CHAPITRE IV
Henri BRruLARD.
Dominique rentre dans sa maison déserte, et
s’afflige d’être seul, et pense qu’il sera seul tout le | temps de sa vie, et rêve d'entendre autour de lui | les pas d’une femme, et sa voix. Le mariage — ah! |
l’idée ridicule, la troublante idée ! l’absurde.
idée, qu’il chasse et qui revient ! la sotte, la folle : q q
idée, qui occupe et qui charme la détresse de ses nuits et de ses jours ! Toute la liberté du monde vaut-elle une tendresse sûre ?
Les songes anciens s’éveillèrent, à cette perspec- |
tive ; toute la partie fraîche de son âme, la plus
profonde peut-être, se reprit à espérer : il osa regar-.
der autour de lui. timidement. Nous savons que | Dominique fit plusieurs projets de mariage, vers ce temps-là ; nous en connaissons au moins un, ll que la tradition nous a rapporté, et qui s’esquissa ||
l’année 1835, une des plus tristes de sa vie. À Civita.
Vecchia vivait une famille française, nommée Vidau : le père, la mère, et une jeune fille, nette
et drue. Des gens de rien, assurait Lysimaque ; le père menuisier, la mère et la fille blanchisseuses. Une excellente famille, disaient ses amis ; une famille noble, qui avait perdu sa fortune et s'était mise au travail. Ce n’est pas que le consul de France déplût aux Vidau, ou même à leur fille; mais on avait peur de son irréligion. — Qu’à cela ne tienne, laissait entendre le consul ; il est vrai que j'ai mes opinions, mais je respecte celles des autres ; voire je n’ai plus pour le catholicisme cette hostilité que je professais autrefois : à chacun sa liberté. — Le mariage se serait peut-être arrangé sur ces bases, si M. Vidau n'avait avisé de ses projets un frère à héritage, qui s'était retiré par piété dans un couvent du Piémont. — Beyle ! s’écria celui-ci ; dites plutôt Stendhal, ce fanfaron d’incrédulité, ce misérable ! — Tout fut rompu.
Et Dominique resta seul. Mais non pas sans rêver encore ; non pas sans offrir humblement sa tendresse ; non pas sans chercher à tout prix quelque amour.
La Comtesse Sandre, ainsi qu’il l’appelait — Cini, cinis, cendre, Sandre — riait volontiers quand il racontait ses histoires, soit qu’elle eût plaisir à l'entendre, soit qu’elle aimât montrer ses jolies dents. Elle était gaie, elle n’était pas prude : il s’enhardit jusqu’à soupirer pour elle, jusqu’à l’aimer. C'était le temps du Carnaval ; un grand bruit de fête remplissait Rome; les masques, debout dans leurs carrosses, jetant à la foule dragées de plâtre et bouquets, se suivaient sur le Corso, depuis
la place de Venise jusqu’à la place du Peuple ; le soir, les théâtres s’emplissaient pour les veglioni et pour les bals ; là se desserraient les liaisons anciennes et commençaient les nouvelles amours. La comtesse dansait, Stendhal regardait : il regardait Don Philippe, son ami, qui faisait la cour à la comtesse Sandre. Et voici que la jalousie opposait les deux hommes : Don Philippe, jeune, riche, noble, beau, favori du bonheur ; et Dominique sur son déclin.
Le bal qui suivit rassembla les mêmes acteurs ; les deux rivaux causaient, dans un coin. Oui, c'était entendu, l'amour ne réussirait pas à rompre leur amitié. Désormais Dominique n’essayerait plus de chasser Don Philippe d’une place déjà prise; et de son côté, Don Philippe permettrait à Dominique de venir autant qu'il voudrait chez la comtesse, en franc camarade, comme par le passé. Rentré chez lui, le pauvre Dominique n'oublie pas de ponctuer sa vie, suivant son habitude ; et il écrit sur la marge d’un de ses livres :
Sacrifice fait. Comtesse Sandre. 8-17 février 1836.
Il ne trouve plus que dans le passé l’exaltation dont il a besoin pour vivre.
En ce temps-là, il y avait incompatibilité d’humeur entre la carrière et le métier de romancier. Les consuls avaient le droit de dormir, de jouer au whist ou au boston, de fumer, de ne rien faire,
ou de faire en somme tout ce qu’ils voulaient, sauf d'écrire des. fariboles, contraires à leur éminente dignité, et à celle de S. M. le roi de France, père de tous les consuls. — Il écrivait tout de même, mais en cachette, comme un écolier qui fait des vers au lieu de son pensum.
Un jour, en fouillant dans une bibliothèque, que . découvre-t-il sous une couche de poussière épaisse comme trois écus ? Des manuscrits qui contiennent de merveilleuses histoires ; brèves, violentes, hautes en couleur ; inouïes. Il en tire une, elles s’accrochent et viennent à plusieurs, comme les cerises. Il appelle un scribe, fait exécuter une copie : et le voilà propriétaire de douze volumes d’histoires italiennes, qui deviennent son plus cher trésor.
Tandis que ronflent les gens de Civita Vecchis, il se délecte à lire ces sanglants récits. Il est transporté de trois cents ans en arrière, et mêlé aux plus tragiques aventures d'amour et de mort. Il devient le contemporain de Francesco Cenci, qui, au temps du Pape, donnait au monde l’exemple de tous les vices : au point qu’il se mit en tête de séduire sa propre fille, Béatrice, qui était belle et qui avait vingt ans ; et parce qu’elle résistait, il l’enferma dans son château de la Petrella. Alors Béatrice, avec l’aide d’un abbé qui l’aimait, et de deux assassins qu’elle paya, résolut de tuer son père, et en effet le tua. L’un des deux bandits est pris, avoue son crime, dénonce Béatrice; un procès commence qui passionne toute la ville ; les avocats les plus fameux cherchent à sauver la coupable...
Mais Béatrice Cenci meurt dela main du bourreau ; son beau corps est exposé sur le pont Saint-Ange ; le soir, les dames romaines viennent le prendre, le revêtent d’une robe blanche ornée de fleurs, et à la lueur de cinq cents flambeaux, le conduisent jusqu’à sa tombe : Dominique assiste à l’assassinat, au procès, à l'enterrement. Il passe à un autre récit, retrouve les mêmes violences, les mêmes crimes, les mêmes caractères exaspérés. Quelle énergie ! Quelle flamme ! Il est impossible d'imaginer plus pathétiques histoires ; et ce qui le réjouit tout spécialement c’est qu’il les croit vraies, puisqu'il les a trouvées dans des manuscrits. Ces caractères, qu’on dirait inventés à plaisir par quelque sombre romancier, sont pour lui authentiques et réels. Ainsi étaient les hommes, avant qu'ils ne fussent dépravés par l’excès de la civilisation ; ainsi était le cœur des femmes, avant qu’on ne leur enseignât la décence et l’hypocrisie. Dès que Dominique retrouvera Paris, une-chambre au sixième, et sa liberté (à moins que ces délices ne lui soient interdites pour toujours), il les publiera sans les changer, ces sombres histoires, sans les gâter par la moindre addition : il se contentera de les traduire, en gardant leur saveur. Et même le texte italien sera mis à la disposition du public, pour que les Français puissent voir qu'il ne s’agit pas de fables inventées à plaisir, mais d’authentiques documents. Ces chroniques montreront la façon dont on aimait, dont on vivait, dont on tuait, à une des époques les plus belles et les plus florissantes de l’humanité, dans
bn.
la splendeur de la Renaissance italienne. Toutes sèches qu’elles paraissent, et sans ornement, elles permettent d'atteindre à des profondeurs inconnues, et d’arriver jusqu’à l’instinctive sauvagerie des âmes fortes.
C'est le meilleur passe-temps de l’exilé, son réconfort et sa joie. Î[l souhaiterait la male mort aux érudits, si ceux-ci lui disaient que ses chers documents originaux ne sont que des récits de seconde main ; que ses rarissimes manuscrits se retrouvent dans nombre de bibliothèques publiques ou privées ; et que ses très véridiques histoires appartiennent au genre du roman feuilleton. Il les vouerait à la male mort ; ou plutôt, il refuserait de les croire, parce qu’il a besoin de ses historiettes romaines pour nourrir son rêve : et 1l les tient si serrées, que personne ne les lui arrachera. À mesure que l’Italie du présent s’éloigne de son idéal, il se retourne vers l’Italie du passé, telle au moins qu’il l’imagine ; vers une Italie ardente, raffinée, et barbare, qui s’enivrait de volupté et de sang. C’est alors qu’on savait aimer passionnément les fresques, les marbres et les bronzes, qu’on s’enthousiasmait pour la ciselure d’une bague ou d’un poignard, qu’on portait en triomphe les œuvres immortelles ; c’est alors que l'individu se déchaïînait dans sa violence et dans sa liberté ; que les passions étaient poussées à leur paroxysme, et qu’on jouissait même de la vengeance, même de la haine, même de la fureur ; c’est alors que les femmes, exaltées, exaspérées, et toujours tendres cependant, toujours
nobles et fières, mettaient dans leur existence tant de beauté, tant de grandeur, tant de passion farouche, qu’à vingt ans elles croyaient avoir épuisé tout ce que peut donner la vie, et se tuaient sans remords. Aujourd’hui, le monde est décoloré, et fade jusqu’au dégoût ; on ne sait même plus apprécier, je ne dis pas un parricide, mais un pauvre petit empoisonnement, un simple assassinat. Restait l'Italie, où l'énergie s'était réfugiée ; mais avec sa manie de vouloir sa liberté, son unité, de réclamer la Charte et les deux Chambres, elle perd son caractère original, et devient semblable aux autres nations de l'Europe. Le monde est vide, le monde est ennuyeux ; et plus ne reste qu’une ressource :
placer au temps des Borgia les délices de l’âge d’or.
« Je suis si différent de ce que j'étais il y a vingt ans qu'il me semble faire des découvertes sur un autre. » Cet autre est Henri Brulard.
Henri Brulard est las, désabusé. Où sont les illusions d'Henri Beyle ? l’orgueil et la jactance de M. de Stendhal, ancien officier de cavalerie ? la pitié amusée que Dominique éprouvait encore pour lui-même ? Où sont ses anciens espoirs : « les regards des plus belles femmes, la considération et les richesses, bonheur de la vie ? » Henri Brulard a la goutte et la gravelle, et il est seul.
La lumière romaine blesse ses paupières rougies ; ce qu’il aime maintenant, c’est l'ombre ; il dit : « J’ai trop vu le soleil. » Il s’assied sur les marches de San Pietro in Montorio, au Janicule ; le vent léger et chaud qui pousse de petits nuages blancs, là-haut, dans le ciel, est le même qui vient caresser sa figure ; et il rêve à sa vie passée. Ou bien il s'arrête dans le chemin solitaire au-dessus du lac d’Albano, et avec sa canne, il écrit des lettres dans la poussière :