CHAPITRE V
« TouT A COUP ON NE SOUFFRE PLUS, L'INSTANT EST PASSÉ, ON'EST MORT. D
Henri Beyle au Comte Cini, à Rome.
Paris, 29 mars 1837.
Vos lettres sont charmantes, mon cher Comte. Rien de |
plus clair et de plus amusant. Je dicterai un de ces jours
une longue lettre, mais un ami partant dans une heure |||
pour Marseille, je veux vous donner signe de pie.
Nous avons eu un temps infâme depuis le 2 septembre
jusqu'à ce jour. À cela près Paris est un séjour divin. Rien ne peut égaler en munificenee le bal des Tuileries.
L’enfilade des salons enluminés est longue comme six |
fois la façade du palais Chigi sur la place. Quant au |
prix de la vie, une chambre superbe avec deux cabinets
dans les quartiers à la mode, 65 francs ; frais de cirages,
bottes, etc, 12 francs ; diner; 5 francs ; déjeuner, 2 franes. Mes amours ressemblent beaucoup à Madame Mar-
tini qui était à Rome il y à deux ans et me coûtent 120 francs
par mois. 1l est vrai que je ne prétends pas à une fidélité mirasuleuse….
Ma foi oui : nous sommes en pleine résurrection ; adieu les pensées funèbres. Au mois de mai 1836, nous avons obtenu un congé ; et comme le comte Molé a repris le pouvoir, nous avons fait comme sainte Élisabeth, qui était venue pour une journée, et qui resta six mois. Trois années de Paris, trois années de plaisir.
Irons-nous ce “soir à l’Opéra ? à la Comédie Française ? Une pauvre petite mendiante de dixhuit ans, fort maigre, qui joue la tragédie comme si elle inventait ce qu’elle dit, excite l'admiration des Parisiens, qui se battent aux portes pour l’entendre : le théâtre fait six mille francs de recettes, lorsque joue Mademoiselle Rachel. Irons-nous aux Variétés ? Des bayadères sont arrivées de l’Inde pour nous charmer. Îrons-nous dans Île monde ? À cette vente de charité pour les Polonais, où les comptoirs sont tenus par les plus jolies femmes de chaque nation ? Chez Madame Judith Gaulthier, l’aimable Jules, pour qui nous avons tendresse de cœur ? Préfèrerons-nous la mauvaise compagnie ? La société des danseuses est la moins triste, par conséquent la meilleure. Abondance de merveilles ! hésitation entre tous les plaisirs possibles, qui est à elle seule une volupté! Nous pouvons visiter la province, et pousser jusqu’à Londres si la fantaisie nous en prend ; nous sommes libres, Le travail dont on nous a chargé, au ministère,
afin de justifier notre présence à Paris et de nous permettre de toucher la moitié de notre traitement, est si léger, si léger, que nous ne sentons pas la chaîne ; nous revivons.
Les vieux amis sont retrouvés, Clara, Mareste, Colomb, di Fiore ; un peu défraîchis, un peu malmenés par l’âge ; mais portant gaillardement leurs années, comme on fait à Paris. Mareste est quinteux; Colomb a la tête écarlate, et s’il ne met des sangsues, il aura une congestion. Di Fiore ressemble toujours à un Jupiter Mansuetus, mais empâté ; il est devenu trop gras pour un ancien condamné à mort. Tous reçoivent l’exilé à bras ouverts, reprennent leurs conversations avec lui comme s’il les avait quittés la veille, se serrent pour lui rendre sa place à leurs dîners fins, organisent des parties de campagne : rendez-vous général dimanche midi, devant l’horloge de la rue Taïtbout; et en route pour Meudon. Clara s’est beaucoup poussé dans le monde, et connaît dix mille personnes : entre autres une Espagnole, la comtesse de Montijo, laquelle a deux espiègles filles, Eugenia et Paquita : Eugenia est la plus jolie. Clara leur présente Henri Brulard, qui devient l’ami de la maison et les fait sauter sur ses genoux.
— « Racontez-nous de belles histoires », lui disent-elles.
— « C'était à Wagram. Le colonel commandant le sixième dragons s’écria : Faites sonner la charge ! Alors chaque cavalier assujettit son casque... »
Ou bien :
— « À Gürlitz, le petit Caporal me prit par l'oreille... »
Car c’est toujours Napoléon qu’elles veulent ; et il leur raconte Napoléon. Un soir, il leur apporte une image qui représente la bataille d’Austerlitz ; alors elles regardent, admiratives, le beau soleil rouge qui fait reluire les canons et les sabres, et qui entoure d’une auréole le visage de l’Empereur.
Civita Vecchia n’est plus qu’un mauvais rêve. La nouvelle arrive que Lysimaque a forcé la serrure de la chambre du consul, regardé ses papiers, volé ses chemises : ah ! le chenapan ! Mais cela n’a pas grande importance : la perspective est changée. Avouons même qu’il est doux de vivre loin de ce coquin, et que ses méfaits pimentent le plaisir de séjourner à Paris. Au reste, Henri Brulard continue à médire des Parisiens, gens trop civilisés, gens privés d'énergie ; les Parisiens l’écoutent en souriant, et tout le monde est heureux.
Sa méthode de travail était singulière : il était capable d'écrire, ou mieux de dicter, pendant plusieurs heures de suite : cinq heures, et même six. Mais le soir, il lui fallait une interruption totale, un oubli absolu de ce qu’il venait de composer ; une distraction si forte, que sa pensée en fût renouvelée. Le lendemain, il relisait ou se faisait relire les dernières lignes de l’œuvre commencée, et repartait sur nouveaux frais. Les salons, les théâtres, les promenades, les rencontres, les cause-
ries, lui fournissent le divertissement souhaité : de sorte qu’il se remet à produire d’abondance. C’est l'effet de l’air de Paris.
Les pages succèdent aux pages ; la chambre de l'hôtel Favart devient une officine, où s’entassent manuscrits et placards. Puisque les voyages sont à la mode, et que les romantiques s’avisent de découvrir la France, va pour les Mémoires d’un Touriste. C’est une corvée de librairie, maigrement payée — 1.560 francs : mais quand on recommence à vivre, il n'y a plus de corvées, il n’y a que des amusements, Îl invente un commis-voyageur, marchand de fer, cousin du marchand de bonnets de coton qui scandalisait jadis Madame Ancelot, le lance dans le pays que les nigauds appellent la belle France, et dit leur fait aux Lyonnais, aux Marseillais, aux Bordelais, aux Poitevins, aux Bretons, aux Normands, bref à tout ce peuple absurde qui habite entre la Belgique et l'Espagne. Il décrit les paysages, salue avec amitié les églises, les tableaux, les statues, joie du monde ; il jette à pleines mains ses idées sur la religion, F politique, les mœurs, et sur toute l'humanité, bizarre espèce ; et comme il est pressé, il prend aux anciens et aux modernes, aux amis et aux ennemis, aux vivants et aux morts. — Halte-là, dit l'éditeur ; je n’ai jamais vu d'écrivain aussi fécond ; je lui demande deux volumes, il veut m’en donner trois pour le même prix ; où s’arrêtera-t-il ? Le commis-voyageur fut obligé de supprimer des chapitres, pour réduire son œuvre à des proportions commerciales. Quand
il la vit imprimée, il n’en fut qu’à moitié content : et le public, pas du tout.
Mais pour la Chartreuse de Parme, écrite du même élan fougueux, ce fut une autre affaire. D’abord l’éditeur déboursa 2.500 francs : le thermomètre montait. Et puis tout l’argent du monde n'y aurait rien fait : c'était un livre selon son cœur. Comme il l’aimait, ce roman où il avait une
fois encore répété son hymne à la vie, mais sur
un mode plus poétique et plus ému! Avec quelle tendresse 1l lui avait confié ses plus précieux souvenirs ! Comme elle s’achevait en beauté, son Italie! Avec quelle grâce et quelle fierté Fabrice, son héros, réalisait ce qui était pour lui l'idéal de l’homme ! Comme la Gina et la Clelia, l’une ardemment, l’autre tendrement éprise, incarnaient à elles deux la femme qu’il n’avait pas trouvée de par le monde ! — Peut-être le public se montrerait-il rebelle, c'était son habitude. Mais les happy few chériraient sans doute ce livre écrit pour eux...
Le comte Molé ayant cessé d’être ministre, Civita Vecchia ne put se passer davantage de son consul : et Stendhal reprit, l'oreille basse, la route de l'exil.
Elles le connaissaient a les routes, routes d'Allemagne, d'Autriche, et de, Russie ; ; routes d'Angleterre ; routes de : ? Suisse, : É Fd' Italie et de France. Elles l'avaient vu passer souvent, les routes
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de plaine et de montagne, les routes plantées d’ormeaux, les routes droites au milieu des rizières, les routes encadrées de vignes et d’oliviers, et Les routes de la campagne romaine, où veillent les tombeaux. Il leur appartenait en quelque manière, ce curieux, cet errant, ce mal fixé. Mais jamais elles ne le virent plus las, plus morose, où plus lent, qu’au cours de cet avant-dernier voyage. Il partit au mois de juin ; il arriva au mois d’août.
A M. le Maréchal Soult, ministre des Affaires étrangères, à Paris.
Civita Vecchia, le 10 août 1839.
Monsieur le Ministre,
D'après les ordres de Votre Excellence, j'ai repris la gérance du consulat de Civita Vecchia, aujourd'hui 10 août. Je serais arrivé plus tôt, mais J'ai été retenu d'abord à Gênes, puis à Livourne par des accès de goutte.
Je vous prie de vouloir bien agréer, Monsieur le Ministre, etc.
Henri BEevyLe.
Or voici la grande joie, l’ivresse longuement souhaitée ; voici la gloire.
La gloire vient à lui, le cherche, et l’appelle. Il avait repris le cours ordinaire de sa vie, n’attendant plus rien ; il avait retrouvé les bureaux du con- |
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sulat, Lysimaque qui avait pris de l’importance et solhcitait la Légion d’honneur : pourquoi pas ? Il avait retrouvé Rome, le palais Caetani, le palais Cini; et changeant encore une fois de domicile, il avait transporté ses livres et ses hardes dans le quartier des étrangers, au numéro 43 de la Via Condotti, presque à l’angle du Corso : on pouvait voir passer les gens. L’ami Constantin n’avait pas changé, à ceci près qu’il s'était mis en tête de devenir auteur, et de publier chez Vieusseux, à Florence, un livre intitulé : Idées italiennes sur quelques tableaux modernes. I] voulait de beau papier, de beaux caractères : Henri Brulard, qui voulait quelque chose de plus, se mit à corriger les épreuves, à refaire les phrases, à remanier les chapitres ; si bien que peu à peu, le livre n’était plus l’œuvre de Constantin, mais la sienne. La Villa Médicis avait changé de directeur; à Horace Vernet avait succédé M. Ingres : Horace Vernet valait mieux. Les pensionnaires, toujours aussi peu respectueux pour les hommes d’âge. Les fouilles ; onze statues antiques plus grandes que nature, la plupart fort belles, et toutes remarquables par la façon hardie dont le marbre a été attaqué, trouvées par un paysan dans sa vigne de Cervetri : le gouvernement français devrait acheter ces statues, s’il avait le moindre esprit d’à-propos. Des vases étrusques, des pierres gravées, des médailles : ah ! si ces beaux antiques, si simples, si purs, pouvaient guérir les Parisiens de leur goût pour les keepsakes et les lithographies ! Achat d’un
fusil ; la chasse ; c’est comme pour la chasse au bonheur : on tue quelques alouettes, et on manque le gros gibier. Et c’eut été la même existence, en somme, les mêmes distractions, le même vide, si le bateau de Marseille n’avait apporté à Civita Vecchia, au mois d’octobre 1840, le plus éclatant témoignage de la gloire naissante de Stendhal. Balzac, ce Maître et ce Juge, avait consacré soixante-dix pages de sa Revue parisienne à l'étude de la Chartreuse de Parme ; et Balzac déclarait que la Chartreuse était le plus grand roman du siècle : un chef-d'œuvre. Un chef-d'œuvre Balzac vantait l’immense talent de l’auteur, son originalité, sa force ; Balzac évoquait à son propos les noms de Machiavel, de La Rochefoucauld, de Walter Scott, de Byron, de Corneille, de Shakespeare. « Ce que le génie du roman moderne a inventé de plus puissant », disait-il.
Avec quel tremblement de joie Stendhal lisait les pages enthousiastes qui appelaient la lumière sur son nom | Justice lui était rendue : son œuvre allait passer à la gloire, à la gloire. C’en était fait : consacré par Balzac, il connaîtrait la volupté d’être lu, admiré, montré du doigt ; il vivrait dans la postérité. Du moins n’avait-il plus qu’un effort à faire : car le critique mettait une réserve à son
admiration. « Le côté faible de cette œuvre est.
le style. M. Beyle est négligé, incorrect. Sa phrase longue est mal construite, sa phrase courte est sans rondeur.. Je souhaite que M. Beyle soit mis à même de travailler, de polir la Chartreuse de
Parme, et de lui imprimer le caractère de perfection, le cachet d’irréprochable beauté que MM. de Chateaubriand et de Maistre ont donné à leurs livres chéris.. » Un pas à franchir, un seul, pour atteindre le plus haut sommet.
Ce fut vers ce temps-là qu’il s’aperçut d’un fait surprenant : tout d’un coup, les mots français lui manquaient. Il ne pouvait plus dire, par exemple : Donnez-moi de l’eau. Il] pouvait marcher, s’asseoir, se coucher, s’habiller, continuer les actes dé sa vie : mais trouver un mot, un seul mot, impossible. Ces accès duraient de huit à dix minutes, et le laissaient épuisé. Quelquefois aussi, une expression se dérobaït, les autres continuant à venir à son appel. Un soir qu'il dinait dans une osteria, avec Constantin, il fit des efforts incroyables, et vains, pour trouver lé mot Verre. Depuis six mois. il souffrait de violentes migraines, et d’une lourdeur de tête presque continuelle.
En outre, quatre ou cinq fois par jour, des étouffements le prenaient. À l’exposition que les pensionnaires de la Villa Médicis organisent chaque année, regardant un amour en marbre qui faisait le geste de se couper les ailes, il pensa étouffer net. Des étourdissements, aussi; les murs tournaient, les trottoirs vacillaient ; ou dans sa chambre, sa table à écrire se dérobait sous lui.
Les médecins donnèrent des avis différents :
celui-ci voulait le traiter par l’homéopathie; cet autre lui expliquait qué comme sa goutte ne lui descendait plus aux pieds, elle se portait à la tête,
naturellement. Les célébrités romaines furent consultées ; et l’illustre docteur allemand, de passage dans la ville ; et le médecin particulier de Sa Sainteté. On le saigna largement : huit saignées, neuf saignées ; après quoi la goutte prit le parti de ne plus lui monter à la tête. Mais sa langue restait épaisse, et 1l bredouillait.
La gloire avait été trop lente ; la mort voulait la devancer. Il l’attendait. Il était seul et sans secours ; à part l'excellent Constantin, qui lui disait qu’il avait connu beaucoup de gens atteints du même mal, et aujourd’hui parfaitement guéris, il n'avait aucun de ces doux alliés qui aident à affronter l’ennemie. Personne qui l’aimât ; personne à aimer, sauf deux chiens qu’il avait adoptés par besoin de tendresse. La grosse servante Barbara, qui faisait son ménage, lui volait tout ce qu’elle pouvait, même ses bottes : 1l n’osait rien lui dire, et la ménageait; car il aurait peut-être besoin d'elle, au moment où l’on invoque, dans un cri d'angoisse, un témoin pitoyable qui vous aide à franchir le grand passage obscur.
Mais il ne trembla pas ; il ne baïssa pas les yeux. « Je me suis colleté avec le néant », disait-il après un accès. Le néant : il n’attendait pas autre chose.
Un des meilleurs portraits qu’il ait tracés de luimême, et l’un des moins connus, se trouve dans un roman qu'il a ébauché sans le finir, et qui devait s'appeler Une position sociale :
M. Roizand. Du caractère en apparence le plus changeant, un mot parfois l’attendrissait jusqu'aux
larmes. D’autres fois, ironique, dur par crainte d’être attendri et de se mépriser ensuite comme faible. Pour accomplir les réformes, le sang (en théorie) ne lui eût rien coûté. C’était un homme assez grand de plus de quarante ans; ses traits étaient grands, point beaux, mais extrémement mobiles. Ses yeux exprimaient les moindres nuances de ses émotions, et c’est ce qui mettait son orgueil au désespoir. Lorsqu'il craignait ce malheur, il était brillant, amusant, rempli des saillies les plus imprévues, il électrisait ses auditeurs et rendait le baillement impossible dans la salle où 1l se trouvait ; dans ces moments, il inspirait les aversions les plus vives ou des transports d’admiration. « Il est impossible de se montrer plus brillant et plus homme d'esprit, » disaient ses admirateurs. Mais la vivacité et l’imprévu de ses saullies effrayaient les gens médiocres et lui valaient bien des ennemis. Lorsqu'il n'avait pas d'émotion, il était sans esprit, il n'avait pas de mémoire, ou dédaignait de l'appeler à son secours. Sa parole, alors, était aussi discrète que l'expression de sa physionomie l'était peu. Son orgueil aurait été au désespoir de laisser deviner ses sentiments. Un mot touchant, une expression juste du malheur entendue dans la rue, surpriseen passant dans une boutique d'artisan, l’attendrissaient jusqu'aux larmes. Mais s’il y avait la moindre pompe, la moindre possibilité d'affectation dans l'expression d’une douleur, quelque légitime qu’en fût le motif, il n’y avait plus que l'ironie la plus piquante dans les regards et dans les mots de Roizand...
Or Roizand, secrétaire d’ambassade à Rome,
commence à s’éprendre de la duchesse de Vaussay, qui ne cesse d’être tourmentée par la pensée de la mort. Inquiète, anxieuse et fervente, elle tremble de comparaître devant la justice divine. Et Roizand ne la comprend pas, c’est un ordrede sentiments dans lequel il lui est impossible d’entrer. Il comprend, il aime tout ce qui est dans les limites de la vie, et ne conçoit rien au delà. L'idée que la mort puisse être un commencement est incompatible avec la nature de son esprit : pour Roizand, la mort est un terme au delà duquel rien n’existe, et qu’on franchit le plus naturellement du monde : à peine s’en aperçoit-on. Aux cris d'angoisse de madame de Vaussay, il réplique : |
« Mais, Madame la duchesse, la mort est un mot vide de sens pour la plupart des hommes. Ce n’est qu'un instant, et en général on ne le sent pas. On souffre, on est étonné des sensations étranges qui survtennent, et tout à coup on ne souffre plus, l'instant est passé, on est mort. Avez-vous Jamais passé en bateau sous le pont Saint-Esprit, qui traverse le Rhône près d'Avignon ? On en parle beaucoup à l'avance, on a peur, enfin on l’aperçoit devant soi àune certaine distance ; tout à coup le bateau est saisi par le courant et en un clin d'œil, l’on voit le pont derrière soi. »
L'heure de l’épreuve le trouva fidèle à cette conviction profonde, fidèle aux principes qui avaient dirigé sa vie, et courageux toujours. Il avait accepté son être avec une sorte de fatalisme lucide : « Qu’ést-
ce que le moi ? Je n’en sais rien. Je me suis un jour réveillé sur cette terre ; je me trouve lié à un corps, à un caractère, à une fortune. Irais-je m’amuser vraiment à vouloir les changer, et cependant oublier de vivre ? Duperie. » Ce même fatalisme à la fois instinctif, raisonné et volontaire, où il entre je ne sais quel calme désespoir, fut son recours contre les angoisses de la mort; et c’est ainsi que sans se démentir, Henri Brulard l’épicurien vit approcher ses derniers jours.
Non pas sans un ressaut d'énergie. Après avoir passé par Genève pour consulter le docteur Prevost, il revint à Paris, le 8 novembre 1841. Il allait mieux : on le revit sur le boulevard, au Café Anglais ; il reprenait ses projets littéraires ; le 21 mars 1841, il écrivait au directeur de la Revue des Deux Mondes qu’il acceptait ses conditions, pour publier dans la revue d’abord, et ensuite en volumes, ses contes et ses romans à venir. Le 22 mars, à sept heures du soir, sur le trottoir de la rue Neuve des Capucines, devant la porte du ministère des Affaires étrangères, il tomba, frappé d’apoplexie. Il avait dit, un an plus tôt : « J’ai assez bien caché mon mal ; je trouve qu’il n'y a pas de ridicule à mourir dans la rue, quand on ne le fait pas exprès...» On le porta chez lui, c’est-à-dire à son hôtel ; il ne reprit pas connaissance, et mourut à deux heures du matin.
Colomb estima qu'il fallait faire les choses en règle, et prit soin qu’un service funèbre fût célébré, à l’église de l’Assomption. Pour Henri Beyle brülèrent les cierges, symboles de l’éternelle lumière ;
pour Henri Beyle retentirent les prières qui, du fond de l’abîme, crient vers le Seigneur ; son cercueil fut placé sous le signe de la croix.
Romain Colomb à M. Sutton Sharpe à Londres.
Monsieur,
J’ai appris hier par M. Mérimée votre présence à Paris. Si, dans vos promenades, vous vouliez visiter le dernier asile de notre pauvre ami, au cimetière Montmartre, vous trouveriez le petit monument sous lequel il repose au rond point de la Croix, quatrième ligne, numéro onze, avec l’épitaphe en italien composée par lui.
Veuillez bien agréer, Monsieur, l’assurance de mes sentiments les plus distingués,
R. Corows.
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