‹ La vie de Victor HugoChapitre 11 sur 11 · SOUVENIR DE SES NOCES · texte numérisé non relu

SOUVENIR DE SES NOCES

\a' jiiiii' (iM ccl (''iiiiiiv. (■(iiiiiiir lin \ riiil;iiii:i'iir i\ro, Dans s(jii luiiiil)li' maison rciilraina [)ar la main. .le m'assis à ta lal)lo oii Dii-u vous im-nait \i\ lo, VA te \in (le ["ivresse ari'osa noli'e |)ain.

La nature ser\ail cilli' amniii'euse a n'a|ie; Tout était miel et hiil. Ilnii-. reilillai;('s et t'niils. ]"]L raiineaii im|ilial s'i'elianL;eail sur la ua|i|ie, l'iemii'i- cliaiiioii (lor(> de la cliaiue des nuits!

IVyellé. de eellr r'vuo. ni"l s'éM'ilia Ion âme. Tes veux noirs i-i'i;ardaient a\cc élomiement Sur le Iront île l'('|iou\. Iiuil lran^|)erci'' de llamme. ■le ne sais (|uei ravon d un |dii- |iur idenn ni :

CY'tail l'aidi'iil l)rii>icr (|iii coiisumo la vii\

Oui lail la llammc ailIcMirs, le cliarl)on ifi-ltasl

Et tu te demandais, incertaine et ravie :

Est-ce une âme? Est-ce un feu?... mais tu ne lieiublais pas.

Et la nuit sécDulait dans ces chastes délii'es, Et l'amour sous la table entrelaçait vos doigts. Et les passants surpris entendaient ces deux lyres, Dont Tune chante encore et dont l'autre est sans voix.

Cette libation, envoyée à l'exil, consacre une fois do plus la solidarité des deux poètes. Lamartine, pauvre et brisé de son effort pour la Républi(|ue de 184^>, salue avec mélancolie l'ancien compagnon d'armes, exilé pour avoir tenté de défendre la République de 1851.

Le bonbeur du ménage eut bien vite son premier deuil, et la note douloureuse, qui devait si souvent vibrer au cœur paternel, s'éveilla pour la première fois le 12 octobre 1823.

Victor Hugo (jui, au mois d'août, cbantait devant le berceau de son premier né, pleurait, deux mois après, devant le berceau vide.

Il avait dit dans sa première ivresse, effaré de reconnaissance envers le ciel :

Louez Dieu! la brebis vient quand l'agneau l'appelle. J'appelais le Seigneur; le Seigneur est venu.

Hélas! la crèche éteignit vile ses rayons, et ce père

invincible (jui dcvail avoir lanl (l'enlunL^ a pleuici', ilcniandait à cette première petite ombre disparue :

( tli ! iliiris ce momie augiisto oTi rien ii'ol (■[iliiMiicrc, Dans ces Ilots de hdnliciii' que ne Irmilile aucun fiel, iMil'ant. loin du sourire el des |)leiirs de la mf're, .N'es-hi pas orpindin du ciid ?

C'était lo père (jiii était orphelin de sa paleiiiilé morte, (►n dirait (jne hi destinée, voulant le poète complet, la initié presqu'en même temps à la soulfrance comme à la joie, et a (Vappé ce cœur de vingt ans pour l'ouvrir, ipiand il était rempli, afin de le l'aire s'égouttei- jdns longlemps.

Etonnons-nous maintenant des vers tendres et sublimes par lesquels Victor llngo, plus lard, suppliait ses oiseaux chéris de ne pas s'envoler :

Soigricui', présorviîz-moi, priiservcz ceux (|iie j'aime, t'rères, pareuls. auiis, et mes euueniis même,

Dans le mal I riiimpliaiils.

De jamais \i)ir-. Seij;iieiir ! l'cdi' sans lleiirs \('riiieille>. La cage sans oiseaux, la nu lie sans alieilles,

La maison sans eufanis !

Il ne lut pas préservé; il lut frappé à c<in|ts ri'doublés et ellroyablcs. Comme la blessure étail vive, iiicicalrisablc. immortelle, la mort voidut v frapper sounciiI pnnr en faire jaillir le génie du fovei", le Krisinc [laliiiud , à liavcis le sang el les larmes.

Mais en 18*28, il semblait ipic 1 amour, en [)ansanl la blessure, dût la cicatriser à jamais.

Le deuil qui voile les têtes jeunes, ensoleillées d'amour, leur donne une ombre propice au recueillement, an resserrement de la tendresse. Ce beau mariage, dont les fiançailles avaient été conclues le lendemain de la mort de la mère, semblait recevoir une consécration nouvelle de bonbeur, dans la mélancolie de cette nouvelle perte.

Ces rires, avec les larmes, furent recueillis dans les volumes de poésie qui parurent après les Odes et Huila (les.

Le premier livre de vers de Victor Hugo est daté de 1S2"2. 11 paraissait en même temps qu'un livre d'Alfred de Yi^i-nv. Deux ans auparavant, Lamartine avait publié les Méditatioufi, et en 1819, les poésies d'André Cbénier avaient été publiées pour la première fois.

Quels éclairs répétés à peu d'intervalles ! Ne comprend-on pas combien la génération, que Cbaleaubriand avait éveillée par ses préludes, dût se montrer ardente, attentive à aimer tant de poètes qui la surprenaient par tous les pores, pour ainsi dire, lui donnant des formules pour ses doutes, ses espoirs, ses tendresses, ses rêves.

De là l'origine des cénacles et des recueils tentés pour propager la doctrine nouvelle.

Les Odea et Poésies diverses (premier titre des Odes et Ballades), anioncées déjà par le rayonnement de certaines pièces, eurent tout de suite des admirateurs. Le premier avait été le r;)i Louis XVIII ([ui, par M. Mennechet, son lecteur, lui lui-même le livre et s'émerveilla, peutêtre moins de la valeur de la poésie, que de ce que le jeune poète avait emprunté des épigrapbes à Horace. Une peu-

so LA VIE DE VICTOR HUGO.

sion (lo millo IVancs fut délivrée aussitôt ;i Viftor lliin-o, ,.| cette rente, (|(ii ne pdiivait siil'lire à iiii iiK'na^c, avait été jxnirtaiit la raison [losilivc iln consentenicnt de la laniille Fonclicr an mariai^e.

liait d' Isld nilc paiiil dans hi |trenii«'re quinzaine de février IS^.'!. J'ai dit eonimeiit celte o'iivre de jeunesse avait été une confession discrète du poète amoui'cnx. Dans son admiration pour Walter Scott, sur lequel il avail écril nu article fort intéressant, Victor llu<>() tenta en France l'application de la théorie du romancier anglais. Non seulemenl il ne s'en cacha pas, mais il s'en vanta, cl il cul hien raison.

Ceux qui on! la sève du génie et (|ui sentent en eux la force d'une production féconde, ne s'épuisent pas à leurs déhuts, dans la prétention d'une originalité svstémalicpie, (pii n'est (]ue le i-ève des médiocres. Victor llu^o fil ses |)remières odes, comme on laisail les vers de son temps, comme avait fait Lamartine, et (juand il écrixit ses premiers romans, il rêva confraternellemcnl de \N aller Scoll, ainsi qu'à propos de théâtre, il devait rêver de Shakespeare.

Non seulement les grands écrivains sont les révélateurs (le leur propre génie; mais ils sont, pour n'être pas isolés dans leur o'iiNrc de proi^'rès, les cautions des ^(■nies étrangers; surtout lorscpiiis ont, comme \icloi- Hugo, parmi leurs (pialilés doniinaMlo, iiiic taciilti- d'expansion et d'ahsoi'pt ion internationales. I/Auglelerre, par \\all<M- Scott, l'Espagiu*, rAllemagne, (uit mis un icllct de clievalerie, d'arcdiileclnre maurescpic, de luiras (icniantcic-- sni"

if y

ÛLy a-*^ ^-

^ e^ -^ '-'■ '^/<-tyi-. •"« {' ^t^ c^ •» />U^t^ a^^'^CC^ ^

Il éov )~/i J /A û 7 „

K.io-similp d'uno pocisii' du manuscrit (irs Coyilemplaiiuns, Aiijinird'lnii. Tnuie II.

^^L.^'fy^e.'^^T

«^-/W . ' /»^ «. ^tx*^ >'•*- '-■

Ae*t^ ,

rvv V- ;.^. ^ . 'r (K

le lit profond et large du grand fleuve de Victor Hugo, qui a coulé si brillant et si individuel.

L'homme de génie qui doit s'élever à une gloire univex'selle est le point d'intersection de tous les courants de son époque, courants venus du dehors, courants sortis de sources intérieures; le médiocre se noie dans ces flots, quand il les tente ; l'esprit vigoureux grandit pour les traverser, portant, sans fléchir, comme saint Christophe, le fardeau divin qui lui est échu, et le montrant aux deux rives.

Ilau (V Islande surprit la routine et fut violemment attaqué. C'est le premier combat (jui date. Mais pour un coup d'essai, Victor Hugo eut un coup de maître. 11 rit au nez de ses adversaires, et sans avoir convié personne à sa défense, il eut tout à coup trois champions, Méry, Alphonse Rabb, Charles Nodier. Tous les trois déclarèrent que ce monstre ne faisait peur (ju'aux poltrons par tempérament; que derrière l'homme qui buvait dans les crânes, on voyait venir avec espoir les amoureux vrais, buveurs de rosée, et la révolution commencée par Walter Scott aHail porter ses fruits en France.

Dans le grand et élogieux article do Charles Nodier on lisait :

La connaissance particulière dos lieux ou des études très bien faites, ont donné, jusqu'à un certain point, à l'auteur d'Hati d'hlaiidp, une pi(|uante vérité de couleur locale (|ui distingue Waverley. Je dis jusqu'à un ccrtnln point, parce (|ue, plus familier que lui peut-être avec le ciel des latitudes qu'il a décrites, j'ai désiré dans ses peintures, quelques-uns de ces elfets qu'il était si facile de tirer de la mesure inaccoutumée des jours et de la bizarrerie des saisons solaires.

Il faut se rappeler l'attention <le toute l'Europe aux récits (le l'auteur de Waverlei/ ; il faut songer à l'âge de l'auteur (Vllan d'Islande, pour mesurer la portée d'un pareil éloge, à ee moment, la prédietion (juil contenait.

L'article de Charles Nodier continuait sur ce ton paternel, encourageant, très lin, très subtil, très juste, démêlant les qualités primordiales, à travers l'exagération juvénile, acceptant comme une arborescence nationale ce rameau détaché de Walter Scott, mais vigoureusement implanté en terre française.

Lamartine me racontait un jour (pi'il avait rapporte-, de ses voyages en Orient, des ceps de vigne dont il avait voulu enrichir ses clos du Maçonnais. Mais ces ceps, en puisant le suc de la France, ne produisaient plus du vin de Lacryma Christi ou de (|ucl(|ues autres crus fameux; ils produisaient du vin de Màcon.

ïlan d'Islande est un cep du vignoble écçssais, dont Victor Hugo a tiré du vin IVaucai--. bien français et à sa inarcjue.

Le roman, iui|)rimé avec des tètes de clous, sur un vilain papiei-, sans nom d'auteur, paraissait dans des rouditions défavorables. Le public le signa, <'t les éloges (|u il reçut nécessitèrent bient(')l une seconde idilioii, Mir nuilleur papier, avec des caractèics lisibles.

Victor Hugo, (|ui viiiail de déménager et de (|iiiller l'hôtel des Conseils de gucnc poiii- s'iM>talb'r rue de \augirard, couiiil clie/. Cliai-les Nodier aliu de le i-euiercier. Il ne le trouva pas, et Nodier. (|ui était hii-Mième sur le point de (piiller la iMie de l'foNcnee poiir aller à I Ar^enid. leiidil

au jeune romancier sa visite, avec une hâte de syinpatliic d'où naquit une amitié indestructible. Ces deux familles se lièrent comme une famille. Le bon Nodier amena sa femme et sa fille fêter la pendaison de la crémaillère, dans l'appartement du jeune ménage.

Plus tai'd, Victor Hugo fut un des hôtes assidus de l'Arsenal, et peut-être bien que l'amitié, aidant le goût personnel, Charles Nodier fut pour beaucoup dans la décision que prit Victor Hugo d'habiter la place Royale. Les deux amis étaient ainsi voisins, et la maison de Sully faisait pendant, en supprimant la distance, à la maison de la place décrétée par Henri IV.

Le salon de Charles Nodier a son chapitre dans l'histoire littéraire. II a été comme la salle des Pas Perdus du romantisme; non qu'on y perdît ses pas; au contraire. C'était une sorte d'académie, libre de préjugés, où les talents s'essayaient, où les vocations se fortifiaient, où les amitiés se cimentaient sans jalousie.

C'était le temps, alors, des admirations mutuelles, qui valait mieux que le temps actuel des dénigrements intimes. Le talent que l'on se distribuait ne portait aucun préjudice au jugement du public. Il paraît, d'après le témoignage de Sainte-Beuve, que rien n'était charmant comme cette

camaraderie présidée par le doux esprit de Charles Nodier. Si le diable, ([iii iiesl jamais absent d'iiiic soeiélé d'ensorceleurs, n'y perdait rien, il se montrait si bon diable <[ue la s()li(birité s'v lortiliait.

I*auvre salon, où rien ne réveille plus la légende! .le le traverse souvent. Il est devenu le cabind des estampes de la bibliothèque de l'Arsenal. La cheminée, où l'on venait prendre de la braise, quand la cuisine n'en avait plus pour la bassinoire de Charles .Nodier, est aujouid liiii sans l'eu.

La salle à manger, où le couvert était toujours strictement mis [)our douze personnes, à cause des cocpiclleries supersIilicMses de Xodiei'. (|ui iradinellait pas un Irei/.ième, et dont la laide élail inimédialeMiriil d(•>^(•|•vi(• et repoussée contre le nuii- pour recevoir les inauleaiiv, les pardessus, les parapluies cl abriter les soccjues des visiteurs, celte salle à manger a toujours grand air; mais elle n'a pour bote (pi'un buste de l'abbé drégoirc, en marbre, qui tient la place de la lamj)e (pion posait sur le poêle.

La cliMudiic de Charles Nodier est partagée en deux et liiM ne voit plus (pie l'enlaillc dans le panpiel pour le verrou de l'alcôve dis|tanii'. Les inaïuiscrits, les estampes, les livres i-ares oui loul envahi; la ciii>iiie esl dcveMuc le sanctuaire des manuscrits les [ibis précieux, cl provocpic toujours la curictsilé, pour savoir si ce nClail pas \i\ le cabinet de travail de .Nodier. Non, c était pciil être cchii d Alexandre Dumas, (piand il pro|»osail un |ilal de sa bicon.

On a (b'cril plusieurs l'ois le salon de Nodier. Il dail

LES ANiNÉES DE BATAILLE, 85

racile et bref à décrire. M. Amaury DuvaL dans les souvenirs qu'il a laissés, en a donné un dessin au Irait, pour ainsi dire. Je le reproduis :

A droite, dans le salon, sur le panneau qui faisait face aux fenèti'es. était placé, au-dessus d'un canapé, le portrait de Nodier par Paulin Guérin. Dans l'encoignure, la statue irilenri IV enfant, moulée sur l'original de Bosio; de chaque côté de la cheminée, les deux fauteuils de Taylor et de Cailleux, habitués en titre; puis la porte delà chambre à coucher du maître de la maison; et près de cette porte, devant une des fenêtres, l'éternelle table d'écarté. Un paysage de Hcgnier, ami de la maison, faisait face au portrait de Nodier. En ivtour, un couloir conduisait à la chambre de M"'= Nodier; et le piano était placé dans un enfoncement, une ancienne alcôve, je crois.

Les deux tableaux dont je viens de parler étaient les seuls ornements de celte pièce, dont la boiserie ancienne et sculptée était pemte en blanc. L'éclairage était aussi simple (|ue le reste. Deux lampes sur la cheminée et deux quinqucts de chaque côté du portrait. Ils donnaient souvent occasion à la charmante Marie Nodier de monter lestement sur nue chaise, au risque de laisser voirqiiebiue peu son joli pied, pour ranimer leur flamme capricieuse.

Aussi n'était-ce pas l'élégance du mobilier, le luxe et l'abondance des rafraîchissements ([ui nous attiraient dans ce salon célèbre ; c'étaient la gaieté, l'esprit, pourquoi ne pas dire le génie. puis(iu'on trouvait Ifi réunis Lamartine, Hugo, Alfred de Musset, Alfred de Vigny, eiiliii b" mailrc de la maison? On oubliait bien vite, même si on y avait fait attention, la simplicité de rameablemeiil. i'iiisnflisance de l'éclairage, en voyant tourbillonner devant soi, sur un mouvement de valse, ou figurer dans les quadrilles, toute cette génération de t830 qui a laissé une trace si brillante, Eugène Delacroix, Louis Boulanger, Francis Wey, Mixiu, les deux frères Johannot, Paul Fuiicher et tant d'autres. . .

La partie d'écarté, partie l)ieii modeste, dont l'enjeu ne dépassait pas dix sous, avait lieu silencieusemeiit dans le coin du salon, et n'élaienl (piétines exclamations de Nodier sur la falalilé ([ni ne cessait

80 LA VIE DE VICTOll HLGO.

il(' le ijour'suivrc, on ne se serait |kis dniili' de la |)r(''S('iiee du maître de la maison. Enfin, vers dix heures, il se suiilcvait lentement de sa chaise, et, sans que personne s'en aperçût, disparaissait par la porte qui s'ouvrait derrière lui. Cette chambre n'avait pas d'autre entrée ; aussi quid- (jues instants après, on voyait M"" Nodier apparaître, à l'autre hout du salon, une bassinoire à la main, traverser les groupes de danseurs et se diriger vers la porte de son niaii.

C'était pour nous une chose si hahitiu'Ue et qui nous paraissait si simple, (jue les danses ne s'interrompaicuit pas un instant. On se bornait, fout en continuant les figures, à laisser passage à cette femme si i-harmaiilr encore, et dont les s')ins ti)urhanl> n'a\aient rien de \nl-

Co (lerniei" irait répand un rayon sur Idiil le des.sin.

Le génie, l'an'ection ennoblissaient loiil, d ce salon (lu ^Lirais, où les choses se passaient eoniuie dans un roniiui de l*aul de Rock, garde un cluirme élevé, littéraire. Sons Louis XiV, il se passait bien autre chose (|ue l'inlroduclion d'une bassinoire dans le salon de la ducdiesse de Bourgogne !

Alexandre Dumas a aussi décrit le salon de I Arsenal. Sur plusieurs points, il u Csl pas en coulradiclion avec Aniaury Duval; mais il assure (|n il \ avait un lustre dans le salon et (jue les jours où il dînait chez .Nodier, il sortait de table avec ram|)liilryou, pour allumer d'avance le luslre, en pidiitanl de sa haute taille, sans mcuiler sur les chaises.

Les (juin<iuels me scmbleul |)iiis historitpies, et j'aime mieux M"'' Nodier reuioiilant la iiu-che à propos.

Dumas na vu (pie le lusIrc; peut-être est-il le seul à 1 avoir vu. ('. Csl une de ses oi'iginalilés.

Il complète le mobilier indicpu- par AniauiN Duval eu

LES ANiNÉES DE BATAILLE. 87

déclarant que les sièges se composaient de douze fauteuils et d'un canapé, en Casimir rouge.

La bassinoire! les quinquets ! le petit bal qui faisait danser Dumas, ayant pour vis-à-vis Musset, tout cela peut faire sourire la génération actuelle, mais ces veillées de l'esprit étaient aimables, précisément parce qu'elles n'étaient pas les assemblées du bel esprit; parce que ces hommes de talent et de génie se délassaient et avaient la bonne forlune d'une simplicité qui les reposait de la pose obligée.

M'"" Victor Hugo, dans tout l'éclat de son bonheur et de sa beauté, rayonnait dans ce salon aux quinquets capricieux, et Victor Hugo ne manquait jamais à ce rendezvous de tout ce (|u"il y avait de vivant, de libéral en France. Il était l'âme la plus active et peut-être bien, à certains jours, le prétexte de ces fêtes.

Alexandre Dumas, qui ne peut s'oublier, quand il n'oublie personne, termine la description du salon de l'Arsenal par un trait dune candeur magnifique, (jui n'est peut-être pas plus exact que le lustre.

Un jour, (lit-il, nous trouvâmes Nodier bien autrement humble que de coutume, (^ette fois, il était embarrassé, honteux. Nous lui demandâmes avec inquiétude ce qu'il avait.

Nodier venait d'être nommé académicien.

Il nous lit des excuses l)ien humbles, à Ilugo et à moi, mais il n'y avait pas de sa faute; l'AcailiMuic l'avait nommé au moment où il s'y attendait le moins.

Ce salon de l'Arsenal l'ut vraiment un arsenal pour Victor Hugo, pendant les années où il lutta, et je ne crois pas abuser de mon sujet en affirmant (|ue, de son côté.

Charles Nodier se réjouissait de présider avec bonhomie le serment des conjurés.

Je ne saurais mieux terminer cet épisode nécessaire sur le salon de l'Arsenal (|ue par ce jugement de Lamartine sur Charles Nodier :

Charles Nodior était l'ami né de loiito g^loiro. AimcM- les grands, c/clait son état. Il no sn sentail de niveau (juavec les sommets. Son indolence l'empêchait de prodnire ini-même des œuvres achevées, mais il l'Iail capable dr loiil ce i|irii ailiniiail. Il se conlcrilail de jniu'i- avec son génie et sa sensibilité, comme un enfant avrc l'écrin di' >a ini'i-e. Il perdait les pierres précieuses comme le sable.

(lellc incnrie de la l'iehesse le rendait le Didrinl. mai- Ir Uidridl sans charlalanisini' cl sans déclaiiialniii. ilr milrr é|)iii|n('. Nnii-- nuns aimions ponr nuire cu'ui' ri non punr nos talents C'était un de ces honunesdn coin du feu, nn génie familier, lui confident de toutes les âmes, dont la perle ne parait pas fair'e nn si iii-aml vide (|ne les gi'andes renommées. Mais le vide se creuse toujours davantage, il est dans le cu'ur.

Kn même tem|)s (|u'il riait admis comme un ami nouveau (|ui (levait devenir le vieil ami dans riulimili' de Charles Nodier, et (ju'il inaugurait avec <'clui-ci le salon de l'Arsenal, comme Nodier el sa famille avaieiil inaugui-é le petit apparlemeid du poète, \ icior Hugo fondait iiiu" revue, la Musc fnniçaisc, avec la collahoralion desesamis. Voici les iu)ms des principaux collalior alcuis : Victor Hugo, Alfred de Vigny, Soumet, Cuiiaul, .Iules de Rességuier, Kmile l)es(liiUM|)s, Adolphe de Saint-\alry, Charles Nodier, IMehald, .Iules Lefèvre, llric Cullinguer, Ancelot, (^hèncdolle, liaoïir Coruiiaii, llrilaiit, lMiiu(uilel, Victor Cliauvet, d»' \ illehois, Notor (h- l.ain;H(|iie,

Adolphe Michel; M'"" Desbordes-Yalmore, Dufrénoy, Verdier, Céré-Barbé, Amahle Tastu, Sophie Gay et Delphine

Gay.

Malgré ces éléments elle succès que les collaborateurs obtenaient au dehors, par leurs œuvres, la Musc française ne dura qu'une année.

La France a toujours été réfractaire aux Revues. Celles qui ont persisté et qui sont arrivées à une prospérité réelle et relative, auraient des confidences bien instructives à faire sur la résistance qu'elles ont rencontrée. On les trouve partout en Europe, et c'est seulement après avoir conquis l'Europe qu'elles se font naturaliser en

France.

La Mufit' française eut un éclair vif et rapide. Je possède, parmi mes autographes, une lettre de M. L. Belmontet à Victor Hugo, (jui prouve bien que le jeune poète était le véritable directeur de cette revue, et qui montre en même temps son autorité sur les écrivains groupés autour de lui. La voici :

.Mon thcr ot aimabli' Victor,

.!(- viens <lo recevoir de M'"" Barbet, pour la Mmf de lévrier, une superbe pièce de vers, intitulée la Mort du jitstc, (jue je vous enverrai incessamment. .le vous jure ([u'il y a des choses magnifiques, et que ce petit poème est largement composé. Voilà de la véritable poésie. Elle est digne de votre noble suffrage, mon ami. J'espère ([u'il n'y aura point de difficulté pour son insertion, car il n'y a pas de poète qui pouri'ait occuper la place de cette illustre dame dans noire

journal.

Déjà son rocuoil fait gémir la prosso. ot la puhlication anra liou presque imméiliatenieiil après la venue de la Musc.

Aussi, je compte sur votre obligeance, d'agoni jxiur eelt(> pii'ce, ensuite poni' m'eus nver l)leMl("il l'I îles premiefs, votre \n|ume ii"odes. 11 me semble que vos grandes piMisées me diiniiiM'Dni des inspirations. .Te m'en fais une fête.

Aurez-vous la bonti' (le |ieuser à mon pJTe à Tnulouse. fauliourg Sailit-.Mieiiel. pciur l'ensoi d'un e\em|dai|-e?

Au moment (|ue M"" (iay fait paraiti'e des poésies, je crois (ju'il est convenable de publier aussi dans la Musc les vers que je lui ai adressés. Il me semble que ce serait un à-pro|)os pour elle et pi un- mni. qui vais aussi lâcher le moile^le recueil, d'aulaiil pin- que je n'ai paru ipi'une fois dans le jouinal.

Voyez, je m'en rapporte à vous et à votre amitié. Ijivoyez-moi vos odes, autrement, je me fàcbe, entendez-vous.

Adieu, digne ami; tout à vous, grand poêle.

ItF.I.MONTKT.

lit jiiTivicr.

Celte lettre est intéressante à plus diin litre.

Qu'est devenue M""" BarhcM, avec scm iioènie niaprnifi(|ue sur la Moi'l du .lusle? Est-elle dcvciuie nue (''liiilc sous un auli-e nom? Esl-clic restée dans lu u(diulciisc d'oii M. I5(dmonlet v(Milail la déyaifer? Son volume (]ui luisuil L;('niir la presse n'a-t-il plus rien lail irémir?

On voit aussi parle Ion de la leltr(> (|n(^ Vicliu' llui;o était traité par ses collnhoraleurs, couiuh' la Muse même de hi Musc fraiicdisc. Dès le dcliul, mèuu" ses aîm's, je dirais |trcs(|U(' surloul ses aîiu's, ses pn-curseurs le reconnurent el le sacrèrent oraml poèl(>. <hi ne Irouvei'uit pas <lans une seule lettre de ses amis, adressée ù d autres, ces l'evanches de la médiocrité (jni se rallra[ir d uu com-

pliment par un dénigrement. L'admiration qu'il suscitait était sincère, ces jeunes hommes de loi étaient de bonne foi. Cette sincérité spontanée et libre a fait le succès de l'école, bien menée par le maître, bien servie par les écoliers, parmi lesquels se trouvaient des écoliers de haut rang, des maîtres à leur tour.

Quand Théophile Gautier à propos de Ileniuni entrera dans le cénacle, on entendx-a le même cri d'enthousiasme, autrement formulé. 11 ne faut pas ouldier toutefois que M. Belmontet a eu sa soirée glorieuse avec A. Soumet, et qu'f///t^ Fête sous Néron sembla un présage de grande renommée littéraire.

Dans la courte existence de la Musc fvunçulse, Victor Hugo y fit paraître deux odes, celle A son père et la Bande noire, ainsi <juc la plupart des articles recueillis depuis dans le volume de littérature et philosophie mêlées.

La Muse française, en disparaissant, laissa unies les mains des poètes qui s'étaient rencontrées. Le Cénaele succéda au recueil et les classiques n'eurent rien à gagner. La bataille allait s'engager sur toute la ligne.

En feuilletant la collection du Journal des Débats de 18'24 pour y trouver une lettre de Victor Hugo dont je parlerai plus loin, j'ai rencontré cette réclamation adressée par lui au journal, pour protester contre la fin prématurée dece recueil. Etait-ce un ennemi déclaré qui avait fait périr cet écho de la nouvelle école? C'était, en tout cas, un ennemi sournois qui prétendait imputer à Victor Hugo celte disparition dont il était le premier à soulfrir.

Le jeune poète écrivit :

Monsieur,

l'iiiscjn il a jilu a un jnniiial d'iiilripri'lçr avec des ind'iilion-- ipi'il croit malignes, la cessation lii' la Musr //nnc/iise, il ni'imporli' ilc laiir savoir (|iic jo suis complètement étranger à la <lisparilion de ce recueil. à la fmidalion duquel je m'honore d'avoir pris part, et doni la puMicalion vient d'être inojjinénient interrompue au milieu de ses succès. La Muse française commençait son troisième volume et sa deuxième année d'existence.

\'A\ |)ubliant ce peu de lignes vous obligerez, .Monsieur, votre 1res jiiimliic cl obéissant serviteur,

Vir.TOR-M.\niK IH (.U.

-JK juilli'l.

On remarquera «jne, dans sa eorrespondaneo, \ icldr Hugo coutinuail de signer encore avec son prénom de Marie. Mais hientôt, la plume devenue plus alerte ci la gloire plus impatiente de lancer son nom, le foreèrenl à abréger et il iiuiugura cette signature superbe «pii eoninience comme un déploiement d'ailes.

Je ne sais pas (|uel était le journal (\u\ avait voulu mêler nudignemeni \ icloi- Hugo à la fin de la }Iii.si' française, et je n'ai |)as elierclit'' à le tiiiuvi'i'. Mais celte réclamation a son intérêt, iiuiMpiillc atteste le dévouement du poète à ce recueil de poètes divers, et aussi |)uis(prelle déiuonlrc (pie les grands journaux accueillaient avec déférence la uioiudi'c uianifestalion de ce jeune homme.

Le jour mênu^ de l'apparition de cetti' lettre (pii reclanuiit la solidarité de la Musc fnntcd ist\ les anciens colla-

I)orateurs vaincus, mais invincibles, se réunissaient pour célébrer la nomination d'A. Soumet à l'Académie française. 11 avait été nommé par dix-buit voix contre seize, données à Casimir Delavigne. 11 remplaçait Maignan.

On regarde généralement la préface de Cromwell comme le manifeste de l'école romantique. On a raison; mais à vrai dire, Victor Hugo cbercbait toutes les occasions d'affirmer sa foi, sans prétendre à une proclamation officielle, solennelle.

Voici la lettre qu'il écrivait à liofïuuum, le critique des Débats, pour répondre à un article sur le volume des Nouvelles odes paru dans cette année de 1824, et qui marquait un pas de plus en avant du jeune poète.

Mais avant de faire connaître en entier cette lettre manifeste, car elle n'a jamais été publiée depuis que par fragments, je tiens à bien faire comprendre combien la susceptibilité du grammairien, dans cette occasion, était plus délicate que son amour-propre.

Quand on a tout loué dans Victor Hugo, l'imagination, l'universalité des émotions, le pittoresque des images, il reste encore à faire une étude qui n'a pas été entreprise, mais qui tentera quelque jour les bommes spéciaux. C'est

rélude de celte science exacte, jn-ol'onde, quil uviiil de la laiiyue française.

Quand on songe aux leçons sommaires de sa jeunesse, on est frappé des lectures que l'cii/diil suhlimeai dû faire, pour devenir un grammairien impeccable, une autorité dès l'âge de vingt ans.

Plus lard, (|uan(l il lui de l'Académie française, on le consultait, non j)as sur les mois à inséi-cr dans le dictionnaire, mais sur les vieux mots qu'il s'agissait d'exclure. M. Koyer-Collard notamment, (jui avait remarqué la connaissance parfaite de la langue du xvii" siècle, que possédait Victor Hugo, prenait une sorte de malin plaisii- à le provoquer sur ce terrain, et ({uand l'auteur de Notre-Dame (le Paris avait donné son opinion et prouvé sa compétence, M. Koyer-Collard, ((ui représentait l'ironie à l'Institut, comme le hibou sur le <-asque de .Minerve, ne mancjuait jamais de dire :

— Ah! monsieur Hugo, (juel dommage que, connaissant une si belle langue, vous dédaigniez de vous en servir!

Hugo souriait et acceptait cette malice comme un compliment.

11 ne dédaignait aucune des l'ormo lii^ioriiiiicN du langage; mais il croyait avec raison (piil devait ((Mitiniicr la lâche des maîtres, en enrichissant la langue et non en se bornant à parler aussi bien cpieux.

Il ne (diangeail pas à plaisir les termes usuels (piand ils lui suffisaient; il ne visait pas à rcxccul licih Aw hiugage; mais il voulait que le langage fùl toujours au service de su

pensée, et quand le mot manquait, il l'inventait ou le retrouvait.

Parmi les dédicaces qui furent mises sur le bel exemplaire de Ronsard qu'on lui donna, Sainte-Beuve avait écrit : Au plus grand inventeur de rythmes. Ce n'était qu'une partie de l'éloge, il eût fallu ajouter : Au plus grand grammairien! Moi j'aurais osé mettre : Au seul grammairien. Qu'est-ce que l'autorité d'un pédant d'université, qui choisit des règles, fait un livre pour les développer, et chasse de la langue toute forme ou toute expression qui lui déplaît, à côté du droit d'un homme de génie? On enseigne aux enfants que dormir est un verbe sans régime direct, et Bossuet apprend aux hommes qu'on peut et qu'on doit dire : Dormez- votre sommeil, grands de la terre. Qui prendrait parti pour Noël et Chapsal contre Bossuet?

On peut dire de Victor Hugo qu'il ne cherchait pas ces entorses du langage; elles sont rares chez lui; mais le mot qui faisait image, il le voulait toujours et toujours il le trouvait.

L'astronomie, la physique ont adopté le mot fulgurant (ju'il a trouvé et qui n'a pas d'équivalent dans la langue. C'est lui qui, le premier, décrivant le cœur de Paris, a appliqué le mot artères aux petites rues qui font ' circuler la vie autour du centre. Le mot est si bien resté, qu'il est devenu technique et qu'on ne peut lire un rapport d'ingénieur des ponts et chaussées ou des chemins de fer, sans le rencontrer dans toutes les descriptions ou dans les travaux de statistique.

Je poiiiiais citer beaucoup d'autres exemples. Victor Hugo se plaisait à ce sujet. Rien n'était plus charmant que de l'entendre s'explitjuer sur ces trouvailles et les défendre quand on les attaquait.

Dans une de ses Orientales, Laz-KD'a, il a dit :

(k'ries, lo vieux Omar, paclia tic .Ni,'gr('|iiiiil. l'our ollo OUI loiit donné, vaisseaux à triple |i(iiil. I-'uildl-nvaiites artiliel'ies.

Harnais de ses clii'vaux, toisons de ses lireliis, VU son ronge Inrhan de soie et ses lial)il> Tout ri(is!ipl(in/s <le pii'iii'r'ies.

Sainte-Beuve, (|ui lua raconté l'anecdote, fit observer, à la lecture de ces vers, avant riiiipressioii, (juc le mot ruisseler, à pi-opos de l'éclat des pierreries, lui s(Miil»liiil impropre.

Victor Hugo souriant lui répliqua ;

— Comment appelez-vous ces colliers de diamants que les dames se mettcul au cou?

— Des rivières.

— Eh bien, si les pierreries forment des rii'ières, elles ont bien le droit de ruisseler!

Sainte-Beuve fid désarmé.

C'est un peu de cette façon (|u'il répond à une ciili(|iii' très médiocre d"Hon'nianu. Sans oser nier le im lilc des Odes, sans vouloir dire (hi vohiiMc un mal (|ii'il ne sentait pas, et (ju'il regrettait de ne pas sentir, I arislar(|ui' Tavail pris de haut envers ce jeune hoinnu- et vt)ulail reuvnyei-

Page 1