‹ La vie de StendhalChapitre 33 sur 40 · QE SES · texte numérisé non relu

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leur fait : ils aiment les plaisanteries appuyées, les effets pesants : leurs discussions tournent à la dispute. Essayez seulement de contredire un homme du peuple : il verra rouge. Une âpreté demeure toujours au fond de leur caractère. Même Don Philippe, même les amis du soir, comprennent mal Dominique, et sont incapables de saisir à la volée les trésors qu'il prodigue. À Rome, on s’asphyxie moins vite qu'à Civita Vecchia : on s’asphyxie pourtant. Pas d'idées; pas d’étincelles. Ce doux climat amollissant enlève le goût de l’effort : on se laisse aller non seulement aux délices de ne rien faire, mais à l'habitude de ne plus penser.

« Beyle est consul à Civita Vecchia, écrivait

Mareste à Sutton Sharpe. J’ai vu ces jours-ci Horace Vernet, directeur de l’Académie de peinture à Rome ; il m’a dit que le grand homme s’ennuyait outrageusement dans la Ville Éternelle. Il veut parler librement comme dans nos salons de Paris ; il discute, il tranche, il disserte à sa manière. Les pauvres Romains, qui ont une peur horrible de se | compromettre avec leur aimable gouvernement, se bouchent les oreilles et s’enfuient. L’interlocuteur reste seul et il ne sait que devenir. Vous savez que pour lui un auditoire est chose nécessaire. Il m’écrit donc qu’il est malade, très malade, qu’il a des rhumatismes, qu’il craint le choléra morbus, etc., etc.. etc., ce qui veut dire : je suis rongé d’ennui... »

C’est vrai : Dominique s’ennuie. Aussi ne fait-il pas à Rome le don complet de lui-même: au

contraire, il résiste à l’enchantement. Peut-être

a-t-il passé l’âge où l’on subit les charmes ; peute être découvre-t-il une inimitié profonde entre la ville et lui. À mesure que le temps s'écoule, sa désillusion s’accentue ; et il pense avec mélancolie : « J’ai adoré et j'adore encore, du moins je le crois, une femme nommée mille ans. La passion a été une folie, de 1814 à 1821. J’ai obtenu en mariage sa sœur aînée, nommée Rome : c’est un mérite grave, sévère, sans musique ; je la connais exactement et à fond ; il n’y a plus rien d’exalté ni de romanesque entre nous après quatre années de matrimonio ; je l’abandonnerais avec plaisir. » Rome, qu’ont recouverte les alluvions des grands âges, offre une variété de richesses que n’égale aucune ville au monde. Fière de ses ruines, de ses catacombes, de ses églises, de ses musées, elle défie la satiété. Les passants ne se vantent pas de la

connaître ; elle demande qu’on s’installe chez elle.

à demeure ; elle est Cosmopolis. Elle est lumière et beauté. Colonnades de Saint-Pierre ; pyramide de Cestius, où pousse l’herbe des tombes ; temples du Forum, et demeures impériales du Palatin; Pincio, d’où l’on voit le soleil couchant s’attarder à ses grands jeux : vous n’avez qu'à choisir ce

qui convient à votre âme, parmi ces lieux célèbres .

qui ont vu passer tant de méditations, et tant de

rêveries, qu'ils se sont imprégnés d'humanité. Vers la

fin d’une après-midi d'été que vient rafraîchir la brise marine, gravissez la pente qui mène de la place

d’Espagne à la Trinité des Monts. Entre les maisons *

rosées, l’immense escalier déploie doucement ses

pres HE

courbes et ses volutes. C’est l’heure où la lumière n’est plus offensante, et où elle baigne tendrement les ocres attiédis et l’or fané des pierres ; c’est l’heure où les martinets vont se pourchassant ; où les femmes s’accoudent aux balustrades ; où les séminaristes, taches noires ceinturées de cramoisi, descendent lentement les marches, retenus par je ne sais quelle douceur ; c’est l’heure où l’on entend tinter la cloche fêlée de l’église, qui invite les fidèles à se recueillir pour la tombée du jour. Arrivé au faîte des degrés, et vous retournant vers la ville, dites si vous avez connu, au cours de votre vie, plus de grâce et plus de grandeur.

Mais tout est grave à Rome; tout est sévère.

Les palais massifs semblent enfermer des secrets. Les statues aux grands gestes ont une majesté triste. Les colonnes des temples païens sont brisées, et ruinés les arceaux : on voit des enfants jouer avec les pierres des basiliques, et les femmes laver leur linge dans des tombeaux. Les fontaines, partout épandues, font entendre un murmure qui ressemble à une prière; toutes les cloches sonnent des appels ou des plaintes ; toutes les croix ne sont qu’un symbole. Dominique n’aime que la vie; et Rome ne lui parle que d’éternité.

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