie tous les jours, pensait-il, en me prêchant la religion, la vertu, la morale : il faut donc que ce soient là choses odieuses et fausses : si elles étaient vraies,
prendrait-on tant de peine à me les faire croire ? si elles étaient aimables, prendrait-on tant de peine à me les faire aimer ? — « Je suis étonnée », disait au docteur Gagnon la tante Séraphie, « de l’indulgence que vous témoignez à ce garnement. Son caractère est atroce. Il était encore au berceau, qu’il a mordu la joue de Madame Pison-Dugalland, qui voulait l’embrasser. Il n’avait pas trois ans, qu'il faillit tuer Madame Chenavaz, qui passait dans la rue, en laissant tomber un couteau du haut de votre balcon. Il finira sur le gibet, ou sur l’échafaud, comme vous dites à présent ».
Le docteur Gagnon étant au nombre des citoyens qui se sont chargés d’organiser l’Ecole Centrale de Grenoble, il faut lui abandonner Henri. Ce sont encore les républicains de Paris, les philosophes, qui ont imaginé ces Ecoles centrales, à la place des collèges du bon vieux temps. Dieu sait quelles absurdités les enfants vont y apprendre ! Du latin, si peu que rien ; du dessin, de l’histoire, beaucoup de sciences, et même du droit, à leur âge! Tant pis ; risquons l’aventure. D’ailleurs la France n’a pas l’air de revenir vite aux saines maximes ; et, il est dangereux de bouder le gouvernement.
Quand il entre à l’Ecole Centrale, au mois de novembre 1796, Henri Beyle a treize ans ; et seize, quand il en sort. C’est l’âge ingrat ; c’est le temps où les jeunes hommes prennent en pitié ceux qui
les ont précédés, et qui ont si mal fait le monde, il faudra tout recommencer ; où ils sont insolents anxieux, fiers, dégoûtés, stupides ; où la plante humaine, travaillée par la sève qui monte, s’étonne des pouvoirs obscurs dont chaque jour l’enrichit. C’est le temps où Beyle grandit, grossit, se transfigure, s’enorgueillit de la redingote grise qui le fait ressembler à un homme, et cherche à voir dans les glaces les premiers poils de son menton. Tous les matins il se rend à l'Ecole centrale, pour dessiner la tête de Cicéron, calculer le volume d’une pyramide, ou écouter M. Dubois Fontanelle, qui jadis eut des succès dans la littérature, à Paris. M. Dubois Fontanelle parle non pas des Grecs et des Romains, mais des auteurs français ; et même d’un Anglais, nommé Shakespeare, dont les tragédies contiennent des horreurs et de sublimes beautés.
À l'adolescent, chaque jour apporte une surprise, une révélation. Les livres, maîtres sévères, visages fermés, deviennent des amis qui font réfléchir ou rêver : on pleure, on pleure à chaudes larmes, en lisant la Nouvelle Héloïse. Des livres permis, on passe aux livres défendus ; le docteur Gagnon voit bien que son petit-fils rôde dans sa bibliothèque, et prend tantôt les Contes de La Fontaine, tantôt Felicia ou mes fredaines; mais il détourne les yeux.
Une autre fois, c’est la révélation du théâtre Henri est bien jeune, mais il peut aller voir Le Cid; Le Cid est une pièce classique, donc inoffen-
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sive. Comme Chimène est héroïque et tendre !
Comme elle est belle, dans sa robe de satin bleu, dans des souliers de satin blanc ! Le Cid manie si gauchement son épée, qu'il risque de crever l’œil de Don Diègue : mais qu'importe à l’ingénu qui admire ? En ce moment, le réel n’existe pas pour lui ; il méprise la terre; il est entré dans un monde sublime, qu’il n’oubliera plus, et que son désir hantera toujours.
Les montagnes, on ne les voyait même pas, tant elles étaient familières : voici qu’on les découvre et qu’on les aime. La propriété de Chérubin, à Claix, n’était que la campagne : maintenant, elle devient la nature. L’oncle Romain Gagnon, le fils du docteur, le frère de Séraphie, n’était qu’un oncle: il devient personnage d'importance et grand premier rôle : car on apprend qu'aucune beauté grenobloise ne lui résiste, que les femmes l’adorent: et donc, une auréole s'inscrit autour de son front. La petite Pauline n’était qu'une sœur, qu’une fillette bonne à taquiner : avec le temps, elle est promue à la dignité de confidente ; et les deux amis, Henri et Pauline, se retournent contre la sœur dernière venue, Caroline Zénaïde, menteuse, rapporteuse, indigne de dénouer les cordons de leurs souliers.
Mais quel trouble le saisit ? Pourquoi se metil à rougir, lorsqu’on parle de Mademoiselle Cubly, qui chante au Grand Théâtre ? Il lit son nom sur les affiches, et tombe en extase ; c’est d’elle qu'il rêve ; pour elle, il délire. Les jours de grand courage, il passe devant sa maison, rue des Clercs,
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à l'heure où il est sûr de ne pas la rencontrer. S’il la voit venir de loin, il se sauve, éperdu.
Cette Ecole centrale, ces frottements, ces bousculades, tous ces petits orgueils opposés au sien, ces nobles dédaigneux que les professeurs appellent au tableau pour les faire valoir, ces fils de paysans de la vallée, ces rudes gars qui se moquent de ses airs de petite fille : c’est un apprentissage à faire, et qui n’est pas toujours plaisant. Piqué, heurté, raillé, il se tient sur la défensive, il se plante sur ses ergots. On l’appelle la tour ambulante, c’est une plaisanterie stupide. Il dessine sur le mur la caricature d’'Odru l’imbécile, c’est une fine plaisanterie. Odru lui donne un soufilet, il le provoque en duel. On prend des témoins, on cherche dans les remparts une place tranquille où régler cette affaire d'honneur ; et on se serait battu, et on aurait déchargé les gros pistolets, si les gamins ameutés n’avaient suivi le groupe en ricanant, et sans vouloir lâcher prise.
Peu à peu, l’ambition naît : « avancer, ou crever », dit-il. La première année n'avait pas été glorieuse. Au moment des concours annuels, l’élève Beyle avait comparu devant le Jury, que présidait le docteur Gagnon : mais il s’était embrouillé dans ses théorèmes ; et rentrés à la maison, son grand-père s'était ou de lui. « Tu ne savais nous montrer que ton gros derrière. » La seconde année lui valut le premier prix de belles lettres, et un'accessit de ronde bosse. Enfin l’an VII de la République une et indivisible vit son triomphe,
tant au concours de Ventôse qu’à celui de Fructidor.
Les mathématiques l’embarrassaient : et certes, 1l aurait pu apprendre par cœur ses théorèmes, tout comme un autre : mais 1l ne voulait pas. « Il est évident que. » disait le professeur. « Il est évident que... », répétaient les élèves. Mais Beyle ne se tenait point pour satisfait, et n’admettait rien qu’il ne comprît de lui-même. Alors il avait pris des leçons particulières, et travaillé d’arrache pied, au point d’en tomber malade, au point de refuser d’aller chez le perruquier : se faire couper les cheveux, c’était perdre une heure de temps. Le concours avait eu lieu ; le jury délibérait, et les élèves baguenaudaïent par les rues, en attendant.
Ils étaient là, ces jeunes paons, très excités ; très anxieux, malgré leur air de suffisance ; persuadés que tout Grenoble avait les yeux fixés sur leur personne ; se poussant déjà du coude, pour prendre une bonne place à leur première foire aux vanités. Ils étaient là, dans leurs beaux habits du Dimanche, ne sachant que faire de leurs grosses mains rouges, et traînant les pieds. Dès qu’on afficha le procès-verbal de l’examen sur la porte de la Salle des Concerts, ils accoururent ; et huit faces s’épanouirent : car le jury avait décerné huit premiers prix, pas un de moins. Mais parmi ces noms glorieux, le nom d'Henri Beyle brillait d’un éclat sans égal. Il était le premier des premiers : « la précision que le citoyen Beyle a mise
dans ses réponses », disait l’affiche, « et la facilité avec laquelle il a opéré ses calculs, ont déterminé le jury à lui accorder, sans tirer au sort, l’introduction à l’analyse infinitésimale d’Euler ».
Quand il traversa le Jardin de Ville, bouffi d’orgueil, exalté par le chœur alterné de ses fidèles, l’aimable Mante, le rude Bigillion, Louis Crozet, son camarade d'équipe, face ronde et blafarde, âme vive et sensible comme la sienne; quand il eut contemplé l’Introduction à l'analyse infinitésimale d’Euler, et savouré sa gloire toute neuve, il sentit en lui les mouvements généreux des grands vainqueurs, et s’écria :
« En ce moment, on pardonnerait à tous ses ennemis ».
« Au contraire, dit Bigillion, on s’approcherait d'eux pour les vaincre ».
Après un tel triomphe, aucune hésitation n’est possible, et la voie se trouve toute tracée. L'Ecole Polytechnique ; c’est l'Ecole Polytechnique qui convient à son génie. Ses professeurs, le docteur Gagnon, et Chérubin lui-même ont décrété que ce jeune homme était admirablement doué pour les sciences ; qu’il deviendrait un grand mathématicien, honneur de Grenoble ; et qu'il entrerait à l’Ecole Polytechnique, pour commencer.
Mais en cette année 1799, les choses vont si mal dans la République, que les examens et les concours, objet suprême des soins de tout gouvernement français, sont désorganisés. Les examina-
teurs ne viendront pas à Grenoble ; aux candidats de se rendre à Paris.
Autour de la diligence prête à partir, les Beyle et les Gagnon sont assemblés. « Vous veillerez sur Henri, n’est-ce pas ? » demande le docteur Gagnon à M. Rosset, qui regagne Paris pour ses affaires. — « Comptez sur moi », dit M. Rosset. Pauline est toute pâle ; Chérubin pleure, et Henri Beyle pense à part soi : « Comme il est laid! »
Les voyageurs sont empilés dans la grande caisse jaune ; le postillon se hisse sur le siège et fait claquer son fouet. Adieu le Jardin de Ville! Adieu, l’Allée des marronniers que l’automne dépouille! Adieu, la porte de France! Adieu, Grenoble !
« Les affaires ne vont pas, explique M. Rosset, avec importance. Nous sommes mal gouvernés,.
Tous ces députés, et ces tribuns, et ces directeurs : à quoi servent-ils, je vous le demande ? À bavarder, à pérorer. Pendant ce temps là, le commerce se meurt: et le commerce, voyez-vous, jeune homme, c’est l’âme de la nation ». Beyle le regarde, méprisant.
Or voici qu'a Nemours, comme on dételle pour le relai, des empressés annoncent aux voyageurs la grande nouvelle : hier, 18 Brumaire, le général Bonaparte a fait entrer ses grenadiers chez les députés : et adieu vat ! — C’est dommage pour la
République ; mais on n’en pouvait plus, à la fin. Ces tristes faubourgs miséreux, cette boue que les roues font jaillir sur les passants qui jurent, ces gens qui courent d’un air fou, ces rues après ces rues, ces hautes maisons grisâtres, c’est Paris. M. Rosset dépose son protégé dans un hôtel, à l’angle de la rue de Bourgogne et de la rue Saint- Dominique, lui serre la main et puis s’en va.
Ah! comme demain sera beau! Que va-t-il faire des jours innombrables qui s'étendent devant lui, du temps sans limite et sans fin? Il est libre. Ces parents, ces faux amis qui voulaient prendre possession de son âme, entrer de demeure en demeure et pénétrer jusqu'aux plus secrets réduits, sont aussi loin qu’au bout du monde. Il est son maître ; entre toutes les perspectives heureuses, il n’a plus qu’à choisir.
Déjà ses camarades ont choisi, se sont engagés dans des chemins sans retour. Celui-ci continue le métier de son père, de son grand-père, et prolonge l'effort de sa lignée ; celui-là suit l’appel d’une vocation. Qui marche d’un bon pas vers les honneurs, qui vers la fortune ; et tel autre encore, muni pour toujours d’une sûre croyance, fonce droit vers l’éternel.
Mais non pas Henri Beyle, qui n’a foi qu’en lui-même, qui ne veut pas être soutenu de peur. d'être contraint, qui exige d’un seul coup tout le bonheur. Oui, cet adolescent qui arrive à peine à sa dix-septième année, ce nouveau venu, ce téméraire, va tenter la grande aventure du bonheur,
par ses propres moyens, sans rien qui l’embarrasse et sans rien qui le guide, seul.
Le bonheur, qu'est-ce donc ? Il ne sait pas au juste. Ce n’est pas la domination de ce Paris qu’il essaye de découvrir en se penchant à sa fenêtre, dans la nuit ; ce n’est pas la richesse. Etre heureux, c’est ne sentir le poids d’aucune chaîne ; c’est rêver ; c’est faire ce qu’on veut, quand on veut. C’est aimer, pour qu’on vous aime. Le bonheur, c’est tout l’immédiat et tout l’accessible ; et davantage encore, les douces promesses dont l’avenir est plein.
Ses parents, ses maîtres, ses camarades, veulent qu’il entre à l’Ecole polytechnique; mais il ne veut pas, et tout est dit : son caprice fait loi. + Aussi laissa-t-1l passer le temps du concours, sans se présenter. Errant dans Paris, musant aux étalages, achetant des livres, se mêlant à la foule heureuse d’acclamer Bonaparte, il allait au devant du bonheur, qui court les rues. Et tel fut son départ pour la vie.