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La vie de Victor Hugo

iuix anciens cl aux }^ran<ls ccrivains, [xmr apprendre la propriété «les lerincs de c(»niprtraison. Victor llngo (|ui revenait de IVé([uenter les anciens, et cpii entendait malmener en lui le romantisme, dont on feij^nait de l'exclnre, profila de l'occasion, du prétexte, et répondit la lettre que Ton va lire.

Je le répète, je n'en retranche i-icii, malgré sa dimension, parce (pielle est instructive; parce qu'elle donne la mesure des dispositions de Victor Hugo pour la polémi(|ne; parce qu'elle est inconnue et (|ii"cllc doit li-onvcr sa place dans un complément des œuvres nationales du poète. C'est un manifeste (|ui, de l'école romanticjue, fait l'école du bon sens.

Je ne retranche même pas le passage où Victor Hugo, parlant de Chateaubriand, s'exprime avec une admiration (piil n'a plus retrouvée depuis, et loue tout cnscml)l(\ le chrétien, le royaliste et le libéral. Mais je n'ai pas besoin de chercher d'excuses à cette ardeur juvénile; elle est un acte d'opposition et j'oserai dire de courage. Chateaubriand venait de quitter le ministère, fièrement, en tournant [)onr longtemps le dos à la monarchie, et en disant adieu au roi qui mourait quehjues semaines après. Victor Hugo, religieux par sentiment, royaliste par éducation, libéral par tous les instincts vrais de sa nature, ne pouvait manquer de saluer le ministre chassé par la réaction, l'auteur du Génie du christianisme, renié des Jésuites, le libéral méconnu. 11 cria son nom dans ces pages et ce cri l'honora. Rien de plus n'est à expli(juer dans ce manifeste.

Il serait intéressant de savoir si, dès ce temps-là, Victor

Hugo n'avait pas dans la famille Bertin des affinités qui lui facilitèrent la publication de sa lettre dans les Débats. Quoi (|u"il en soit, Hoffman recevant du jeune poète, censuré par lui, cette réfutation courtoise, la transmit en rechignant au journal.

Moiisionr. ('crit-il à son réflacteur en chef, j'ai reçu de M. Victor Hugo l'invitation on plntôt l'ordre do faire insérer dans votre journal, une longue lettre où il prétend venger les romanli(|ues auxquels je n'ai fait aucune injure et surtoul ses nouvelles odes qu(^ je n'iii [mint maltraitées

On verra si vraiment Victor Hugo se départ des termes d'une demande polie et s'il intime un ordre. llolTman signait ses articles d'un Z.

Monsieur, de retour à Paris, après une absence de quelques jours, on me communi([ue l'article que vous avez bien voulu me consacrer danslo Joitriia/ des Débats du 14 juin; et j'éprouve le besoin de m'en entretenir avec vous-même. Je vous dois beaucoup de remerciements et permettez-iuoi d'ajouter (juebjues observations. C'est un hommage de véritable estime que je me plais à vous rendre, Monsieur. Vous n'êtes pas de ces avocats qui ne plaident qu'à la condition de n'être pas contredits, ni de ces athlètes qui s'arrogent les honneurs de la victoire, sans avoircourules chances du combat. Vous savez, plus que personne, qu'il est aisé d'avoir raison dans le monologue et vous serez cliarmé, en me vovant réclamer la parole après vous, de voir que je n'ai pas au moins oublié le précepte classi(iue qui veut que chacun parle à son tour : Amant alterna Camœnee.

Vous ne pensez pas. Monsieur, que ce soit un sentiment d'aniour- ])ropre blessé qui me fasse élever iii la voix. .l'ai cru apercevoir dans

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Nolrc ui'ticI(M|U('li|iK's erreurs s|i(''ciciis('s i|ni, jiccré(lilées|iar un joiiiiial célèbre et [lai' iiii crili(jiie (lisliiij;iié, poufraienl, dans I élal actuel de notre littérature, avoir de fâcheux l'ésultals. Kn vous les signalant avec franciiisi'. je uie crois uiu |iar uu senliruciil |ilii^ ikiIiIc i|ue rintérèl |)ersonn(d. D'ailleurs, je n'ai jamais couipris à (pioi hou l'aire sa pi'opre apolofiie. Est-ce (|ui' Ton |)eul se servir de bouclier à s(jinu'MUe? Soyez convaincu, au couti'airo, Monsieur, (jue je suis confus de la part d'élo-îcs dont vous nw gratifiez el reconnaissant de vos crili(|ues exprimées avec celte urbanité toute frant-aisc qui donne de ht douceur à la sévérilé uièiue el (|ui esl uni' ilrs j^iàces pailiciilières de V(jtre esprit.

Cependant. Monsieur, soullre/, (|u'a\aul d'arriver à la partie priiici[)ale de votre article où je ne joue (pi'uu l'ôlo secondaire, je réponde à (|uelquos oi)servatious transitoires (|ui me concornent directement. Je suivrai en cola l'ordre de discussion indicjué par vous-même. Vous dites que de ce que Boileaii a fait, dans une ode, tirer le canon par dix mille vaillants Alcides, }f. Victor IIuijo en conclut i/u'on peut justifier cent autres anachronismes. Permettez-moi de vous faire observer que je conclus précisément le contraire. Veuillez i-elii'e la note placée en tète de ces nouvelles odes, pages "li) ot suivantes, et vous verrez que V anachronisme do IJoilcau et les cent autres a/i'ulironismes, n'y sont cités que comme fautes de f/oùt; co qui seiait une étrange façon de les justifier. N'i'st-ce pas vous plut()t. Monsieur, ([ui essayez de juslilier la locution bizarre de lîoileau? .le n'en veux tirer d'auti-e vengeance que de vous citer les quatri' vers dont vous prenez la défense :

Dix mille vaillants Aliidcs Los lionlaiit de toutes paris D'oelairs au loin hoiiiicidos, t'ont pétiller les reniparts.

KraiH'iieuieul, Monsieur, ce ipialraiii sous moulic-l-il d/.r mille ciinonnters ^\\v les remparts de .Namur.' Admirons l'excellent poète du Lutrin, mais non pas juscjue dans ses verrues, comme dit .Montaigne.

Vous commettez une autre erreur, certainement involontaire, en commentant cotte proposition toute simple : Le vrai tuh-n/ rcjarde

avec raison les règles, co)ntne la innite quil ne faut jamais franc/iir, et non comme le sentier qu'il faut toujours suivre. Vous dôclarez ne pas comprendre cette phrase, et vous la traduisez ainsi : Dire à an homme : Vous ne dépasserez pas la frontière de France, c est absolument cotnme si on lai disait : Vous ne voxjagerez qu'en France. Sans doute. Monsieur, mais donneriez-vous à cet liomme la même latitude si vous lui disiez : Vous suivrez toujours la frontière de France ? Or, c'est là véritablement la traduction de ma pensée. Un exemple vous la rendi'a plus sensible encore : l'abbé Daubignac se bornait à suivre les règles ; Racine à ne pas les enfreindre.

En nous accordant (ce ({ui est beaucoup, ce (jui est tout, même) (jiic la littérature, dite romantique, est l'expression de la société nouvelle,\o\\^-dy)\\h'n\\K^ cMx^ définition ne dériderait rien et vous dites : Dans le second siècle de l'ère chrétienne, Rome offrait une société nouvelle et bien des gens faisaient en faveur de Lucain, de Sénèque et de Pline le jeune, les mêmes raisonnements que l'on fuit aujourd'hui en faveur de Shakespeare, de Caldéron et de Schiller.

Il ne manque à ce parallèle que d'être réellement un parallèle. Lucain, Sénè(]ue e( Pline le jeune, tous trois romains du ni" siècle, représentaient parl'aileineiil la société dr leur Iciiips e( de leur jiays, mais pouvez-vous sérieusement. Monsieur, nous oll'rir l'anglais Siiakespeare, l'espagnol Caldéron, l'allemand Schiller, les deux premiers appartenant (si ma mémoire est bonne) au xvi" siècle et le dernier à la fin du xvui" siècle, comme exprimant la société de la France au xix'" siècle? Pernu-tlcz-inoi de penser, Monsieur, ([u'un esprit aussi judicieux que Je vôtre n'a pu commettre naïvement une pareille inconséquence, et que si vous avez cité ces noms étrangers, c'est (pie vous avez reculé devant les noms illustres dont s'honorent notre épo([ue et notre pavs, surtout di'\;inl celui du i;rand homme, qui, non content d'avoir, dans le Génie du christianisme ivAcé les préceptes de la poésie nouvelle, en a donné, dans ses Martyrs, le plus magnifique exemple; généreux écrivain ({n'ont trouvé tour à tour fidide en li'ur temps de péril, la Religion, la Monai'(diie et la Liberté, les trois grandes nécessités d'un grand peuple.

Pardonnez-moi, ^buisieur. de n'avoir |)U résister au désir de taire

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(MilciKlrc, à ce iioldc fiinycii, une voix amie au jour de sa disgrAcc. J(> poursuis uoli'c discussion, cl sans altachor aux doux ou trois paragraplu's (|ui sui\i'iil ]Ai\< criin|MirlaMcr (|iii' \ons ne |pai'aissi'/, leur en diuiiicr vous-uir'inc, |i' M)US (Iriiiaiidciai ('('ix-ndaMl , ce i|iic \(>us cnlciidc/. par CCS mois r.iicUinit riuntiii/niiir, apiiliquT's à Shakespeare. Dans les discussions, une délinilion nu uni! jamais, .i'aii'ive à la consi''i|iicncc (|uc \ous en lirez, conséquence dont le di'v clii|ipenient forme la partie principale de voire ingénieux arli( le.

Il Ht/ a donc^ dites-vous, que le style qui puisse nous fournir une li(jne de démnrcution (entre le classique et le romantique), .le prends iicle de cet aveu. Ainsi tombent toutes ces accusations banales, dirigées conti'c les aul(Mirs conlemporains sur le clioix de leurs suiels, rirréi^ularitr- (!<■ leurs compositions, etc. Ils ne dillèrcnt des classiques, (|ue pal' le sli/lr. voilà (|ui est solennellement établi. Voyons maintenant de ([uelle nature est la ditVérence. Vous reprenez : C'est ici que je rappellerai lu phrase déjà citée de M. Victor Hugo : Sous le monde réel il existe un monde idéal. Cela est vrai, nniis ce n'est qu'à travers le prisme du monde réel que nous pouvons apercevoir le monde idéal, ce n'est qu'à l'aide des réalités que nous pouvons concevoir les abstractions à merveille! Mon idée ne saurait <Mre mieux développée;

pei'meltez-moi de la rétablir en enliei-: " Sous le monde réel il existe un monde idéal qui se montre resplendissant à l'u-il de ceux (|Ui' des méditations };raves ont accoutimic à voir dans les choses plus i|ue des choses. » IJemarcpiez. Alonsieui-. comme ces expressions : il e.nsic sous U' monde l'éel... \oii' rA/z/v les choses, s'accordent coniplèlenienl avec les vôtres, (lomnie nous nous accoi'dims bien! Coninie notre pensée est bien la même! J(^ continue de vous citer : Les class/qurs ont liicn senti cette vérité que les romantiques ne rrulcnt point reconnaître. Ici, il me semble (|ue je rêve et j'aurais besoin de Iniis les points d'exclamation dont on dit ces pauvres romantiques ^i prodigues.

(^.omment ! Monsieur, les romantiques ne veulent pas recoinuiifre une vérité (|ui est proclamée dans tous leurs écrits, \nie vérité (|ui se trouve implicitement renfermée dans la phrase même (|ue vous citez? Voyt'z un peu. si cela (''(ail, (|nel deiin'' de l'olic cl de puissance il faudrait sup|)oser aux romaidi([ues? Selon vous, la principale di/fé-

rence qui existe entre les deux genres consiste en ce tjue les classiques prennent leurs modèles, leurs formes et leurs couleurs duns la nature, dans le monde réel et sensible, tandis que les romantiques les cherchent dans le monde idéal et fantastique. Des formes et des couleurs appartiennent nécessairement à des objets physiques. Indiquez-moi donc, Monsieur, quel moyen ces heureux rowia«//(^«es emploient pour trouver (les formes et des couleurs dans le monde idéal, c'est-à-dire des choses matérielles dans \(\ monde immatériel. CiMunu-nt ont-ils fait pour découvrir la couleur de la pensée, la. forme de la rêverie? Ne leur a-t-il pas fallu la loulc-jiuissance du Créateur pour tirer des corps d'un monde où il n'existe pas de corps?... Mais une chose m'embarrasse : ces formes, ces couleurs, ces corps, une fois trouvés au pays des abstractions, appartiennent nécessairement, en leur ([ualité de corps, au monde physique; c'est donc au monde ])hysiqiie que les romantiques ont en définitive emprunté leurs formes et leurs couleurs; or, comme suivant votre délinition, on ne peut emprunter de formes et de couleurs au monde réel sans être classique, les romantiques sont donc des classiques!... Voilà, Monsieur, où nous a condiiils un cercle vicieux. Souffrez que je vous le dise, la littérature romantique, d'après voire distinction, serait une littérature impossible; aucune langue humaine ne saurait l'exprimer.

11 n'esl pas j)his donné avix l'omantiipies (|u"aux classiques de concevoir le monde idéal, abstraction faite du monde réel. Vous avez parfaitement raison de dire (jue toutes les affections morales, toutes les facultés intellectuelles ne peuvent se représenter à l'esprit que par des images, par des expressions empruntées au physicpie ; que les mots mêmes qui expriment des abstractions sont tirés de l'ordre matériel.

Les images sont le fondement de tout langage humain, et il sérail aussi difficile de parler sans images que de j)eindre sans couleurs. Nous ne pouvons concevoir que selon ce que nous avons vu, et nous ne saurions inventer des formes imaginaires qui ne fussent le résultai de quelque combinaison des formes réelles. Le travail simultané de la |»ensée et de la parole est une traduction perpétuelle des réalités en abstractions et des abstractions en réalité. Lu un mot, sans les images du monde réel, non seulement une littérature, mais même une langue

LES AXNl'ES DE BATAILLE. iO'A

ne -^iiiiMil se rornii'i' : (■"csl ce (iii'ii déx rl<p|)|)r', il:iiis les vers sni\;iiils. nu Miilriir iliiiil la |iiii''sii- \()iis |)laii'ii ci'i'laini'iiiciil niiciiv i|iii' ma |ii'ris(> :

Des socic^tés lenipnrcllps

Le premier lien esl la vulx,

(Jii'on divers sens riidniiiie ;i snn l'Iiiiix

Modido et tli'cliil pour- elles;

Sif^iies coinimiiis et naturels

Oi'i les ilmes incorporelles

Se tracent aux sens cipr|i(irels.

Mais, [)oiir peindre ;i l'inteilii/enee Leurs Ininialcj it-ls objets.

Ces signes, à l'erreur sujels, Ont besoin de son indulgence ; Kl dans leurs sci-ours impuissants Nous sentons toujours l'indigenco Du minisicie de nos sons.

Le fameux clianlrc d'Ionie

Trouva dans ses tableaux heureux

Le secret d'i'tablii- entre eux

Une mutuelle harmonie;

Kt ce commerce leur apprit

L'art inventé par Iranie

tir peindre l'esprit par l'cspril.

Lopoofo (|iii ini' |)r(M(Mci sdii aiiloril(^ostcprtaiiiriii('iil beaucoup plus lianli i|ii(' moi. (le n'est poiii-laiil pdiiil un i'uuianli(|n(', c'est /r (jrand Li/ri(jiir .loaii-lîaptislo Rousseau lui-même qui s'exprime ainsi dans son oile sur les (li\inili''s politiques auxqneli(>s il consacre cette définilion :

Ces déit(''s d'adoption, Synonymes de la pensée, Symboles de l'abstracliou.

Votre distinction. Monsieur, n'alxmlit donc qu'à faire des ronianti(|ues d'/nrenfio» ci si ou l'adoptait, il faudrait se bornera dire : « La |»i'incipale dilférence entre les deux jj;enres, consiste en ce que les classiques existent et (|ue les ronianti(|iu's n'existent pas. » Cela serait beaucoup plus court: mais il faudrait eommencer par nous ranger tous dans les abstractions, sauf à nous |)lacer |iarnii celles (jui ont des formes et des coittr^irs.

Après avoir ilrtniit vos raison nomcnts par des raisonnements, me pormettri'z-voiis, Monsieur, d'attaquer vos exemples par des exemples?

Vous avez choisi, .Alousieur, pour rendre votre démonstratiou plus sensible, (|uel<|ues expressions qui vous paraissent caractériser essentiellement le genre romantique et c'est à moi que vous avez t'ait l'iionneur de les emprunter. Ayant depuis assez longtemps co'a nouvelles odes entre les mains, je dois supposer que vous n'avez pas pris vos exemples au hasard, et que les locutions que vous citez sont celles qui vous ont [lani représenter plus fidèlement les défauts particuliers à l'école nouvelle. Or, Monsieur, si ces locutions, qui vous semblent spécialement romantiques, ont par hasard une foule de types et d'équivalents chez les auteurs classiques, ne faudra-t-il pas en conclure que la dilTérence que vous avez voulu étai)lir par des exemples, entre les deux genres, n'est pas moins illusoire que celle que vous avez indiquée par des raisonnements aussi spirituels qu'erronés? C'est ce (pie nous allons examiner.

Selon vous, les anciens et les grands écrivains modernes ont toujours parlé aux sens pour émouvoir l'esprit. Ils ne vous ont pas montré des robes de vapeur... Je vous arrête ici, Monsieui' : Horace nous représente Apollon.

Nubf» candentes humeros aniii-lus.

Or, quand on est revêtu d'un nuage, ne porte-t-on pas une robe de vapeur? — « Ils n'ont pas, continuez-vous, donné à im Dieu le mystère pour vêlement. » Je ne vous dirai pas que cette expression est littéralement empruntée à la Bible. La Bible n'est-elle pas un peu ronumtique? Mais je vous demanderai en quoi cette locution vous semble vicieuse. C'est, medirez-vous, parce qu'une idée abstraite, le mystère, y est immédiatement associée à une image physique, le vêlement. Eh bien, Monsieur, ce genre d'alliance de mots qui vous paraît si exclusivement romantique, se retrouve à cha([ue instant chez » les anciens et les grands écrivains modernes ".Virgile, dans sa belle peinture de V Antre des cyclopes, nous représente les compagnons de Vulcain occupés à mêler, pour forger la foudre, trois rayons de pluie et le Bruit, trois rayons de pomme et la Peur. Voilà certainement une singulière t'ii^ion

ij:s anni'ks de ratai lu:. io:;

(|p rt^alités ol (rahsliiu-fioiis, et ce n'est cerlaiiicmi'iil pas du lioal rniiinutiqun i\\\o les evelopes de Virfjile tiemieiil le secret de celle eoin- |iiisitinii. où il neiifie pas moins d'élémeids métapliysi(|iies que d'élriiii'iil> ehiiuiiiiii's. Horace iimis montre égaleim'iil l'alla-- apprêtant loiil à la t'ois AO/J ctistjtte, smi vijidr, .son char l'I sa raijr... rarnisi/i/r ri /v//y/V/// />///•<■// (ode XV, iiv. I); ailleurs il eliarj;e les vents de porter dans la nu'r de Crète {creticuin mare) ses craintes el sa tristesse (tristitiam et metus). Ici il engage ses amis à rhassrr leurs soucis par le riii [vino pellilr curas), et de celle roinanliiiiie alliance de mots est né le vieux proverbe, nni/cr srs chagrins dans la hoiitcilh'. Plus loin, c'est Vénus plaçant sons des yoz/ys linirniii [jaijo ahrni-a) des esprits inégaux {impares animos). ou les colères [Ir/sles irae) frap- /lan/ l'airain arec p/as de furear (fui' ne (r frajiju'nt les carijhanles. Les exemples de ces sortes d'alliances de mots se présenteront en foule chez les classi([ues. .Monsiein-. Toutefois resserré par l'espace, je ne veux \A\\s citer (|ue (in(d(iues e\em|)les décisifs. Vous aflirme/ (|ue les classiques, soigneux de ne jamais lier les alisliMclioii> an\ réalilés, n'auraient pas donné à un IHcn le mystère \w\\r vêtement ;mii\^. .Monsieur, ils ont donné la justice cl la vérité pour fondement à son trône. (.I.-IJ. Rousseau, ode XL livre li.et. par consé(|uent. ils ont appuyé une réalité, le trône, sur deux al)stiacliiin>. la jiistii i- cl la ci'rité. Antres exemples : Horace a dit. ode XXX. ii\ . III :

Virtute mr invnlvn nwa {Je m'enveloppe c/r mu vertu . Jean-Baptiste a dil (livre IV, ode X) :

Pour soiivci;iiii iiK'rile un ne itiMiiamli' aux hoiiuufts Qii"uii vice coiiii>l;iisaiil il'' grâce rcviMu.

Or. .Monsieur, i|u;ind Horace fait di- la vertu une enveli)|(|>e el Rousseau des grâces un y^'A'//*/'///, n'eni[iloie-t-on pas précisément la même ligure, eu applicpianl la même expression au mystère qui est une alisiraction, comme les mots i/râce et vertu?

Un esprit aussi distingué que le vôtre, Monsieur, lorsqu'on lui signale une erreur, la répare en s'empressant de la reconnaître. Je ne pousserai donc pas plus loin cette démonstration déjà peut-être trop évidente. J'aurais pu emi)runter aux classiqui-s des exemples bien au-

trement singuliers de celte locution dont les écrivains romantique f; usent avec plus de modération. J'aurais pu vous montrer dans J.-B. Rousseau le superbe enflé de splendeur (livre I. ode I") ; des sifflements qui sont des trompettes (cantate XIII). J'aurais pu vous faire voir, dans Horace, un amant blessant des baisers que Vénus a imbus de la cinquième partie de son nectar, lœdemens oscula quœ Venus qiiintâ parte sui nectaris imbuit (livre I, ode XIII). J'aurais pu vous citer cette strophe :

Si tii voyais un adultère.

C'était lui que tu consultais; Tu respirais le caractère Du voleur que tu fréquentais; Ta bourse ubondait en malice.

Et ton cœur, pi'lri d'artifice, Contre ton frère encouragé, S'applaudissait du précipice Où ta faute l'avait plongé.

Cette seule stiophe présente delà locution, prétendue romantique, quatre exemples sur lesquels vous me dispenserez d'émettre mon opinion. J'aurais pu vous indiquer également dans le même poète des regards qui font naufrage contre un sourire (cantate X), ou une vertu de Falerne enluminée, comme dans la strophe que voici :

La vertu du vieux Caton, Chez les Romains tant prônée, Était souvent, nous dit-on, I)i' Falerne eidiimitlc'r.

Toujours ces sages hagards, .Maigres, hideux et blafards, Sont souillés de quoique opprobre, Et du premier des Césars L'assassin fut homme sobre.

Encore une fois, Monsieur, le poète qui se permet tant de licences n'est point un de ces romantiques réprouvés ; c'est un des auteurs pour lesquels les classi(|ues professent ajuste titre le plus profond respect : c'est J.-B. Rousseau. A ce nom il ne faut rien ajouter.

Terminons par deux ou trois observations secondaires. Parce que Homère a donné une chaîne d'or à Jupiter, vous paraissez nous faire

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lin tori ili' ce i|ur lions i>ni|>l()y()ns l'e.v/Jir/^v, Vimmrns/ti^, Ylnfîni, pour |H;in(ln' la divinil.-. l'ii mol di' ir'ponsc suflini : nuliv Dii'n n'est pas Jn|til(>r; c'i'sl cclni (jnc rKcrilurc nous rcpivsiMili- r/t'i-iir/ A in/iin. Il ne (lépiMul pas (If nous lie le clianj^cr, ft (l'ailii'iii-. pciilrliv y a-l-il <l<lit {^ranilour dans ces mots t'k-nicl et //////(/.

VoKS ili/i-s i/iif (Iniis 1rs écrits /es plus fnnlnsliqurs, iliiiis 1rs lustoircs (h- (/rnirs ri de roules île fres, on relrotive In preuve de lu prépondérance du phijsitjue sur l'abstraclion. lous les prodiges ijur les conteurs ceulent opérer se font toujours pur des moyem matériels. C'est une poudre merveilleuse, c'est un rameau de verveine, r'rst un talisman, c'est une bufjuette. Cependant. iMonsiour, punr exprimer un pouvoir maj^Kiue, Horace a dit : Diriperc lumim versibus possum meis. Je puis arracher la hiur avec mes vers. Des vers ne sont pa- un nWyAphijsique et matériel.

Kniin, .Monsieur, je j)ourniisjuslilier. pai- des é(|iiivaleiits classi(|ues, les diverses phrases prétendues romantiques ([uc vous m'empruntez, les couratjrs ne m'aiipartiennenl pas ; J.-B. a dit dans son ode à M. le comte de Luc :

Puissent-ils aiimllir vos superbes courages!

Et si les coiiruf/es sont classiques, pourquoi les f,-loires ne le seraientelles pas? Les cours/ers du soleil qui /irnaissrnt sous l'onde soiiore ^ovincwl reveudiipu's par Ovide. Le passé traîné daa^l'avmir est une expression dont le type se retrouve dans le traditur dies. ode d'Horace. La tiudité parée est la nuditas ornata de saint Augustin, etc., etc. En un mot, toutes ces beautés germaniques, comme vous les api)elez, ne sont pas qermaniqucs, et peuvent ne pas être non i)lus des beautés.

11 faut conclure. Monsieur, et voici ma conclusion. Vous convenez poiliveuieiil (|iril n'existe entre les genres classique el romantique de dilïércnc.Miiie dan- le -tyle. el vous établissez celle dilVéïvnce par des exempl<-s(|ui vouspaiaisseiil caractéristiques. J'ai eu llioimeurde vous prouver que les locutions dans lesquelles vous trouvez tout le romaniLsme ont été au moins aussi fréquemment employées par les classiques anciens et modernes que par les écrivains contemporains : or, comme dansces locutions résidait spécialement votre distinction entre les deux lïenres, celte distinction tombe d'elle-même ; et il suit de là, toujours

d'après votre système, qu'il n'existe aucune difFérence réelle entre les deux genres, puisque la seule que vous reconnaissez, celle du style, s'est complètement évanouie. Permettez-moi de vous remercier de ce résultat.

dette lettre est longue, Monsieur; je pourrais dire avec un fameux écrivain : Je n ai pas eit le temps dètre court. Pressé par le temps et par l'espace, obligé le plus souvent de citer de mémoire, je vous laisse à juger du degré (l'éNldeiu'c que j'aurais jH^oduil. si j'avais eu votre érudition profonde el V(jtre ingénieux talent. Sûr de votre loyauté, c'est à vous que je m'adresse pour obtenir l'insertion de cette réponse dans \c Journal des Débats. Venez vous-même m'ouvrir la porte de l'arène où je me présente pour vous combattre, avec plus de confiance en vous qu'en moi-même. Méritez de ma part encore celte reconnaissance et faites que mes paroles aient au moins la même publicité que les vôtres, puisqu'elles ne peuvent avoir la même autoi'ité.

J'ai l'honneur d'être. Monsieur, avec nue baute estime. Monsieur, votre Iri's liumble et très obéissant sei'vitenr.

Victoh-Marie IIIGO.

Je n'ai pas voulu interrompre cette citation par des commentaires, et j'ai laissé au lecteur le soin de reniar- ([uer l'ironie de cette déférence continue, lapplicatiou constante à citer les vers de J.-B. Rousseau.

IIolTman répliqua, mais pauvrement. Il discuta sur les nucKjes opposés aux vapeurs, et prélendit qu'on pouvait asseoir des dieux sur des nuages, mais que les vapeurs ne présentaient pas un siège aussi solide. Victor Hugo ne s'occupa plus de lui.

Est-ce l'idée de ce manileslo qui lui conseilla celui de Cromwell? Je l'ignore. Je suis étonné, en tout cas, cjuil n'ait jamais réimprimé, soit en préface, soit dans des re-

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ciicils «le [)i't»si', (•(> |)a<fcs vigoureuses cl suMiles «[iii lui liiiil o-raiid lioimciir. rciil-clre vaiil-il mieux (|ii'elles soient recueillies et rééditées par un liiiiiihle disciple cl déposées connue une palme de plus sur le lomlicaii du Panthéon.

En 18^5, Victor Hugo ne publia ni rdiiiaii nouveau ni volume de poésie. Le "29 avril de cette année, il fut nommé chevalier de Légion d'honneur, eu même temps que Lamartine, par un décret spécial. Le nouveau roi scellait la Iraternilé des deux poètes, et les invitait en même temps à son sacre. M'"" de Staël a dit, qu'en France, l'esprit est une dignité. Lamartine et Victor Hugo étaient conviés, comme grands dignitaires, à cette dernière fête de la dernière royauté de droit divin.

Ils composèrent l'un et l'autre leur Clunit du sarrr. Il fallait bien que les deux grands poêles missent des vers sur l'album tendu par Dieu.

J'ai entendu Victor Hugo, non pas renier cette œuvre, car il ne renia jamais rien, mais s'en servir comme d'un point de comparaison, pour établir la difïérence entre lui et Lamartine.

Je ne sais plus (|ui avait écrit ou avait dit (jne, des deux poètes, Victor Hugo était le matérialiste et Lamar-

tine le spiritiialiste. Victor Hugo, parlant de ce reproche, me dit :

« Au fond, cette distinction est vaine; mais si elle valait la peine qu'on la réfutât, je prouverais que j'ai plus de tendance à idéaliser la matière, et que Lamartine, en revanche, tend à matérialiser les idées. Tenez, nous avons fait un jour la même besogne, le Chant du sacre, et, par parenthèses, ajoutait bonnement Victor Hugo, ce n'est pas ce que nous avons fait de mieux, chacun dans notre œuvre. Mais voyez comme le procédé est différent! Je ne me sers du spectacle et du cérémonial que pour invoquer le génie de la France. Je fais défiler des ombres pour ainsi dire, celle de Clovis en tète. Lamartine fait défiler des hommes et les peint, Reggio, Bellune, Albufera, Moncey...Le sacre a été pour moi le prétexte d'une ode, Lamartine en a fait réellement un poème. »

Je ne contredis pas Victor Hugo, et je ne trouvais pas d'ailleurs qu'il v eût un paradoxe dans son assertion.

Lamartine, en effet, que la nature éblouit, a en retour des visions obstinées et précises de la nature, quand il se trouve en présence des idées ; tandis que Victor Hugo, plus pittoresque, voyant mieux le monde réel, le décrivant avec une couleur vraie, vibrante, le transfigure toujours.

La différence au surplus ne valait pas, ainsi que le pensait Victor Hugo, qu'on s'y arrêtât. On reste bien peu matérialiste, quand on est un grand poète, et pour émouvoir, il faut bien, comme Victor Hugo encore l'a très magistralement expliqué, dans sa lettre à Hoffman, donner un reflet visible, saisissable à la pensée. Le plus ou moins

LES AN M'. ES DE BATAILLE. lll

111' fiiil lien an irsullat, ([uand le résultat est suLliine. .le n'ai cité cette anecdolc (juc pour prouver le peu (limporlanee au fond <pn' Victor llii^o allacliail au Chant (In siirrc. Laïuai-line. (|iii, à cause de la slrophe sur les dOrléans,sur le criiue do IMiilippe-Eiiîalilr, avait éprouvé (juelques contrariétés, n'cnt pas défendu non plus son

poème.

Quehpie temps après le sacre, Victor Hugo et Charles Nodier allèrent rendre visite à Lamartine, à Saint-Point, en se rendant en Suisse avec leurs familles. L'impression de Victor Hugo se retrouve dans le récit fait par un trmoin (le sa vie. Ils furent reçus par Lamartine avec une humeur cordiale et charmante; mais ils sourirent (hi cliàteau qu'ils avaient rêvé et qui n'était (iiiiiiic vieille maison provinciale. Lamartine la voyait helle, comni(> il vouhiil qu'elle fût. Victor Hugo, avec son sentiment d'artiste, la voyait comme elle était.

A ce propos, puis(|ue nous faisons halte chez Lamartine, je dirai qu'avec hi prétention d'être un calculateur méconnu, il avait l'illusion de se croir(> un constructeur de premier ordre.

Il avait, dans la dernière période de sa vie, ajouté une terrasse et une tourelle en pierre au vieux manoir badigeonné. Il était très fier de sa bâtisse, et me les montrant, avec une joie pareille à celle (ju'il éprouvait devant ses vignes :

— Quand je n'y serai plus, nie dil-il. on viendra peutêtre encore visiter Saint-l*oint, par curiosité vague, comme on visite les châteaux. On ne se souviendra plus de mes

vers, mais en voyant ma tour on dii*a : Comme cet hommelà savait bâtir !

Il n'y avait pas moyen de se moquer de lui en dedans, quand il débitait ces folies. On le savait si plein d'illusions, et il mêlait souvent une ironie si fine à sa bonhomie !

Quoi qu'il en soit du manoir, l'hôte avait la grâce même de l'hospitalité. Il montrait, quarante ans après la visite, l'arbre sous lequel il s'était assis avec Victor Hugo, de même qu'un jour à Milly, me faisant entrer dans une chambre très simple, il me disait :

— C'est ici qu'Edgar Quinel a commencé Ahasvérus. Et il rayonnait d'orgueil.

Voici comment, dans le second volume de ses Entretiens, il raconte cette visite de Victor Hugo et de Charles Nodier.

«Je vis descendre par les rudes sentiers, en face de ma fenêtre, à travers les châtaigniers, une caravane de voyageurs, hommes, femmes et enfants, les uns à pied, les autres sur des mules au pied réfléehi, comme dit le poète. Bientôt la caravane eut atteint le pied sablonneux des montagnes, gagné le ruisseau, traversé les prés et regravi le mamelon du château. C'était Victor Hugo et Charles Nodier, suivis de leurs charmantes jeunes femmes et de leurs beaux enfants. Ils venaient me demander l'hospitalité de quelques jours en allant en Suisse

« Pendant que les femmes et les enfants jouaient dans le verger, nous goûtâmes, Hugo, Nodier et moi, l'ivresse des bois, le frisson du vent, la fraîcheur des sources, les

ij:s an.m':i:s di: i'.ataillk. ii.-}

silences di- In \;ill(''i', le hiillnitieiiieiit des vei's liiliii-s (|iii (loi'iiiaieni l'I (|ui eliaiilMieiil en i'(~'\Mnl en nous, eoniine les enlanlN de^ i\f\\\ jeunes niei-es sur lenrs genoux.

« La eaiavane j)()éli(|ne i-epril sa loiile vei's les Alpes, .le la vis dis|)ai-aili'e derrièie la montagne. Depuis eeUe halle nous sommes reslés amis, en dépil des syslèmes, des opinidns, des révolutions, des [)olili([iies diverses. »

Lamartine avait raison, cl léelio de son ('(êur u toiijonis viliré dans le eœur de Vielor llnyo. Il est inléressanl de voir (|n"ils se sont souvenus en même temps de ce voyaiçe, de cette halte heureuse.

liiKj .l(i)'!/(tl [)arnl an mois de janvier lH'2(i. .lai dit comment ce roman lut le résnilal dune i>at>eiire ; comment il avait été écrit en IHIH, cpiand \ ieloi- llut>o avait par consé(pienl 16 ans. La première version fut publiée dans le (li)nsffi'(i(i'in', puis l'auteur remania le manuscrit, allongea le conte et en lit un roman un peu plus compact. La erificiue l'ut bienveillante pour cette œuvre, sans se méprendre à rintention de l'auteur et sans croire (juil ne pouvait ([ue cela; bien (pie je sois de ceux qui trouvent à ce livre une jeunesse d'émotion, une vaillance d'amour, un sentiment héroïque (jui le protègent contre l'oubli. Seulement après Xotrc-Danw de l'iiris, après les MisérahU's, il l'an! bien convenir L\\ie liiuj Juryul n'est que la promesse des chels-d'œuvre, sans être déjà un chef-d'œuvre.

.\ la lin de l'année 18;2G parut un troisième volume iVOdcs avec ladjonelion du mot Ballades dans le titre, .le n'ai pas à |»arler de ce volume qui commence à mêler à l'émotion poétique l'émotion paternelle. L'accent lyrique

qui deviendra une effusion si touchante dans les Feuilles d'automne, commence à s'attendrir et pour la première fois le sourire qui va illuminer tant de pages, tant de scènes, tant de livres, se lève comme une aurore.

Oui. co front, ce sourire et cette fraîche joue.

C'est bien l'enfant qui pleure et joue

Et qu'un esprit du ciel défend.

De ses doux traits, ravis à la sainte |iluilange.

C'est bien le délicat mélange.

Poète, j'y crois voir un ange,

Père, j'y trouve mon enfant.

Désormais un rayon de plus s'allume dans l'auréole, un rayon qui ne s'éteindra pas. La mort aura beau vouloir étouffer ce sourire, il survivra aux bouches raidies et jusqu'à la fin de sa longue existence, le père, accablé mais non désabusé, verra, comme un feu follet sur les tombes, voleter et briller ce sourire ineffable que le sort enfin lui a permis de retrouver vivant sur la bouche de ses petits enfants.

Ce volume à' Odes et ballades fut l'occasion pour Sainte-Beuve de grands articles dans le Globe, qui sont l'inauguration de sa carrière de critique et qui furent le prétexte de sa liaison avec Victor Hugo.

L'année de 18*27 est une double date glorieuse pour Victor Hugo; il publia en brochure VOde à la- colonne et il fit paraître Cromwell avec une préface retentissante, signifiée comme un manifeste de guerre à l'école classique qu'on devrait bien plutôt appeler l'école de la routine.

La ffuerre littéraire avait commencé très vive contre le

LES ANNÉES DE BATAILLE. Ho

ifiiuc iKiclc; cllf M' coiiiplifliiii loiil à coiii) ilc la Imciir (k's rovalislt's, étonnés cl sriiiicUilisés ik' i-c (lu'iiiic (|ueslidii lie palriolisiiic imiI prévalu sur st-s aflinilés royalistes.

Il ol l)ioii certain, (iimi ([u'cii [luisscnl dire les gens qui jti't'uiu'ul |>()ur un senlinient (•hevaieres(jue l'instinct (le la (Icjniesticité, iiuc \ ictor Hugo se dchatlail dans son frac de ,lac()i)ile, cl ([iie des poussées fières l'invitaient à l'ouipre avec ce jeune passé imposé par sa jeunesse.

Il n'en rougit pas; mais (juand l'indignation le saisit à propos d'une insulte faite à la France militaire, il hondit, et. avec uiu' douleur que faisait vibrer la colère, il somma les rovalislcs de veiller avec un soin aussi jaloux sur la colonne que sur la statue de Henri IN .

Voici le fait (pii provo(|ua cette pièce admirable. L'andjassadeur d'.Vulriche donna une fêle au mois de février IH^II . Les maréchaux de France s'y présentèrent. L'huissier, (jui avait reçu la consigne, au lieu de les annoncer sous les noms de nobles que leur avait décernés Napoléon, en consacrant leurs exploits, selon sa manière, les annonça sous leurs noms de famille et de

soldat.

Dans la circonstance, de la part d'un diidoniate autrichien, ce changement était une insulte, autorisée, il est vrai, secrètement par la Cour de France; mais, pour cela même, d'autant pln■^ iiritante.

Victoi- lluii-d ne permit |)as (pi'on souflletiit l'armée. liU de soldai, il se tourna vers la gloire paternelle et

VOde à la colonne fut la réplique à ce défi de l'Aulriche. 11 lui disait :

Que rAutiiche, en rampant, de nœuds nous environne, Les deux géants de France ont foulé sa couronne. L'histoire, qui des temps ouvre le Panthéon. Montre empreints aux deux fronts du vautour d'Allemagne,

La sandale de Charlemagne,

L'éperon de Napoléon.

II n'oubliait pas ses sentiments de la veille. Je le répète, il n'a jamais renié une conviction, mais ce grand patriote disait avec autant de raison que d'éloquence :

Contre une injun' ici tout s'unit, tout se lève, Tout s'arme et la Vendée aiguisera son glaive

Sur la iiiiTi'i' de Waterloo!

Pour enrégimenter les royalistes dans cette ligue des patriotes, il leur disait en leur montrant la colonne. qu'ils avaient essayé de déboulonner.

Au hronze de Henri mou orgueil te marie, .l'aime à vous voirions deux, honneur de la patrie. Immortels, dominant nos trouhles passagers, Sortir, signes jumeaux d'amour et de colère,

Lui, de l'épargne populaire.

Toi. des arsenaux étrangers.

II est impossible de mieux penser, et ce tressaillement d'une jeune conscience aurait dii convertir la Erance. On feignit de croire et de dire dans certains journaux que le roi avait été très affligé de cet incident. .Mais avait-il rien fait pour l'empêcher? Eit-il quelque chose pour en exiger une réparation ?

LES AN NT. ES DE BATAILLE. ht

Victor lliiiro seul viMij^cii la dii^iiitr Iraiiçaisc. Les ullra ruroiil l'xaspéirs, ol depuis lors eeii\ i|iii nOiil pas .lOpiuion liiciil Mil i^riel' à Victor llii.^o d'avoir, ee jour-là. élari-i son coMir pour \ l'aire tenir deu\ ndij^ions (pi'il erovaii coiicilialdcs. Il lui liiculôl désabusé.

Croniircll, eelte peiutui-e éueryiipie el couiiipie de l'hypocrisie, permit aux liypoeriles de se ^ali^laire. Les vers, depuis (piil v mêlait un sentiment liunuiin, universel, cl un sentimeiil paliioiiipie, reudaieiil Victor Hugo moins facile à alUKiuer. Mais l'audacieux, le téméraire, après avoir glorifié Napoléon, l'assassin du due d'Enghien, s'avisail de mettre en scène Cromwell, l'assassin de Charles l*M Non seulemenl il mauipiait de respect aux rois historiques, ce qui était répréhensible, mais il n'avait aucun éyard pour les rois à diadème de carton, ce qui était le comble de l'abomination! 11 joignait une préface, un ai)pel à liiisurrection. pour soutenir son blasphème! Comment le Pouvoir supportait-il une pareille audace? Baour-Lormian, (|ui avait fait partie pourtant de la rédaction de la Musc, demandait (pion ne permît pas à Victor Hugo de laire des vers.

Le déchaînement, dont le signal fut donné parla G(r<ette (le Fnnifc. fut ardent, complet. Les sifllets, les injures s'alla(piaienl au .li'anie. cl à la |)réface, autant (pi'au drame. Mais s'il y eut des détracteurs acharnés, il y ••ut des défenseurs intrépides.

Théophile Caiilicr, (pii n'était pas encore dans les ran<Ts de la milice, et (lui dessinait des académies, a écrit depuis que la préface fui pour lui el pour tous comme les

118 LA VIE DE VICTOR liUGO.

labiés de la loi descendues du Sinaï. Elles éblouissaienl les adeptes.

Je n'ai pas à m'étendre sur un sujet qui, sans être épuisé, a été trop souvent abordé pour qu'il me reste des particularités inconnues à faire connaître. En donnant un grand espace au nianit'este contenu dans la lettre adressée à HofTnian, j'ai montré que la préface de Cromwell était un acte scrupuleusement préparé par des études.

Cromivell est une œuvre considérable. Je ne parle pas de la dimension ; mais je parle du talent mis en avant par le poète. L'esprit, l'habileté, la verve se rencontrent là, autant et plus peut-être que dans les autres pièces de Victor Hugo. Il a fait une comédie que Machiavel eût applaudie. Il a résisté aux tentations du drame, et s'il a laissé ce dernier titre, c'est pour avertir d'une action énergique, plus que de péripéties sanglantes.

Pourquoi l'auteur a-t-il dépassé les proportions scéniques? Est-ce par découragement, après la mort de Talma? N'ayant plus l'espérance d'avoir pour interprète le premier comédien de son temps, et sachant bien que sans cette autorité, il n'aurait plus de chances d'arriver à la scène, a-t-il voulu se donner le plaisir d'une œuvre approfondie, développée au delà même des bornes d'une pièce de Shakespeare? C'est vraisemblable. Je pourrais dire : c'est certain, puisque Victor l'a affirmé, mais j'aime toujours à démontrer ce qu'il assure, non pour douter de sa parole; pour prouver au contraire à ceux qui soupçonnent toujours un auteur d'accommoder les événements à sa guise, que la logique et le bon sens devaient donner

LES ANNÉES DE BATAILLE. no

an iiorlf raml)ili<)ii ili- drlmlor avor Talina, en faisant (léhiilcc Taliiia ilaiis nu i(~»lf romanti<jiu'.

Ce gi-aiitl ( icdit'u ne commence à être saiiiemeni

connu (jne dcpnis les récentes études faites siii- lui. On le juge imparfaitemeiil, (juand on se borne à le couiparci- à Racliel. Sans doute, il avait comme celle-ci et avant clic la compréhension de ranlicjue; mais il avait plus qu'elle l'instinct d'une révolution au théâtre. Si les classitjues le réclament et le regrettent, c'est que Talma n'avait pas pu s'essayer encore dans le drame moderne. A peine dans Misanthropie cl repentir a-t-il indiqué ce (pi'il pourrait faire. .Mais les rôles de l'école nouvelle lui ont manqué. 11 est mort trop tôt pour jouer Cromwell, et CromuHl, joué |iai' hii. cnt gagné à la fois cinq des batailles (pic Victor Hugo a été obligé de gagner seul, à force de volonté et de génie.

Tahna n'est pas le dernier des classiques au théâtre. C'est le premier des romantiques. En accomplissant cette réforme du costume et de la diction, en sublimant des rôles médiocres, dans des pièces sans style, il a montré ton! ce (|ne la vérili- cl la passion, introduites dans la moindre des tragédies, peuvent donner de vie éphémère et même de vie durable à la plus chétive des conceptions.

.l'ai entendu raconter par de vieux comédiens ([ui l'ont vu et applaudi, (piehiues-uns de ses elTets, et ces récits mont reporté aux trouvailles de Frederick Lemaîtrc. Ils étaient de la nièin(> famille.

Talma, comme l'rédérick, avait une mauvaise voix dont il avait li-iomphé. Les criticiues de ses débuts le chicanent

-sur un eni'ouemenl qui linissail par le l'aire crier. 11 élail surtout terriliaut et émouvant par le geste.

Parce (juOn la représenté dans cette statue du Tliéùtvi'- Français, dans une nudité de demi-dieu, il ne faut pas croire (pi'il se complût surtout dans les rôles antiques. Il cherchait avidement les rôles comme celui de Charles IX, et il se vantait de la façon dont il disait : J'ai faim ! dans le rôle de Charles VI. 11 avait joué Shakespeare en Angleterre, et de retour en France, n'ayant que Ducis à sa portée, il lui demandait du Shakespeare, se contentait, faute de mieux, de ce que Ducis lui servait et augmentait de son génie ce que le hrave adaptateur croyait sage de lui servir.

La rencontre de Talma et de Victor Hugo, si elle eût pu se prolonger, eût hâté de dix ans le triomphe romanti([ue, et avec lindiscutahle collahoration qu'un comédien de génie fait toujours accepter par un auteur dramatique, il eût inspiré, agrandi surquehjues points l'effort du poète, s'inquiétant toujours, quand il écrit un drame, des interprètes qu'il aura à sa disposition.

Sans doute, Victor Hugo a rencontré Frederick Lemaître et celui-ci, très touchant dans Gennaro, a été suhlime dans RuyClas; mais Frederick, pour qui je professe une admiration extrême, n'avait pas les ressources de Talma, et plus atteint de l'ironie, du scepticisme, du besoin de railler, mêmes ses propres émotions, qui a été le malaise du siècle, il était toujours tenté, comme dans Kean, d'enlever la perruque de Roméo, pour la lancer au parterre avec un éclat de rire. Talma restait dans son art;

|j;s AN.M-KS l>i: 1", \TAILIJ-:

Firdi'iick le il(''|»iissiiil soiivciil. ('<■ ii't'liiil pus un si<^ne (le l'aiMossi', il'iiiiiilt'IliLtciitt'; (•Clail iiii si^iic (riiih-iiipéraiice. Tiiliiia, liU (If (Icnlislc. dciilisle liii-iiicmc, a\aiil son eiim- Icmciil par Sliakespt'ai'e, m' l"élail plus rcslt- an lliéàlrc. Il st'inhlait (|iif Ki-iMlt-i-ick, [jarluis, avrc iiiic ciiiphase (|ui (Uilit'passail Irtlcl, de peur (piil m- si'ii iiio({iiàl, ipii pariMliail Ir Iraguiiu-, aiilaiil tiii'il k- pouvait, eût en lui. surloul après Kohcrl Macaire, de l'arracheur de dculs.

Ilucorc uuc lois, j'iuditpu' des nuances; mais je ne pré- Icnds pas diminuer le plus t^rand comédien que nous ayons applaudi. Combien nous serions heureux d'avoir encore des dentistes comme Frederick, pour entraver l'envahisscuifiil de la comédie i\y\ lieu commun! Il faut dire d'ailleurs ipi'il u'v a pas d'acteur de génie dans le drame (pii uc doive être un |)uissaiit comique. De même (|u'il n'y a pas de puissant analyste des choses sérieuses de lluimanité qui ne soit prêt à la laillerie. Machiavel a été le premier auteur comi(jue de son temps.

TaluKi a ilouc uuuKjué à Cronui'i'll . mais il a manqué davantage enc(M-e aux classi([ues (jui se sont trouvés désarmés d'un puissant auviliaire, et qui sont tombés à plat, (|uand il u'v eut plus là le merveilleux acteur- pour sou- Icnii- el |)orter haut leurs platitudes.

Il me faut mentiomicr eu passant la leutalive et l'échec d' 1 ;//// lînbsart.

.lai parlé de lintluence de Walter Sc(jtt sur \ ictor Hugo à ses débuts. On dirait (piil s'en est affranchi après cette i)ièce tirée, disait l'anichc, du Château de Kenil-

worth et que ce qui manquait à ce drame était précisément tout ce que Victor Hugo y avait laissé du romancier anglais.

J'ai toujours pensé qu'A m// Rubsart ne méritait pas sa chute. D'ailleurs fut-ce une chute? Le novateur qui avait voulu aborder la jeunesse par TOdéon, en ne se nommant pas, afin de ménager les préventions, mais en prenant le nom de son beau-frère pour se laisser deviner, a pu provoquer une représentation tumultueuse. 11 en a eu bien d'autres! Le gouvernement de la Restauration, qui ne voulait d'aucun bruit, intervint par la police. La pièce n'eut pas le loisir de se faire juger, et Victor Hugo, après avoir simplement et noblement réclamé sa part dans les sifflets, jeta le manuscrit dans un coin. On l'a retrouvé; on va prochainement le publier, et si la sentence du public n'est pas réformée entièrement par cette publication, on pourra voir du moins tout le chemin parcouru depuis Amii Robsart jasqa il Marion de Larme et Hernanl, pour ne parler que des œuvres éclatantes de la première période.

L'année 18^29 fut un commencement de grande lumière pour Victor Hugo. 11 avait publié les Odes et Ballades et Cromwell pour la poésie, Han d'Islande et Buy Jaryal pouv les romans. On avait tressailli d'étonnement et d'adniira-

LES ANNÉES DE BATAILLE. i23

tioii (11111 cùtc', (le riiiciir de raulre, an |>rt'iiii<'r cri rlii poète. On avait (lisent»' dans le caiiii) ik's sci'j)li<|nes ; on avait iiijiiiii' dans le caini) des ranali(|iu's, mais on croyait ([lie la lutte de la ^l()i^e se eonliniKM-ait sur l(> même terrain.

l'ont à eoii]». en janvier 1S:2'J, paraît le volume des Orii'lltuU'fi, la vision d'un pavs (pie les oeeidentaux fatigués et blasés rêvaient, cpie Victor Iluifo n'avait entrevu «pi'à travers des poèmes d'Orient traduits par Ernest Fouinet, et le souvenir des décors maurescjnes que le petit Victor avait regardés en Espagne.

(le lut un renouvellement de gloire, un envahissement siiliit de clarté. Les artistes firent un clueur d'entliousiasine. Les classiques furent stupéfaits. Ils avaient leurs odaliscpies, leurs turcs de carnaval, leurs guitares, leurs romances, ce qui les rendait indulgents pour l'Orient. Les uns rêvaient du sérail comme des pachas, les autres comme des eunuques. Ils n'osaient se fâcher.

Seul, Baour-Lormian se leva au nom de l'Académie, et écrivit une satire intitulée le Cri d'alarme. Ce cri était un ho([uet, un hafoviillement, dont le pauvre homme se re- [lentit et vint demander pardon à Victor Hugo. Il invo- (juait Boileau pour chasser du Parnasse ce téméraire.

Mais IJuilcaii ne \ il |iiiis qiu- (lar la rciKUiuiiéo. Dans lu loinbc av(H", lui lu satiio onformée Ni' \ iciil jtliis ctiàliin" de burlesques travers, Avec impunité les Hugo font (l(^s vers!

Uuehpies semaines après les Orientales, paraissait ce

livre étrange, profond, humain, le Dernier Jour d'un eondamné. On sait comment ce livre a été conçu. Victor Hugo, qui avait vu passer Louvel allant à l'échalaud, et qui, une autre fois, avait assisté à la r&pétition de la guillotine, eut un soulèvement de cœur si violent contre la peine de mort qu'il écrivit de verve cette protestation.

Je ne veux pas entamer de dissertation sur l'intention du livre. Je constaterai seulement qu'il n'y a pas en France un grand écrivain, Victor Hugo et Lamartine en tète, qui nail été l'ennemi implacable de la peine de mort.

Ce qu'avait prédit Victor Hugo dans le Dernier Jour d'un eoudumué se réalise. De lui-même l'échaufaud diminue. On lui a scié les jambes. Ce fantôme géant n'est plus qu'un gnome, rasant le sol. Un jour il disparaîtra.

Pour ma part j'aimerais mieux que ses partisans rendissent à l'exécution capitale toute sa solennité théâtrale d'autrefois. Je me méfie de cet agenouillement de la guillotine, de cette humilité. On renverse mieux ce qui obstrue l'horizon, mais il v a au Sénat un projet d'adoucissement simplement odieux. On tuerait électriquement, sans douleur, à huis clos. Ce serait instantané. Le condamné n'aurait pas le temps d'être surpris. Cette hypocrisie de la peine de nu)rt me fait craindre un recul de la question. Ce progrès dans hi mécanique de l'exécution est un pas en arrière. On no discute plus le principe; on discute le procédé.

L'assassin do la Bergère d'ivrij. <[ui détermina Victor Hugo à écrire son livre, s'appelait Ulbach, comme moi. Il n'étail pas mon parent, et, par une discrétion admirable.

LES ANNl'ES DE I5.\ TAILLE. IS",

(|iiaii(l >oiis rtMiipirc j'('-l;iis luil on<^a}^t'' dans l'opposKion. les journaux «le .Napoléun III inc liiciit la grâce, parmi beaucoup (rinjurcs, de ne pas nie rcpioclicr de |)(»rlcr le nom d'mi meiirlrier. Je eont'esscrai même «pic «piaixl on j«)ua la licrffèn' d'ivry à lAnihigu. la censure imp(:Tiale cul l'extivuie ral'lincment «l'exiger de l'auteur «pi'an lieu ilu nom liisloi-irpie on donnai à l'assassin le nom lianal de Jacques.

Je tus assez in-iial envers cet acte de iiénérositi'-.

Quand j'entrai poui- la |)remière l'ois chez Victor Hugo, il lit attention à mon nom et me «lemaiula en liant si je n'avais aucun lien de parenté avec cet LIbacli si méchamment guillotiné. .K' lui assurai que non, et cela ne diminua en rien la grâce de son accueil, ni l'intérêt qu'il m'a toujours manifesté.

Quoi qu'il en soit, j'ai mon nom dans la préface «lu Dernier Jour d'un condamné, et je n'ai même pas la ressource de m'en l'aire une réclame. Voilà le vrai manque d'honneur.

<»ii a nu peu niaisement reproché à Victor Hugo de n avoir mêlé aucune histoire sentimentale à son livre. Les âmes extrêmement sensibles eussent voulu connaître le crime «le ce condamné, le plaindre pour les circonstances atténuantes «pi'elles eussent découvertes. A la bonne heure, l'allaire Lesur«|ues! Pour(|uoi n'avoirpas choisi on inv«Mité un sujet pareil' On ne s'intéresse bien, paraît-il, à la peine de mort «pie «piand on sait «pie la victime était excusable.

Cela rappi'lle la plaisanterie d'IL'nrv Monnier, se faisant

passer pour le Ijoiirreau, en chemin de fer, afin d'épouvanter un couple bourgeois.

— Monsieur, lui demanda timidement le mari, est-ce que cela ne vous fait rien de décapiter un de vos semblables?

— Si, Monsieur, répondit solennellement Henry Monnier, quand c'est un innocent.

Le monsieur devint très rouge et sa femme très pâle.

Si Victor Hugo, avec beaucoup d'art, s'est abstenu d'un conte, d'une fable, pour assaisonner inutilement son réquisitoire contre la peine de mort, il n'a pas manqué de fortifier son raisonnement par un argument spécial, en publiant, en 1832, la brochure sur Claude Gueux.

J'aurais eu plus de raisons symboliques pour m'appeler Gueux; mais ce meurtrier, bien qu'il fût de mon pays, (|u"il y eût commis des crimes et qu'il les y eût expiés, n'était pas mon parent.

Cette question de la peine de mort tint, pendant toute sa vie, au cœur de Victor Hugo. Il ne se lassa pas de la soutenir, de plaider pour elle, et quand Charles, son fils, eut un procès pour avoir médit d'une exécution sanglante, le grand poète vint lui-même devant le tribunal défendre avec énergie la cause à laquelle il resta inviolablement attaché par toutes les forces de sa conscience.

On voit en 1829 l'entrée plus avant du poète des Orientales dans le milieu social : le patriote s'était affirmé par l'Ode à la colonne.

Ce penseur humanitaire, international, se montre et se met en avant pour une question de philosophie universelle.

LES AiNNÉES DE liATAlLLE. is>7

Le cii'iir (le Victor Hugo se dilaUtit sur les hauteurs gravies à travei-s la lutte, et pendanl (ju'oii lisait les Orientales, le Dernier Jour d'un eonthinrné, il travaillait à ,V<n'/o// lie Lornie, à Jlernani, aux Feuilles il'Antonine.

C'est encore la (juestioii de la peiue de uioil qui se mêle ù l'intrigue de Marion de Lnrnie. Quand Victor Hugo admettait un souci littéraire ou social, il ue s'en débarrassait plus. Désormais il ue pourra se résoudre au bourreau.

Commencée le 1 " juin 1829, la pièce était Iciininéc le 24. Elle portait d'abord poui- titre : Un duel .sous liichelieu; mais le litre ne dura pas. Le drame lu daboi'd en comité d'amis, devant un nouveau cénacle qui avait élargi le domaine du premier, fut reçu par acclamations au Théâtre-Français, réclamé par l'Odéon, demandé par le théâtre de la Porte-Saint-Martin.

D'après le volume de Victor Ilufjo raconté par un témoin de sa vie, c'est à Mérimée que l'on devrait le pardon de Didier pour Marion de Lornie. Ce sceptique aurait trouvé dur (jue tant d'amour repentant n'obtînt pas gnice, et Victor Hugo, indulgent par caractère et par sentiment, aurait consenti à cette réconciliation suprême.

Comme j'ignore le texte du premier dénouement, je ne me prononce pas sur le mérite du second. Je crois pourlaul (|ue la pièce n'avait ni à perdre ni à gagner, à ce que Didier restât implacable, et que la concession faite par Victor Hugo profita à sa conscience personnelle, sans rien acquérir pour sa conscience d'artiste.

■m LA VIE DE VICTOR HUGO.

En tout cas, elle n'attendrit pas la censure. La pièce fut interdite et Victor Hugo a raconté en vers l'entretien qu'il eut avec Charles X à ce sujet. Le Roi ("ut poli, mais inllexible ; il crut arranger les choses en augmentant la pension de Victor Hugo. Victor Hugo refusa la pension, et attendit pour que sa pièce fût jouée. 11 n'avait pas longtemps à attendre.

Le 29 août IS'âO, Victor Hugo commençait le premier acte d'Hernani; le 8 septembre il commençait le second; le 6 il le terminait; le 8, il entamait le troisième, terminé le 14, pour commencer le lendemain le quatrième; celui-ci à son tour était terminé le 20 et le cinquième s'achevait le 25 du même mois.

On a toujours dit, et je l'ai répété, que Victor Hugo travaillait lentement; il serait plus exact de dire (ju'il pensait lentement; (ju'il mûrissait une idée avant d'y toucher. Hernani était un sujet apporté d'Espagne dans les bagages de l'enfant. 11 avait été hanté de ce personnage auquel il donna le nom de sa première étape dans le pays de Charles-Quint. Il n'avait plus qu'à l'écrire, et on a vu comment, en moins d'un mois, le drame entier fut construit et achevé.

La bataille A'Heruiini fut la grande bataille, une victoire qui resta définitive. 11 fut impossible aux classiques qui survivaient, de faire repasser la frontière au conquérant (jui l'avait franchie. 11 garda son camp sur la rive opposée; il eut encore à combattre; mais désormais il avait un drapeau victorieux et non plus un étendard insurrectionnel à agiter; l'armée autour de lui était vaillante; elle

s'rlail at'tM'ue, el Théophile (jaiifior a lacoiilé avec plus (ItMiiiilioii (|u il n'en liiissc voir (rnidiiiaiic, coiniiu'iil ce lui àpropos (le llcviutni ([u'il s'ciirégiuieiilat'l (piil renonça à la peinture poui- devenir un éei'ivaiu.

On a heaucouj) eilé déjà ce chapitre de Vllistoivi' du VinnnntisuK' île Théo|>hiIe Gautier. .le n'appi-endrai rien à personne en rap[>elanl ces liinuille^ de la pi'eniière, ces iujui-es aux (/ciioii.r académiques ipii uiantjuaicnt de perruipies, cette ardeur de la jeunesse (pii se fût fait tuer pour le maître, coniine des martyrs pour Dieu.

H u"v a pas de triomphe, même de la raison, sans un [)eu d'orgie. Quand le hou sens se révolte, il enjamhe les hornes pour les déplacer ensuite. Le romantisme eut ses folies, et de même que les Saint-Simoniens n'admettaient pas une réforme de l'esprit, de la morale, de la foi, sans la réforme du costume, les romantifjues ne pouvaient coucevdii- la revoliilioii littéraire, sans la révolution du costume. Le gilet de soie rouge, le pantalon vert d'eau, 1 liahit à revers de velours de Théophile (lautier sont devenus légendaires. La liarhe, incomiiie depuis le xvi* siècle, pendit <lésormais au menton, et les cheveux se répandirent sur les fronts comme les herhes (ju'on voit aux brèches des vieux murs. Les frères Devéria avaient devancé, sous ce rapport, le mouvement romanli([ue, d'après le conseil de Victor Hugo.

(jC qu'il y a de particulier, dans cette heure de travestissement, c'est que Victor Hugo, le chef glorifié et tout puissant, j'ai eu l'occasion de le dire déjà, à part les cheveux longs (pii étaient «robligalion stricte, était, dans toute

sa personne, très correctement mis, comme les classiques dont il subissait les injures.

Théophile Gautier raconte plaisamment que les plus ardents disciples supportaient difficilement que le maître laissât voir un peu de linge blanc, vulgaire, du linge de bourgeois.

« 11 l'allait, dit-il, toute la majesté olympienne de Victor Hugo et les tremblements de terreur qu'il inspirait, pour qu'on lui passât son petit col rabattu, concession à Joseph Prudhomme ; et quand les portes étaient closes, qu'il n'y avait là aucun profane, on regrettait cette faiblesse d'un grand génie, qui le rattachait à l'humanité, et même à la bourgeoisie ! Et de profonds soupirs s'exhalaient de nos poitrines d'artistes ! »

Plus tard, quand Victor Hugo lira à ses amis son drame de Lucrèce Borgia, il y aura, comme pour son col de chemise, un soubresaut douloureux dans la conscience de ses féaux compagnons. Ils se demanderont sérieusement, s'il leur est permis d'écouter la lecture d'un drame en prose. 11 faudra ([ue le poète explique la nécessité de mettre en prose des noms qui excéderaient l'hémistiche, et la conquête entreprise par le drame non versifié, pour que ces défenseurs farouches de la rime se résignent, en frémissant, à applaudir un chef-d'œuvre en prose.

Nous sourions de ces folies. Les classiques en rirent, mais d'un rire jaune, et ce ridicule avait une sincérité de jeunesse, d'aspiration, d'héroïsme, qui profitait à la poésie et à l'art. Tout est resté de cette époque, les stalles gothiques, les sculptures violentes, les peintures de Delà-

croix. l'I les œuvres littéraires qui avaient aiilrt- cliose (liic (lu g(itlii(|ue fl (le la violence. 11 n'y a de dispai'u ijue lécunie la plus l('j.;ère de ce Ilot puissant.

Ali! If lion temps (jue celui où l'on se passionnait ainsi pom rail, pour la liberté d'écrire, sans oublier la liberté de parler et d"aii;ir! On a souvent reniar(|ué <jue des accidents funestes ipii ne semblent avoir aucun rappoi't avec les événements politifjues, précipitent souvent ceux-ci. 11 y a aussi des victoires de l'esprit qui provoquent les victoires révolutionnaires.

lier na ni au commencement de 1880 fut comme un tocsin i\i: la rcvolulion de Juillet. 11 n'y avait aucun éclair symbolicjue. La clémence de Charles-Quint, la fatalité qui atteignait llevnani, n'avaient aucun rapport avec le ministère, ne dénonçaient pas les futures ordonnances ; mais un souille allait agiter les âmes, qui ne se refroidiraient plus.

Les journaux avancés, les doctrinaires de la Képul)li(|ue méconnaissaient le libéralisme de cette littérature nouvelle suspecte à la royauté, malgré lecoslume royaliste, restaient classiques et défendaient Racine contre Victor Hugo.

Toutefois, dans ce public grouillant de la première, on sentait s'agiter l'esprit des temps nouveaux, et l'on dirait que c'était comme un baptême par avance (jue ces supplications de Benjamin Constant, de Thiers et d'autres, pour assister à la première représentation.

Ce fut une explosion qui ne se refroidit pas, et qui fit ses coulées de feu vers la province. A Toulouse, un jeune homme se battit pour Hernani et se fil tuer. A Vannes,

un caporal de diagons mourut, laissant dans son testament cette phrase :

— Je désire qu'on mette sur ma tombe :

Ci-i/il (/ui crut en Victur Uki/o!

Ce lut Géraril de Nerval qui apporta à Théophile Gautier les billets sur papier rouge, avec la devise Hievro (jui permettaient d'entrer au Théàtre-Fi'ançais. Ce pauvre Gérard est mort, on peut le dire, de l'ivresse romanticjue, et c'est un prologue de fête à la Véronèse, que de voir ce fou distribuer gravement les entrées de la grande féerie dont il va prendre sa part modeste.

Je viens de dire comment Théophile Gautier a pris plaisir à raconter son costume de première. Mais ce qui me plaît mieux que ces confidences, bien des fois ébruitées d'ailleurs, c'est le portrait que ce maître en lart de peindre a tracé de Victor Hugo à celte époque.

Nous sommes en la pleine éclosion de ce talent (|ui avait mûri avant de fleurir : sans doute il v aura encore des escarmouches à livrer; il y aura l'interdiction {\\\ Roi s'amuse, toutes sortes de tracasseries ; mais déjà il ne manque rien à la gloire du poète.

Renvoyé, je l'ai dit, vers ce temps-là, de la maison de la rue Notre-Dame-des-Champs, parce que les vers qu'on y récitait faisaient trop de bruit, Victor Hugo venait de déménager et de s'installer rue Jean-Goujon, dans un (juartier presque désert, quand Théophile Gautier alla faire sa connaissance. On aime à repasser par ses propres émotions, en lisant celles dun néophyte enthousiaste et sincère. Qui

LES A.NM-KS DK r.ATAlLLK. 133

(le nous, |);iiiiii Il's vieux, e'esl-à-dirc paiiiii les jeunes de soixiuilt' ans, n'a ressenti celle peiii' Ar lirci- If cordon de la xinnettc, de voir toiil à coni) a|)|)araîlre celui que l'on vient voii-, cl ne s'est senti petit, tremblunl devant la honlé accncillanic du ^cnie?

\ Oici donc en quels termes Gautier dépeint le maître, et je jure bien que ce portrait ne Icra pas doidile emploi avec ceux que je me suis permis de tracer dans la première partie de ces récits.

r,(' (|iii ti;i|i|i;iil iraliiinl ilaii- Victor Hugo, c'r-l.iil le Iront vrairiinil miiiiiiiiMiilai i|iii ciiuniiinail, conimo un frontun de marbre blanc, son visa-c (1 Une placidilé séricusi'. Il n'atltMt;iKul i)as sans donfo ios |)ro|)orti()ns que lui donneront plus tard, pour accoulucr fboz lo poète le relief du génie, David d'Angers et d'autres artistes; mais il élait vrainieni d'une beauté et li'iiiie ampleur surhumaines; les plus vastes pensées pouvaient s'y écrire ; les couronnes d'or et de laurier s'y poster comme sur un front de Dieu ou de César. Le signe de la puissance y était. Des cheveux cliAhiin-clair Tencadraient et retombaier.l un peu longs. Dm itsIc, ni liaiiir, ni favoris, ni royale, une face soigneusement rasée d'une [lAleur particulière, trouée et illuminée de deux veux fauves pareils à des prunelles d'aigle. t>l une bouche à lèvres sinueuses, à coins surbaissés, d'un dessin ferme cl volontaire, (|ui, en s'entr'ouvrant pour sourire, découvrait des dents irunc MaiK licur étincelante. l'our costume, une redingote noire, un pantalon gris, un petit col de chemis(> rabattu, — la tenue la plus exacte et la plus correcte. — On n'aurait vi'aiment pas soupçonné, dans ce parfait gentleman, le chef (le ces bandes échevelées et barbues, terreur des bourgeois à menton glabre. Tel Victor Hugo nous apparut à cette première rencontre et l'image est restée inelTaçable dans notre souvenir. Nous gardons précieusement ce portrait hi>au. jeune, souriant, (jui rayonnait de génie et répandait comme une plios|diorescence de gloire.

Quand je vis pour la première lois Victor Hugo, dix

ans après, il était encore dans cette blancheur, dans ce rayonnement auguste. II resta ainsi jusqu'en 4850. Ce fut le coup d'État qui, lui jetant son vitriol au visage, creusa les plis, approfondit l'orbite des yeux et prépara ce masque attristé qu'il éclairait de son mieux avec son sourire et la flamme de son cœur.

La révolution de Juillet nétonna pas Victor Hugo. Elle interrompit son travail ; elle lui remua le cœur ; elle lui inspira de beaux vers sur les combattants de juillet ; elle n'eut pas à lui ouvrir les yeux, car il regardait depuis longtemps l'avenir ; elle augmenta en lui cette poésie religieuse qu'il avait toujours eue pour le malheur ; mais elle le fit avancer de plusieurs pas vers la République.

A vingt-huit ans, Victor Hugo superbe, glorieux, pouvait parler avec indépendance; il ne profita de cette liberté que pour saluer le retour du drapeau de Fleurus en rendant honneur à l'oriflamme qui s'en allait; il disait dans des vers attendris :

Pas d'outrago au vieillard qui s'exile à pas lents !

C'est une piété d'épargner les ruines.

Je n'enfoncerai pas la couronne d'épines

Que la main du malheur met sur des cheveux blancs.

D'ailleurs, infortunés ! ma voix achève à peine L'hymne de leurs douleurs dont s'allonge la chaîne, L'exil et les tomheaux dans mes chants sont bénis ; Et tandis que d'un règne on saluera l'aurore, Ma poésie en deuil ira longtemps encore De Sainte-Hélène à Saint-Denis.

De quel commentaire a-t-on besoin pour expliquer les

ôvoliitions loj^iquos, luilurelles d'une grande àme armée d'un granil esprit !

Je voudi-ais in'arrèter à cette date de 1830, pour celte lois, saufà ajouter au l'écil des triomphes futurs les bullelins de quelcjues coups de feu inolfensifs. Mais ce fui iiii moment si i-avonuant, si cordial; ce flamboiement du drapeau tricolore illuniinail si bien la jeunesse et ranimait si bien les vieux, (ju il tant consacrer celle halle pour ceux (jui étaient en roule avant 1830 et ce point de départ pour ceux qui, rejoignant l'armée, furent la génération de 1830.

On peut aflirmer (|u"à ce moment la littérature cl lart firent une double enjambée.

M. riiilibert Audebrand, dans un livre récemment paru sur Léon Gozian, raconte qu'une fois, Petrus Borel, le Lycanlhrope, s'écriait :

« Nous voulons (ju'on écrive comme se battaient les jeunes généraux de la République. Du mouvement! de la couleui'! (bi sang au lieu d'encre! Pourquoi donc Part serait-il sage? Est-ce que le ciel, la mer, la nature sont sages, dans l'acception que les imbéciles donnent à ce mol? A bas l'anli(jue : il est trop froid! Nous ne tuerons pas les académiciens, comme font les habitants des îles Gélèbes, pour les vieillards ; mais nous les embaumerons. N'est-il pas temps que la jeunesse ait son tour? »

Léon Gozian, de son côté, bien qu'il fût tombé dans la mêlée, avec un esprit railleur, et que ce méridional dût lai'der à s'échauflor à ce grand brasier, ne pouvait s'cmpècher de dire ;

d36 LA VIE DE VICTOR HUGO.

« Ils ont raison, la révolution de Juillet nous a émancipés. II faut que la littérature soit plus vivante. »

« Eugène Delacroix, ajoute M. Audebrand, venait de tenir à peu près le même langage en fait de peinture. Ainsi le journaliste (^Léon Gozlanj ne se défendra point d'être avec les insoumis. II écrira, comme Lazare Hoche et Marceau se battaient, avec véhémence, sans calculer les coups. La première manifestation à laquelle il se livre est une nouvelle, pas plus grande que la main. Qui donc, de nos joui's, se rappelle une Orgie de Bjiron'! Là-dedans, le conteur retrace quelques-unes des excentricités de l'illustre habitant de New-Read-Abbey. Entouré de ses amis de jeunesse et de débauche, ayant même, je crois à ses côtés, l'ours fameux dont il avait fait un favori, Byron donne un festin dans le château de ses pères. Quand il arrive à la fin de son orgie, pour boire les vins de France, il se sert d'un crâne de femme, artistement monté en coupe. — Est-ce que cette femme n'a pas été ta maîtresse, Byron? — demande l'un des convives, et c'est là-dessus, sur une inconnue morte et pourtant présente à cette fête, et c'est aussi un peu sur l'athéisme du grand poète, que repose cette éti'ange composition, œuvre de jeune homme. »

Il n'était pas facile, et je crois qu'il fut impossible à un débutant de se soustraire à ce courant généreux qui emportait toutes les âmes vers un sommet, à travers une sorte de Valpurgis.

L'école romantique, malgré la résistance des classiques du National, sans s'égarer dans l'ambition parlementaire.

<lall^ Ic-^ (li-'iiiilo (le ioiiriiaiix. ilaiis la |i(ilili(|iic. clail iiilil- In'c (I lin >fiiliiii('iil i('|nil)li('aiii. le |)a\s aii>>i. Hn avail l)faii (•(iiiiiiiaii(lcr a (!a>iiiiir l)cla\i^iic' la l'ti l'i.sicillic; r'élail la M (ir.scilltt l.sc (|iii rciii|iuilail dans l'opinidii, cl L(»iii>-IMiili|>|»<', le roi cil()iirii.v\n\[ itric (fi' venir, an lialcoii (les Tnilcrii's, clianlci' nii conitlcl de la Md r.scilhi isc, ijni n a jamais rir une cliaiisoii dr jnsli' iniliiMi.

Je vt'iixanlit'ipcM' siii- la cliroiioioyic pour donner daulres |)i'i'nvc's dv ce (pu* j'avance.

On a l'oproclié à \ iclor llngo d'élre devenu républicain a|)rcs la Rcpul)li(pic. An lund.lc reproche poni rail s'appliipicr à des milliers d'honimes qui n'ont pas besoin d'avoir préparé des li uni nies pour les accepter cl les ralilicr; ijuaiid on les leur oITre. De même (jue le génie donne une l'orme sublime el précise à bien des rêves que les hommes de bon sens médiocre peuvent concevoir, souvent à leur insu; de même les révolutions, qui sont des explosions de génie de l'humanité collective, peuvent donner une formule, une maxime aux gens de génie qui la cherchent. Il serait tout simple que Victor Hugo se fut senti devenu républicain, subitement, en 18 i8. Mais il l'était en 183U et en voici la preuve.

Dans une dernière édition de ses portraits contemporains Sainte-Beuve a [)ublié une lettre (|ue Victor Hugo lui a adressée au lenilemain d'une insurrection. Un mettait Paris en état de siège. Le Xatiniutl, nycc Armand Carrel en tète, voulait |)ublier une protestation signée; Victor Hugo, averti du [irojel par Sainte-Beuve, lui réponil :

Jo iK' !?ui^ pas nioiiis imli^iu'' que vous, iiKiii iIk r ami, do ces misérables escamoteurs politiques qui font disparaître t'arliclc 14, et qui

se réservent la misocnétal de siège dans le double fond de leur i;i)lu'l('l.

J'espère (ju'ils n'oseront pas jeter aux murs de Grenelle ces jeunes cervelles trop chaudes, mais si généreuses. Si les faiseurs d'ordre public essayaient d'une exécution politique et que quatre hommes de cœur voulussent faire une émeute pour sauver les victimes, je serais le cinquième.

Oui, c'est un liisle et beau sujet de poésie que toutes ces folies trempées de sang! Nous aurons un jour uni' Rt'publi(juc, et (jnand elle viendra, elle sera bonne. Mais ne cueillons pas en mai le fruit qui ne sera mùr qu'en août. Sachons attendre. La République proclamée jmr la France en Europe, ce sera la couromu' de mes cheveux blancs.

Cette lettre est décisive. La caution n'est pas suspecte, et Sainte-Beuve, au moment où il publiait ce document, n'obéissait à aucun sentiment d'amitié.

Il serait curieux de rapprochei* ce témoignage de la brochure de Lamartine, la Politique rationnelle, publiée presque à la même époque, et de montrer comment les deux poètes regardaient par-dessus les événements pour chercher l'aurore lointaine d'une république.

Je ne défends pas Victor Hugo qui n'a pas besoin d'être défendu : je l'explique. Personne ne fut plus fidèle à la liberté, et si l'on veut au romantisme, qui n'était que la théorie de la liberté dans tous les domaines de l'intelligence. Quand il offrait d'être le cinquième dans un complot pour sauver des victimes de l'état de siège, Victor Hugo, dans tout l'épanouissement d'un bonheur qui le rendait égoiste et qui eût excusé son indifférence, était bien le même homme qui, vivant accablé d'épreuves, refusait de quitter l'exil tant que l'Empereur ne serait pas tombé et (jui voulait être le dernier à rentrer en France.

II ne faut pas croire d'ailleurs que ces émeutiers de

l'arl jxmr l'iiil, (•"csl-à-dirc» dr lidrc pour k's idirs, liii>sassenl ii Ii'iii- chcl le iii(iii(i|)(d(- drccllc (''in()(i(<ii |)iilili(|iic. I ou s, I il us un iiKiius, ('liiicid cucdius ii I upposiliou cl je vais pi'ol)ahlciMi'iil liiiri cliiniici' lo iiiiiis de Tlicopliilc (laiilici-, en rcH'dilaiil le soiiiicl ipi il |iiililia dans sou pr-euiici' recueil. Il avail pour épii^raplic ces deux vci's, passaideiueul s(''dilieu\, de (iérard de N'erval :

Ijlirl'h' (je jllilii'l. IriniMC Illl illislc (li\ in

i'^l (Idiil Ir cdips linil en «jncuc.

Kl voici eu (jU(ds («mmucs rirnpas.sil)lo auleui- A' l-'nuiii.r et (^antres s'expi-inuiil sui- la uiouandiie de Juillel :

Avec ce sicclc infAnir il rsl l('ni[]s ijuc l'on i(ini|te,

(lar à son IVnnI dainm'' le doigt fatal a mis

Coiiunc aux pitrtcs (rcnl'ci- : — l'ius (rcs|>i'TiniC{''. — Amis,

FniH'niis. |iiMi]il('. rois, loul nous joue cl nous li'oiu|ic.

Un budget éléphant boit notre or [lar sa trompe. Dans leurs trônes d'hier encor mal all'eirnis, De leurs aines déchus ils gardent tout, hormis La main prompte à s'ouvrir et la royale |)oiupe.

f'ependant en juillet, sous h' ciel indien,

Sin' les paves mouvants ils ont lait des promesses,

Aulanl i|ui' CJiai'les X avait ouï de messes.

Seule, la poésie, incarnée en Hugo,

Ne nous a pas déçus; ci de palmes disines.

Vers l'avenu' lournee. onilirag(> nos l'uiues.

.le sais hieu (pi à la rioiienr ce soruiel peut passer |)our uu adieu de Theopliile (îaulier a la poli(i(pie. .Mais l'adieu

a une violence d'anathème qui ne prouve pas une conscience endormie.

Gérard de Nerval, qui avait chanté Napoléon sous Charles X, était socialiste sous la monarchie de Juillet.

J'ai en ma possession un manuscrit de lui fort curieux, et qui sera publié prochainement. C'est le roman inédit dont il a tiré la pièce perdue, le Prince des sots. Je le donnerai tel que je l'ai acquis ; mais on sera surpris des sentiments révolutionnaires (jui transpercent l'écorce de cette étude du moyen âge.

Victor Hugo, du moins, séparait sagement, dans les lU'iirs et les fruits de ses œuvres, ce qui ne pouvait être uni (|ue par les racines. 11 ny a pas de tendance visible dans son roman d'alors. Mais les disciples n'avaient pas le tact du maître, et le Prince des sots, écrit manifestement sous l'intluence de Notre-Dame de Paris, trahit à chaque instant le liousin[/ot.

Le romantisme, en elTct, eut en 1830 des eschoUers turbulents, poussant le mépris du bourgeois jusqu'à la férocité, s'éprenant de la cour des miracles, plus que des cathédrales, essayant d'opposer à la Jeune France une bande de truands, portant le gilet à la Robespierre, fréquentant la taverne où l'on buvait à plein pot, par opposition au restaurant où l'on buvait dans des hanaps, troupe gaie et spirituelle, dans son cynisme affecté, bien folle, et ayant des fous véritables, puisque Gérard fut le dernier, le plus naïf, des fous par genre, puisque Petrus Borel en était, et avait promis les Contes du Ptousint/o qui ne furent jamais piddiés.

LES ANNÉES DE BATAILLE. i4l

(lotie l)im(l(' d'anarchistes littéraires se dispersa cl drvinl sa^c d'cllc-iiirmc, i|iiaiid clic s'apcrç^'iit (jiic la c(»iir (!('•< iiiii'aclc^ [Miinail cinKliiii'c à la cdiii' d assises. Comme le (iil (.liailcs Assfiiiiiaii, dans son livre 1res intéressant la Hihliot/u'uiKc nmitiiit iiiue, « la rii>illadc du cloître Saiiil-.Mcrrv et les lois de scplendoc iiirciii le Waterloo du Bousingot ». (ieianl de Nerval, <|iii avait été emprisonné ((uchpies jours à Sainte-I*élat>ie, consacra son iiiarivrc par uiu' odclcll(> i|iii dci)ulc ainsi :

Dans Saiiilr-l'ôiagio, Sous ce règne élargie...

puis no s'exposa plus à d'autres emprisonnements <pie (••Mi\ (piil rc(damait lui-niènte, chez son ami, le docleur Blanche, où Aidonv Dcscdiamps élail sonvcid son voisin de chainhre.

Celle école hnissonnicrc élail le Icrnienl , la nionss(> de ce vin généreux cl superhe cjui a transformé la littéralui'c, l'art, et (|ni, renié longtemps par la politique, a iini par la pénéti'cr cl lui donner des rêves généreux. Comme je lai dit, elle l'nl l'ivresse passagère de (|iitl(|iies-nns; mais c'est le cas de répéter le mot de Wcitiicr : « Malheur à ceux qui ne se sont jamais enivrés! »

(vharles Asselineau, que je viens de citer, donne sur le mol llousUKJol . cl sur la |)etite troupe à hupu'llc on \'a\)pliipui, de curieux détails. ,Ie les reproduis, car le livre dWsselineau est devenu rare, et rien de ce qui se rattache au romantisme ne doit être ouhlic dans celte étude.

La (|ualilicali(in de l'onsingols ne lui jamais acceptée

par la Jeune France de la camaraderie de Petriis Borel. Elle leur fut au contraire infligée à l'occasion d'un procès au tribunal de police municipale qui (il quelque bruit en son temps. Quelques-uns des camarades lurent arrêtés une nuit dans les rues de Paris, pour avoir chanté trop haut et trop tard une chanson, dont le refrain était : ISous ferons ou ISons aiwns fait du bousin(/o (du bruit, du bouzin). C'était au moment du fameux complot de la rue des Prouvaires : la police alarmée engloba les perturbateurs dans la poursuite, et l'alïaire se résolut j)Our quelques-uns d'entre eux par une incarcération de quelques jours à Sainte-Pélagie.

Gérard de Nerval, un des incarcérés, a consacré dans un article inlilulé Mes prisons (inséré dans la Bohême galante, Michel-Lévy, 1865) le souvenir de celte algarade. Cependant l'affaire avait fait du bi-uil, et le mot Boiisingo était devenu populaire. Les journaux bien pensants affectèrent désormais d'appeler Bousingots les ennemis de l'ordre et du repos public. Ce fut pour donner aux bourgeois et à leurs journalistes une leçon d'orthographe que les amis résolurent de composer collectivement un recueil de contes, auquel on donnerait le nom de Contes du Bousingo. Le projet n'eut pas de suite. Le seul Gérard aurait fourni sa contribution, et le charmant conte de la Main enchantée, qu'il publia plus lard, fut composé exprès pour ce recueil.

Si je ne craignais de paraître un néo-bousingo, je dirais que je ne crois guère aux révolutions qui sont trop sages, et que la liberté ne m'est jamais démontrée, quand

LES A.NiNÉES DE UATAILLE. 143

flK- ne (•(iiirl pas lo ris(|iic (l'iiii cxt-ôs. I^vidfiiimi'nl, la vie Moiiualc vciil la t raiii|iiillil('' du saii^', son cours iv}>'ulier; uiai-^ la \ ic, au\ licuio de cioissaucc, a ses (i("'\i-('s, ses souhrc-aiils, i|ui s'apaisciil vile (juaiid du uo les [H'cnd pas pdUf des uialadics à soii^ucr.

C.rs j^rands i'év(duli()iinairi's du i(unaulisuiç ipii dcvaicul loiil anéantir, sont aujoui'dlnil dans ceux (|ui porsislonl, el dans clmix qui les couliiiutiil, les défenseurs nécessaires du paliiolisnie dans la littérature, tie l'idéal dans la |)oésio, i\v la science dans l'histoire, du senliuicul, autant (juc de la pcrlfcl iiiu de la loruie. dans l'art.

Il n'y a plus aujourd'hui de nini(( lit /(/Kcs, pas plus (piil u'\ a de lloHSUUJots. Ceux-ci, désavoués au temps même de leur exisleuce, el désavoïK's par eux, l'iireiil la preuve d'une révolution, mais ne lurent pas la révoluliou, el il sérail aussi pui-ril de donner inaiuieuaul le nom de romanti(|ues à ceux ipii se souviennent des grandes luttes littéraires, (|u'il le serait d'appeler encore iiisiiruciits, comme an siècle dei'uiei', les Américains cpii ont fondé les Etats-Unis.

^ietor Hugo a été le Washington de l'indépendance littéraire. 11 a lutté, il a vaincu; il eût joui paisiblement de la victoii-e et de sa gloire, sans les malheurs intimes qui l'ont torturé, pour augmenter les expansions de son génie, en ne laissant en lui aucune fibre qui n'eût vibré, sous la douleur personnelle, comme sous l'angoisse du citoyen.

Nous le laissons en IH'M). à la veille de .\'()l rc-Dii me dr Pftri.s, de Murlon de Lonnc, des Feuilles d'automne, du

Roi s'amuse, de petites luttes encore qui ne sont que les derniers coups de feu des Alcides de Ëoileau, pour parler comme le poète du Lutrin, sur des remparts démantelés (piun allait niveler, comme les buttes du Cliamp-de-Mars à la veille de la Fédération.

LES ANN|!ES de VICTOIKE

L'apparition de Sotre-Dame de Paris fui, dans son genre, un événement aussi considérable (|ue l'avait été le Génii' (In Christianisme.

(Chateaubriand s'était accoudé sur les ruines, pour rêver à une es|)érance immortelle. Victor Hugo demandait qui! nv eût plus de ruines et proclamait la vie, le progrès, en extrayant, pour ainsi dire, des pierres du passé, les âmes qui les avaieni édifiées, habitées, animées. La fatalité dont il inscrivait le nom. [)ar la main d'uii prêtre, sur Xotre-Danie (le l'aris, n'était (piuii défi jeté à la foi bornée du moyen âge, et quand il écrivait le chapitre : Ceci tuera cela, c'est-à-dire le livre ébréchant la pierre,

il attestait,, avec son admiration profonde pour les monuments du passé, sa croyance dans l'avenir.

Chateaul)riand avait suscité la passion mélancolique. Victor Hugo tenta de la diriger, et pendant qu'on se battait dans la rue, pendant que l'esprit moderne lui lait pour son avènement, l'homme qui devait envelopper le siècle entier dans son envergure, glorifiait, avec une haine vivace des démolisseurs stupides, le monument grandiose qui n'était plus qu'une cathédrale déserte, mais qui avait été, au moven âge, le parloir de la vie civile et politique.

M. Viollet-le-Duc, dans ses études définitives sur les églises gothiques, dans l'article notamment qu'il a écrit pour le Paris-Guide, a parfaitement établi qu'il ne fallait pas voir uniquement des monuments naïfs et enthousiastes de la foi de nos pères dans ces merveilles d'architecture.

Il dit : « Les communes, déjà riches, secouaient le joug féodal et s'insurgeaient. Les évêques, dont le pouvoir diocésain, si puissant sous les Mérovingiens et les premiers Carlovingiens, avait été singulièrement amoindri par les établissements monastiques de Cluny, cherchaient à ressaisir ce pouvoir dans toute son étendue; ils comprirent bientôt l'avantage qu'ils pouvaient tirer de l'alTranchissement des communes, et ofTrirent à celles-ci d'élever dans les villes épiscopales un monument qui fut à la fois civil et religieux, refuge dans la cité, dans lequel pourraient se rassembler les citoyens sous la protection épiscopale, fût-ce même pour discuter les affaires de la commune. »

H faut donc sortir de la légende qui a bercé notre

LES ANNÉES l)K VICTOIlli:. 147

eiifaiicc, cl ne |)lii> voir, comme nous lo prèfluiicnl les prédiealcm-s i-omiiii(i(|ues. dans les ogives, des mains jointes (jni |)riaienl. Si les mains élaienl joinles, ce nélaienl pas sciilemeni celles <les chrétiens, c'étaient celles des ci'oyanls à la commune, unies à celles des croyants de l'hglise.

Les évèques trouvèrent dans les communes des sommes considérables pour commencer, en détruisant les vieilles cathédrales, ces monuments immenses destinés à réunii' autour de la Cnthedvn, de la chaire épiscopale, les populations désireuses d'obtenir un centre pour leurs assemblées.

Not)'('-I)(ll)l<' (le l'tiri.s n'avait ([111111 autel cl u avait point de chapelles. « La cathédrale, dit le savant architecte, avait un caractère d'unité et de grandeur (jue les adjonctions postérieures lui ont fait perdre eu partie. Dans CCS basilicjues au milieu desquelles l'autel unique semblait présider, se tenaient des assemblées qui n'avaient rien de religieux. Des marchands s'établissaient intérieurement dans les collatéraux. Là, à ioiite heure du jour, on pouvait se réunir, s'occuper des adaires de la cité. 11 faut se rappeler (ju'alors, tout acte, même civil, se rattachait par un certain c«)té aux habitudes religieuses; ([u'en toute occasion il fallait avoir recours à l'intervention des clercs et on reconnaîtra (jue les évè(|ues étaient parfaitement entrés dans l'esprit de leur époque en élevant ces larges abris dont ils occupaient le centre et où il semblait (|u"ils dussent cire poui- toujours les arbitres de la cité. »

La féodalité laKjue et la royauté mirent lin à ce rêve

d48 LA VIE DE VICTOR HUGO.

d'une Ihéocralie féodale. Les communes, assurées de li'ouver dans la royauté un pouvoir judiciaire laïque, régulier, supérieur aux justices seigneuriales, ayant fait l'expérience des cours épiscopales où l'excommunication se mêlait aux procédures, ne donnèrent plus d'argent. L'enthousiasme que certains historiens présentent trop comme exclusivement religieux, s'éteignit, ainsi qu'il s'était allumé, avec les causes qui l'avaienl fai[ naître. Quand les communes ne donnèrent plus d'argent, les édifices restèrent interrompus. Voilà pourquoi tant de cathédrales sont inachevées en France. Voilà pourquoi, aussi, soit dit en passant, les partisans de la commune à venir feraient bien de respecter, comme un symbole laïque, les chefs-d'œuvre qu'ils seraient tentés de détruire comme des symboles religieux.

Savait-on cela en 1830? Il semble, en tout cas, que le merveilleux instinct du génie ait fait pressentir à Victor Hugo, qu'en prenant Notre-Dame de Paris comme point central d'une leuvre toute humaine, où grouillerait le populaire, où apparaîtrait la gueuserie des lettrés de ce temps-là, où se tordrait la foi du prêtre sous la morsure des passions, où la science mettrait son doigt sur la pierre pour la menacer du livre, où la royauté se ferait entrevoir dans sa violence et la France dans sa fièvre confuse de liberté, il choisissait le théâtre le plus vaste, le plus universel.

La cathédrale a précédé l'hôtel de ville. Il est curieux que ce roman (jui fut une révolution artisticjue portant comme un saint chrême, dans une châsse merveilleuse,

LES ANNÉES DE VICTOIUE. i'.o

l'esniit 'If [lili"' •'' "l^' .jti><lic<" <!"' ''"'' 'i"'"!'''' ''' lillf-i-aliire iiio(l( rue, iiil i-lr cumiiiencé le premier .j<Jiii' «le la rcvoliilioii (le 1S;>(), pour paraître li- l"> li'-vi'ier l^ol, le jour (lu sac de rarelievèché.

Il V avait dans celle fureur populaire comme un rcilel lointain ilu siège de Noire-Dame par les Iruands. Le poêle n'avait ni donné, ni pu prendre de modèle. Son roman se raUaehe par un autre lien à celte destruction. Victor Hugo vil jeter à leau les livres de la l)il)liollu'<iue archi(''piscopale, un. eutr(> autres, qui lui avait servi beaucoup pour son roman, le livre (pi'on appelait le livre noir, parce (ju il était relié en peau de chagrin noir, et (pii était un exemplaire uniciue, contenant la charte du cloître de Notre-Dame.

Ce jour-là, Victor Hugo, (jui i)ril pour devise : llaiiic ri (/(i lire II. se de l'anarchie, eut la première mélancolie d'une déception. 11 assistait au meiirlre de l'idée par la force brutale : ceci était tué encore par cela.

Alfred de Musset, i\\n avait en p()lili([ue, en philosophie, en critique la conception très bourgeoise, et (pii nadmeltait la fantaisie <iue dans l'amour, se vengea du reproche que Victor Hugo lui avait un jour très justement adressé, sur rinsuflisance de ses rimes, en faisant remarquer hvpocrilement. dans un article du Temps, <|ne Notre-Dame de Paris avait eu le malheur de venir un jour d'émeute et <|ue ce livre avait été noyé avec la bildiolhè(iue de l'archevêché.

Le journal V. {venir, rédigé par Lamennais, Monlalemberl et Laeordaire, malgré des réserves indispensables

pour des catholiques militants, fut un îles plus favorables à Notre-Dame de Paris, et celte sympathie, qui n'était pas seulement littéraire, est intéressante à noter.

Ces trois grands chrétiens avancés rêvaient la gloire de la religion par la liberté. En voyant décrire la cathédrale avec respect, avec émotion, pour y faire entrer la vie, ils palpitèrent d'une espérance héroïque, et ils firent à Victor Hugo toutes les avances compatibles avec leur dignité et avec ce qui restait d'orthodoxie dans leur catholicisme libéral. Lamennais était un ancien ami; Monlalembert était un ami du jour même. Il avait applaudi llernani. Il avait voulu connaître le poète. Le prince de Craon l'avait présenté à Victor Hugo, et, arrivé chez celui-ci, le jour même de son emménagement dans la rue Jean-Goujon, le jeune Montalemberl aida fraternellement celui (|u'il admirait à installer sa bibliothèque.

Les rédacteurs de Y Avenir savaient bien sans doute l'histoire des cathédrales. Ils pensèrent que celte aurore qui s'élevait sur Notre-Dame pouvait tenter la piété autant que l'admiratioii artistique, et que l'amour du gothique conteiuiit peul-èlre en germe l'amour nouveau du catholicisme épuré par la liberté.

Victor Hugo, d'ailleurs, n'avait rien abjuré. Claude Frollo était une légende comme Faust, détachée des sculptures gothiques. II se pouvait aussi que l'inlluence de Walter Scott, seulement, eût conseillé au jeune romancier une situation dramatique analogue à celle du Templier amoureux de Rebecca et la tentant jusque devant le supplice.

ij:s années 1)i: victoiiu:. isi

Moiitalcnihert ('•(■ii\il 1 ailiclo, avec iiiic iidiiiiiMlioii alisoluc |i(iiii- le slvic do yoh'C-lUnni' (le l'avis. Il hal des mains à col allie (jiii dôrnid les callu-d raies et l'iiislitiio, vn lace dos démolisseurs, et, anivaid à ridée jiiinci|ialo du roman, à l'idée persislante (jui se retrouve dans toutes les (ouvros de Victor lIup;o, il dit avec une émotion siiicoro :

Nous l'a\i)ii()ris, lie Ions lr> |icr^()nii;ij4i's lin runuin. celui (jiii ;i le pins coinplèleuiiiil iiiiii|uis nolir |iriMii!r(liun. i-Csl le nnilliriirciix Qiiasiniodo, qui est aussi, si je ne me lroiii|ii', rohjcl île la ^n'ililcclion (le i'aiilciir. Il a raison. C'est là la cnsition vi'aiinent orii^iiiale. \ raiinent jM)éli(]uc' (le son livre. Oui, c'est une pens('e proronilénient cliriHienne, tjue celle (le ce pauvre avorton, objet de tant de haine cl de UH''[»ris. mais où Dieu a planli' jilus de vertu cl |ilus de courage, plus de foi (|ne dans toutes les belles ('n'aluros qui renvirnnnciil cl le foulent aux pieds, ('nninie on soull'reavec ce pauvre cu'ur, (pii, après a\oir si lonj^temps plié sous le j)oids diin dédain universel, se dilate |ionr la |ireniièrefois. fait tout à coup une si vaste dépense damour et de dévouement ! Et tout cela en pure perte! Une goutte d'eau c'est toul ci' qu'il a jamais rei;u: une |iensi''i' éphéniiM-e. c'est tout c(M|u'il ose jamais espiM'er : l'indillérence et la moii de ce quil aime, c'est tout ce (|u il (d)tient. Kidide image de faut d'alTeotions étoufTées au berceau, de cœurs brisi's dans leur adcdescencel nudaneolique jusiilicalinn d'une l'i'cente l'I didicieuse peusé-e : les cu'urs (pii ainieiil le plus sont ceux (pii nrit été peu, ou mal aimés !

Remar(|uons, en passant, la sentimentalité i\r la i riliiiue i|iii no cliorchait à comprendre, dans ce lemps-là, (juo pour avoir une occasion de s'attendrir.

f-elte amitié do Montalonil)erl el de Victor Ilut^o n'alla pas au delà do la bataille romantique, l'eu à peu, l'évolution du poêle avec son siècle, lécarta de l'utopiste obstiné, et à la lin de sa carrière parlementaire, ces doux

grands champions s'estimaient encore assez pour se combattre avec acharnement.

On croyait à de la haine. Pour ma part, je suis incrédule en fait de haine humaine, et surtout de haine politique. J'ai si souvent constaté une force de sympathie enragée dans des animosités furibondes; j'ai si souvent vu qu'on avait des ennemis intimes, dont avec un peu moins de fierté on eût fait des amis ; j'ai eu de Montalembert, dans les dernières années de sa vie, de si précieuses et de si touchantes confidences, que je ne crois pas à de la haine. Il y avait une émulation ardente, un désir de liberté rival, un désaccord profond, et, encore plus apparent que réel sur les moyens.

Ce qui divisa pour toujours Montalembert et Victor Hugo, ce fut l'énergie même de leur passion. Ils avaient une colère contre l'idolâtrie romaine qui eût dû les rapprocher; mais, ces deux chevaux du soleil dont l'un portait le génie et l'autre la foi, se heurtaient et ruaient, en voulant s'atteler à la liberté.

J'ai déjà dit que Victor Hugo procédait de Walter Scott comme romancier. Je ne forme aucune hypothèse. Luimême a pris soin de se réclamer de ce grand homme, comme d'un aîné, et en 1823, il écrivait dans une étude sur le romancier écossais :

Après le roman pilloresque, mais prosaï(|ue do \\'aUer Scott, il restera un antre roman à créer, plus beau et plus complet encore selon nous ; c'est le roman, à la fois drame et épopée, pittoresque, mais poétique, réel mais idéal, vrai mais grand, qui encliâssera Walter Scott dans Homère.

LKS ANNT.KS 1)K MCTOIUK. ^33

Coiiuiuiil s'rloniier (Misiiile que si'pl ans apn\s, dans son premitM- roman, Icjcniu' i-omancu«r ([iii rrvait l'épopée (le NVallor Scolt, lofaile aiilremenl, se soil souvcnn de Quentin Dniward, en pensant à Louis XI, <! .lu Templier d'Ivanhoé, quand il .iit à déerire les passions de Claude

Frollo?

Nous ne nous rendons plus eompte aujourd'hui du prestij^e, mieux que eela, de la possession, en France, do tous les esprits lilléraires et artislicfues exercée par Walter Scolt. Shakespeare, compromis par Ducis, ne fut révélé (iiic plus lard et plus diriicilement. Walter Scott, imprévu, lavit toutes les âmes. L'humanité est en lui si héroïque, sans airs de fier-à-bras, ([uc la génération voulut ,!(' l'héroïsme à la portée de tout le monde, et qu'elle ressentit une émotion pareille à celle (|iii vous saisit devant la Ronde dr ynit de Rembrandt.

Ce sont, <lans ce tableau immortel, des bourgeois mêlés aux nobles (|ui vont à un exercice (juelconque ; mais ces personnages, parlant pour une œuvre vulyaire, ont une intensité de vie, une simplicité «lallure, et, dans la [)hysionomie. une confiance si fortifiante, qu'on voudrait être <le leur Iroupe et aller où ils vont, dans

l'inconnu.

Victor Hugo a dit de Balzac qiu- c'était un génie. On peut donc, sans rendre les deux gloires jalouses, aflîrmer .|uc les deux plus puissants romanciers de ce lemps-ci ont débuté dans le i-omau. sous l'évocation de Walter Scott. Après la citation de Victor Hugo, voici celle de l'auteur

de la Coin ('(lie h uni ai ne.

II raconte que, cherchant sa voie, il lut les œuvres de Walter Scott, ce trouveur moderne.

Wiiller Scott, dit-il, élevait à la valeur pliilosophique de l'hisloire. le roman, cette litt(''ratiire qui, de siècle en siècle, incruste d'immortels diamants la ((luroune poétique des pays où se cultiventles lettres. Il y mettait l'esprit des anciens temps, il y réunissait à la fois le drame, le dialogue, le portrait, le paysage, la description; il y faisait entrer le merveilleux et le vrai, ces éléments de l'épopée, il y faisait coudoyer la poésie par la familiarité des plus humbles langages...

... Quoique pour ainsi dire ébloui par la fécondité surprenante de Walter Scott, toujours semblable à lui-même et toujours original, je ne fus pas désespéré, car je trouvai la raison de ce talent dans l'infinie variété de la nature humaine. Le hasard est le plus grand romancier du monde ; pour être fécond, il n'y a (ju à l'étudier.

En rapprochant ces deux témoignages, j'ai voulu montrer que si Victor Hugo et Balzac sont d'accord pour saluer un initiateur dans Walter Scott, ils diffèrent sur la façon de le continuer et de l'augmenter. L'auteur de ^sotre- Bame de Paris le trouve pittoresque, mais prosa'ique, et veut introduire l'épopée dans le roman. Balzac le trouve épique, et regrette seulement (|ii'il n'ait pas relié entre eux, par une sorte de généalogie, comme il la fait luimême, les divers personnages de ses diverses œuvres. Ces nuances sont caractéristiques et précisent bien la nature individuelle des deux écrivains.

Notre amour-propre national n'a pas à s'offusquer de cette influence internationale. Les patries ont besoin de frontières; mais l'esprit n'en veut pas. D'ailleurs ce service que Walter Scott a rendu à la France, en aidant au

LKS ANNI'KS DK VICTOIKK. 155

iiioiivciiK'iil r()iiiaiili(iiu', l'.al/;i(r en il paye rAii^flc'k'nc, cl. ir crois ([ucn ajoiilaiil, ((nimic iiiu' ([iialilé native, I lniiiioiii' à l'obscrvalioii, Dickens tloil (•(•liaiiiriiiciil l)i';ui(<)ii|t a 1 anleur (le la (jimrilif hiiiuniiU'.

En ilépilde la résistance îles envieux et d'une seclc de républicains étroits (|ui coutinuaienl la critiiiue de Marie Cliciiicr et (pii se uioijuaient de ce uiouvenu-ut libérai, par lecjuel ils devaient être entraînés, vingt ans plus tard, Notre-Daitw de l'avis eut un succès prodi|,Meux. Ce fui un ravonnenieni ijui s'étendit jus(ju'à toutes les extrémités de l'horizon. ï<miI le niondi^ voulut l'aire sa ^ntre- Danic de Paris.

.l'ai cité l'inilueuce sidtie par (lérard de Nerval pour sou ronuiu du l'riiifc des Sots, .le pourrais multiplier les exemples. Ou voulut mettre le roman en opéra. Meyerbeer s'oiVrit pour la musique. Victor lluj,ro, plus sensible à ramilié qu'à la mu^sicpie, ne consentit à la dislocation de son livre en livret que pour M"" Berlin, la lille du rédacteur en chef des Dchats, son ami.

On n'attend' pas de moi l'analyse d la critique, c'està-dire rélo|4-e motivé de Xiitrc-Damc de l'aris. Je me bornerai à dire ([ue c'est au point de vue de notre littératui'c, une des œuvres les plus parfaites, une des plus grandes par sou ouverture lumineuse sur le passé, une des plus émouvantes par le sentiment (jui l'agite, la pitié, la beauté morale dans la laideur physique. Montalembert avait raison : l'àme de Quasimodo emplit l'éditice et eu l'ail vibrer toutes les pierres, comme le pauvre sonneur, à cheval sur ses cloches, faisait vibrer la tour.

io6 LA VIE DE VICTOR HUGO.

Le témoin de la vie de V. Hugo a cité une lettre d'Eugène Sue qui a, dans une phrase, autant de psychologie que l'auteur des Miistères de Paris en a dépensé dans tous ses romans, et plus de finesse qu'il n'en a jamais montré depuis.

11 écrivit à Victor Hugo :

... A pari toute la poésie, toute la ricliesse de pensée et de drame, il y a une chose (|ui m'a bien vivement frappé. C'est que, Quasimodo résumant pour ainsi dire la beaut('' d'âme et de dévouement, — Frollo l'érudition, la science, la puissance intellectuelle, et Chateaupers la beauté physique, — vous ayez eu l'admirable pensée de mettre ces trois types de notre nature, face à face, avec une jeune fille naïve, presque sauvage au milieu de la civilisation, pour lui donner le choix et faire ce choix si profondément femme.

Le premier éditeur, Gosselin, avant d'envoyer Xotrel)(ti)i(' (le Paris à l'impression, l'avait fait lire par sa l'emnie. 11 paraît que M'"" Gosselin en était encore aux sensibleries de M"" Cottin. Elle déclara le livre fort ennuyeux. L'éditeur était consterné. 11 fut ravi plus tard de l'erreur de sa femme. 11 la lui pardonna et sollicita un autre roman. Mais Victor Hugo était emporté, alors, vers trop de sommets à la fois, pour satisfaire la spéculation de l'éditeur repentant. 11 promit d'écrire la Quiquengrofjne et le ¥iU de la Bossue. 11 prit même, pour une annonce de librairie, la peine d'expliquer son idée :

La Quiqueiif/i-ogne, écrivait-il, est le nom populaire de l'une des tours de Bourbon-l'ArchambanU. Ce roman est destiné à compléter mes vues sur l'art du moyen âge dont Notre-Dame de Paris a donné la première partie. — Notre-Dame de Paris, c'est la catliédi-alc ; la Çai-

LKS AN.M'KS I)K V ICTOl IIK. 157

i/iiriii/riit/itr, co scni !.■ .lonjoii. Dans Notrr-Dainr j'ai peint plus piirliciiliiMvnii-nl It» moyen i'ijre sacenlolal ; ilans la Qii/i/i/rii</rnfjiir jr peindrai jilus speeialenient le ninycn âge fôodal. le loiil selon mes idées, Ition entendu, qui, l)Oinie> on mauvaises, soni à moi. I^e l-'tls i/r lu //«.«»«' paraîtra a[ir('-. la (Jiiif/tinifjroi/ii/- ri ii"anra i|imiii \olni;ie.

Ces deux romans n'oiil jamais (''It' lails, t'I irs .U/.scruhlcs ont succimU- à Sotvc-lUinif de l'avis, trente ans après.

Ce livre reste doue le monument isolé de la première période de celle lonoue existence littéraire, et j'avoue <1U(>, tout en rendant lionneur aux romans (jui liiienl publiés avec éclat dans la dernière période, aux Misérables, aux Trtivailli'in's de la Mer, à L'Homme (jiii ril. à Qiiatre-riiKjl-treiw, tout en applaudissant à cette reprise de la thèse si louchante, la pitié pour les petits, la justice ()our Ions, la beauté morale servant d'antithèse à la beauté physique, je garde une prédilection secrète [HMii- yotre-Damr de l'avis.

Si je suis partial, j'ai une excuse dans la première ivresse d'un eidhousiasnie dont linoublialjle parfum est insc'pai'able (lt> mes souvenirs de jeunesse. Plus on vieillit, plus la mémoire presbyte i'a|>procbe du cieiir les visions lointaines et les rend chères, éclatantes, dans la brume des derniers jours.

En passant sur le quai de lllôtel-de-ville, vers le soir, ou dans la nuit, je contemple toujours la silhouette gigaulestpie de Notre-Datne de Paris. Le soleil couchant met des lumières sur les tours, sur le clocher, quand il ii \ a plus de lumière sur les demeures humaines; ou bien la

lo8 LA VIE DE VICTOR HUGO.

ma-sse noire se découpe sur le ciel, dominant de sa luiuleur les demeures des misérables qui semblent se serrer contre elle; la lune fait un ciel de décor derrière les toits et les tours.

Tout au sommet, il semble que le poète, dont j'ai laconté les ascensions fréquentes, quand il travaillait à sou livre, revient s'accouder à la balustrade entre la terre et le ciel, pour aspirer l'infini de plus près, et, dans une veillée silencieuse, méditer sur Paris, s'endormant ou endormi, loin, à ses pieds.

Notre-Dame est le plus fier monument de Paris. Le roman de Victor Hugo a le même aspect solennel dans son œuvre que la cathédrale dans l'œuvre des siècles.

La révolution de Juillet avait naturellement enlevé les entraves mises à la représentation de Marion de Lorme. Mais Victor Hugo, par un scrupule de délicatesse d'abord, et par un juste sentiment de rancune envers le Théâtre- Français ensuite, ne voulut pas profiter, au lendemain de la victoire, des facilités de revanche envers le pouvoir royal, ni des facilités de vanité que les comédiens de la rue Richelieu lui offraient.

Il se souvint qu'il avait été royaliste et vendéen, maintenant que le royalisme était diminué et les Vendéens tour-

LES ANNÉKS l)K MCTOIUK. 159

nés en dérision. Quant au Théàlre-Franrais, Thoslilité qu'il v avail tniuvéc, dans le |iiiltlic, dans les employés et jus(|uo dan> It'N acii iiis. Iv altiiail inédiocreinent. Aussi, (juaiid, en 1SI{|, t't' ne lui |»1m> Charles X (ju'oii alta(|uail, el (juand la Porle-Sainl-Mailin viiil lui demander son œuvre, n'hésila-l-ii |>as à signer avi'c Crosiiicr, le directeur de ce théâtre populaire, un traité par leipiel il s'engageait à donner deux pièces pai- au, suus la réserve expresse que si la censure Ihéàliale t'tail rélahlie, il ne s'y soumettrait pas.

Antonii allait être joué. Il le lut avant Muvinn de I.ormc, et les jeunes soldats du romaidisme, jus(pie-là fort unis, se divisèrent un peu devant le grand succès de l'auteur de Henri lil et devant la nouvelle bataille de l'auteur de llernani. Les plus beaux jours de la lutte liéroï(|ue ne se retrouvèrent plus. Le drame, vivement attaque, lut mollement défendu.

On commit même une injustice grotesque, el Alexandre Dumas, laeile aux générosités expansives, lui (diligc- de déclarer que, s'il était vrai ([ue Marion de l.oj'Die eût été jouée après Antonij, le caractère mélancolique de Didier, bleu loin d'être une imitation, eût été plutôt un modèle, juiis(|ue la pièce de Victor Hugo avail elé lue à des amis, diiut il ('■lait, bien avant que la sienne eût été écrite.

Au surplus, il serait facile de démontrer que cette tristesse fatale des personnages principaux des deux drames était, pour ainsi dire, une condition universelle, un prolongement et une lin, au théâtre, des désesj)oirs de René et de Werther.

Victor Hugo, qui mêle nécessairement la mélancolie et le lyrisme à toutes ses créations, même les plus mouvementées, n'a jamais guéri, clans le cœur de ses héros, cette tristesse charmante qui s'épanche par Ruy Blas, comme par Gilbert, comme par Gennaro, comme par tous ses amoureux.

On sest demandé pourquoi le poète avait été choisir Marion de Lorme comme le type de la courtisane, et des freluquets de l'histoire, sans prétendre réhabiliter Marion, ont été scandalisés de son abandon à Laffemas, pour sauver son amant de cœur, Didier.

Il était dillicile à Victor Hugo de tomber plus juste, et, bien qu'on puisse répondre qu'il lui a plu d'agir ainsi, comme il a agi avec le personnage controversé de Lucrèce Borgia, sans cpiil ait aucun compte à rendre à la chronique, il se trouve que Marion de Lorme a été précisément dans l'histoire la créature du drame.

Tallemant des Réaux, dans ses Historiettes, qui n'ont pas été écrites pour les besoins de la cause, fait le portrait que voici de Clarion de Lorme ;

C'était une Ix'llc pci-sonue, d'une jj^rande mine, et (lui faisait tout de bonne grâce : elle n'avait pas l'espril vif, mais elle chantait liicn et jouait bien du IImmu'Im'.

Le malicieux peintre ajoute ce détail méchant :

Le nez lui iMuigissait quelquefois, et poui- cela elle se tenait des matinées entières les pieds dans l'eau. Elle était magnifique et dépensière et naturellement lascive. Elle avouait qu'elle avait en inclinaison pour sept ou buit bommes, et non davantage.

LES AXNI'ES DE VICTOIFU:. Kil

Elle (lisait i|iii'lc cardinal de Riclii-lii'u lui aviiil ddiiin- iitir» fois un

jonc de soixante [lisloics i|iii M'niiil de .M d Aiguillon, .le l'cj^ardais

ii'la. disait-elle, eomnie uni' lrn|ilic'e.

Mlle \ fui di'^llisi'O en |iaj;-e.

Elle avait trenle-neiil' ans i|iiand elle est morte. Cependant i-llo (Hait aussi belle ipie jamais. Sans les iV(''(|iientes },'rossesses (|n elle a eues, elle eilt clé belle jiis(|n'à soixante ans... On lui trouxa pour plus de viufrl mille ('tus de lianle>; jamais ^atil- ne lui duraient plus de trois lieuri'-'. Mlle ne prcnail poiril dardent, rien ipir de-- nijipes : le plus S(juveut on coincnail de tant de marcs de \aisselle d ar;:erd...

Mlle se conressa dix fois dans la maladie dont elle est miirle. c|noii|ii rllc n ;iil cil' malade i|iie deux ou trois jours : elle a\ail hnijours c|Ue|i|iie cliose de iioincaii à dire.

N'esl-ce pas là la hellc fourtisaiie, élégante et libre, digiu" (In cadre dans le(juel le poète l'a placée? Sa facilité à se (loiiiiei-, son in.sonciance de l'argent, sa cocjnellerie d'aimer, son icinords ineptie! , anx dernières henre.s de sa vie, tout ((la ne eonconri-il pas an portrait dn diame? Lallenias, dans un [x'-iil extrême, est-il pins répngnani que Richelieu?

On sait (pic le drame s'appelail dahord : lu Duel .sous liichelicu. Victor Hugo n'expliipie pas pourquoi il a modifié son titre; mais il fandrail ii^norer les intentions perpétuelles i\{' railleur, pour ne |)as comprendre (pi'il ait prc'férc à nu titre aiiecdolicjuc raiinonee d'une élude sur la grande courtisane. C'est la femme déchue, réhabilitée par l'amour, (pii est le sujet de la pièce : ce n'est pas ledit contre les duels. Il était juste (pie le nom de cette femme fût jeté comme un défi, parle champion, avant le combat.

La pièce fut jouée le 11 aoùl 1881 à la Porte-Saint- Martin, fut reprise aux Français le 8 mars 1838, et enfin en 1878, après l'Empire. Bocage créa le rôle de Didier, et je m'imagine qu'il dut le jouer avec cette tristesse profonde dont il avait le secret et le charme. Antony m'a fait comprendre son interprétation de Didier. M'"^ Dorval fut la Marion du début et de la première reprise au Théâtre- Français. Elle fut inégale et sublime. Elle disait moins bien que ne l'a dit M'"" Favart, les vers du Cid dans la scène des Comédiens, mais elle fut supérieure en passion. L'énergie de cet amour exaspéré troubla la cabale au théâtre de la Porte-Saint-Martin et souleva la salle entière au Théâtre-Français.

Beauvallet remplaça Bocage à la reprise de 1838. Il faisait tonner sa colère et son désespoir. Mounet-Sully fut le Didier de 1873, et il est certain qu'il préludait par ce rôle à celui d'Hamlet, longtemps rêvé, longtemps étudié,

Gobert, qui s'était incarné dans le rôle de Napoléon, et qui ne se débarrassa jamais de son masque historique, eut grand'peine à entrer en possession de celui de Louis XIII. Il paraît qu'il fut fort exact, malgré tout. Gellroy donna depuis à ce personnage dont le caractère reste toujours discutable une sévérité de lignes que Bressant adoucit en 1873.

Provost reprit au Théâtre-Français le rôle qu'il avait joué sur le boulevard.

On a raconté que Mérimée avait eu une influence charitable sur le dénouement de Marion de Lorme; que, dans le manuscrit primitif, Didier allait au supplice sans par-

(loiinor à la feinine qui s'était prostituée pour lui ; (|uc lauteur de Colomba avait été clioqué dans son scepticisme, comme un autre l'eiU et»' dans rinllexihilift'- d»; sa loi, par cette rigueur forniidahle.

L'anecdote peut être vraie, mais il l'aut en tout cas diminuer la part de Mérimée de celle qui est positivement accordée par Victor Hugo à M'"" Dorval. Le dénouement sensible perd un peu de sa grandeur. L'idée de donner au sacrifice de la courtisane le mérite suprême de l'inutilité était plus tragi(jue. Celui (ju'<iii a obtenu de la tendresse du poète est plus humain, [)Ius accessible à la foule.

Mérimée, qui n'avait pas le préjugé de la prostitution, trouvait sans doute Victor llugo un peu bégueule; Sainte- Beuve était de cet avis. Mais ces deux mécréants n'eussent pas suffi à convertir le poète. Un jour de répétition, après le V" acte. M'"" Dorval, selon le récit de Victor ïlnijo raconte pur un témoin fie sa rie, prit l'auteur par le bras :

— Monsieur Hugo, dit-elle avec la grâce de son sourire, votre Didier est un méchant. Je fais tout pour lui et il s'en va mourir, sans même me dire une bonne parole. Dites-lui donc qu'il a tort de ne pas me pardonner.

Victor lluifo fit la commission dans son cœur. Didier s'allendril. et la thèse de la réhabilitation par l'amour, (|ui était au fond do la pensée de l'écrivain, reç^-ut une consécration plus écdatante.

La même année que la représentation de Mario n de Lorme, au mois de novembre, parut le volume des Feuilles d'Automne. La tendresse du poète s'épanchait par deux sources.

Quand on examine de près, quand on scrute les notes, les confidences, les préfaces de Victor Hugo, en tenant compte des précautions oratoires, de ces petits mensonges modestes dont la gloire donne le goût et la pudeur, on est entraîné à croire (jue le poète, qui n'abandonna jamais aucune œuvre et qui eut jusqu'au bout la fierté de tout ce (ju'il avait écrit, était enclin, malgré tout, à se sentir plus heureux d'être applaudi au théâtre, que d'être loué pour ses livres. Ce grand poète lyrique qui l'était à travers ses drames, comme dans ses poèmes, s'il eût eu à choisir entre deux renommées, au lieu de les cumuler, eût sans doute troqué le laurier de Yii-gile contre la plume de Shakespeare.

C'était l'action qui le sollicitait dans toutes les fibres de son génie.

J'ai entendu Lamartine, revenu pourtant de bien des illusions politiques, déclarer qu'il donnerait les Méditations, les Harmonies, JoceUjn, tout son bagage poétique pour riionneur d'être le chef d'une révolution, et il res-

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