‹ La vie de StendhalChapitre 36 sur 40 · OR RENE MR LU ES AR PP PRE TS PO ONE · texte numérisé non relu

OR RENE MR LU ES AR PP PRE TS PO ONE

234 LA VIETDE

Brulard ne se juge pas : mais quand il s’analyse, il constate dans son âme deux grandes douleurs.

D'abord, il ne se connaît pas. Depuis qu'il a l’âge de raison, il n’a pas cessé de se scruter, ce fut son jeu, son occupation, sa manie ; il a noté ses tressaillements, ses contractions, ses vibrations ; pas de jour où il n’ait pris la plume, pour fixer le souvenir d’une des nuances légères de son être changeant, et non pas au hasard, mais en se conformant à une science méthodique, à une doctrine : et au bout de quarante années d’application, le résultat, c’est qu'il ne se connaît pas.

Qu'ai-je été ? que suis-je? en vérité, je serais bien embarrassé de le dire.

Je passe pour un homme de beaucoup d'esprit, et jort insensible, roué même, et je pois que j'ai été constamment occupé par des amours malheureuses.

Qu'ai-je donc été? Je ne le saurai. À quel ami, quelque éclairé qu’il soit, puis-je le demander ? À quel ami at-Je jamais dit un mot de mes chagrins d'amour ?

Ai-je été un homme d'esprit? Ai-je eu du talent pour quelque chose ?

Homme d'esprit ou sot? Homme de courage ou peureux ? etenfin, au total, heureux ou malheureux ?

Le second tourment d'Henri Brulard, c’est qu'il | va bientôt disparaître. Ce Moi qu'il aime, ce Moi bizarre et fort qui devrait pourtant intéresser les autres hommes, va se dissoudre et s’anéantir : personne ne saura plus ce qu’il était. Il ne peut

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abolir cet instinct de survie qui est le tourment de tous ceux qui pensent, et qui fonde les métaphysiques et les religions ; et il ressemble malgré lui à ces frustes voyageurs qui, avant de quitter la forêt, le château, ou l’église, gravent leur nom sur l’écorce des chênes, sur le platras des murs, ou sur les ardoises du clocher. Mais cet instinct, 1l le fait dévier au profit de son Égotisme, plus fort que la mort. Car il ne demande pas que survive son âme, ou sa raison, ou son ombre heureuse, mais l’image éclatante de son Moi.

Alors il se met au travail : pour qu’il se connaisse enfin, pour que les générations successives regardent son portrait et l’admirent, il reprendra la masse des souvenirs qu’il a notés au jour le jour, les fondra en une seule œuvre, composera une Vie d'Henri Brulard qui deviendra, si l’avenir l’accepte, son monument éternel.

Il se peint avec amour, avec passion, choisissant les couleurs les plus vives pour résister au temps. La besogne est malaisée; à chaque instant la vanité intervient pour embellir les traits, chassons cette menteuse ; la mémoire, cette paresseuse, se refuse à fournir les dates, ou même les faits : forçons-la.

Seulement, Henri Brulard n'est plus frais.

« Moi, disait-il, jé compte passer la vieillesse si j'y arrive, à écrire l’histoire d’un être que j’aimai, et à dire des injures à ceux que je n’aime pas, » Ainsi fait-il, sans s’apercevoir qu’il prête au petit Grenoblois de la rue des Vieux-Jésuites, qu’il veut

d’abord ramener au jour, toutes les passions et toutes les rancœurs de son âge aigri. L'image qu'il lègue, admirable grâce à l’art du peintre, et inexacte malgré sa sincérité, est celle d’un petit garçon au jugement décisif, à l’imagination salie, toujours partagé entre l’amour et la fureur.

Tandis qu'Henri Brulard s’applique, et suit le jeune Beyle jusqu’à son entrée à Milan, un doute le saisit. Quand 1il sera mort, le manuscrit auquel il confie le tout de son être, sa vie et sa survie, écrit d’une écriture si parfaitement 1lhsible qu’aucun indiscret ne pourra le lire, échappera-t-il à la destruction, à l’oubli ? Les gens qui passeront sous les galeries du Palais Royal, lorsque l’auteur dormira dans le cimetière de Civita Vecchia, ou de Rome, s’arrêteront-ils pour regarder à l’étalage des libraires la Vie d'Henri Brulard? Hélas! il

voudrait en être plus sûr ; car il écrit :

« Je lègue et donne le présent volume à M. le chevalier Abraham Constantin (de Genève), peintre sur porcelaine. Si M. Constantin ne l’a pas fait imprimer dans les mille jours qui suivront mon décès, je lègue et donne ce volume successivement à MM. Alphonse Levavasseur, libraire, n° 7, place Vendôme; Philarète Chasles, homme de lettres; Henri Fournier, libraire, rue de Seine; Paulin, hbraire; Delaunay, libraire ; et si aucun de ces messieurs ne trouve son intérêt à le faire imprimer dans les cinq ans qui suivront mon décès, je laisse ce volume au plus âgé des bbraires habitant dans Londres, et dont le nom commencera par un C. »

C'est une bouteille à la mer.

Mais il ne faut pas qu'il doute ; les jeux sont faits, il a placé sa dernière mise. S'il doute, il ne lui reste plus rien. Il a dédaigné la mode. le succès facile, la pratique d’un style ampoulé qui séduit les lecteurs ; 1l sait que ses contemporains refusent de le comprendre. Son anéantissement total, ou son immortalité, dépendent d’un public encore à naître. Alors il affirme : « Je serai lu vers 1880 ; je serai lu vers 1900 ; je serai lu vers 1935.» Car il recule toujours la date, pour se donner plus de | marge ; et il répète de toute sa voix son affirmation orgueilleuse et désespérée, comme un homme qui crie parce qu'il a peur.

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